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Terrorisme: la guerre est déclarée

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Ce qu’on redoutait est arrivé. De l’avis unanime des experts – magistrats, criminologues, officiers de police et de renseignements, les attentats de janvier dernier ainsi que leurs répliques avortées à Villejuif et dans le Thalys ne faisaient qu’annoncer une future vague de terrorisme islamiste dans l’Hexagone. Hélas, les Cassandre avaient raison : la fusillade contre une terrasse de café du Xe arrondissement de Paris, la prise d’otages du Bataclan et les explosions survenues aux abords du Stade de France, en marge du match France-Allemagne, suggèrent une coordination minutieuse des opérations. Cette fois, il semblerait que nous n’ayons plus affaire à des recalés du djihad ne sachant pas manier une kalachnikov mais à des professionnels aguerris à l’efficacité redoutable.

Il y a quelques jours, un haut-gradé nous confiait en privé que la vague djihadiste ne faisait que commencer, malgré les discours iréniques des politiques. D’après cet officier expérimenté nos dirigeants seraient parfaitement informés du risque terroriste et conscients du vivier de loups (pas si solitaires que cela) présents dans notre pays mais endormiraient sciemment la population à coups de grands discours lénifiants sur le vivre-ensemble. On a beau déclarer la guerre au terrorisme, l’assumer et la mener effectivement est une autre paire de manches.

Au-delà du bilan macabre de la soirée – au moins une soixantaine de morts d’après des estimations provisoires – la nouveauté de ces attaques réside dans le choix des cibles. Les assaillants n’ont pas attaqué un journal « blasphémateur » ou un supermarché casher à la clientèle quasi-exclusivement juive mais des lieux fréquentés par la jeunesse branchée de l’Est parisien. Le message que veulent diffuser les terroristes est simple : personne ne doit se considérer à l’abri, l’Occident « impie » devant payer ses fautes collectivement, sans qu’un groupe particulier (juifs, chrétiens, libres penseurs) ne soit spécifiquement visé.

Dix mois après Charlie, François Hollande a enfin prononcé le discours qu’on attendait. Enterrées les formules creuses du type « pas d’amalgame », l’état d’urgence est décrété sur l’ensemble du territoire et les frontières fermées afin de protéger la population – et pas seulement les gouvernants du monde entier censés participer à la Cop 21. La gravité de la situation a, semble-t-il, obligé le Président à sortir de la langue de bois pour enfin appeler un chat un chat et prendre les mesures qui s’imposent. Espérons que ces paroles de vérité ne soient pas qu’un feu de paille. On peut certes regretter que cette prise de conscience tardive se soit produite après des dizaines de morts. Mais mieux vaut tard que jamais.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21821804_000028.

Debord, l’homme qui n’aimait pas les femmes

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Propos recueillis par Daoud Boughezala et Henri Graetz

Jean-Marie Apostolidès enseigne la littérature et le théâtre  à l’Université de Stanford. Il vient de publier Debord. Le naufrageur (Flammarion, 2015).

Causeur. Votre biographie de Guy Debord se singularise par un ton très libre, parfois à charge. Cherchiez-vous à casser le mythe en révélant l’homme caché derrière le pur esprit ?

Jean-Marie Apostolidès. Je me suis dit que j’allais mesurer ses idées à l’aune de sa pratique réelle, puisque Guy Debord prétendait vivre conformément à ses idées. La plupart des gens qui ont écrit jusqu’à présent sur lui appartiennent au parti dévot. Cela ne les empêche pas d’écrire des choses parfois intéressantes, mais ils restent complètement soumis à une certaine doxa qui consiste à dire qu’il n’y a pas de décalage entre ce que Debord dit dans ses livres et la façon dont il a vécu, qu’il gardait pourtant secrète. La question que je me suis posée, c’est donc : « Guy, dis-nous comment tu as vécu ? »

Pour ce faire, en plus de sa correspondance, avez-vous eu accès à des sources inédites ?

Lorsque j’ai commencé les recherches pour ce livre, il y a dix ans de cela, il y avait peu de documents accessibles, les premiers volumes de Correspondance avaient à peine paru. J’ai eu la chance de pouvoir profiter du fonds le plus riche, qui est la bibliothèque Beinecke de l’Université de Yale. Cet établissement a reçu les archives des situationnistes Sanguinetti, Khayati, Gil Wolman, Jacqueline de Jong, parmi lesquelles on trouve certaines choses proprement incroyables ! Yale avait les moyens d’acheter les archives de Debord, mais la Bibliothèque nationale de France (BNF) les a préemptées, ce qui, à mon avis, a été une erreur.

Pour quelles raisons ?

Si l’ensemble des archives se trouvaient aux Etats-Unis, elles seraient stockées avec le reste du fonds Debord et gérées avec beaucoup plus de sérieux. Il faut savoir que Debord a jeté les deux tiers de ses archives, sinon davantage. Or, non seulement il n’en reste pas grand-chose, mais les archives du fonds Debord à la BNF sont triées et expurgées. De plus, Alice Debord garde indirectement le contrôle de ces archives, en facilitant le travail de tel ou tel chercheur. Pour ma part, je ne fais pas partie des persona grata.

En somme, la préemption par la BNF a abouti à l’établissement d’archives « autorisées », de la même manière qu’il y a des biographies autorisées…

Exactement. Alice Debord a vendu les archives à la BNF pour une somme rondelette. Elle n’a pas le droit de décider qui a le droit de les voir ou pas !

À  lire votre biographie, on comprend que son angle très psychologisant heurte les gardiens du temple debordien. En ramenant les concepts de « spectacle », de « situation », ou de « séparation » aux premières expériences de l’enfant Debord, ne les délégitimez-vous pas ?

J’ai gardé assez longtemps une optique philosophique de pensée, puis, au fur et à mesure que j’approfondissais ma connaissance concrète de Debord, il m’a semblé qu’il fallait prendre un autre chemin. J’ai pris conscience qu’il était resté « pogné », comme disent les Québécois, avec son enfance, c’est-à-dire qu’il n’en était jamais sorti. De plus, comme j’avais entrepris une biographie, une perspective psychologisante me paraissait non seulement légitime mais indispensable.

Par exemple, vous expliquez la notion de « séparation », centrale chez les situationnistes, en revenant sur l’absence de Martial, le père de Debord. Tuberculeux, ce dernier a d’abord vécu au sein de l’appartement familial séparé de son fils par une cloison, avant de partir mourir en province. Cette mise en perspective remet-elle en cause l’universalité du concept de séparation ?

Non, mais elle lui donne une dimension intime. Debord n’a eu ni père physique près de lui, ni image de père, puisqu’on ne lui parlait pas de Martial Debord. L’accès quasi-unique à la masculinité que le petit Guy a eu pendant son enfance et son adolescence, c’est à travers des figures de méchants. À Cannes, son demi-frère, Patrick m’a raconté : « Quand Guy avait douze ans, la grand-mère Manou faisait ce chemin à pied avec lui en lui donnant la main, avec son sac et le couteau à pain pour se défendre si quelqu’un touchait à Guy… » Et Patrick de me désigner des gens qui sortaient de cafés, plus ou moins arabes, en me disant : « Ce sont ces gens-là qu’elle lui présentait comme dangereux. Il fallait en avoir peur. »

D’où sa constante fascination pour la pègre et les « classes dangereuses » ?

Oui, sur les photos de ce bambin surprotégé vivant en symbiose avec sa grand-mère, on aperçoit  un petit roi qui ne parle à personne et n’a pas de copains. Attaché à sa grand-mère et attiré par sa mère insaisissable qui n’est jamais là, il rêve à travers ses lectures, les aventures de cowboys, les films noirs, mais aussi ce que sa grand-mère lui dit. Guy pense qu’il doit être brutal pour devenir un homme.

A ce propos, vous révélez la relation incestueuse brutale qu’a entretenue Debord avec sa demi-sœur cadette, Michèle Labaste. Etait-ce un tabou seulement connu de quelques initiés ?

Personnellement, je le savais depuis bien longtemps. Il se trouve qu’en mai 1968, mon cousin germain Michel Mazeron participait au Conseil pour le maintien des occupations (CMDO). Déjà, à l’époque, il me disait que Debord se vantait auprès des camarades d’avoir couché avec sa sœur ! Bien des années plus tard,  en lisant ses lettres, je me suis aperçu qu’il s’en était vanté toute sa vie, transformant l’inceste en une philosophie naturelle, comme l’avait fait Saint-Just. Or, même dans une période de libération sexuelle, ce n’est pas tout à fait gratuit de revendiquer l’inceste comme pratique sexuelle automatique. Guy forçait sa sœur. D’après les documents et les témoignages que j’ai recueillis, il forçait toutes les femmes et ne savait pas draguer.

Son ancien camarade « situ » René Viénet le dit misogyne. Qu’en pensez-vous ?

Debord souffrait d’une peur des femmes et d’une méconnaissance totale de l’univers et du corps féminins.

Lorsqu’il dirigeait de fait l’Internationale lettriste (1952-1957) puis l’Internationale situationniste (1957-1972), par sa pratique systématique de l’exclusion, Debord a instauré un culte du chef assez tyrannique. Or, dans le même temps, il rejetait tous les totalitarismes –  maos, staliniens ou trotskystes. Comment expliquez-vous cette ambivalence ?

Debord n’est pas venu au dogmatisme tout de suite. Pendant longtemps, l’I.S. était d’autant plus un espace de discussions intellectuelles que Debord n’avait pas d’idées concrètes sur ce que devaient être ses principaux théorèmes. La théorie situationniste tenait plutôt du bricolage, au sens de Lévi-Strauss. Par ailleurs, Debord n’a jamais été fichu de construire une seule « situation », comme en témoigne cette note de sa main : « Les situations, il n’y en a jamais eu, je ne saurai pas dire ce que c’est puisque je n’en ai jamais fait. »  Il subissait l’influence de l’un, de l’autre, il développait lui-même beaucoup d’idées, et ça a été une période magnifique. La conférence qu’il a faite pour le séminaire d’Henri Lefebvre sur la vie quotidienne est l’un de ses plus beaux textes.

C’est à partir du moment où Debord ne rencontre plus de résistance au sein de l’I.S. que l’aventure tourne vinaigre. Après 1962, les seuls situs qui se sont intellectuellement opposés à lui et l’ont dénoncé comme un tyran sont Jean Garnault et ses amis « garnaultins ». Eh bien, ils ont été virés ! Peu à peu, Debord se prend pour l’incarnation totale de l’I.S. et boulonne tous les dogmes.

