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Philippe de Villiers : «Le mur du mensonge va tomber»

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Propos recueillis par Pascal Bories et Elisabeth Lévy

Cet entretien a été réalisé avant les attentats du 13 novembre (NDLR).

Causeur. En lisant Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, on a parfois l’impression qu’il s’agit de votre version du Suicide français, le best-seller d’Eric Zemmour. C’est un livre désespéré ?

Philippe de Villiers. Oh non, surtout pas ! J’ai entrepris de raconter, à travers le prisme très personnel de mes souvenirs, de mes combats, de mes rencontres, comment ont été abattus les murs porteurs et les poutres maîtresses de la maison France. Mais ce n’est pas du tout un acte désespéré. Au contraire ! J’ai voulu écrire un samizdat pour la génération montante des « dissidents » qui oseront franchir les lignes rouges de ce que j’appelle le périmètre sanitaire, quitte à aller en prison, et qui auront à cœur de remonter les murs porteurs.

Pardon, mais des dissidents, il y en a depuis vingt-cinq ans. Et aussi lourde soit la censure contemporaine, on ne va pas en prison pour délit d’opinion dans notre pays…

C’est à voir. Essayez donc de citer la Bible sur l’homosexualité et vous verrez ce qui vous arrivera. Essayez donc de dessiner Mahomet, etc. Mais, au-delà de la prison physique, il y a la prison métaphorique. La censure prépare l’autocensure. La seconde rend le plus souvent la première inutile : on veille à ne pas prononcer les mots proscrits. On prend soin de ne pas glisser dans le carré psychiatrique, de ne pas tomber dans la cage aux « phobes »[1. L’expression est de Philippe Muray (NDLR).]: islamophobe, xénophobe, europhobe, homophobe… On cadenasse ses pensées, on se gendarme l’âme.  Je reçois de nombreuses lettres d’élus qui me disent : « Bravo, nous, nous voudrions bien parler comme ça, mais on ne peut pas. » Autour de nous rôdent les VoPos (les officiers de la Volkspolizei, la « police du peuple » de l’Allemagne de l’Est, ndlr), les gardiens de la judiciarisation des pensées et des arrière-pensées. Des patrouilles mobiles pratiquent des contrôles sémantiques inopinés, des radars planqués flashent les déambulations douteuses des cocardiers, franchouillards et binious. Aujourd’hui, par exemple, la critique de l’islam devient périlleuse et on ne peut plus prononcer le mot « France », à moins de porter une crécelle pour prévenir : « Je suis lépreux, j’aime la France, je suis lépreux. »

Vous charriez… Regardez Zemmour, Causeur, Finkielkraut… Nous n’avons peut-être pas encore gagné la bataille des idées, mais nous avons sacrément progressé !

Oui : on entend mieux les crécelles. Mais les lépreux restent des lépreux. La lèpre identitaire, vous dis-je ! Et ne peuvent s’exprimer sur le forum que les gens très cultivés. Ce sont les seuls capables de slalomer entre les pièges. Car ils sont experts du champ de mines et capables de flairer l’approche des lignes sanitaires. En réalité, la liberté de parole est de plus en plus restreinte. Mon livre Les mosquées de Roissy (Albin Michel, 2006, ndlr) ne pourrait pas paraître aujourd’hui, dixit mon éditeur. Et pour celui-ci, l’avocat d’Albin Michel nous a prévenus : « Il y a un procès par page ! » L’éditeur a été courageux, il a publié, mais quelle ambiance tout de même ! Zemmour se rend au palais de justice au moins une fois par mois.[access capability= »lire_inedits »]

D’accord, la parole est sous surveillance et l’envie du pénal démange pas mal de monde, mais cela ne veut pas dire, heureusement, que les juges condamnent…

Cela veut dire que dans le droit pénal français, avec l’amoncellement des sanctions depuis la loi Pleven, personne n’est à l’abri d’un mot qui vous conduit au tribunal. Donc les gens prudents décident d’eux-mêmes d’être raisonnables. On ne parle plus librement qu’en lieu sûr, sous l’oreiller ou dans un champ de trèfle. Sinon, mieux vaut rester dans le « cercle de la raison » dessiné par le cosmo-prophète Alain Minc. Si on a une classe politique à ce point aseptisée, dévitalisée, sous vide, insipide, c’est parce que les élus font très attention à ne pas prononcer les mots qui fâchent. Les circonlocutions qui vous mettent à l’abri des poursuites ne sont pas à la portée du député de base, alors il se terre et se tait. Toute gauloiserie est un dérapage. Et maintenant, le monde politique a chaussé des pantoufles antidérapantes.

Peut-être. Nous n’en avons pas moins de bonnes raisons de nous méfier de certains mots. Les délires de l’antiracisme ne vont pas nous conduire à défendre le racisme. Toute société se définit par les limites qu’elle impose à la liberté d’expression.

Ça, c’est une évidence. Mais il s’agit d’une compétence hautement régalienne qui ne souffre pas les démembrements. Or la délégation de puissance publique donnée à des associations promues auxiliaires de justice, qui guettent vos propos pour y trouver un mot de travers, est un démembrement relevant d’un État totalitaire, celui-là même qui accorde à ses séides le droit de faire les cent pas. Dans un Etat de droit, si quelqu’un tient un propos contraire à l’éthique la plus élémentaire, c’est la mission du parquet de déclencher l’action publique, pas celle de ces associations transformées en police parallèle munie d’un brassard invisible. Dans la plupart des pays européens, c’est ainsi que les choses se passent.

Rassurez-nous, vous êtes en train de nous parler très librement, non ? Cela dit, si, comme vous le croyez, il est toujours plus difficile d’exprimer ses idées, qu’est-ce qui vous donne tant d’espoir ?

Le mur de Maastricht va tomber. Le mur du mensonge. Tout va se libérer. On va pouvoir refranciser nos rêves. Nous arrivons aujourd’hui à un moment où tout se dénoue parce que l’échec des idées folles et des utopies est patent. Premièrement, l’idée d’un monde sans frontières ne marche plus. Aujourd’hui, c’est madame Merkel qui suspend la convention de Schengen. Deuxièmement, une Europe sans identités, ça ne marche pas non plus. Et c’est la Hongrie qui donne le signal, en affirmant qu’elle ne veut pas perdre la sienne et qu’elle ne veut pas non plus fermer la porte à Dieu pour faire entrer Allah. Enfin, et c’est le plus frappant, l’idée d’une société multiculturelle a elle aussi vécu. L’islamisation a été voulue par les élites qui trouvaient très excitante l’idée du multiculturalisme. Quand j’étais à Sciences Po, on nous vantait l’exemple du Liban : « Le paradis terrestre »… Mais les attentats sont arrivés et l’idée que nous pourrions devenir des dhimmis est en train de s’installer. Depuis, tout le monde voit bien qu’on va dans le mur. Le premier égorgement a eu lieu à Grenoble cet été. Les jeunes sont en train de comprendre que le système ne se sauvera pas tout seul, sans une insurrection métapolitique qui permettra de revenir aux valeurs fondatrices et aux questions essentielles : à quoi sert la souveraineté ? À quoi sert une nation ? Qu’est-ce donc un pays sans contours ni conteurs ? Beaucoup de jeunes accomplissent aujourd’hui cette véritable révolution copernicienne. Bientôt, ils redécouvriront que, loin d’être un obstacle à la fraternité cosmique, la nation est le chemin du monde. Que seules les racines conduisent à l’universel. Tous ces jeunes porteurs de lucioles cherchent leur lumière et la trouvent auprès de cette noria inattendue, dont Causeur est l’un des précieux générateurs : les Onfray, Zemmour, Finkielkraut sont en périphérie du système politique mais ils sont au centre du débat, et ils attirent une nouvelle jeunesse qui finira par débouler sur le forum.

Mais n’en déplaise à Orban, dans l’identité de l’Europe, il y a peut-être une place pour l’accueil… Croyez-vous que vos idées, qui progressent dans la société, gagneront par le jeu politique traditionnel ? Faut-il attendre qu’elles remportent 51 % des suffrages ?

Non. Les choses pourront changer le jour où on obtiendra une espèce de minorité de blocage, quand nos adversaires ne pourront plus raisonner comme s’ils étaient en terrain conquis. Nous allons vivre la fable Le renard et les poulets d’Inde. Le renard tourne autour du chêne creux où se blottissent les poulets d’Inde. A force de ne plus penser que par le renard qui passe et repasse, on croit qu’il y a mille renards ; alors les pauvres poulets tombent sous hypnose et, bien sûr, le renard les mange. Les poulets d’Inde sont les mondiocrates de la « mondialisation heureuse ». Et le renard, qui est souverainiste et rusé, c’est nous. Il y a dix ans, c’était l’inverse.

Mais essayons de tracer la généalogie de notre situation. A-t-on manqué une occasion de changer le cours des choses au moment du référendum sur le traité de Maastricht ?

Oui, je le pense. Il s’est passé quelque chose d’historique à Maastricht : on a changé de régime. On est passé d’un régime démocratique à un régime oligarchique. Depuis 1992, le pouvoir n’a plus le pouvoir. Les politiciens continuent à faire croire aux apparences de la politique. Mais il n’y a plus de politique. Il n’y a plus qu’un jeu de frimousses. C’est à celui qui pleurera le mieux. On promet, mais celui qui tient la promesse est derrière le rideau. C’est comme si je faisais croire aux Puyfolais que les décisions se prennent toujours au Puy du Fou alors que tout serait dirigé depuis Disneyland. Cette grande ablation de souveraineté a été voulue et organisée par les responsables politiques. Après la mort de Pompidou, la France, considérant qu’elle avait fait son temps, a transféré le pouvoir politique à d’autres : Washington, Genève, Francfort, Bruxelles. Ce faisant, le pouvoir a perdu à la fois la potestas et l’auctoritas. Aujourd’hui, la potestas est partie à Bruxelles et l’auctoritas chez Ruquier – mécano géant d’un côté, people de l’autre. Le coq gaulois est sous la protection de l’aigle américain. Et on s’étonne qu’il ne chante plus. Pour les ludions électroniques et homo zappiens qui clignotent en prime time, la charge morale du pouvoir et de l’héritage français était trop lourde. La génération des « ingénieurs sociaux » et la couveuse à poulets de batterie hors sol qu’est l’Ena ont produit ce qu’elles devaient produire : des mécaniciens et non plus des visionnaires.

Vous oubliez que le traité de Maastricht a été approuvé par référendum, donc que le peuple a lui aussi voulu cette « ablation de souveraineté ». Dans le fond, à ce moment-là, commence pour vous une deuxième vie politique. 

Oui. C’est là que tout a basculé. La campagne référendaire de Maastricht m’a profondément marqué parce que nous sentions – les « conscrits » de Maastricht, Séguin, Pasqua et moi – qu’il se passait quelque chose de très grave, et que ce serait pour la classe politique une ligne de fracture durable. D’un côté le souverainisme, de l’autre le mondialisme. Il y avait ceux qui pensaient, comme Jean Monnet et Giscard – le fils spirituel de Cohn-Bendit –, que la France ne pouvait plus résoudre ses problèmes toute seule. Ils voulaient créer un marché planétaire de masse et remplacer le citoyen par un consommateur compulsif, post-névrotique. Et il y avait ceux qui pensaient que la France a toujours eu, dans son tréfonds, les ressources morales pour imposer au monde une vision qui soit la sienne, réticente à la marchandisation de nos rêves et de nos devoirs d’humanité.

Parlons-en, des conscrits ! Vous vous êtes vite retrouvé assez seul sur le champ de bataille. Vous racontez le « lâche soulagement » du soir du référendum perdu à un cheveu. Vous avez compris que Pasqua et Séguin n’étaient pas prêts à renverser la table…

Au soir du référendum, j’ai compris que la force d’aimantation du système partitocratique était inouïe. Marie-France Garaud a très bien résumé ce jeu de forces : « C’est un manège qui tourne et éjecte. Si vous vous écartez du centre, les forces centripètes vous abandonnent et les forces centrifuges vous précipitent dans les géhennes. » Séguin et Pasqua sont vite retournés au bercail. Comme Chevènement à gauche. Leurs partis leur ont ouvert les bras. Incartade pardonnée. Comme on dit au Québec : « On revient dans la danse, le bal reprend et chacun retrouve sa chacunière. »

Vous pouvez désapprouver Jean Monnet et les pères de l’Europe, cela ne signifiait pas qu’ils étaient des salauds cyniques. Ils étaient réellement habités par l’obsession de ne pas revoir la guerre en Europe. On peut être d’accord avec ça, non ? 

Ce sont les Américains qui menaient la danse et ils savaient très bien ce qu’ils voulaient faire : une Europe sans limites géographiques, un espace sans frontières, sans gouvernement et sans démocratie, l’euroland dans le worldland. Il fallait que les firmes a-nationales trouvent de nouveaux marchés, de nouvelles clientèles, de nouveaux appétits. Il fallait l’alliance du libéral et du libertaire, du no limit et du no frontier. C’est le cahier des charges qu’ils ont donné à Jean Monnet, salarié de la banque Lazard. Je ne crois pas que Giscard, du haut de sa brillante intelligence et du fait de sa proximité avec Jean Monnet, ait ignoré ce projet d’anéantissement du politique. Pour tous ces Jefferson en Playmobil, l’idée était simple : on ne pourrait obtenir la paix que par la prospérité mondiale, qui ferait tomber toutes les dictatures, ravalerait les pulsions humaines et les mythologies dangereuses. Ces gens-là ne croyaient plus à l’autonomie du politique. Ils croyaient que l’administration des choses allait remplacer le gouvernement des hommes2. Plus de politique, plus de débat. Grâce à la fusion de l’économique et du politique, Google, Apple et Microsoft sont plus puissantes que n’importe quel Etat souverain.

En tout cas, l’aspiration de l’Europe à devenir une grande salle de gym, à sortir de l’Histoire si vous préférez, n’est pas un choix venu d’en haut. Une partie des peuples d’Europe la partage, pas seulement une oligarchie… Tout le monde veut acheter un iPhone au prix du travail chinois !

On peut acheter un iPhone et faire de la gym tout en souhaitant conserver ses attachements vitaux. Un des travers de nos politiques, depuis la mort de Pompidou, ce n’est pas seulement leur ignorance, c’est leur mépris de l’Histoire. Par exemple Giscard me disait : « L’Histoire, je me méfie de ce qu’elle charrie de passions, à travers les épopées mythiques qui ont fait couler tant de sang. Je veux sortir la France de l’Histoire pour la sortir du tragique. »

Eh bien, répétons-le, beaucoup de gens pensent comme Giscard. Le monde politique que vous avez quitté est-il bien pire que celui dans lequel vous étiez entré ?

