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La «stratégie Guaino», dernière chance de Sarko

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Henri Guaino Nicolas Sarkozy

Ce n’est désormais un secret pour personne, l’étoile de Nicolas Sarkozy a sérieusement pâli depuis quelques mois. L’ex-président est aujourd’hui plus impopulaire qu’il ne l’a jamais été. Même du temps de son mandat, sa cote n’était jamais descendu aussi bas qu’elle ne l’est aujourd’hui dans les enquêtes d’opinion. Mais, on l’a écrit récemment, les sondages ne font pas une élection. Aussi faut-il, pour s’en rendre compte, tâter le pouls du « peuple de droite » pendant les fêtes, ce que nous avons l’occasion de mettre en pratique chaque année. C’est peu dire que l’expérience renforce le résultat des sondages. Nicolas Sarkozy inspire encore davantage de rejet que François Hollande dans des milieux qui devraient pourtant lui être favorables et qui lui étaient d’ailleurs acquis au printemps 2012, alors qu’il n’était pas au meilleur de sa forme, et qu’approchait sa défaite à l’élection présidentielle.

Tout se passe en fait comme l’avait prévu Henri Guaino lorsque Nicolas Sarkozy décida, piétinant son plan initial, de reprendre le parti. L’ancien conseiller spécial avait expliqué que redevenir chef de parti après avoir été le Président de tous les Français s’avèrerait périlleux et aboutirait forcément au déclassement de son image. Cela n’a pas manqué. De surcroît, l’ancien chef de l’Etat s’est lié les mains avec la primaire, dont il aurait pu s’affranchir en optant pour une candidature hors-parti mais dont il doit aujourd’hui être le garant d’une bonne organisation, après avoir confié cette dernière à une instance indépendante sous la pression de ses rivaux.

Examinons cette primaire telle qu’elle se présente en ce début d’année. Alain Juppé, gonflé à l’hélium de l’exaspération que suscite Nicolas Sarkozy, est au firmament des sondages. Cela pourrait lui porter malheur et d’aucuns rappellent, à juste titre, que les sondages à dix-huit mois des élections n’ont porté bonheur ni à Edouard Balladur ni à Lionel Jospin. Et encore moins à Dominique Strauss-Kahn. Mais le maire de Bordeaux n’est pas premier ministre et il a des atouts dans sa manche. Citons en deux, essentiels : la garantie, aujourd’hui connue du plus grand nombre, que François Bayrou ne sera pas candidat s’il est désigné ; la certitude des futurs électeurs qu’il ne fera qu’un seul mandat et donc, du moins le croient-ils, qu’il tiendra d’autant plus facilement ses engagements.

Ayant obtenu que l’élection primaire soit aussi ouverte que celle du PS en 2011, Alain Juppé avait commencé sa campagne plutôt au centre, en rempart contre la droitisation incarnée par Nicolas Sarkozy. En cette rentrée, il a décidé d’exposer ses idées sur l’Etat régalien afin de rappeler au bon peuple de droite qu’il l’était aussi. Dans un livre programmé avant les attentats et qu’il aurait à peine retouché, il vient de détailler un catalogue de mesures, de la limitation du regroupement familial à la création de 10.000 places de prison, qui sont autant de marqueurs droitiers. On imagine fort bien, car il a déjà laissé percer quelques indices à cet égard, que ses propositions économiques, qui feront l’objet d’un autre livre au printemps, n’auront rien à envier à celles de François Fillon dans la course au libéralisme le plus échevelé. De ce fait, Alain Juppé, en se décalant stratégiquement vers la droite, coince Nicolas Sarkozy dans un espace très étroit à gauche de Marine Le Pen, espace déjà occupé par Nicolas Dupont-Aignan qui vient de faire 4% aux élections régionales. De ce fait, il est privé d’oxygène et doit en sortir.

Il n’a, à vrai dire, que deux solutions. La première, c’est de faire du « Buisson sans Buisson » et de sauter par-dessus Marine Le Pen, en débordant cette dernière par la droite, s’alignant sur son programme identitaire et fustigeant ses projets économiques. C’est semble-t-il la piste privilégiée pour l’instant. Le problème, c’est que cet espace est occupé par le Front national version Marion Maréchal Le Pen, qui soutiendra sa tante fidèlement, au moins jusqu’à mi-mai 2017. Par ailleurs, dans le champ « métapolitique », il est incarné par le trio Philippe de Villiers-Eric Zemmour-Patrick Buisson dont les gazettes ont largement fait écho à leurs rencontres et projets. En résumé : recomposer la droite après 2017, ce qui passe par l’élimination politique de Nicolas Sarkozy. A la limite, son propre vice-président Laurent Wauquiez pourrait beaucoup plus facilement incarner cette stratégie que lui-même. C’est pourquoi il aurait tort de persister dans cette voie, une impasse totale. Il ne lui reste que la seconde, celle que nous nommerons, pour simplifier, la « stratégie Guaino ». Il s’agirait non pas de sauter par-dessus Marine Le Pen sur sa droite mais par-dessus Alain Juppé sur sa gauche. S’alignant sur les propositions régaliennes de Juppé, il lui faudrait en revanche se faire le pourfendeur de son programme économique et oser un discours contre la folie des politiques européennes d’austérité. En cela, il renouerait d’ailleurs avec sa pratique présidentielle au moment de la crise financière et du fameux discours de Toulon. Il retrouverait également le positionnement de Jacques Chirac en 1995, face à Edouard Balladur. Ce serait la manière la plus efficace de « balladuriser » Alain Juppé. La primaire de droite constituera certainement une course à l’échalote consistant à déterminer qui s’alignera le plus sur l’Allemagne et l’Angleterre. Si Nicolas Sarkozy – qui confierait là à Henri Guaino non pas seulement la rédaction de quelques discours, mais la direction stratégique et idéologique de sa campagne – parvenait à offrir un projet plus en phase avec la tradition nationale et donc plus « identitaire », il retrouverait un espace politique beaucoup plus important.

Mercredi matin, sur Europe 1, le journaliste Antonin André expliquait que Nicolas Sarkozy voyait dans la méthode Chirac 95 un exemple en matière de style de campagne, privilégiant le labour du terrain et la position d’outsider. Outre qu’il parviendra difficilement à passer l’image du type sympa isolé que Chirac avait pu faire passer dans l’opinion, il lui faut donc absolument – et d’autant plus – en adopter les fondamentaux stratégiques et idéologiques. Si Nicolas Sarkozy ne croit pas en cette campagne-là, tout simplement parce qu’il n’en partage pas les objectifs politiques, épousant plutôt ceux de la stratégie « Buisson sans Buisson », il rendrait davantage service à ses idées en se retirant de la course au profit de Laurent Wauquiez.

*Photo : SIPA.00714424_000066.

Charlie: c’est drôle de mal nommer les cons

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Charlie Hebdo Dieu islam

Une fois de plus, le dessin de Riss en couverture de Charlie Hebdo réussit à nous décevoir sans même nous surprendre. Depuis longtemps hélas, que voit-on en une ? Marine le Pen, le pape, Nadine Morano, le pape et Jean-Marie Le Pen. On peut comprendre les caricaturistes, leurs cibles ne sont pas armées et personne n’a envie de vivre sous protection policière dans un pays où on a encore peur de stigmatiser des pauvres et où l’on refuse de pratiquer des amalgames entre l’islam et les musulmans. Evidemment, je préfèrerais vivre dans un pays où on choisit de mettre hors d’état de nuire, par des moyens sur lesquels je ne serai pas regardant,  quelques milliers de délinquants fanatisés et de criminels radicalisés, plutôt que de réduire de fait la liberté de mouvement de leurs victimes potentielles.

Au lieu de multiplier les boucliers, nous ferions mieux de manier le glaive et les coups de filet, même de façon très large, même de façon un peu arbitraire. Mais nous n’avons pas ce sens-là de la justice et si je le regrette, il faut bien vivre malgré son temps. C’est ce que nous faisons tous. Lorsqu’on ne peut parler vrai, dessiner juste, et qu’on ne veut pas se taire, on renoue avec une vieille coutume satirique : on ruse, on prend un détour. Ainsi, on peut penser que Riss est, dans cette affaire, plus malin qu’il en a l’air. En réalité, personne ne changera sa vision du mal après cette Une et personne ne modifiera son diagnostic sur le cancer qui empoisonne le monde. S’il feint de se tromper de cible, personne ne se trompe. D’ailleurs, les autorités musulmanes susceptibles et pas aussi cons qu’elles en ont l’air ne s’y sont pas trompées. Au lieu de dessiner un dieu judéo-chrétien en sandales gréco-latines, Riss aurait été encore plus loufoque, plus ironique et plus drôle s’il avait croqué le Dalaï Lama, ou un bisounours, qui court toujours.

Comme lorsqu’on décrit les auteurs d’une agression comme ayant le type « suédois », on se fait parfaitement comprendre en évitant les ennuis et les regards de haut comme de travers, voire les procès. La nature des crimes et des criminels est telle qu’aujourd’hui, on n’a même plus besoin de mentionner des Scandinaves. Il suffit de dire « viol en réunion » sans plus de précision pour faire apparaître dans l’imaginaire collectif des jeunes issus, il suffit d’écrire « règlements de comptes à Marseille » sans autre mention pour faire comprendre à tous que la fusillade mortelle opposait cette fois-ci, comme toutes les autres, des capuches à des stigmatisés. On peut le déplorer mais c’est comme ça : l’angélisme des médias a généré stigmatisation et généralisation abusives.

Eh bien, de la même façon, quand on parle de dieu assassin en 2016, on pourrait l’affubler d’un marteau et de cornes, tout le monde comprendrait qu’il ne s’agit ni de Thor, ni d’Odin.

On nous répète jusqu’à plus soif que mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. Aujourd’hui que plus personne n’est dupe sur le malheur du monde et sur son origine, mal nommer, c’est ajouter de la drôlerie au monde. Et de Charlie, je n’en attendais pas moins.