Parmi ces dogmes, figure l’horizon de la révolution menée par les conseils ouvriers. Même pendant 68, quand il dirigeait le Conseil pour le maintien des occupations, puis au cours de la décennie suivante, Debord a-t-il vraiment pris cette idée au sérieux ?

Je pense que Debord s’est voulu sincèrement révolutionnaire. Mais sous le mot « révolutionnaire », on doit entendre beaucoup de choses. Pendant un bref moment, peut-être sous l’influence de Socialisme ou barbarie, il a pensé à la révolution dans un sens marxiste ou post-marxiste. Mais très vite, à partir de 68 voire plus tôt, ce que Debord entendait par le terme « révolution », c’était l’effondrement. Ce qui le fascinait, c’était la destruction d’une société, le naufrage et l’Apocalypse. Il se fichait complètement de ce qui se passerait après, et son œuvre brille étonnamment par l’absence de perspectives post-révolutionnaires

Son concept-phare de « société du spectacle » semble aussi galvaudé que mal compris, à en juger par sa surexploitation journalistique. Que signifie-t-il exactement ?

Pour Debord, la notion de « spectacle » vient en partie du théâtre. Cela signifie que les acteurs jouent sur scène devant des spectateurs qui doivent gober cette comédie et ne savent pas ce qui se passe dans les coulisses. Il en a fait une métaphore de la société, avec d’un côté les manipulateurs, qui sont les puissants, les bourgeois, les méchants, de l’autre le public, qui doit prendre ses distances, comme chez Brecht, et même se révolter. Mais, dans les années 1980, lorsqu’il écrit ses Commentaires sur la société du spectacle, il explique que cette opposition a fusionné dans une totalité. Il enlève la séparation entre spectateurs et acteurs et détruit de facto la notion de « spectacle ». Malgré tout, pour rester fidèle à sa propre théorie, il conserve le mot de « spectacle », sinon la chose.

Autre revirement de taille, au fil des ans, Guy Debord est passé d’une technophilie exacerbée – en 1958, il prônait l’automation généralisée – à un rejet radical de la technique qui culminera avec sa collaboration à l’Encyclopédie des Nuisances

Oui, le dernier Debord rejette la technique sans vraiment la connaître. Sa méconnaissance totale de l’électronique – alors balbutiante – est peut-être l’envers de l’optimisme dont il faisait preuve dans les années 50. À la fin de sa vie, il est devenu un anti-moderne, que je compare à Léon Bloy car ils partagent la même vision apocalyptique, y compris au niveau religieux, même si Bloy se croyait inspiré par le Saint-Esprit et Debord par la Révolution. Si vous me demandez mon avis, je pense que si, du temps de Léon Bloy, cette vision des choses pouvait sembler inquiétante, à notre époque, elle l’est plus encore.

Pourquoi ?

Je ne partage pas du tout l’opinion des gens qui pensent que la France est un pays en déclin. C’est un pays qui a, au contraire, encore beaucoup à donner, moyennant un petit sursaut. Et ce sursaut est occulté par la présence au premier plan de ceux qu’Antoine Compagnon appelle les « anti-modernes ». Qu’ils soient de droite ou de gauche, ces intellectuels ont en commun un effroi devant le monde futur. Personnellement, je table sur ce futur. Pas d’une façon aveugle, puisque j’en perçois les dangers, mais à mon fils qui a votre âge, je dis : « Vas-y ! Fonce ! ».

« Cours camarade, le vieux monde est derrière toi », disait un graffiti situationniste en 68. Quelques décennies plus tard, une forme de situationnisme d’Etat (incitation à dériver lors de la Nuit blanche, art contemporain subventionné…) et l’esprit du capitalisme n’ont-ils pas récupéré puis intégré ce spontanéisme ?

Je suis assez d’accord avec Raoul Vaneigem lorsqu’il dit que la société est aujourd’hui pleine d’idées situationnistes devenues folles. Mais vous semblez prêter des intentions perverses à l’Etat. Je ne pense pas que celui-ci veuille nous manipuler. C’est une machine qui fonctionne aujourd’hui sans visée sur le futur et tente simplement de survivre. D’autres structures beaucoup plus puissantes émergent partout dans le monde. Je vis en Californie, dans la Silicon Valley, près du campus Google, aussi grand que le 13e arrondissement de Paris, qui compte 55 000 employés. L’Etat ne fait pas le poids par rapport à cette puissance monumentale ! Ses ingénieurs sont en train de modeler notre vie future d’une façon bien plus radicale que les technocrates sortis de l’ENA.

Exaltante perspective ! Vous qui avez écrit une histoire de la sensibilité[1. Héroïsme et victimisation. Une histoire de la sensibilité, Exils, 2003.], ne pensez-vous pas que cette civilisation hypertechnologique atrophie la nôtre ?

Nous subissons une mutation dans la sensibilité qui n’a connu qu’un précédent repérable dans l’Histoire : au moment de la Renaissance, des guerres de religion et des crises de la sorcellerie. Évidemment, si l’on érige en absolu le modèle d’homme né avec l’Etat, l’absolutisme, l’internalisation des émotions, la séparation public/privé et la toute-puissance de la figure du Père, on se croit aujourd’hui dans une période de non-sensibilité et de déclin. Mais il se reconstruit une nouvelle sensibilité : l’individu morcelé succède à l’individu unifié à mesure qu’un nouveau modèle remplace l’homme bien enraciné dans son sexe (au sens de « genre »). Ce nouveau sens de l’Histoire est certes un peu effrayant par rapport au modèle ancien, mais passionnant.

Un « sens de l’Histoire » que vomissait Unambomber alias Theodore Kaczinsky, le terroriste anti-industriel dont vous avez préfacé les réflexions[2. Manifeste de 1971, Theodore Kaczynski, Climats, 2009.]. Pourquoi vous être intéressé à ce technophobe radical ?

Il illustre le pôle opposé de ce que je viens de décrire. Son avocat m’avait demandé de lui écrire, de peur qu’il devienne fou avant son procès. Kaczinsky c’est en quelque sorte le contraire d’une figure américaine qui m’intéresse également : Steve Jobs, le fondateur d’Apple. Jobs a connu des problèmes personnels similaires à ceux du petit Guy Debord, puisqu’il a été adopté et refusé par ses parents. En inventant des appareils nous permettant de nous connecter les uns aux autres, il a voulu remplacer les relations émotionnelles – dont il se méfiait autant que Debord – par des relations technologiques. La force de ce fou de génie, c’est qu’il a transformé en succès commercial des produits qui modifient notre sensibilité !

*Photo: collection Labaste.

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*Photo: Rien n’est fini, tout commence. Gérard Berreby et Raoul Vaneigem, Allia, 2014.

Attentats islamistes de Paris: trois leçons à chaud

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« À la guerre comme à la guerre ». 

Ce qui veut dire qu’il nous faut continuer à vivre en amoureux de la vie et de la liberté, mais en permanence sur un pied de guerre, sachant que le pire surviendra, et cela aussi longtemps que cette longue guerre pour ou contre le califat mondial n’aura pas été gagnée par nous, nous les sociétés ouvertes, pluralistes, démocratiques.

Dans cette guerre, les plus aguerris sont les Israéliens.

Cela veut dire que nous devons profiter pleinement et explicitement de leur avance en la matière.

Les terroristes du califat s’en prennent indistinctement à tous les Français.

Il en résulte que tous les Français, indistinctement cette fois, peuvent dire : « Je suis Français. » Si cela se produit, la France ne sera pas un vivier de terroristes islamistes prêts à mourir pour le califat, mais une société unie sur des valeurs communes.

Attaques terroristes à Paris

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(AFP) – Au moins une centaine de personnes ont été tuées dans plusieurs attaques terroristes sans précédent à Paris et dans le secteur du Stade de France vendredi soir, notamment dans la grande salle de spectacle du Bataclan où a eu lieu une prise d’otages.

Dans la salle de concert du Bataclan, on dénombre une centaine de morts, selon une source policière. Un assaut a été mené par la police peu avant 00H30 et s’est terminé vers 01H00. Trois assaillants présumés ont été tués selon des sources policières.

Le président François Hollande s’est rendu sur les lieux de la salle de spectacle dans le XIe arrondissement.

Auparavant, dans une allocution télévisée, le chef de l’Etat avait déclaré l’état d’urgence, demandé des renforts militaires et annoncé la fermeture des frontières. « C’est une horreur », « des attaques terroristes sans précédent », a-t-il déclaré.

Devant l’ampleur des évènements, la préfecture de police recommande d’éviter de sortir sauf nécessité absolue et les hôpitaux de Paris ont déclenché leur plan d’urgence.

En tout, six ou sept attaques simultanées ont été menées dans plusieurs secteurs de la capitale.

Au moins trois explosions ont retenti aux alentours du stade de France, où se déroulait un match amical France-Allemagne auquel assistait François Hollande. Le stade, où étaient réunies près de 80.000 personnes, a été évacué. L’une des explosions a été provoquée par un kamikaze, selon des sources concordantes.

A Paris, la préfecture de police dénombrait plusieurs fusillades, notamment rue Bichat (Xe arrondissement) et rue de Charonne (XIe arrondissement).

Dans la salle de spectacle du Bataclan où avait lieu un concert de rock, « ils ont tiré en plein dans la foule en criant +Allah Akbar+ », a relaté un témoin sur France Info.

« Avec ma mère on a réussi à s’enfuir du Bataclan (…), on a évité les coups de feu, il y avait plein de gens partout par terre », a raconté le jeune homme, prénommé Louis. « Des mecs sont arrivés, ils ont commencé à tirer au niveau de l’entrée », a-t-il poursuivi.

« Ma femme était au Bataclan. C’est une catastrophe », a déclaré un autre témoin à l’AFP. « Ma soeur est dans le Bataclan », a raconté aussi Camille, 25 ans. « Je lui ai téléphoné. Elle disait qu’ils avaient tiré. Et puis elle a raccroché ».

Rue Bichat, dans un restaurant, Le Petit Cambodge, « c’était surréaliste, tout le monde était à terre, personne ne bougeait », a relaté une femme témoin des faits. « C’était très calme, les gens ne comprenaient pas ce qui se passait. Une fille était portée par un jeune homme dans ses bras. Elle avait l’air morte », a-t-elle ajouté.

Une cellule de crise à été mise en place au ministère de l’Intérieur. Un conseil des ministres exceptionnel se tenait à l’Elysée et le président de la République réunira un conseil de Défense samedi matin. Le parquet antiterroriste a été saisi.

Les établissements scolaires et universitaires d’Ile-de-France seront fermés samedi et tous les voyages scolaires ont été annulés pour ce week-end en France.

