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El Khomri contre Bourdin: le code a changé

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Myriam El Khomri

C’est la bourde du jour. Celle que tous les médias aiment relayer. L’info est juteuse, elle fait cliquer les internautes. Comme vous. Alors allons-y, dégainons la scandaleuse, l’outrageuse, la révoltante erreur de Myriam El Khomri, récemment nommée ministre du Travail suite au départ de François Rebsamen le 2 septembre dernier, après près d’un an et demi de bons et loyaux services.

El Khomri est jeune. A 37 ans, c’est même la benjamine du gouvernement. Dès sa nomination, la presse et l’opposition s’interrogent sur son expérience. Diplômée en droit public, elle obtient un stage à la délégation interministérielle à la ville, alors présidé par Claude Bartolone. Une expérience qui lui permettra d’accéder en août 2014 au secrétariat d’Etat à la politique de la ville. En septembre dernier, à la surprise générale, elle est promue Ministre du Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social. Là encore, on lui reproche son manque d’expérience. Et ses hésitations de ce jeudi apportent enfin la preuve, pour ses détracteurs, qu’ils avaient raison. La voilà ! La bourde, la gêne. Le gros couac qui tâche :

« Combien de fois peut être renouvelé un CDD ? », interroge un Jean-Jacques Bourdin, piégeur, ce jeudi matin au micro de RMC et BFMTV. « Trois fois, jusqu’à trois ans », commence-t-elle par répondre, l’air mal assurée.

Relancée par le journaliste, elle bafouille : « Non, ce que je veux dire… Un CDI peut être requal… Un CDD peut être requalifié en CD… Un CD… Pardon… Un CDD peut être requalifié en CDI quand, justement, le cadre du recours au CDD n’a pas été… » La ministre s’emmêle les pinceaux.

Bourdin, lui, ne la lâche plus. « Mais dites-moi, coupe le journaliste, il peut être renouvelé combien de fois le CDD ? » « Plusieurs fois » répond-elle. Belle tentative. Mais c’est peu connaître le pitbull Bourdin. « Combien de fois ? » lui demande-t-il une dernière fois.

Elle finit par prononcer elle-même la condamnation à mort de sa potentielle crédibilité future : « Je ne pourrai pas vous le dire. »

C’est dit. La ministre du Travail n’a pas connaissance des effets d’une réforme entreprise par son propre gouvernement… le 23 juillet dernier seulement. Mais où étiez-vous donc Madame El Khomri ? Sur les plages bretonnes ? Sous le soleil exactement ?

Nous avons vérifié ! Car à défaut d’être informée de l’actualité de votre gouvernement, vous communiquez votre agenda. Et Dieu que vous êtes active ! Au moins deux rendez-vous chaque jour à cette période. Le CDD, décidément, vous n’aviez pas la tête à ça.

Le 23 juillet, et le 24 juillet (date à laquelle la presse écrite a relayé le vote de l’Assemblée) Myriam El Khomri n’était pas en vacances. « Jeudi 23 juillet : 11 heures, réunion des ministres à Matignon ». Mais de quoi ont-ils parlé ? « 15 h 30 : Visite des écuries d’été de l’association « Réussir aujourd’hui » et échange avec 35 nouveaux bacheliers – Ecole polytechnique, route de Saclay, 91128 Palaiseau. » C’est précis.

Mais laissons à la ministre 24 heures pour s’informer. « Vendredi 24 juillet : 11h15 Entretien avec Martin MALTE, graphiste, qui présentera son projet de résidences artistiques autour du social design – Hôtel Le Play, 40 rue du bac Paris 7ème ». « 12h : Entretien avec Victorin LUREL, député et président de la région Guadeloupe – Hôtel Le Play ». Overbookée ! Pas une minute pour s’enquérir de la législation sur le CDD. Depuis ? Mystère. Entre juillet et octobre, madame El Kohmri n’a vraisemblablement pas trouvé le temps de potasser son code du travail.

Mais, prise en flag, la ministre n’a pas perdu son sang-froid pour autant. Elle a même tenté une jolie pirouette. Chacun jugera librement de sa sincérité… En fin de matinée, la ministre a déclaré au micro de BFMTV, à la sortie du Conseil des ministres : « J’ai répondu trois parce que, pour moi, c’est trois contrats. Donc voilà, (…) ce n’était pas exact par rapport à la question du renouvellement, mais ça fait trois contrats quand on peut renouveler deux fois. » « La vérité, c’est que pour répondre à cette question, il y a autant de formes de CDD possibles qu’il y a de dérogations possibles, et si, justement, nous menons cette réforme du droit du travail, si nous apportons ces clarifications, c’est bien, en effet, parce que c’est complexe », a-t-elle poursuivi. Et quand c’est flou, il y a un loup, lui répondrait Martine Aubry.

Autant dire que le Conseil des Ministres a dû être le théâtre d’un recadrage en règle. Car François Hollande a fait de la baisse du chômage rien de moins que la condition de sa candidature à la présidentielle 2017. Alors une ministre du Travail en dilettante…

On peut reconnaître à la benjamine du gouvernement une assurance peu commune dans une telle situation : « Jean-Jacques Bourdin avait préparé son coup, il voulait son buzz, il a eu son buzz, je ne suis pas la première, je ne serai pas la dernière », a ajouté la ministre, tout en estimant que ce n’était « pas (son) rôle » d’aller « réciter l’intégralité des articles du Code du travail (dans) l’émission de Jean-Jacques Bourdin ».

Bien vu Myriam, parce que contrairement à nos éminents confrères qui ont passé la journée à se payer sa tête, il nous faut bien avouer ici que pour notre part, nous n’avons pas une connaissance exhaustive des 3689 pages que compte notre monstrueux Code du Travail.

*Photo : © AFP-Archives Joel Saget

Staline, le bouc émissaire coupable

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Apocalypse Staline

La série documentaire diffusée par France 2, Apocalypse Staline, est tout à fait remarquable : les images inédites, la colorisation qui leur redonne une vie surprenante et le montage impeccable en font un événement. La problématique adoptée fait la part belle à la thèse du « communisme intrinsèquement pervers », idéologie d’autant plus épouvantable qu’elle fut mise en œuvre par un monstre. Le Staline de Daniel Costelle et Isabelle Clarke est un monstre d’une envergure probablement supérieure à celle de son jumeau symétrique Adolf Hitler. Le documentaire nous le décrit brutal, cruel et paranoïaque, empruntant les pas de Lénine, initiateur de la terreur avant de se débarrasser de son rival, un Léon Trotski doté des mêmes caractéristiques que lui.

Le parti pris d’une construction partant de la seconde guerre mondiale et procédant par retours en arrière dans la carrière de Staline pour en expliquer le déroulement, est astucieux et efficace en tant que « moteur » de la narration. On regrette cependant d’avoir à attendre le quatrième épisode, encore en cours de fabrication, pour connaître la dernière carrière du dictateur qui conduira son pays dans la guerre froide, jusqu’à sa mort en 1953, avant de tomber de son piédestal en 1956 au xxe congrès du PCUS. Résultat : on reste un peu sur sa faim face à un « mystère Staline » qui, en 1945, reste en grande partie opaque.[access capability= »lire_inedits »]

Michel Foucault nous a appris qu’on « montre aux gens non pas ce qu’ils ont été, mais ce qu’il faut qu’ils se souviennent qu’ils ont été. »[1. Michel Foucault, Dits et écrits 1954-1988, Gallimard, 1994.] Staline fut d’abord un voyou recyclé par les bolcheviques, un politique manœuvrier devenu dictateur impitoyable, puis un chef de guerre et un nouveau tsar déifié de son vivant. Cependant, aucune de ces présentations ne fournit à elle seule assez d’éléments permettant d’expliquer le cataclysme. Si Staline est l’auteur unique de la catastrophe du socialisme réel, comment expliquer que, sans Staline, toutes les expériences issues de l’élan d’octobre 1917 se soient transformées en dictatures paranoïaques ?

Le parallèle avec Hitler s’impose ici de lui-même. Car faire du Führer la cause unique ou même principale de l’horreur nazie est une thèse tout simplement fausse, qui fut fort utile à partir de 1947 pour dédouaner le peuple et la nation allemands dont l’Occident avait besoin pendant la guerre froide. Toute une série de travaux récents établissent le soutien jusqu’au bout du peuple allemand au nazisme ainsi que son implication massive dans la Shoah et l’ensemble des exactions perpétrées par le iiie Reich. La recherche a également permis de répondre à la question formulée par le biographe d’Hitler, Ian Kershaw : « Comment un désaxé aussi bizarre qu’Hitler a-t-il pu prendre et exercer le pouvoir en Allemagne, un pays moderne, complexe économiquement développé et culturellement avancé ? »[2. Ian Kershaw, Hitler, Flammarion, 2008.] Ainsi, pour peu qu’on accepte de se plonger dans l’abondante littérature sur le sujet, il ne subsiste guère de « mystère Hitler » ou de « mystère allemand ».

Qu’en est-il pour Staline ? La monstruosité et l’inhumanité du personnage sont avérées. Le prix humain payé par les peuples d’Union soviétique est effrayant, et Staline en fut essentiellement à l’origine. Mais lorsque l’on regarde les vingt-cinq ans de son pouvoir absolu, on reste perplexe. Staline a pris, à la fin des années 20, la direction de l’empire tsariste reconstitué. De ce territoire essentiellement agricole, exsangue après dix ans de guerre  –mondiale puis civile –, il va faire une puissance industrielle capable d’affronter la première puissance militaire du monde et de la battre.

Dans un chapitre éclairant du livre qui vient de paraître sur Les mythes de la seconde guerre mondiale[3. Jean Lopez et Olivier Wieviorka (dir.), Les mythes de la Seconde Guerre Mondiale,  Perrin, 2015.], Olivier Wieviorka démontre que la supériorité soviétique fut également industrielle. Le documentaire de France 2 insiste avec raison sur l’aide matérielle du Nouveau Monde à l’URSS. Or, bien qu’utile, celle-ci ne fut pas déterminante. Intégrer cette réalité nécessite de rompre avec la rhétorique de guerre froide qui a culminé avec l’effondrement du bloc de l’Est à la fin des années 80. Sur le plan militaire, la supériorité de la doctrine stratégique soviétique – le fameux « art opératif » –  forgée dans les années 30, est aujourd’hui reconnue par tous les spécialistes sérieux. Les chefs de la Wehrmacht ont eu beau essayer de faire porter à Hitler la responsabilité de leurs échecs, ils ont en fait été surclassés par leurs homologues soviétiques. Après la guerre, alors que l’URSS avait été saignée à blanc, elle fut capable en quelques années de se redresser, de développer un programme nucléaire civil et militaire, de construire une industrie aéronautique de premier ordre, et de distancer les États-Unis dans les débuts de la course à l’espace. Elle a également pu rencontrer d’incontestables succès dans les domaines de l’éducation et de la santé. Joseph Staline mourut physiquement en mars 1953, politiquement en février 1956 avec le rapport Khrouchtchev. L’élan se poursuivit cahin-caha jusqu’au limogeage de Nikita Khrouchtchev en 1964. L’URSS sans Staline entra alors dans une stagnation de trente ans qui lui fut mortelle. Son retard vis-à-vis de l’Occident –  qu’elle parvenait à colmater ou à masquer –  devint béant et infranchissable, aboutissant à l’effondrement de 1991, événement historiquement stupéfiant qui vit l’État obèse d’un immense empire, deuxième puissance mondiale, disparaître complètement en quelques jours.

Alors, qui était et que voulait Staline ? Le pouvoir pour le pouvoir, ou bien avait-il un projet ? Et pourquoi les peuples soviétiques l’ont-ils suivi ? Aussi effroyable soit-elle, la terreur n’explique pas tout. Car il y eut aussi de la ferveur et de l’enthousiasme, jusqu’aux dernières heures du stalinisme, comme l’a montré Svetlana Alexievitch dans son magnifique La fin de l’homme rouge (Actes Sud, 2013).

Autre interrogation essentielle : Staline était-il communiste ou bien voulait-il devenir, comme il le dit à sa mère, le nouveau tsar ? Dans Les guerres de Staline[4. Geoffrey Roberts, Les guerres de Staline, Delga, 2014.], l’historien irlandais Geoffrey Roberts affirme que, non seulement Staline, comme l’ont toujours reconnu les maréchaux soviétiques même pendant la déstalinisation, a bien gagné la deuxième guerre mondiale, mais surtout qu’il l’a fait en se comportant de bout en bout comme un homme d’État. Ce qu’Hitler ne fut jamais.

Détraqué monstrueux, Hitler fut pendant longtemps et à juste titre le repoussoir suprême. Le dépeindre en unique accoucheur de la « bête immonde » permit à ceux qui l’avaient suivi de se défausser. Aujourd’hui, Staline rivalise avec Hitler comme repoussoir criminel. Et, de même que pour Hitler, beaucoup tentent de lui faire porter seul le chapeau de l’espérance trahie. Trop facile.

Reste que, en termes quantitatifs, Staline est le plus grand tyran de l’histoire. Ce fait écrase tous les autres et enveloppe cette période d’un voile que la superbe Apocalypse Staline ne lève que partiellement. Cette dimension essentielle du mystère Staline, il faudra bien qu’on la perce un jour.[/access]

*Photo : © RGAKFD.

Kurdes: l’heure de la revanche?

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erdogan kurdes irak syrie turquie

NDLR : Cet article a été rédigé avant les élections législatives turques du week-end dernier.

« Erdogan assassin ! »« A bas le régime fasciste en Turquie ! »« Nous sommes tous PKK ! » Dans les rues du dixième arrondissement de Paris, une procession d’une cinquantaine de militants kurdes pleure ses morts. Parti du Centre démocratique du Kurdistan, réputé proche du Parti des travailleurs kurdes (PKK) et sis 16 rue d’Enghien, le cortège, majoritairement féminin, défile jusqu’à la succursale du 147 rue La Fayette. Sur les lieux mêmes où ont été froidement assassinées trois militantes kurdes le 9 janvier 2013. Une affaire d’Etat (voir encadré 1) qui fait désordre dans la capitale d’un pays abritant pas moins de 250 000 Kurdes, exilés ou leurs descendants. Si les militantes éplorées arborent des bandeaux noirs en signe de deuil, c’est aussi parce que, quelques jours plus tôt, le 10 octobre, la mort a frappé 97 de leurs camarades à Ankara, quand des kamikazes se sont fait exploser au milieu d’une manifestation pacifique du HDP, vitrine légale du PKK (voir encadré 2).

Yekbun, cofondateur de l’Union des étudiants kurdes de France, dans la mouvance du PKK et du HDP, voit la main des services turcs derrière l’attentat du 10 octobre que, pour sa part, le gouvernement « islamo-conservateur » d’Erdogan a successivement imputé à l’extrême gauche, au Parti communiste, aux Kurdes eux-mêmes, puis aux djihadistes de Daech. « Erdogan a fait tuer les Kurdes pour dire à l’électorat : « Voilà ce qui se passera si vous votez HDP«  », accuse Hamo, jeune d’Aubervilliers à peine sorti de l’adolescence.[access capability= »lire_inedits »] « Il veut semer le chaos et se poser en seul recours », renchérit son aîné Cihan. Il se trouve en outre que le 20 juillet dernier, des kamikazes avaient utilisé le même modus operandi pour tuer 34 militants kurdes à Suruç, une bourgade anatolienne limitrophe de la Syrie[1. La presse turque a révélé que l’un des kamikazes de l’attentat d’Ankara n’est autre que le frère d’un kamikaze de l’attaque de Suruç.]. Drôle de coïncidence, l’armée turque s’engageait dans la foulée à – enfin – combattre l’Etat islamique, tout en rompant la trêve avec le PKK. Pourtant, depuis 2012, Erdogan avait amorcé un processus de paix et engagé des pourparlers avec l’indépendantiste kurde Abdullah Öcalan, fondateur du PKK emprisonné à vie depuis 1999. Pourquoi le président turc a –t-il brusquement changé de braquet ?

Accumulant les plébiscites depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002, élu dès le premier tour à la présidentielle de 2014, Erdogan s’est cassé les dents aux législatives de juin dernier. « Il a perdu le vote kurde l’an dernier, lorsqu’il a déclaré « Kobané[2. Entre juillet 2014 et juin 2015, la ville de Kobané, au nord de la Syrie, a été le théâtre de plusieurs offensives des djihadistes de Daech, que les combattants kurdes YPG (liés au PKK) ont repoussé avec le soutien de l’aviation américaine.] doit tomber« , comme s’il souhaitait que l’Etat islamique prenne la ville. Jusque-là entre 15 % et 20 % des Kurdes de Turquie votaient AKP », m’explique Yekbun. En juin dernier, l’AKP a perdu la majorité absolue au Parlement, tandis que le parti kurde HDP (Parti démocratique des peuples) du jeune et charismatique Selahattin Demirtas réunissait 13 % des voix grâce à une stratégie de grand front progressiste mêlant mesures sociales et revendications identitaires. Fait notable dans un pays musulman, le HDP n’a pas hésité à prendre position pour l’abolition des discriminations officielles contre les homosexuels. Son programme de gauche attrape-tout a séduit le croquant de la campagne kurde autant que le bobo d’Istanbul, si bien qu’il a empêché Erdogan d’atteindre la majorité parlementaire des deux tiers (400 députés). Avec seulement 258 fauteuils sur 550, Erdogan a donc dû (provisoirement) renoncer à la réforme constitutionnelle dont il rêvait : un régime hyper-présidentiel à la mesure de son appétit de pouvoir.

Après ce revers, Erdogan a fait échouer toutes les tentatives pour former un gouvernement de coalition et convoqué dare-dare de nouvelles élections pour le 1er novembre. Pour redorer son blason entaché en juin et dépasser sur leur droite les ultranationalistes du MHP (17 % des voix), il s’est lancé dans une surenchère nationaliste. « Comme Sarkozy l’a fait avec Le Pen en 2007, ironise Yekbun. À entendre Erdogan, on dirait que les négociations avec Öcalan n’ont jamais existé !» Rétrospectivement, le lointain successeur d’Atatürk semble avoir instrumentalisé le dialogue avec les Kurdes, tout comme les négociations avec l’Union européenne, au service de ses intérêts politiques du moment. En Machiavel néo-ottoman, Erdogan n’aurait a priori aucun scrupule à laisser passer les djihadistes vers la Syrie d’une main, tout en réprimant les Kurdes, avec lesquels il négociait la veille, de l’autre.

Dans un parallèle intéressant avec la stratégie de la tension dans l’Italie des années de plomb, le professeur de langue et de civilisation kurdes Gérard Gautier part du principe que « le gouvernement turc est soit directement coupable de l’attentat d’Ankara soit coupable de négligence ». Les kamikazes d’Ankara auraient ainsi pu directement être manipulés par l’Etat profond, dont des pans entiers ont été gagnés par l’islamisme. Par Etat profond, les spécialistes de la politique turque désignent l’ensemble des réseaux occultes qui accomplissent généralement les basses œuvres de l’appareil d’Etat : militaires et barbouzes ultranationalistes, islamistes manipulés, militants kurdes retournés, etc.

En devenant encore plus nationaliste et antikurde que ses adversaires kémalistes, « l’AKP s’est coulé dans le patrimoine génétique ottoman », constate le professeur Gautier. Le positionnement « islamo-kémaliste » d’Erdogan lui donne l’espoir de ratisser large car, selon Tancrède Josseran, spécialiste de la Turquie, attaché de recherche à l’Institut de stratégie comparée, « depuis les années 1980, se développe un continuum islamo-nationaliste ». Résultat, poursuit-il : « Pour la première fois depuis Atatürk, le sommet de l’appareil d’Etat a réintégré l’islam dans le récit national turc. » C’est tout le sens de l’immense meeting qu’Erdogan a organisé au Zénith de Strasbourg le 4 octobre dernier devant 12 000 expatriés agitant des drapeaux au croissant. Aux cris d’« Allahou akbar ! », ce pieux public acquis d’avance – et dûment séparé entre hommes et femmes – a prié en l’honneur du président égyptien déchu Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, avant de promettre d’« éradiquer le terrorisme [du PKK] dans les urnes ». En agrégeant à son socle de 40 % du corps électoral les 17 % des ultranationalistes (MHP) et les voix son petit allié islamiste le Parti du Bonheur, le Président Erdogan espère rassembler 60 % de la population turque au sein d’un bloc conservateur sunnite islamo-nationaliste excluant les minorités kurdes et alévies.

En dépit de ses tentations autocratiques, le chef de l’Etat turc n’a pas forcément choisi la politique de la terre brûlée. Quelle que soit l’implication d’une partie de l’appareil de sécurité dans l’attentat d’Ankara, il n’est pas certain qu’Erdogan soit prêt, à seule fin de gagner des voix, à déstabiliser un pays déjà fragilisé, notamment par la guerre en Syrie.

Aussi Gérard Gautier croit-il possible l’implication dans l’attentat d’Ankara des islamistes kurdes du Hüda partisi (Parti de Dieu, anciennement appelé Hizbullah). Au cours des années 1990, ces fous d’Allah déçus par l’islamisme mainstream ont accompli les basses besognes de l’Etat profond. Protégés par la police, ces hommes de main des ultranationalistes aspiraient certes à créer un Kurdistan indépendant sur des bases islamistes, mais ils étaient prêts à s’allier provisoirement avec les services turcs contre l’ennemi prioritaire qu’était le PKK. Ces dernières années, tout en maintenant leurs liens avec le parti d’Erdogan, les militants du Hüda partisi ont grossi les rangs des volontaires partant de Turquie pour le djihad au sein de l’Etat islamique. Un chaînon manquant entre les services turcs et Daech qui pourrait accréditer la thèse officielle turque, incriminant l’Etat islamique, à une nuance près : les forces de sécurité  s’étant retirées de la manifestation quelques minutes avant le drame, la piste d’une complicité au moins passive de certaines branches de l’appareil d’Etat paraît sérieuse.

Quant au scénario schizoïde et complotiste d’un carnage que les autonomistes kurdes se seraient infligés à eux-mêmes pour mieux se victimiser, il est peu vraisemblable dès lors que le PKK (dont les cibles sont généralement militaires ou politiques) a décrété un cessez-le-feu unilatéral au lendemain de l’attentat.

Quelle que soit l’hypothèse retenue, un écheveau de fils indémêlables nous catapulte en plein roman d’Orhan Pamuk, l’auteur du somptueux Neige, récit d’un coup d’Etat militaire anti-islamiste dans une ville d’Anatolie. Entre les islamistes vendus aux nationalistes, les Kurdes laïcs ou barbus, sans parler d’un gouvernement membre de l’Otan complice passif de Daech, on finit par ne plus savoir qui fait quoi ni qui manipule qui.

