La Turquie est aujourd’hui un pays traversé par le doute. En août 2014, quand Recep Tayyip Erdogan devient président de la République, après avoir exercé pendant plus de dix ans les fonctions de premier ministre, la Turquie a encore l’ambition de s’imposer comme un acteur de premier plan au Moyen-Orient, en tirant notamment profit de la crise syrienne. Erdogan président s’est montré dans un premier temps extrêmement complaisant vis-à-vis de l’Etat Islamique proclamé le 29 juin 2014, à peine dix jours avant que le leader de l’AKP (Parti de la justice et du développement, la formation qui a porté Recep Tayyip Erdogan au poste de Premier ministre puis à la présidence) n’accède à la fonction suprême. Dans le jeu turc, l’EI apparaissait alors comme un moyen de contrer la progression kurde en Irak ou en Syrie, mais aussi de disposer d’un levier de puissance contre le régime de Bachar al-Assad et son grand allié chiite, l’Iran. La frontière turco-syrienne est alors bien poreuse, elle laisse passer les armes mais aussi les djihadistes en provenance d’Europe qui vont grossir les rangs de Daech. Un an plus tard, la situation de la Turquie est devenue très délicate. Ralliée bon gré mal gré à la coalition internationale contre l’Etat Islamique, la Turquie accueille aujourd’hui plus de deux millions de réfugiés, répartis dans des camps ou laissés à eux-mêmes dans les grandes villes, et fait face dans le même temps à une vague d’attentats sans précédent. Le 10 août 2015, à l’aube, dix personnes, dont trois policiers, étaient blessées dans l’explosion d’un véhicule devant un commissariat du quartier de Sultanbeyli, à Istanbul. Quelques heures plus tard, une fusillade éclatait devant le consulat américain, toujours à Istanbul, et en fin de matinée, quatre policiers turcs étaient tués par un engin explosif dans la province de Sirnak, à la frontière de l’Irak et de la Syrie. Tous ces attentats ont été attribués au PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan, dont les positions ont été bombardées par les avions turcs depuis la fin juillet. En rejoignant la coalition internationale contre l’EI, après l’attentat-suicide de Suruç, à la frontière syrienne, qui a coûté la vie à trente-deux personnes le 20 juillet, et un accrochage avec les djihadistes le 23 qui a tué un sous-officier turc, la Turquie avait décidé de faire d’une pierre deux coups. Mal lui en a pris, la voilà soudain complètement plongée dans le chaos syrien et le « piège Daech », pour reprendre le titre d’un récent ouvrage de Pierre-Jean Luizard[1. Pierre-Jean Luizard, Le Piège Daech – L’Etat Islamique ou le retour de l’histoire, La Découverte, février 2015.].

Ankara a payé très cher son double-jeu face à la menace djihadiste, avec l’attentat du 10 octobre, le plus meurtrier jamais perpétré sur le sol turc, causant la mort de plus de cent personnes. Cet attentat a révélé de façon tragique et sanglante les errements de la politique étrangère et intérieure de l’AKP au pouvoir. Ce fiasco sécuritaire pèse sur une campagne législative plombée par les multiples entorses aux droits et aux libertés commises par le gouvernement turc : aggravation de la censure, pressions policières et menaces ou pressions physiques à l’encontre des journalistes. Le 28 octobre, c’est en direct que la police turque est intervenue à l’antenne pour prendre le contrôle des chaînes de télévision Bugün TV et Kanaltürk, deux médias proches de l’opposition. La nouvelle a poussé les alliés européens et américains à rappeler avec embarras au pouvoir d’Erdogan qu’il convenait de « respecter non seulement la liberté des médias mais aussi (…) ses propres valeurs démocratiques consacrées dans sa Constitution ».

C’est dans cette ambiance lourde que s’est déroulée la Fête de la République, célébrant le 92e anniversaire de la création de la République de Turquie, devant le mausolée d’Attaturk, et que s’est achevée la campagne pour les élections législatives, placée sous haute surveillance par le gouvernement. Recep Tayyip Erdogan semble pourtant avoir gagné son pari à l’issue des élections, ce dimanche 1er novembre. Le Parti de la justice et du développement (AKP) arrivant en tête avec plus de 49,3% des voix, il serait en mesure d’obtenir la majorité absolue au Parlement en s’emparant de plus de 316 sièges, et d’effacer le souvenir du scrutin du 7 juin, à l’issue duquel l’AKP avait perdu la majorité absolue qu’il détenait au Parlement depuis treize ans.

Pari gagné mais dangereux. En capitalisant sur la menace terroriste et le problème sécuritaire posé à la fois par le PKK et l’EI, Erdogan a tout misé sur le fait de convaincre l’opinion publique turque des bienfaits du retour à la stabilité politique par la mainmise de l’AKP sur le Parlement. Ce faisant, le gouvernement turc a cependant pris le risque de réactiver l’activisme kurde en remettant en cause un processus de paix fragile, sans compter aujourd’hui la menace représentée par les djihadistes de l’Etat Islamique. Les entraves de plus en plus nombreuses aux libertés individuelles ont également aggravé la dégradation du climat socio-politique et renforcé, aux yeux des observateurs extérieurs, la dérive autoritaire entamée en Turquie. Erdogan est aujourd’hui le nouvel homme fort d’un pays dont la fragilité est cependant plus évidente et inquiétante que jamais.

Turquie Erdogan

*Photo : © AFP OZAN KOSE. Infographie : © AFP S.Ramis-V.Lefai, vl-ba-jj.

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