Les réactions ont commencé à arriver du monde entier. Le président Barack Obama a promis que les Etats-Unis allaient aider la France à « traduire les terroristes en justice », le Kremlin a dénoncé des attaques « inhumaines », la chancelière allemande Angela Merkel s’est dite « profondément choquée » par ces attaques « à l’évidence terroristes » et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a assuré qu’Israël était au « coude à coude » avec la France.

Ces attentats surviennent dix mois après les attentats jihadistes de janvier contre l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo et un supermarché casher à Paris, qui avaient fait 17 morts et ont été suivis de plusieurs autres attaques ou tentatives.

La dernière en date s’était produite le 21 août à bord d’un train à grande vitesse Thalys entre Bruxelles et Paris.

Mi-octobre, le ministre de l’Intérieur avait estimé que 1.800 Français ou résidents en France étaient « de près ou de loin concernés par des activités à caractère terroriste ».

Depuis les attentats de janvier, le plan Vigipirate est à son niveau maximum en Ile-de-France. Une mission de sécurité intérieure associée à ce plan est assurée sur tout le territoire par l’armée sous le nom d’opération Sentinelle.

La France participe depuis plus de deux ans à la coalition anti-Etat islamique en Irak mais n’a commencé à mener des frappes sur la Syrie que depuis octobre.

Dans ce contexte de menace terroriste, Paris a décidé de rétablir un contrôle aux frontières pendant un mois, à partir de ce vendredi, à l’occasion de la conférence de l’ONU sur le climat (COP21) prévue du 30 novembre au 11 décembre au Bourget (banlieue nord).

© AFP Philippe Huguen et Causeur

Famille déchirée, famille recousue

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Notre petite soeur

Trois sœurs de 25 à 35 ans vivent ensemble dans une maison de famille pleine de charme et de souvenirs. Elles ont bien de la bonté puisqu’elles décident de se rendre à l’autre bout du Japon pour assister aux obsèques de leur père qui les a abandonnées il y a une quinzaine d’années. La mère, blessée, s’est elle aussi envolée très loin du nid familial avec un amant.

Aux obsèques, elles font la connaissance d’une demi-soeur de quatorze ans, Suzu, une jeune fille polie et souriante, encore plus jolie que ses trois aînées, ce qui n’est pas peu dire. A la gare de départ, surprise : la plus âgée des grandes sœurs, la sage Sachi, propose à Suzu de venir vivre avec elles. Celle-ci accepte et débarque peu après à Kamakura, jolie ville balnéaire au sud de Tokyo. Les trois sœurs deviennent quatre, comme les Mousquetaires.

Commence alors une chronique familiale extrêmement touchante. On n’est pas du tout chez Tchekhov, on ne soupire pas sans arrêt que la vie est ennuyeuse et qu’il faudrait s’installer à Moscou. On est du côté de chez Proust par l’attention amoureuse portée à la nature, aux fleurs du jardin, au vieux prunier et évidemment aux cerisiers, dont la floraison semble provoquer chez tous les Japonais une extase calme, bien supérieure au mescal et à l’héroïne. On est chez Proust également par les réminiscences, les petites madeleines qui sont ici des toasts aux alevins, un paysage, ou encore une liqueur de prune amoureusement concoctée de génération en génération. Ce sont autant de rappels des morts de la famille, la bonne grand-mère comme le salaud de père qui les a quittées, qu’elles continuent  pourtant à aimer et dont elles demandent à la petite sœur ce que fut la fin de sa vie. Par les évocations et les récits, les mémoires des personnages se complètent les unes les autres, ce qui fait reculer les souffrances et les non-dits familiaux.

Le récit semble se dérouler à travers un quotidien souriant, sans trop d’aspérités, sans disputes ni drames d’amour, puisque les hommes sont relégués au second plan. Cette gentillesse, ce côté « bisounours »’ (mot exaspérant, scie d’époque, mais dont il faut avouer qu’il dit bien ce qu’il veut dire) a fait rater l’essentiel du film à une bonne moitié des critiques. On a même parlé de feel good movie, ce qui revient à peu près à prendre Du côté de chez Swann pour un épisode de Plus belle la vie.

Mais d’autres ne se sont pas laissé aveugler par ce nuage de bons sentiments, ni par ces brumes de petits matins sur un envoûtant paysage de jardinets et de plages, où surgissent des trains-jouets qui semblent venus de Suisse. Ils ont vu l’importance de la mort dans ce film, et précisément de l’apprentissage que la jeunesse doit faire de la mort des parents et des personnes aimées. Le film présente le personnage très touchant d’une vieille femme tenancière d’une toute petite auberge. Elle dispense à ses jeunes amies à la fois sa cuisine délicieuse et son affection qu’on pourrait dire « grand-maternelle ». Un triste jour, elle annonce à la fois qu’elle doit vendre sa boutique pour rembourser à son frère la moitié de l’héritage  et qu’elle est atteinte d’une grave maladie. Elle joint le geste à la parole et meurt peu après.

Mais le plus profond de ce film est ailleurs. Les parents des sœurs appartiennent clairement à la génération soixante-huitarde qui a proclamé le primat du lien amoureux passionnel sur tout autre attachement humain, en particulier l’attachement aux enfants. Le divorce est devenu le couronnement de toute carrière amoureuse digne de ce nom. Je suis frappé qu’on ne monte plus jamais au théâtre Le Partage de Midi de Claudel. Un couple adultère tombe éperdument amoureux sur un paquebot qui vogue du Japon en Europe, et se sépare pourtant pour ne pas briser le lien avec les enfants. Se sacrifier pour les autres, c’est devenu d’un ringard ! J’exècre le fameux et anglo-saxon « prends soin de toi ! », invitation éhontée à l’égoïsme. Comme si c’était nécessaire !

Sachi, l’aînée des sœurs, est au centre du récit. C’est elle et elle seule qui propose à Suzu de venir vivre en fratrie. Je sens que l’égalitarisme forcené qui sévit dans la France actuelle joue aussi un rôle dans les jugements psychologiques : on n’aime pas admirer, désigner un héros c’est poser quelqu’un sur un piédestal scandaleusement inégalitaire. Or Sachi est admirable. Elle passe sa vie à ravauder ce que sa mère et son père ont détruit : une famille. Elle y arrive par la force du quotidien : les petits plats, les sourires, les bonnes paroles.  Elle y arrive par le courage qu’elle a de laisser partir un homme et de protéger la famille reconstituée, comme une porcelaine précieuse que ses parents avaient brisée.

Sachi est une tisseuse de liens, contre tous ceux qui, dans la vie ou dans la fiction, brisent les liens, par jalousie, égoïsme ou toute autre raison. J’aimerais inventer un test pour que vous sachiez, vous lecteur, si vous êtes un tisseur ou un briseur de liens. Si j’étais cuistre, et en réalité je le suis, je dirais que les premiers sont avec Eros et les seconds avec Thanatos. La force du scénario d’Hirokazu Kore-Eda est de montrer que ce balancement est souvent générationnel : une génération construit un paradis de gentillesse et d’amour familial, la seconde le détruit. Ou l’inverse.

J’ai eu l’impression que ce Japonais connaissait l’histoire de ma famille. Une impression assurément qui ne vous prend qu’avec les chefs-d’oeuvre.

Alain Nueil

Notre petite sœur est en salle depuis le 25 octobre,

Les attentats de Paris à la Une

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Petite sélection des Unes de journaux français et étrangers à paraître samedi 14 novembre, au lendemain des attentats terroristes qui ont ensanglanté la capitale.

Unes presse Paris attentats terroristes

Attentats à Paris: le groupe qui jouait au Bataclan était en Israël cet été

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D’après une information de la presse israélienne, le groupe de rock Eagles of Death Metal, qui se produisait ce vendredi 13 novembre au Bataclan, avait effectué cet été une tournée en Israël malgré des appels au boycott, notamment de la part de Roger Waters, le leader de Pink Floyd… Une sommité du rock à qui le leader du groupe Eagles of Death Metal, nettement moins renommé, aurait répondu en deux mots : « Fuck you ! »

Chine: Tu t’es fait violer quand t’as bu

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Une cour de justice chinoise vient de rendre une décision qui ferait sauter au plafond nos féministes : une femme qui fume, boit et s’habille de manière provocatrice inciterait davantage au viol qu’une autre. Et les juges de conseiller à leurs compatriotes féminines de changer leurs habitudes afin de cesser de provoquer ces pauvres mâles turlupinés par leur libido. Ayez pitié, femmes à la fleur de l’âge, séduisantes et un peu trop libres, de ces hommes prisonniers de leur testostérone. Rangez jupes, robes et décolletés affriolants. La nature du reproducteur guette, tapie dans l’ombre, prête à surgir.

« Certaines victimes ont de mauvaises habitudes de vie, comme fumer et boire », affirme la cour. « Les accusés ciblent ces personnes, compte tenu de leur vision habituelle des victimes, qu’ils perçoivent comme des personnes qui fument et boivent, et particulièrement les victimes saouls, pouvant devenir des proies faciles ». La cour ne précise toutefois pas que fumer et boire sont loin d’être des pratiques marginales en Chine, bien qu’elles soient perçues comme plus acceptables chez les hommes que chez les femmes. En clair, si vous vous faites violer, c’est de votre faute.

Et la cour de renchérir : les femmes violées « ont eu une attitude ouvertement sexuelle et n’ont pas pris de mesures préventives face aux avances de leur agresseur ». Plusieurs accusés auraient ainsi confessé que leur désir d’agression avait émergé lorsque la victime était jeune, belle et habillée de manière à révéler une partie de leurs corps. Elles l’ont décidément bien cherché, ces allumeuses !

Sur 151 viols en trois ans, le constat est sans appel : 64 % des agresseurs avaient entre 18 et 30 ans, et, « pour des raisons physiologiques, avaient des besoins physiques forts » mais « refoulés », constate le tribunal chinois.  Des hommes venus de la campagne, soit célibataires, soit mariés, mais ne vivant pas avec leur épouse, expliquant ainsi que leur appétit sexuel ne puisse pas être « satisfait normalement », rapporte encore la cour.

La moitié des criminels sexuels de l’Empire du milieu n’ont ni travail ni revenu stable, ce qui ne les aide pas à « enrichir leur vie spirituelle ». Ces pauvres petits à l’éducation limitée ne savent pas reconnaître le licite de l’illicite, remettant en cause l’adage français  « nul n’est censé ignoré la loi » qui n’a, semble-t-il, pas droit de cité à Pékin.