On ne naît pas victime, on le devient

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Dear Daddy féminisme sexisme

Dans la vidéo « Dear Daddy » réalisée par l’ONG Care et devenue virale en quelques semaines, la voix d’une fille occidentale (détail qui a son importance) encore en gestation dans le ventre de sa mère, interpelle son père en lui faisant l’inventaire de toutes les blagues et autres commentaires sexistes dont elle sera l’objet, mais aussi des agressions sexuelles, du viol et des violences conjugales auxquelles elle n’échappera pas. Et tout cela comme si un oracle plus implacable encore que celui qui amène Œdipe à tuer son père et à épouser sa mère le lui avait prédit. Comme si le seul fait de naître fille suffisait à prédestiner une existence à une inexorable série de violences et d’humiliations infligées par cette vaste et barbare catégorie d’êtres humains que sont… les hommes.

Ce que la vidéo cherche avant tout à mettre en exergue, ce sont les liens entre le sexisme ordinaire, souvent considéré comme anodin voire inoffensif par les hommes, et les violences sexistes, qui toucheraient une femme sur trois. Si sur le papier une telle cause ne peut a priori qu’être défendue, certaines manières de le faire se révèlent si maladroites et outrancières de pathos qu’elles en arrivent à produire l’exact effet inverse. C’est précisément le cas de cette vidéo qui, sous prétexte de dénoncer les violences faites aux femmes, en arrive à représenter un monde rudimentaire réparti en deux catégories : d’un côté les femmes, objets d’un désir frénétique et brutal, prédisposées au viol, de l’autre les hommes, brutes grossières dont l’humour douteux et souvent prépubère trahit immanquablement un instinct grégaire de bête machiste à tendance agresseur sexuel.

A celles et ceux qui n’auraient pas le temps ou la résistance psychique de se farcir ce psychodrame (ceci dit, j’encourage à le visionner et à tenir bon jusqu’à la fin), en voici quelques extraits :

« Parce que moi, je vais naître fille. Ce qui veut dire qu’avant mes 14 ans, les garçons de ma classe m’auront déjà traitée de salope, de pute, de connasse, de plein d’autres choses. »

Alors, je préfère te prévenir tout de suite cocotte, ils vont aussi te traiter de « chemin de fer » si tu portes un appareil dentaire, de « calculette » si l’acné fleurit sur ton petit minois contrit, de « coincée du cul » si tu ne ries à aucune de leurs blagues démentielles, de « lèche-cul » si tu as constamment l’index en l’air au premier rang de la classe… Bref, ils ne t’épargneront pas, non pas parce qu’ils ne t’aiment pas toi, fille, mais parce que c’est l’âge con, l’âge où l’on passe en revue les défauts (avant tout physiques) des autres, de peur de s’entendre cruellement pointer les siens. Ce n’est pas « gentil », certes, mais à moins de t’inscrire au CNED et de t’isoler chez toi, tu n’y couperas pas. En revanche, rien ne t’empêche de riposter avec un tant soit peu plus d’intelligence et de tenter ainsi de leur rabattre le caquet en pleine mue. Et ça, vois-tu, si tu as des parents suffisamment psychologues, ils t’inculqueront la confiance nécessaire pour le faire.

« Avant mes 16 ans, certains de ces garçons auront mis leur main dans mon pantalon, un soir où j’aurai tellement bu que je ne tiendrai plus debout. Et même si je dis non, ils rigoleront. Parce que c’est drôle, non ? »

Je ne sais pas si c’est « drôle », le sens de l’humour étant absolument relatif à chacun, en revanche, peut-être que tu devrais éviter d’être bourrée comme un trou avant même d’avoir 16 ans, non ? Et peut-être que ce dont ton père, mais aussi ta mère, devraient te mettre en garde c’est plutôt, je ne sais pas moi, les effets nuisibles de l’alcool sur ton petit corps en pleine mutation, par exemple…

« Si tu me voyais ainsi papa, tu aurais tellement honte. Parce que je suis ivre. Pas étonnant que je sois violée à 21 ans. »

En l’occurrence, si, c’est assez étonnant. Tu n’es pas la première à sortir et à te retrouver ivre à 21 ans et s’il y a, certes, des contextes qui dérapent tragiquement (des mauvaises rencontres au mauvais endroit au mauvais moment qui créent des traumatismes durables), il n’y a a priori pas d’effet de causalité systématique entre une ébriété de soirée et un viol physique. Et ton papa n’aura pas « honte », il sera scandalisé et mortifié comme devrait l’être toute la société, non pas parce que l’un des deux est responsable mais parce que le viol est un crime sordide qu’on ne souhaite à personne, encore moins à sa fille.

Pour conclure, enfin, sa litanie pleine d’invocations adressée à son père « tout-puissant », la voix finit par une dernière supplication qui achève d’illustrer la posture absolument déterministe de victime dans laquelle elle se glisse, toute seule, puisque n’étant pas encore née, aucun mal ne lui a encore été fait (ce que, malgré son air plaintif insupportable, on ne lui souhaite pas pour autant) :

« Mais mon cher papa, je vais naître fille. Je t’en prie, fais tout ce qui est en ton pouvoir pour que ça ne reste pas la plus grande des menaces pour moi. »

Bon, c’est là que j’aimerais intervenir un peu plus sérieusement. Toi qui visiblement t’apprêtes à naître dans un pays dit « riche et civilisé » (Norvège ? Royaume-Uni ?), tu vas sans doute, en grandissant, tomber plusieurs fois dans tes livres d’école sur cette fameuse phrase que tu mettras peut-être même en couverture de ton agenda au collège : « On ne naît pas femme, on le devient. » C’est Simone de Beauvoir qui a écrit ça, dans le Deuxième Sexe, en 1949 – quand les vidéos n’étaient pas encore virales et que les fœtus ne dispensaient pas de longs sermons moraux. Simone de Beauvoir était une intellectuelle et militante du XXe siècle, une féministe qui craignait d’avantage d’être reléguée aux fourneaux sans la possibilité de s’instruire, de s’exprimer ou de voter, que de se faire doigter, ivre, en pleine adolescence, par un boutonneux qui aurait trop regardé Youporn.

Et vois-tu, après t’avoir écoutée pendant cinq longues minutes exposer toutes les affreuses menaces qui pèsent comme autant d’épées phalliques au-dessus de ton vagin – pour l’unique « tort » d’en avoir un –, j’ai eu l’envie de détourner l’aphorisme de Simone et de te dire : « On ne naît pas victime, on le devient. » Toi qui es persuadée que le sort, qui t’a voulu de sexe féminin, t’a réservé bien des déboires, qui pourront aller d’un simple regard aguicheur à une tournante non consentie, j’ai envie de t’avertir de quelque chose qui pourra t’être utile : il se trouve que, dans la vie, les forces et les faiblesses, la plupart du temps, ne sont pas distribuées dans notre patrimoine génétique. Non, on s’en empare, on les construit au fil de nos expériences. On a, en tant que filles de « pays modernes et civilisés », souvent le pouvoir et la chance inestimables de décider qu’un regard nous a plu ou au contraire menacé, qu’une phrase nous a charmée ou qu’elle nous a humiliée, qu’un geste nous a caressé, ou qu’il nous a blessé. On ne le décide pas toujours certes (et dans ces cas-là il faut réagir, lutter, prévenir et guérir), mais dans l’ensemble des situations de la vie courante on peut néanmoins recevoir une attitude qui nous est adressée avec pondération, l’interpréter avec discernement, et réagir de manière appropriée, à savoir la rendre, la réajuster, ou la contester. A moins qu’en qualité de fœtus, tu ne sois définitivement résolue à croire que la femme restera un mollusque bringuebalé dans des eaux nauséabondes jusqu’à sa mort. Mais alors là, vois-tu, nos conceptions divergent catégoriquement et je pense même que, avant de prendre des doigts inopportuns dans tes profondeurs vaginales, il faudrait que tu apprennes à mettre un peu moins le tien dans ton petit œil encore fermé.

Et toi qui t’apprêtes donc à avoir accès à un système de soins, d’éducation mais aussi de divertissement et très probablement d’instruction civique et éthique, puisque ton pays a fait de tous ces aspects des droits fondamentaux, laisse-moi également te rappeler qu’un peu plus loin de chez toi – mais pas tant que ça non plus – vivent des filles du même âge que toi, c’est-à-dire des fœtus, qui malheureusement sont nettement moins geignardes et tragiquement plus silencieuses que toi. Et ces mêmes filles à l’état de fœtus, si elles avaient la possibilité d’alpaguer leur papa, elles ne leur diraient sans doute pas, comme toi : « Mon cher papa, je sais que tu me protégeras contre les lions, les tigres, les armes, les voitures et même les sushis. » Non elles, si elles avaient les moyens de faire des vidéos avec un Canon 5D, un étalonnage léché et une musique mélo, comme toi, quelque chose me dit qu’elles supplieraient probablement l’enveloppe utérine qui les contient de se détruire avant qu’elles ne soient expulsées du ventre de leurs mères, qui elles aussi probablement serrent les jambes. Et, vois-tu, c’est plutôt ces fœtus-là que j’aimerais entendre, aujourd’hui, en 2016, et à eux que j’aimerais donner une chance d’avoir le quart de tes craintes existentielles et le centième de ce dont tu t’apprêtes à jouir dans ta société – où la plus grande crainte qu’a ta mère en te couvant, c’est visiblement de faire une indigestion de sushis…

Par ailleurs, toi qui es persuadée, avant même d’être née, que ta condition à venir de femme sera « la plus grande menace » de ton existence, te rends-tu compte qu’en plus de t’attribuer toute-seule une vulnérabilité supplémentaire (celle qui consiste à se sentir victime avant même qu’un mal quelconque n’ait eu lieu), tu stigmatises toute une génération d’hommes qui n’auraient sans doute jamais pensé à te faire du mal ni à te manquer de respect mais qui, se sentant d’emblée envisagés comme un potentiel de nuisance à ton égard, auront sans doute la tentation de se retrancher dans ce qui fait nos différences apparentes ? En pensant prendre le mal à la racine et prévenir plutôt que guérir, tu as déjà réparti les rôles des victimes et des bourreaux et scellé le scénario. Dans ta prophétie manichéenne, ponctuée de drames et empreinte de fatalisme, comment croire à une alternative envisageable ?