Les amis manichéens de la cause kurde seraient sans doute circonspects s’ils entendaient  Gérard Gautier : «Certes, la lutte armée a permis de faire émerger la question kurde et de sortir du déni. Dans les années 1990, le discours officiel turc consistait à dire « On n’a pas de Kurdes en Turquie« . Mais il ne faut pas oublier que le PKK a construit sa puissance en assassinant les leaders des autres partis kurdes. » On m’avait prévenu, le Centre kurde (pro-PKK) n’a pas très bonne presse à l’Institut kurde… et réciproquement. « Ils cachent leurs activités politiques derrière un programme culturel. En fait, ils ont fait mauvaise pioche en choisissant de rouler pour le PDK depuis des années et sont en train de changer leur fusil d’épaule », m’avait soufflé un militant PKK parisien pour mieux discréditer l’Institut pourtant apolitique. Même s’il ne touche pas un centime du gouvernement régional du Kurdistan irakien (GRK), autonome depuis 1991[3. Après le soulèvement des Kurdes d’Irak, que Saddam Hussein a réprimés dans le sang et le gaz, l’ONU vote un couloir d’exclusion aérienne rendant le nord du pays autonome de facto.], l’Institut kurde souffre d’un amalgame constant avec le PDK au pouvoir à Erbil, au point que «l’Etat français veut nous couper les vivres sous prétexte qu’il y aurait un Kurdistan irakien indépendant. Du coup, on travaille avec notre bite et notre couteau ! », s’exclame Gérard Gautier.

Pour le néophyte, les guerres picrocholines intra-kurdes s’apparentent aux bisbilles de jadis entre tribus trotskistes, quand lambertistes et pablistes s’étaient mutuellement juré de se faire la peau. Mais entre le PKK et le Parti Démocratique du Kurdistan (PDK), se joue bien davantage qu’une querelle de chapelle : un conflit culturel entre Kurdes de Turquie et d’Irak.

« Quand je parle à un Kurde d’Irak, j’ai l’impression d’avoir affaire à un Arabe », me glisse un militant parisien du PKK. Dans la bouche de ce fils d’immigrés kurdes de Turquie, le mot semble synonyme de fruste. Passant de la culture à la politique, et vice-versa, ce fin lettré me décrit le gouffre qui sépare le kurmandji[4. Dans les années 1920, sous le mandat français en Syrie, des nationalistes kurdes ont élaboré un alphabet latin-kurde avec trois lettres supplémentaires, dans le sillage des réformes linguistiques d’Atatürk. Depuis, le Kkurmandji est devenue la langue des 60 % des kurdophones.] – qu’emploient 60 % des Kurdes, en Turquie et en Syrie) écrit avec l’alphabet latin –, du sorani, utilisant l’alphabet arabe parlé par les Kurdes d’Irak et d’Iran). Deux langues aussi éloignées l’une de l’autre que le français et l’italien, l’usage de l’alphabet latin revêtant une coloration plus progressiste aux yeux de certains de ses locuteurs. Très hostile au gouvernement régional kurde (GRK) d’Irak dominé par le PDK, il prétend que son chef Massoud Barzani a fait n’importe quoi : « Il a d’abord vendu des armes à Daech, avant d’appeler le PKK à la rescousse et n’a aucune politique sociale » malgré ses moyens financiers gonflés par l’aide américaine. « Et c’est une caution, qui permet à la Turquie, aux Américains et aux autres de dire qu’un Etat kurde indépendant existe déjà », fulmine mon interlocuteur.

Sans nécessairement ajouter  foi à ces accusations, on peut comprendre les griefs que les compagnons de route du PKK adressent à leurs frères ennemis du PDK. Ces derniers n’ont-ils pas, dès 2002, scellé un pacte militaire anti-PKK avec Erdogan ? Et aujourd’hui, les autorités kurdes irakiennes exigent le démantèlement des bases militaires du PKK, qu’elles hébergent depuis qu’elles sont bombardées par l’aviation turque, « alors que nos combattants ont sauvé les yazidis du massacre et tiré le PDK de la déroute face à l’Etat islamique », s’indigne Hamo, l’adolescent d’Aubervilliers. Ses camarades opposent volontiers le modèle d’Etat-nation vieillissant (voir encadré 3) que représente le gouvernement autonome du Kurdistan irakien à l’expérience de « confédéralisme démocratique » que le PKK expérimente au Rojava (Kurdistan syrien). Une sorte de paradis conseilliste, inspiré par des théories d’ultragauche, où les détenteurs de l’autorité seraient directement révocables par le peuple. Mais le professeur Gautier ne croit pas à la légende dorée du Rojava. Tandis que les YPG (bras armé du PKK local) auraient désarmé les autres milices kurdes, plusieurs tribus arabes de la région, en bisbilles avec les factions kurdes, se sont ralliées à l’Etat islamique. Certes, d’après Yekbun, de l’Union des étudiants kurdes de France, il y a encore des unités arabes qui se coordonnent avec les brigades YPG, mais il concède que pour en finir avec le séparatisme ethnique, il faudra « rééduquer le peuple ».

Dans les prochains mois, l’avenir de la cause kurde se jouera donc à la fois au sommet des collines syriennes et sur la scène politique turque. Devant la grande offensive russe en Syrie, les militants parisiens du PKK sont perplexes. Hamo a l’innocence de la jeunesse : « Seul Poutine a le courage de tenir tête à Erdogan. » Il soutient les bombardements russes bien qu’ils frappent également les zones du nord d’Alep tenues par les quelques « opposants démocrates syriens » alliés aux Kurdes de la région. Dans leur foyer historique de la Djeziré, les troupes YPG montrent un grand pragmatisme puisqu’elles co-administrent la ville de Hassaké avec le régime baathiste de Damas qui a si longtemps privé les Kurdes de nationalité et de papiers d’identité. Cette politique d’alliance à géométrie variable rend Hamo philosophe : « Notre dernier espoir, c’est que le Parti communiste prenne le pouvoir en France », s’amuse-t-il en saluant les positions courageuses de Pierre Laurent sur la question kurde.

À l’heure où j’écris ces lignes, les urnes turques n’ont pas encore rendu leur verdict. Si l’on en croit les sondages, l’AKP devrait peu ou prou graviter autour de 40 % des voix, ce qui priverait Erdogan de majorité absolue et le condamnerait du même coup à partager le pouvoir. Pour des raisons arithmétiques, il est peu probable qu’une grande alliance anti-islamiste entre kurdes (HDP) et kémalistes (CHP) parvienne à donner naissance à un gouvernement de coalition, bien que les héritiers d’Atatürk aient mis beaucoup d’eau dans leur vin nationaliste. L’électorat progressiste et modernisé des kémalistes a perdu la bataille des idées, mais aussi la bataille démographique : un « grand remplacement » s’opère en défaveur de l’Ouest « blanc » de la Turquie qui fait moins d’enfants que les Turcs « noirs » conservateurs. Au grand bénéfice de l’AKP.

Aussi opportuniste soit Erdogan, on le voit mal former une majorité alternative avec les Kurdes. À moins de vouloir enfoncer la Turquie dans un vide institutionnel prolongé, le président de la République devra vraisemblablement composer avec les ultranationalistes du MHP, qui pourraient enfin accepter de s’allier aux islamistes « modérés ». Une nouvelle coalition sociale islamo-nationaliste, très populaire parmi le petit peuple anatolien, serait ainsi scellée et les Kurdes apparaîtraient comme les dindons de la farce.

Cependant, si le président Erdogan se risquait à une montée aux extrêmes contre le PKK, la perspective d’une grande déflagration régionale ne serait plus à exclure. Le risque alors, ne serait pas l’émergence d’un Kurdistan unifié tel que le prévoyait le traité de Sèvres (1920), mais l’explosion des frontières héritées qui entraînerait la désintégration des Etats moyen-orientaux. Et Gérard Gautier de redouter une contagion du précédent syrien : « On m’a appris qu’une guerre opposait traditionnellement deux camps. Or, si cela dégénérait dans la région, ce serait pire qu’une guerre classique : un chaos généralisé où tout le monde se battrait contre tout le monde. »

 

Triple meurtre de Paris : une nouvelle affaire Ben Barka ? (encadré 1)

Le 9 janvier 2013, Leyla Soylemez, Fidan Dogan et Sakine Cansiz étaient assassinées rue La Fayette. Leur meurtrier présumé, Omer Güney, sur lequel on a retrouvé la poudre de l’arme et l’ADN d’une des victimes, est un trentenaire appartenant à la diaspora turque et apparemment proche des milieux ultranationalistes. Infiltré au sein du HDP, il avait réussi à gagner la confiance de ses militants parisiens auxquels il servait fréquemment de chauffeur et de traducteur. De nombreux indices laissent penser que ce jeune homme a œuvré en lien étroit avec les services secrets turcs (MIT) : échanges téléphoniques, visites au parloir d’une barbouze turque, mais surtout l’un enregistrement sonore, diffusé sur Youtube en janvier 2014. On y entend deux agents du MIT discuter avec Güney de plusieurs cibles kurdes en Europe. D’après la presse turque, l’une des voix serait celle de « l’imam de la police du mouvement Gülen », puissante confrérie alors alliée à l’AKP. L’une des thèses qui circulent est que Gülen aurait commandité l’assassinat de Paris, sans qu’Erdogan ait été prévenu. Du reste,  Erdogan et Gülen ont depuis rompu avec bruit et fureur.  Dans son réquisitoire, le parquet antiterroriste de Paris parle explicitement d’assassinat politique perpétré par une branche des services de renseignements turcs. Le procès d’Omer Güney se tiendra à la Cour d’assises spéciale de Paris au début de l’année prochaine.

Les partis en présence (encadré 2) :

  • AKP : Parti de la justice et du développement, dont est issu le Président Erdogan. Au pouvoir en Turquie depuis 2002.
  • CHP : Parti kémaliste, héritier du legs laïque et moderniste d’Atatürk.
  • HDP : Parti démocratique des peuples. Au départ, simple vitrine légale du PKK, il a su élargir son électorat en s’adressant à la gauche radicale turque.
  • Hüda partisi : mouvement islamiste kurde ultraradical et violent.
  • MHP : parti ultranationaliste d’extrême droite turc, dont les membres sont surnommés les Loups gris.
  • PKK : Parti des travailleurs du Kurdistan, considéré comme une organisation terroriste par la Turquie, les Etats-Unis et l’Union européenne.

Kurdistan irakien : le grand méli-mélo (encadré 3) 

Depuis quelques mois, le désordre règne au Kurdistan irakien. Depuis l’expiration du troisième mandat présidentiel de Massoud Barzani fin août, cette région autonome, officiellement rattachée à l’Etat fédéral irakien, est entrée dans une période de turbulences politiques. Cependant que la dynastie Barzani (PDK) s’accroche à la tête du mini-Etat, il revient constitutionnellement au chef du Parlement d’assurer l’intérim présidentiel pendant deux mois, avant la tenue d’élections.  Mais ce dernier a été empêché de se rendre dans la capitale, Erbil, le 12 octobre, et son parti, Gorran (« Changement »), exclu de la coalition gouvernementale. L’œuvre des peshmergas du PDK, fidèles à Barzani, qui affaiblissent du même coup le seul parti kurde irakien strictement parlementaire, sans miliciens à sa solde. Plus inquiétant, des affrontements entre partisans de Gorran et du PDK ont fait cinq morts à Souleimaniyeh depuis début octobre. Longtemps dirigé par deux administrations distinctes, l’une gérée par le PDK des Barzani autour des villes d’Erbil et Dohuk, l’autre par l’UPK du clan Talabani à Souleimaniyeh, le Kurdistan irakien avait plongé dans la guerre civile et payé un lourd tribut (quatre mille morts) entre 1994 et 1998. Aujourd’hui encore, ces deux factions possèdent chacune leurs peshmergas, ce qui freine l’unification du Kurdistan d’Irak, alors que l’hydre Daech se tapit à quelques kilomètres.

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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00654749_000031.

Communisme: Sigmund Freud répond à Jérôme Leroy

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J’ai fort bien admis, grâce à Freud et par expérience personnelle, qu’on ne peut pas grand chose contre le besoin de se raccrocher à la foi communiste, et cela, perinde ac cadaver.

Ni le démenti des faits, ni les argumentations rationnelles, ni l’analyse critique du texte porteur de son idéologie criminelle.

C’est donc à destination d’autres lecteurs que les amis communistes de Causeur que je viens de publier « la première édition résolument critique du Manifeste du parti communiste », sous le titre Le Manifeste du parti communiste aux yeux de l’Histoire[1. Editions Pierre-Guillaume de Roux, 23 euros.].

En guise d’épigraphe à cet examen du texte et de ses effets pratiques inhérents, j’ai placé la blague soviétique rapportée par Svetlana Alexievitch dans La fin de l’homme rouge : « Un communiste, c’est quelqu’un qui a lu Marx. Un anticommuniste, c’est quelqu’un qui l’a compris. »

Mais comme je ne souhaite nullement sevrer les amis de Causeur qui se shootent au communisme, quitte à s’aveugler de toutes leurs forces sur la nature de leur shoot, je leur déconseille la lecture de mon analyse rigoureuse et dégrisante du texte qui les fait planer.

Et je laisse Sigmund Freud répondre, sans illusion, à Jérôme Leroy.

Voici quelques extraits d’une des Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse[2. Folio essais.] qu’il a rédigées à Vienne à l’été de 1932. Celle-ci a pour titre « Sur une Weltanschauung », terme qui signifie conception générale du monde, et qu’il applique au marxisme.

« Une fois que l’on eut reconnu l’importance énorme des conditions économiques, l’on fut tenté de ne pas abandonner leurs transformations à l’évolution naturelle, mais de les provoquer révolutionnairement. Mis en pratique dans le bolchevisme russe, le marxisme théorique a bien pris les caractères d’une conception du monde – l’énergie, la cohérence, l’exclusivisme et aussi une ressemblance étrange avec ce qu’il combat.

Lui qui devait son origine et sa réalisation à la science, qui avait été bâti sur elle et d’après sa technique, a lancé une interdiction de penser aussi inexorable que le fut, en son temps, celle de la religion. Il est interdit de critiquer la théorie marxiste, et douter de son bien fondé est un crime passible de châtiment, comme autrefois l’hérésie aux yeux de l’Église catholique. Les œuvres de Marx ont, en tant que sources de révélation, remplacé la Bible et le Coran, encore qu’elles offrent autant de contradictions et d’obscurités que ces vieux livres sacrés.

Et tout en bannissant impitoyablement tous les systèmes idéalistes et toutes les illusions, le marxisme, mis en pratique, a lui-même créé de nouvelles chimères qui ne sont ni moins douteuses ni moins indémontrables que les anciennes. Il espère pouvoir, en quelques générations, transformer la nature humaine de telle façon que les hommes puissent vivre en commun au sein d’une nouvelle organisation sans plus se heurter et en accomplissant, sans y être contraints, le travail nécessaire. »

Peut-on imaginer  un plus bel hommage à la théorie freudienne de la résistance à la vérité que le maintien de la foi communiste en 2015 sur un site de libres penseurs ?

Hommage à René Girard

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rene girard stanford

René Girard est mort hier, à 91 ans. Nous sommes nombreux à avoir l’impression d’avoir perdu un être proche. Pour ma part, et malgré son grand âge, il m’a fallu sa mort pour que je prenne conscience que j’avais toujours pensé le rencontrer un jour. Le contraire me semblait inconcevable.

René Girard a signé une des œuvres les plus profondes de notre époque, dans une langue constamment limpide. Cette œuvre protéiforme déploie une intuition unique, grâce à laquelle elle retrace l’entièreté de l’histoire de l’homme. Je vais essayer de résumer ici en termes simples l’histoire de l’humanité selon Girard.

De nombreux mammifères, nous apprend l’éthologie, ont un comportement mimétique. Ce mimétisme est d’appropriation, c’est-à-dire qu’un individu va désirer l’objet qu’un autre désire, par imitation. Evidemment, cette convergence sur un même objet crée un conflit, que le monde animal résout par l’instauration de « systèmes de dominance » : l’individu qui a remporté le conflit gagne une position de domination qui n’est pas transmissible. C’est donc improprement qu’on parle de « sociétés animales ».

Il nous faut supposer qu’à une époque très éloignée, une certaine catégorie de mammifères n’a pas su engendrer ces sociétés de dominance, et est restée dans l’instabilité de la violence. Or, les individus  n’imitent  pas  seulement  le  désir  de  leur  voisin,  ils  imitent  aussi  sa  violence.  Ces ralliements mimétiques à la violence du voisin convergent comme une série de ruisseaux qui se mêlent et se transforment en un puissant torrent ; la violence intestine va devenir unanime, et un seul individu en sera la victime.

À ce stade, cet individu n’est rien d’autre que la cible malchanceuse d’un mécanisme aveugle. Or, il se trouve que sa mise à mort va calmer, pour un temps, les violences. Les hommes disposent alors d’un calme relatif à la faveur duquel ils commencent à inventer trois institutions, pour éviter le retour de la violence : les interdits, les rituels, et les mythes. Les interdits sont autant de moyens d’éviter les convergences de désir ; les rituels rejouent une partie de la crise mimétique et s’achèvent par un sacrifice, la répétition rituelle du meurtre fondateur ; et les mythes sont des interprétations, du  point  de  vue  des  persécuteurs,  de  cette  violence  fondatrice.  Voilà  pourquoi  les  divinités archaïques sont toujours ambivalentes, à la fois bonnes et mauvaises : les hommes leur assimilent la violence  intestine,  mais  également  sa  résolution  sacrificielle.  La  divinité  n’est  qu’une  fausse transcendance, une manière qu’ont trouvé les hommes de projeter leur violence hors d’eux. C’est la raison pour laquelle on a dit de la théorie girardienne qu’elle était «  la première vraie théorie athée du sacrifice ».

Les systèmes culturels sont des systèmes de différences qui empêchent la convergence des désirs sur les mêmes objets. Là où les rapports de force suffisent à produire cet effet dans le monde animal, les humains ont  besoin  de déployer  des systèmes  d’autant plus  complexes qu’ils  sont cumulatifs. Le mécanisme victimaire fait accéder les hommes au symbolisme, et leur permet de transmettre  l’ordre  différencié.  Ces  sociétés  se  complexifient,  certaines  inventent  des  formes d’organisation politique, des échanges économiques.

Mais ces institutions ne fonctionnent qu’en maintenant dans la méconnaissance les hommes qui en bénéficient. Par principe, la victime émissaire (ou la longue série de victimes émissaire qui a progressivement affiné l’institution) fait écran à la violence de tous. Or cette méconnaissance, si elle est nécessaire au bon fonctionnement des ordres culturels, peut aussi leur être fatale. Peu à peu, le souvenir de la violence se perd. Certains interdits sont moins respectés, des éléments essentiels du rituel disparaissent. Les désirs convergent à nouveau sur les mêmes objets, et c’est le retour de l’indifférenciation violente : les frères s’affrontent en doubles mimétiques, chacun croyant réagir à la violence de l’autre. Les hiérarchies ne tiennent plus, les liens familiaux se dissolvent : c’est la crise mimétique, que si souvent les mythes figurent sous le nom de « peste » – cette maladie de la contagion fatale et de l’indifférencié.

Comme  les  fois  précédentes,  il  faut  bien  trouver  un  coupable  à  ces  « pestes ».  Les mécanismes victimaires se remettent en place, la victime émissaire est mise à mort, la paix revient, les différences affluent de nouveau ; de nouveaux interdits sont générés par la crise  ; un nouveau mythe en garde une trace déformée.

Voilà selon Girard le modèle, ici schématisé, de la genèse des cultures humaines et de leur fonctionnement cyclique. Une société est un système de différences mécaniquement générées par des  crises  sacrificielles.  Elle  est  intégralement  fille  du  religieux.  Le  religieux,  c’est  cette transcendance de la violence que les hommes ont besoin de poser hors de soi tout autant qu’ils ont besoin de s’en protéger. Le religieux procède à ce double miracle, sans qu’il y ait besoin que quiconque l’ait conçu : il protège de la violence, et il sacralise cette violence, il la rend étrangère aux hommes, il leur fait croire qu’ils n’y étaient pour rien. Ce n’est qu’au prix de cette méconnaissance que les hommes peuvent vivre entre eux et se doter de règles positives. Mais cette méconnaissance est en elle-même dangereuse puisqu’elle camoufle le danger véritable, la violence intestine, qui finit invariablement par revenir.

Cette histoire de l’humanité nous serait insaisissable si nous n’étions pas nous-mêmes sortis du cycle  décrit  ci-dessus.  Etre  encore  dans  ce  cycle,  c’est  être  situé  quelque  part  dans  la méconnaissance évolutive qui enveloppe le mécanisme sacrificiel. Notre sortie du cycle, Girard l’attribue au judéo-chrétien. Le  Christ,  lui,  n’est  rien  d’autre  qu’une  victime  émissaire consentante qui refuse absolument de répondre à la violence, et qui révèle par sa Passion ce qui était jusqu’alors  resté  dissimulé :  que  les  victimes  immolées  par  les  foules  sacrificielles  étaient innocentes de ce dont on les accusait.

La révélation évangélique peut être source de violence plus encore que de paix. Car à des hommes incapables de se réconcilier, elle a retiré les « béquilles sacrificielles » qui les protégeaient de leur propre violence. L’Apocalypse prédit par les Ecritures n’est pas celle d’un Dieu vengeur déchaîné contre nous : ce n’est que le fruit de notre propre violence, montée aux extrêmes. Et René Girard de s’étonner qu’en une époque où il est devenu concevable, et même probable, que l’homme finisse par détruire l’homme, personne n’aille regarder la pertinence des textes apocalyptiques, leur validité anthropologique.

Nous avons toujours le réflexe de créer des boucs émissaires (notre société contemporaine est saturée de ces mécanismes), mais la sacralisation ne prend pas – et notre civilisation ne se clôt plus sur le dos de ses victimes. Nous sommes condamnés à avancer vers un paroxysme de violence réciproque et planétaire – ou bien, nous suggère Girard, à devenir enfin «  chrétiens », c’est-à-dire à imiter le Christ : refuser radicalement l’engrenage de la violence, quitte à y laisser sa vie.

Dans tous les livres que Girard a publiés, du premier au dernier, il ne raconte jamais autre chose que cette longue histoire, qui prend l’humanité à son origine et qui prédit sa fin. Girard moque souvent le besoin qu’à la psychanalyse d’engendrer pulsions et instincts à tout va pour expliquer des phénomènes qu’elle est incapable d’unifier. « Freud n’en est plus à un instinct près » dit-il. De ce point de vue, Girard est particulièrement économe mais n’écrase pas le divers  : il prétend qu’à partir du mimétisme seul, on peut redéployer toutes les manifestations humaines, ses institutions, son art, sa violence…

Pour finir, je voudrais dire un mot des implications pour le lecteur d’une telle théorie. Devenir « girardien », ce n’est pas appartenir à une secte ; ce n’est pas tenir pour vrai tout ce que Girard a écrit ; c’est d’abord se laisser aller à une «  conversion » qui n’est pas d’ordre religieux, mais qui est un bouleversement du regard sur soi, une critique personnelle de son propre désir.