Aussi déroutante soit-elle, la décision de la cour est symptomatique du désarroi chinois face aux mutations que traverse le pays. Des statistiques publiées dans le journal britannique The Economist révèlent que  deux tiers des jeunes chinois ayant commis un crime en 2010 venaient de zones rurales alors qu’ils ne comptaient que pour moitié dix ans plus tôt. Dans les grandes villes ce chiffre peut même atteindre 90 %. C’est d’autant moins une donnée anodine que l’urbanisation est devenue la nouvelle marotte d’un gouvernement désireux de faire de la croissance des villes le nouvel outil de la croissance économique du pays. Alors qu’en 1980, 200 millions de Chinois peuplaient les villes, ils sont désormais 690 millions et atteindront probablement atteindre le milliard en 2030. Parmi cette immigration venue des campagnes confinées dans un monde de vie traditionnel, on trouve des jeunes pauvres et peu habitués aux mœurs des villes qui pourraient être plus enclins à commettre des crimes.

Chose rassurante, la Toile chinoise s’est insurgée contre la conclusion de la cour. Un internaute s’est interrogé : « Donc il n’y aura plus aucun viol si les femmes arrêtent de fumer et de boire ? » Et un autre d’ironiser : « Celles avec des cheveux sont plus susceptibles d’être agressées sexuellement que celles qui n’ont pas de cheveux. « Celles avec des dents, plus que celles qui n’ont pas de dents ». « Plus important encore, les femmes vivantes sont plus susceptibles d’être agressées sexuellement que les cadavres féminins. Alors, en dehors de toute notion d’amour propre et de protection de soi, il nous faut mourir. »

D’autres campagnes visant à inviter les femmes à plus de décence ont déjà fait parler d’elles en Chine. En 2012, deux femmes originaires de Shanghai ont lancé la mobilisation « Je peux flirter mais ne viens pas me déranger » en réponse à une campagne du métro qui rappelait aux femmes ne pas inciter les hommes au harcèlement sexuel en s’habillant de manière provocatrice.

Cette année, cinq militantes distribuant des tracts dénonçant le harcèlement sexuel ont été arrêtées. Ces porte-parole de victimes de violence conjugale n’ont été libérées qu’un mois plus tard, grâce à la mobilisation internationale. Bref,  ancrer l’égalité homme/femme dans les mœurs chinoises demande encore du travail. Voire une révolution culturelle !

*Photo: wikicommons.

Grèce, Portugal: la gauche fait de la résistance

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grece portugal costa tsipras

La gauche fait de la résistance. Rassurons-nous, pas en France. En France, un Premier ministre théoriquement socialiste ne trouve rien de mieux, à quelques semaines d’élections régionales qui annoncent tranquillement un raz-de-marée FN, que de proposer une fusion entre les listes « républicaines », entendez entre les Républicains et le PS, voire, soyons fous les écolos, le Front de gauche atomisé entre plusieurs listes et le PCF. À moins de penser comme l’ami David qu’il s’agit d’une stratégie personnelle, on peut y lire la panique la plus complète. La preuve, même l’aimable Pierre de Saintignon, tête de liste du PS dans le Nord-Pas-de-Calais et donné largement troisième devant Marine Le Pen et Xavier Bertrand, a demandé à Valls de se taire et de laisser faire sur le terrain ses militants suffisamment éprouvés comme ça.

Non, quand la gauche résiste, c’est-à-dire quand elle refuse la fatalité austéritaire et cette fameuse droitisation de la société dont on nous rebat les oreilles dans nos contrées, c’est en Grèce et au Portugal. On ne peut pas dire que ces pays aient été à la fête ces dernières années. Inutile de revenir sur le véritable martyre du peuple grec vaincu par un coup d’Etat financier le 13 juillet 2015. Un gouvernement de gauche radicale, emporté par Tsipras, a dû signer un mémorandum encore plus sévère que les précédents. Il ne s’agissait pas seulement de faire rentrer les Grecs dans l’orthodoxie suicidaire de l’euro made in Germany, il s’agissait en plus de les punir parce qu’ils avaient osé voter à gauche et même très à gauche. À bon entendeur, salut, a-t-on dit du côté de la Troïka, vous avez voulu faire les malins en voulant réorienter l’Europe sans sortir de l’euro (c’était le sens de la victoire du non au référendum du 5 juillet), eh bien vous allez voir ce que vous allez voir.

Et on a vu: « comme un vol de gerfauts hors du charnier natal », l’Allemagne et la France se sont précipitées pour racheter à vil prix ce qui restait des bijoux de famille hellènes. Du coup, personne n’a vraiment compris comme le 20 septembre, l’électorat grec qui aurait dû se sentir trahi, a de nouveau voté pour Syriza et reconduit Tsipras dans ses fonctions. On nous a dit que ce n’était pas très grave, que de toute manière Tsipras avait compris, qu’il allait faire la politique qu’on lui demandait, et encore avec le sourire et en disant merci à la dame. D’ailleurs, une certaine gauche de la gauche, en France, a tout de duite crié à la trahison sociale-libérale. C’est que ceux-là, conformément au célèbre adage de Péguy sur Kant, ont les mains blanches mais n’ont pas de mains.

Or, ce qui vient de se passer avec la grève générale en Grèce ce jeudi 12 juillet, prouve d’une part que rien n’est terminé et que Tsipras, d’autre part, n’est pas un traître. Cette grève a été massive et elle a eu son cortège habituel de jeunes encagoulés qui se réconcilient dans l’émeute sur la place Syntagma alors que les hôtels de luxe tout proches[1. Où l’on discute avec les envoyés européens des futures coupes sombres à faire pour continuer à recevoir de l’argent frais.] étaient transformés en bunkers. Si cette grève était à l’appel du PAME, le front syndical proche du KKE, le Parti communiste grec maintenu qui veut sortir de l’euro et traite Tsipras de Macron, la grosse surprise a été que Syriza a appelé à y participer ! On résume: le parti au gouvernement a appelé à manifester contre…le gouvernement. Schizophrénie, entend-on ici et là. Il faut se méfier de la médicalisation. Tsipras, de fait, utilise les dernières armes qu’il a à sa disposition dans un contexte d’occupation financière étrangère. Il témoigne. Il témoigne de la vraie nature de l’UE, de l’impossibilité de trouver une autre voie, il témoigne pour les autres pays, leur indiquant que ce ne sera pas facile du tout, à moins de trouver un autre type de rapport de force et de s’y mettre à plusieurs.

Parmi les autres pays contestataires, il semble bien qu’il y ait désormais le Portugal. Les dernières élections législatives ont mis en tête le Premier ministre austéritaire sortant. Il a donc été renouvelé à son poste dans un premier temps. Cris d’extase dans le camp de l’orthodoxie bruxelloise sur le mode: on vous avait bien dit que les Portugais, contrairement aux Grecs, étaient des gens sérieux et travailleurs, qui ne mouftaient pas. Qu’ils étaient heureux, au nom de l’euro fort, de perdre tous leurs acquis sociaux et de voir apparaître de nouveau, comme avant la Révolution des Œillets, un lumpenprolétariat précaire et soumis.

Et puis, soudain, en regardant les résultats, on s’est avisé que les choses n’étaient pas si simples. La gauche de la gauche, c’est-à-dire le Bloc de gauche (un genre de gros PG) et le CDU (Communistes plus Verts) d’un côté et les socialistes de l’autre étaient majoritaires en voix et en sièges. Comme le Parti socialiste portugais, contrairement au Parti socialiste français, a encore des instants de lucidité et a bien senti que son électorat le fuyait élection après élection à cause de sa soumission à Bruxelles, il a décidé de moduler son discours, de signer un contrat de gouvernement avec  les deux forces sur sa gauche et de renverser le Premier ministre de droite. Mardi 10 novembre, le gouvernement sortant de Pedro Passos Coelho a donc été renversé par une motion de défiance qui a obtenu 123 voix sur 230. On ne voit pas trop, maintenant, sauf changement de Constitution avec la bénédiction de la droite (et de Bruxelles) ce qui pourrait barrer la route au socialiste Antonio Costa.

On ne sait évidemment ni en Grèce ni au Portugal ce que cela donnera. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a des poches de résistance, et même un peu plus que ça, dans l’Etoile noire qui croyait pourtant sa victoire définitive.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21820995_000030.

Ça se passe loin de chez moi

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La France serait-elle tombée entre les mains d’un gang de dangereux amateurs?

Après la ministre de la Culture qui ne peut pas citer un seul titre du dernier prix Nobel français Patrick Modiano — et qui avoue d’ailleurs n’avoir pas lu un seul livre depuis deux ans…

Après le Premier ministre qui s’en prend imprudemment aux opinions d’un philosophe et se fait traiter en retour de crétin — dictionnaire à l’appui…

Voici maintenant la ministre du Travail qui ne sait pas combien de fois l’on peut renouveler un contrat de durée déterminée, pilier de la régulation de l’emploi en France.

Les mots se téléscopent dans ma tête quand j’essaie d’imaginer l’expression de son intervieweur Jean-Jacques Bourdin devant un tel aveu d’ignorance. Cela allait du stupeffroi à la mépricompassion. « Vas-y, Myriam, tu peux le dire! » l’entendait-on gémir intérieurement. Et puis non. Myriam n’a rien pu dire.

Hors antenne, Mme la Ministre avait retrouvé la parole. Deux sources médiatiques nous rapportent qu’elle aurait attribué son « bad buzz » au fait qu’elle était « femme, beur et jeune ».

En effet, c’est lourd à porter. En attendant, un bad buzz, ça vaut mieux qu’un nice kick in the ass, en traduction française: un bon coup de pied au cul. Parce que, à mon humble avis, c’est ce qu’aurait pris séance tenante un ministre homme, vieux et blancho (selon l’expression de M. Valls) s’il s’était trouvé dans sa situation.

Ou peut-être pas. Celui qui s’est publiquement laissé traiter de crétin sans broncher est bien toujours en place…

En Suisse, heureusement, nous sommes à l’abri d’un tel dilettantisme. Imagine-t-on un ministre de la Santé qui confondrait ses propres idées avec les petits papiers de l’industrie pharmaceutique, une ministre des Finances incapable de nommer un paradis fiscal ailleurs qu’en Suisse, un ministre de la Défense qui ignorerait que la Guerre froide est terminée, ou une ministre de l’Intérieur qui ne saurait dire combien de clandestins sont entrés dans le pays le mois dernier?

Bien entendu que non. C’est tout à fait impossible. Nos ministres sont hautement renseignés et compétents. À moins qu’ils n’aient pas de trublion aussi impertinent que Bourdin pour les interroger?