A mon tour, je me permets de te faire part de ma modeste expérience (et pas embryonnaire pour le coup, j’ai 26 années achevées à mon actif, je n’en suis plus à triturer langoureusement mon placenta !) : je ne sais pas quel genre d’hommes tu t’apprêtes à côtoyer mais, en ce qui me concerne, j’aime croire que la plupart de ceux que je fréquente ou que je rencontre – quels que soient leur âge, leur milieu social, leur religion ou leur niveau d’éducation – sont des hommes qui, parce qu’ils respectent leur prochain en général, savent respecter une femme, et qui ne voient pas le monde comme un énorme terrain de chasse à moitié peuplé de salopes aguicheuses sous les jupes desquelles il faut à tout prix fourrer les extensions qui leur sont propres. Ce sont des hommes qui, pour l’immense majorité, savent considérer la femme comme un sujet respectable – et pas tel un objet primaire de libido exacerbée. Et j’aime croire que la plupart de ces hommes savent observer, écouter, sentir et ne sont pas tous dénués de sensibilité ou de considération. Enfin, je crois que pour l’écrasante majorité d’hommes qui n’ont jamais traité une femme de pute, ni violé l’une d’elles et qui ne songent absolument pas à le faire, ce doit être un poids lourd à porter que de sentir un regard empli de scepticisme et de préjugés braqué sur soi en permanence, du simple fait d’être un homme. N’est-ce pas ce regard réducteur qui perpétue la société sexiste que tu sembles conspuer si fortement depuis tes eaux utérines ?

J’aimerais, petit avorton mercenaire, finir avec une question que tu trouveras sans doute trop romantique – et donc à tous les coups machiste – mais à laquelle toi qui visiblement aimes sortir, t’amuser, boire et te présenter sous ton meilleur jour, pourras certainement répondre. Quand on se fait jolies pour sortir, jambe cambrée, paupière étirée, lèvre ourlée, taille marquée, tout ça… c’est pour qui au juste ? C’est avant tout pour soi, oui, certes, pour se sentir belle, bien dans sa peau…  Mais l’extension de ce sentiment de bien-être, de cette confiance en soi, quel effet plus général cherche-t-il à provoquer ? Certainement pas des remarques désobligeantes qui nous donneraient presque envie de souscrire à Ni putes ni soumises, on est bien d’accord, encore moins une main offensive qui s’abat lourdement sur notre arrière-train citadin, évidemment ! Mais est-ce qu’il n’y a pas aussi, en filigrane, comme effet escompté, le plaisir de laisser dans notre sillage une certaine aura, une volupté, un charme féminins, qui feraient que même lui, cet inconnu au coin d’une rue, même eux, ces étrangers à une terrasse de café, nous remarqueront, nous regarderont, nous contempleront l’espace de ces quelques secondes souvent fugaces – mais pas nécessairement sauvages, encore moins préludes d’un viol ?

Est-ce qu’à force de rabâcher aux hommes la sempiternelle injonction : « Baisse les yeux, je ne suis pas un bout de viande » (ce qui est vrai !), on ne prend pas le risque de leur sceller les paupières et de leur emplâtrer la bouche et qu’ils n’osent alors plus nous regarder, encore moins nous adresser un compliment, un vrai – ceux qui, par un subtil mélange de maladresse et d’envoûtement, nous font rougir sans pour autant nous dénuder de force ?

Crois-tu que l’on puisse vraiment, avec ce genre de vidéos, conditionner la moitié de la société à vivre dans la crainte de l’autre moitié et tout considérer à travers le prisme binaire homme/femme, qu’une libido déchaînée orchestrerait ? Est-ce dans la paranoïa et l’extrapolation de la moindre blague immature qu’il faut accueillir les prochaines générations de filles à venir ? Ton petit teasing existentiel partait d’une bonne intention, j’en conviens, mais il ne fait rien d’autre que réduire les femmes au rang de victimes en puissance et les hommes à des brutes primitives. Et par la même occasion il atteste du degré d’obsession de la « sensibilisation » de nos sociétés qui ne savent visiblement plus distinguer la légèreté de la gravité, l’anodin du danger… et qui aurait tout à gagner à faire du féminisme une posture de confiance et de force, et non un état de paranoïa constant, qui commence au moment de la fusion des gamètes.

Pétoche «made in France»

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Vous le savez déjà ou pas, cela vous a interpelé ou pas : le film Made in France de Nicolas Boukhrief, long métrage de fiction tourné avant les attentats meurtriers de janvier et novembre 2015 à Paris qui « raconte l’histoire d’un journaliste infiltrant une cellule jihadiste désireuse de commettre un attentat à Paris », dont la sortie a déjà été repoussée par deux fois, ne sera pas projeté en salles. Il ne sera visible qu’en VOD, à partir du 29 janvier.

La décision, pour ce qu’on en sait, ne viendrait pas « des autorités » mais des salles de cinéma qui avaient initialement prévu de le diffuser. Euh… les mêmes qui « étaient Charlie » il y a peu et n’ont nullement hésité, par le passé, à projeter les sulfureux Gomorra ou La Dernière tentation du Christ ? Il est vrai que l’action de ces films ne se déroulait pas en France…

Du film même, de ses qualités ou de ses défauts, je ne dirai rien puisque je ne l’ai pas vu. Et pour cause.

Mais il est curieux, pour ne pas dire grotesque, scandaleux et symptomatique, à l’heure où la moindre historiette totalement dépourvue d’intérêt se voit désormais affublée et affligée de la mention « inspiré de faits réels » (comme si la fiction n’avait pas sa légitimité propre) que l’on censure, « au pays de la liberté d’expression »™, une œuvre de fiction parce qu’elle fait « trop écho » à un réel qui concerne pourtant très directement les Français et même les non-Français qui vivent chez nous.

J’avais envie de le voir, moi, ce film. Et de le voir au cinéma, dans l’un de ces cinémas qu’on entend régulièrement pleurnicher pour qu’on les soutienne, ces hérauts de « l’exception culturelle française » (Quant au préjudice moral et financier pour les producteurs et tous ceux qui ont travaillé sur « Made in France », qui s’en soucie ? Personne.)

Tant pis pour moi et tant pis pour toutes celles et ceux qui n’ont pas d’abonnement à une plateforme de VOD et n’en veulent pas. Nous le verrons un jour à la télé ou sur le petit écran de notre PC, après l’avoir téléchargé illégalement. Ainsi chacun, spectateurs, distributeurs, cinémas, créateurs et producteurs du film, y aura perdu. Et pas seulement du temps.

Made in France Nicolas Boukhrief

2016: la bonne année?

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2016-front-national

Si ça continue, il faudra que ça cesse ! En regardant les éminences de droite, de gauche et du centre jurer la main sur le cœur, au soir du 13 décembre, que cette fois, ils avaient entendu le message, et que, à l’image de saint Xavier Bertrand, ils allaient désormais faire de la politique autrement, cet hilarant slogan sorti du cerveau facétieux de notre ami Basile me revenait sans cesse en tête. J’ai beau être bon public et y croire à chaque fois que le héros dit à l’héroïne qu’il l’aimera toujours, le coup du « je vous ai compris » commence à s’user.

Une fois de plus, il a vite été clair qu’on réussirait à ne pas comprendre grand-chose. L’esprit du 13 décembre a donc duré moins que les roses, deux ou trois heures tout au plus. Dès le lendemain on s’est bruyamment félicité de la victoire du merveilleux Front républicain, autre nom de l’UMPS. En vrai, cela revient à se mettre à deux contre un, qui est donc presque assuré de perdre. L’arithmétique démocratique a beau être scrupuleusement respectée – et avec elle les vœux de deux tiers des électeurs –, il y a quelque chose de pas très fair-play dans une victoire obtenue en excluant a priori un tiers de l’électorat de la décision publique.

Le fameux message que chacun jure avoir entendu, c’est évidemment celui des électeurs du Front national, ces aliens de la République que l’on dépeint tour à tour comme des extraterrestres, une tribu primitive, des victimes d’un tremblement de terre ou des enfants qui réclameraient plus de câlins. À en croire une étude publiée par Le Monde, ils sont près de neuf millions, tout de même, à avoir mis un bulletin FN dans l’urne à l’un des deux tours au moins. Neuf millions d’étrangers dans la Cité, ça devient compliqué de faire comme s’ils n’étaient pas là. C’est pourtant ce qu’on s’est très vite employé à faire. Mais en y mettant les formes.

De fait, il faut reconnaître qu’on leur cause meilleur. On ne les insulte plus, plus comme avant. Certes, on continue à dire que le parti pour lequel ils votent se situe quelque part entre Pétain et Hitler (Pétain pour la France, Hitler pour la force), et qu’il menace la République, mais eux, on ne leur en veut pas, au contraire. On leur répète qu’on les aime et on les implore d’arrêter les bêtises. S’agissant d’adultes autonomes, cette sollicitude inquiète doit être un peu pesante, mais mieux vaut sans doute être pris pour un imbécile que pour un nazi.

On s’est donc employé à décoder ce fameux message. À croire qu’ils parlent pas français, ces gens-là. Une cohorte de Champollion de plateaux télé nous a expliqué, après mûre réflexion, que les gens qui votent FN ne sont pas contents à cause du chômage – pourquoi, les électeurs socialistes, ils sont contents ? Pas ceux qui viennent de perdre en masse un poste « à la Région », en tout cas. D’autres savants ont lu dans les entrailles du peuple que tout ça, c’est la faute à la mondialisation, comme si cette mondialisation qui dévaste le monde suscitait, en dehors des électeurs frontistes, une adhésion enthousiaste. Toute la panoplie des explications acceptables – misère, inégalités, discriminations – a ainsi pieusement été déroulée.

Sans surprise, la seule option qu’on s’est bien gardé d’explorer, c’est celle qui consisterait à les prendre au sérieux et à écouter ce qu’ils disent plutôt que de chercher entre les lignes. Pour cela, il faudrait cesser d’agiter des gousses d’ail et des crucifix métaphoriques dès que certains mots sont prononcés et que certaines réalités sont évoquées. Quand, en dépit des sermons et des menaces – et parfois à cause d’eux –, on vote pour le Front national, ce n’est pas pour ce qu’on trouve ailleurs. C’est parce que, à tort ou à raison, un nombre croissant de Français le voient aujourd’hui comme le parti de la France. Du reste, il est le seul à défendre explicitement, dans son programme, la permanence de quelque chose qui s’appelle la France. On peut trouver toutes sortes de défauts à la France de Marine Le Pen – ou à celle de Marion Le Pen. Encore faudrait-il lui en opposer une autre, qui ait une autre consistance que celle des mots « ouverture », « égalité » et « République ».