Les nouveaux politiciens font du consumérisme politique. Ils veulent être en tête de gondole. Ce sont des produits : on les sonde et on les consomme. Ils ont une date de péremption : bientôt un seul mandat. Je me souviens d’un training télévisuel où se trouvaient Michel Noir, Alain Juppé et François Léotard. L’entraîneur s’égosillait : « Que vous le vouliez ou non, vous êtes des produits. Il faut être achetable. La politique n’échappe pas au marché du désir. Vous êtes comme les yaourts des grandes surfaces, le fond près du couvercle, il faut être crémeux à cœur ». Les temps ont bien changé. Je me souviens d’un monde infiniment plus libre et plus riche d’expression, de fantaisie, que celui dans lequel nous sommes. D’abord, la politique, c’était une vocation au bien commun et un milieu recherchés par les élites. Quand je suis entré à l’Assemblée, la moitié des élus de gauche et de droite étaient membres de l’Académie française. François Mitterrand me parlait des monophysites du Liban, Peyrefitte de la Chine, Mazeaud de l’Everest et Jean-François Deniau de littérature afghane. Aujourd’hui, les nouveaux élus sont les anciens attachés parlementaires. Or la marche du monde est compliquée. Lorsque vous êtes inculte, vous n’avez pas accès à la hiérarchie distinctive des choses.[/access]

La suite demain…

Philippe de Villiers, Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, Albin Michel, 2015.

*Photo: Hannah.

Le Moment est venu de dire ce que j'ai vu

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Discours de Hollande: le poids des mots

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Chacun aura écouté et observé les mots choisis par le Président de la République dans ses deux déclarations des 13 et 14 novembre 2015, et repris, pour l’essentiel, par Manuel Valls lors de son interview télévisée au journal de 20h00 de TF1 samedi soir. C’est la guerre ! Contrairement aux réactions et déclarations qui ont fait suite aux attentats de janvier, on est frappé de constater le changement de ton, voire de paradigme, de nos dirigeants. Le « pas d’amalgame », tant martelé en janvier, a cette fois-ci disparu des éléments de langage. L’heure est uniquement au constat de la guerre et à la défense nationale. Certes, le Président et son Premier Ministre y ont à de nombreuses reprises fait référence sans attendre ces derniers évènements aussi terribles que tragiques. Mais, c’est un fait que, relayé abondamment depuis des mois par l’ensemble du politiquement correct médiatique, au point parfois de soulever des hauts le cœur, ce « pas d’amalgame », érigé en dogme, a permis de masquer une nouvelle fois les problèmes et d’entrevoir, hélas, la formulation d’une réponse négative à la question posée par Alain Finkielkraut dès janvier dernier : celle de savoir si le parti du sursaut allait l’emporter sur le parti de l’Autre. Depuis les attentats de janvier, et en dépit du recours massif – autre élément de langage – à la « République » et à ses « valeurs », aucune mesure forte n’a été prise, aucune action décisive n’a été engagée dans le sens du rétablissement des valeurs républicaines, si abondamment citées dans les discours, au sein de ce qu’il est convenu d’appeler les territoires perdus de la République. Tout s’est passé comme si l’art oratoire se suffisait à lui-même. Pendant qu’on continuait à discourir avec (parfois) le talent et le ton des parlementaires de la IIIème République, les valeurs que cette dernière avait forgées continuaient, jour après jour, à se perdre dans ces territoires.

C’est une toute autre rhétorique qui est aujourd’hui employée. Exit le « pas d’amalgame ». Pas un mot sur nos concitoyens musulmans dont la religion ne devrait pas être confondue avec cette pathologie de l’islam que caractérise l’islamisme. L’avenir dira si l’on en a définitivement terminé avec ces débats sur le vrai visage de l’islam et sur la question de savoir s’il constitue ontologiquement une religion meurtrière. Le silence de nos politiques sur ce point, s’il se confirme, ne doit pas être regretté, car la cause est évidemment entendue : rares sont les personnes, à part quelques idiots ou quelques illuminés, qui confondent et qui mettent, a priori, dans un même sac les Français musulmans pratiquants avec les barbares terroristes ou ceux qui les soutiennent. Cette stérile discussion n’aura eu qu’un seul effet : laisser une nouvelle fois sur le bord de la route les vrais sujets.

Mais dont acte. C’est donc désormais d’une « guerre », dont il s’agit, et uniquement de cela.

Manuel Valls a certes rappelé que cette guerre était déjà engagée, et l’on peut penser – politique oblige – que la mémoire nous sera sur ce point fréquemment rafraîchie. Mais, jusqu’aux derniers attentats, on est bien obligé de constater qu’aucun français n’avait le sentiment de vivre dans un pays réellement engagé dans une guerre. Et pour cause. Que s’est-il passé après le 11 janvier ? Un sentiment profond d’insécurité qui s’est d’ailleurs étiolé au fil des mois, une présence visible de militaires pour soulager les forces de police, des mesures importantes, prises dans le cadre de la sécurité intérieure et quelques actions militaires extérieures. Le pays a donc bien vu que les attentats ont appelé des réponses, mais tout cela ne fait pas pour autant une guerre. La guerre ne suppose pas toujours, pour reprendre les mots de Churchill, du sang, de la sueur et des larmes de tout un peuple, mais elle implique que la nation ait au moins pleine conscience de la vivre. Et il n’est pas interdit de penser que, même à son niveau le plus élevé, le plan « Vigipirate » (dont le nom prêterait à sourire s’il ne s’agissait pas de questions sérieuses), et le compte-rendu de frappes militaires épisodiques, ne peuvent à eux-seuls procurer à une nation entière le sentiment  d’être engagé dans un conflit armé. Cela ne pourra être le cas qu’en présence d’une mobilisation de moyens extraordinaires pour le gagner, ce que l’on appelle tout simplement l’effort de guerre au service d’objectifs clairement définis. Or, précisément, l’effort comme les objectifs de guerre ont à ce jour cruellement fait défaut. Peut-on dans ces conditions sérieusement parler de guerre ? Au reste, plutôt que de répéter sans cesse que nous sommes en guerre depuis des mois, le pouvoir ne devrait-il pas plutôt faire montre de modestie ? En effet, si guerre il y a nos chefs de guerre, militaires et politiques, devraient être jugés avec la plus extrême sévérité : car en dépit de nos actions et des quelques attentats déjoués, l’ennemi ne cesse de gagner en puissance et en capacité de nuisance, tandis que, ici, les familles endeuillées comptent toujours plus de morts et que nombre de juifs de France fuient leur pays pour rejoindre un Etat (véritablement) en guerre dans lequel ils se sentent plus en sécurité. L’orgueil comme le réalisme poussent ainsi à considérer que la véritable guerre est pour demain et qu’à ce jour rien de bien sérieux en relation avec une guerre réelle n’a été entrepris.

Allons-donc nous poursuivre cette forme moderne de drôle de guerre, ou les termes employés par François Hollande annoncent-ils désormais une véritable guerre ? Les Français ont découvert, après le bain de sang, pas mal de verbiage juridique peu enthousiasmant et qui, en effet, singularise la situation que l’on vit : l’état d’urgence généralisé, du jamais vu depuis plus de 50 ans, l’extraordinaire convocation du parlement en congrès et la fermeture des frontières. Demain il sera peut-être question des prérogatives constitutionnelles du Président et de son premier ministre concernant l’engagement de nos forces armées dans une guerre.  L’emploi de l’article 16 de la constitution, pourquoi pas. Car il n’est désormais pas impossible qu’une véritable guerre s’annonce. Une guerre avec son cortège de tragédies et d’angoisses, avec ses mesures exceptionnelles sur le plan juridique et matériel qui existent dans tout État engagé dans un conflit. Elle fera alors prendre conscience à quel point elle n’était pas engagée auparavant. Une guerre, en somme, qui serait alors vécue et ressentie par une nation entièrement mobilisée et assujettie à ses contraintes. Il est à nos yeux permis de penser que l’évolution du vocabulaire élyséen marque une rupture : celle du passage de la « guéguerre », si l’on peut se permettre cette expression, à la véritable guerre. Si l’on porte en effet une attention particulière aux déclarations du Président de la République, elles peuvent interpeller les spécialistes du droit international. François Hollande a évoqué la France « agressée » par un « acte de guerre commis par une armée terroriste, Daesh». Un acte, déclare-t-il « préparé, organisé, planifié de l’extérieur avec des complicités intérieures… ». Cette guerre, ainsi déclenchée par l’ennemi, justifiera une action « par tous les moyens dans le cadre du droit…sur tous les terrains intérieurs comme extérieurs ». Ces mots – choisis – sont ils anodins ? Reçus avec émotion par des téléspectateurs encore groggys, ils sont précisément ceux employés par la résolution 2625 (XXV) du 24 octobre 1970 de l’Assemblée générale des Nations-unies, dont l’objet essentiel, rappelons-le, est de prohiber l’emploi de la force par les Etats membres des Nations-unies. La guerre, indique cette résolution, est par principe illégale et les Etats qui l’engagent sont des hors la Loi. Mais comme tout principe, celui de l’illégalité de la guerre connaît des exceptions, dont la légitime défense constitue la plus remarquable illustration. Pour que la légitime défense soit, selon la Loi internationale, reconnue, elle suppose l’existence d’une agression armée, la jurisprudence internationale, explique un spécialiste de droit international, n’excluant pas la possibilité de reconnaître l’état de légitime défense même lorsque l’agression provient d’une armée irrégulière n’agissant pas pour le compte d’un État. Pourvu que l’agression armée soit caractérisée. En évoquant, précisément, l’existence d’une agression extérieure, provenant non d’un groupe terroriste, terme jusqu’alors employé pour désigner Daesh, mais désormais, d’une armée organisée, le Président Hollande a, comme disent les juristes, procédé à une qualification juridique des faits selon la Loi internationale, susceptible de caractériser la légitime défense. Et donc l’engagement d’une guerre.

Il n’est pas impossible de penser que les termes choisis par le Président de la République, et repris par le Premier ministre, n’ont aucune portée juridique et que seule notre déformation professionnelle soit à l’origine de ces observations alors dépourvues d’intérêt. Les mots employés peuvent après tout n’avoir pas d’autre portée que la force du message formulée, à destination du peuple et de l’ennemi. Mais il est également permis de soutenir que l’évolution évidente du vocabulaire présidentiel, inspiré du droit international et du « droit des conflits armés », n’est pas uniquement le fruit du hasard et de la communication présidentielle. Les termes employés pourraient annoncer l’engagement prochain d’actions militaires substantielles et donc, en définitive, une véritable guerre dans laquelle toute la nation, mobilisée, sera alors pleinement engagée. L’avenir dira si tel est le cas, mais force est déjà de constater que l’argumentation juridique de la France, pour justifier cette intervention guerrière, se trouve pleinement dans la déclaration aux français du 14 novembre 2015.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21822069_000041 .

Djihadistes contre Homo festivus

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daech  homo festivus bataclan

« Même pas peur ! » Dimanche soir, alors qu’une fausse alerte a vidé la place de la République en quelques minutes, le slogan, inscrit sur une pancarte abandonnée, résonne comme une bravade d’enfants. Le hashtag fait fureur, les journalistes et commentateurs propagent la bonne parole avec conviction : « La France n’a pas peur ! ». En réalité, la France a passablement peur. Si elle sort de chez elle, c’est pour avoir moins peur ensemble, les uns contre les autres.

Le message est passé : désormais, nul n’est à l’abri. Ça peut vous tomber dessus, même si vous n’avez rien fait pour énerver les djihadistes comme dessiner Mahomet ou être juif. Alors, il y a peut-être quelques raisons d’avoir peur. Et la seule façon de résister à cette peur, c’est de comprendre ce qui nous arrive. Les moulinets rhétoriques, proclamations incantatoires, appels aux valeurs et autres trémolos unitaires, aussi rassurants soient-ils, ne suffiront pas à répondre à deux questions essentielles – qui sont nos ennemis ? Pourquoi nous agressent-ils ?

Dès sa première intervention, le président de la République a été clair : nous connaissons les coupables et ils seront châtiés. Il s’est cependant gardé de les désigner explicitement, mais chacun a compris qu’il s’agissait de Daech ou de l’Etat islamique comme on voudra. Ainsi s’installe vaguement l’idée que la France a été attaquée par une puissance extérieure que l’on pourrait donc combattre et vaincre sur un front extérieur. L’ennui, c’est que cet ennemi lointain recrute ses soldats chez nous. Quel que soit l’apport logistique, financier et technique de la maison-mère, nous avons également affaire à un djihadisme de fabrication locale. On l’a découvert avec Merah, la terreur islamiste peut sortir de l’école de la République. On ne sait pas combien de Français sont prêts aujourd’hui, à prendre les armes contre leur pays. Ni combien d’autres les approuvent secrètement. Mais il est temps de dire que ces Français-là ne sont pas des victimes. Ce sont nos ennemis. Et des traitres en prime. Il faut les traiter comme tels. « On ne se laissera pas marcher sur les pieds », disait un jeune homme aperçu sur un écran. Il n’est dit nulle part que la loi doit être douce.

Pourquoi nous en veulent-ils ? Si la question nous taraude, c’est que la haine des assassins fonctionne comme un miroir identitaire. Nous devenons ce qu’ils haïssent. Edwy Plenel pense qu’ils ont voulu tuer la société multiculturelle et métissée (du quartier Oberkampf ?), Laurent Joffrin qu’ils en veulent à notre amour de la liberté, d’autres sont convaincus que c’est notre belle démocratie qu’ils veulent abattre.  Un philosophe assure qu’ils détestent la « République festive et sociale ». Je crois, pour ma part, qu’ils s’en prennent effectivement à ce que nous avons de plus cher : la fête et la consommation. Le chien d’infidèle type, c’est Homo festivus. Muray les avait déjà calculés : ce que veulent détruire les djihadistes, c’est un ventre mou, un Occident fatigué d’être lui-même qui cherche sa rédemption dans la consommation. Eh bien, c’est cet Occident qu’il faut défendre et avec lui le droit de mener une existence banale, agréable et vaine. Face aux djihadistes, Homo Festivus, c’est moi ! « Nous vaincrons. Parce que nous sommes les plus morts. », écrit Muray. Qu’il me pardonne mais aujourd’hui, le deuil est trop frais pour se résigner à cette sinistre conclusion. Je préfère penser que nous vaincrons parce que nous sommes les plus frivoles, les plus paresseux, les plus faibles. Ce n’est peut-être pas glorieux, mais c’est bien agréable. Ce n’est pas rien.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00730620_000018.

Réfugiés-terroristes: du «fantasme» à la réalité

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réfugiés-terroristes

(Avec AFP) – Athènes et Belgrade ont confirmé que le passeport syrien retrouvé près d’un kamikaze du Stade de France était celui d’un migrant arrivé le 3 octobre par l’île grecque de Leros.

