La France s’est réveillée, samedi 14 novembre, sidérée, hébétée, perdant tous ses repères, au lendemain de l’attaque terroriste la plus meurtrière s’étant produite sur son sol de mémoire de vivants, toutes générations confondues. A la différence de tous les attentats sanglants perpétrés dans notre pays depuis un demi-siècle, celui commis et revendiqué par Daech à Paris ne relève pas d’un conflit identifié portant sur un contentieux délimité : les bombes de la fin des années 80, dans le métro ou les rues de Paris, visaient soit les démêlés de la France avec l’Iran des mollahs, soit le soutien de Paris au régime algérien contre le Front islamique du salut. Ils cessèrent lorsque la situation évolua : le contentieux nucléaire avec Téhéran fut apaisé, et la répression impitoyable des militaires d’Alger contre les islamistes locaux tarit le terrorisme à la source. Sur le coup, ces événements suscitèrent une vive émotion, mais personne n’en déduisit que la France était en guerre, ciblée comme ennemie à abattre dans une lutte à mort, où la politique et la diplomatie étaient exclues.

La mondialisation du djihad, inaugurée le 11 septembre 2001 par les attentats de New York et Washington, marqua le début d’une guerre des civilisations, décrétée par les  ennemis de l’Occident, que l’on s’attacha, chez nous, à nier pour se rassurer, en exorcisant la prophétie de Samuel Huntington à coup de pensée magique. On fit la guerre, certes, mais mal : on croyait que la supériorité militaire et technologique des puissances occidentales, écrasante dans une guerre clausewitzienne, allait clore le problème comme la victoire des Alliés sur l’Allemagne et le Japon avait mis fin au projet nazi et à l’impérialisme nippon.

La force du faible, en l’occurrence celle du projet islamiste radical dans toutes ses composantes – Daech, Frères musulmans, extrémistes chiites – se nourrit de l’intensité des convictions de ceux qui le portent, prêts massivement au sacrifice suprême, et de la conscience qu’ils sont engagés dans une guerre longue, où le temps joue en leur faveur. Les foules qu’ils influencent n’ont pas besoin, comme le prolétariat des marxistes, d’être éclairées sur une utopie destinée à établir  un monde nouveau : c’est leur monde ancien, la Charia, l’ordre voulu par Dieu, celui auquel adhèrent les masses musulmanes, qu’il faut mener à la victoire planétaire, et cela prendra le temps qu’il faut.

Face à ce défi, ceux qui sont visés ont du mal à trouver les réponses adéquates, car nos sociétés ne sont pas (encore) dans un état d’esprit de résistance collective et de longue haleine à une menace mortelle pour notre civilisation. L’illusion qui s’est épanouie lors des prétendus « printemps arabes » est emblématique de cet aveuglement : on croyait la démocratie et les droits de l’homme en marche dans le monde arabo-musulman, alors qu’ils  subissaient la plus cuisante déroute de l’histoire moderne. Au mieux, l’ordre était rétabli par des régimes dictatoriaux, comme en Egypte. Au pire, l’intervention brouillonne de la force occidentale créait le chaos propice à l’avancée du djihadisme terroriste, en Irak, en Libye, en Syrie aujourd’hui, en Afghanistan et ailleurs demain. La guerre, maintenant, atteint nos territoires, non pas de manière ponctuelle et incidente, mais de manière permanente, dans une forme de conflit dit de basse intensité, où  le nombre des victimes n’est en rien comparable avec celui des guerres du siècle dernier. Peu à peu la violence s’installe dans nos vies, trouve ses relais dans la population, s’impose d’autant plus insidieusement qu’elle ne ressemble pas à la guerre telle qu’elle est décrite dans les livres d’histoire.

Cette forme de guerre, c’est précisément celle que l’Etat d’Israël subit depuis sa proclamation en 1948, face à un ennemi plus faible, certes, mais dont la détermination  est totale pour mettre fin à l’existence d’un Etat impie sur un territoire jugé, par l’immense majorité des musulmans, comme terre d’Islam et de rien d’autre. On peut, au sein de ces derniers, diverger sur les moyens d’atteindre cet objectif, par des accords de paix provisoires ou par la lutte armée sans trêve, mais il reste l’horizon indépassable et incontestable, du Caire à Téhéran en passant par Alger, Rabat et même Tunis.

La prise de conscience de cet état de fait conduit, pour ceux qui sont les cibles de cette menace existentielle, à prendre les mesures nécessaires à leur survie. Face au terrorisme, la supériorité technologique ne suffit pas : il faut  instaurer un esprit de défense collectif, qui ne se contente pas de déléguer à des professionnels de la sécurité la charge de la protection des individus. Il faut que soit partagée la conviction qu’il n’y a rien à négocier avec un ennemi qui souhaite votre perte ou votre soumission, et que ni les frappes aériennes en Irak et en Syrie, ni les concessions aux exigences islamistes dans les pays européens ne suffisent  à conjurer la menace. Les reculs ou « accommodements raisonnables », modèle canadien ou de Jean-Louis Bianco, ne font que la renforcer en donnant le sentiment aux extrémistes que leurs adversaires accorderont demain ce qu’ils refusent aujourd’hui, pour être tranquilles.

Comment les Israéliens sont-ils parvenus à vaincre la deuxième Intifada, celle qui de 2000 à 2008 provoqua les actes terroristes les plus meurtriers ? En mobilisant une population consciente de la menace derrière ses dirigeants, en prenant des mesures décriées par les belles âmes du monde entier (la barrière de sécurité) et surtout en menant une action résolue dans le domaine du renseignement et de l’infiltration des milieux où se fomentent les attentats. Cette terreur ne s’est pas éteinte en un jour : il a fallu du temps, des moyens, des méthodes adaptées, dont la création d’un réseau efficace d’indicateurs, pour atteindre ce but. Les agressions récentes, celle de l’intifada dite « des couteaux », pour dramatiques qu’elles soient, témoignent pourtant de l’impuissance des djihadistes palestiniens à semer, comme hier, la mort massive sur le territoire d’Israël. La question du règlement politique du conflit israélo-palestinien, serinée par la prétendue communauté internationale, ne se résoudra que par l’acceptation de l’inacceptable par le monde arabo-musulman, celle de la légitimité de l’Etat nation des juifs en terre d’Israël, ce qui n’est pas pour demain.

Nous, Français, Occidentaux, démocrates, laïcs (et cela englobe tous ceux, même de foi musulmane, qui partagent ces idéaux) sommes en butte au même projet à long terme du djihad mondial. On pouvait, hier, en rire, et vaquer dans une relative quiétude à nos occupations et à nos marottes politiques et idéologiques. Est-il encore raisonnable aujourd’hui d’agir ainsi ? François Hollande a, enfin, reconnu que nous étions en guerre, et pas seulement en « Opex ». Il promet d’être impitoyable avec les tueurs, leurs commanditaires, leurs inspirateurs et leurs propagandistes. Ce n’est, pour l’instant, qu’une posture. Il dépendra de chacun de nous que les actes suivent les paroles : nous ne sommes coupables de rien, mais capables de tout, pour le meilleur. Devant les attentats terroristes, soyons comme les Britanniques après celui de Londres, «  Not afraid ! », et droits dans nos rangers ! Et non comme les dirigeants espagnols après l’attentat de la gare d’Atocha (191 morts en 2004), qui sont passés du déni de son caractère islamiste à la recherche de l’apaisement des terroristes.

*Photo : © AFP MIGUEL MEDINA.

Partager
Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...