Terrorisme: la guerre est déclarée

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attentats paris francois hollande

attentats paris francois hollande

Ce qu’on redoutait est arrivé. De l’avis unanime des experts – magistrats, criminologues, officiers de police et de renseignements, les attentats de janvier dernier ainsi que leurs répliques avortées à Villejuif et dans le Thalys ne faisaient qu’annoncer une future vague de terrorisme islamiste dans l’Hexagone. Hélas, les Cassandre avaient raison : la fusillade contre une terrasse de café du Xe arrondissement de Paris, la prise d’otages du Bataclan et les explosions survenues aux abords du Stade de France, en marge du match France-Allemagne, suggèrent une coordination minutieuse des opérations. Cette fois, il semblerait que nous n’ayons plus affaire à des recalés du djihad ne sachant pas manier une kalachnikov mais à des professionnels aguerris à l’efficacité redoutable.

Il y a quelques jours, un haut-gradé nous confiait en privé que la vague djihadiste ne faisait que commencer, malgré les discours iréniques des politiques. D’après cet officier expérimenté nos dirigeants seraient parfaitement informés du risque terroriste et conscients du vivier de loups (pas si solitaires que cela) présents dans notre pays mais endormiraient sciemment la population à coups de grands discours lénifiants sur le vivre-ensemble. On a beau déclarer la guerre au terrorisme, l’assumer et la mener effectivement est une autre paire de manches.

Au-delà du bilan macabre de la soirée – au moins une soixantaine de morts d’après des estimations provisoires – la nouveauté de ces attaques réside dans le choix des cibles. Les assaillants n’ont pas attaqué un journal « blasphémateur » ou un supermarché casher à la clientèle quasi-exclusivement juive mais des lieux fréquentés par la jeunesse branchée de l’Est parisien. Le message que veulent diffuser les terroristes est simple : personne ne doit se considérer à l’abri, l’Occident « impie » devant payer ses fautes collectivement, sans qu’un groupe particulier (juifs, chrétiens, libres penseurs) ne soit spécifiquement visé.

Dix mois après Charlie, François Hollande a enfin prononcé le discours qu’on attendait. Enterrées les formules creuses du type « pas d’amalgame », l’état d’urgence est décrété sur l’ensemble du territoire et les frontières fermées afin de protéger la population – et pas seulement les gouvernants du monde entier censés participer à la Cop 21. La gravité de la situation a, semble-t-il, obligé le Président à sortir de la langue de bois pour enfin appeler un chat un chat et prendre les mesures qui s’imposent. Espérons que ces paroles de vérité ne soient pas qu’un feu de paille. On peut certes regretter que cette prise de conscience tardive se soit produite après des dizaines de morts. Mais mieux vaut tard que jamais.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21821804_000028.

Debord, l’homme qui n’aimait pas les femmes

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debord apostolides steve jobs

debord apostolides steve jobs

Propos recueillis par Daoud Boughezala et Henri Graetz

Jean-Marie Apostolidès enseigne la littérature et le théâtre  à l’Université de Stanford. Il vient de publier Debord. Le naufrageur (Flammarion, 2015).

Causeur. Votre biographie de Guy Debord se singularise par un ton très libre, parfois à charge. Cherchiez-vous à casser le mythe en révélant l’homme caché derrière le pur esprit ?

Jean-Marie Apostolidès. Je me suis dit que j’allais mesurer ses idées à l’aune de sa pratique réelle, puisque Guy Debord prétendait vivre conformément à ses idées. La plupart des gens qui ont écrit jusqu’à présent sur lui appartiennent au parti dévot. Cela ne les empêche pas d’écrire des choses parfois intéressantes, mais ils restent complètement soumis à une certaine doxa qui consiste à dire qu’il n’y a pas de décalage entre ce que Debord dit dans ses livres et la façon dont il a vécu, qu’il gardait pourtant secrète. La question que je me suis posée, c’est donc : « Guy, dis-nous comment tu as vécu ? »

Pour ce faire, en plus de sa correspondance, avez-vous eu accès à des sources inédites ?

Lorsque j’ai commencé les recherches pour ce livre, il y a dix ans de cela, il y avait peu de documents accessibles, les premiers volumes de Correspondance avaient à peine paru. J’ai eu la chance de pouvoir profiter du fonds le plus riche, qui est la bibliothèque Beinecke de l’Université de Yale. Cet établissement a reçu les archives des situationnistes Sanguinetti, Khayati, Gil Wolman, Jacqueline de Jong, parmi lesquelles on trouve certaines choses proprement incroyables ! Yale avait les moyens d’acheter les archives de Debord, mais la Bibliothèque nationale de France (BNF) les a préemptées, ce qui, à mon avis, a été une erreur.

Pour quelles raisons ?

Si l’ensemble des archives se trouvaient aux Etats-Unis, elles seraient stockées avec le reste du fonds Debord et gérées avec beaucoup plus de sérieux. Il faut savoir que Debord a jeté les deux tiers de ses archives, sinon davantage. Or, non seulement il n’en reste pas grand-chose, mais les archives du fonds Debord à la BNF sont triées et expurgées. De plus, Alice Debord garde indirectement le contrôle de ces archives, en facilitant le travail de tel ou tel chercheur. Pour ma part, je ne fais pas partie des persona grata.

En somme, la préemption par la BNF a abouti à l’établissement d’archives « autorisées », de la même manière qu’il y a des biographies autorisées…

Exactement. Alice Debord a vendu les archives à la BNF pour une somme rondelette. Elle n’a pas le droit de décider qui a le droit de les voir ou pas !

À  lire votre biographie, on comprend que son angle très psychologisant heurte les gardiens du temple debordien. En ramenant les concepts de « spectacle », de « situation », ou de « séparation » aux premières expériences de l’enfant Debord, ne les délégitimez-vous pas ?

J’ai gardé assez longtemps une optique philosophique de pensée, puis, au fur et à mesure que j’approfondissais ma connaissance concrète de Debord, il m’a semblé qu’il fallait prendre un autre chemin. J’ai pris conscience qu’il était resté « pogné », comme disent les Québécois, avec son enfance, c’est-à-dire qu’il n’en était jamais sorti. De plus, comme j’avais entrepris une biographie, une perspective psychologisante me paraissait non seulement légitime mais indispensable.

Par exemple, vous expliquez la notion de « séparation », centrale chez les situationnistes, en revenant sur l’absence de Martial, le père de Debord. Tuberculeux, ce dernier a d’abord vécu au sein de l’appartement familial séparé de son fils par une cloison, avant de partir mourir en province. Cette mise en perspective remet-elle en cause l’universalité du concept de séparation ?

Non, mais elle lui donne une dimension intime. Debord n’a eu ni père physique près de lui, ni image de père, puisqu’on ne lui parlait pas de Martial Debord. L’accès quasi-unique à la masculinité que le petit Guy a eu pendant son enfance et son adolescence, c’est à travers des figures de méchants. À Cannes, son demi-frère, Patrick m’a raconté : « Quand Guy avait douze ans, la grand-mère Manou faisait ce chemin à pied avec lui en lui donnant la main, avec son sac et le couteau à pain pour se défendre si quelqu’un touchait à Guy… » Et Patrick de me désigner des gens qui sortaient de cafés, plus ou moins arabes, en me disant : « Ce sont ces gens-là qu’elle lui présentait comme dangereux. Il fallait en avoir peur. »

D’où sa constante fascination pour la pègre et les « classes dangereuses » ?

Oui, sur les photos de ce bambin surprotégé vivant en symbiose avec sa grand-mère, on aperçoit  un petit roi qui ne parle à personne et n’a pas de copains. Attaché à sa grand-mère et attiré par sa mère insaisissable qui n’est jamais là, il rêve à travers ses lectures, les aventures de cowboys, les films noirs, mais aussi ce que sa grand-mère lui dit. Guy pense qu’il doit être brutal pour devenir un homme.

A ce propos, vous révélez la relation incestueuse brutale qu’a entretenue Debord avec sa demi-sœur cadette, Michèle Labaste. Etait-ce un tabou seulement connu de quelques initiés ?

Personnellement, je le savais depuis bien longtemps. Il se trouve qu’en mai 1968, mon cousin germain Michel Mazeron participait au Conseil pour le maintien des occupations (CMDO). Déjà, à l’époque, il me disait que Debord se vantait auprès des camarades d’avoir couché avec sa sœur ! Bien des années plus tard,  en lisant ses lettres, je me suis aperçu qu’il s’en était vanté toute sa vie, transformant l’inceste en une philosophie naturelle, comme l’avait fait Saint-Just. Or, même dans une période de libération sexuelle, ce n’est pas tout à fait gratuit de revendiquer l’inceste comme pratique sexuelle automatique. Guy forçait sa sœur. D’après les documents et les témoignages que j’ai recueillis, il forçait toutes les femmes et ne savait pas draguer.

Son ancien camarade « situ » René Viénet le dit misogyne. Qu’en pensez-vous ?

Debord souffrait d’une peur des femmes et d’une méconnaissance totale de l’univers et du corps féminins.

Lorsqu’il dirigeait de fait l’Internationale lettriste (1952-1957) puis l’Internationale situationniste (1957-1972), par sa pratique systématique de l’exclusion, Debord a instauré un culte du chef assez tyrannique. Or, dans le même temps, il rejetait tous les totalitarismes –  maos, staliniens ou trotskystes. Comment expliquez-vous cette ambivalence ?

Debord n’est pas venu au dogmatisme tout de suite. Pendant longtemps, l’I.S. était d’autant plus un espace de discussions intellectuelles que Debord n’avait pas d’idées concrètes sur ce que devaient être ses principaux théorèmes. La théorie situationniste tenait plutôt du bricolage, au sens de Lévi-Strauss. Par ailleurs, Debord n’a jamais été fichu de construire une seule « situation », comme en témoigne cette note de sa main : « Les situations, il n’y en a jamais eu, je ne saurai pas dire ce que c’est puisque je n’en ai jamais fait. »  Il subissait l’influence de l’un, de l’autre, il développait lui-même beaucoup d’idées, et ça a été une période magnifique. La conférence qu’il a faite pour le séminaire d’Henri Lefebvre sur la vie quotidienne est l’un de ses plus beaux textes.

C’est à partir du moment où Debord ne rencontre plus de résistance au sein de l’I.S. que l’aventure tourne vinaigre. Après 1962, les seuls situs qui se sont intellectuellement opposés à lui et l’ont dénoncé comme un tyran sont Jean Garnault et ses amis « garnaultins ». Eh bien, ils ont été virés ! Peu à peu, Debord se prend pour l’incarnation totale de l’I.S. et boulonne tous les dogmes.