Le journal populaire serbe Blic, où le pouvoir distille des infos, confirme qu’Ahmed Almuhammed avait ensuite été enregistré comme réfugié en Serbie le 7 octobre. Puis en Croatie, en Autriche, en Allemagne…

« Tous les réfugiés ne sont pas des terroristes de l’EI. Mais croire qu’il n’y a aucun combattant parmi les réfugiés est naïf », a relevé dimanche dans la presse allemande Markus Söder, un ténor du parti bavarois CSU. « Paris a tout changé » et « le temps n’est plus à une immigration incontrôlée », a-t-il martelé.

Plus de 800.000 migrants sont arrivés en Europe par la mer depuis le début de l’année, en majorité depuis le Moyen-Orient, et l’Allemagne table sur l’accueil de près d’un million de réfugiés à elle seule cette année.

S’il est évident que cette vague migratoire n’est pas la cause mais bien davantage la conséquence du terrorisme islamiste, comment affirmer qu’aucun djihadiste ne se glisse dans la foule des réfugiés que nous accueillons ?

C’est pourtant ce qu’assuraient de grands médias ces dernières semaines, avec un zèle étonnant. Ainsi, le site de la radio publique France Inter titrait il y a exactement deux mois un article « Réfugiés : le fantasme de l’infiltration terroriste ».

réfugiés terroristes France Inter

Ce week-end, au lendemain des attentats qui ont ensanglanté la capitale, et dont on sait désormais qu’un passeport de réfugié syrien a été retrouvé près de l’un des auteurs, surprise : le titre de l’article de France Inter a été modifié pour devenir : « Des terroristes parmi les migrants ? »

réfugiés terroristes France Inter

Ce qui était un « fantasme » aux yeux de nos fonctionnaires de l’info est donc subitement devenu une question légitime, à laquelle on suggère que la réponse pourrait bien être positive. Il eut été plus honnête et plus élégant de reconnaître son erreur sur le sujet. Mais ce n’est pas le genre de la Maison de la radio.

Pour faire bonne mesure, signalons toutefois que France Inter n’est pas la seule rédaction à caviarder grossièrement ses propres publications a posteriori. D’autres médias, comme RTL, ont carrément fait disparaître de précédents articles sur la « rumeur » voulant que des terroristes se cachent parmi les migrants…

Dieu est amour

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islam attentats paris marseille

Devinez ce que criaient les terroristes en vidant leurs chargeurs.

L’Islam ne pose pas de problème — je répète : l’Islam ne pose pas de problème.
Allez, je vais reprendre un cachet de PADAMALGAM 1000.

« Contrôles aux frontières », a décrété le Conseil des ministres. Mais les assaillants, d’après les témoins, parlaient français. Étaient probablement français. Le problème, il est ici.

« C’est la faute de Hollande, c’est la faute de la France », ont dit les assaillants au Bataclan. Franchement, ils sont nuls : pour Hollande, le problème, c’est Bachar.

« Le combat sera impitoyable », dit Hollande. Allez, on lui rappelle comment l’armée française a gagné la bataille d’Alger ?

« Les barbares », dit le chef de l’Etat. Il ne peut pas dire « les islamistes » comme tout le monde ?

« On s’est retrouvé face au type et il ne nous a pas tiré dessus. » A quoi ressemblait-il? « A M. Tout-le-monde avec une kalachnikov ».

Pauvres Parisiens ! Les voilà sommés de réintégrer le monde réel.

« Dieu est amour » — je sais, j’avais déjà utilisé ce titre il y a dix mois. Mais aux mêmes causes, mêmes effets.

Je rentre d’une tournée matinale des bistrots marseillais. Un seul leitmotiv : « Ça leur fait les pieds ! » — je laisse le lecteur identifier ce « leur », mais j’ai dans l’idée qu’il s’agit de tous ceux qui depuis des mois ou des années sont dans le déni, et proposent inlassablement en réponse à des actions de plus en plus mortelles, d’ »ouvrir la laïcité ». Inutile de demander si le FN va en profiter. À côté de ça, le style « union sacrée » des partis traditionnels ne pèse pas lourd.

À sept heures du matin, à l’Évêché (la maison poulaga de Marseille), et en l’absence des gradés, personne ne savait très bien ce qu’il fallait faire en cas d’ »état d’urgence ». Bref, les flics sont prêts…

L’Etat islamique (et non « les barbares de Daesh », comme dit Hollande pour éviter de dire « islam ») revendique les attentats de la nuit. On remarquera que ce n’est pas écrit en mauvais français : les types qui tiennent les kalachs ne sont pas incultes totalement : de purs produits de l’École actuelle…

daech paris attentats

*Photo: © AFP Kenzo Tribouillard.

Attentats de Paris: la piste belge

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attentats paris belgique enquete

(Avec AFP) – Gardes à vue, voiture avec des kalachnikovs retrouvée en Seine-Saint-Denis : l’enquête sur les attentats de samedi – les plus meurtriers de l’histoire en France – et la recherche d’éventuels complices progressent.
Au cœur des investigations, l’identification des membres des « trois équipes de terroristes » évoquées par le procureur de Paris, qui s’en sont pris au Stade de France, au Bataclan et à plusieurs bars et restaurants parisiens.

Plusieurs fusils d’assaut kalachnikov ont été découverts dans une voiture Seat noire utilisée par les assaillants et aperçue sur les lieux de trois fusillades, retrouvée à Montreuil, une commune limitrophe de Paris, selon une source judiciaire.

Un des assaillants responsables des attaques revendiquées par l’Etat islamique a été identifié quelques heures après ces attentats qui ont fait au moins 129 morts et 352 blessés.
Ce Français de 29 ans, Omar Ismaïl Mostefaï, a participé à la prise d’otages sanglante dans la salle de spectacle du Bataclan. Né à Courcouronnes (Essonne), il était fiché pour sa radicalisation islamiste, mais n’avait « jamais été impliqué » dans un dossier terroriste, selon le procureur de Paris, François Molins. Il fréquentait la mosquée de Lucé, près de Chartres (Eure-et-Loir), selon une source proche de l’enquête. Dimanche, le président de la mosquée Abdallah Benali, a assuré qu’il ne le « connaissait pas ».
Les enquêteurs tentent de confirmer qu’il a bien séjourné en Syrie en 2014, selon des sources policières.
Condamné à plusieurs reprises pour des délits de droit commun, il n’avait jamais fait de séjour en prison. Il a été identifié par ses empreintes, grâce à un doigt sectionné retrouvé au Bataclan, où se tenait un concert rock lors de l’irruption des jihadistes. Sept membres de son entourage familial ont été placés en garde à vue, dont son père, un de ses frères et la femme de ce dernier. Leurs domiciles, situés respectivement à Romilly-sur-Seine (Aube) et Bondoufle (Essonne), ont été perquisitionnés samedi soir. Ces gardes à vue visent à procéder à des vérifications, un usage courant dans ce type d’enquête.

Par ailleurs, plusieurs personnes ont été arrêtées hier lors d’une vaste opération de police dans la ville de Molenbeek, une banlieue de Bruxelles connue pour ses liens avec la mouvance salafiste et les émeutes qui s’y étaient déroulées il y a quelques années après l’arrestation d’une femme en burqa.
Ces arrestations – trois selon les médias belges– « peuvent être vues en connexion avec une voiture Polo grise louée en Belgique retrouvée devant le Bataclan » où au moins 89 personnes ont été tuées vendredi soir, a déclaré le ministre belge de la Justice Koen Geens à la télévision publique RTBF.
« Celui qui a loué la voiture était un Belge. On le connaissait de part son frère », a ajouté M. Geens, précisant que ce dernier était fiché.

Pour sa part, le procureur de Paris, François Molins, a précisé qu’un des véhicules utilisés était immatriculé en Belgique et loué par un Français, résidant en Belgique. Ce Français « a fait l’objet d’un contrôle routier ce matin en Belgique avec deux autres personnes à bord d’un autre véhicule », a ajouté le procureur. Il a aussi précisé que ces trois personnes ont été interpellées par la police belge et « n’étaient pas connues des services de renseignement français ».

À Paris, plusieurs témoignages ont fait état d’assaillants arrivés à bord d’un véhicule immatriculé en Belgique. L’une des hypothèses, parmi d’autres, est celle d’une équipe venue de l’étranger, renforcée éventuellement de résidents français, selon une source proche du dossier.

L’enjeu est notamment de savoir si les trois personnes interpellées samedi en Belgique faisaient partie du commando, dont 7 membres sont morts, ou si une autre équipe est dans la nature.

Les ministres de l’Intérieur de l’Union européenne tiendront un conseil d’urgence vendredi prochain à Bruxelles.

*Photo: © AFP BERTRAND GUAY.

Pour vaincre le terrorisme, apprenons d’Israël

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attentats de Paris Israël

La France s’est réveillée, samedi 14 novembre, sidérée, hébétée, perdant tous ses repères, au lendemain de l’attaque terroriste la plus meurtrière s’étant produite sur son sol de mémoire de vivants, toutes générations confondues. A la différence de tous les attentats sanglants perpétrés dans notre pays depuis un demi-siècle, celui commis et revendiqué par Daech à Paris ne relève pas d’un conflit identifié portant sur un contentieux délimité : les bombes de la fin des années 80, dans le métro ou les rues de Paris, visaient soit les démêlés de la France avec l’Iran des mollahs, soit le soutien de Paris au régime algérien contre le Front islamique du salut. Ils cessèrent lorsque la situation évolua : le contentieux nucléaire avec Téhéran fut apaisé, et la répression impitoyable des militaires d’Alger contre les islamistes locaux tarit le terrorisme à la source. Sur le coup, ces événements suscitèrent une vive émotion, mais personne n’en déduisit que la France était en guerre, ciblée comme ennemie à abattre dans une lutte à mort, où la politique et la diplomatie étaient exclues.

La mondialisation du djihad, inaugurée le 11 septembre 2001 par les attentats de New York et Washington, marqua le début d’une guerre des civilisations, décrétée par les  ennemis de l’Occident, que l’on s’attacha, chez nous, à nier pour se rassurer, en exorcisant la prophétie de Samuel Huntington à coup de pensée magique. On fit la guerre, certes, mais mal : on croyait que la supériorité militaire et technologique des puissances occidentales, écrasante dans une guerre clausewitzienne, allait clore le problème comme la victoire des Alliés sur l’Allemagne et le Japon avait mis fin au projet nazi et à l’impérialisme nippon.

La force du faible, en l’occurrence celle du projet islamiste radical dans toutes ses composantes – Daech, Frères musulmans, extrémistes chiites – se nourrit de l’intensité des convictions de ceux qui le portent, prêts massivement au sacrifice suprême, et de la conscience qu’ils sont engagés dans une guerre longue, où le temps joue en leur faveur. Les foules qu’ils influencent n’ont pas besoin, comme le prolétariat des marxistes, d’être éclairées sur une utopie destinée à établir  un monde nouveau : c’est leur monde ancien, la Charia, l’ordre voulu par Dieu, celui auquel adhèrent les masses musulmanes, qu’il faut mener à la victoire planétaire, et cela prendra le temps qu’il faut.

Face à ce défi, ceux qui sont visés ont du mal à trouver les réponses adéquates, car nos sociétés ne sont pas (encore) dans un état d’esprit de résistance collective et de longue haleine à une menace mortelle pour notre civilisation. L’illusion qui s’est épanouie lors des prétendus « printemps arabes » est emblématique de cet aveuglement : on croyait la démocratie et les droits de l’homme en marche dans le monde arabo-musulman, alors qu’ils  subissaient la plus cuisante déroute de l’histoire moderne. Au mieux, l’ordre était rétabli par des régimes dictatoriaux, comme en Egypte. Au pire, l’intervention brouillonne de la force occidentale créait le chaos propice à l’avancée du djihadisme terroriste, en Irak, en Libye, en Syrie aujourd’hui, en Afghanistan et ailleurs demain. La guerre, maintenant, atteint nos territoires, non pas de manière ponctuelle et incidente, mais de manière permanente, dans une forme de conflit dit de basse intensité, où  le nombre des victimes n’est en rien comparable avec celui des guerres du siècle dernier. Peu à peu la violence s’installe dans nos vies, trouve ses relais dans la population, s’impose d’autant plus insidieusement qu’elle ne ressemble pas à la guerre telle qu’elle est décrite dans les livres d’histoire.

Cette forme de guerre, c’est précisément celle que l’Etat d’Israël subit depuis sa proclamation en 1948, face à un ennemi plus faible, certes, mais dont la détermination  est totale pour mettre fin à l’existence d’un Etat impie sur un territoire jugé, par l’immense majorité des musulmans, comme terre d’Islam et de rien d’autre. On peut, au sein de ces derniers, diverger sur les moyens d’atteindre cet objectif, par des accords de paix provisoires ou par la lutte armée sans trêve, mais il reste l’horizon indépassable et incontestable, du Caire à Téhéran en passant par Alger, Rabat et même Tunis.

La prise de conscience de cet état de fait conduit, pour ceux qui sont les cibles de cette menace existentielle, à prendre les mesures nécessaires à leur survie. Face au terrorisme, la supériorité technologique ne suffit pas : il faut  instaurer un esprit de défense collectif, qui ne se contente pas de déléguer à des professionnels de la sécurité la charge de la protection des individus. Il faut que soit partagée la conviction qu’il n’y a rien à négocier avec un ennemi qui souhaite votre perte ou votre soumission, et que ni les frappes aériennes en Irak et en Syrie, ni les concessions aux exigences islamistes dans les pays européens ne suffisent  à conjurer la menace. Les reculs ou « accommodements raisonnables », modèle canadien ou de Jean-Louis Bianco, ne font que la renforcer en donnant le sentiment aux extrémistes que leurs adversaires accorderont demain ce qu’ils refusent aujourd’hui, pour être tranquilles.

Comment les Israéliens sont-ils parvenus à vaincre la deuxième Intifada, celle qui de 2000 à 2008 provoqua les actes terroristes les plus meurtriers ? En mobilisant une population consciente de la menace derrière ses dirigeants, en prenant des mesures décriées par les belles âmes du monde entier (la barrière de sécurité) et surtout en menant une action résolue dans le domaine du renseignement et de l’infiltration des milieux où se fomentent les attentats. Cette terreur ne s’est pas éteinte en un jour : il a fallu du temps, des moyens, des méthodes adaptées, dont la création d’un réseau efficace d’indicateurs, pour atteindre ce but. Les agressions récentes, celle de l’intifada dite « des couteaux », pour dramatiques qu’elles soient, témoignent pourtant de l’impuissance des djihadistes palestiniens à semer, comme hier, la mort massive sur le territoire d’Israël. La question du règlement politique du conflit israélo-palestinien, serinée par la prétendue communauté internationale, ne se résoudra que par l’acceptation de l’inacceptable par le monde arabo-musulman, celle de la légitimité de l’Etat nation des juifs en terre d’Israël, ce qui n’est pas pour demain.