Pour comprendre à quel point la théorie de Girard est vraie, il faut avoir cheminé à rebours de son désir, non pas pour atteindre un illusoire « moi » authentique, mais au contraire pour aboutir à l’inexistence de ce moi, toujours déjà agi par des « désirs selon l’autre ». La théorie mimétique est un dévoilement progressif dont le lecteur n’est jamais absent de ce qui se dévoile à lui. Elle menace l’existence du sujet que je croyais être. Elle s’attaque à ce que je croyais le plus original chez moi.

Il n’est pas un lecteur de Girard, même le plus convaincu, qui ne se soit dit à la lecture de Mensonge romantique et vérité romanesque : « Il a raison, tout ça est vrai. Heureusement que pour ma part j’y échappe en partie. » Il serait suicidaire de ne se lire soi-même qu’avec les lunettes girardiennes ; on a besoin de croire un minimum aux raisons que notre désir se donne ; ces raisons constituent toujours une résistance en nous à la théorie mimétique, plus ou moins grande selon les individus. Il ne s’agit pas de s’en défendre, mais de le savoir. La lecture de Girard nous impose donc un double processus de révélation : on se rend compte d’abord que notre propre désir obéit aux lois décelées par Girard ; et dans un second temps, on se rend compte qu’on a feint l’adhésion totale à ses thèses, et qu’il reste en nous un moi « néo-romantique » qui ne se croit pas concerné par ces lois. Ainsi, la découverte de Girard doit nous interdire, in fine, le surplomb de celui qui aurait compris, contre tous ceux qui seraient encore des croyants naïfs en l’autonomie de leur désir.

Les théories modernes, fussent-elles particulièrement humiliantes pour le sujet, tournent en avant-garde parce qu’un petit noyau de fidèle s’enorgueillit d’avoir le courage intellectuel de les tenir pour vraies. Par nature, il ne peut en être de même avec René Girard : construire une avant-garde autour de ses théories, ce serait reconstituer la distinction de valeur entre «  moi » et « les autres » dont sa lecture devrait nous avoir guéris. Nous n’avons pas d’autre choix que d’entrer en dissidence de notre propre désir, et de n’en tirer aucun profit social qui nous replongerait dans les postures dont Girard nous aide à nous affranchir.

Bien entendu, cela n’empêche pas d’éminents girardiens de se prévaloir de ses thèses contre tous  les  imbéciles  qui  n’y  comprennent  rien.  Girard  n’est  pas  à  l’abri  des  malentendus.  Sa bonhommie et sa gentillesse, vantées par tous ceux qui l’ont côtoyé, auraient sans doute pardonné même ces contresens moraux. « Ils ne savent pas ce qu’ils font ».

René Girard est mort à Stanford, à 91 ans. Nous sommes nombreux à pleurer ce cher professeur.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00492815_000004.

Mensonge romantique et vérité romanesque

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Si tu vas à Rio, oublie la monogamie

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mariage trois femmes Brésil

Le mois dernier, au Brésil, trois femmes se sont dit « oui ». Ces jeunes trentenaires bien sous tout rapport, qui formaient un ménage à trois depuis trois ans, se sont ainsi « mariées » en toute légalité, devant un notaire de Rio de Janeiro. Mais cette histoire aussi effrayante que grotesque est passée relativement inaperçue, et pour cause : ce n’est même pas une première. En 2012, une union civile « polyaffective » (?) d’un homme et deux femmes avait déjà été célébrée dans la ville de Tupa, nous rappelle Le Monde.

« Nous sommes une famille. Notre union est le fruit de l’amour. Je vais tomber enceinte et nous nous préparons à cet événement », affirme tranquilou dans une interview au quotidien O Globo l’une des trois « épouses », une femme d’affaires de 32 ans qui désire en prime avoir un enfant. Sauf que ça, comme on a oublié de le préciser au moment des débats sur le « mariage homo » – autorisé entre temps là-bas comme ici – c’est encore et toujours impossible sans homme.

Et alors ? « Nous voulons avoir les mêmes droits que tout le monde », poursuit la future maman n°1 (sur trois) que personne n’a pourtant privée d’aucun droit. Considérant sans doute que c’est l’enfant lui-même qui serait soudain devenu un « droit », le trouple a donc décidé de recourir à la procréation médicalement assistée (PMA). Et l’enfant fabriqué pour ces dames par insémination artificielle portera – outre le fardeau d’une absence de père – leurs trois noms de famille…

Résultat prévu : trois femmes et un couffin. Soit la confirmation par le Brésil d’une reconnaissance tacite de la polygamie et de la triple filiation… Du moins tant que les conservateurs locaux ne parviennent pas imposer leurs idées plus raisonnables sur la famille, dans la bataille qui fait rage actuellement au Sénat. Pour l’heure, un vide juridique empêche que ces unions rappelant les heures les plus folles de l’Antiquité ne soient annulées.

Pendant ce temps, en France, notre ministre de la Santé, Marisol Touraine, est un peu à la traîne. Dans un entretien au journal de Pierre Bergé elle se déclare « favorable à l’ouverture de la PMA » sans raison médicale, mais seulement pour « les couples de femmes ». Et les trouples, alors ? Décidément, malgré tous les efforts de sa collègue Christiane Taubira depuis 2012, notre pays ne parviendra jamais à rattraper son terrible retard en matière de « droit à l’enfant »…

En attendant la PMA pour toutes – « On y viendra, j’en suis convaincue », prédit tout de même Marisol Touraine – des usines à bébés ouvrent un peu partout pour répondre à la hausse de la demande. Au Nigéria, dont le gouvernement ne parvient pas à freiner cette dérive invraisemblable, on propose ainsi des enfants mâles (2500 dollars) ou femelles (2000 dollars) selon les exigences du client. Et les agents chargés de ce juteux petit commerce peuvent aller jusqu’à promettre une livraison sous 24h.

En Thaïlande, où cette industrie est également florissante depuis la légalisation de la gestation pour autrui (GPA) en 2010, le pouvoir militaire tente aujourd’hui de légiférer pour stopper le « tourisme procréatif » qui en découle. Et comme une GPA nécessite en général une fécondation in vitro et une insémination artificielle, la nouvelle loi présente désormais ces techniques de PMA comme un « remède » à l’infertilité d’un couple hétérosexuel.

Autrement dit, pour en finir avec le « marché de l’enfant », le pays a choisi d’adopter… la loi française. Celle-ci dispose en effet, jusqu’à présent, que l’aide médicale à la procréation « a pour objet de remédier à l’infertilité dont le caractère pathologique a été médicalement diagnostiqué ». Et non de fournir un ovule fécondé à une « mère porteuse » payée pour abandonner un enfant à sa naissance. Pas plus que de permettre à deux ou trois femmes, même « mariées », de s’offrir un bébé en le privant volontairement de père dès sa conception.

Et si la vérité sortait de la bouche de ceux qui défendent encore, ici ou à l’autre bout du monde, les droits des enfants ?

*Photo : Wikimedia Commons.

Pas de bail pour la Grande Mosquée de Paris

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mosquee paris laicite ici

Anne Hidalgo avait hérité en 2014 du dossier très politique de l’Institut des cultures d’islam (ICI) du XVIIIe arrondissement de Paris, situé rue Stephenson dans le quartier de la Goutte d’or, là où la polémique sur les prières de rue avait été la plus forte. C’était en 2010. Tout sauf un cadeau, ce dossier. On s’en aperçoit une fois encore aujourd’hui, avec le jugement rendu le 26 octobre par la cour administrative d’appel de Paris, décision dont Causeur a eu connaissance. Ce jugement en forme de rappel aux règles de la laïcité est embarrassant pour la ville de Paris. Concrètement, il annule la délibération des 22 et 23 avril 2013 du Conseil de ladite ville, ainsi que la décision subséquente du maire de l’époque, Bertrand Delanoë, de conclure un bail emphytéotique avec la Société des habous et des lieux saints de l’islam, une association régie par la Grande Mosquée de Paris.

Conclu contre paiement de 2,2 millions d’euros à la Ville et prévoyant le versement annuel à celle-ci d’un loyer symbolique d’un euro, ce bail d’une durée de 99 ans accorde à la Grande Mosquée de Paris (GMP) l’usufruit du premier étage de l’ICI, un « volume » comprenant une salle de prière de 400 m2, d’une capacité de 300 fidèles. Problème, le bénéficiaire du bail ne remplit pas les conditions lui permettant d’acquérir un tel bien, constate la juridiction d’appel. En effet, dans le cadre d’un contrat de bail emphytéotique engageant la puissance publique, seule une association ayant « exclusivement pour objet l’exercice d’un culte » peut faire l’acquisition d’un lieu réservé à la pratique d’une religion.

Or, note la cour, les activités de la Société des habous de la GMP, ne sont pas seulement cultuelles, mais aussi culturelles (et par ailleurs commerciales). La Société des habous est une association de loi 1901 qui n’aurait pas dû pouvoir se porter acquéreuse de la salle de prière de l’Institut des cultures d’islam. Seule une association purement cultuelle, relevant de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, aurait pu y prétendre. Précisons que la ville de Paris, qui n’a pas le droit de financer les cultes, laïcité oblige, était tenue de se séparer de la partie « salle de prière » dudit institut, dont elle est propriétaire et qu’elle a fait construire et payé 13,5 millions d’euros.

Tout cela est bien technique et le cas juridique en présence peut sembler relativement bénin. Le fond de l’affaire l’est, on s’en doute, beaucoup moins. À l’origine de ce jugement défavorable à la mairie de Paris, il y a une plainte. Et derrière cette plainte se trouve un homme, pour qui non seulement la cession de la salle de prière à la GMP, mais l’ICI en tant que tel, un bâtiment comprenant sur cinq niveaux un hammam, des espaces d’exposition et d’enseignement, des bureaux et donc un lieu de prière, sont contraires à l’esprit de la laïcité. «L’Institut des cultures d’islam est en réalité une mosquée déguisée, les salles d’exposition et le hammam sont un faux-nez culturel», affirme Guy Hanon, 74 ans, médecin à la retraite, domicilié à Paris.

C’est en qualité de « contribuable » parisien qu’il a poursuivi la ville de Paris, et c’est à ce titre que la justice administrative a jugé son action « recevable ». Débouté en première instance – « nous n’avions pas fourni toutes les pièces nécessaires à la cour », explique-t-il, il gagne en appel. Et l’homme compte aller « jusqu’au bout » : « j’aimerais faire condamner Bertrand Delanoë au pénal, pour que quelqu’un rende des comptes, j’estime que l’ancien maire a trompé les Parisiens », avance-t-il. Guy Hanon se définit comme un « athée total ». « J’aime beaucoup les églises et les mosquées, mais je suis contre l’ingérence des religions dans la vie publique et intime des individus, précise-t-il. Si le catholicisme s’est montré cruel par le passé, je considère que c’est l’islam, aujourd’hui, qui est dangereux en raison de son système de valeurs qui rejette ceux qui ne sont pas musulmans. »

Lorsqu’en avril 2013, le Conseil de Paris a été saisi de la question du bail à conclure avec la Grande Mosquée de Paris, Guy Hanon espérait un levée de boucliers des « laïcs ». « Mais non, il n’y eut rien, sinon les voix d’Alexis Corbière et de Danielle Simonnet, deux élus du Parti de gauche, et, chez les socialistes, celle de Philippe Guglielmi, premier secrétaire de la fédération PS de Seine-Saint-Denis (ancien grand-maître du Grand Orient de France, Ndlr) », regrette-t-il. Notre interlocuteur croit savoir que Guglielmi avait à l’époque écrit « une lettre incendiaire » au maire socialiste du XVIIIe arrondissement, Daniel Vaillant, quant à lui favorable au bail conclu par le maire de Paris Bertrand Delanoë avec le recteur de la GMP, l’inamovible et indispensable Dalil Boubakeur, alors président du Conseil français du culte musulman.

C’est en 2010 déjà, que Guy Hanon regarde d’un œil suspect le projet d’Institut des cultures d’islam, qui à ce moment-là n’est pas encore sorti de terre. « Ça me semblait monstrueux, j’étais indigné », se souvient-il. Plus tard, constatant que personne ne se décidait à agir frontalement contre la réalisation de l’ICI et la conclusion du fameux bail, il s’est dit : « Eh bien, j’irai seul. » Et c’est tout un dossier, épais d’une dizaine de centimètres, qu’il a constitué peu à peu. Il assure ne pas être un de ces procéduriers un peu zinzins qui peuplent les bancs des parties civiles. « Jamais auparavant je n’avais fait de procès à quiconque. Sauf peut-être, mais ce n’était pas un procès, quand je me suis opposé à la fermeture d’un service d’urgence psychiatrique que j’avais créé de A à Z et dont je m’occupais, dans une rue pas loin de chez moi. J’avais gagné », raconte-t-il.

Aidé d’un mystérieux « ami belge » dans sa plainte contre la mairie, Guy Hanon affirme n’être membre d’aucun parti politique. « Je ne vote ni Front national, ni n’appartiens au Bloc identitaire, mais, vigilant face à l’islam, j’ai déjà tourné des vidéos qui ont été reprises par Riposte laïque et d’autres sites encore. Ce n’est pas pour autant que je partage tous les propos critiques sur l’islam », tient-il préciser.

Dans sa jeunesse, il est parti opérer au Biafra durant la guerre civile qui ensanglanta le Nigeria à la fin des années 60. « J’étais un medical doctor », précise celui qui n’était pas encore psychiatre. Ce fut là son premier engagement humanitaire à l’étranger. En 1999, il s’est rendu au Kosovo, alors en guerre avec la Serbie. Il en a ramené un fanion, rouge comme le drapeau de ce pays, avec « Kosova » écrit dessus, accroché à un meuble de son salon. En janvier 2011, il s’envole pour la Tunisie, « un jour après la chute de Ben Ali », dit-il. Voilà un retraité très actif, qui semble aimer la prise de risques. À propos de l’affaire de l’Institut des cultures d’islam qui l’oppose à la Mairie, ses proches, inquiets, lui ont dit qu’il en prenait sans doute un peu trop, mais il n’en a cure et fonce.

Qui sait ? Son action en justice est peut-être à l’origine de l’annonce de l’abandon, par Anne Hidalgo, début septembre, de la « phase 2 » de l’ICI, qui devait prendre la forme d’un second centre culturel islamique, avec salle de prière également, rue Polonceau, à la place d’une ancienne mosquée, aujourd’hui détruite. La maire a estimé que le centre de la rue Stephenson était suffisant. « C’est une décision prise au regard des coûts (le centre prévu rue Polonceau devait coûter environ 15 millions d’euros, ndlr) et de considérations pragmatiques », indique à Causeur Matthieu Lamarre, responsable presse de la Ville.

Quant au bail alloué à la Grande Mosquée de Paris, Matthieu Lamarre prend acte de la décision de la cour administrative d’appel, estimant toutefois que celle-ci, dans ses attendus, « ne dit pas que la ville de Paris a agi en violation de la laïcité ». « Nous savions que la Grande Mosquée de Paris avait une partie culturelle, mais nous avions opté pour la partie cultuelle de ses activités », poursuit le porte-parole.

Condamnée à verser 1500 euros de frais de justice à Guy Hanon, la Mairie de Paris va-t-elle, par ailleurs, rompre le contrat de bail qui la lie à la GMP ? Son porte-parole a bien lu le jugement, qui, certes, annule la délibération et la décision de 2013, mais « n’annule pas le contrat de vente ». Visiblement confiant, il ajoute : « Il apparaît que dans un certain nombre de cas semblables, le tribunal a cassé la délibération sans casser le contrat. » La mairie pourrait toutefois être amenée à rembourser la GMP et à trouver un autre acquéreur pour la salle de prière. Mais qui, en France, au sein des instances musulmanes, a 2,2 millions d’euros sous la main ? Guy Hanon et son avocat, Me Stéphane Haddad, n’ont en tout cas pas l’intention d’en rester là et se renseignent sur la suite à donner à un jugement qui leur est apparemment favorable.

Des « intérêts supérieurs » – la sécurité publique, entre autres, pourraient toutefois commander qu’on en reste là, la mosquée de Paris représentant ici l’Algérie, et l’on sait, du moins le dit-on, la France et l’Algérie agir de concert contre le terrorisme islamiste. Ensuite, mais le sujet est le même, la police est d’avis que l’islam, dès lors qu’il est encadré de manière officielle, comme c’est le cas au sein de l’ICI de la rue Stephenson, laisse moins de place à une expression radicale. C’est tout l’enjeu des baux emphytéotiques appliqués à la construction de mosquées, un dispositif « popularisé » par Nicolas Sarkozy en 2007 pour faciliter l’édification de lieux de culte « officiels ».

Guy Hanon, en remportant, pour ainsi dire seul, son combat contre la mairie, a mis au jour des pratiques certainement cavalières, mais il a surtout créé un sacré pataquès.

*Photo : DR.

Rugby: Contes et légendes de la Coupe du monde

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RUGBY nouvelle zelande

La Coupe du monde de rugby s’est donc achevée sur la victoire prévisible de la Nouvelle-Zélande.
Même s’il a fallu supporter les commentateurs ineptes de TF1, ce fut un joyeux tournoi où il y eut de jolies choses. J’en ai retenu deux. D’abord un des plus beaux twits de l’histoire, celui qui accompagnait la photo des deux petits-fils d’Élisabeth II assistant à Twickenham à la victoire du Pays de Galles sur l’Angleterre. William l’héritier du trône, Prince de Galles, portant le maillot rouge au poireau accompagné de sa princesse, et reprenant avec elle à pleins poumons le «Land of my father ». Harry le rouquin portant le maillot blanc à la rose. La photo les montre à la fin du match perdu par l’Angleterre, William hilare tenant par l’épaule son épouse radieuse, et son frère renfrogné faisant manifestement la gueule. Adressé à Harry, le twit disait : « ce moment où tu vois que c’est ton frère qui a chopé la fille, que c’est lui qui sera roi, qu’il n’est pas roux, et qu’en plus il est gallois ».

Autre manifestation de l’exaspérante supériorité britannique, ce match joué sur un stade aimablement et temporairement prêté par un club de football. Un joueur irlandais à terre vaguement secoué par un plaquage irrégulier, simule et se tortille un peu trop. L’arbitre gallois Nigel Owens lui demande de s’approcher et lui dit : « si vous voulez jouer au football, il faut venir la semaine prochaine. Aujourd’hui on joue au rugby. » Les arbitres étant désormais équipés d’un micro, des millions de téléspectateurs l’ont clairement entendu. Notre jeune irlandais risque de la traîner longtemps, celle-là. Et j’imagine les ricanements saluant cette saillie dans les bars de Bayonne ou de Mont-de-Marsan.

Et le jeu, me dira-t-on ? Le rugby a ceci de particulier que le jeu, y est moins important que ce qu’il y a autour. C’est ce rapport à la culture qui en fait la spécificité. Par exemple, on aime les grands joueurs quand ils jouent, et on les vénère quand ils ne jouent plus. Plusieurs d’entre eux ayant annoncé leur retraite à la fin du tournoi, chacun va pouvoir étoffer son panthéon personnel. Pour moi ce sera Victor Matfield, magnifique deuxième ligne sud-africain qui a promené son allure de seigneur sur tous les terrains de la planète. Pierre Berbizier m’a dit qu’il était assez filou, et Boudjellal qu’il avait plus transpiré dans les boîtes de nuit que sur le terrain lors de son bref passage à Toulon. Voilà de vrais compliments Monsieur Matfield. Dans mon panthéon, il y a aussi un fantôme, Keith Murdoch, le pilier disparu. Dont il faut rappeler l’histoire.

Ceux qui ont eu la chance de parcourir la Nouvelle-Zélande, immense pâturage habité de loin en loin par des paysans rougeauds, savent que ce n’est pas un pays. Il y pleut tout le temps, donnant parfois à cette contrée de faux airs de Bretagne. Mais sans le granit et les calvaires, ce qui change tout. Ce n’est pas non plus vraiment une nation. C’est plus compliqué que cela. L’alliance des Blancs et des Maoris pour faire un peuple, c’est une légende. Les danses guerrières qu’on met à toutes les sauces, du folklore. Il n’y a qu’un seul Haka : celui de l’armée noire avant ses matchs internationaux. Alors le rugby ? La référence à la religion est une facilité. La seule solution que je peux proposer pour rendre compte de la place de ce jeu est de dire que la Nouvelle-Zélande est une équipe de rugby qui a un État.

En 1972 la sélection néo-zélandaise fut envoyée en Europe pour une interminable tournée. Elle arriva au pays de Galles. En ce temps-là, les Gallois dominaient le rugby de l’hémisphère nord. Le pays des mines fournissait à son équipe de terribles piliers tout droit sortis des puits pour l’occasion. Pour le match de Cardiff, les Blacks alignèrent Keith Murdoch en première ligne. Non seulement il tint la dragée haute aux mineurs à maillot rouge, mais c’est lui qui marqua l’essai qui permit à la Nouvelle-Zélande de l’emporter.

Les joueurs Blacks résidaient dans l’Angel Hotel juste à côté du stade. La soirée y fut longue et probablement très arrosée. Murdoch souhaitant la prolonger voulut aller chercher du ravitaillement aux cuisines. Un vigile eut l’idée saugrenue d’essayer de l’en empêcher, pour se retrouver instantanément par terre et à l’horizontale, l’œil affublé d’un joli coquard. On parvint à envoyer Murdoch au lit et tout le monde pensait que malgré l’incident, en rien original, on en resterait là. Les Gallois sont gens rudes, la chose n’était pas de nature à les contrarier. Mais c’était compter sans la presse londonienne. Les Anglais ayant inventé le fair-play considèrent en être dispensés, mais sont en revanche très exigeants avec les autres. L’équipe de la Rose devait jouer les All blacks quelques jours plus tard, alors pourquoi ne pas essayer de les déstabiliser ? Devant la bronca médiatique, les dirigeants de la tournée, durent la mort dans l’âme, exclure Keith Murdoch, et le renvoyer séance tenante au pays. Ce qui ne s’était jamais produit en 100 ans et ne s’est jamais reproduit depuis. L’accompagnant à l’aéroport, ils le virent monter dans l’avion qui devait le ramener à Auckland.