Parmi ces dogmes, figure l’horizon de la révolution menée par les conseils ouvriers. Même pendant 68, quand il dirigeait le Conseil pour le maintien des occupations, puis au cours de la décennie suivante, Debord a-t-il vraiment pris cette idée au sérieux ?

Je pense que Debord s’est voulu sincèrement révolutionnaire. Mais sous le mot « révolutionnaire », on doit entendre beaucoup de choses. Pendant un bref moment, peut-être sous l’influence de Socialisme ou barbarie, il a pensé à la révolution dans un sens marxiste ou post-marxiste. Mais très vite, à partir de 68 voire plus tôt, ce que Debord entendait par le terme « révolution », c’était l’effondrement. Ce qui le fascinait, c’était la destruction d’une société, le naufrage et l’Apocalypse. Il se fichait complètement de ce qui se passerait après, et son œuvre brille étonnamment par l’absence de perspectives post-révolutionnaires

Son concept-phare de « société du spectacle » semble aussi galvaudé que mal compris, à en juger par sa surexploitation journalistique. Que signifie-t-il exactement ?

Pour Debord, la notion de « spectacle » vient en partie du théâtre. Cela signifie que les acteurs jouent sur scène devant des spectateurs qui doivent gober cette comédie et ne savent pas ce qui se passe dans les coulisses. Il en a fait une métaphore de la société, avec d’un côté les manipulateurs, qui sont les puissants, les bourgeois, les méchants, de l’autre le public, qui doit prendre ses distances, comme chez Brecht, et même se révolter. Mais, dans les années 1980, lorsqu’il écrit ses Commentaires sur la société du spectacle, il explique que cette opposition a fusionné dans une totalité. Il enlève la séparation entre spectateurs et acteurs et détruit de facto la notion de « spectacle ». Malgré tout, pour rester fidèle à sa propre théorie, il conserve le mot de « spectacle », sinon la chose.

Autre revirement de taille, au fil des ans, Guy Debord est passé d’une technophilie exacerbée – en 1958, il prônait l’automation généralisée – à un rejet radical de la technique qui culminera avec sa collaboration à l’Encyclopédie des Nuisances

Oui, le dernier Debord rejette la technique sans vraiment la connaître. Sa méconnaissance totale de l’électronique – alors balbutiante – est peut-être l’envers de l’optimisme dont il faisait preuve dans les années 50. À la fin de sa vie, il est devenu un anti-moderne, que je compare à Léon Bloy car ils partagent la même vision apocalyptique, y compris au niveau religieux, même si Bloy se croyait inspiré par le Saint-Esprit et Debord par la Révolution. Si vous me demandez mon avis, je pense que si, du temps de Léon Bloy, cette vision des choses pouvait sembler inquiétante, à notre époque, elle l’est plus encore.

Pourquoi ?

Je ne partage pas du tout l’opinion des gens qui pensent que la France est un pays en déclin. C’est un pays qui a, au contraire, encore beaucoup à donner, moyennant un petit sursaut. Et ce sursaut est occulté par la présence au premier plan de ceux qu’Antoine Compagnon appelle les « anti-modernes ». Qu’ils soient de droite ou de gauche, ces intellectuels ont en commun un effroi devant le monde futur. Personnellement, je table sur ce futur. Pas d’une façon aveugle, puisque j’en perçois les dangers, mais à mon fils qui a votre âge, je dis : « Vas-y ! Fonce ! ».

« Cours camarade, le vieux monde est derrière toi », disait un graffiti situationniste en 68. Quelques décennies plus tard, une forme de situationnisme d’Etat (incitation à dériver lors de la Nuit blanche, art contemporain subventionné…) et l’esprit du capitalisme n’ont-ils pas récupéré puis intégré ce spontanéisme ?

Je suis assez d’accord avec Raoul Vaneigem lorsqu’il dit que la société est aujourd’hui pleine d’idées situationnistes devenues folles. Mais vous semblez prêter des intentions perverses à l’Etat. Je ne pense pas que celui-ci veuille nous manipuler. C’est une machine qui fonctionne aujourd’hui sans visée sur le futur et tente simplement de survivre. D’autres structures beaucoup plus puissantes émergent partout dans le monde. Je vis en Californie, dans la Silicon Valley, près du campus Google, aussi grand que le 13e arrondissement de Paris, qui compte 55 000 employés. L’Etat ne fait pas le poids par rapport à cette puissance monumentale ! Ses ingénieurs sont en train de modeler notre vie future d’une façon bien plus radicale que les technocrates sortis de l’ENA.

Exaltante perspective ! Vous qui avez écrit une histoire de la sensibilité[1. Héroïsme et victimisation. Une histoire de la sensibilité, Exils, 2003.], ne pensez-vous pas que cette civilisation hypertechnologique atrophie la nôtre ?

Nous subissons une mutation dans la sensibilité qui n’a connu qu’un précédent repérable dans l’Histoire : au moment de la Renaissance, des guerres de religion et des crises de la sorcellerie. Évidemment, si l’on érige en absolu le modèle d’homme né avec l’Etat, l’absolutisme, l’internalisation des émotions, la séparation public/privé et la toute-puissance de la figure du Père, on se croit aujourd’hui dans une période de non-sensibilité et de déclin. Mais il se reconstruit une nouvelle sensibilité : l’individu morcelé succède à l’individu unifié à mesure qu’un nouveau modèle remplace l’homme bien enraciné dans son sexe (au sens de « genre »). Ce nouveau sens de l’Histoire est certes un peu effrayant par rapport au modèle ancien, mais passionnant.

Un « sens de l’Histoire » que vomissait Unambomber alias Theodore Kaczinsky, le terroriste anti-industriel dont vous avez préfacé les réflexions[2. Manifeste de 1971, Theodore Kaczynski, Climats, 2009.]. Pourquoi vous être intéressé à ce technophobe radical ?

Il illustre le pôle opposé de ce que je viens de décrire. Son avocat m’avait demandé de lui écrire, de peur qu’il devienne fou avant son procès. Kaczinsky c’est en quelque sorte le contraire d’une figure américaine qui m’intéresse également : Steve Jobs, le fondateur d’Apple. Jobs a connu des problèmes personnels similaires à ceux du petit Guy Debord, puisqu’il a été adopté et refusé par ses parents. En inventant des appareils nous permettant de nous connecter les uns aux autres, il a voulu remplacer les relations émotionnelles – dont il se méfiait autant que Debord – par des relations technologiques. La force de ce fou de génie, c’est qu’il a transformé en succès commercial des produits qui modifient notre sensibilité !

*Photo: collection Labaste.

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*Photo: Rien n’est fini, tout commence. Gérard Berreby et Raoul Vaneigem, Allia, 2014.

Attentats islamistes de Paris: trois leçons à chaud

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« À la guerre comme à la guerre ». 

Ce qui veut dire qu’il nous faut continuer à vivre en amoureux de la vie et de la liberté, mais en permanence sur un pied de guerre, sachant que le pire surviendra, et cela aussi longtemps que cette longue guerre pour ou contre le califat mondial n’aura pas été gagnée par nous, nous les sociétés ouvertes, pluralistes, démocratiques.

Dans cette guerre, les plus aguerris sont les Israéliens.

Cela veut dire que nous devons profiter pleinement et explicitement de leur avance en la matière.

Les terroristes du califat s’en prennent indistinctement à tous les Français.

Il en résulte que tous les Français, indistinctement cette fois, peuvent dire : « Je suis Français. » Si cela se produit, la France ne sera pas un vivier de terroristes islamistes prêts à mourir pour le califat, mais une société unie sur des valeurs communes.

Attaques terroristes à Paris

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attentats paris saint denis

attentats paris saint denis

(AFP) – Au moins une centaine de personnes ont été tuées dans plusieurs attaques terroristes sans précédent à Paris et dans le secteur du Stade de France vendredi soir, notamment dans la grande salle de spectacle du Bataclan où a eu lieu une prise d’otages.

Dans la salle de concert du Bataclan, on dénombre une centaine de morts, selon une source policière. Un assaut a été mené par la police peu avant 00H30 et s’est terminé vers 01H00. Trois assaillants présumés ont été tués selon des sources policières.

Le président François Hollande s’est rendu sur les lieux de la salle de spectacle dans le XIe arrondissement.

Auparavant, dans une allocution télévisée, le chef de l’Etat avait déclaré l’état d’urgence, demandé des renforts militaires et annoncé la fermeture des frontières. « C’est une horreur », « des attaques terroristes sans précédent », a-t-il déclaré.

Devant l’ampleur des évènements, la préfecture de police recommande d’éviter de sortir sauf nécessité absolue et les hôpitaux de Paris ont déclenché leur plan d’urgence.

En tout, six ou sept attaques simultanées ont été menées dans plusieurs secteurs de la capitale.

Au moins trois explosions ont retenti aux alentours du stade de France, où se déroulait un match amical France-Allemagne auquel assistait François Hollande. Le stade, où étaient réunies près de 80.000 personnes, a été évacué. L’une des explosions a été provoquée par un kamikaze, selon des sources concordantes.

A Paris, la préfecture de police dénombrait plusieurs fusillades, notamment rue Bichat (Xe arrondissement) et rue de Charonne (XIe arrondissement).

Dans la salle de spectacle du Bataclan où avait lieu un concert de rock, « ils ont tiré en plein dans la foule en criant +Allah Akbar+ », a relaté un témoin sur France Info.

« Avec ma mère on a réussi à s’enfuir du Bataclan (…), on a évité les coups de feu, il y avait plein de gens partout par terre », a raconté le jeune homme, prénommé Louis. « Des mecs sont arrivés, ils ont commencé à tirer au niveau de l’entrée », a-t-il poursuivi.

« Ma femme était au Bataclan. C’est une catastrophe », a déclaré un autre témoin à l’AFP. « Ma soeur est dans le Bataclan », a raconté aussi Camille, 25 ans. « Je lui ai téléphoné. Elle disait qu’ils avaient tiré. Et puis elle a raccroché ».

Rue Bichat, dans un restaurant, Le Petit Cambodge, « c’était surréaliste, tout le monde était à terre, personne ne bougeait », a relaté une femme témoin des faits. « C’était très calme, les gens ne comprenaient pas ce qui se passait. Une fille était portée par un jeune homme dans ses bras. Elle avait l’air morte », a-t-elle ajouté.

Une cellule de crise à été mise en place au ministère de l’Intérieur. Un conseil des ministres exceptionnel se tenait à l’Elysée et le président de la République réunira un conseil de Défense samedi matin. Le parquet antiterroriste a été saisi.

Les établissements scolaires et universitaires d’Ile-de-France seront fermés samedi et tous les voyages scolaires ont été annulés pour ce week-end en France.