Nous, Français, Occidentaux, démocrates, laïcs (et cela englobe tous ceux, même de foi musulmane, qui partagent ces idéaux) sommes en butte au même projet à long terme du djihad mondial. On pouvait, hier, en rire, et vaquer dans une relative quiétude à nos occupations et à nos marottes politiques et idéologiques. Est-il encore raisonnable aujourd’hui d’agir ainsi ? François Hollande a, enfin, reconnu que nous étions en guerre, et pas seulement en « Opex ». Il promet d’être impitoyable avec les tueurs, leurs commanditaires, leurs inspirateurs et leurs propagandistes. Ce n’est, pour l’instant, qu’une posture. Il dépendra de chacun de nous que les actes suivent les paroles : nous ne sommes coupables de rien, mais capables de tout, pour le meilleur. Devant les attentats terroristes, soyons comme les Britanniques après celui de Londres, «  Not afraid ! », et droits dans nos rangers ! Et non comme les dirigeants espagnols après l’attentat de la gare d’Atocha (191 morts en 2004), qui sont passés du déni de son caractère islamiste à la recherche de l’apaisement des terroristes.

*Photo : © AFP MIGUEL MEDINA.

Il était une fois le Théâtre Laboratoire

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cracovie theatre laboratoire

Installé à Paris depuis trente ans, le polonais Ludwik Flaszen arbore fidèlement l’allure d’un barde d’une autre époque et Tableau de bordd’une lointaine contrée. La barbe soigneusement taillée, les cheveux mi-longs, soyeux, d’un blanc sans la moindre nuance de gris et -touche finale- un élégant chapeau en feutre noir, qu’il porte suivant le conseil de Frank Sinatra, légèrement en arrière et légèrement de côté pour obtenir la fameuse « rakish angle », l’inclinaison canaille, comme si le couvre-chef faisait un clin d’œil. C’est de cette façon que se portent les messieurs d’un certain âge à Cracovie, quand ils ont passé leur jeunesse à folâtrer dans les caves de la ville. Car il n’y a pas qu’à Saint-Germain que le jazz rythmait les nuits des jeunes gens en quête d’évasion ontologique. À Cracovie -la traditionnelle capitale de l’avant-garde artistique- les snobismes esthétiques n’étaient pas moins outranciers, les querelles intellectuelles moins animées, les coteries moins exclusives mais, de surcroît, le climat politique de l’époque leur conférait une consistance inatteignable ailleurs dans le monde « libre ». Voilà ce que rappelle le livre Grotowski et Compagnie de Ludwik Flaszen, admirablement traduit par Erik Veaux et publié aux Editions L’Entretemps.

Que le titre ne trompe personne. Si l’ouvrage retrace l’évolution du Théâtre Laboratoire, un des groupes le plus novateur du XXème siècle, dont Ludwik Flaszen assurait la direction littéraire, il s’attarde avec un sens inné du détail sur les bizarreries du régime communiste, son dogmatisme de façade et sa réelle pénibilité. Flaszen nous invite dans une Pologne d’après le dégel pour vite nous laisser seuls face à notre stupéfaction. Avec ce même détachement avec lequel Svetlana Alexievitch nous a présenté un fils de cadre du Parti qui connaissait Chesterton par cœur, Flaszen livre ses impressions d’un premier séjour à Paris en 1957, financé nomen omen par la très orthodoxe Union des Ecrivains polonais: « Pour ce qui est des Français, au fond ils se nourrissent de nous. Les problématiques du pouvoir, de la liberté et de la nécessité, de l’individu et de la masse, des cataclysmes historiques, nous tourmentent plus qu’eux. Mais eux ont fait main basse dessus, et ils les expriment plus vivement et plus habilement. Nous ressentons de manière plus profonde, eux sont seulement plus spirituels. ». C’est dire à quel point le regard de l’Est sur l’Ouest pouvait être décomplexé. Bien que l’existentialisme ait eu son quart d’heure de gloire aussi au bord de la Vistule, ses détracteurs ne manquaient pas de verve. Flaszen et Grotowski en faisaient partie, adoptant une attitude polémique vis-à-vis du pessimisme absolu de la pensée existentialiste : « Le pessimisme occidental est un pessimisme de luxe, oh oui, de luxe. Le spectateur de là-bas, sortant d’une représentation de Ionesco ressent la différence entre le théâtre et la vie. Il a vécu une horreur mais il n’est pas abattu. Il a un peu réfléchi. Il s’est distrait avec ces peurs. Il peut dormir tranquillement, tout ne va pas si mal. Nous sortons du théâtre dans la grisaille d’un crépuscule polonais. Nos pas crissent sur des trottoirs sales, les cris d’ivrognes empêchent de se concentrer. La rue n’est pas propice à une différentiation du théâtre et de la vie. Le monde de Ionesco déborde de la salle de théâtre. Nous n’avons pas les moyens d’un tel désespoir en art. C’est au-dessus de nos moyens. ».

Surtout, pas de conclusions hâtives. Le répertoire du Théâtre Laboratoire n’avait rien de distrayant. Étroitement attaché aux recherches entamées par la Grande Réforme du théâtre et ses postulats de rupture avec le vedettariat, l’académisme et le caractère commercial de la scène, le Théâtre Laboratoire des origines était extraordinairement avant-gardiste dans ses travaux de mise en scène et d’un nouvel art de l’acteur, tout comme dans ses questionnements théoriques. Toutefois il se basait essentiellement sur des œuvres d’auteurs et de dramaturges classiques, polonais aussi bien qu’étrangers -Wyspianski, Slowacki, Calderon, Byron, Shakespeare- dont la fonction généralisatrice dans la culture européenne les rapprochait de mythes. « Notre activité peut être comprise comme une tentative de restitution de valeurs archaïques du théâtre. Nous ne sommes pas modernes, au contraire, nous sommes totalement traditionnels. Pour le dire avec un peu d’humour, nous ne sommes pas l’avant-garde, mais l’arrière-garde. Il se trouve que les choses les plus frappantes sont celles qui ont déjà été », note à ce propos Ludwik Flaszen, n’oubliant pas de pointer le désarroi vers lequel une telle approche précipitait le public occidental. Adulé par la critique avec Raymonde Temkine en tête, qui a offert à Grotowski une renommée internationale, le Théâtre Laboratoire n’a jamais cessé de paraître un brin suspect. À l’époque du « désenchantement du monde », de la foi inébranlable dans le progrès et du triomphe du rationalisme, de la laïcisation et du relativisme moral, comment fallait-il prendre ce Polonais qui venait à Paris avec ses spectacles-rituels, ses « mystères », ses acteurs portés par des élans extatiques ?

Ce qu’il y a de formidable, entre autres, dans le livre de Ludwik Flaszen, c’est cette agilité érudite dans le rappel de faits historique, dans la mise en parallèle de destinées séparées par le temps. Grotowski, en qui on a voulu voir un « nouveau Artaud », n’était-il pas davantage un « nouveau Mickiewicz », prophète de la nation polonaise, qui pourfendait depuis sa chaire au Collège de France la « comédie humaine » si bien décrite par son contemporain Balzac, pour lui opposer l’idée d’un « homme complet » ? Plus de cent ans plus tard, en même lieu, au Collège de France, Grotowski évoquait l’« homme total », affranchi des contraintes d’une civilisation par trop rationaliste, qui fragmentait l’existence. Le corps, devenu à la fin des années 60 le terrain favori d’exploration pour Grotowski alors à la poursuite de l’Absolu, était censé contenir la mémoire de toutes nos expériences, « inscrites sur la peau et sous la peau », depuis avant même notre naissance, depuis avant la naissance de notre génération. Alors que le carnaval incessant des « sixties » incitait à user et à abuser du corps, à le soumettre à un tas d’expérimentations physiques, physiologiques, sexuelles, psychédéliques, voire toxicologiques, Grotowski imposait une discipline quasi-monacale à ses acteurs. Il leur était interdit de se promener nus dans les loges devant leurs collègues, de se dévoyer, de boire, de fumer des joints, y compris lors de folles soirées new-yorkaises quand la troupe a séjourné aux Etats-Unis. Au même moment, l’anarchisant « Living Theatre » dirigé par Judith Malina mettait autant les acteurs-performeurs que les spectateurs à poil, visant à dégager ainsi un sentiment de communauté et de confiance. Il n’en a pas été question au Théâtre Laboratoire où le corps n’était « pas un objet, une chose, ni même un instrument » de l’art de l’acteur. Associant le corps et la psyché en une entité indivisible, Grotowski aurait pu faire sienne la formule de William Blake : « Le corps est la partie visible de l’âme ». Flaszen a raison d’insister sur le fait que les recherches para-théâtrales de Grotowski sur le corps, combinant des techniques de méditation et des exercices de yoga, ont commencé bien avant qu’elles ne se banalisent partout en  Occident et que les statuettes de bouddha ne remplacent les nains en plâtre dans le jardin des petit-bourgeois.

Grotowski et compagnie: Sources et variations

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*Photo: Kamil Antosiewicz Monika Powalisz.

Attentats de Paris: un terrorisme de proximité

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attentat paris bataclan daech nueil

Depuis le début de cette grise et triste matinée du samedi 14 novembre 2015, les commentaires nerveusement exprimés sur les diverses chaînes d’information me semblent entachés de deux erreurs graves. La première est de souligner le grand professionnalisme des tueurs. Pour la première fois, ce ne sont pas des amateurs dont la kalachnikov s’enraye, comme dans le Thalys ou qui se tirent une balle dans le pied avant d’appeler le Samu. Ce sont des as du terrorisme, qui ont dû barouder longtemps dans les camps d’entraînement, puis sur le sol même de Daech. Nous avons vraiment franchi une étape, nous sommes désormais dans une guerre menée par de vrais soldats, etc., etc.

Faux, archifaux. Les deux djihadistes du Stade de France ont complètement raté leur coup et fait exploser leur ceinture au mauvais moment et au mauvais endroit. Mauvais pour eux, bien sûr, et bon pour toutes les vies épargnées par leur fausse manœuvre. Les commandos en voiture qui ont mitraillé les terrasses de cafés dans les 10ème et 11ème arrondissements n’ont pas fait preuve d’une extrême sophistication technologique. Un copain tient le volant et roule doucement le long des rues, un autre utilise son téléphone portable pour se coordonner avec les autres voitures de tueurs, le troisième arrose avec sa kalach les paisibles consommateurs du petit Cambodge, et le tour est joué. Où est le succès de haute technologie djihadiste ? Même moi, pauvre senior fatigué, pourrait faire ça avec des copains un soir de très grosse cuite, contre les jolies terrasses de cafés de Brantôme ou de Périgueux. Dieu m’en garde.

Les assaillants du Bataclan ont eu beaucoup de culot et surtout beaucoup de chance. Si les commentateurs de télévision étaient un peu plus cultivés, ils n’auraient pas manqué de voir le dernier film de Woody Allen L’homme irrationnel et de revoir Match Point. Les deux films nous disent la même chose : le hasard joue un rôle excessif et scandaleux dans la destinée humaine. Les malheureux spectateurs du Bataclan ont tiré la mauvaise carte, celle où personne n’a pu arrêter ou dérouter l’équipe des tueurs, celle où aucun marine américain ne s’est présenté en retard au spectacle et a pu leur casser la gueule, celle où les armes ne se sont pas enrayées.

C’est tout mais c’est énorme. Cela veut dire que la vie quotidienne des Français va désormais se dérouler dans une atmosphère de roulette russe, et qu’ils vivront à la merci de n’importe quelle bande de copains éméchés au haschich et désireux de se faire une amusante virée en ville.

Seconde erreur grave de nos commentateurs à chaud sur les chaînes de télévision : à la suite du gouvernement, tous disent et redisent que les massacres de Paris sont commandités depuis le Moyen-Orient, qu’ils sont l’œuvre d’un commando international venu de Syrie, que nous sommes la proie d’une guerre de civilisation totale, etc., etc. Les  »jeunes », dans les quelques phrases qu’ils ont dites aux malheureux otages du Bataclan, parlaient un excellent français sans accent, comme on ne le parle pas du côté de Raqqa ou de Mossoul. La revendication écrite de Daech est rédigée en excellent français, ce qui rassurera l’ami Brighelli sur la qualité des cours de collège donnés en banlieue (pardon de l’embringuer dans une blague particulièrement abjecte et déplacée).

Tiens,  »banlieue » ! Je n’ai pas entendu ce mot une seule fois durant toute ma matinée télévisuelle. Le politiquement correct est responsable de beaucoup d’erreurs et d’aveuglements, mais pour une fois, je ne l’accuserai pas. C’est la réalité qui est trop terrifiante, c’est son effroyable soleil qui ne peut se regarder en face. Les commentateurs ont dit n’importe quoi, ils ont parlé de la planète entière, du soutien que nous apporte Barack Obama, des grands enjeux stratégiques en Afrique et au Moyen-Orient pour ne pas voir l’insoutenable simplicité de ce qui vient de se passer : la banlieue est montée à Paris pour se faire un carton. La France a inventé le terrorisme de proximité. Génial.

Je ne dirai pas  »pas d’amalgame », l’expression est tellement galvaudée que personne ne l’a prononcée ce matin. Mais j’ai une pensée émue pour tous les braves gens de banlieue, musulmans simplement culturels ou croyants sincères, qui vont vivre désormais dans un labyrinthe de questions douloureuses.  »Est-ce que mon fils va se laisser tenter un de ces jours ? Il m’a dit qu’il aimait les voyages, mais en Corse, comme l’été dernier avec ses copains, ou alors plus loin ?  » Il y aura des pleurs, des grincements de dents, des cauchemars de mère, des sanglots dans le noir. Et jusqu’où ira la réaction des Français non-musulmans ? Des patrons qui embaucheront moins que jamais en voyant le prénom sur le CV ? Des vieux amis chrétiens qu’on invitait au ramadan et qui cesseront de téléphoner ? De tous les visages qui vous croiseront dans le métro et se détourneront aussitôt ?

Cette fois, les grigris et incantations du gouvernement ne fonctionneront pas. Faire l’union nationale ? L’union entre les irresponsables qui ont laissé un autre peuple se constituer dans l’hexagone et les lanceurs d’alerte qu’on traîne dans la boue depuis des années ? L’union sacrée entre Finkielkraut et  Joffrin qui l’insulte presque jour dans son journal ? Il faudra des réponses politiques autrement fortes, peut-être un Etat autoritaire qui rognera forcément sur les libertés.

Par contre, on ne peut qu’approuver un commentaire qui est sorti ce matin de presque toutes les bouches. Les adorateurs de la mort, les Viva la muerte de ce sinistre vendredi 13 ont voulu s’en prendre à la douceur de vivre à la française, à cette présence commune des femmes et des hommes conversant gaiement à la terrasse des cafés ou dans un stade, applaudissant ensemble un effet de batterie particulièrement réussi au Bataclan. J’aimerais bien que le fameux  »malheur aux peuples qui ne savent pas que l’histoire est tragique » se révèle faux, pour une fois.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00730539_000015.