Où il n’arriva jamais. Personne n’a revu le natif de Dunedin, 686e néo-zélandais à avoir porté la tunique noire, disparu à jamais. Que s’est-il passé dans son esprit pendant ces longues heures de vol ? Quels ont été ses sentiments, la honte, le chagrin ou l’orgueil ? Peut-être les trois qui l’ont poussé à s’arrêter quelque part, nul ne sait où. Et à se retirer pour toujours. Pour ne pas affronter le regard des autres, quitter un monde où une bagarre d’après boire, vaut au héros la pire des proscriptions ? Essayer d’oublier la souffrance de savoir que l’on entendra plus le bruit des crampons sur le ciment du couloir qui mène à la pelouse, que l’on ne sentira plus cette odeur, mélange d’herbe mouillée et d’embrocation. Et qu’on ne vivra plus ce moment silencieux dans le vestiaire, où l’on vous remet le maillot à la fougère d’argent, quelques instants avant la minute prescrite pour l’assaut. Et peut-être surtout, pour ne rien garder qui puisse rappeler qu’un jour on a été humilié.

La légende s’est emparée du fantôme, beaucoup l’ont cherché, prétendu l’avoir trouvé. Ou l’avoir vu, en Australie du côté de Darwin, sur une plate-forme pétrolière de la mer de Tasmanie, ou au sud de l’île du Sud. Dans beaucoup d’autres endroits encore. Autant de mensonges, d’inventions et de rêves. Certains amis d’Hugo Pratt allèrent jusqu’à dire qu’il avait rejoint Corto Maltese à la lagune des beaux songes.

À chaque fois qu’une équipe néo-zélandaise vient à Cardiff, quelques joueurs se rendent à l’Angel Hotel pour y boire un coup. Ils n’y ont pas manqué cette fois encore. Les ignorants prétendent que c’est pour s’excuser du « manquement » de Keith Murdoch. Peut-on mieux ne rien comprendre ? Ils viennent boire à la santé et à la mémoire du fantôme, leur frère. Pour lui dire qu’ils ne l’oublieront jamais.

Il m’a été donné d’aller voir quelques matchs à Cardiff. À chaque fois, j’ai sacrifié au rite et fait le pèlerinage. Évidemment, car ce sont les Anglais qui ont raison et c’est pour cela qu’on les déteste. Happiness is Rugby.

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP21817123_000002.

«Sans Staline, la Russie serait devenue les Etats-Unis!»

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Daniel Costelle Isabelle Clarke Staline

Causeur. Pourquoi réaliser aujourd’hui un film sur Staline ?

Daniel Costelle. Les meilleurs films documentaires sont ceux qui ne correspondent pas au rythme dicté par les anniversaires. Cette série s’inscrit dans une logique : nous avons mené à bien nos recherches dans les archives antérieures à 1945 et nous voulions enchaîner avec les années de la guerre froide. Mais c’est la chaîne qui a décidé de commencer avec Hitler. Ensuite, le choix de Staline s’est imposé…

Qu’avez-vous trouvé ? Qu’y a-t-il d’inédit dans Apocalypse Staline ?

Isabelle Clarke. Tout d’abord des documents : presque 90 % des images, qui viennent essentiellement des archives russes, n’avaient jamais été montrées. Grâce à Louis Vaudeville, le producteur, et Fabrice Puchault, le directeur de l’unité documentaire de la chaîne, nous avons eu la chance de pouvoir tout rapatrier. Quand on travaille sur un sujet comme celui-là, plutôt que de cibler ses recherches d’avance, mieux vaut pouvoir visionner tout ce qui concerne la période. En l’occurrence, il s’agit surtout d’images  « brutes », c’est-à-dire d’images non tirées de films déjà montés. Avec nos conseillers historiques, nous les avons expertisées, passant des heures et des heures à les visionner avant de trouver des pépites comme, par exemple, ces bolcheviks qui sourient à la caméra juste avant d’être exécutés, ou le plan où Staline applaudit Trotski. Ça, c’est un plan qu’on n’avait pas imaginé ![access capability= »lire_inedits »]

D.C. Il est d’ailleurs émouvant de penser que cette scène où Staline applaudit Trotski fait partie des archives qui, théoriquement, auraient dû être détruites sur ordre de Staline, car y apparaissaient aussi Kamenev, Zinoviev et Boukharine ! Ensuite, la déstalinisation, elle aussi, aurait pu entraîner leur destruction… Finalement, on aurait pu ne conserver que des images de chaises vides. Mais voilà, un ou plusieurs individus anonymes extraordinairement courageux ont conservé les originaux des films. Grâce à eux, ces images ont traversé les purges, les assassinats, les diverses censures. Apocalypse Staline est le tombeau du cinémathécaire inconnu !

Votre film pose des questions de fond. On voit l’horreur du stalinisme mais, en même temps, un pays qui s’industrialise et un peuple qui s’instruit. Cela ne justifie nullement les crimes mais il y a d’indéniables réalisations.

D.C. C’est une idée reçue. Il ne faut pas oublier le réformisme de Stolypine – le ministre de Nicolas II ! Quand j’ai vu Le Cuirassé Potemkine, je me suis interrogé : on nous dit que la Russie était au fond des âges et que le communisme – les soviets plus l’électricité –, l’en aurait fait sortir, et voilà un pays qui fabriquait des cuirassés vingt ans avant la Révolution d’octobre ! À ce sujet, Alain Besançon a écrit des choses essentielles. Par exemple, le développement de la Russie de 1913 est supérieur à celui des Etats-Unis. Je suis intimement convaincu que Staline a fait régresser l’ensemble de la Russie ! Sans lui, la Russie serait devenue les Etats-Unis !

Peut-on imputer ces méfaits à un seul homme ?

D.C. Non, je ne crois pas. Le rôle de la doctrine, d’une doctrine qui a la force d’une religion, est essentiel.
I.C. Nous avons travaillé avec Nicolas Werth qui est un homme extraordinaire. Et ce qu’il nous a fait comprendre, c’est que Staline était d’abord un politique pour lequel tout était bon pour faire aboutir son projet : le mensonge, le crime…

Justement, on a l’impression que Staline est un requin, mais un requin qui évolue dans une piscine peuplée d’autres requins, et à la fin, c’est lui qui triomphe. Voulait-il uniquement assouvir son appétit de pouvoir ou bien rêvait-il vraiment d’édifier une société « communiste » ?

D.C.. D’abord, je ne crois pas qu’il ait été « communiste ». Il a construit une société d’insectes, depuis le simple opposant qui se retrouvait au goulag pour une plaisanterie racontée dans la rue jusqu’au dignitaire dans la solitude glacée du Kremlin… Cet ensemble de personnages fonctionne comme une sorte de conservatoire du pouvoir. Tout le reste, c’est de la littérature ! Justement, l’innovation du stalinisme, ce qui le distingue du nazisme, réside d’abord dans le langage. Dans le discours d’Hitler, tuer les Juifs a un sens ; pour lui ce sont des gens dangereux et donc il dit ce qu’il veut faire : tuer les Juifs, construire la Grande Allemagne, asservir les autres peuples… En revanche, comme l’avait bien montré George Orwell, Staline dit exactement l’inverse de ce qu’il va faire. Il prétend agir pour sauver les pauvres et les damnés de la terre… et on va le croire et l’aimer ! Et Trotski ne vaut pas mieux ! Quand il propose d’exporter la Révolution, ce n’est pas pour partager le bonheur soviétique avec les autres peuples, mais pour nourrir la Russie, qui est ruinée. Et pourtant, jusqu’à aujourd’hui, le stalinisme (et le trotskisme) continuent à contaminer des esprits généreux !

Mais, en Union soviétique, tout le monde savait que le langage du pouvoir était mensonger. Comment expliquer l’absence de révoltes, par exemple pendant la famine en Ukraine ?

D.C. Mais il y a eu des révoltes en Ukraine ! Elles ont été écrasées par l’Armée rouge ! On parle des morts de faim, mais de nombreux cadres du Parti ont été tués d’une balle dans la tête ! Pour Lénine et nombre de révolutionnaires russes, Robespierre et la Terreur sont des modèles, par conséquent ils craignent aussi un Thermidor.

Résultat, ils arrivent à bâtir un monde dans lequel chacun est un ennemi de l’autre…

D.C. Je le répète, la Révolution française est leur modèle à tous, particulièrement la Terreur, qui permet d’éliminer tous les adversaires. Ensuite, il ne reste plus que le noyau dur du pouvoir, sur lequel pèse l’idée géniale de Lénine : la purge. Avec la purge, on n’a plus besoin de fusiller les coupables, fusiller les innocents c’est bien mieux !

Dans ce noyau dur, le plus emblématique était Trotski, souvent présenté comme le « bon », dont l’héritage – succéder à Lénine – aurait été volé par Staline. Dans votre film, Trotski apparaît aussi dangereux que Staline, peut-être même pire encore – on songe à la révolte des marins de Kronstadt, réprimée dans le sang ! 

D.C. Trotski n’a pas été ni meilleur ni pire que Staline. Il est le produit de cette secte. D’ailleurs, on peut se poser la même question pour Kamenev, Boukharine et les autres. Ils ont représenté à un moment la possibilité de Thermidor. Mais tous ces hommes envisageaient froidement la notion de crime de masse.

Staline aimait beaucoup les films américains de gangsters et préférait la Packard américaine à la Rolls des autres dirigeants soviétiques. N’y a-t-il pas chez lui quelque chose d’un gangster, d’un parvenu du crime ?

D.C.. Absolument ! Sa vision du pouvoir ressemblait à celle qu’on a dans un quartier nord de Chicago !

Mais, contrairement à une opinion partagée, votre Staline est un homme assez cultivé. Il possède 20 000 ouvrages, connaît bien la Bible…

I.C. J’ai eu un peu de mal à le croire, mais oui, il s’est bel et bien intéressé à la culture.
D.C.
 En tout cas, il voulait qu’on sache qu’il possédait 20 000 bouquins !

Pourquoi s’arrêter à 1945 ?

D.C. Après, il y a le second stalinisme… Et c’est ce qu’on traitera dans le prochain épisode.[/access]

*Photo : Dailymotion.

Apocalypse : Staline

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Nous sommes partout!

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plenel charlie zemmour

Ils sont marrants à Libé. Ils se plaignent de trop nous voir et ils n’arrêtent pas de nous mettre en Une. Pas moins de trois fois en un mois. Et on a aussi eu les honneurs du Monde, de L’Obs et de pas mal d’autres, qui contribuent grandement à notre omniprésence médiatique en la dénonçant. C’est qu’à en croire la presse convenable, nous occupons l’espace public – jusque dans les journaux de l’adversaire –, nous colonisons les esprits, nous vampirisons le débat. « Leur savoir est faible, leurs propos faux pour l’essentiel, et leurs intentions putrides », proclame l’historien Nicolas Offenstadt, l’un des intellectuels dont Libération nous annonce que « face aux réacs, ils résistent ». Putrides, rien que ça. On notera que ces résistants à l’odorat délicat sont représentés à la Une de Libé (et de Causeur) en train de lapider Zemmour à la télé – après tout, si eux-mêmes se voient comme des vandales, il n’y a pas de raison de ne pas les montrer comme tels. En tout cas, message reçu : ils veulent bien débattre. À coups de pavés.

Pour comprendre de quoi on parle, il faudrait savoir de qui on parle. Qui est ce « nous » ? Quelle est cette cohorte malfaisante qui conspire à la droitisation de la France ? Nos accusateurs adorent citer Camus à tout bout de champ – « mal nommer les choses…» –, mais ils ne brillent pas par la précision sémantique quand il s’agit de définir l’axe du mal dont ils déplorent le pouvoir grandissant. L’appellation varie en fonction de l’auteur et de l’humeur du moment, mais la plus générique, passée dans le langage courant, reste « réacs » – ça ne veut rien dire mais tout le monde comprend. On peut aussi dire « intellectuels de droite »« conservateurs » – quand on est poli, ce qui est rare –, « alliés objectifs du Front national », « ennemis de l’avenir » (celle-là, elle est de Lolo Joffrin et c’est ma préférée), ou encore « dangereux prophètes du pire », quand on fait dans le grand genre comme Danièle Sallenave. Saluons la sobriété de Mediapart qui publie une intéressante (et contestable) « Enquête sur les néo-républicains », qui a au moins la vertu de ne pas être un tissu d’insultes. J’ai par ailleurs la faiblesse de prendre pour un compliment l’étiquette de « pythie médiatique de la réaction droitière » dont me gratifient les deux auteurs. Pythie, ça fait chipie…

Bien entendu, ce bloc très rouge-brun, quoiqu’un peu blanc-royco-catho sur les bords, n’existe que dans les fantasmes de certains « intellectuels de gauche » – c’est ainsi que les journaux les présentent pour souligner que l’espèce n’a pas complètement disparu. Parce que, de Régis Debray à Nadine Morano, l’hydre réac que dépeignent mes confrères effarés finit par avoir tellement de têtes qu’on ne voit pas ce qu’elle pourrait dire. Comme l’observe Pascal Bories, les pourfendeurs d’amalgames ne font pas dans le détail. Pour eux, tout ça c’est la même engeance, identitaire et compagnie. Peu importe, en réalité, ce que disent et écrivent vraiment ceux qu’ils dénoncent, la gauche olfactive reconnaît les mauvaises idées à leur odeur – nauséabonde, rance, moisie, on a l’embarras du choix. Le fait notable, dans la période récente, est qu’aux indémodables (Zemmour, Finkielkraut et quelques autres dont, je l’espère, votre servante) se sont ajoutés un grand nombre de « noms de gauche », comme Jacques Sapir, Régis Debray ou Michel Onfray. Cette traque de plus en plus frénétique de l’ennemi intérieur est peut-être un signe supplémentaire que la chute est proche.

Dans ces conditions, autant avouer notre crime. Oui, vous avez raison : nous sommes partout ! Sur vos écrans, dans vos journaux et, dirait-on, dans vos cauchemars. « Il n’est désormais plus possible d’ignorer l’omniprésence envahissante des intellectuels de droite, avec leurs fantasmes identitaires, sécuritaires, leur obsession du déclin et leur goût apeuré de la « catastrophe » annoncée. Ils envahissent l’espace public. On ne voit qu’eux », se désole Marc Crépon, l’un des hérauts de la contre-réaction (on notera au passage la présence insistante du thème de l’invasion, tiens tiens…). En réalité, ils nous entendent même quand nous nous taisons (oui, il m’arrive de me taire, vous n’allez pas vous y mettre ?). Regardez ce malheureux Laurent Joffrin, le patron de Libé qui murmure à l’oreille du président. Il n’en peut plus, sa vie est un enfer : « Onfray le soir, Debray l’après-midi, Polony au petit-déjeuner, Ménard au déjeuner, Finkielkraut au souper, Elisabeth Lévy au pousse-café, Morano toute la journée et Zemmour à tous les repas. Quelle indigestion ! » S’il vivait dans le monde réel, Joffrin aurait pu se soigner en écoutant Nicolas Domenach (tous les jours sur RTL le matin, Canal + à midi, sans compter les extras), Alain Duhamel, Anne-Sophie Lapix, Audrey Pulvar et tant d’autres qu’on entend et voit d’abondance, d’ailleurs, nous on ne s’en plaint pas ; dans le camp du mal, en général, on aime bien la diversité des points de vue.

Seulement, Joffrin et ses semblables ont quitté le réel depuis longtemps : comment expliquer autrement qu’ils prennent Finkielkraut pour Pétain et Booba pour Voltaire ? Qu’ils condamnent l’antisémitisme et excusent les antisémites ? Qu’ils dénoncent nos « obsessions racialistes » et passent leur temps à compter les Noirs et les Arabes sur nos écrans et ailleurs ? Est-il possible, surtout, qu’ils n’aient pas compris que les attentats de l’hiver dernier avaient changé la donne, en profondeur, et que leur prêchi-prêcha multiculturel, totalement déconnecté de l’existence concrète, n’était plus de mise ? Oui, c’est possible. « Il n’y a pas de territoires perdus », a décidé le président de la République. Voire. Mais même les progressistes les plus déterminés sont perméables au doute, voire au désenchantement, qui perce par exemple chez Nicolas Truong, responsable des pages Débats du Monde, quand il se demande d’où vient le malaise : «  De l’impression d’avoir perdu la partie face aux néoconservateurs et à leur hégémonie. De la crainte de certains intellectuels multiculturalistes d’aborder les questions qui fâchent – par souci de ne pas « stigmatiser » les minorités –, qui a contribué à renforcer l’idée que les intellectuels de gauche pratiqueraient un « déni de réalité ». D’un déficit d’aura parfois. D’un sentiment que le clivage droite-gauche est dépassé face aux enjeux culturels et civilisationnels. » Bel effort, même si mon estimable confrère ne va pas jusqu’à tirer les conséquences de ses constats empreints de lucidité.

En attendant, si je comprends bien, on a gagné. C’est marqué dans tous les journaux. Comme le disait l’ami Brice Couturier un matin sur France Culture, « c’est la morne complainte de l’automne, le blues des intellectuels de gauche, l’adagio de la bonne presse : l’hégémonie culturelle aurait basculé du côté du conservatisme et des néo-réacs. » Rien de très neuf, en vérité : depuis une bonne quinzaine d’années, dès qu’elle ne sait plus quoi dire sur le monde et sur l’époque ou qu’elle a besoin de refaire son unité, c’est-à-dire tout le temps, la gauche brandit la menace réac. N’empêche, cette fois, ça a l’air grave. Je ne sais pas si c’est l’hommage de la vertu au vice, mais on dirait bien que les puissants, désormais, c’est nous. D’ailleurs, on a eu une promotion, maintenant on nous appelle le « bloc réactionnaire » et on est l’ennemi principal du Parti socialiste. « Bloc réactionnaire », ça fait riche. Ou peur. On les comprend, les pauvrets. Quand eux n’ont que des samizdats comme Le Monde, Libération ou Mediapart, petits quotidiens en crise, nous, nous avons la puissance de feu de Causeur. Et parfois, sur un plateau de télé, ils ne sont que cinq ou six contre Alain Finkielkraut ou Michel Onfray. Le combat est inégal.

Reconnaissons que nos aimables contradicteurs ont au moins raison sur un point : ils sont devenus parfaitement inaudibles. Et si ça se trouve, c’est parce qu’ils n’ont rien à dire. Revenant sur le débat suscité par les prises de position d’Onfray sur les migrants, Nicolas Truong déplore « le vide abyssal d’une gauche intellectuelle qui semblait à nouveau timorée, recluse ou silencieuse. » Si on entend les réacs même quand ils se taisent, pour les intellectuels de gauche, c’est exactement le contraire : on ne les entend pas même quand ils parlent. On comprend qu’ils en perdent les pédales, allant jusqu’à attaquer sur l’âge comme cette journaliste de Libé qui s’en prend aux « croisés en préretraite » Debray et Finkielkraut. « À qui s’adresse un Finkielkraut, proclamé un « Français libre«  par Le Figaro, qui décline ad libitum son amour perdu pour les blouses grises et sa hantise de l’immigration massive ? », écrit-elle. On lui fera remarquer que les lecteurs d’Alain Finkielkraut sont bien plus nombreux (et sans doute bien plus jeunes) que ceux de Libération. D’accord, c’est un peu mesquin, mais ça fait du bien.

Reste que, sauf à confondre visibilité et hégémonie, la prétendue hégémonie du camp réactionnaire est évidemment une entourloupe. Tout comme  l’affirmation sans cesse répétée qu’il y aurait désormais deux pensées uniques. Deux pensées uniques, c’est un oxymore, bourricots ! Ce qui enrage la pensée unique, c’est qu’elle n’est plus unique et qu’elle doit désormais, quoi qu’elle en ait, tolérer l’altérité. En clair, le camp progressiste a beau diffamer, tempêter, dénoncer, il ne peut plus réduire au silence ceux qui ne pensent pas comme lui. La victoire des prétendus réactionnaires, si victoire il y a, c’est d’avoir gagné le droit de parler, à égalité avec leurs adversaires. Pour certains, c’est intolérable. Pour tous ceux qui aiment les idées, même celles des autres, c’est une bonne nouvelle.

On ne prétendra pas pour autant que rien n’a changé. Les lignes bougent. On peut appeler ça « droitisation », si on a envie, mais ce qui est certain c’est que les sermons n’ont plus de prise. Les oukazes non plus. Alors, peut-être est-il temps d’avoir un véritable affrontement, argument contre argument, au lieu d’essayer de clore toute discussion par des hoquets de gens bien élevés. La première condition d’un débat intellectuel digne de ce nom, c’est qu’aucune question ne soit écartée d’emblée. Or, l’obsession de la gauche, c’est précisément d’empêcher que l’on parle de certains sujets. « Identité nationale, islam, immigration, tant que les enjeux seront culturels, il n’y aura pas de renouvellement à gauche », décrète dans Libération le philosophe Michaël Foessel, successeur d’Alain Finkielkraut à Polytechnique. L’important, comme chacun sait, c’est la question sociale.

Encore faudrait-il montrer en quoi les questions identitaires et culturelles qui taraudent nos contemporains sont si méprisables. Observateur attentif et engagé de la tectonique des plaques idéologiques, le chercheur Gaël Brustier estime que la question de l’islam et des banlieues a fait basculer beaucoup de gens de gauche dans le camp des « néoconservateurs ». « Pour eux, le danger n’est plus l’extrême droite, mais l’islamisme, dit-il à Mediapart. C’est ce qui va donner Causeur », précise-t-il. Ce diagnostic n’est que partiellement faux : si on ne voit vraiment pas ce que viennent faire les néoconservateurs dans notre sympathique galère, il est indéniable que l’évolution de l’islam et les inquiétudes qu’elle suscite ont accéléré un certain nombre de reclassements idéologiques. Là encore, on aimerait que Brustier explique en quoi ces inquiétudes sont fautives ou même infondées. La France aurait-elle subi des attentats d’extrême droite ? Croit-on vraiment que la situation de nos banlieues, et, au-delà, la progression d’un islam qui s’oppose frontalement aux mœurs libérales de l’Occident n’inquiètent que quelques réactionnaires aveuglés par la nostalgie ?

Qu’on ne se méprenne pas pour autant. L’opposition entre le multiculturalisme qu’ils défendent et le néo-républicanisme que, selon eux, nous incarnons, n’est ni factice, ni méprisable.  Nous ne cherchons ni à faire taire nos adversaires, ni à délégitimer leur point de vue. La seule chose que nous demandons,  et même que nous exigeons, c’est un débat à la loyale, dans lequel on ne réduise pas la pensée de l’adversaire à une indigeste et coupable bouillie. Dans le fond, c’est peut-être la seule chose qui distingue leur morale et la nôtre.

Antiraciste tu perds ton sang-froid !
Antiraciste tu perds ton sang-froid !

Cet article en accès libre est extrait de Causeur n°29.