Le mystérieux message du vote frontiste tient en quelques mots : règle du jeu à l’intérieur, frontières à l’extérieur. Quoi que racontent les amuseurs antifascistes, cela ne signifie pas dictature et autarcie. Cela signifie retrouver un espace dans lequel on peut décider collectivement de son destin. Ce qui, concrètement, suppose de réduire drastiquement les flux migratoires et de cesser de proclamer qu’on est une terre d’accueil contre le vœu d’une majorité de Français. Seulement, sur ce sujet, la tartufferie est de mise. En privé, pas un responsable politique ne dirait aujourd’hui que l’immigration est un bienfait et qu’il faut l’accélérer. « Je n’ai jamais rencontré un maire qui veuille plus d’immigrés », confie Christophe Guilluy. Dans l’arène publique, ne pas célébrer l’immigration de masse comme un bienfait en soi, c’est être coupable de racisme. Pour que le débat puisse avoir lieu, il faudrait que ceux qui se sont livrés à une propagande frénétique, pour faire croire que le tourbillon démographique et la plasticité culturelle qui va avec étaient l’état normal et désirable des sociétés, admettent qu’ils ont menti. Ou qu’ils se sont trompés. Ce n’est pas pour cette année. Après tout, pourquoi s’infliger une déprimante introspection puisque le FN n’arrivera jamais à 51 %, et qu’en attendant il est bien utile dans son rôle d’épouvantail à électeurs ?

Dans ces conditions, on doit se demander par quelle fantaisie nous annonçons en une que la France est de retour – et qu’elle n’est pas contente. Tout d’abord, la France dont il est question ici, c’est le « pays réel », ce pays qui, bien au-delà du vote FN veut rester un peuple, un peuple accueillant mais ferme sur ce qu’il est. Bien sûr, nous n’avons pas plus de titres que d’autres à lui ausculter l’âme – mais pas moins non plus –, et on ne niera pas qu’il y a dans notre titre combattant un peu de wishful thinking. Tout de même, de nombreux signes laissent penser que l’année écoulée a ranimé l’envie, et peut-être la volonté, de refaire une collectivité, donc de lui donner un sens, qui ne se réduit pas à la récente mode tricolore. Que ce désir de France – expression aussi énervante que le vivre-ensemble, mais il ne m’en vient pas d’autre – aille avec l’envie d’adresser un gigantesque bras d’honneur aux sermonneurs médiatiques et politiques n’est pas le moindre de ses charmes. On ne saurait exclure d’emblée que cette heureuse lucidité fasse son chemin dans les hautes sphères et que quelques-uns de nos dirigeants parviennent à changer pour de bon. Il se dit même que le président est aux manettes et qu’il mesure la gravité de la situation. Bref, que la France est de retour, pour de bon. En attendant de savoir si ce nouveau cours n’est pas une lubie de communicants, nous faisons le pari que l’énergie qui s’est levée en réponse aux attentats ne se contentera pas de résister aux terrasses des cafés. Mais nous pouvons nous tromper.

Une chose est sûre : 2015 a été une année pourrie. Pas à cause du 6 décembre, mais à cause du 7 janvier et du 13 novembre. Pourtant, ce n’est pas le terrorisme que la France a découvert en 2015 : depuis les années 1980, elle a connu un certain nombre de ses variantes arabes et islamistes. Les attentats lui ont révélé ce que ses gouvernants s’évertuent à lui cacher – les fractures qui la minent. Elle a dû admettre qu’une partie de ses citoyens la détestait et que ce n’était pas de sa faute à elle. Et elle a compris qu’on lui avait raconté pas mal de bobards.

Il est évidemment hasardeux d’affirmer qu’on a basculé dans la France d’après – une France bienveillante avec ceux qui l’aiment et implacable avec ceux qui veulent la détruire. Les changements dans l’esprit d’une époque ne s’accomplissent pas en une nuit, ils travaillent les esprits, font bouger les lignes en profondeur. Peut-être que, finalement, 2016 ne sera qu’une déprimante répétition de 2015. Nous préférons imaginer, sans y croire complètement, que pour les historiens du futur, 2016 sera l’année du sursaut, celle où la France a retrouvé le goût de l’Histoire. C’est au moins la promesse qu’on ne s’ennuiera pas.

*Dessin : Ranson.

Le latin, discipline de l’esprit

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latin école Education nationale

« Le grammairien qui une fois la première ouvrit la grammaire latine sur la déclinaison de « Rosa, Rosae » n’a jamais su sur quels parterres de fleurs il ouvrait l’âme de l’enfant. »

Péguy, L’Argent, 1913

Dès lors qu’on s’en prend au latin, à l’allemand (langues à déclinaisons), qu’on affaiblit ou qu’on dilue ces enseignements, on s’en prend à la grammaire mais aussi aux fonctions cognitives : à l’analyse et à la synthèse, à la logique, à la mémoire pourtant si nécessaire, à l’attention. On s’en prend à la computation sémantique et symbolique, au calcul (exactement comme on parle de calcul des variantes aux échecs), à la concentration. On s’en prend donc indirectement à la vigilance intellectuelle et à l’esprit critique.

« L’âme intellective » qu’Aristote plaçait au dessus de « l’âme animale », elle-même supérieure à « l’âme végétative » : voilà désormais l’ennemi.

Mais le pédagogisme a déclaré la guerre à cette âme. Il est un obscurantisme qui travaille à humilier l’intelligence cartésienne, présumée élitiste : il est un mépris de la mathématique et de la vérité, il sape le pari fondateur de l’instruction de tous, il nie les talents et la diversité, fabrique de l’homogène ou de l’homogénéisable. Il mixe et il broie, il ne veut rien voir qui dépasse. Il est d’essence sectaire et totalitaire. Il est un ethnocentrisme du présent  comme le souligne Alain Finkielkraut : « Ce qu’on appelle glorieusement l’ouverture sur la vie n’est rien d’autre que la fermeture du présent sur lui même. »  Il utilise à ses fins la violence d’une scolastique absconse,  jargon faussement technique destiné à exercer un contrôle gestionnaire. Le novmonde scolaire exige en effet sa novlangue. Activement promue par nos managers, elle est loin d’être anodine : elle montre l’idée que ces gens se font de ce qu’est la fonction première du langage : une machine à embobiner et à prévenir le crime par la pensée claire.

L’URSS, à qui ont peut faire bien des reproches, eut au moins cette idée géniale, à un moment, de faire faire des échecs à tout le monde ! Quel plaisir pour beaucoup d’enfants, quelle passion dévorante qui vit éclore tellement de talents. De très grands joueurs vinrent des profondeurs du petit peuple russe : c’est cela aussi ce que Vilar appelait l’élitisme pour tous, utopie pour laquelle je militerai sans trêve ! Si j’avais la tâche d’apprendre les échecs à mes élèves, je ne leur ferais pas tourner des pièces en buis avec une fraise à bois dans le cadre d’un EPI (enseignement pratique interdisciplinaire) ! Je leur apprendrais, pour leur plus grand bonheur, le déplacement des pièces, les éléments de stratégie et de tactique ! je les ferais JOUER : Je ne pars pas du principe désolant, pour filer mon analogie, que ce noble jeu est réservé à une élite, aux happy few, tout simplement parce que c’est faux ! Je ne pars pas du principe également faux que ce jeu est ennuyeux !

Le plaisir de décortiquer une phrase latine est unique : c’est un plaisir de l’intelligence et de la volonté, une algèbre sémantique avec ses règles, comme les échecs. On perce à jour une phrase de latin comme Œdipe résout l’énigme du Sphinx. Tout le monde devrait pouvoir y parvenir. Construire une maquette de Rome avec le professeur d’histoire ou un habit de gladiateur avec celui d’arts plastiques… ne relève pas du même plaisir ! Je pense que ce qui ressortit au périscolaire, même astucieux, ne doit plus empiéter sur le scolaire.

Mais la logique, aujourd’hui, est attaquée et l’Instruction avec elle. Des dispositifs « interdisciplinaires » nébuleux proposant des « activités » bas de gamme et souvent franchement ridicules, viennent jeter le discrédit sur les disciplines et dévorer leurs heures. Comme si des élèves qui ne possèdent pas les fondamentaux allaient magiquement se les approprier en « autonomie » en faisant n’importe quoi. Pauvre Edgar Morin ! La complexité devient… le chaos et la transmission, le Do it yourself. Portés par une logorrhée toxique produite en circuit industriel fermé, des « concepts » tristement inspirés du management portent la fumée et même la nuit dans les consciences. La « langue » des instructions officielles donnerait un haut-le-cœur à tous les amoureux du français : on nage dans des « milieux aquatiques standardisés », on finalise des « séquences didactiques », on travaille sur des « objectifs » (de production), on valide des « compétences » (Traité de Lisbonne), on doit « socler » son cours, donner dans le « spiralaire » et le « curriculaire », prévoir des « cartographies mentales ». Voilà à quoi devrait s’épuiser l’intelligence du professeur. Voilà où son désir d’enseigner devrait trouver à s’abreuver. Cela ne fait désormais plus rire personne… En compliquant la tâche du professeur, on complique aussi celle de l’élève. On plaque une complexité didactique artificieuse et vaine sur la seule complexité qui vaille : celle de l’objet littéraire, linguistique, scientifique, qui seul devrait mobiliser les ressources de l’intelligence.

Dans les années 2000, déjà, le grand professeur Henri Mitterand, spécialiste de Zola,  appelait le quarteron d’experts médiocres qui s’appliquaient et s’appliquent encore  à la destruction de l’école républicaine, les « obsédés de l’objectif » ! Depuis, ils sont passés aux « compétences » et noyautent toujours l’Institution : rien ne les arrête dans leur folie scientologico-technocratico-égalitaro-thanatophile. Finalement ces idéologues fiévreux ne travaillent pas pour l’égalité (vœu pieux) mais pour Nike, Google, Microsoft, Coca-Cola, Amazon, Bouygues, etc. Toutes les multinationales de l’entertainment, de la bouffe, des fringues, de la musique de masse, disent en effet merci à la fin de l’école qui instruit : ce sont autant de cerveaux vierges et disponibles pour inscrire leurs injonctions publicitaires. Bon, il est vrai que nos experts travaillent aussi pour Bercy : l’offre publique d’éducation est à la baisse, il faut bien trouver des « pédagogies », si possible anti-élitistes et ultra démocratiques, pour justifier ou occulter ce désinvestissement de l’État et faire des économies.