Philippe de Villiers : «Le mur du mensonge va tomber»

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philippe villiers zemmour immigration europe

philippe villiers zemmour immigration europe

Propos recueillis par Pascal Bories et Elisabeth Lévy

Cet entretien a été réalisé avant les attentats du 13 novembre (NDLR).

Causeur. En lisant Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, on a parfois l’impression qu’il s’agit de votre version du Suicide français, le best-seller d’Eric Zemmour. C’est un livre désespéré ?

Philippe de Villiers. Oh non, surtout pas ! J’ai entrepris de raconter, à travers le prisme très personnel de mes souvenirs, de mes combats, de mes rencontres, comment ont été abattus les murs porteurs et les poutres maîtresses de la maison France. Mais ce n’est pas du tout un acte désespéré. Au contraire ! J’ai voulu écrire un samizdat pour la génération montante des « dissidents » qui oseront franchir les lignes rouges de ce que j’appelle le périmètre sanitaire, quitte à aller en prison, et qui auront à cœur de remonter les murs porteurs.

Pardon, mais des dissidents, il y en a depuis vingt-cinq ans. Et aussi lourde soit la censure contemporaine, on ne va pas en prison pour délit d’opinion dans notre pays…

C’est à voir. Essayez donc de citer la Bible sur l’homosexualité et vous verrez ce qui vous arrivera. Essayez donc de dessiner Mahomet, etc. Mais, au-delà de la prison physique, il y a la prison métaphorique. La censure prépare l’autocensure. La seconde rend le plus souvent la première inutile : on veille à ne pas prononcer les mots proscrits. On prend soin de ne pas glisser dans le carré psychiatrique, de ne pas tomber dans la cage aux « phobes »[1. L’expression est de Philippe Muray (NDLR).]: islamophobe, xénophobe, europhobe, homophobe… On cadenasse ses pensées, on se gendarme l’âme.  Je reçois de nombreuses lettres d’élus qui me disent : « Bravo, nous, nous voudrions bien parler comme ça, mais on ne peut pas. » Autour de nous rôdent les VoPos (les officiers de la Volkspolizei, la « police du peuple » de l’Allemagne de l’Est, ndlr), les gardiens de la judiciarisation des pensées et des arrière-pensées. Des patrouilles mobiles pratiquent des contrôles sémantiques inopinés, des radars planqués flashent les déambulations douteuses des cocardiers, franchouillards et binious. Aujourd’hui, par exemple, la critique de l’islam devient périlleuse et on ne peut plus prononcer le mot « France », à moins de porter une crécelle pour prévenir : « Je suis lépreux, j’aime la France, je suis lépreux. »

Vous charriez… Regardez Zemmour, Causeur, Finkielkraut… Nous n’avons peut-être pas encore gagné la bataille des idées, mais nous avons sacrément progressé !

Oui : on entend mieux les crécelles. Mais les lépreux restent des lépreux. La lèpre identitaire, vous dis-je ! Et ne peuvent s’exprimer sur le forum que les gens très cultivés. Ce sont les seuls capables de slalomer entre les pièges. Car ils sont experts du champ de mines et capables de flairer l’approche des lignes sanitaires. En réalité, la liberté de parole est de plus en plus restreinte. Mon livre Les mosquées de Roissy (Albin Michel, 2006, ndlr) ne pourrait pas paraître aujourd’hui, dixit mon éditeur. Et pour celui-ci, l’avocat d’Albin Michel nous a prévenus : « Il y a un procès par page ! » L’éditeur a été courageux, il a publié, mais quelle ambiance tout de même ! Zemmour se rend au palais de justice au moins une fois par mois.[access capability= »lire_inedits »]

D’accord, la parole est sous surveillance et l’envie du pénal démange pas mal de monde, mais cela ne veut pas dire, heureusement, que les juges condamnent…

Cela veut dire que dans le droit pénal français, avec l’amoncellement des sanctions depuis la loi Pleven, personne n’est à l’abri d’un mot qui vous conduit au tribunal. Donc les gens prudents décident d’eux-mêmes d’être raisonnables. On ne parle plus librement qu’en lieu sûr, sous l’oreiller ou dans un champ de trèfle. Sinon, mieux vaut rester dans le « cercle de la raison » dessiné par le cosmo-prophète Alain Minc. Si on a une classe politique à ce point aseptisée, dévitalisée, sous vide, insipide, c’est parce que les élus font très attention à ne pas prononcer les mots qui fâchent. Les circonlocutions qui vous mettent à l’abri des poursuites ne sont pas à la portée du député de base, alors il se terre et se tait. Toute gauloiserie est un dérapage. Et maintenant, le monde politique a chaussé des pantoufles antidérapantes.

Peut-être. Nous n’en avons pas moins de bonnes raisons de nous méfier de certains mots. Les délires de l’antiracisme ne vont pas nous conduire à défendre le racisme. Toute société se définit par les limites qu’elle impose à la liberté d’expression.

Ça, c’est une évidence. Mais il s’agit d’une compétence hautement régalienne qui ne souffre pas les démembrements. Or la délégation de puissance publique donnée à des associations promues auxiliaires de justice, qui guettent vos propos pour y trouver un mot de travers, est un démembrement relevant d’un État totalitaire, celui-là même qui accorde à ses séides le droit de faire les cent pas. Dans un Etat de droit, si quelqu’un tient un propos contraire à l’éthique la plus élémentaire, c’est la mission du parquet de déclencher l’action publique, pas celle de ces associations transformées en police parallèle munie d’un brassard invisible. Dans la plupart des pays européens, c’est ainsi que les choses se passent.

Rassurez-nous, vous êtes en train de nous parler très librement, non ? Cela dit, si, comme vous le croyez, il est toujours plus difficile d’exprimer ses idées, qu’est-ce qui vous donne tant d’espoir ?

Le mur de Maastricht va tomber. Le mur du mensonge. Tout va se libérer. On va pouvoir refranciser nos rêves. Nous arrivons aujourd’hui à un moment où tout se dénoue parce que l’échec des idées folles et des utopies est patent. Premièrement, l’idée d’un monde sans frontières ne marche plus. Aujourd’hui, c’est madame Merkel qui suspend la convention de Schengen. Deuxièmement, une Europe sans identités, ça ne marche pas non plus. Et c’est la Hongrie qui donne le signal, en affirmant qu’elle ne veut pas perdre la sienne et qu’elle ne veut pas non plus fermer la porte à Dieu pour faire entrer Allah. Enfin, et c’est le plus frappant, l’idée d’une société multiculturelle a elle aussi vécu. L’islamisation a été voulue par les élites qui trouvaient très excitante l’idée du multiculturalisme. Quand j’étais à Sciences Po, on nous vantait l’exemple du Liban : « Le paradis terrestre »… Mais les attentats sont arrivés et l’idée que nous pourrions devenir des dhimmis est en train de s’installer. Depuis, tout le monde voit bien qu’on va dans le mur. Le premier égorgement a eu lieu à Grenoble cet été. Les jeunes sont en train de comprendre que le système ne se sauvera pas tout seul, sans une insurrection métapolitique qui permettra de revenir aux valeurs fondatrices et aux questions essentielles : à quoi sert la souveraineté ? À quoi sert une nation ? Qu’est-ce donc un pays sans contours ni conteurs ? Beaucoup de jeunes accomplissent aujourd’hui cette véritable révolution copernicienne. Bientôt, ils redécouvriront que, loin d’être un obstacle à la fraternité cosmique, la nation est le chemin du monde. Que seules les racines conduisent à l’universel. Tous ces jeunes porteurs de lucioles cherchent leur lumière et la trouvent auprès de cette noria inattendue, dont Causeur est l’un des précieux générateurs : les Onfray, Zemmour, Finkielkraut sont en périphérie du système politique mais ils sont au centre du débat, et ils attirent une nouvelle jeunesse qui finira par débouler sur le forum.

Mais n’en déplaise à Orban, dans l’identité de l’Europe, il y a peut-être une place pour l’accueil… Croyez-vous que vos idées, qui progressent dans la société, gagneront par le jeu politique traditionnel ? Faut-il attendre qu’elles remportent 51 % des suffrages ?

Non. Les choses pourront changer le jour où on obtiendra une espèce de minorité de blocage, quand nos adversaires ne pourront plus raisonner comme s’ils étaient en terrain conquis. Nous allons vivre la fable Le renard et les poulets d’Inde. Le renard tourne autour du chêne creux où se blottissent les poulets d’Inde. A force de ne plus penser que par le renard qui passe et repasse, on croit qu’il y a mille renards ; alors les pauvres poulets tombent sous hypnose et, bien sûr, le renard les mange. Les poulets d’Inde sont les mondiocrates de la « mondialisation heureuse ». Et le renard, qui est souverainiste et rusé, c’est nous. Il y a dix ans, c’était l’inverse.

Mais essayons de tracer la généalogie de notre situation. A-t-on manqué une occasion de changer le cours des choses au moment du référendum sur le traité de Maastricht ?

Oui, je le pense. Il s’est passé quelque chose d’historique à Maastricht : on a changé de régime. On est passé d’un régime démocratique à un régime oligarchique. Depuis 1992, le pouvoir n’a plus le pouvoir. Les politiciens continuent à faire croire aux apparences de la politique. Mais il n’y a plus de politique. Il n’y a plus qu’un jeu de frimousses. C’est à celui qui pleurera le mieux. On promet, mais celui qui tient la promesse est derrière le rideau. C’est comme si je faisais croire aux Puyfolais que les décisions se prennent toujours au Puy du Fou alors que tout serait dirigé depuis Disneyland. Cette grande ablation de souveraineté a été voulue et organisée par les responsables politiques. Après la mort de Pompidou, la France, considérant qu’elle avait fait son temps, a transféré le pouvoir politique à d’autres : Washington, Genève, Francfort, Bruxelles. Ce faisant, le pouvoir a perdu à la fois la potestas et l’auctoritas. Aujourd’hui, la potestas est partie à Bruxelles et l’auctoritas chez Ruquier – mécano géant d’un côté, people de l’autre. Le coq gaulois est sous la protection de l’aigle américain. Et on s’étonne qu’il ne chante plus. Pour les ludions électroniques et homo zappiens qui clignotent en prime time, la charge morale du pouvoir et de l’héritage français était trop lourde. La génération des « ingénieurs sociaux » et la couveuse à poulets de batterie hors sol qu’est l’Ena ont produit ce qu’elles devaient produire : des mécaniciens et non plus des visionnaires.

Vous oubliez que le traité de Maastricht a été approuvé par référendum, donc que le peuple a lui aussi voulu cette « ablation de souveraineté ». Dans le fond, à ce moment-là, commence pour vous une deuxième vie politique. 

Oui. C’est là que tout a basculé. La campagne référendaire de Maastricht m’a profondément marqué parce que nous sentions – les « conscrits » de Maastricht, Séguin, Pasqua et moi – qu’il se passait quelque chose de très grave, et que ce serait pour la classe politique une ligne de fracture durable. D’un côté le souverainisme, de l’autre le mondialisme. Il y avait ceux qui pensaient, comme Jean Monnet et Giscard – le fils spirituel de Cohn-Bendit –, que la France ne pouvait plus résoudre ses problèmes toute seule. Ils voulaient créer un marché planétaire de masse et remplacer le citoyen par un consommateur compulsif, post-névrotique. Et il y avait ceux qui pensaient que la France a toujours eu, dans son tréfonds, les ressources morales pour imposer au monde une vision qui soit la sienne, réticente à la marchandisation de nos rêves et de nos devoirs d’humanité.

Parlons-en, des conscrits ! Vous vous êtes vite retrouvé assez seul sur le champ de bataille. Vous racontez le « lâche soulagement » du soir du référendum perdu à un cheveu. Vous avez compris que Pasqua et Séguin n’étaient pas prêts à renverser la table…

Au soir du référendum, j’ai compris que la force d’aimantation du système partitocratique était inouïe. Marie-France Garaud a très bien résumé ce jeu de forces : « C’est un manège qui tourne et éjecte. Si vous vous écartez du centre, les forces centripètes vous abandonnent et les forces centrifuges vous précipitent dans les géhennes. » Séguin et Pasqua sont vite retournés au bercail. Comme Chevènement à gauche. Leurs partis leur ont ouvert les bras. Incartade pardonnée. Comme on dit au Québec : « On revient dans la danse, le bal reprend et chacun retrouve sa chacunière. »

Vous pouvez désapprouver Jean Monnet et les pères de l’Europe, cela ne signifiait pas qu’ils étaient des salauds cyniques. Ils étaient réellement habités par l’obsession de ne pas revoir la guerre en Europe. On peut être d’accord avec ça, non ? 

Ce sont les Américains qui menaient la danse et ils savaient très bien ce qu’ils voulaient faire : une Europe sans limites géographiques, un espace sans frontières, sans gouvernement et sans démocratie, l’euroland dans le worldland. Il fallait que les firmes a-nationales trouvent de nouveaux marchés, de nouvelles clientèles, de nouveaux appétits. Il fallait l’alliance du libéral et du libertaire, du no limit et du no frontier. C’est le cahier des charges qu’ils ont donné à Jean Monnet, salarié de la banque Lazard. Je ne crois pas que Giscard, du haut de sa brillante intelligence et du fait de sa proximité avec Jean Monnet, ait ignoré ce projet d’anéantissement du politique. Pour tous ces Jefferson en Playmobil, l’idée était simple : on ne pourrait obtenir la paix que par la prospérité mondiale, qui ferait tomber toutes les dictatures, ravalerait les pulsions humaines et les mythologies dangereuses. Ces gens-là ne croyaient plus à l’autonomie du politique. Ils croyaient que l’administration des choses allait remplacer le gouvernement des hommes2. Plus de politique, plus de débat. Grâce à la fusion de l’économique et du politique, Google, Apple et Microsoft sont plus puissantes que n’importe quel Etat souverain.

En tout cas, l’aspiration de l’Europe à devenir une grande salle de gym, à sortir de l’Histoire si vous préférez, n’est pas un choix venu d’en haut. Une partie des peuples d’Europe la partage, pas seulement une oligarchie… Tout le monde veut acheter un iPhone au prix du travail chinois !

On peut acheter un iPhone et faire de la gym tout en souhaitant conserver ses attachements vitaux. Un des travers de nos politiques, depuis la mort de Pompidou, ce n’est pas seulement leur ignorance, c’est leur mépris de l’Histoire. Par exemple Giscard me disait : « L’Histoire, je me méfie de ce qu’elle charrie de passions, à travers les épopées mythiques qui ont fait couler tant de sang. Je veux sortir la France de l’Histoire pour la sortir du tragique. »

Eh bien, répétons-le, beaucoup de gens pensent comme Giscard. Le monde politique que vous avez quitté est-il bien pire que celui dans lequel vous étiez entré ?