 

El Khomri contre Bourdin: le code a changé

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Myriam El Khomri

Myriam El Khomri

C’est la bourde du jour. Celle que tous les médias aiment relayer. L’info est juteuse, elle fait cliquer les internautes. Comme vous. Alors allons-y, dégainons la scandaleuse, l’outrageuse, la révoltante erreur de Myriam El Khomri, récemment nommée ministre du Travail suite au départ de François Rebsamen le 2 septembre dernier, après près d’un an et demi de bons et loyaux services.

El Khomri est jeune. A 37 ans, c’est même la benjamine du gouvernement. Dès sa nomination, la presse et l’opposition s’interrogent sur son expérience. Diplômée en droit public, elle obtient un stage à la délégation interministérielle à la ville, alors présidé par Claude Bartolone. Une expérience qui lui permettra d’accéder en août 2014 au secrétariat d’Etat à la politique de la ville. En septembre dernier, à la surprise générale, elle est promue Ministre du Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social. Là encore, on lui reproche son manque d’expérience. Et ses hésitations de ce jeudi apportent enfin la preuve, pour ses détracteurs, qu’ils avaient raison. La voilà ! La bourde, la gêne. Le gros couac qui tâche :

« Combien de fois peut être renouvelé un CDD ? », interroge un Jean-Jacques Bourdin, piégeur, ce jeudi matin au micro de RMC et BFMTV. « Trois fois, jusqu’à trois ans », commence-t-elle par répondre, l’air mal assurée.

Relancée par le journaliste, elle bafouille : « Non, ce que je veux dire… Un CDI peut être requal… Un CDD peut être requalifié en CD… Un CD… Pardon… Un CDD peut être requalifié en CDI quand, justement, le cadre du recours au CDD n’a pas été… » La ministre s’emmêle les pinceaux.

Bourdin, lui, ne la lâche plus. « Mais dites-moi, coupe le journaliste, il peut être renouvelé combien de fois le CDD ? » « Plusieurs fois » répond-elle. Belle tentative. Mais c’est peu connaître le pitbull Bourdin. « Combien de fois ? » lui demande-t-il une dernière fois.

Elle finit par prononcer elle-même la condamnation à mort de sa potentielle crédibilité future : « Je ne pourrai pas vous le dire. »

C’est dit. La ministre du Travail n’a pas connaissance des effets d’une réforme entreprise par son propre gouvernement… le 23 juillet dernier seulement. Mais où étiez-vous donc Madame El Khomri ? Sur les plages bretonnes ? Sous le soleil exactement ?

Nous avons vérifié ! Car à défaut d’être informée de l’actualité de votre gouvernement, vous communiquez votre agenda. Et Dieu que vous êtes active ! Au moins deux rendez-vous chaque jour à cette période. Le CDD, décidément, vous n’aviez pas la tête à ça.

Le 23 juillet, et le 24 juillet (date à laquelle la presse écrite a relayé le vote de l’Assemblée) Myriam El Khomri n’était pas en vacances. « Jeudi 23 juillet : 11 heures, réunion des ministres à Matignon ». Mais de quoi ont-ils parlé ? « 15 h 30 : Visite des écuries d’été de l’association « Réussir aujourd’hui » et échange avec 35 nouveaux bacheliers – Ecole polytechnique, route de Saclay, 91128 Palaiseau. » C’est précis.

Mais laissons à la ministre 24 heures pour s’informer. « Vendredi 24 juillet : 11h15 Entretien avec Martin MALTE, graphiste, qui présentera son projet de résidences artistiques autour du social design – Hôtel Le Play, 40 rue du bac Paris 7ème ». « 12h : Entretien avec Victorin LUREL, député et président de la région Guadeloupe – Hôtel Le Play ». Overbookée ! Pas une minute pour s’enquérir de la législation sur le CDD. Depuis ? Mystère. Entre juillet et octobre, madame El Kohmri n’a vraisemblablement pas trouvé le temps de potasser son code du travail.

Mais, prise en flag, la ministre n’a pas perdu son sang-froid pour autant. Elle a même tenté une jolie pirouette. Chacun jugera librement de sa sincérité… En fin de matinée, la ministre a déclaré au micro de BFMTV, à la sortie du Conseil des ministres : « J’ai répondu trois parce que, pour moi, c’est trois contrats. Donc voilà, (…) ce n’était pas exact par rapport à la question du renouvellement, mais ça fait trois contrats quand on peut renouveler deux fois. » « La vérité, c’est que pour répondre à cette question, il y a autant de formes de CDD possibles qu’il y a de dérogations possibles, et si, justement, nous menons cette réforme du droit du travail, si nous apportons ces clarifications, c’est bien, en effet, parce que c’est complexe », a-t-elle poursuivi. Et quand c’est flou, il y a un loup, lui répondrait Martine Aubry.

Autant dire que le Conseil des Ministres a dû être le théâtre d’un recadrage en règle. Car François Hollande a fait de la baisse du chômage rien de moins que la condition de sa candidature à la présidentielle 2017. Alors une ministre du Travail en dilettante…

On peut reconnaître à la benjamine du gouvernement une assurance peu commune dans une telle situation : « Jean-Jacques Bourdin avait préparé son coup, il voulait son buzz, il a eu son buzz, je ne suis pas la première, je ne serai pas la dernière », a ajouté la ministre, tout en estimant que ce n’était « pas (son) rôle » d’aller « réciter l’intégralité des articles du Code du travail (dans) l’émission de Jean-Jacques Bourdin ».

Bien vu Myriam, parce que contrairement à nos éminents confrères qui ont passé la journée à se payer sa tête, il nous faut bien avouer ici que pour notre part, nous n’avons pas une connaissance exhaustive des 3689 pages que compte notre monstrueux Code du Travail.

*Photo : © AFP-Archives Joel Saget

Staline, le bouc émissaire coupable

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Apocalypse Staline

Apocalypse Staline

La série documentaire diffusée par France 2, Apocalypse Staline, est tout à fait remarquable : les images inédites, la colorisation qui leur redonne une vie surprenante et le montage impeccable en font un événement. La problématique adoptée fait la part belle à la thèse du « communisme intrinsèquement pervers », idéologie d’autant plus épouvantable qu’elle fut mise en œuvre par un monstre. Le Staline de Daniel Costelle et Isabelle Clarke est un monstre d’une envergure probablement supérieure à celle de son jumeau symétrique Adolf Hitler. Le documentaire nous le décrit brutal, cruel et paranoïaque, empruntant les pas de Lénine, initiateur de la terreur avant de se débarrasser de son rival, un Léon Trotski doté des mêmes caractéristiques que lui.

Le parti pris d’une construction partant de la seconde guerre mondiale et procédant par retours en arrière dans la carrière de Staline pour en expliquer le déroulement, est astucieux et efficace en tant que « moteur » de la narration. On regrette cependant d’avoir à attendre le quatrième épisode, encore en cours de fabrication, pour connaître la dernière carrière du dictateur qui conduira son pays dans la guerre froide, jusqu’à sa mort en 1953, avant de tomber de son piédestal en 1956 au xxe congrès du PCUS. Résultat : on reste un peu sur sa faim face à un « mystère Staline » qui, en 1945, reste en grande partie opaque.[access capability= »lire_inedits »]

Michel Foucault nous a appris qu’on « montre aux gens non pas ce qu’ils ont été, mais ce qu’il faut qu’ils se souviennent qu’ils ont été. »[1. Michel Foucault, Dits et écrits 1954-1988, Gallimard, 1994.] Staline fut d’abord un voyou recyclé par les bolcheviques, un politique manœuvrier devenu dictateur impitoyable, puis un chef de guerre et un nouveau tsar déifié de son vivant. Cependant, aucune de ces présentations ne fournit à elle seule assez d’éléments permettant d’expliquer le cataclysme. Si Staline est l’auteur unique de la catastrophe du socialisme réel, comment expliquer que, sans Staline, toutes les expériences issues de l’élan d’octobre 1917 se soient transformées en dictatures paranoïaques ?

Le parallèle avec Hitler s’impose ici de lui-même. Car faire du Führer la cause unique ou même principale de l’horreur nazie est une thèse tout simplement fausse, qui fut fort utile à partir de 1947 pour dédouaner le peuple et la nation allemands dont l’Occident avait besoin pendant la guerre froide. Toute une série de travaux récents établissent le soutien jusqu’au bout du peuple allemand au nazisme ainsi que son implication massive dans la Shoah et l’ensemble des exactions perpétrées par le iiie Reich. La recherche a également permis de répondre à la question formulée par le biographe d’Hitler, Ian Kershaw : « Comment un désaxé aussi bizarre qu’Hitler a-t-il pu prendre et exercer le pouvoir en Allemagne, un pays moderne, complexe économiquement développé et culturellement avancé ? »[2. Ian Kershaw, Hitler, Flammarion, 2008.] Ainsi, pour peu qu’on accepte de se plonger dans l’abondante littérature sur le sujet, il ne subsiste guère de « mystère Hitler » ou de « mystère allemand ».

Qu’en est-il pour Staline ? La monstruosité et l’inhumanité du personnage sont avérées. Le prix humain payé par les peuples d’Union soviétique est effrayant, et Staline en fut essentiellement à l’origine. Mais lorsque l’on regarde les vingt-cinq ans de son pouvoir absolu, on reste perplexe. Staline a pris, à la fin des années 20, la direction de l’empire tsariste reconstitué. De ce territoire essentiellement agricole, exsangue après dix ans de guerre  –mondiale puis civile –, il va faire une puissance industrielle capable d’affronter la première puissance militaire du monde et de la battre.

Dans un chapitre éclairant du livre qui vient de paraître sur Les mythes de la seconde guerre mondiale[3. Jean Lopez et Olivier Wieviorka (dir.), Les mythes de la Seconde Guerre Mondiale,  Perrin, 2015.], Olivier Wieviorka démontre que la supériorité soviétique fut également industrielle. Le documentaire de France 2 insiste avec raison sur l’aide matérielle du Nouveau Monde à l’URSS. Or, bien qu’utile, celle-ci ne fut pas déterminante. Intégrer cette réalité nécessite de rompre avec la rhétorique de guerre froide qui a culminé avec l’effondrement du bloc de l’Est à la fin des années 80. Sur le plan militaire, la supériorité de la doctrine stratégique soviétique – le fameux « art opératif » –  forgée dans les années 30, est aujourd’hui reconnue par tous les spécialistes sérieux. Les chefs de la Wehrmacht ont eu beau essayer de faire porter à Hitler la responsabilité de leurs échecs, ils ont en fait été surclassés par leurs homologues soviétiques. Après la guerre, alors que l’URSS avait été saignée à blanc, elle fut capable en quelques années de se redresser, de développer un programme nucléaire civil et militaire, de construire une industrie aéronautique de premier ordre, et de distancer les États-Unis dans les débuts de la course à l’espace. Elle a également pu rencontrer d’incontestables succès dans les domaines de l’éducation et de la santé. Joseph Staline mourut physiquement en mars 1953, politiquement en février 1956 avec le rapport Khrouchtchev. L’élan se poursuivit cahin-caha jusqu’au limogeage de Nikita Khrouchtchev en 1964. L’URSS sans Staline entra alors dans une stagnation de trente ans qui lui fut mortelle. Son retard vis-à-vis de l’Occident –  qu’elle parvenait à colmater ou à masquer –  devint béant et infranchissable, aboutissant à l’effondrement de 1991, événement historiquement stupéfiant qui vit l’État obèse d’un immense empire, deuxième puissance mondiale, disparaître complètement en quelques jours.

Alors, qui était et que voulait Staline ? Le pouvoir pour le pouvoir, ou bien avait-il un projet ? Et pourquoi les peuples soviétiques l’ont-ils suivi ? Aussi effroyable soit-elle, la terreur n’explique pas tout. Car il y eut aussi de la ferveur et de l’enthousiasme, jusqu’aux dernières heures du stalinisme, comme l’a montré Svetlana Alexievitch dans son magnifique La fin de l’homme rouge (Actes Sud, 2013).

Autre interrogation essentielle : Staline était-il communiste ou bien voulait-il devenir, comme il le dit à sa mère, le nouveau tsar ? Dans Les guerres de Staline[4. Geoffrey Roberts, Les guerres de Staline, Delga, 2014.], l’historien irlandais Geoffrey Roberts affirme que, non seulement Staline, comme l’ont toujours reconnu les maréchaux soviétiques même pendant la déstalinisation, a bien gagné la deuxième guerre mondiale, mais surtout qu’il l’a fait en se comportant de bout en bout comme un homme d’État. Ce qu’Hitler ne fut jamais.

Détraqué monstrueux, Hitler fut pendant longtemps et à juste titre le repoussoir suprême. Le dépeindre en unique accoucheur de la « bête immonde » permit à ceux qui l’avaient suivi de se défausser. Aujourd’hui, Staline rivalise avec Hitler comme repoussoir criminel. Et, de même que pour Hitler, beaucoup tentent de lui faire porter seul le chapeau de l’espérance trahie. Trop facile.

Reste que, en termes quantitatifs, Staline est le plus grand tyran de l’histoire. Ce fait écrase tous les autres et enveloppe cette période d’un voile que la superbe Apocalypse Staline ne lève que partiellement. Cette dimension essentielle du mystère Staline, il faudra bien qu’on la perce un jour.[/access]

*Photo : © RGAKFD.

Kurdes: l’heure de la revanche?

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erdogan kurdes irak syrie turquie

erdogan kurdes irak syrie turquie

NDLR : Cet article a été rédigé avant les élections législatives turques du week-end dernier.

« Erdogan assassin ! »« A bas le régime fasciste en Turquie ! »« Nous sommes tous PKK ! » Dans les rues du dixième arrondissement de Paris, une procession d’une cinquantaine de militants kurdes pleure ses morts. Parti du Centre démocratique du Kurdistan, réputé proche du Parti des travailleurs kurdes (PKK) et sis 16 rue d’Enghien, le cortège, majoritairement féminin, défile jusqu’à la succursale du 147 rue La Fayette. Sur les lieux mêmes où ont été froidement assassinées trois militantes kurdes le 9 janvier 2013. Une affaire d’Etat (voir encadré 1) qui fait désordre dans la capitale d’un pays abritant pas moins de 250 000 Kurdes, exilés ou leurs descendants. Si les militantes éplorées arborent des bandeaux noirs en signe de deuil, c’est aussi parce que, quelques jours plus tôt, le 10 octobre, la mort a frappé 97 de leurs camarades à Ankara, quand des kamikazes se sont fait exploser au milieu d’une manifestation pacifique du HDP, vitrine légale du PKK (voir encadré 2).

Yekbun, cofondateur de l’Union des étudiants kurdes de France, dans la mouvance du PKK et du HDP, voit la main des services turcs derrière l’attentat du 10 octobre que, pour sa part, le gouvernement « islamo-conservateur » d’Erdogan a successivement imputé à l’extrême gauche, au Parti communiste, aux Kurdes eux-mêmes, puis aux djihadistes de Daech. « Erdogan a fait tuer les Kurdes pour dire à l’électorat : « Voilà ce qui se passera si vous votez HDP«  », accuse Hamo, jeune d’Aubervilliers à peine sorti de l’adolescence.[access capability= »lire_inedits »] « Il veut semer le chaos et se poser en seul recours », renchérit son aîné Cihan. Il se trouve en outre que le 20 juillet dernier, des kamikazes avaient utilisé le même modus operandi pour tuer 34 militants kurdes à Suruç, une bourgade anatolienne limitrophe de la Syrie[1. La presse turque a révélé que l’un des kamikazes de l’attentat d’Ankara n’est autre que le frère d’un kamikaze de l’attaque de Suruç.]. Drôle de coïncidence, l’armée turque s’engageait dans la foulée à – enfin – combattre l’Etat islamique, tout en rompant la trêve avec le PKK. Pourtant, depuis 2012, Erdogan avait amorcé un processus de paix et engagé des pourparlers avec l’indépendantiste kurde Abdullah Öcalan, fondateur du PKK emprisonné à vie depuis 1999. Pourquoi le président turc a –t-il brusquement changé de braquet ?

Accumulant les plébiscites depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002, élu dès le premier tour à la présidentielle de 2014, Erdogan s’est cassé les dents aux législatives de juin dernier. « Il a perdu le vote kurde l’an dernier, lorsqu’il a déclaré « Kobané[2. Entre juillet 2014 et juin 2015, la ville de Kobané, au nord de la Syrie, a été le théâtre de plusieurs offensives des djihadistes de Daech, que les combattants kurdes YPG (liés au PKK) ont repoussé avec le soutien de l’aviation américaine.] doit tomber« , comme s’il souhaitait que l’Etat islamique prenne la ville. Jusque-là entre 15 % et 20 % des Kurdes de Turquie votaient AKP », m’explique Yekbun. En juin dernier, l’AKP a perdu la majorité absolue au Parlement, tandis que le parti kurde HDP (Parti démocratique des peuples) du jeune et charismatique Selahattin Demirtas réunissait 13 % des voix grâce à une stratégie de grand front progressiste mêlant mesures sociales et revendications identitaires. Fait notable dans un pays musulman, le HDP n’a pas hésité à prendre position pour l’abolition des discriminations officielles contre les homosexuels. Son programme de gauche attrape-tout a séduit le croquant de la campagne kurde autant que le bobo d’Istanbul, si bien qu’il a empêché Erdogan d’atteindre la majorité parlementaire des deux tiers (400 députés). Avec seulement 258 fauteuils sur 550, Erdogan a donc dû (provisoirement) renoncer à la réforme constitutionnelle dont il rêvait : un régime hyper-présidentiel à la mesure de son appétit de pouvoir.

Après ce revers, Erdogan a fait échouer toutes les tentatives pour former un gouvernement de coalition et convoqué dare-dare de nouvelles élections pour le 1er novembre. Pour redorer son blason entaché en juin et dépasser sur leur droite les ultranationalistes du MHP (17 % des voix), il s’est lancé dans une surenchère nationaliste. « Comme Sarkozy l’a fait avec Le Pen en 2007, ironise Yekbun. À entendre Erdogan, on dirait que les négociations avec Öcalan n’ont jamais existé !» Rétrospectivement, le lointain successeur d’Atatürk semble avoir instrumentalisé le dialogue avec les Kurdes, tout comme les négociations avec l’Union européenne, au service de ses intérêts politiques du moment. En Machiavel néo-ottoman, Erdogan n’aurait a priori aucun scrupule à laisser passer les djihadistes vers la Syrie d’une main, tout en réprimant les Kurdes, avec lesquels il négociait la veille, de l’autre.

Dans un parallèle intéressant avec la stratégie de la tension dans l’Italie des années de plomb, le professeur de langue et de civilisation kurdes Gérard Gautier part du principe que « le gouvernement turc est soit directement coupable de l’attentat d’Ankara soit coupable de négligence ». Les kamikazes d’Ankara auraient ainsi pu directement être manipulés par l’Etat profond, dont des pans entiers ont été gagnés par l’islamisme. Par Etat profond, les spécialistes de la politique turque désignent l’ensemble des réseaux occultes qui accomplissent généralement les basses œuvres de l’appareil d’Etat : militaires et barbouzes ultranationalistes, islamistes manipulés, militants kurdes retournés, etc.

En devenant encore plus nationaliste et antikurde que ses adversaires kémalistes, « l’AKP s’est coulé dans le patrimoine génétique ottoman », constate le professeur Gautier. Le positionnement « islamo-kémaliste » d’Erdogan lui donne l’espoir de ratisser large car, selon Tancrède Josseran, spécialiste de la Turquie, attaché de recherche à l’Institut de stratégie comparée, « depuis les années 1980, se développe un continuum islamo-nationaliste ». Résultat, poursuit-il : « Pour la première fois depuis Atatürk, le sommet de l’appareil d’Etat a réintégré l’islam dans le récit national turc. » C’est tout le sens de l’immense meeting qu’Erdogan a organisé au Zénith de Strasbourg le 4 octobre dernier devant 12 000 expatriés agitant des drapeaux au croissant. Aux cris d’« Allahou akbar ! », ce pieux public acquis d’avance – et dûment séparé entre hommes et femmes – a prié en l’honneur du président égyptien déchu Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, avant de promettre d’« éradiquer le terrorisme [du PKK] dans les urnes ». En agrégeant à son socle de 40 % du corps électoral les 17 % des ultranationalistes (MHP) et les voix son petit allié islamiste le Parti du Bonheur, le Président Erdogan espère rassembler 60 % de la population turque au sein d’un bloc conservateur sunnite islamo-nationaliste excluant les minorités kurdes et alévies.

En dépit de ses tentations autocratiques, le chef de l’Etat turc n’a pas forcément choisi la politique de la terre brûlée. Quelle que soit l’implication d’une partie de l’appareil de sécurité dans l’attentat d’Ankara, il n’est pas certain qu’Erdogan soit prêt, à seule fin de gagner des voix, à déstabiliser un pays déjà fragilisé, notamment par la guerre en Syrie.

Aussi Gérard Gautier croit-il possible l’implication dans l’attentat d’Ankara des islamistes kurdes du Hüda partisi (Parti de Dieu, anciennement appelé Hizbullah). Au cours des années 1990, ces fous d’Allah déçus par l’islamisme mainstream ont accompli les basses besognes de l’Etat profond. Protégés par la police, ces hommes de main des ultranationalistes aspiraient certes à créer un Kurdistan indépendant sur des bases islamistes, mais ils étaient prêts à s’allier provisoirement avec les services turcs contre l’ennemi prioritaire qu’était le PKK. Ces dernières années, tout en maintenant leurs liens avec le parti d’Erdogan, les militants du Hüda partisi ont grossi les rangs des volontaires partant de Turquie pour le djihad au sein de l’Etat islamique. Un chaînon manquant entre les services turcs et Daech qui pourrait accréditer la thèse officielle turque, incriminant l’Etat islamique, à une nuance près : les forces de sécurité  s’étant retirées de la manifestation quelques minutes avant le drame, la piste d’une complicité au moins passive de certaines branches de l’appareil d’Etat paraît sérieuse.

Quant au scénario schizoïde et complotiste d’un carnage que les autonomistes kurdes se seraient infligés à eux-mêmes pour mieux se victimiser, il est peu vraisemblable dès lors que le PKK (dont les cibles sont généralement militaires ou politiques) a décrété un cessez-le-feu unilatéral au lendemain de l’attentat.

Quelle que soit l’hypothèse retenue, un écheveau de fils indémêlables nous catapulte en plein roman d’Orhan Pamuk, l’auteur du somptueux Neige, récit d’un coup d’Etat militaire anti-islamiste dans une ville d’Anatolie. Entre les islamistes vendus aux nationalistes, les Kurdes laïcs ou barbus, sans parler d’un gouvernement membre de l’Otan complice passif de Daech, on finit par ne plus savoir qui fait quoi ni qui manipule qui.