Après trente ans de dégâts, il serait temps de remercier les croque-morts industrieux de la technostructure de l’E.N. qui travaillent nuit et jours à faire sortir l’école du paradigme instructionniste à coup de « réformes » macabres. Des experts pleins de ressentiment, capables de dégoûter pour toujours de la littérature (bourgeoise !) et de la science (discriminante !) des générations d’élèves ! Des raboteurs de talents qui, et c’est inédit, attaquent à présent, en son essence même, l’exercice souverain de l’intelligence : les gammes de l’esprit ! Ils n’ont toujours pas compris que l’élève joue à travailler et que l’art souriant du maître consiste à exalter ce jeu.Plus que jamais aujourd’hui, nos élèves ont besoin, avec l’appui des nouvelles technologies s’il le faut, mais pas toujours, de disciplines de l’esprit qui fassent appel à toutes les facultés mentales. Ils doivent décliner, conjuguer, mémoriser, raisonner, s’abstraire. Ils doivent apprendre la rigueur, la concentration et l’effort : toutes choses qu’un cours transformé en  goûter McDo interdisciplinaire ne permet guère. Ils ont besoin d’horaires disciplinaires substantiels à effectifs réduits, de professeurs  passionnés et bien formés et non d’animateurs polyvalents : la réforme du collège prend exactement le chemin inverse.

Quant à moi, dans l’œil de tous mes élèves, je la vois, oui, l’étincelle du joueur d’échecs potentiel, du latiniste en herbe qui s’ignore, du musicien ou du grammairien, du germaniste, de l’helléniste en herbe qui veut aussi faire ses gammes pour pouvoir s’évader dans la maîtrise. Déposer dans la mémoire d’un élève de ZEP, pour toujours, le poème fascinant et exotique de l’alphabet grec. Peu me chaut qu’on ne devienne pas Mozart ou Bobby Fischer ou Champollion, c’est cette étincelle ou cette lueur qu’il me plaît de voir grandir. L’innovation en passera désormais par une ré-institution de l’école et une réaffirmation de ses valeurs. Il faut participer à la reconstruction d’une véritable culture scolaire, où l’élève apprenne à conquérir sa propre humanité. Au lieu de moraliser, il faut instruire ! Au lieu d’abandonner l’élève il faut le guider.

Par la pratique assidue des langues, la lecture des grands textes, il faut maintenir les intelligences en état d’alerte maximum au lieu de baisser pavillon et de glisser plus avant dans l’entonnoir de la médiocrité en prêchant un catéchisme citoyen bas de gamme à usage commun. Il ne s’agissait pas pour Condorcet et les autres de fabriquer du citoyen pacifié, docile, lénifié, mais bien de porter partout la connaissance, l’esprit de doute méthodique, l’esprit scientifique, la fin des préjugés ! Dans le même mouvement, qu’on en finisse avec cette espèce de maximalisme égalitaire qu’on dirait inspiré de doux idéologues cambodgiens génocidaires. Comme l’a montré Ricœur en son livre sur l’histoire (La mémoire, l’histoire, l’oubli) une société dépense une grande violence pour ramener à chaque instant une position d’équilibre (égalité/normalité) quand il y a un déséquilibre (inégalité/anormalité). A grande échelle, cette violence peut s’avérer meurtrière et criminelle. Relisons notamment Hannah Arendt sur les questions d’éducation et sur l’analyse du totalitarisme. L’égalité ne saurait être l’égalisation, elle doit être l’égalité des chances : chacun a le droit de réussir autant qu’il le peut et autant qu’il le mérite.

Pour un pouvoir politique, quel qu’il soit, c’est prendre un grand risque d’émanciper le peuple, de le rendre autonome. L’école des « compétence » et de « l’employabilité » qu’une poignée de réformateurs nous impose est une école du brouillage et de l’enfumage des esprits, de l’asservissement du prof-exécutant et des élèves « apprenants ». En attaquant le latin, elle s’en prend de façon larvée non pas à un ornement scolaire, mais à sa substance même : la gymnastique de l’esprit.

Si, comme le pensait Valéry, la politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde, on comprend mieux que l’école programme désormais l’impuissance intellectuelle et l’art d’apprendre à ignorer.

*Photo : Pixabay.com.

2016: la France se rebiffe!

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Causeur 31 janvier 2016

« Une chose est sûre : 2015 a été une année pourrie. Pas à cause du 6 décembre, mais à cause du 7 janvier et du 13 novembre. » Notre patronne n’y va pas par quatre chemins pour vous souhaiter une bonne année 2016 ! Des attentats de janvier à ceux de novembre, l’année n’a en effet pas été avare en mauvaises surprises. Et la consécration du FN – sur lequel se sont portées 9 millions de voix aux élections régionales de décembre, en faisant désormais officiellement le premier parti de France –  n’est donc pas la pire…

Côté camp du bien, « il a vite été clair qu’on réussirait encore à ne pas comprendre grand-chose », euphémise Elisabeth Lévy. Le Front républicain, « autre nom de l’UMPS », a permis d’annoncer dès le 13 décembre que pas une région ne tomberait aux mains du parti de Marine Le Pen. Problème : pour le géographe hétérodoxe Christophe Guilluy, « se dire antifasciste permet de se déguiser en résistant, tout en souhaitant la perpétuation du système ». Et tout continue donc plus que jamais comme avant. D’après lui, « les politiques ne bougent pas car ils restent prisonniers du dogme sans-frontiériste, sur l’immigration comme en économie ».

De l’autre côté (obscur, celui-ci), Jacques de Guillebon nous livre « deux ou trois choses » qu’il sait de Marion Maréchal Le Pen, candidate FN en PACA, et « la dimension sacrificielle de son engagement public ». L’économiste hétérodoxe Jacques Sapir affirme pour sa part que « certaines positions sociétales du FN lui aliènent les votes de nombreux Français », comme l’islam de France ou l’avortement. Pendant ce temps, Olivier Malnuit dresse le portrait d’un François Hollande en « dictateur normal », qui « n’a jamais été vraiment socialiste, ni très attaché à l’exercice de la démocratie »…

Résultat ? « La France se rebiffe ! », comme le proclame notre couverture. Et Jean-Pierre Chevènement, qui voit dans la réaction populaire aux attaques terroristes le signe d’un mouvement historique, l’explique par un changement d’ère : « Nous sommes sortis de l’époque libérale-libertaire » qui s’est ouverte en mai 68 et la mort de ses mythologies ouvre enfin un espace tangible à un patriotisme fédérateur. Des soubresauts d’un islam « réformiste », repérés par Daoud Boughezala, à l’orientation sécuritaire qui ne se heurte plus qu’à notre légendaire lourdeur administrative, on peut se prendre à rêver comme notre directrice de la rédaction que 2016 soit « l’année du sursaut ». En effet, ose-t-elle encore, « de nombreux signes laissent penser que l’année écoulée a ranimé l’envie, et peut-être la volonté, de refaire une collectivité ».

En attendant, conséquences des attentats du 13 novembre, l’islam de France découvre péniblement l’autocritique tandis que l’Amérique assume de plus en plus son rejet de l’islam. Pourtant, Farid Abdelkrim, qui a été proche des Frères musulmans et membre de l’UOIF, l’affirme sans détours dans nos colonnes : « L’islamophobie n’existe pas ! »

Il ne faudrait pas pour autant, en ce début d’année, perdre de vue la culture. Roland Jaccard vous offre donc ses souvenirs de Michel Foucault, « libertaire [qui] fusionnait avec le libéral ». Et Pierre Lamalattie vous raconte ce qu’il reste de Picasso, soit « un art de jouissance et de liberté ». Patrick Mandon, lui, vous convaincra d’aller visiter l’exposition du génie de la photo Lucien Clergue, au Grand Palais, et Jérôme Leroy de lire la réédition de La France de Jean Yanne par le sniper littéraire inclassable Dominique de Roux.

Bonne lecture, et bonne année !

*Photo : Eric Feferberg.

Djihadistes et paradis artificiels

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 drogues djihadisme

Depuis la migration de milliers de jeunes Européens vers la Syrie pour rejoindre l’Etat islamique, la question de leur radicalisation est au cœur de tous les débats. Il est clair que leurs motivations sont tantôt économiques, politiques, religieuses, sociales, psychologiques (réalisation de soi, désir de vengeance) ou philosophiques (désir de vivre dans une communauté parfaite).

Mais comprendre ces motivations ne suffit pas à expliquer le passage à l’acte criminel des djihadistes. L’idéologie djihadiste ainsi que la pression groupale sont autant de facteurs qui contribuent à la radicalisation violente des djihadistes et facilitent leur passage à l’acte. L’autre piste intéressante est celle de la consommation de drogues. En effet, bien que les auteurs des attentats du 13 novembre à Paris semblent ne pas avoir été sous l’emprise de stupéfiants, il n’en demeure pas moins que la consommation de drogues et d’amphétamines est l’une des pistes pouvant expliquer un passage à l’acte comme celui du jeune Seifeddine Rezgui, responsable de l’attentat de Sousse en juin 2015. L’autopsie avait bel et bien confirmé cette hypothèse.

Comment expliquer que ceux-là même qui se considèrent comme « combattants d’Allah », rejetant toute souveraineté autre que celle de Dieu, et accomplissant le « djihad » pour l’établissement du califat sur terre et la purification planétaire des « impies » et des « apostats », soient en contradiction manifeste avec les préceptes de l’islam ? Ce dernier est clair en matière de drogues : « Tout ce qui peut intoxiquer en grande quantité est interdit en petite quantité. »[1. SOUNAN IBN-MAJAH, Livre des intoxicants, Vol III, Chapitre 30, Hadith n° 3392.]