Les nouveaux politiciens font du consumérisme politique. Ils veulent être en tête de gondole. Ce sont des produits : on les sonde et on les consomme. Ils ont une date de péremption : bientôt un seul mandat. Je me souviens d’un training télévisuel où se trouvaient Michel Noir, Alain Juppé et François Léotard. L’entraîneur s’égosillait : « Que vous le vouliez ou non, vous êtes des produits. Il faut être achetable. La politique n’échappe pas au marché du désir. Vous êtes comme les yaourts des grandes surfaces, le fond près du couvercle, il faut être crémeux à cœur ». Les temps ont bien changé. Je me souviens d’un monde infiniment plus libre et plus riche d’expression, de fantaisie, que celui dans lequel nous sommes. D’abord, la politique, c’était une vocation au bien commun et un milieu recherchés par les élites. Quand je suis entré à l’Assemblée, la moitié des élus de gauche et de droite étaient membres de l’Académie française. François Mitterrand me parlait des monophysites du Liban, Peyrefitte de la Chine, Mazeaud de l’Everest et Jean-François Deniau de littérature afghane. Aujourd’hui, les nouveaux élus sont les anciens attachés parlementaires. Or la marche du monde est compliquée. Lorsque vous êtes inculte, vous n’avez pas accès à la hiérarchie distinctive des choses.[/access]

La suite demain…

Philippe de Villiers, Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, Albin Michel, 2015.

*Photo: Hannah.

Le Moment est venu de dire ce que j'ai vu

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Discours de Hollande: le poids des mots

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hollande valls guerre daech

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Chacun aura écouté et observé les mots choisis par le Président de la République dans ses deux déclarations des 13 et 14 novembre 2015, et repris, pour l’essentiel, par Manuel Valls lors de son interview télévisée au journal de 20h00 de TF1 samedi soir. C’est la guerre ! Contrairement aux réactions et déclarations qui ont fait suite aux attentats de janvier, on est frappé de constater le changement de ton, voire de paradigme, de nos dirigeants. Le « pas d’amalgame », tant martelé en janvier, a cette fois-ci disparu des éléments de langage. L’heure est uniquement au constat de la guerre et à la défense nationale. Certes, le Président et son Premier Ministre y ont à de nombreuses reprises fait référence sans attendre ces derniers évènements aussi terribles que tragiques. Mais, c’est un fait que, relayé abondamment depuis des mois par l’ensemble du politiquement correct médiatique, au point parfois de soulever des hauts le cœur, ce « pas d’amalgame », érigé en dogme, a permis de masquer une nouvelle fois les problèmes et d’entrevoir, hélas, la formulation d’une réponse négative à la question posée par Alain Finkielkraut dès janvier dernier : celle de savoir si le parti du sursaut allait l’emporter sur le parti de l’Autre. Depuis les attentats de janvier, et en dépit du recours massif – autre élément de langage – à la « République » et à ses « valeurs », aucune mesure forte n’a été prise, aucune action décisive n’a été engagée dans le sens du rétablissement des valeurs républicaines, si abondamment citées dans les discours, au sein de ce qu’il est convenu d’appeler les territoires perdus de la République. Tout s’est passé comme si l’art oratoire se suffisait à lui-même. Pendant qu’on continuait à discourir avec (parfois) le talent et le ton des parlementaires de la IIIème République, les valeurs que cette dernière avait forgées continuaient, jour après jour, à se perdre dans ces territoires.

C’est une toute autre rhétorique qui est aujourd’hui employée. Exit le « pas d’amalgame ». Pas un mot sur nos concitoyens musulmans dont la religion ne devrait pas être confondue avec cette pathologie de l’islam que caractérise l’islamisme. L’avenir dira si l’on en a définitivement terminé avec ces débats sur le vrai visage de l’islam et sur la question de savoir s’il constitue ontologiquement une religion meurtrière. Le silence de nos politiques sur ce point, s’il se confirme, ne doit pas être regretté, car la cause est évidemment entendue : rares sont les personnes, à part quelques idiots ou quelques illuminés, qui confondent et qui mettent, a priori, dans un même sac les Français musulmans pratiquants avec les barbares terroristes ou ceux qui les soutiennent. Cette stérile discussion n’aura eu qu’un seul effet : laisser une nouvelle fois sur le bord de la route les vrais sujets.

Mais dont acte. C’est donc désormais d’une « guerre », dont il s’agit, et uniquement de cela.

Manuel Valls a certes rappelé que cette guerre était déjà engagée, et l’on peut penser – politique oblige – que la mémoire nous sera sur ce point fréquemment rafraîchie. Mais, jusqu’aux derniers attentats, on est bien obligé de constater qu’aucun français n’avait le sentiment de vivre dans un pays réellement engagé dans une guerre. Et pour cause. Que s’est-il passé après le 11 janvier ? Un sentiment profond d’insécurité qui s’est d’ailleurs étiolé au fil des mois, une présence visible de militaires pour soulager les forces de police, des mesures importantes, prises dans le cadre de la sécurité intérieure et quelques actions militaires extérieures. Le pays a donc bien vu que les attentats ont appelé des réponses, mais tout cela ne fait pas pour autant une guerre. La guerre ne suppose pas toujours, pour reprendre les mots de Churchill, du sang, de la sueur et des larmes de tout un peuple, mais elle implique que la nation ait au moins pleine conscience de la vivre. Et il n’est pas interdit de penser que, même à son niveau le plus élevé, le plan « Vigipirate » (dont le nom prêterait à sourire s’il ne s’agissait pas de questions sérieuses), et le compte-rendu de frappes militaires épisodiques, ne peuvent à eux-seuls procurer à une nation entière le sentiment  d’être engagé dans un conflit armé. Cela ne pourra être le cas qu’en présence d’une mobilisation de moyens extraordinaires pour le gagner, ce que l’on appelle tout simplement l’effort de guerre au service d’objectifs clairement définis. Or, précisément, l’effort comme les objectifs de guerre ont à ce jour cruellement fait défaut. Peut-on dans ces conditions sérieusement parler de guerre ? Au reste, plutôt que de répéter sans cesse que nous sommes en guerre depuis des mois, le pouvoir ne devrait-il pas plutôt faire montre de modestie ? En effet, si guerre il y a nos chefs de guerre, militaires et politiques, devraient être jugés avec la plus extrême sévérité : car en dépit de nos actions et des quelques attentats déjoués, l’ennemi ne cesse de gagner en puissance et en capacité de nuisance, tandis que, ici, les familles endeuillées comptent toujours plus de morts et que nombre de juifs de France fuient leur pays pour rejoindre un Etat (véritablement) en guerre dans lequel ils se sentent plus en sécurité. L’orgueil comme le réalisme poussent ainsi à considérer que la véritable guerre est pour demain et qu’à ce jour rien de bien sérieux en relation avec une guerre réelle n’a été entrepris.

Allons-donc nous poursuivre cette forme moderne de drôle de guerre, ou les termes employés par François Hollande annoncent-ils désormais une véritable guerre ? Les Français ont découvert, après le bain de sang, pas mal de verbiage juridique peu enthousiasmant et qui, en effet, singularise la situation que l’on vit : l’état d’urgence généralisé, du jamais vu depuis plus de 50 ans, l’extraordinaire convocation du parlement en congrès et la fermeture des frontières. Demain il sera peut-être question des prérogatives constitutionnelles du Président et de son premier ministre concernant l’engagement de nos forces armées dans une guerre.  L’emploi de l’article 16 de la constitution, pourquoi pas. Car il n’est désormais pas impossible qu’une véritable guerre s’annonce. Une guerre avec son cortège de tragédies et d’angoisses, avec ses mesures exceptionnelles sur le plan juridique et matériel qui existent dans tout État engagé dans un conflit. Elle fera alors prendre conscience à quel point elle n’était pas engagée auparavant. Une guerre, en somme, qui serait alors vécue et ressentie par une nation entièrement mobilisée et assujettie à ses contraintes. Il est à nos yeux permis de penser que l’évolution du vocabulaire élyséen marque une rupture : celle du passage de la « guéguerre », si l’on peut se permettre cette expression, à la véritable guerre. Si l’on porte en effet une attention particulière aux déclarations du Président de la République, elles peuvent interpeller les spécialistes du droit international. François Hollande a évoqué la France « agressée » par un « acte de guerre commis par une armée terroriste, Daesh». Un acte, déclare-t-il « préparé, organisé, planifié de l’extérieur avec des complicités intérieures… ». Cette guerre, ainsi déclenchée par l’ennemi, justifiera une action « par tous les moyens dans le cadre du droit…sur tous les terrains intérieurs comme extérieurs ». Ces mots – choisis – sont ils anodins ? Reçus avec émotion par des téléspectateurs encore groggys, ils sont précisément ceux employés par la résolution 2625 (XXV) du 24 octobre 1970 de l’Assemblée générale des Nations-unies, dont l’objet essentiel, rappelons-le, est de prohiber l’emploi de la force par les Etats membres des Nations-unies. La guerre, indique cette résolution, est par principe illégale et les Etats qui l’engagent sont des hors la Loi. Mais comme tout principe, celui de l’illégalité de la guerre connaît des exceptions, dont la légitime défense constitue la plus remarquable illustration. Pour que la légitime défense soit, selon la Loi internationale, reconnue, elle suppose l’existence d’une agression armée, la jurisprudence internationale, explique un spécialiste de droit international, n’excluant pas la possibilité de reconnaître l’état de légitime défense même lorsque l’agression provient d’une armée irrégulière n’agissant pas pour le compte d’un État. Pourvu que l’agression armée soit caractérisée. En évoquant, précisément, l’existence d’une agression extérieure, provenant non d’un groupe terroriste, terme jusqu’alors employé pour désigner Daesh, mais désormais, d’une armée organisée, le Président Hollande a, comme disent les juristes, procédé à une qualification juridique des faits selon la Loi internationale, susceptible de caractériser la légitime défense. Et donc l’engagement d’une guerre.

Il n’est pas impossible de penser que les termes choisis par le Président de la République, et repris par le Premier ministre, n’ont aucune portée juridique et que seule notre déformation professionnelle soit à l’origine de ces observations alors dépourvues d’intérêt. Les mots employés peuvent après tout n’avoir pas d’autre portée que la force du message formulée, à destination du peuple et de l’ennemi. Mais il est également permis de soutenir que l’évolution évidente du vocabulaire présidentiel, inspiré du droit international et du « droit des conflits armés », n’est pas uniquement le fruit du hasard et de la communication présidentielle. Les termes employés pourraient annoncer l’engagement prochain d’actions militaires substantielles et donc, en définitive, une véritable guerre dans laquelle toute la nation, mobilisée, sera alors pleinement engagée. L’avenir dira si tel est le cas, mais force est déjà de constater que l’argumentation juridique de la France, pour justifier cette intervention guerrière, se trouve pleinement dans la déclaration aux français du 14 novembre 2015.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21822069_000041 .

Djihadistes contre Homo festivus

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daech homo festivus bataclan

daech  homo festivus bataclan

« Même pas peur ! » Dimanche soir, alors qu’une fausse alerte a vidé la place de la République en quelques minutes, le slogan, inscrit sur une pancarte abandonnée, résonne comme une bravade d’enfants. Le hashtag fait fureur, les journalistes et commentateurs propagent la bonne parole avec conviction : « La France n’a pas peur ! ». En réalité, la France a passablement peur. Si elle sort de chez elle, c’est pour avoir moins peur ensemble, les uns contre les autres.

Le message est passé : désormais, nul n’est à l’abri. Ça peut vous tomber dessus, même si vous n’avez rien fait pour énerver les djihadistes comme dessiner Mahomet ou être juif. Alors, il y a peut-être quelques raisons d’avoir peur. Et la seule façon de résister à cette peur, c’est de comprendre ce qui nous arrive. Les moulinets rhétoriques, proclamations incantatoires, appels aux valeurs et autres trémolos unitaires, aussi rassurants soient-ils, ne suffiront pas à répondre à deux questions essentielles – qui sont nos ennemis ? Pourquoi nous agressent-ils ?

Dès sa première intervention, le président de la République a été clair : nous connaissons les coupables et ils seront châtiés. Il s’est cependant gardé de les désigner explicitement, mais chacun a compris qu’il s’agissait de Daech ou de l’Etat islamique comme on voudra. Ainsi s’installe vaguement l’idée que la France a été attaquée par une puissance extérieure que l’on pourrait donc combattre et vaincre sur un front extérieur. L’ennui, c’est que cet ennemi lointain recrute ses soldats chez nous. Quel que soit l’apport logistique, financier et technique de la maison-mère, nous avons également affaire à un djihadisme de fabrication locale. On l’a découvert avec Merah, la terreur islamiste peut sortir de l’école de la République. On ne sait pas combien de Français sont prêts aujourd’hui, à prendre les armes contre leur pays. Ni combien d’autres les approuvent secrètement. Mais il est temps de dire que ces Français-là ne sont pas des victimes. Ce sont nos ennemis. Et des traitres en prime. Il faut les traiter comme tels. « On ne se laissera pas marcher sur les pieds », disait un jeune homme aperçu sur un écran. Il n’est dit nulle part que la loi doit être douce.

Pourquoi nous en veulent-ils ? Si la question nous taraude, c’est que la haine des assassins fonctionne comme un miroir identitaire. Nous devenons ce qu’ils haïssent. Edwy Plenel pense qu’ils ont voulu tuer la société multiculturelle et métissée (du quartier Oberkampf ?), Laurent Joffrin qu’ils en veulent à notre amour de la liberté, d’autres sont convaincus que c’est notre belle démocratie qu’ils veulent abattre.  Un philosophe assure qu’ils détestent la « République festive et sociale ». Je crois, pour ma part, qu’ils s’en prennent effectivement à ce que nous avons de plus cher : la fête et la consommation. Le chien d’infidèle type, c’est Homo festivus. Muray les avait déjà calculés : ce que veulent détruire les djihadistes, c’est un ventre mou, un Occident fatigué d’être lui-même qui cherche sa rédemption dans la consommation. Eh bien, c’est cet Occident qu’il faut défendre et avec lui le droit de mener une existence banale, agréable et vaine. Face aux djihadistes, Homo Festivus, c’est moi ! « Nous vaincrons. Parce que nous sommes les plus morts. », écrit Muray. Qu’il me pardonne mais aujourd’hui, le deuil est trop frais pour se résigner à cette sinistre conclusion. Je préfère penser que nous vaincrons parce que nous sommes les plus frivoles, les plus paresseux, les plus faibles. Ce n’est peut-être pas glorieux, mais c’est bien agréable. Ce n’est pas rien.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00730620_000018.

Réfugiés-terroristes: du «fantasme» à la réalité

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réfugiés-terroristes

réfugiés-terroristes

(Avec AFP) – Athènes et Belgrade ont confirmé que le passeport syrien retrouvé près d’un kamikaze du Stade de France était celui d’un migrant arrivé le 3 octobre par l’île grecque de Leros.