Les amis manichéens de la cause kurde seraient sans doute circonspects s’ils entendaient  Gérard Gautier : «Certes, la lutte armée a permis de faire émerger la question kurde et de sortir du déni. Dans les années 1990, le discours officiel turc consistait à dire « On n’a pas de Kurdes en Turquie« . Mais il ne faut pas oublier que le PKK a construit sa puissance en assassinant les leaders des autres partis kurdes. » On m’avait prévenu, le Centre kurde (pro-PKK) n’a pas très bonne presse à l’Institut kurde… et réciproquement. « Ils cachent leurs activités politiques derrière un programme culturel. En fait, ils ont fait mauvaise pioche en choisissant de rouler pour le PDK depuis des années et sont en train de changer leur fusil d’épaule », m’avait soufflé un militant PKK parisien pour mieux discréditer l’Institut pourtant apolitique. Même s’il ne touche pas un centime du gouvernement régional du Kurdistan irakien (GRK), autonome depuis 1991[3. Après le soulèvement des Kurdes d’Irak, que Saddam Hussein a réprimés dans le sang et le gaz, l’ONU vote un couloir d’exclusion aérienne rendant le nord du pays autonome de facto.], l’Institut kurde souffre d’un amalgame constant avec le PDK au pouvoir à Erbil, au point que «l’Etat français veut nous couper les vivres sous prétexte qu’il y aurait un Kurdistan irakien indépendant. Du coup, on travaille avec notre bite et notre couteau ! », s’exclame Gérard Gautier.

Pour le néophyte, les guerres picrocholines intra-kurdes s’apparentent aux bisbilles de jadis entre tribus trotskistes, quand lambertistes et pablistes s’étaient mutuellement juré de se faire la peau. Mais entre le PKK et le Parti Démocratique du Kurdistan (PDK), se joue bien davantage qu’une querelle de chapelle : un conflit culturel entre Kurdes de Turquie et d’Irak.

« Quand je parle à un Kurde d’Irak, j’ai l’impression d’avoir affaire à un Arabe », me glisse un militant parisien du PKK. Dans la bouche de ce fils d’immigrés kurdes de Turquie, le mot semble synonyme de fruste. Passant de la culture à la politique, et vice-versa, ce fin lettré me décrit le gouffre qui sépare le kurmandji[4. Dans les années 1920, sous le mandat français en Syrie, des nationalistes kurdes ont élaboré un alphabet latin-kurde avec trois lettres supplémentaires, dans le sillage des réformes linguistiques d’Atatürk. Depuis, le Kkurmandji est devenue la langue des 60 % des kurdophones.] – qu’emploient 60 % des Kurdes, en Turquie et en Syrie) écrit avec l’alphabet latin –, du sorani, utilisant l’alphabet arabe parlé par les Kurdes d’Irak et d’Iran). Deux langues aussi éloignées l’une de l’autre que le français et l’italien, l’usage de l’alphabet latin revêtant une coloration plus progressiste aux yeux de certains de ses locuteurs. Très hostile au gouvernement régional kurde (GRK) d’Irak dominé par le PDK, il prétend que son chef Massoud Barzani a fait n’importe quoi : « Il a d’abord vendu des armes à Daech, avant d’appeler le PKK à la rescousse et n’a aucune politique sociale » malgré ses moyens financiers gonflés par l’aide américaine. « Et c’est une caution, qui permet à la Turquie, aux Américains et aux autres de dire qu’un Etat kurde indépendant existe déjà », fulmine mon interlocuteur.

Sans nécessairement ajouter  foi à ces accusations, on peut comprendre les griefs que les compagnons de route du PKK adressent à leurs frères ennemis du PDK. Ces derniers n’ont-ils pas, dès 2002, scellé un pacte militaire anti-PKK avec Erdogan ? Et aujourd’hui, les autorités kurdes irakiennes exigent le démantèlement des bases militaires du PKK, qu’elles hébergent depuis qu’elles sont bombardées par l’aviation turque, « alors que nos combattants ont sauvé les yazidis du massacre et tiré le PDK de la déroute face à l’Etat islamique », s’indigne Hamo, l’adolescent d’Aubervilliers. Ses camarades opposent volontiers le modèle d’Etat-nation vieillissant (voir encadré 3) que représente le gouvernement autonome du Kurdistan irakien à l’expérience de « confédéralisme démocratique » que le PKK expérimente au Rojava (Kurdistan syrien). Une sorte de paradis conseilliste, inspiré par des théories d’ultragauche, où les détenteurs de l’autorité seraient directement révocables par le peuple. Mais le professeur Gautier ne croit pas à la légende dorée du Rojava. Tandis que les YPG (bras armé du PKK local) auraient désarmé les autres milices kurdes, plusieurs tribus arabes de la région, en bisbilles avec les factions kurdes, se sont ralliées à l’Etat islamique. Certes, d’après Yekbun, de l’Union des étudiants kurdes de France, il y a encore des unités arabes qui se coordonnent avec les brigades YPG, mais il concède que pour en finir avec le séparatisme ethnique, il faudra « rééduquer le peuple ».

Dans les prochains mois, l’avenir de la cause kurde se jouera donc à la fois au sommet des collines syriennes et sur la scène politique turque. Devant la grande offensive russe en Syrie, les militants parisiens du PKK sont perplexes. Hamo a l’innocence de la jeunesse : « Seul Poutine a le courage de tenir tête à Erdogan. » Il soutient les bombardements russes bien qu’ils frappent également les zones du nord d’Alep tenues par les quelques « opposants démocrates syriens » alliés aux Kurdes de la région. Dans leur foyer historique de la Djeziré, les troupes YPG montrent un grand pragmatisme puisqu’elles co-administrent la ville de Hassaké avec le régime baathiste de Damas qui a si longtemps privé les Kurdes de nationalité et de papiers d’identité. Cette politique d’alliance à géométrie variable rend Hamo philosophe : « Notre dernier espoir, c’est que le Parti communiste prenne le pouvoir en France », s’amuse-t-il en saluant les positions courageuses de Pierre Laurent sur la question kurde.

À l’heure où j’écris ces lignes, les urnes turques n’ont pas encore rendu leur verdict. Si l’on en croit les sondages, l’AKP devrait peu ou prou graviter autour de 40 % des voix, ce qui priverait Erdogan de majorité absolue et le condamnerait du même coup à partager le pouvoir. Pour des raisons arithmétiques, il est peu probable qu’une grande alliance anti-islamiste entre kurdes (HDP) et kémalistes (CHP) parvienne à donner naissance à un gouvernement de coalition, bien que les héritiers d’Atatürk aient mis beaucoup d’eau dans leur vin nationaliste. L’électorat progressiste et modernisé des kémalistes a perdu la bataille des idées, mais aussi la bataille démographique : un « grand remplacement » s’opère en défaveur de l’Ouest « blanc » de la Turquie qui fait moins d’enfants que les Turcs « noirs » conservateurs. Au grand bénéfice de l’AKP.

Aussi opportuniste soit Erdogan, on le voit mal former une majorité alternative avec les Kurdes. À moins de vouloir enfoncer la Turquie dans un vide institutionnel prolongé, le président de la République devra vraisemblablement composer avec les ultranationalistes du MHP, qui pourraient enfin accepter de s’allier aux islamistes « modérés ». Une nouvelle coalition sociale islamo-nationaliste, très populaire parmi le petit peuple anatolien, serait ainsi scellée et les Kurdes apparaîtraient comme les dindons de la farce.

Cependant, si le président Erdogan se risquait à une montée aux extrêmes contre le PKK, la perspective d’une grande déflagration régionale ne serait plus à exclure. Le risque alors, ne serait pas l’émergence d’un Kurdistan unifié tel que le prévoyait le traité de Sèvres (1920), mais l’explosion des frontières héritées qui entraînerait la désintégration des Etats moyen-orientaux. Et Gérard Gautier de redouter une contagion du précédent syrien : « On m’a appris qu’une guerre opposait traditionnellement deux camps. Or, si cela dégénérait dans la région, ce serait pire qu’une guerre classique : un chaos généralisé où tout le monde se battrait contre tout le monde. »

 

Triple meurtre de Paris : une nouvelle affaire Ben Barka ? (encadré 1)

Le 9 janvier 2013, Leyla Soylemez, Fidan Dogan et Sakine Cansiz étaient assassinées rue La Fayette. Leur meurtrier présumé, Omer Güney, sur lequel on a retrouvé la poudre de l’arme et l’ADN d’une des victimes, est un trentenaire appartenant à la diaspora turque et apparemment proche des milieux ultranationalistes. Infiltré au sein du HDP, il avait réussi à gagner la confiance de ses militants parisiens auxquels il servait fréquemment de chauffeur et de traducteur. De nombreux indices laissent penser que ce jeune homme a œuvré en lien étroit avec les services secrets turcs (MIT) : échanges téléphoniques, visites au parloir d’une barbouze turque, mais surtout l’un enregistrement sonore, diffusé sur Youtube en janvier 2014. On y entend deux agents du MIT discuter avec Güney de plusieurs cibles kurdes en Europe. D’après la presse turque, l’une des voix serait celle de « l’imam de la police du mouvement Gülen », puissante confrérie alors alliée à l’AKP. L’une des thèses qui circulent est que Gülen aurait commandité l’assassinat de Paris, sans qu’Erdogan ait été prévenu. Du reste,  Erdogan et Gülen ont depuis rompu avec bruit et fureur.  Dans son réquisitoire, le parquet antiterroriste de Paris parle explicitement d’assassinat politique perpétré par une branche des services de renseignements turcs. Le procès d’Omer Güney se tiendra à la Cour d’assises spéciale de Paris au début de l’année prochaine.

Les partis en présence (encadré 2) :

  • AKP : Parti de la justice et du développement, dont est issu le Président Erdogan. Au pouvoir en Turquie depuis 2002.
  • CHP : Parti kémaliste, héritier du legs laïque et moderniste d’Atatürk.
  • HDP : Parti démocratique des peuples. Au départ, simple vitrine légale du PKK, il a su élargir son électorat en s’adressant à la gauche radicale turque.
  • Hüda partisi : mouvement islamiste kurde ultraradical et violent.
  • MHP : parti ultranationaliste d’extrême droite turc, dont les membres sont surnommés les Loups gris.
  • PKK : Parti des travailleurs du Kurdistan, considéré comme une organisation terroriste par la Turquie, les Etats-Unis et l’Union européenne.

Kurdistan irakien : le grand méli-mélo (encadré 3) 

Depuis quelques mois, le désordre règne au Kurdistan irakien. Depuis l’expiration du troisième mandat présidentiel de Massoud Barzani fin août, cette région autonome, officiellement rattachée à l’Etat fédéral irakien, est entrée dans une période de turbulences politiques. Cependant que la dynastie Barzani (PDK) s’accroche à la tête du mini-Etat, il revient constitutionnellement au chef du Parlement d’assurer l’intérim présidentiel pendant deux mois, avant la tenue d’élections.  Mais ce dernier a été empêché de se rendre dans la capitale, Erbil, le 12 octobre, et son parti, Gorran (« Changement »), exclu de la coalition gouvernementale. L’œuvre des peshmergas du PDK, fidèles à Barzani, qui affaiblissent du même coup le seul parti kurde irakien strictement parlementaire, sans miliciens à sa solde. Plus inquiétant, des affrontements entre partisans de Gorran et du PDK ont fait cinq morts à Souleimaniyeh depuis début octobre. Longtemps dirigé par deux administrations distinctes, l’une gérée par le PDK des Barzani autour des villes d’Erbil et Dohuk, l’autre par l’UPK du clan Talabani à Souleimaniyeh, le Kurdistan irakien avait plongé dans la guerre civile et payé un lourd tribut (quatre mille morts) entre 1994 et 1998. Aujourd’hui encore, ces deux factions possèdent chacune leurs peshmergas, ce qui freine l’unification du Kurdistan d’Irak, alors que l’hydre Daech se tapit à quelques kilomètres.

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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00654749_000031.

Communisme: Sigmund Freud répond à Jérôme Leroy

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J’ai fort bien admis, grâce à Freud et par expérience personnelle, qu’on ne peut pas grand chose contre le besoin de se raccrocher à la foi communiste, et cela, perinde ac cadaver.

Ni le démenti des faits, ni les argumentations rationnelles, ni l’analyse critique du texte porteur de son idéologie criminelle.

C’est donc à destination d’autres lecteurs que les amis communistes de Causeur que je viens de publier « la première édition résolument critique du Manifeste du parti communiste », sous le titre Le Manifeste du parti communiste aux yeux de l’Histoire[1. Editions Pierre-Guillaume de Roux, 23 euros.].

En guise d’épigraphe à cet examen du texte et de ses effets pratiques inhérents, j’ai placé la blague soviétique rapportée par Svetlana Alexievitch dans La fin de l’homme rouge : « Un communiste, c’est quelqu’un qui a lu Marx. Un anticommuniste, c’est quelqu’un qui l’a compris. »

Mais comme je ne souhaite nullement sevrer les amis de Causeur qui se shootent au communisme, quitte à s’aveugler de toutes leurs forces sur la nature de leur shoot, je leur déconseille la lecture de mon analyse rigoureuse et dégrisante du texte qui les fait planer.

Et je laisse Sigmund Freud répondre, sans illusion, à Jérôme Leroy.

Voici quelques extraits d’une des Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse[2. Folio essais.] qu’il a rédigées à Vienne à l’été de 1932. Celle-ci a pour titre « Sur une Weltanschauung », terme qui signifie conception générale du monde, et qu’il applique au marxisme.

« Une fois que l’on eut reconnu l’importance énorme des conditions économiques, l’on fut tenté de ne pas abandonner leurs transformations à l’évolution naturelle, mais de les provoquer révolutionnairement. Mis en pratique dans le bolchevisme russe, le marxisme théorique a bien pris les caractères d’une conception du monde – l’énergie, la cohérence, l’exclusivisme et aussi une ressemblance étrange avec ce qu’il combat.

Lui qui devait son origine et sa réalisation à la science, qui avait été bâti sur elle et d’après sa technique, a lancé une interdiction de penser aussi inexorable que le fut, en son temps, celle de la religion. Il est interdit de critiquer la théorie marxiste, et douter de son bien fondé est un crime passible de châtiment, comme autrefois l’hérésie aux yeux de l’Église catholique. Les œuvres de Marx ont, en tant que sources de révélation, remplacé la Bible et le Coran, encore qu’elles offrent autant de contradictions et d’obscurités que ces vieux livres sacrés.

Et tout en bannissant impitoyablement tous les systèmes idéalistes et toutes les illusions, le marxisme, mis en pratique, a lui-même créé de nouvelles chimères qui ne sont ni moins douteuses ni moins indémontrables que les anciennes. Il espère pouvoir, en quelques générations, transformer la nature humaine de telle façon que les hommes puissent vivre en commun au sein d’une nouvelle organisation sans plus se heurter et en accomplissant, sans y être contraints, le travail nécessaire. »

Peut-on imaginer  un plus bel hommage à la théorie freudienne de la résistance à la vérité que le maintien de la foi communiste en 2015 sur un site de libres penseurs ?

Hommage à René Girard

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rene girard stanford

rene girard stanford

René Girard est mort hier, à 91 ans. Nous sommes nombreux à avoir l’impression d’avoir perdu un être proche. Pour ma part, et malgré son grand âge, il m’a fallu sa mort pour que je prenne conscience que j’avais toujours pensé le rencontrer un jour. Le contraire me semblait inconcevable.

René Girard a signé une des œuvres les plus profondes de notre époque, dans une langue constamment limpide. Cette œuvre protéiforme déploie une intuition unique, grâce à laquelle elle retrace l’entièreté de l’histoire de l’homme. Je vais essayer de résumer ici en termes simples l’histoire de l’humanité selon Girard.

De nombreux mammifères, nous apprend l’éthologie, ont un comportement mimétique. Ce mimétisme est d’appropriation, c’est-à-dire qu’un individu va désirer l’objet qu’un autre désire, par imitation. Evidemment, cette convergence sur un même objet crée un conflit, que le monde animal résout par l’instauration de « systèmes de dominance » : l’individu qui a remporté le conflit gagne une position de domination qui n’est pas transmissible. C’est donc improprement qu’on parle de « sociétés animales ».

Il nous faut supposer qu’à une époque très éloignée, une certaine catégorie de mammifères n’a pas su engendrer ces sociétés de dominance, et est restée dans l’instabilité de la violence. Or, les individus  n’imitent  pas  seulement  le  désir  de  leur  voisin,  ils  imitent  aussi  sa  violence.  Ces ralliements mimétiques à la violence du voisin convergent comme une série de ruisseaux qui se mêlent et se transforment en un puissant torrent ; la violence intestine va devenir unanime, et un seul individu en sera la victime.

À ce stade, cet individu n’est rien d’autre que la cible malchanceuse d’un mécanisme aveugle. Or, il se trouve que sa mise à mort va calmer, pour un temps, les violences. Les hommes disposent alors d’un calme relatif à la faveur duquel ils commencent à inventer trois institutions, pour éviter le retour de la violence : les interdits, les rituels, et les mythes. Les interdits sont autant de moyens d’éviter les convergences de désir ; les rituels rejouent une partie de la crise mimétique et s’achèvent par un sacrifice, la répétition rituelle du meurtre fondateur ; et les mythes sont des interprétations, du  point  de  vue  des  persécuteurs,  de  cette  violence  fondatrice.  Voilà  pourquoi  les  divinités archaïques sont toujours ambivalentes, à la fois bonnes et mauvaises : les hommes leur assimilent la violence  intestine,  mais  également  sa  résolution  sacrificielle.  La  divinité  n’est  qu’une  fausse transcendance, une manière qu’ont trouvé les hommes de projeter leur violence hors d’eux. C’est la raison pour laquelle on a dit de la théorie girardienne qu’elle était «  la première vraie théorie athée du sacrifice ».

Les systèmes culturels sont des systèmes de différences qui empêchent la convergence des désirs sur les mêmes objets. Là où les rapports de force suffisent à produire cet effet dans le monde animal, les humains ont  besoin  de déployer  des systèmes  d’autant plus  complexes qu’ils  sont cumulatifs. Le mécanisme victimaire fait accéder les hommes au symbolisme, et leur permet de transmettre  l’ordre  différencié.  Ces  sociétés  se  complexifient,  certaines  inventent  des  formes d’organisation politique, des échanges économiques.

Mais ces institutions ne fonctionnent qu’en maintenant dans la méconnaissance les hommes qui en bénéficient. Par principe, la victime émissaire (ou la longue série de victimes émissaire qui a progressivement affiné l’institution) fait écran à la violence de tous. Or cette méconnaissance, si elle est nécessaire au bon fonctionnement des ordres culturels, peut aussi leur être fatale. Peu à peu, le souvenir de la violence se perd. Certains interdits sont moins respectés, des éléments essentiels du rituel disparaissent. Les désirs convergent à nouveau sur les mêmes objets, et c’est le retour de l’indifférenciation violente : les frères s’affrontent en doubles mimétiques, chacun croyant réagir à la violence de l’autre. Les hiérarchies ne tiennent plus, les liens familiaux se dissolvent : c’est la crise mimétique, que si souvent les mythes figurent sous le nom de « peste » – cette maladie de la contagion fatale et de l’indifférencié.

Comme  les  fois  précédentes,  il  faut  bien  trouver  un  coupable  à  ces  « pestes ».  Les mécanismes victimaires se remettent en place, la victime émissaire est mise à mort, la paix revient, les différences affluent de nouveau ; de nouveaux interdits sont générés par la crise  ; un nouveau mythe en garde une trace déformée.

Voilà selon Girard le modèle, ici schématisé, de la genèse des cultures humaines et de leur fonctionnement cyclique. Une société est un système de différences mécaniquement générées par des  crises  sacrificielles.  Elle  est  intégralement  fille  du  religieux.  Le  religieux,  c’est  cette transcendance de la violence que les hommes ont besoin de poser hors de soi tout autant qu’ils ont besoin de s’en protéger. Le religieux procède à ce double miracle, sans qu’il y ait besoin que quiconque l’ait conçu : il protège de la violence, et il sacralise cette violence, il la rend étrangère aux hommes, il leur fait croire qu’ils n’y étaient pour rien. Ce n’est qu’au prix de cette méconnaissance que les hommes peuvent vivre entre eux et se doter de règles positives. Mais cette méconnaissance est en elle-même dangereuse puisqu’elle camoufle le danger véritable, la violence intestine, qui finit invariablement par revenir.

Cette histoire de l’humanité nous serait insaisissable si nous n’étions pas nous-mêmes sortis du cycle  décrit  ci-dessus.  Etre  encore  dans  ce  cycle,  c’est  être  situé  quelque  part  dans  la méconnaissance évolutive qui enveloppe le mécanisme sacrificiel. Notre sortie du cycle, Girard l’attribue au judéo-chrétien. Le  Christ,  lui,  n’est  rien  d’autre  qu’une  victime  émissaire consentante qui refuse absolument de répondre à la violence, et qui révèle par sa Passion ce qui était jusqu’alors  resté  dissimulé :  que  les  victimes  immolées  par  les  foules  sacrificielles  étaient innocentes de ce dont on les accusait.

La révélation évangélique peut être source de violence plus encore que de paix. Car à des hommes incapables de se réconcilier, elle a retiré les « béquilles sacrificielles » qui les protégeaient de leur propre violence. L’Apocalypse prédit par les Ecritures n’est pas celle d’un Dieu vengeur déchaîné contre nous : ce n’est que le fruit de notre propre violence, montée aux extrêmes. Et René Girard de s’étonner qu’en une époque où il est devenu concevable, et même probable, que l’homme finisse par détruire l’homme, personne n’aille regarder la pertinence des textes apocalyptiques, leur validité anthropologique.

Nous avons toujours le réflexe de créer des boucs émissaires (notre société contemporaine est saturée de ces mécanismes), mais la sacralisation ne prend pas – et notre civilisation ne se clôt plus sur le dos de ses victimes. Nous sommes condamnés à avancer vers un paroxysme de violence réciproque et planétaire – ou bien, nous suggère Girard, à devenir enfin «  chrétiens », c’est-à-dire à imiter le Christ : refuser radicalement l’engrenage de la violence, quitte à y laisser sa vie.

Dans tous les livres que Girard a publiés, du premier au dernier, il ne raconte jamais autre chose que cette longue histoire, qui prend l’humanité à son origine et qui prédit sa fin. Girard moque souvent le besoin qu’à la psychanalyse d’engendrer pulsions et instincts à tout va pour expliquer des phénomènes qu’elle est incapable d’unifier. « Freud n’en est plus à un instinct près » dit-il. De ce point de vue, Girard est particulièrement économe mais n’écrase pas le divers  : il prétend qu’à partir du mimétisme seul, on peut redéployer toutes les manifestations humaines, ses institutions, son art, sa violence…

Pour finir, je voudrais dire un mot des implications pour le lecteur d’une telle théorie. Devenir « girardien », ce n’est pas appartenir à une secte ; ce n’est pas tenir pour vrai tout ce que Girard a écrit ; c’est d’abord se laisser aller à une «  conversion » qui n’est pas d’ordre religieux, mais qui est un bouleversement du regard sur soi, une critique personnelle de son propre désir.