Les réactions ont commencé à arriver du monde entier. Le président Barack Obama a promis que les Etats-Unis allaient aider la France à « traduire les terroristes en justice », le Kremlin a dénoncé des attaques « inhumaines », la chancelière allemande Angela Merkel s’est dite « profondément choquée » par ces attaques « à l’évidence terroristes » et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a assuré qu’Israël était au « coude à coude » avec la France.

Ces attentats surviennent dix mois après les attentats jihadistes de janvier contre l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo et un supermarché casher à Paris, qui avaient fait 17 morts et ont été suivis de plusieurs autres attaques ou tentatives.

La dernière en date s’était produite le 21 août à bord d’un train à grande vitesse Thalys entre Bruxelles et Paris.

Mi-octobre, le ministre de l’Intérieur avait estimé que 1.800 Français ou résidents en France étaient « de près ou de loin concernés par des activités à caractère terroriste ».

Depuis les attentats de janvier, le plan Vigipirate est à son niveau maximum en Ile-de-France. Une mission de sécurité intérieure associée à ce plan est assurée sur tout le territoire par l’armée sous le nom d’opération Sentinelle.

La France participe depuis plus de deux ans à la coalition anti-Etat islamique en Irak mais n’a commencé à mener des frappes sur la Syrie que depuis octobre.

Dans ce contexte de menace terroriste, Paris a décidé de rétablir un contrôle aux frontières pendant un mois, à partir de ce vendredi, à l’occasion de la conférence de l’ONU sur le climat (COP21) prévue du 30 novembre au 11 décembre au Bourget (banlieue nord).

© AFP Philippe Huguen et Causeur

Famille déchirée, famille recousue

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Notre petite soeur

Notre petite soeur

Trois sœurs de 25 à 35 ans vivent ensemble dans une maison de famille pleine de charme et de souvenirs. Elles ont bien de la bonté puisqu’elles décident de se rendre à l’autre bout du Japon pour assister aux obsèques de leur père qui les a abandonnées il y a une quinzaine d’années. La mère, blessée, s’est elle aussi envolée très loin du nid familial avec un amant.

Aux obsèques, elles font la connaissance d’une demi-soeur de quatorze ans, Suzu, une jeune fille polie et souriante, encore plus jolie que ses trois aînées, ce qui n’est pas peu dire. A la gare de départ, surprise : la plus âgée des grandes sœurs, la sage Sachi, propose à Suzu de venir vivre avec elles. Celle-ci accepte et débarque peu après à Kamakura, jolie ville balnéaire au sud de Tokyo. Les trois sœurs deviennent quatre, comme les Mousquetaires.

Commence alors une chronique familiale extrêmement touchante. On n’est pas du tout chez Tchekhov, on ne soupire pas sans arrêt que la vie est ennuyeuse et qu’il faudrait s’installer à Moscou. On est du côté de chez Proust par l’attention amoureuse portée à la nature, aux fleurs du jardin, au vieux prunier et évidemment aux cerisiers, dont la floraison semble provoquer chez tous les Japonais une extase calme, bien supérieure au mescal et à l’héroïne. On est chez Proust également par les réminiscences, les petites madeleines qui sont ici des toasts aux alevins, un paysage, ou encore une liqueur de prune amoureusement concoctée de génération en génération. Ce sont autant de rappels des morts de la famille, la bonne grand-mère comme le salaud de père qui les a quittées, qu’elles continuent  pourtant à aimer et dont elles demandent à la petite sœur ce que fut la fin de sa vie. Par les évocations et les récits, les mémoires des personnages se complètent les unes les autres, ce qui fait reculer les souffrances et les non-dits familiaux.

Le récit semble se dérouler à travers un quotidien souriant, sans trop d’aspérités, sans disputes ni drames d’amour, puisque les hommes sont relégués au second plan. Cette gentillesse, ce côté « bisounours »’ (mot exaspérant, scie d’époque, mais dont il faut avouer qu’il dit bien ce qu’il veut dire) a fait rater l’essentiel du film à une bonne moitié des critiques. On a même parlé de feel good movie, ce qui revient à peu près à prendre Du côté de chez Swann pour un épisode de Plus belle la vie.

Mais d’autres ne se sont pas laissé aveugler par ce nuage de bons sentiments, ni par ces brumes de petits matins sur un envoûtant paysage de jardinets et de plages, où surgissent des trains-jouets qui semblent venus de Suisse. Ils ont vu l’importance de la mort dans ce film, et précisément de l’apprentissage que la jeunesse doit faire de la mort des parents et des personnes aimées. Le film présente le personnage très touchant d’une vieille femme tenancière d’une toute petite auberge. Elle dispense à ses jeunes amies à la fois sa cuisine délicieuse et son affection qu’on pourrait dire « grand-maternelle ». Un triste jour, elle annonce à la fois qu’elle doit vendre sa boutique pour rembourser à son frère la moitié de l’héritage  et qu’elle est atteinte d’une grave maladie. Elle joint le geste à la parole et meurt peu après.

Mais le plus profond de ce film est ailleurs. Les parents des sœurs appartiennent clairement à la génération soixante-huitarde qui a proclamé le primat du lien amoureux passionnel sur tout autre attachement humain, en particulier l’attachement aux enfants. Le divorce est devenu le couronnement de toute carrière amoureuse digne de ce nom. Je suis frappé qu’on ne monte plus jamais au théâtre Le Partage de Midi de Claudel. Un couple adultère tombe éperdument amoureux sur un paquebot qui vogue du Japon en Europe, et se sépare pourtant pour ne pas briser le lien avec les enfants. Se sacrifier pour les autres, c’est devenu d’un ringard ! J’exècre le fameux et anglo-saxon « prends soin de toi ! », invitation éhontée à l’égoïsme. Comme si c’était nécessaire !

Sachi, l’aînée des sœurs, est au centre du récit. C’est elle et elle seule qui propose à Suzu de venir vivre en fratrie. Je sens que l’égalitarisme forcené qui sévit dans la France actuelle joue aussi un rôle dans les jugements psychologiques : on n’aime pas admirer, désigner un héros c’est poser quelqu’un sur un piédestal scandaleusement inégalitaire. Or Sachi est admirable. Elle passe sa vie à ravauder ce que sa mère et son père ont détruit : une famille. Elle y arrive par la force du quotidien : les petits plats, les sourires, les bonnes paroles.  Elle y arrive par le courage qu’elle a de laisser partir un homme et de protéger la famille reconstituée, comme une porcelaine précieuse que ses parents avaient brisée.

Sachi est une tisseuse de liens, contre tous ceux qui, dans la vie ou dans la fiction, brisent les liens, par jalousie, égoïsme ou toute autre raison. J’aimerais inventer un test pour que vous sachiez, vous lecteur, si vous êtes un tisseur ou un briseur de liens. Si j’étais cuistre, et en réalité je le suis, je dirais que les premiers sont avec Eros et les seconds avec Thanatos. La force du scénario d’Hirokazu Kore-Eda est de montrer que ce balancement est souvent générationnel : une génération construit un paradis de gentillesse et d’amour familial, la seconde le détruit. Ou l’inverse.

J’ai eu l’impression que ce Japonais connaissait l’histoire de ma famille. Une impression assurément qui ne vous prend qu’avec les chefs-d’oeuvre.

Alain Nueil

Notre petite sœur est en salle depuis le 25 octobre,

Les attentats de Paris à la Une

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Petite sélection des Unes de journaux français et étrangers à paraître samedi 14 novembre, au lendemain des attentats terroristes qui ont ensanglanté la capitale.

Unes presse Paris attentats terroristes

Attentats à Paris: le groupe qui jouait au Bataclan était en Israël cet été

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D’après une information de la presse israélienne, le groupe de rock Eagles of Death Metal, qui se produisait ce vendredi 13 novembre au Bataclan, avait effectué cet été une tournée en Israël malgré des appels au boycott, notamment de la part de Roger Waters, le leader de Pink Floyd… Une sommité du rock à qui le leader du groupe Eagles of Death Metal, nettement moins renommé, aurait répondu en deux mots : « Fuck you ! »

Chine: Tu t’es fait violer quand t’as bu

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chine viol exode rural

chine viol exode rural

Une cour de justice chinoise vient de rendre une décision qui ferait sauter au plafond nos féministes : une femme qui fume, boit et s’habille de manière provocatrice inciterait davantage au viol qu’une autre. Et les juges de conseiller à leurs compatriotes féminines de changer leurs habitudes afin de cesser de provoquer ces pauvres mâles turlupinés par leur libido. Ayez pitié, femmes à la fleur de l’âge, séduisantes et un peu trop libres, de ces hommes prisonniers de leur testostérone. Rangez jupes, robes et décolletés affriolants. La nature du reproducteur guette, tapie dans l’ombre, prête à surgir.

« Certaines victimes ont de mauvaises habitudes de vie, comme fumer et boire », affirme la cour. « Les accusés ciblent ces personnes, compte tenu de leur vision habituelle des victimes, qu’ils perçoivent comme des personnes qui fument et boivent, et particulièrement les victimes saouls, pouvant devenir des proies faciles ». La cour ne précise toutefois pas que fumer et boire sont loin d’être des pratiques marginales en Chine, bien qu’elles soient perçues comme plus acceptables chez les hommes que chez les femmes. En clair, si vous vous faites violer, c’est de votre faute.

Et la cour de renchérir : les femmes violées « ont eu une attitude ouvertement sexuelle et n’ont pas pris de mesures préventives face aux avances de leur agresseur ». Plusieurs accusés auraient ainsi confessé que leur désir d’agression avait émergé lorsque la victime était jeune, belle et habillée de manière à révéler une partie de leurs corps. Elles l’ont décidément bien cherché, ces allumeuses !

Sur 151 viols en trois ans, le constat est sans appel : 64 % des agresseurs avaient entre 18 et 30 ans, et, « pour des raisons physiologiques, avaient des besoins physiques forts » mais « refoulés », constate le tribunal chinois.  Des hommes venus de la campagne, soit célibataires, soit mariés, mais ne vivant pas avec leur épouse, expliquant ainsi que leur appétit sexuel ne puisse pas être « satisfait normalement », rapporte encore la cour.

La moitié des criminels sexuels de l’Empire du milieu n’ont ni travail ni revenu stable, ce qui ne les aide pas à « enrichir leur vie spirituelle ». Ces pauvres petits à l’éducation limitée ne savent pas reconnaître le licite de l’illicite, remettant en cause l’adage français  « nul n’est censé ignoré la loi » qui n’a, semble-t-il, pas droit de cité à Pékin.