Le journal populaire serbe Blic, où le pouvoir distille des infos, confirme qu’Ahmed Almuhammed avait ensuite été enregistré comme réfugié en Serbie le 7 octobre. Puis en Croatie, en Autriche, en Allemagne…

« Tous les réfugiés ne sont pas des terroristes de l’EI. Mais croire qu’il n’y a aucun combattant parmi les réfugiés est naïf », a relevé dimanche dans la presse allemande Markus Söder, un ténor du parti bavarois CSU. « Paris a tout changé » et « le temps n’est plus à une immigration incontrôlée », a-t-il martelé.

Plus de 800.000 migrants sont arrivés en Europe par la mer depuis le début de l’année, en majorité depuis le Moyen-Orient, et l’Allemagne table sur l’accueil de près d’un million de réfugiés à elle seule cette année.

S’il est évident que cette vague migratoire n’est pas la cause mais bien davantage la conséquence du terrorisme islamiste, comment affirmer qu’aucun djihadiste ne se glisse dans la foule des réfugiés que nous accueillons ?

C’est pourtant ce qu’assuraient de grands médias ces dernières semaines, avec un zèle étonnant. Ainsi, le site de la radio publique France Inter titrait il y a exactement deux mois un article « Réfugiés : le fantasme de l’infiltration terroriste ».

réfugiés terroristes France Inter

Ce week-end, au lendemain des attentats qui ont ensanglanté la capitale, et dont on sait désormais qu’un passeport de réfugié syrien a été retrouvé près de l’un des auteurs, surprise : le titre de l’article de France Inter a été modifié pour devenir : « Des terroristes parmi les migrants ? »

réfugiés terroristes France Inter

Ce qui était un « fantasme » aux yeux de nos fonctionnaires de l’info est donc subitement devenu une question légitime, à laquelle on suggère que la réponse pourrait bien être positive. Il eut été plus honnête et plus élégant de reconnaître son erreur sur le sujet. Mais ce n’est pas le genre de la Maison de la radio.

Pour faire bonne mesure, signalons toutefois que France Inter n’est pas la seule rédaction à caviarder grossièrement ses propres publications a posteriori. D’autres médias, comme RTL, ont carrément fait disparaître de précédents articles sur la « rumeur » voulant que des terroristes se cachent parmi les migrants…

Dieu est amour

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islam attentats paris marseille

islam attentats paris marseille

Devinez ce que criaient les terroristes en vidant leurs chargeurs.

L’Islam ne pose pas de problème — je répète : l’Islam ne pose pas de problème.
Allez, je vais reprendre un cachet de PADAMALGAM 1000.

« Contrôles aux frontières », a décrété le Conseil des ministres. Mais les assaillants, d’après les témoins, parlaient français. Étaient probablement français. Le problème, il est ici.

« C’est la faute de Hollande, c’est la faute de la France », ont dit les assaillants au Bataclan. Franchement, ils sont nuls : pour Hollande, le problème, c’est Bachar.

« Le combat sera impitoyable », dit Hollande. Allez, on lui rappelle comment l’armée française a gagné la bataille d’Alger ?

« Les barbares », dit le chef de l’Etat. Il ne peut pas dire « les islamistes » comme tout le monde ?

« On s’est retrouvé face au type et il ne nous a pas tiré dessus. » A quoi ressemblait-il? « A M. Tout-le-monde avec une kalachnikov ».

Pauvres Parisiens ! Les voilà sommés de réintégrer le monde réel.

« Dieu est amour » — je sais, j’avais déjà utilisé ce titre il y a dix mois. Mais aux mêmes causes, mêmes effets.

Je rentre d’une tournée matinale des bistrots marseillais. Un seul leitmotiv : « Ça leur fait les pieds ! » — je laisse le lecteur identifier ce « leur », mais j’ai dans l’idée qu’il s’agit de tous ceux qui depuis des mois ou des années sont dans le déni, et proposent inlassablement en réponse à des actions de plus en plus mortelles, d’ »ouvrir la laïcité ». Inutile de demander si le FN va en profiter. À côté de ça, le style « union sacrée » des partis traditionnels ne pèse pas lourd.

À sept heures du matin, à l’Évêché (la maison poulaga de Marseille), et en l’absence des gradés, personne ne savait très bien ce qu’il fallait faire en cas d’ »état d’urgence ». Bref, les flics sont prêts…

L’Etat islamique (et non « les barbares de Daesh », comme dit Hollande pour éviter de dire « islam ») revendique les attentats de la nuit. On remarquera que ce n’est pas écrit en mauvais français : les types qui tiennent les kalachs ne sont pas incultes totalement : de purs produits de l’École actuelle…

daech paris attentats

*Photo: © AFP Kenzo Tribouillard.

Attentats de Paris: la piste belge

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attentats paris belgique enquete

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(Avec AFP) – Gardes à vue, voiture avec des kalachnikovs retrouvée en Seine-Saint-Denis : l’enquête sur les attentats de samedi – les plus meurtriers de l’histoire en France – et la recherche d’éventuels complices progressent.
Au cœur des investigations, l’identification des membres des « trois équipes de terroristes » évoquées par le procureur de Paris, qui s’en sont pris au Stade de France, au Bataclan et à plusieurs bars et restaurants parisiens.

Plusieurs fusils d’assaut kalachnikov ont été découverts dans une voiture Seat noire utilisée par les assaillants et aperçue sur les lieux de trois fusillades, retrouvée à Montreuil, une commune limitrophe de Paris, selon une source judiciaire.

Un des assaillants responsables des attaques revendiquées par l’Etat islamique a été identifié quelques heures après ces attentats qui ont fait au moins 129 morts et 352 blessés.
Ce Français de 29 ans, Omar Ismaïl Mostefaï, a participé à la prise d’otages sanglante dans la salle de spectacle du Bataclan. Né à Courcouronnes (Essonne), il était fiché pour sa radicalisation islamiste, mais n’avait « jamais été impliqué » dans un dossier terroriste, selon le procureur de Paris, François Molins. Il fréquentait la mosquée de Lucé, près de Chartres (Eure-et-Loir), selon une source proche de l’enquête. Dimanche, le président de la mosquée Abdallah Benali, a assuré qu’il ne le « connaissait pas ».
Les enquêteurs tentent de confirmer qu’il a bien séjourné en Syrie en 2014, selon des sources policières.
Condamné à plusieurs reprises pour des délits de droit commun, il n’avait jamais fait de séjour en prison. Il a été identifié par ses empreintes, grâce à un doigt sectionné retrouvé au Bataclan, où se tenait un concert rock lors de l’irruption des jihadistes. Sept membres de son entourage familial ont été placés en garde à vue, dont son père, un de ses frères et la femme de ce dernier. Leurs domiciles, situés respectivement à Romilly-sur-Seine (Aube) et Bondoufle (Essonne), ont été perquisitionnés samedi soir. Ces gardes à vue visent à procéder à des vérifications, un usage courant dans ce type d’enquête.

Par ailleurs, plusieurs personnes ont été arrêtées hier lors d’une vaste opération de police dans la ville de Molenbeek, une banlieue de Bruxelles connue pour ses liens avec la mouvance salafiste et les émeutes qui s’y étaient déroulées il y a quelques années après l’arrestation d’une femme en burqa.
Ces arrestations – trois selon les médias belges– « peuvent être vues en connexion avec une voiture Polo grise louée en Belgique retrouvée devant le Bataclan » où au moins 89 personnes ont été tuées vendredi soir, a déclaré le ministre belge de la Justice Koen Geens à la télévision publique RTBF.
« Celui qui a loué la voiture était un Belge. On le connaissait de part son frère », a ajouté M. Geens, précisant que ce dernier était fiché.

Pour sa part, le procureur de Paris, François Molins, a précisé qu’un des véhicules utilisés était immatriculé en Belgique et loué par un Français, résidant en Belgique. Ce Français « a fait l’objet d’un contrôle routier ce matin en Belgique avec deux autres personnes à bord d’un autre véhicule », a ajouté le procureur. Il a aussi précisé que ces trois personnes ont été interpellées par la police belge et « n’étaient pas connues des services de renseignement français ».

À Paris, plusieurs témoignages ont fait état d’assaillants arrivés à bord d’un véhicule immatriculé en Belgique. L’une des hypothèses, parmi d’autres, est celle d’une équipe venue de l’étranger, renforcée éventuellement de résidents français, selon une source proche du dossier.

L’enjeu est notamment de savoir si les trois personnes interpellées samedi en Belgique faisaient partie du commando, dont 7 membres sont morts, ou si une autre équipe est dans la nature.

Les ministres de l’Intérieur de l’Union européenne tiendront un conseil d’urgence vendredi prochain à Bruxelles.

*Photo: © AFP BERTRAND GUAY.

Pour vaincre le terrorisme, apprenons d’Israël

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attentats de Paris Israël

attentats de Paris Israël

La France s’est réveillée, samedi 14 novembre, sidérée, hébétée, perdant tous ses repères, au lendemain de l’attaque terroriste la plus meurtrière s’étant produite sur son sol de mémoire de vivants, toutes générations confondues. A la différence de tous les attentats sanglants perpétrés dans notre pays depuis un demi-siècle, celui commis et revendiqué par Daech à Paris ne relève pas d’un conflit identifié portant sur un contentieux délimité : les bombes de la fin des années 80, dans le métro ou les rues de Paris, visaient soit les démêlés de la France avec l’Iran des mollahs, soit le soutien de Paris au régime algérien contre le Front islamique du salut. Ils cessèrent lorsque la situation évolua : le contentieux nucléaire avec Téhéran fut apaisé, et la répression impitoyable des militaires d’Alger contre les islamistes locaux tarit le terrorisme à la source. Sur le coup, ces événements suscitèrent une vive émotion, mais personne n’en déduisit que la France était en guerre, ciblée comme ennemie à abattre dans une lutte à mort, où la politique et la diplomatie étaient exclues.

La mondialisation du djihad, inaugurée le 11 septembre 2001 par les attentats de New York et Washington, marqua le début d’une guerre des civilisations, décrétée par les  ennemis de l’Occident, que l’on s’attacha, chez nous, à nier pour se rassurer, en exorcisant la prophétie de Samuel Huntington à coup de pensée magique. On fit la guerre, certes, mais mal : on croyait que la supériorité militaire et technologique des puissances occidentales, écrasante dans une guerre clausewitzienne, allait clore le problème comme la victoire des Alliés sur l’Allemagne et le Japon avait mis fin au projet nazi et à l’impérialisme nippon.

La force du faible, en l’occurrence celle du projet islamiste radical dans toutes ses composantes – Daech, Frères musulmans, extrémistes chiites – se nourrit de l’intensité des convictions de ceux qui le portent, prêts massivement au sacrifice suprême, et de la conscience qu’ils sont engagés dans une guerre longue, où le temps joue en leur faveur. Les foules qu’ils influencent n’ont pas besoin, comme le prolétariat des marxistes, d’être éclairées sur une utopie destinée à établir  un monde nouveau : c’est leur monde ancien, la Charia, l’ordre voulu par Dieu, celui auquel adhèrent les masses musulmanes, qu’il faut mener à la victoire planétaire, et cela prendra le temps qu’il faut.

Face à ce défi, ceux qui sont visés ont du mal à trouver les réponses adéquates, car nos sociétés ne sont pas (encore) dans un état d’esprit de résistance collective et de longue haleine à une menace mortelle pour notre civilisation. L’illusion qui s’est épanouie lors des prétendus « printemps arabes » est emblématique de cet aveuglement : on croyait la démocratie et les droits de l’homme en marche dans le monde arabo-musulman, alors qu’ils  subissaient la plus cuisante déroute de l’histoire moderne. Au mieux, l’ordre était rétabli par des régimes dictatoriaux, comme en Egypte. Au pire, l’intervention brouillonne de la force occidentale créait le chaos propice à l’avancée du djihadisme terroriste, en Irak, en Libye, en Syrie aujourd’hui, en Afghanistan et ailleurs demain. La guerre, maintenant, atteint nos territoires, non pas de manière ponctuelle et incidente, mais de manière permanente, dans une forme de conflit dit de basse intensité, où  le nombre des victimes n’est en rien comparable avec celui des guerres du siècle dernier. Peu à peu la violence s’installe dans nos vies, trouve ses relais dans la population, s’impose d’autant plus insidieusement qu’elle ne ressemble pas à la guerre telle qu’elle est décrite dans les livres d’histoire.

Cette forme de guerre, c’est précisément celle que l’Etat d’Israël subit depuis sa proclamation en 1948, face à un ennemi plus faible, certes, mais dont la détermination  est totale pour mettre fin à l’existence d’un Etat impie sur un territoire jugé, par l’immense majorité des musulmans, comme terre d’Islam et de rien d’autre. On peut, au sein de ces derniers, diverger sur les moyens d’atteindre cet objectif, par des accords de paix provisoires ou par la lutte armée sans trêve, mais il reste l’horizon indépassable et incontestable, du Caire à Téhéran en passant par Alger, Rabat et même Tunis.

La prise de conscience de cet état de fait conduit, pour ceux qui sont les cibles de cette menace existentielle, à prendre les mesures nécessaires à leur survie. Face au terrorisme, la supériorité technologique ne suffit pas : il faut  instaurer un esprit de défense collectif, qui ne se contente pas de déléguer à des professionnels de la sécurité la charge de la protection des individus. Il faut que soit partagée la conviction qu’il n’y a rien à négocier avec un ennemi qui souhaite votre perte ou votre soumission, et que ni les frappes aériennes en Irak et en Syrie, ni les concessions aux exigences islamistes dans les pays européens ne suffisent  à conjurer la menace. Les reculs ou « accommodements raisonnables », modèle canadien ou de Jean-Louis Bianco, ne font que la renforcer en donnant le sentiment aux extrémistes que leurs adversaires accorderont demain ce qu’ils refusent aujourd’hui, pour être tranquilles.

Comment les Israéliens sont-ils parvenus à vaincre la deuxième Intifada, celle qui de 2000 à 2008 provoqua les actes terroristes les plus meurtriers ? En mobilisant une population consciente de la menace derrière ses dirigeants, en prenant des mesures décriées par les belles âmes du monde entier (la barrière de sécurité) et surtout en menant une action résolue dans le domaine du renseignement et de l’infiltration des milieux où se fomentent les attentats. Cette terreur ne s’est pas éteinte en un jour : il a fallu du temps, des moyens, des méthodes adaptées, dont la création d’un réseau efficace d’indicateurs, pour atteindre ce but. Les agressions récentes, celle de l’intifada dite « des couteaux », pour dramatiques qu’elles soient, témoignent pourtant de l’impuissance des djihadistes palestiniens à semer, comme hier, la mort massive sur le territoire d’Israël. La question du règlement politique du conflit israélo-palestinien, serinée par la prétendue communauté internationale, ne se résoudra que par l’acceptation de l’inacceptable par le monde arabo-musulman, celle de la légitimité de l’Etat nation des juifs en terre d’Israël, ce qui n’est pas pour demain.