Alors pourquoi l’ont-ils fait ? Comment expliquer cette contradiction ?  Pour Po Pour comprendre cette contradiction, il faut intégrer ce que Hamit Bozarslan appelle une « sortie- réentrée » dans l’islam. En parlant d’Al-Qaïda dont les membres avaient bu de l’alcool la veille des attentats du 11 septembre 2001, Bozarslan explique que leur comportement peut être interprété comme « une sortie de l’islam, ou du moins d’un islam codifié par les légistes, et l’entrée dans un autre islam, celui de la stricte délivrance eschatologique, […] ces pratiques signifient que les prémisses et impératifs de la référence sacrée, qui constituent des contraintes imposées par le Créateur pour les croyants vivant sur terre, son abandonnées par les « martyrs ». Le moment eschatologique est en effet la réalisation du message ultime de la religion. Il ne rend pas uniquement anachronique l’ordre social et ses valeurs, mais aussi la délivrance dont la révélation est annonciatrice […] [c’est une] sortie de la religion, par excès à la religion. »[2. BOZARSLAN Hamit, « Le Jihad. Réception et usages d’une injonction coranique d’hier à aujourd’hui », Vingtième Siècle, n° 82, 2004, p. 27-28.]

Lors de ce qu’on a appelé la « décennie noire » (1990-2000) en Algérie, la consommation de psychotropes et d’antidouleurs a été autorisée, voire incitée par l’encadrement du GIA afin d’encourager les exécutants dans leur tâche. Les informations que j’ai collectées sur le terrain en Algérie en 2008 auprès de certains djihadistes, de fonctionnaires de l’État et de spécialistes confirment la prise de psychotropes en tous genres, parfois même de boissons alcoolisées, par les hommes du GIA. Lorsque ces derniers étaient capturés ou se rendaient de leur plein gré aux forces de l’ordre pour profiter de la charte de la réconciliation nationale, ils bénéficiaient d’une prise en charge médicale. Nombreux sont ceux qui ont alors été internés dans des centres de désintoxication pour traiter leur toxicomanie avancée. Les tests de dépistage entrepris sur des centaines de djihadistes algériens ont révélé la présence de drogues telles que la cocaïne, l’ecstasy ainsi que des substances hypnotiques et anxiolytiques comme le Triazola et le Flunitrazépam. L’effet de ces excitants est important dans l’action, la drogue ayant pour effet de lever les inhibitions de l’individu.

Mon enquête de terrain en Algérie a également révélé une forte utilisation du musc. Ce dernier a non seulement des bienfaits coagulants pour le combattant blessé mais il procure les mêmes effets enivrants que l’alcool, permettant à l’assaillant d’entrer dans un état second et de voir ses inhibitions annihilées. D’autre part, le musc sert la propagande des chefs et des cheikhs : si le combattant se fait abattre, une forte odeur de musc se dégage de son corps. De ce fait, les chefs font croire aux combattants que c’est l’odeur même du paradis qui émane du combattant devenu chahid [martyr]. Cela aide à réactiver et à renforcer le désir du djihadiste qui se retrouve dans un état d’extase face à « ce qui l’attend ». Il est alors poussé à exceller dans ce qu’il fait pour pouvoir à son tour rejoindre le paradis d’Allah et de ses Houris.

Aujourd’hui comme hier, certains psychotropes sont particulièrement appréciés de certains djihadistes. Il est fort probable que l’encadrement de l’Etat islamique permette l’utilisation de ces psychotropes et antidouleurs afin de booster les capacités des djihadistes et leur sentiment de toute-puissance. La drogue utilisée par Daech pourrait être de la fénétylline, commercialisée sous le nom de Captagon. Cette drogue interdite depuis les années 1980 en Europe est très prisée en Syrie et au Liban. Depuis le début de la guerre en Syrie, le Captagon a également envahi le marché des pays du Golfe (Arabie Saoudite, Bahreïn, Koweït, Oman, Qatar). Selon le colonel Ghassan Chamseddine, à la tête de la brigade anti-drogue au Liban, « […] plus de 12 millions de pilules ont été saisies durant la seule année 2013, […] en une seule opération à Saadnayel, dans la plaine de la Bekaa, près de 5 millions de pilules ont été perquisitionnées ».

Les effets du Captagon sont multiples, selon ce jeune combattant syrien appartenant à un groupe laïc qui a fui la Syrie pour les plaines de la Bekaa au Liban : « Tu te sens très en forme, tu as l’impression d’être capable d’attraper dix hommes et de tous les tuer. Tu es constamment aux aguets, tu ne penses même pas à dormir ou à quitter ton checkpoint par exemple. Ça te donne un courage et une puissance, […] tu ne connais plus ni la peur, ni la fatigue. »

Un autre combattant syrien explique : « Notre brigade se composait de près de 350 personnes. Ils prenaient tous du Captagon. Le Captagon nous permettait de rester éveillés 24h sur 24h et ça nous donnait de l’énergie, […] toutes les autres brigades autour de nous en prenaient. On ne savait pas ce que c’était exactement. Nombreux sont les combattants qui pensaient que c’était des sortes de pilules énergisantes ».

Un utilisateur libanais de cette substance renchérit : « Son effet est immédiat. Dès que tu la prends, tu sens tout de suite ses effets. Ton corps ne sent plus la douleur. C’est comme la morphine. Ça fait de l’effet tout de suite […] et ça dure ! »

L’inhalation d’une telle substance sert donc à « booster » l’assaillant. C’est une sorte de suramplificateur qui favorise temporairement (pendant près de trois heures) un état d’éveil et d’excitation, induisant un sentiment d’assurance et de contrôle de soi. Cette drogue a aussi un fort potentiel « agressogène » : en supprimant les inhibitions de l’individu, elle lui donne un sentiment de toute-puissance, le conduit à surestimer ses capacités et son appréciation du danger, et lui facilite ainsi le passage à l’acte.

Pour compléter le tableau, on pourrait enfin souligner l’importance de l’environnement sonore (takbir « psalmodies religieuses », cris, détonations, salves de tirs) dans la stimulation de la radicalisation violente des djihadistes. Cette agression sensorielle produit un véritable enivrement, voire une exaltation chez les combattants. Comme un dernier verre avant l’Apocalypse.

*Photo : SIPA.AP20665699_000001.

Dieu existe, Charlie l’a rencontré!

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Adresse à Charlie

J’ai du mal à comprendre comment un Dieu qui, dans votre esprit, n’existe pas, pourrait être « coupable en fuite » de la mort de vos camarades[1. Le titre de couverture de Charlie Hebdo, sous l’image d’un Dieu barbu armé d’une kalachnikov est : « Un an après, l’assassin court toujours ».].

N’est-ce pas plutôt l’homme qui, lui seul, est coupable ? Selon vous, coupable de « l’idée même de Dieu » ? Assurément coupable de l’image qu’il se fait, parfois, d’un Dieu exigeant de lui qu’il tue en Son nom ?

Vous avez suffisamment plaidé la thèse d’un Dieu consolateur né de la seule imagination humaine, pour ne pas sombrer, à votre tour, voulant donner sens à l’absurde, dans la fausse consolation d’un Dieu cruel né de votre propre imagination.

Laissez celles et ceux : juifs, chrétiens, musulmans qui vivent dans ce pays avec vous et croient en un Dieu d’amour et de miséricorde, montrer aussi ce visage de Dieu, au nom de leur liberté d’expression. Laissez-leur vous dire leur conviction que ce Dieu-là, innocent du massacre du 7 janvier 2015, partage votre peine !

Charlie Hebdo janvier 2016

Exécution d’un imam chiite: Riyad avertit Washington

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al-Nimr imam chiite Arabie Saoudite Iran

En exécutant le 2 janvier Nimr al-Nimr, une figure religieuse chiite de l’Arabie Saoudite, le royaume des Saoud a envoyé deux messages :

–  il ne fait plus confiance aux Etats-Unis

–   il a l’intention de s’opposer énergiquement à la montée en puissance de l’Iran dans la région.

Pour la première fois depuis 1945, l’Arabie saoudite semble avoir compris que les Etats-Unis ne sont plus ce qu’ils étaient : la puissance protectrice qui empêcherait quiconque de perturber la production et l’exportation du pétrole ainsi que le pèlerinage vers La Mecque.

Depuis le pacte signé par Roosevelt et le roi Ibn Saoud à bord du Croiseur USS Quincy en février 1945, les relations entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite ont certes connu des moments de tension, mais le sentiment que les intérêts des deux pays convergent de moins en moins n’a jamais été aussi aigu. Et la goutte qui a fait déborder le vase a été le printemps arabe, a fortiori depuis le déclenchement de la crise syrienne.

Il y a déjà plus de deux ans, l’un des plus grands connaisseurs saoudiens des Etats-Unis, le prince Bandar Ibn Sultan, avait rendu publique son analyse : l’inaction américaine en Syrie et sa politique d’ouverture vis-à-vis de Téhéran poussent Riyad à envisager un virage important dans ses relations avec Washington. L’homme qui a été pendant 22 ans ambassadeur aux Etats-Unis exprimait alors la déception de Riyad, faute de soutien américain à la politique saoudienne à Bahreïn[1. Le royaume des Saoud a aidé le gouvernement soutenu par la minorité sunnite à réprimer violemment la révolte de la majorité chiite.]. Les propos du prince – à l’époque chef des renseignements du royaume – ont sans doute été prononcés pour être « fuités », une audace permise par le roi d’alors – Abdallah. Fin 2013, Riyad, déçu et encoléré par la reculade d’Obama début septembre – qui avait refusé de frapper la Syrie malgré l’usage d’armes chimiques par Assad – a donc envoyé un premier message public à l’administration américaine. Il y annonçait clairement ses intentions : les termes de l’accord de Quincy allaient être changés, l’Arabie saoudite ne souhaitant plus dépendre des Etats-Unis pour défendre ses intérêts vitaux.

Vu de Riyad, les deux années qui viennent de s’écouler n’ont fait que confirmer les pires craintes de la monarchie wahhabite : après plus de trente ans de guerre froide, les Etats-Unis cherchent à renouer avec l’Iran. Or, si dans les années 1960-1970, Riyad acceptait de jouer le jeu de la stratégie des deux piliers – une stratégie américaine consistant à s’appuyer sur ses deux alliés du Golfe, l’Iran du Shah et l’Arabie saoudite –, quatre décennies plus tard, cette option n’est plus à l’ordre du jour. La nature même du régime iranien – une république islamique chiite – ne le permet plus. La lutte pour l’influence dans la région est désormais indissociable de la question religieuse et des affrontements entre sunnites et chiites, à la fois cause et symptôme des toutes les autres tensions entre les deux pays.