Pour comprendre à quel point la théorie de Girard est vraie, il faut avoir cheminé à rebours de son désir, non pas pour atteindre un illusoire « moi » authentique, mais au contraire pour aboutir à l’inexistence de ce moi, toujours déjà agi par des « désirs selon l’autre ». La théorie mimétique est un dévoilement progressif dont le lecteur n’est jamais absent de ce qui se dévoile à lui. Elle menace l’existence du sujet que je croyais être. Elle s’attaque à ce que je croyais le plus original chez moi.

Il n’est pas un lecteur de Girard, même le plus convaincu, qui ne se soit dit à la lecture de Mensonge romantique et vérité romanesque : « Il a raison, tout ça est vrai. Heureusement que pour ma part j’y échappe en partie. » Il serait suicidaire de ne se lire soi-même qu’avec les lunettes girardiennes ; on a besoin de croire un minimum aux raisons que notre désir se donne ; ces raisons constituent toujours une résistance en nous à la théorie mimétique, plus ou moins grande selon les individus. Il ne s’agit pas de s’en défendre, mais de le savoir. La lecture de Girard nous impose donc un double processus de révélation : on se rend compte d’abord que notre propre désir obéit aux lois décelées par Girard ; et dans un second temps, on se rend compte qu’on a feint l’adhésion totale à ses thèses, et qu’il reste en nous un moi « néo-romantique » qui ne se croit pas concerné par ces lois. Ainsi, la découverte de Girard doit nous interdire, in fine, le surplomb de celui qui aurait compris, contre tous ceux qui seraient encore des croyants naïfs en l’autonomie de leur désir.

Les théories modernes, fussent-elles particulièrement humiliantes pour le sujet, tournent en avant-garde parce qu’un petit noyau de fidèle s’enorgueillit d’avoir le courage intellectuel de les tenir pour vraies. Par nature, il ne peut en être de même avec René Girard : construire une avant-garde autour de ses théories, ce serait reconstituer la distinction de valeur entre «  moi » et « les autres » dont sa lecture devrait nous avoir guéris. Nous n’avons pas d’autre choix que d’entrer en dissidence de notre propre désir, et de n’en tirer aucun profit social qui nous replongerait dans les postures dont Girard nous aide à nous affranchir.

Bien entendu, cela n’empêche pas d’éminents girardiens de se prévaloir de ses thèses contre tous  les  imbéciles  qui  n’y  comprennent  rien.  Girard  n’est  pas  à  l’abri  des  malentendus.  Sa bonhommie et sa gentillesse, vantées par tous ceux qui l’ont côtoyé, auraient sans doute pardonné même ces contresens moraux. « Ils ne savent pas ce qu’ils font ».

René Girard est mort à Stanford, à 91 ans. Nous sommes nombreux à pleurer ce cher professeur.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00492815_000004.

Mensonge romantique et vérité romanesque

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Si tu vas à Rio, oublie la monogamie

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mariage trois femmes Brésil

mariage trois femmes Brésil

Le mois dernier, au Brésil, trois femmes se sont dit « oui ». Ces jeunes trentenaires bien sous tout rapport, qui formaient un ménage à trois depuis trois ans, se sont ainsi « mariées » en toute légalité, devant un notaire de Rio de Janeiro. Mais cette histoire aussi effrayante que grotesque est passée relativement inaperçue, et pour cause : ce n’est même pas une première. En 2012, une union civile « polyaffective » (?) d’un homme et deux femmes avait déjà été célébrée dans la ville de Tupa, nous rappelle Le Monde.

« Nous sommes une famille. Notre union est le fruit de l’amour. Je vais tomber enceinte et nous nous préparons à cet événement », affirme tranquilou dans une interview au quotidien O Globo l’une des trois « épouses », une femme d’affaires de 32 ans qui désire en prime avoir un enfant. Sauf que ça, comme on a oublié de le préciser au moment des débats sur le « mariage homo » – autorisé entre temps là-bas comme ici – c’est encore et toujours impossible sans homme.

Et alors ? « Nous voulons avoir les mêmes droits que tout le monde », poursuit la future maman n°1 (sur trois) que personne n’a pourtant privée d’aucun droit. Considérant sans doute que c’est l’enfant lui-même qui serait soudain devenu un « droit », le trouple a donc décidé de recourir à la procréation médicalement assistée (PMA). Et l’enfant fabriqué pour ces dames par insémination artificielle portera – outre le fardeau d’une absence de père – leurs trois noms de famille…

Résultat prévu : trois femmes et un couffin. Soit la confirmation par le Brésil d’une reconnaissance tacite de la polygamie et de la triple filiation… Du moins tant que les conservateurs locaux ne parviennent pas imposer leurs idées plus raisonnables sur la famille, dans la bataille qui fait rage actuellement au Sénat. Pour l’heure, un vide juridique empêche que ces unions rappelant les heures les plus folles de l’Antiquité ne soient annulées.

Pendant ce temps, en France, notre ministre de la Santé, Marisol Touraine, est un peu à la traîne. Dans un entretien au journal de Pierre Bergé elle se déclare « favorable à l’ouverture de la PMA » sans raison médicale, mais seulement pour « les couples de femmes ». Et les trouples, alors ? Décidément, malgré tous les efforts de sa collègue Christiane Taubira depuis 2012, notre pays ne parviendra jamais à rattraper son terrible retard en matière de « droit à l’enfant »…

En attendant la PMA pour toutes – « On y viendra, j’en suis convaincue », prédit tout de même Marisol Touraine – des usines à bébés ouvrent un peu partout pour répondre à la hausse de la demande. Au Nigéria, dont le gouvernement ne parvient pas à freiner cette dérive invraisemblable, on propose ainsi des enfants mâles (2500 dollars) ou femelles (2000 dollars) selon les exigences du client. Et les agents chargés de ce juteux petit commerce peuvent aller jusqu’à promettre une livraison sous 24h.

En Thaïlande, où cette industrie est également florissante depuis la légalisation de la gestation pour autrui (GPA) en 2010, le pouvoir militaire tente aujourd’hui de légiférer pour stopper le « tourisme procréatif » qui en découle. Et comme une GPA nécessite en général une fécondation in vitro et une insémination artificielle, la nouvelle loi présente désormais ces techniques de PMA comme un « remède » à l’infertilité d’un couple hétérosexuel.

Autrement dit, pour en finir avec le « marché de l’enfant », le pays a choisi d’adopter… la loi française. Celle-ci dispose en effet, jusqu’à présent, que l’aide médicale à la procréation « a pour objet de remédier à l’infertilité dont le caractère pathologique a été médicalement diagnostiqué ». Et non de fournir un ovule fécondé à une « mère porteuse » payée pour abandonner un enfant à sa naissance. Pas plus que de permettre à deux ou trois femmes, même « mariées », de s’offrir un bébé en le privant volontairement de père dès sa conception.

Et si la vérité sortait de la bouche de ceux qui défendent encore, ici ou à l’autre bout du monde, les droits des enfants ?

*Photo : Wikimedia Commons.

Pas de bail pour la Grande Mosquée de Paris

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mosquee paris laicite ici

mosquee paris laicite ici

Anne Hidalgo avait hérité en 2014 du dossier très politique de l’Institut des cultures d’islam (ICI) du XVIIIe arrondissement de Paris, situé rue Stephenson dans le quartier de la Goutte d’or, là où la polémique sur les prières de rue avait été la plus forte. C’était en 2010. Tout sauf un cadeau, ce dossier. On s’en aperçoit une fois encore aujourd’hui, avec le jugement rendu le 26 octobre par la cour administrative d’appel de Paris, décision dont Causeur a eu connaissance. Ce jugement en forme de rappel aux règles de la laïcité est embarrassant pour la ville de Paris. Concrètement, il annule la délibération des 22 et 23 avril 2013 du Conseil de ladite ville, ainsi que la décision subséquente du maire de l’époque, Bertrand Delanoë, de conclure un bail emphytéotique avec la Société des habous et des lieux saints de l’islam, une association régie par la Grande Mosquée de Paris.

Conclu contre paiement de 2,2 millions d’euros à la Ville et prévoyant le versement annuel à celle-ci d’un loyer symbolique d’un euro, ce bail d’une durée de 99 ans accorde à la Grande Mosquée de Paris (GMP) l’usufruit du premier étage de l’ICI, un « volume » comprenant une salle de prière de 400 m2, d’une capacité de 300 fidèles. Problème, le bénéficiaire du bail ne remplit pas les conditions lui permettant d’acquérir un tel bien, constate la juridiction d’appel. En effet, dans le cadre d’un contrat de bail emphytéotique engageant la puissance publique, seule une association ayant « exclusivement pour objet l’exercice d’un culte » peut faire l’acquisition d’un lieu réservé à la pratique d’une religion.

Or, note la cour, les activités de la Société des habous de la GMP, ne sont pas seulement cultuelles, mais aussi culturelles (et par ailleurs commerciales). La Société des habous est une association de loi 1901 qui n’aurait pas dû pouvoir se porter acquéreuse de la salle de prière de l’Institut des cultures d’islam. Seule une association purement cultuelle, relevant de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, aurait pu y prétendre. Précisons que la ville de Paris, qui n’a pas le droit de financer les cultes, laïcité oblige, était tenue de se séparer de la partie « salle de prière » dudit institut, dont elle est propriétaire et qu’elle a fait construire et payé 13,5 millions d’euros.

Tout cela est bien technique et le cas juridique en présence peut sembler relativement bénin. Le fond de l’affaire l’est, on s’en doute, beaucoup moins. À l’origine de ce jugement défavorable à la mairie de Paris, il y a une plainte. Et derrière cette plainte se trouve un homme, pour qui non seulement la cession de la salle de prière à la GMP, mais l’ICI en tant que tel, un bâtiment comprenant sur cinq niveaux un hammam, des espaces d’exposition et d’enseignement, des bureaux et donc un lieu de prière, sont contraires à l’esprit de la laïcité. «L’Institut des cultures d’islam est en réalité une mosquée déguisée, les salles d’exposition et le hammam sont un faux-nez culturel», affirme Guy Hanon, 74 ans, médecin à la retraite, domicilié à Paris.

C’est en qualité de « contribuable » parisien qu’il a poursuivi la ville de Paris, et c’est à ce titre que la justice administrative a jugé son action « recevable ». Débouté en première instance – « nous n’avions pas fourni toutes les pièces nécessaires à la cour », explique-t-il, il gagne en appel. Et l’homme compte aller « jusqu’au bout » : « j’aimerais faire condamner Bertrand Delanoë au pénal, pour que quelqu’un rende des comptes, j’estime que l’ancien maire a trompé les Parisiens », avance-t-il. Guy Hanon se définit comme un « athée total ». « J’aime beaucoup les églises et les mosquées, mais je suis contre l’ingérence des religions dans la vie publique et intime des individus, précise-t-il. Si le catholicisme s’est montré cruel par le passé, je considère que c’est l’islam, aujourd’hui, qui est dangereux en raison de son système de valeurs qui rejette ceux qui ne sont pas musulmans. »

Lorsqu’en avril 2013, le Conseil de Paris a été saisi de la question du bail à conclure avec la Grande Mosquée de Paris, Guy Hanon espérait un levée de boucliers des « laïcs ». « Mais non, il n’y eut rien, sinon les voix d’Alexis Corbière et de Danielle Simonnet, deux élus du Parti de gauche, et, chez les socialistes, celle de Philippe Guglielmi, premier secrétaire de la fédération PS de Seine-Saint-Denis (ancien grand-maître du Grand Orient de France, Ndlr) », regrette-t-il. Notre interlocuteur croit savoir que Guglielmi avait à l’époque écrit « une lettre incendiaire » au maire socialiste du XVIIIe arrondissement, Daniel Vaillant, quant à lui favorable au bail conclu par le maire de Paris Bertrand Delanoë avec le recteur de la GMP, l’inamovible et indispensable Dalil Boubakeur, alors président du Conseil français du culte musulman.

C’est en 2010 déjà, que Guy Hanon regarde d’un œil suspect le projet d’Institut des cultures d’islam, qui à ce moment-là n’est pas encore sorti de terre. « Ça me semblait monstrueux, j’étais indigné », se souvient-il. Plus tard, constatant que personne ne se décidait à agir frontalement contre la réalisation de l’ICI et la conclusion du fameux bail, il s’est dit : « Eh bien, j’irai seul. » Et c’est tout un dossier, épais d’une dizaine de centimètres, qu’il a constitué peu à peu. Il assure ne pas être un de ces procéduriers un peu zinzins qui peuplent les bancs des parties civiles. « Jamais auparavant je n’avais fait de procès à quiconque. Sauf peut-être, mais ce n’était pas un procès, quand je me suis opposé à la fermeture d’un service d’urgence psychiatrique que j’avais créé de A à Z et dont je m’occupais, dans une rue pas loin de chez moi. J’avais gagné », raconte-t-il.

Aidé d’un mystérieux « ami belge » dans sa plainte contre la mairie, Guy Hanon affirme n’être membre d’aucun parti politique. « Je ne vote ni Front national, ni n’appartiens au Bloc identitaire, mais, vigilant face à l’islam, j’ai déjà tourné des vidéos qui ont été reprises par Riposte laïque et d’autres sites encore. Ce n’est pas pour autant que je partage tous les propos critiques sur l’islam », tient-il préciser.

Dans sa jeunesse, il est parti opérer au Biafra durant la guerre civile qui ensanglanta le Nigeria à la fin des années 60. « J’étais un medical doctor », précise celui qui n’était pas encore psychiatre. Ce fut là son premier engagement humanitaire à l’étranger. En 1999, il s’est rendu au Kosovo, alors en guerre avec la Serbie. Il en a ramené un fanion, rouge comme le drapeau de ce pays, avec « Kosova » écrit dessus, accroché à un meuble de son salon. En janvier 2011, il s’envole pour la Tunisie, « un jour après la chute de Ben Ali », dit-il. Voilà un retraité très actif, qui semble aimer la prise de risques. À propos de l’affaire de l’Institut des cultures d’islam qui l’oppose à la Mairie, ses proches, inquiets, lui ont dit qu’il en prenait sans doute un peu trop, mais il n’en a cure et fonce.

Qui sait ? Son action en justice est peut-être à l’origine de l’annonce de l’abandon, par Anne Hidalgo, début septembre, de la « phase 2 » de l’ICI, qui devait prendre la forme d’un second centre culturel islamique, avec salle de prière également, rue Polonceau, à la place d’une ancienne mosquée, aujourd’hui détruite. La maire a estimé que le centre de la rue Stephenson était suffisant. « C’est une décision prise au regard des coûts (le centre prévu rue Polonceau devait coûter environ 15 millions d’euros, ndlr) et de considérations pragmatiques », indique à Causeur Matthieu Lamarre, responsable presse de la Ville.

Quant au bail alloué à la Grande Mosquée de Paris, Matthieu Lamarre prend acte de la décision de la cour administrative d’appel, estimant toutefois que celle-ci, dans ses attendus, « ne dit pas que la ville de Paris a agi en violation de la laïcité ». « Nous savions que la Grande Mosquée de Paris avait une partie culturelle, mais nous avions opté pour la partie cultuelle de ses activités », poursuit le porte-parole.

Condamnée à verser 1500 euros de frais de justice à Guy Hanon, la Mairie de Paris va-t-elle, par ailleurs, rompre le contrat de bail qui la lie à la GMP ? Son porte-parole a bien lu le jugement, qui, certes, annule la délibération et la décision de 2013, mais « n’annule pas le contrat de vente ». Visiblement confiant, il ajoute : « Il apparaît que dans un certain nombre de cas semblables, le tribunal a cassé la délibération sans casser le contrat. » La mairie pourrait toutefois être amenée à rembourser la GMP et à trouver un autre acquéreur pour la salle de prière. Mais qui, en France, au sein des instances musulmanes, a 2,2 millions d’euros sous la main ? Guy Hanon et son avocat, Me Stéphane Haddad, n’ont en tout cas pas l’intention d’en rester là et se renseignent sur la suite à donner à un jugement qui leur est apparemment favorable.

Des « intérêts supérieurs » – la sécurité publique, entre autres, pourraient toutefois commander qu’on en reste là, la mosquée de Paris représentant ici l’Algérie, et l’on sait, du moins le dit-on, la France et l’Algérie agir de concert contre le terrorisme islamiste. Ensuite, mais le sujet est le même, la police est d’avis que l’islam, dès lors qu’il est encadré de manière officielle, comme c’est le cas au sein de l’ICI de la rue Stephenson, laisse moins de place à une expression radicale. C’est tout l’enjeu des baux emphytéotiques appliqués à la construction de mosquées, un dispositif « popularisé » par Nicolas Sarkozy en 2007 pour faciliter l’édification de lieux de culte « officiels ».

Guy Hanon, en remportant, pour ainsi dire seul, son combat contre la mairie, a mis au jour des pratiques certainement cavalières, mais il a surtout créé un sacré pataquès.

*Photo : DR.

Rugby: Contes et légendes de la Coupe du monde

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RUGBY nouvelle zelande

RUGBY nouvelle zelande

La Coupe du monde de rugby s’est donc achevée sur la victoire prévisible de la Nouvelle-Zélande.
Même s’il a fallu supporter les commentateurs ineptes de TF1, ce fut un joyeux tournoi où il y eut de jolies choses. J’en ai retenu deux. D’abord un des plus beaux twits de l’histoire, celui qui accompagnait la photo des deux petits-fils d’Élisabeth II assistant à Twickenham à la victoire du Pays de Galles sur l’Angleterre. William l’héritier du trône, Prince de Galles, portant le maillot rouge au poireau accompagné de sa princesse, et reprenant avec elle à pleins poumons le «Land of my father ». Harry le rouquin portant le maillot blanc à la rose. La photo les montre à la fin du match perdu par l’Angleterre, William hilare tenant par l’épaule son épouse radieuse, et son frère renfrogné faisant manifestement la gueule. Adressé à Harry, le twit disait : « ce moment où tu vois que c’est ton frère qui a chopé la fille, que c’est lui qui sera roi, qu’il n’est pas roux, et qu’en plus il est gallois ».

Autre manifestation de l’exaspérante supériorité britannique, ce match joué sur un stade aimablement et temporairement prêté par un club de football. Un joueur irlandais à terre vaguement secoué par un plaquage irrégulier, simule et se tortille un peu trop. L’arbitre gallois Nigel Owens lui demande de s’approcher et lui dit : « si vous voulez jouer au football, il faut venir la semaine prochaine. Aujourd’hui on joue au rugby. » Les arbitres étant désormais équipés d’un micro, des millions de téléspectateurs l’ont clairement entendu. Notre jeune irlandais risque de la traîner longtemps, celle-là. Et j’imagine les ricanements saluant cette saillie dans les bars de Bayonne ou de Mont-de-Marsan.

Et le jeu, me dira-t-on ? Le rugby a ceci de particulier que le jeu, y est moins important que ce qu’il y a autour. C’est ce rapport à la culture qui en fait la spécificité. Par exemple, on aime les grands joueurs quand ils jouent, et on les vénère quand ils ne jouent plus. Plusieurs d’entre eux ayant annoncé leur retraite à la fin du tournoi, chacun va pouvoir étoffer son panthéon personnel. Pour moi ce sera Victor Matfield, magnifique deuxième ligne sud-africain qui a promené son allure de seigneur sur tous les terrains de la planète. Pierre Berbizier m’a dit qu’il était assez filou, et Boudjellal qu’il avait plus transpiré dans les boîtes de nuit que sur le terrain lors de son bref passage à Toulon. Voilà de vrais compliments Monsieur Matfield. Dans mon panthéon, il y a aussi un fantôme, Keith Murdoch, le pilier disparu. Dont il faut rappeler l’histoire.

Ceux qui ont eu la chance de parcourir la Nouvelle-Zélande, immense pâturage habité de loin en loin par des paysans rougeauds, savent que ce n’est pas un pays. Il y pleut tout le temps, donnant parfois à cette contrée de faux airs de Bretagne. Mais sans le granit et les calvaires, ce qui change tout. Ce n’est pas non plus vraiment une nation. C’est plus compliqué que cela. L’alliance des Blancs et des Maoris pour faire un peuple, c’est une légende. Les danses guerrières qu’on met à toutes les sauces, du folklore. Il n’y a qu’un seul Haka : celui de l’armée noire avant ses matchs internationaux. Alors le rugby ? La référence à la religion est une facilité. La seule solution que je peux proposer pour rendre compte de la place de ce jeu est de dire que la Nouvelle-Zélande est une équipe de rugby qui a un État.

En 1972 la sélection néo-zélandaise fut envoyée en Europe pour une interminable tournée. Elle arriva au pays de Galles. En ce temps-là, les Gallois dominaient le rugby de l’hémisphère nord. Le pays des mines fournissait à son équipe de terribles piliers tout droit sortis des puits pour l’occasion. Pour le match de Cardiff, les Blacks alignèrent Keith Murdoch en première ligne. Non seulement il tint la dragée haute aux mineurs à maillot rouge, mais c’est lui qui marqua l’essai qui permit à la Nouvelle-Zélande de l’emporter.

Les joueurs Blacks résidaient dans l’Angel Hotel juste à côté du stade. La soirée y fut longue et probablement très arrosée. Murdoch souhaitant la prolonger voulut aller chercher du ravitaillement aux cuisines. Un vigile eut l’idée saugrenue d’essayer de l’en empêcher, pour se retrouver instantanément par terre et à l’horizontale, l’œil affublé d’un joli coquard. On parvint à envoyer Murdoch au lit et tout le monde pensait que malgré l’incident, en rien original, on en resterait là. Les Gallois sont gens rudes, la chose n’était pas de nature à les contrarier. Mais c’était compter sans la presse londonienne. Les Anglais ayant inventé le fair-play considèrent en être dispensés, mais sont en revanche très exigeants avec les autres. L’équipe de la Rose devait jouer les All blacks quelques jours plus tard, alors pourquoi ne pas essayer de les déstabiliser ? Devant la bronca médiatique, les dirigeants de la tournée, durent la mort dans l’âme, exclure Keith Murdoch, et le renvoyer séance tenante au pays. Ce qui ne s’était jamais produit en 100 ans et ne s’est jamais reproduit depuis. L’accompagnant à l’aéroport, ils le virent monter dans l’avion qui devait le ramener à Auckland.