Aussi déroutante soit-elle, la décision de la cour est symptomatique du désarroi chinois face aux mutations que traverse le pays. Des statistiques publiées dans le journal britannique The Economist révèlent que  deux tiers des jeunes chinois ayant commis un crime en 2010 venaient de zones rurales alors qu’ils ne comptaient que pour moitié dix ans plus tôt. Dans les grandes villes ce chiffre peut même atteindre 90 %. C’est d’autant moins une donnée anodine que l’urbanisation est devenue la nouvelle marotte d’un gouvernement désireux de faire de la croissance des villes le nouvel outil de la croissance économique du pays. Alors qu’en 1980, 200 millions de Chinois peuplaient les villes, ils sont désormais 690 millions et atteindront probablement atteindre le milliard en 2030. Parmi cette immigration venue des campagnes confinées dans un monde de vie traditionnel, on trouve des jeunes pauvres et peu habitués aux mœurs des villes qui pourraient être plus enclins à commettre des crimes.

Chose rassurante, la Toile chinoise s’est insurgée contre la conclusion de la cour. Un internaute s’est interrogé : « Donc il n’y aura plus aucun viol si les femmes arrêtent de fumer et de boire ? » Et un autre d’ironiser : « Celles avec des cheveux sont plus susceptibles d’être agressées sexuellement que celles qui n’ont pas de cheveux. « Celles avec des dents, plus que celles qui n’ont pas de dents ». « Plus important encore, les femmes vivantes sont plus susceptibles d’être agressées sexuellement que les cadavres féminins. Alors, en dehors de toute notion d’amour propre et de protection de soi, il nous faut mourir. »

D’autres campagnes visant à inviter les femmes à plus de décence ont déjà fait parler d’elles en Chine. En 2012, deux femmes originaires de Shanghai ont lancé la mobilisation « Je peux flirter mais ne viens pas me déranger » en réponse à une campagne du métro qui rappelait aux femmes ne pas inciter les hommes au harcèlement sexuel en s’habillant de manière provocatrice.

Cette année, cinq militantes distribuant des tracts dénonçant le harcèlement sexuel ont été arrêtées. Ces porte-parole de victimes de violence conjugale n’ont été libérées qu’un mois plus tard, grâce à la mobilisation internationale. Bref,  ancrer l’égalité homme/femme dans les mœurs chinoises demande encore du travail. Voire une révolution culturelle !

*Photo: wikicommons.

Grèce, Portugal: la gauche fait de la résistance

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grece portugal costa tsipras

grece portugal costa tsipras

La gauche fait de la résistance. Rassurons-nous, pas en France. En France, un Premier ministre théoriquement socialiste ne trouve rien de mieux, à quelques semaines d’élections régionales qui annoncent tranquillement un raz-de-marée FN, que de proposer une fusion entre les listes « républicaines », entendez entre les Républicains et le PS, voire, soyons fous les écolos, le Front de gauche atomisé entre plusieurs listes et le PCF. À moins de penser comme l’ami David qu’il s’agit d’une stratégie personnelle, on peut y lire la panique la plus complète. La preuve, même l’aimable Pierre de Saintignon, tête de liste du PS dans le Nord-Pas-de-Calais et donné largement troisième devant Marine Le Pen et Xavier Bertrand, a demandé à Valls de se taire et de laisser faire sur le terrain ses militants suffisamment éprouvés comme ça.

Non, quand la gauche résiste, c’est-à-dire quand elle refuse la fatalité austéritaire et cette fameuse droitisation de la société dont on nous rebat les oreilles dans nos contrées, c’est en Grèce et au Portugal. On ne peut pas dire que ces pays aient été à la fête ces dernières années. Inutile de revenir sur le véritable martyre du peuple grec vaincu par un coup d’Etat financier le 13 juillet 2015. Un gouvernement de gauche radicale, emporté par Tsipras, a dû signer un mémorandum encore plus sévère que les précédents. Il ne s’agissait pas seulement de faire rentrer les Grecs dans l’orthodoxie suicidaire de l’euro made in Germany, il s’agissait en plus de les punir parce qu’ils avaient osé voter à gauche et même très à gauche. À bon entendeur, salut, a-t-on dit du côté de la Troïka, vous avez voulu faire les malins en voulant réorienter l’Europe sans sortir de l’euro (c’était le sens de la victoire du non au référendum du 5 juillet), eh bien vous allez voir ce que vous allez voir.

Et on a vu: « comme un vol de gerfauts hors du charnier natal », l’Allemagne et la France se sont précipitées pour racheter à vil prix ce qui restait des bijoux de famille hellènes. Du coup, personne n’a vraiment compris comme le 20 septembre, l’électorat grec qui aurait dû se sentir trahi, a de nouveau voté pour Syriza et reconduit Tsipras dans ses fonctions. On nous a dit que ce n’était pas très grave, que de toute manière Tsipras avait compris, qu’il allait faire la politique qu’on lui demandait, et encore avec le sourire et en disant merci à la dame. D’ailleurs, une certaine gauche de la gauche, en France, a tout de duite crié à la trahison sociale-libérale. C’est que ceux-là, conformément au célèbre adage de Péguy sur Kant, ont les mains blanches mais n’ont pas de mains.

Or, ce qui vient de se passer avec la grève générale en Grèce ce jeudi 12 juillet, prouve d’une part que rien n’est terminé et que Tsipras, d’autre part, n’est pas un traître. Cette grève a été massive et elle a eu son cortège habituel de jeunes encagoulés qui se réconcilient dans l’émeute sur la place Syntagma alors que les hôtels de luxe tout proches[1. Où l’on discute avec les envoyés européens des futures coupes sombres à faire pour continuer à recevoir de l’argent frais.] étaient transformés en bunkers. Si cette grève était à l’appel du PAME, le front syndical proche du KKE, le Parti communiste grec maintenu qui veut sortir de l’euro et traite Tsipras de Macron, la grosse surprise a été que Syriza a appelé à y participer ! On résume: le parti au gouvernement a appelé à manifester contre…le gouvernement. Schizophrénie, entend-on ici et là. Il faut se méfier de la médicalisation. Tsipras, de fait, utilise les dernières armes qu’il a à sa disposition dans un contexte d’occupation financière étrangère. Il témoigne. Il témoigne de la vraie nature de l’UE, de l’impossibilité de trouver une autre voie, il témoigne pour les autres pays, leur indiquant que ce ne sera pas facile du tout, à moins de trouver un autre type de rapport de force et de s’y mettre à plusieurs.

Parmi les autres pays contestataires, il semble bien qu’il y ait désormais le Portugal. Les dernières élections législatives ont mis en tête le Premier ministre austéritaire sortant. Il a donc été renouvelé à son poste dans un premier temps. Cris d’extase dans le camp de l’orthodoxie bruxelloise sur le mode: on vous avait bien dit que les Portugais, contrairement aux Grecs, étaient des gens sérieux et travailleurs, qui ne mouftaient pas. Qu’ils étaient heureux, au nom de l’euro fort, de perdre tous leurs acquis sociaux et de voir apparaître de nouveau, comme avant la Révolution des Œillets, un lumpenprolétariat précaire et soumis.

Et puis, soudain, en regardant les résultats, on s’est avisé que les choses n’étaient pas si simples. La gauche de la gauche, c’est-à-dire le Bloc de gauche (un genre de gros PG) et le CDU (Communistes plus Verts) d’un côté et les socialistes de l’autre étaient majoritaires en voix et en sièges. Comme le Parti socialiste portugais, contrairement au Parti socialiste français, a encore des instants de lucidité et a bien senti que son électorat le fuyait élection après élection à cause de sa soumission à Bruxelles, il a décidé de moduler son discours, de signer un contrat de gouvernement avec  les deux forces sur sa gauche et de renverser le Premier ministre de droite. Mardi 10 novembre, le gouvernement sortant de Pedro Passos Coelho a donc été renversé par une motion de défiance qui a obtenu 123 voix sur 230. On ne voit pas trop, maintenant, sauf changement de Constitution avec la bénédiction de la droite (et de Bruxelles) ce qui pourrait barrer la route au socialiste Antonio Costa.

On ne sait évidemment ni en Grèce ni au Portugal ce que cela donnera. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a des poches de résistance, et même un peu plus que ça, dans l’Etoile noire qui croyait pourtant sa victoire définitive.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21820995_000030.

Ça se passe loin de chez moi

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La France serait-elle tombée entre les mains d’un gang de dangereux amateurs?

Après la ministre de la Culture qui ne peut pas citer un seul titre du dernier prix Nobel français Patrick Modiano — et qui avoue d’ailleurs n’avoir pas lu un seul livre depuis deux ans…

Après le Premier ministre qui s’en prend imprudemment aux opinions d’un philosophe et se fait traiter en retour de crétin — dictionnaire à l’appui…

Voici maintenant la ministre du Travail qui ne sait pas combien de fois l’on peut renouveler un contrat de durée déterminée, pilier de la régulation de l’emploi en France.

Les mots se téléscopent dans ma tête quand j’essaie d’imaginer l’expression de son intervieweur Jean-Jacques Bourdin devant un tel aveu d’ignorance. Cela allait du stupeffroi à la mépricompassion. « Vas-y, Myriam, tu peux le dire! » l’entendait-on gémir intérieurement. Et puis non. Myriam n’a rien pu dire.

Hors antenne, Mme la Ministre avait retrouvé la parole. Deux sources médiatiques nous rapportent qu’elle aurait attribué son « bad buzz » au fait qu’elle était « femme, beur et jeune ».

En effet, c’est lourd à porter. En attendant, un bad buzz, ça vaut mieux qu’un nice kick in the ass, en traduction française: un bon coup de pied au cul. Parce que, à mon humble avis, c’est ce qu’aurait pris séance tenante un ministre homme, vieux et blancho (selon l’expression de M. Valls) s’il s’était trouvé dans sa situation.

Ou peut-être pas. Celui qui s’est publiquement laissé traiter de crétin sans broncher est bien toujours en place…

En Suisse, heureusement, nous sommes à l’abri d’un tel dilettantisme. Imagine-t-on un ministre de la Santé qui confondrait ses propres idées avec les petits papiers de l’industrie pharmaceutique, une ministre des Finances incapable de nommer un paradis fiscal ailleurs qu’en Suisse, un ministre de la Défense qui ignorerait que la Guerre froide est terminée, ou une ministre de l’Intérieur qui ne saurait dire combien de clandestins sont entrés dans le pays le mois dernier?

Bien entendu que non. C’est tout à fait impossible. Nos ministres sont hautement renseignés et compétents. À moins qu’ils n’aient pas de trublion aussi impertinent que Bourdin pour les interroger?