Le cheikh Nimr n’était donc rien de plus qu’un pion dans le grand jeu du Golfe. Les Iraniens ont tout fait depuis son arrestation en 2012, et encore plus depuis sa condamnation à mort en 2014, pour le transformer en martyr et faire de son éventuelle exécution une déflagration diplomatique. C’est un peu l’hôpital qui se moque de la charité, sachant que l’Iran a exécuté 1000 personnes en 2015 contre 157 pour l’Arabie saoudite. L’indignation iranienne est donc perçue à Riyad comme un moyen de semer encore plus le trouble dans la province chiite du royaume saoudien, riche en pétrole. Qui plus est, le rejet des appels américains à la modération tout comme la rupture des relations diplomatiques de l’Arabie avec l’Iran, après l’incendie de son ambassade à Téhéran et d’un consulat à Meshaad, démontrent que Riyad est en train d’appliquer les idées du prince Bandar.

La politique agressive de l’Arabie saoudite en matière de prix du pétrole, son intervention militaire au Yémen et sa détermination nouvelle tant vis-à-vis de Téhéran que de Washington ne laissent plus de place au doute : les Saoud sont décidés à mettre en échec l’Iran, fût-ce au prix de ses relations privilégiées avec les Etats-Unis.

*Photo : SIPA.00736494_000005.

La «stratégie Guaino», dernière chance de Sarko

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Henri Guaino Nicolas Sarkozy

Henri Guaino Nicolas Sarkozy

Ce n’est désormais un secret pour personne, l’étoile de Nicolas Sarkozy a sérieusement pâli depuis quelques mois. L’ex-président est aujourd’hui plus impopulaire qu’il ne l’a jamais été. Même du temps de son mandat, sa cote n’était jamais descendu aussi bas qu’elle ne l’est aujourd’hui dans les enquêtes d’opinion. Mais, on l’a écrit récemment, les sondages ne font pas une élection. Aussi faut-il, pour s’en rendre compte, tâter le pouls du « peuple de droite » pendant les fêtes, ce que nous avons l’occasion de mettre en pratique chaque année. C’est peu dire que l’expérience renforce le résultat des sondages. Nicolas Sarkozy inspire encore davantage de rejet que François Hollande dans des milieux qui devraient pourtant lui être favorables et qui lui étaient d’ailleurs acquis au printemps 2012, alors qu’il n’était pas au meilleur de sa forme, et qu’approchait sa défaite à l’élection présidentielle.

Tout se passe en fait comme l’avait prévu Henri Guaino lorsque Nicolas Sarkozy décida, piétinant son plan initial, de reprendre le parti. L’ancien conseiller spécial avait expliqué que redevenir chef de parti après avoir été le Président de tous les Français s’avèrerait périlleux et aboutirait forcément au déclassement de son image. Cela n’a pas manqué. De surcroît, l’ancien chef de l’Etat s’est lié les mains avec la primaire, dont il aurait pu s’affranchir en optant pour une candidature hors-parti mais dont il doit aujourd’hui être le garant d’une bonne organisation, après avoir confié cette dernière à une instance indépendante sous la pression de ses rivaux.

Examinons cette primaire telle qu’elle se présente en ce début d’année. Alain Juppé, gonflé à l’hélium de l’exaspération que suscite Nicolas Sarkozy, est au firmament des sondages. Cela pourrait lui porter malheur et d’aucuns rappellent, à juste titre, que les sondages à dix-huit mois des élections n’ont porté bonheur ni à Edouard Balladur ni à Lionel Jospin. Et encore moins à Dominique Strauss-Kahn. Mais le maire de Bordeaux n’est pas premier ministre et il a des atouts dans sa manche. Citons en deux, essentiels : la garantie, aujourd’hui connue du plus grand nombre, que François Bayrou ne sera pas candidat s’il est désigné ; la certitude des futurs électeurs qu’il ne fera qu’un seul mandat et donc, du moins le croient-ils, qu’il tiendra d’autant plus facilement ses engagements.

Ayant obtenu que l’élection primaire soit aussi ouverte que celle du PS en 2011, Alain Juppé avait commencé sa campagne plutôt au centre, en rempart contre la droitisation incarnée par Nicolas Sarkozy. En cette rentrée, il a décidé d’exposer ses idées sur l’Etat régalien afin de rappeler au bon peuple de droite qu’il l’était aussi. Dans un livre programmé avant les attentats et qu’il aurait à peine retouché, il vient de détailler un catalogue de mesures, de la limitation du regroupement familial à la création de 10.000 places de prison, qui sont autant de marqueurs droitiers. On imagine fort bien, car il a déjà laissé percer quelques indices à cet égard, que ses propositions économiques, qui feront l’objet d’un autre livre au printemps, n’auront rien à envier à celles de François Fillon dans la course au libéralisme le plus échevelé. De ce fait, Alain Juppé, en se décalant stratégiquement vers la droite, coince Nicolas Sarkozy dans un espace très étroit à gauche de Marine Le Pen, espace déjà occupé par Nicolas Dupont-Aignan qui vient de faire 4% aux élections régionales. De ce fait, il est privé d’oxygène et doit en sortir.

Il n’a, à vrai dire, que deux solutions. La première, c’est de faire du « Buisson sans Buisson » et de sauter par-dessus Marine Le Pen, en débordant cette dernière par la droite, s’alignant sur son programme identitaire et fustigeant ses projets économiques. C’est semble-t-il la piste privilégiée pour l’instant. Le problème, c’est que cet espace est occupé par le Front national version Marion Maréchal Le Pen, qui soutiendra sa tante fidèlement, au moins jusqu’à mi-mai 2017. Par ailleurs, dans le champ « métapolitique », il est incarné par le trio Philippe de Villiers-Eric Zemmour-Patrick Buisson dont les gazettes ont largement fait écho à leurs rencontres et projets. En résumé : recomposer la droite après 2017, ce qui passe par l’élimination politique de Nicolas Sarkozy. A la limite, son propre vice-président Laurent Wauquiez pourrait beaucoup plus facilement incarner cette stratégie que lui-même. C’est pourquoi il aurait tort de persister dans cette voie, une impasse totale. Il ne lui reste que la seconde, celle que nous nommerons, pour simplifier, la « stratégie Guaino ». Il s’agirait non pas de sauter par-dessus Marine Le Pen sur sa droite mais par-dessus Alain Juppé sur sa gauche. S’alignant sur les propositions régaliennes de Juppé, il lui faudrait en revanche se faire le pourfendeur de son programme économique et oser un discours contre la folie des politiques européennes d’austérité. En cela, il renouerait d’ailleurs avec sa pratique présidentielle au moment de la crise financière et du fameux discours de Toulon. Il retrouverait également le positionnement de Jacques Chirac en 1995, face à Edouard Balladur. Ce serait la manière la plus efficace de « balladuriser » Alain Juppé. La primaire de droite constituera certainement une course à l’échalote consistant à déterminer qui s’alignera le plus sur l’Allemagne et l’Angleterre. Si Nicolas Sarkozy – qui confierait là à Henri Guaino non pas seulement la rédaction de quelques discours, mais la direction stratégique et idéologique de sa campagne – parvenait à offrir un projet plus en phase avec la tradition nationale et donc plus « identitaire », il retrouverait un espace politique beaucoup plus important.

Mercredi matin, sur Europe 1, le journaliste Antonin André expliquait que Nicolas Sarkozy voyait dans la méthode Chirac 95 un exemple en matière de style de campagne, privilégiant le labour du terrain et la position d’outsider. Outre qu’il parviendra difficilement à passer l’image du type sympa isolé que Chirac avait pu faire passer dans l’opinion, il lui faut donc absolument – et d’autant plus – en adopter les fondamentaux stratégiques et idéologiques. Si Nicolas Sarkozy ne croit pas en cette campagne-là, tout simplement parce qu’il n’en partage pas les objectifs politiques, épousant plutôt ceux de la stratégie « Buisson sans Buisson », il rendrait davantage service à ses idées en se retirant de la course au profit de Laurent Wauquiez.

*Photo : SIPA.00714424_000066.

Charlie: c’est drôle de mal nommer les cons

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Charlie Hebdo Dieu islam

Charlie Hebdo Dieu islam

Une fois de plus, le dessin de Riss en couverture de Charlie Hebdo réussit à nous décevoir sans même nous surprendre. Depuis longtemps hélas, que voit-on en une ? Marine le Pen, le pape, Nadine Morano, le pape et Jean-Marie Le Pen. On peut comprendre les caricaturistes, leurs cibles ne sont pas armées et personne n’a envie de vivre sous protection policière dans un pays où on a encore peur de stigmatiser des pauvres et où l’on refuse de pratiquer des amalgames entre l’islam et les musulmans. Evidemment, je préfèrerais vivre dans un pays où on choisit de mettre hors d’état de nuire, par des moyens sur lesquels je ne serai pas regardant,  quelques milliers de délinquants fanatisés et de criminels radicalisés, plutôt que de réduire de fait la liberté de mouvement de leurs victimes potentielles.

Au lieu de multiplier les boucliers, nous ferions mieux de manier le glaive et les coups de filet, même de façon très large, même de façon un peu arbitraire. Mais nous n’avons pas ce sens-là de la justice et si je le regrette, il faut bien vivre malgré son temps. C’est ce que nous faisons tous. Lorsqu’on ne peut parler vrai, dessiner juste, et qu’on ne veut pas se taire, on renoue avec une vieille coutume satirique : on ruse, on prend un détour. Ainsi, on peut penser que Riss est, dans cette affaire, plus malin qu’il en a l’air. En réalité, personne ne changera sa vision du mal après cette Une et personne ne modifiera son diagnostic sur le cancer qui empoisonne le monde. S’il feint de se tromper de cible, personne ne se trompe. D’ailleurs, les autorités musulmanes susceptibles et pas aussi cons qu’elles en ont l’air ne s’y sont pas trompées. Au lieu de dessiner un dieu judéo-chrétien en sandales gréco-latines, Riss aurait été encore plus loufoque, plus ironique et plus drôle s’il avait croqué le Dalaï Lama, ou un bisounours, qui court toujours.

