« Même pas peur ! » Dimanche soir, alors qu’une fausse alerte a vidé la place de la République en quelques minutes, le slogan, inscrit sur une pancarte abandonnée, résonne comme une bravade d’enfants. Le hashtag fait fureur, les journalistes et commentateurs propagent la bonne parole avec conviction : « La France n’a pas peur ! ». En réalité, la France a passablement peur. Si elle sort de chez elle, c’est pour avoir moins peur ensemble, les uns contre les autres.

Le message est passé : désormais, nul n’est à l’abri. Ça peut vous tomber dessus, même si vous n’avez rien fait pour énerver les djihadistes comme dessiner Mahomet ou être juif. Alors, il y a peut-être quelques raisons d’avoir peur. Et la seule façon de résister à cette peur, c’est de comprendre ce qui nous arrive. Les moulinets rhétoriques, proclamations incantatoires, appels aux valeurs et autres trémolos unitaires, aussi rassurants soient-ils, ne suffiront pas à répondre à deux questions essentielles – qui sont nos ennemis ? Pourquoi nous agressent-ils ?

Dès sa première intervention, le président de la République a été clair : nous connaissons les coupables et ils seront châtiés. Il s’est cependant gardé de les désigner explicitement, mais chacun a compris qu’il s’agissait de Daech ou de l’Etat islamique comme on voudra. Ainsi s’installe vaguement l’idée que la France a été attaquée par une puissance extérieure que l’on pourrait donc combattre et vaincre sur un front extérieur. L’ennui, c’est que cet ennemi lointain recrute ses soldats chez nous. Quel que soit l’apport logistique, financier et technique de la maison-mère, nous avons également affaire à un djihadisme de fabrication locale. On l’a découvert avec Merah, la terreur islamiste peut sortir de l’école de la République. On ne sait pas combien de Français sont prêts aujourd’hui, à prendre les armes contre leur pays. Ni combien d’autres les approuvent secrètement. Mais il est temps de dire que ces Français-là ne sont pas des victimes. Ce sont nos ennemis. Et des traitres en prime. Il faut les traiter comme tels. « On ne se laissera pas marcher sur les pieds », disait un jeune homme aperçu sur un écran. Il n’est dit nulle part que la loi doit être douce.

Pourquoi nous en veulent-ils ? Si la question nous taraude, c’est que la haine des assassins fonctionne comme un miroir identitaire. Nous devenons ce qu’ils haïssent. Edwy Plenel pense qu’ils ont voulu tuer la société multiculturelle et métissée (du quartier Oberkampf ?), Laurent Joffrin qu’ils en veulent à notre amour de la liberté, d’autres sont convaincus que c’est notre belle démocratie qu’ils veulent abattre.  Un philosophe assure qu’ils détestent la « République festive et sociale ». Je crois, pour ma part, qu’ils s’en prennent effectivement à ce que nous avons de plus cher : la fête et la consommation. Le chien d’infidèle type, c’est Homo festivus. Muray les avait déjà calculés : ce que veulent détruire les djihadistes, c’est un ventre mou, un Occident fatigué d’être lui-même qui cherche sa rédemption dans la consommation. Eh bien, c’est cet Occident qu’il faut défendre et avec lui le droit de mener une existence banale, agréable et vaine. Face aux djihadistes, Homo Festivus, c’est moi ! « Nous vaincrons. Parce que nous sommes les plus morts. », écrit Muray. Qu’il me pardonne mais aujourd’hui, le deuil est trop frais pour se résigner à cette sinistre conclusion. Je préfère penser que nous vaincrons parce que nous sommes les plus frivoles, les plus paresseux, les plus faibles. Ce n’est peut-être pas glorieux, mais c’est bien agréable. Ce n’est pas rien.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00730620_000018.

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Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.