Nous, Français, Occidentaux, démocrates, laïcs (et cela englobe tous ceux, même de foi musulmane, qui partagent ces idéaux) sommes en butte au même projet à long terme du djihad mondial. On pouvait, hier, en rire, et vaquer dans une relative quiétude à nos occupations et à nos marottes politiques et idéologiques. Est-il encore raisonnable aujourd’hui d’agir ainsi ? François Hollande a, enfin, reconnu que nous étions en guerre, et pas seulement en « Opex ». Il promet d’être impitoyable avec les tueurs, leurs commanditaires, leurs inspirateurs et leurs propagandistes. Ce n’est, pour l’instant, qu’une posture. Il dépendra de chacun de nous que les actes suivent les paroles : nous ne sommes coupables de rien, mais capables de tout, pour le meilleur. Devant les attentats terroristes, soyons comme les Britanniques après celui de Londres, «  Not afraid ! », et droits dans nos rangers ! Et non comme les dirigeants espagnols après l’attentat de la gare d’Atocha (191 morts en 2004), qui sont passés du déni de son caractère islamiste à la recherche de l’apaisement des terroristes.

*Photo : © AFP MIGUEL MEDINA.

Il était une fois le Théâtre Laboratoire

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cracovie theatre laboratoire

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Installé à Paris depuis trente ans, le polonais Ludwik Flaszen arbore fidèlement l’allure d’un barde d’une autre époque et Tableau de bordd’une lointaine contrée. La barbe soigneusement taillée, les cheveux mi-longs, soyeux, d’un blanc sans la moindre nuance de gris et -touche finale- un élégant chapeau en feutre noir, qu’il porte suivant le conseil de Frank Sinatra, légèrement en arrière et légèrement de côté pour obtenir la fameuse « rakish angle », l’inclinaison canaille, comme si le couvre-chef faisait un clin d’œil. C’est de cette façon que se portent les messieurs d’un certain âge à Cracovie, quand ils ont passé leur jeunesse à folâtrer dans les caves de la ville. Car il n’y a pas qu’à Saint-Germain que le jazz rythmait les nuits des jeunes gens en quête d’évasion ontologique. À Cracovie -la traditionnelle capitale de l’avant-garde artistique- les snobismes esthétiques n’étaient pas moins outranciers, les querelles intellectuelles moins animées, les coteries moins exclusives mais, de surcroît, le climat politique de l’époque leur conférait une consistance inatteignable ailleurs dans le monde « libre ». Voilà ce que rappelle le livre Grotowski et Compagnie de Ludwik Flaszen, admirablement traduit par Erik Veaux et publié aux Editions L’Entretemps.

Que le titre ne trompe personne. Si l’ouvrage retrace l’évolution du Théâtre Laboratoire, un des groupes le plus novateur du XXème siècle, dont Ludwik Flaszen assurait la direction littéraire, il s’attarde avec un sens inné du détail sur les bizarreries du régime communiste, son dogmatisme de façade et sa réelle pénibilité. Flaszen nous invite dans une Pologne d’après le dégel pour vite nous laisser seuls face à notre stupéfaction. Avec ce même détachement avec lequel Svetlana Alexievitch nous a présenté un fils de cadre du Parti qui connaissait Chesterton par cœur, Flaszen livre ses impressions d’un premier séjour à Paris en 1957, financé nomen omen par la très orthodoxe Union des Ecrivains polonais: « Pour ce qui est des Français, au fond ils se nourrissent de nous. Les problématiques du pouvoir, de la liberté et de la nécessité, de l’individu et de la masse, des cataclysmes historiques, nous tourmentent plus qu’eux. Mais eux ont fait main basse dessus, et ils les expriment plus vivement et plus habilement. Nous ressentons de manière plus profonde, eux sont seulement plus spirituels. ». C’est dire à quel point le regard de l’Est sur l’Ouest pouvait être décomplexé. Bien que l’existentialisme ait eu son quart d’heure de gloire aussi au bord de la Vistule, ses détracteurs ne manquaient pas de verve. Flaszen et Grotowski en faisaient partie, adoptant une attitude polémique vis-à-vis du pessimisme absolu de la pensée existentialiste : « Le pessimisme occidental est un pessimisme de luxe, oh oui, de luxe. Le spectateur de là-bas, sortant d’une représentation de Ionesco ressent la différence entre le théâtre et la vie. Il a vécu une horreur mais il n’est pas abattu. Il a un peu réfléchi. Il s’est distrait avec ces peurs. Il peut dormir tranquillement, tout ne va pas si mal. Nous sortons du théâtre dans la grisaille d’un crépuscule polonais. Nos pas crissent sur des trottoirs sales, les cris d’ivrognes empêchent de se concentrer. La rue n’est pas propice à une différentiation du théâtre et de la vie. Le monde de Ionesco déborde de la salle de théâtre. Nous n’avons pas les moyens d’un tel désespoir en art. C’est au-dessus de nos moyens. ».

Surtout, pas de conclusions hâtives. Le répertoire du Théâtre Laboratoire n’avait rien de distrayant. Étroitement attaché aux recherches entamées par la Grande Réforme du théâtre et ses postulats de rupture avec le vedettariat, l’académisme et le caractère commercial de la scène, le Théâtre Laboratoire des origines était extraordinairement avant-gardiste dans ses travaux de mise en scène et d’un nouvel art de l’acteur, tout comme dans ses questionnements théoriques. Toutefois il se basait essentiellement sur des œuvres d’auteurs et de dramaturges classiques, polonais aussi bien qu’étrangers -Wyspianski, Slowacki, Calderon, Byron, Shakespeare- dont la fonction généralisatrice dans la culture européenne les rapprochait de mythes. « Notre activité peut être comprise comme une tentative de restitution de valeurs archaïques du théâtre. Nous ne sommes pas modernes, au contraire, nous sommes totalement traditionnels. Pour le dire avec un peu d’humour, nous ne sommes pas l’avant-garde, mais l’arrière-garde. Il se trouve que les choses les plus frappantes sont celles qui ont déjà été », note à ce propos Ludwik Flaszen, n’oubliant pas de pointer le désarroi vers lequel une telle approche précipitait le public occidental. Adulé par la critique avec Raymonde Temkine en tête, qui a offert à Grotowski une renommée internationale, le Théâtre Laboratoire n’a jamais cessé de paraître un brin suspect. À l’époque du « désenchantement du monde », de la foi inébranlable dans le progrès et du triomphe du rationalisme, de la laïcisation et du relativisme moral, comment fallait-il prendre ce Polonais qui venait à Paris avec ses spectacles-rituels, ses « mystères », ses acteurs portés par des élans extatiques ?

Ce qu’il y a de formidable, entre autres, dans le livre de Ludwik Flaszen, c’est cette agilité érudite dans le rappel de faits historique, dans la mise en parallèle de destinées séparées par le temps. Grotowski, en qui on a voulu voir un « nouveau Artaud », n’était-il pas davantage un « nouveau Mickiewicz », prophète de la nation polonaise, qui pourfendait depuis sa chaire au Collège de France la « comédie humaine » si bien décrite par son contemporain Balzac, pour lui opposer l’idée d’un « homme complet » ? Plus de cent ans plus tard, en même lieu, au Collège de France, Grotowski évoquait l’« homme total », affranchi des contraintes d’une civilisation par trop rationaliste, qui fragmentait l’existence. Le corps, devenu à la fin des années 60 le terrain favori d’exploration pour Grotowski alors à la poursuite de l’Absolu, était censé contenir la mémoire de toutes nos expériences, « inscrites sur la peau et sous la peau », depuis avant même notre naissance, depuis avant la naissance de notre génération. Alors que le carnaval incessant des « sixties » incitait à user et à abuser du corps, à le soumettre à un tas d’expérimentations physiques, physiologiques, sexuelles, psychédéliques, voire toxicologiques, Grotowski imposait une discipline quasi-monacale à ses acteurs. Il leur était interdit de se promener nus dans les loges devant leurs collègues, de se dévoyer, de boire, de fumer des joints, y compris lors de folles soirées new-yorkaises quand la troupe a séjourné aux Etats-Unis. Au même moment, l’anarchisant « Living Theatre » dirigé par Judith Malina mettait autant les acteurs-performeurs que les spectateurs à poil, visant à dégager ainsi un sentiment de communauté et de confiance. Il n’en a pas été question au Théâtre Laboratoire où le corps n’était « pas un objet, une chose, ni même un instrument » de l’art de l’acteur. Associant le corps et la psyché en une entité indivisible, Grotowski aurait pu faire sienne la formule de William Blake : « Le corps est la partie visible de l’âme ». Flaszen a raison d’insister sur le fait que les recherches para-théâtrales de Grotowski sur le corps, combinant des techniques de méditation et des exercices de yoga, ont commencé bien avant qu’elles ne se banalisent partout en  Occident et que les statuettes de bouddha ne remplacent les nains en plâtre dans le jardin des petit-bourgeois.

Grotowski et compagnie: Sources et variations

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*Photo: Kamil Antosiewicz Monika Powalisz.

Attentats de Paris: un terrorisme de proximité

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attentat paris bataclan daech nueil

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Depuis le début de cette grise et triste matinée du samedi 14 novembre 2015, les commentaires nerveusement exprimés sur les diverses chaînes d’information me semblent entachés de deux erreurs graves. La première est de souligner le grand professionnalisme des tueurs. Pour la première fois, ce ne sont pas des amateurs dont la kalachnikov s’enraye, comme dans le Thalys ou qui se tirent une balle dans le pied avant d’appeler le Samu. Ce sont des as du terrorisme, qui ont dû barouder longtemps dans les camps d’entraînement, puis sur le sol même de Daech. Nous avons vraiment franchi une étape, nous sommes désormais dans une guerre menée par de vrais soldats, etc., etc.

Faux, archifaux. Les deux djihadistes du Stade de France ont complètement raté leur coup et fait exploser leur ceinture au mauvais moment et au mauvais endroit. Mauvais pour eux, bien sûr, et bon pour toutes les vies épargnées par leur fausse manœuvre. Les commandos en voiture qui ont mitraillé les terrasses de cafés dans les 10ème et 11ème arrondissements n’ont pas fait preuve d’une extrême sophistication technologique. Un copain tient le volant et roule doucement le long des rues, un autre utilise son téléphone portable pour se coordonner avec les autres voitures de tueurs, le troisième arrose avec sa kalach les paisibles consommateurs du petit Cambodge, et le tour est joué. Où est le succès de haute technologie djihadiste ? Même moi, pauvre senior fatigué, pourrait faire ça avec des copains un soir de très grosse cuite, contre les jolies terrasses de cafés de Brantôme ou de Périgueux. Dieu m’en garde.

Les assaillants du Bataclan ont eu beaucoup de culot et surtout beaucoup de chance. Si les commentateurs de télévision étaient un peu plus cultivés, ils n’auraient pas manqué de voir le dernier film de Woody Allen L’homme irrationnel et de revoir Match Point. Les deux films nous disent la même chose : le hasard joue un rôle excessif et scandaleux dans la destinée humaine. Les malheureux spectateurs du Bataclan ont tiré la mauvaise carte, celle où personne n’a pu arrêter ou dérouter l’équipe des tueurs, celle où aucun marine américain ne s’est présenté en retard au spectacle et a pu leur casser la gueule, celle où les armes ne se sont pas enrayées.

C’est tout mais c’est énorme. Cela veut dire que la vie quotidienne des Français va désormais se dérouler dans une atmosphère de roulette russe, et qu’ils vivront à la merci de n’importe quelle bande de copains éméchés au haschich et désireux de se faire une amusante virée en ville.

Seconde erreur grave de nos commentateurs à chaud sur les chaînes de télévision : à la suite du gouvernement, tous disent et redisent que les massacres de Paris sont commandités depuis le Moyen-Orient, qu’ils sont l’œuvre d’un commando international venu de Syrie, que nous sommes la proie d’une guerre de civilisation totale, etc., etc. Les  »jeunes », dans les quelques phrases qu’ils ont dites aux malheureux otages du Bataclan, parlaient un excellent français sans accent, comme on ne le parle pas du côté de Raqqa ou de Mossoul. La revendication écrite de Daech est rédigée en excellent français, ce qui rassurera l’ami Brighelli sur la qualité des cours de collège donnés en banlieue (pardon de l’embringuer dans une blague particulièrement abjecte et déplacée).

Tiens,  »banlieue » ! Je n’ai pas entendu ce mot une seule fois durant toute ma matinée télévisuelle. Le politiquement correct est responsable de beaucoup d’erreurs et d’aveuglements, mais pour une fois, je ne l’accuserai pas. C’est la réalité qui est trop terrifiante, c’est son effroyable soleil qui ne peut se regarder en face. Les commentateurs ont dit n’importe quoi, ils ont parlé de la planète entière, du soutien que nous apporte Barack Obama, des grands enjeux stratégiques en Afrique et au Moyen-Orient pour ne pas voir l’insoutenable simplicité de ce qui vient de se passer : la banlieue est montée à Paris pour se faire un carton. La France a inventé le terrorisme de proximité. Génial.

Je ne dirai pas  »pas d’amalgame », l’expression est tellement galvaudée que personne ne l’a prononcée ce matin. Mais j’ai une pensée émue pour tous les braves gens de banlieue, musulmans simplement culturels ou croyants sincères, qui vont vivre désormais dans un labyrinthe de questions douloureuses.  »Est-ce que mon fils va se laisser tenter un de ces jours ? Il m’a dit qu’il aimait les voyages, mais en Corse, comme l’été dernier avec ses copains, ou alors plus loin ?  » Il y aura des pleurs, des grincements de dents, des cauchemars de mère, des sanglots dans le noir. Et jusqu’où ira la réaction des Français non-musulmans ? Des patrons qui embaucheront moins que jamais en voyant le prénom sur le CV ? Des vieux amis chrétiens qu’on invitait au ramadan et qui cesseront de téléphoner ? De tous les visages qui vous croiseront dans le métro et se détourneront aussitôt ?

Cette fois, les grigris et incantations du gouvernement ne fonctionneront pas. Faire l’union nationale ? L’union entre les irresponsables qui ont laissé un autre peuple se constituer dans l’hexagone et les lanceurs d’alerte qu’on traîne dans la boue depuis des années ? L’union sacrée entre Finkielkraut et  Joffrin qui l’insulte presque jour dans son journal ? Il faudra des réponses politiques autrement fortes, peut-être un Etat autoritaire qui rognera forcément sur les libertés.

Par contre, on ne peut qu’approuver un commentaire qui est sorti ce matin de presque toutes les bouches. Les adorateurs de la mort, les Viva la muerte de ce sinistre vendredi 13 ont voulu s’en prendre à la douceur de vivre à la française, à cette présence commune des femmes et des hommes conversant gaiement à la terrasse des cafés ou dans un stade, applaudissant ensemble un effet de batterie particulièrement réussi au Bataclan. J’aimerais bien que le fameux  »malheur aux peuples qui ne savent pas que l’histoire est tragique » se révèle faux, pour une fois.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00730539_000015.