Où il n’arriva jamais. Personne n’a revu le natif de Dunedin, 686e néo-zélandais à avoir porté la tunique noire, disparu à jamais. Que s’est-il passé dans son esprit pendant ces longues heures de vol ? Quels ont été ses sentiments, la honte, le chagrin ou l’orgueil ? Peut-être les trois qui l’ont poussé à s’arrêter quelque part, nul ne sait où. Et à se retirer pour toujours. Pour ne pas affronter le regard des autres, quitter un monde où une bagarre d’après boire, vaut au héros la pire des proscriptions ? Essayer d’oublier la souffrance de savoir que l’on entendra plus le bruit des crampons sur le ciment du couloir qui mène à la pelouse, que l’on ne sentira plus cette odeur, mélange d’herbe mouillée et d’embrocation. Et qu’on ne vivra plus ce moment silencieux dans le vestiaire, où l’on vous remet le maillot à la fougère d’argent, quelques instants avant la minute prescrite pour l’assaut. Et peut-être surtout, pour ne rien garder qui puisse rappeler qu’un jour on a été humilié.

La légende s’est emparée du fantôme, beaucoup l’ont cherché, prétendu l’avoir trouvé. Ou l’avoir vu, en Australie du côté de Darwin, sur une plate-forme pétrolière de la mer de Tasmanie, ou au sud de l’île du Sud. Dans beaucoup d’autres endroits encore. Autant de mensonges, d’inventions et de rêves. Certains amis d’Hugo Pratt allèrent jusqu’à dire qu’il avait rejoint Corto Maltese à la lagune des beaux songes.

À chaque fois qu’une équipe néo-zélandaise vient à Cardiff, quelques joueurs se rendent à l’Angel Hotel pour y boire un coup. Ils n’y ont pas manqué cette fois encore. Les ignorants prétendent que c’est pour s’excuser du « manquement » de Keith Murdoch. Peut-on mieux ne rien comprendre ? Ils viennent boire à la santé et à la mémoire du fantôme, leur frère. Pour lui dire qu’ils ne l’oublieront jamais.

Il m’a été donné d’aller voir quelques matchs à Cardiff. À chaque fois, j’ai sacrifié au rite et fait le pèlerinage. Évidemment, car ce sont les Anglais qui ont raison et c’est pour cela qu’on les déteste. Happiness is Rugby.

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP21817123_000002.

«Sans Staline, la Russie serait devenue les Etats-Unis!»

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Daniel Costelle Isabelle Clarke Staline

Daniel Costelle Isabelle Clarke Staline

Causeur. Pourquoi réaliser aujourd’hui un film sur Staline ?

Daniel Costelle. Les meilleurs films documentaires sont ceux qui ne correspondent pas au rythme dicté par les anniversaires. Cette série s’inscrit dans une logique : nous avons mené à bien nos recherches dans les archives antérieures à 1945 et nous voulions enchaîner avec les années de la guerre froide. Mais c’est la chaîne qui a décidé de commencer avec Hitler. Ensuite, le choix de Staline s’est imposé…

Qu’avez-vous trouvé ? Qu’y a-t-il d’inédit dans Apocalypse Staline ?

Isabelle Clarke. Tout d’abord des documents : presque 90 % des images, qui viennent essentiellement des archives russes, n’avaient jamais été montrées. Grâce à Louis Vaudeville, le producteur, et Fabrice Puchault, le directeur de l’unité documentaire de la chaîne, nous avons eu la chance de pouvoir tout rapatrier. Quand on travaille sur un sujet comme celui-là, plutôt que de cibler ses recherches d’avance, mieux vaut pouvoir visionner tout ce qui concerne la période. En l’occurrence, il s’agit surtout d’images  « brutes », c’est-à-dire d’images non tirées de films déjà montés. Avec nos conseillers historiques, nous les avons expertisées, passant des heures et des heures à les visionner avant de trouver des pépites comme, par exemple, ces bolcheviks qui sourient à la caméra juste avant d’être exécutés, ou le plan où Staline applaudit Trotski. Ça, c’est un plan qu’on n’avait pas imaginé ![access capability= »lire_inedits »]

D.C. Il est d’ailleurs émouvant de penser que cette scène où Staline applaudit Trotski fait partie des archives qui, théoriquement, auraient dû être détruites sur ordre de Staline, car y apparaissaient aussi Kamenev, Zinoviev et Boukharine ! Ensuite, la déstalinisation, elle aussi, aurait pu entraîner leur destruction… Finalement, on aurait pu ne conserver que des images de chaises vides. Mais voilà, un ou plusieurs individus anonymes extraordinairement courageux ont conservé les originaux des films. Grâce à eux, ces images ont traversé les purges, les assassinats, les diverses censures. Apocalypse Staline est le tombeau du cinémathécaire inconnu !

Votre film pose des questions de fond. On voit l’horreur du stalinisme mais, en même temps, un pays qui s’industrialise et un peuple qui s’instruit. Cela ne justifie nullement les crimes mais il y a d’indéniables réalisations.

D.C. C’est une idée reçue. Il ne faut pas oublier le réformisme de Stolypine – le ministre de Nicolas II ! Quand j’ai vu Le Cuirassé Potemkine, je me suis interrogé : on nous dit que la Russie était au fond des âges et que le communisme – les soviets plus l’électricité –, l’en aurait fait sortir, et voilà un pays qui fabriquait des cuirassés vingt ans avant la Révolution d’octobre ! À ce sujet, Alain Besançon a écrit des choses essentielles. Par exemple, le développement de la Russie de 1913 est supérieur à celui des Etats-Unis. Je suis intimement convaincu que Staline a fait régresser l’ensemble de la Russie ! Sans lui, la Russie serait devenue les Etats-Unis !

Peut-on imputer ces méfaits à un seul homme ?

D.C. Non, je ne crois pas. Le rôle de la doctrine, d’une doctrine qui a la force d’une religion, est essentiel.
I.C. Nous avons travaillé avec Nicolas Werth qui est un homme extraordinaire. Et ce qu’il nous a fait comprendre, c’est que Staline était d’abord un politique pour lequel tout était bon pour faire aboutir son projet : le mensonge, le crime…

Justement, on a l’impression que Staline est un requin, mais un requin qui évolue dans une piscine peuplée d’autres requins, et à la fin, c’est lui qui triomphe. Voulait-il uniquement assouvir son appétit de pouvoir ou bien rêvait-il vraiment d’édifier une société « communiste » ?

D.C.. D’abord, je ne crois pas qu’il ait été « communiste ». Il a construit une société d’insectes, depuis le simple opposant qui se retrouvait au goulag pour une plaisanterie racontée dans la rue jusqu’au dignitaire dans la solitude glacée du Kremlin… Cet ensemble de personnages fonctionne comme une sorte de conservatoire du pouvoir. Tout le reste, c’est de la littérature ! Justement, l’innovation du stalinisme, ce qui le distingue du nazisme, réside d’abord dans le langage. Dans le discours d’Hitler, tuer les Juifs a un sens ; pour lui ce sont des gens dangereux et donc il dit ce qu’il veut faire : tuer les Juifs, construire la Grande Allemagne, asservir les autres peuples… En revanche, comme l’avait bien montré George Orwell, Staline dit exactement l’inverse de ce qu’il va faire. Il prétend agir pour sauver les pauvres et les damnés de la terre… et on va le croire et l’aimer ! Et Trotski ne vaut pas mieux ! Quand il propose d’exporter la Révolution, ce n’est pas pour partager le bonheur soviétique avec les autres peuples, mais pour nourrir la Russie, qui est ruinée. Et pourtant, jusqu’à aujourd’hui, le stalinisme (et le trotskisme) continuent à contaminer des esprits généreux !

Mais, en Union soviétique, tout le monde savait que le langage du pouvoir était mensonger. Comment expliquer l’absence de révoltes, par exemple pendant la famine en Ukraine ?

D.C. Mais il y a eu des révoltes en Ukraine ! Elles ont été écrasées par l’Armée rouge ! On parle des morts de faim, mais de nombreux cadres du Parti ont été tués d’une balle dans la tête ! Pour Lénine et nombre de révolutionnaires russes, Robespierre et la Terreur sont des modèles, par conséquent ils craignent aussi un Thermidor.

Résultat, ils arrivent à bâtir un monde dans lequel chacun est un ennemi de l’autre…

D.C. Je le répète, la Révolution française est leur modèle à tous, particulièrement la Terreur, qui permet d’éliminer tous les adversaires. Ensuite, il ne reste plus que le noyau dur du pouvoir, sur lequel pèse l’idée géniale de Lénine : la purge. Avec la purge, on n’a plus besoin de fusiller les coupables, fusiller les innocents c’est bien mieux !

Dans ce noyau dur, le plus emblématique était Trotski, souvent présenté comme le « bon », dont l’héritage – succéder à Lénine – aurait été volé par Staline. Dans votre film, Trotski apparaît aussi dangereux que Staline, peut-être même pire encore – on songe à la révolte des marins de Kronstadt, réprimée dans le sang ! 

D.C. Trotski n’a pas été ni meilleur ni pire que Staline. Il est le produit de cette secte. D’ailleurs, on peut se poser la même question pour Kamenev, Boukharine et les autres. Ils ont représenté à un moment la possibilité de Thermidor. Mais tous ces hommes envisageaient froidement la notion de crime de masse.

Staline aimait beaucoup les films américains de gangsters et préférait la Packard américaine à la Rolls des autres dirigeants soviétiques. N’y a-t-il pas chez lui quelque chose d’un gangster, d’un parvenu du crime ?

D.C.. Absolument ! Sa vision du pouvoir ressemblait à celle qu’on a dans un quartier nord de Chicago !

Mais, contrairement à une opinion partagée, votre Staline est un homme assez cultivé. Il possède 20 000 ouvrages, connaît bien la Bible…

I.C. J’ai eu un peu de mal à le croire, mais oui, il s’est bel et bien intéressé à la culture.
D.C.
 En tout cas, il voulait qu’on sache qu’il possédait 20 000 bouquins !

Pourquoi s’arrêter à 1945 ?

D.C. Après, il y a le second stalinisme… Et c’est ce qu’on traitera dans le prochain épisode.[/access]

*Photo : Dailymotion.

Apocalypse : Staline

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Nous sommes partout!

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plenel charlie zemmour

plenel charlie zemmour

Ils sont marrants à Libé. Ils se plaignent de trop nous voir et ils n’arrêtent pas de nous mettre en Une. Pas moins de trois fois en un mois. Et on a aussi eu les honneurs du Monde, de L’Obs et de pas mal d’autres, qui contribuent grandement à notre omniprésence médiatique en la dénonçant. C’est qu’à en croire la presse convenable, nous occupons l’espace public – jusque dans les journaux de l’adversaire –, nous colonisons les esprits, nous vampirisons le débat. « Leur savoir est faible, leurs propos faux pour l’essentiel, et leurs intentions putrides », proclame l’historien Nicolas Offenstadt, l’un des intellectuels dont Libération nous annonce que « face aux réacs, ils résistent ». Putrides, rien que ça. On notera que ces résistants à l’odorat délicat sont représentés à la Une de Libé (et de Causeur) en train de lapider Zemmour à la télé – après tout, si eux-mêmes se voient comme des vandales, il n’y a pas de raison de ne pas les montrer comme tels. En tout cas, message reçu : ils veulent bien débattre. À coups de pavés.

Pour comprendre de quoi on parle, il faudrait savoir de qui on parle. Qui est ce « nous » ? Quelle est cette cohorte malfaisante qui conspire à la droitisation de la France ? Nos accusateurs adorent citer Camus à tout bout de champ – « mal nommer les choses…» –, mais ils ne brillent pas par la précision sémantique quand il s’agit de définir l’axe du mal dont ils déplorent le pouvoir grandissant. L’appellation varie en fonction de l’auteur et de l’humeur du moment, mais la plus générique, passée dans le langage courant, reste « réacs » – ça ne veut rien dire mais tout le monde comprend. On peut aussi dire « intellectuels de droite »« conservateurs » – quand on est poli, ce qui est rare –, « alliés objectifs du Front national », « ennemis de l’avenir » (celle-là, elle est de Lolo Joffrin et c’est ma préférée), ou encore « dangereux prophètes du pire », quand on fait dans le grand genre comme Danièle Sallenave. Saluons la sobriété de Mediapart qui publie une intéressante (et contestable) « Enquête sur les néo-républicains », qui a au moins la vertu de ne pas être un tissu d’insultes. J’ai par ailleurs la faiblesse de prendre pour un compliment l’étiquette de « pythie médiatique de la réaction droitière » dont me gratifient les deux auteurs. Pythie, ça fait chipie…

Bien entendu, ce bloc très rouge-brun, quoiqu’un peu blanc-royco-catho sur les bords, n’existe que dans les fantasmes de certains « intellectuels de gauche » – c’est ainsi que les journaux les présentent pour souligner que l’espèce n’a pas complètement disparu. Parce que, de Régis Debray à Nadine Morano, l’hydre réac que dépeignent mes confrères effarés finit par avoir tellement de têtes qu’on ne voit pas ce qu’elle pourrait dire. Comme l’observe Pascal Bories, les pourfendeurs d’amalgames ne font pas dans le détail. Pour eux, tout ça c’est la même engeance, identitaire et compagnie. Peu importe, en réalité, ce que disent et écrivent vraiment ceux qu’ils dénoncent, la gauche olfactive reconnaît les mauvaises idées à leur odeur – nauséabonde, rance, moisie, on a l’embarras du choix. Le fait notable, dans la période récente, est qu’aux indémodables (Zemmour, Finkielkraut et quelques autres dont, je l’espère, votre servante) se sont ajoutés un grand nombre de « noms de gauche », comme Jacques Sapir, Régis Debray ou Michel Onfray. Cette traque de plus en plus frénétique de l’ennemi intérieur est peut-être un signe supplémentaire que la chute est proche.

Dans ces conditions, autant avouer notre crime. Oui, vous avez raison : nous sommes partout ! Sur vos écrans, dans vos journaux et, dirait-on, dans vos cauchemars. « Il n’est désormais plus possible d’ignorer l’omniprésence envahissante des intellectuels de droite, avec leurs fantasmes identitaires, sécuritaires, leur obsession du déclin et leur goût apeuré de la « catastrophe » annoncée. Ils envahissent l’espace public. On ne voit qu’eux », se désole Marc Crépon, l’un des hérauts de la contre-réaction (on notera au passage la présence insistante du thème de l’invasion, tiens tiens…). En réalité, ils nous entendent même quand nous nous taisons (oui, il m’arrive de me taire, vous n’allez pas vous y mettre ?). Regardez ce malheureux Laurent Joffrin, le patron de Libé qui murmure à l’oreille du président. Il n’en peut plus, sa vie est un enfer : « Onfray le soir, Debray l’après-midi, Polony au petit-déjeuner, Ménard au déjeuner, Finkielkraut au souper, Elisabeth Lévy au pousse-café, Morano toute la journée et Zemmour à tous les repas. Quelle indigestion ! » S’il vivait dans le monde réel, Joffrin aurait pu se soigner en écoutant Nicolas Domenach (tous les jours sur RTL le matin, Canal + à midi, sans compter les extras), Alain Duhamel, Anne-Sophie Lapix, Audrey Pulvar et tant d’autres qu’on entend et voit d’abondance, d’ailleurs, nous on ne s’en plaint pas ; dans le camp du mal, en général, on aime bien la diversité des points de vue.

Seulement, Joffrin et ses semblables ont quitté le réel depuis longtemps : comment expliquer autrement qu’ils prennent Finkielkraut pour Pétain et Booba pour Voltaire ? Qu’ils condamnent l’antisémitisme et excusent les antisémites ? Qu’ils dénoncent nos « obsessions racialistes » et passent leur temps à compter les Noirs et les Arabes sur nos écrans et ailleurs ? Est-il possible, surtout, qu’ils n’aient pas compris que les attentats de l’hiver dernier avaient changé la donne, en profondeur, et que leur prêchi-prêcha multiculturel, totalement déconnecté de l’existence concrète, n’était plus de mise ? Oui, c’est possible. « Il n’y a pas de territoires perdus », a décidé le président de la République. Voire. Mais même les progressistes les plus déterminés sont perméables au doute, voire au désenchantement, qui perce par exemple chez Nicolas Truong, responsable des pages Débats du Monde, quand il se demande d’où vient le malaise : «  De l’impression d’avoir perdu la partie face aux néoconservateurs et à leur hégémonie. De la crainte de certains intellectuels multiculturalistes d’aborder les questions qui fâchent – par souci de ne pas « stigmatiser » les minorités –, qui a contribué à renforcer l’idée que les intellectuels de gauche pratiqueraient un « déni de réalité ». D’un déficit d’aura parfois. D’un sentiment que le clivage droite-gauche est dépassé face aux enjeux culturels et civilisationnels. » Bel effort, même si mon estimable confrère ne va pas jusqu’à tirer les conséquences de ses constats empreints de lucidité.

En attendant, si je comprends bien, on a gagné. C’est marqué dans tous les journaux. Comme le disait l’ami Brice Couturier un matin sur France Culture, « c’est la morne complainte de l’automne, le blues des intellectuels de gauche, l’adagio de la bonne presse : l’hégémonie culturelle aurait basculé du côté du conservatisme et des néo-réacs. » Rien de très neuf, en vérité : depuis une bonne quinzaine d’années, dès qu’elle ne sait plus quoi dire sur le monde et sur l’époque ou qu’elle a besoin de refaire son unité, c’est-à-dire tout le temps, la gauche brandit la menace réac. N’empêche, cette fois, ça a l’air grave. Je ne sais pas si c’est l’hommage de la vertu au vice, mais on dirait bien que les puissants, désormais, c’est nous. D’ailleurs, on a eu une promotion, maintenant on nous appelle le « bloc réactionnaire » et on est l’ennemi principal du Parti socialiste. « Bloc réactionnaire », ça fait riche. Ou peur. On les comprend, les pauvrets. Quand eux n’ont que des samizdats comme Le Monde, Libération ou Mediapart, petits quotidiens en crise, nous, nous avons la puissance de feu de Causeur. Et parfois, sur un plateau de télé, ils ne sont que cinq ou six contre Alain Finkielkraut ou Michel Onfray. Le combat est inégal.

Reconnaissons que nos aimables contradicteurs ont au moins raison sur un point : ils sont devenus parfaitement inaudibles. Et si ça se trouve, c’est parce qu’ils n’ont rien à dire. Revenant sur le débat suscité par les prises de position d’Onfray sur les migrants, Nicolas Truong déplore « le vide abyssal d’une gauche intellectuelle qui semblait à nouveau timorée, recluse ou silencieuse. » Si on entend les réacs même quand ils se taisent, pour les intellectuels de gauche, c’est exactement le contraire : on ne les entend pas même quand ils parlent. On comprend qu’ils en perdent les pédales, allant jusqu’à attaquer sur l’âge comme cette journaliste de Libé qui s’en prend aux « croisés en préretraite » Debray et Finkielkraut. « À qui s’adresse un Finkielkraut, proclamé un « Français libre«  par Le Figaro, qui décline ad libitum son amour perdu pour les blouses grises et sa hantise de l’immigration massive ? », écrit-elle. On lui fera remarquer que les lecteurs d’Alain Finkielkraut sont bien plus nombreux (et sans doute bien plus jeunes) que ceux de Libération. D’accord, c’est un peu mesquin, mais ça fait du bien.

Reste que, sauf à confondre visibilité et hégémonie, la prétendue hégémonie du camp réactionnaire est évidemment une entourloupe. Tout comme  l’affirmation sans cesse répétée qu’il y aurait désormais deux pensées uniques. Deux pensées uniques, c’est un oxymore, bourricots ! Ce qui enrage la pensée unique, c’est qu’elle n’est plus unique et qu’elle doit désormais, quoi qu’elle en ait, tolérer l’altérité. En clair, le camp progressiste a beau diffamer, tempêter, dénoncer, il ne peut plus réduire au silence ceux qui ne pensent pas comme lui. La victoire des prétendus réactionnaires, si victoire il y a, c’est d’avoir gagné le droit de parler, à égalité avec leurs adversaires. Pour certains, c’est intolérable. Pour tous ceux qui aiment les idées, même celles des autres, c’est une bonne nouvelle.

On ne prétendra pas pour autant que rien n’a changé. Les lignes bougent. On peut appeler ça « droitisation », si on a envie, mais ce qui est certain c’est que les sermons n’ont plus de prise. Les oukazes non plus. Alors, peut-être est-il temps d’avoir un véritable affrontement, argument contre argument, au lieu d’essayer de clore toute discussion par des hoquets de gens bien élevés. La première condition d’un débat intellectuel digne de ce nom, c’est qu’aucune question ne soit écartée d’emblée. Or, l’obsession de la gauche, c’est précisément d’empêcher que l’on parle de certains sujets. « Identité nationale, islam, immigration, tant que les enjeux seront culturels, il n’y aura pas de renouvellement à gauche », décrète dans Libération le philosophe Michaël Foessel, successeur d’Alain Finkielkraut à Polytechnique. L’important, comme chacun sait, c’est la question sociale.

Encore faudrait-il montrer en quoi les questions identitaires et culturelles qui taraudent nos contemporains sont si méprisables. Observateur attentif et engagé de la tectonique des plaques idéologiques, le chercheur Gaël Brustier estime que la question de l’islam et des banlieues a fait basculer beaucoup de gens de gauche dans le camp des « néoconservateurs ». « Pour eux, le danger n’est plus l’extrême droite, mais l’islamisme, dit-il à Mediapart. C’est ce qui va donner Causeur », précise-t-il. Ce diagnostic n’est que partiellement faux : si on ne voit vraiment pas ce que viennent faire les néoconservateurs dans notre sympathique galère, il est indéniable que l’évolution de l’islam et les inquiétudes qu’elle suscite ont accéléré un certain nombre de reclassements idéologiques. Là encore, on aimerait que Brustier explique en quoi ces inquiétudes sont fautives ou même infondées. La France aurait-elle subi des attentats d’extrême droite ? Croit-on vraiment que la situation de nos banlieues, et, au-delà, la progression d’un islam qui s’oppose frontalement aux mœurs libérales de l’Occident n’inquiètent que quelques réactionnaires aveuglés par la nostalgie ?

Qu’on ne se méprenne pas pour autant. L’opposition entre le multiculturalisme qu’ils défendent et le néo-républicanisme que, selon eux, nous incarnons, n’est ni factice, ni méprisable.  Nous ne cherchons ni à faire taire nos adversaires, ni à délégitimer leur point de vue. La seule chose que nous demandons,  et même que nous exigeons, c’est un débat à la loyale, dans lequel on ne réduise pas la pensée de l’adversaire à une indigeste et coupable bouillie. Dans le fond, c’est peut-être la seule chose qui distingue leur morale et la nôtre.

Antiraciste tu perds ton sang-froid !
Antiraciste tu perds ton sang-froid !

Cet article en accès libre est extrait de Causeur n°29.