Comme lorsqu’on décrit les auteurs d’une agression comme ayant le type « suédois », on se fait parfaitement comprendre en évitant les ennuis et les regards de haut comme de travers, voire les procès. La nature des crimes et des criminels est telle qu’aujourd’hui, on n’a même plus besoin de mentionner des Scandinaves. Il suffit de dire « viol en réunion » sans plus de précision pour faire apparaître dans l’imaginaire collectif des jeunes issus, il suffit d’écrire « règlements de comptes à Marseille » sans autre mention pour faire comprendre à tous que la fusillade mortelle opposait cette fois-ci, comme toutes les autres, des capuches à des stigmatisés. On peut le déplorer mais c’est comme ça : l’angélisme des médias a généré stigmatisation et généralisation abusives.

Eh bien, de la même façon, quand on parle de dieu assassin en 2016, on pourrait l’affubler d’un marteau et de cornes, tout le monde comprendrait qu’il ne s’agit ni de Thor, ni d’Odin.

On nous répète jusqu’à plus soif que mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. Aujourd’hui que plus personne n’est dupe sur le malheur du monde et sur son origine, mal nommer, c’est ajouter de la drôlerie au monde. Et de Charlie, je n’en attendais pas moins.

On ne naît pas victime, on le devient

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Dear Daddy féminisme sexisme

Dear Daddy féminisme sexisme

Dans la vidéo « Dear Daddy » réalisée par l’ONG Care et devenue virale en quelques semaines, la voix d’une fille occidentale (détail qui a son importance) encore en gestation dans le ventre de sa mère, interpelle son père en lui faisant l’inventaire de toutes les blagues et autres commentaires sexistes dont elle sera l’objet, mais aussi des agressions sexuelles, du viol et des violences conjugales auxquelles elle n’échappera pas. Et tout cela comme si un oracle plus implacable encore que celui qui amène Œdipe à tuer son père et à épouser sa mère le lui avait prédit. Comme si le seul fait de naître fille suffisait à prédestiner une existence à une inexorable série de violences et d’humiliations infligées par cette vaste et barbare catégorie d’êtres humains que sont… les hommes.

Ce que la vidéo cherche avant tout à mettre en exergue, ce sont les liens entre le sexisme ordinaire, souvent considéré comme anodin voire inoffensif par les hommes, et les violences sexistes, qui toucheraient une femme sur trois. Si sur le papier une telle cause ne peut a priori qu’être défendue, certaines manières de le faire se révèlent si maladroites et outrancières de pathos qu’elles en arrivent à produire l’exact effet inverse. C’est précisément le cas de cette vidéo qui, sous prétexte de dénoncer les violences faites aux femmes, en arrive à représenter un monde rudimentaire réparti en deux catégories : d’un côté les femmes, objets d’un désir frénétique et brutal, prédisposées au viol, de l’autre les hommes, brutes grossières dont l’humour douteux et souvent prépubère trahit immanquablement un instinct grégaire de bête machiste à tendance agresseur sexuel.

A celles et ceux qui n’auraient pas le temps ou la résistance psychique de se farcir ce psychodrame (ceci dit, j’encourage à le visionner et à tenir bon jusqu’à la fin), en voici quelques extraits :

« Parce que moi, je vais naître fille. Ce qui veut dire qu’avant mes 14 ans, les garçons de ma classe m’auront déjà traitée de salope, de pute, de connasse, de plein d’autres choses. »

Alors, je préfère te prévenir tout de suite cocotte, ils vont aussi te traiter de « chemin de fer » si tu portes un appareil dentaire, de « calculette » si l’acné fleurit sur ton petit minois contrit, de « coincée du cul » si tu ne ries à aucune de leurs blagues démentielles, de « lèche-cul » si tu as constamment l’index en l’air au premier rang de la classe… Bref, ils ne t’épargneront pas, non pas parce qu’ils ne t’aiment pas toi, fille, mais parce que c’est l’âge con, l’âge où l’on passe en revue les défauts (avant tout physiques) des autres, de peur de s’entendre cruellement pointer les siens. Ce n’est pas « gentil », certes, mais à moins de t’inscrire au CNED et de t’isoler chez toi, tu n’y couperas pas. En revanche, rien ne t’empêche de riposter avec un tant soit peu plus d’intelligence et de tenter ainsi de leur rabattre le caquet en pleine mue. Et ça, vois-tu, si tu as des parents suffisamment psychologues, ils t’inculqueront la confiance nécessaire pour le faire.

« Avant mes 16 ans, certains de ces garçons auront mis leur main dans mon pantalon, un soir où j’aurai tellement bu que je ne tiendrai plus debout. Et même si je dis non, ils rigoleront. Parce que c’est drôle, non ? »

Je ne sais pas si c’est « drôle », le sens de l’humour étant absolument relatif à chacun, en revanche, peut-être que tu devrais éviter d’être bourrée comme un trou avant même d’avoir 16 ans, non ? Et peut-être que ce dont ton père, mais aussi ta mère, devraient te mettre en garde c’est plutôt, je ne sais pas moi, les effets nuisibles de l’alcool sur ton petit corps en pleine mutation, par exemple…

« Si tu me voyais ainsi papa, tu aurais tellement honte. Parce que je suis ivre. Pas étonnant que je sois violée à 21 ans. »

En l’occurrence, si, c’est assez étonnant. Tu n’es pas la première à sortir et à te retrouver ivre à 21 ans et s’il y a, certes, des contextes qui dérapent tragiquement (des mauvaises rencontres au mauvais endroit au mauvais moment qui créent des traumatismes durables), il n’y a a priori pas d’effet de causalité systématique entre une ébriété de soirée et un viol physique. Et ton papa n’aura pas « honte », il sera scandalisé et mortifié comme devrait l’être toute la société, non pas parce que l’un des deux est responsable mais parce que le viol est un crime sordide qu’on ne souhaite à personne, encore moins à sa fille.

Pour conclure, enfin, sa litanie pleine d’invocations adressée à son père « tout-puissant », la voix finit par une dernière supplication qui achève d’illustrer la posture absolument déterministe de victime dans laquelle elle se glisse, toute seule, puisque n’étant pas encore née, aucun mal ne lui a encore été fait (ce que, malgré son air plaintif insupportable, on ne lui souhaite pas pour autant) :

« Mais mon cher papa, je vais naître fille. Je t’en prie, fais tout ce qui est en ton pouvoir pour que ça ne reste pas la plus grande des menaces pour moi. »

Bon, c’est là que j’aimerais intervenir un peu plus sérieusement. Toi qui visiblement t’apprêtes à naître dans un pays dit « riche et civilisé » (Norvège ? Royaume-Uni ?), tu vas sans doute, en grandissant, tomber plusieurs fois dans tes livres d’école sur cette fameuse phrase que tu mettras peut-être même en couverture de ton agenda au collège : « On ne naît pas femme, on le devient. » C’est Simone de Beauvoir qui a écrit ça, dans le Deuxième Sexe, en 1949 – quand les vidéos n’étaient pas encore virales et que les fœtus ne dispensaient pas de longs sermons moraux. Simone de Beauvoir était une intellectuelle et militante du XXe siècle, une féministe qui craignait d’avantage d’être reléguée aux fourneaux sans la possibilité de s’instruire, de s’exprimer ou de voter, que de se faire doigter, ivre, en pleine adolescence, par un boutonneux qui aurait trop regardé Youporn.

Et vois-tu, après t’avoir écoutée pendant cinq longues minutes exposer toutes les affreuses menaces qui pèsent comme autant d’épées phalliques au-dessus de ton vagin – pour l’unique « tort » d’en avoir un –, j’ai eu l’envie de détourner l’aphorisme de Simone et de te dire : « On ne naît pas victime, on le devient. » Toi qui es persuadée que le sort, qui t’a voulu de sexe féminin, t’a réservé bien des déboires, qui pourront aller d’un simple regard aguicheur à une tournante non consentie, j’ai envie de t’avertir de quelque chose qui pourra t’être utile : il se trouve que, dans la vie, les forces et les faiblesses, la plupart du temps, ne sont pas distribuées dans notre patrimoine génétique. Non, on s’en empare, on les construit au fil de nos expériences. On a, en tant que filles de « pays modernes et civilisés », souvent le pouvoir et la chance inestimables de décider qu’un regard nous a plu ou au contraire menacé, qu’une phrase nous a charmée ou qu’elle nous a humiliée, qu’un geste nous a caressé, ou qu’il nous a blessé. On ne le décide pas toujours certes (et dans ces cas-là il faut réagir, lutter, prévenir et guérir), mais dans l’ensemble des situations de la vie courante on peut néanmoins recevoir une attitude qui nous est adressée avec pondération, l’interpréter avec discernement, et réagir de manière appropriée, à savoir la rendre, la réajuster, ou la contester. A moins qu’en qualité de fœtus, tu ne sois définitivement résolue à croire que la femme restera un mollusque bringuebalé dans des eaux nauséabondes jusqu’à sa mort. Mais alors là, vois-tu, nos conceptions divergent catégoriquement et je pense même que, avant de prendre des doigts inopportuns dans tes profondeurs vaginales, il faudrait que tu apprennes à mettre un peu moins le tien dans ton petit œil encore fermé.

Et toi qui t’apprêtes donc à avoir accès à un système de soins, d’éducation mais aussi de divertissement et très probablement d’instruction civique et éthique, puisque ton pays a fait de tous ces aspects des droits fondamentaux, laisse-moi également te rappeler qu’un peu plus loin de chez toi – mais pas tant que ça non plus – vivent des filles du même âge que toi, c’est-à-dire des fœtus, qui malheureusement sont nettement moins geignardes et tragiquement plus silencieuses que toi. Et ces mêmes filles à l’état de fœtus, si elles avaient la possibilité d’alpaguer leur papa, elles ne leur diraient sans doute pas, comme toi : « Mon cher papa, je sais que tu me protégeras contre les lions, les tigres, les armes, les voitures et même les sushis. » Non elles, si elles avaient les moyens de faire des vidéos avec un Canon 5D, un étalonnage léché et une musique mélo, comme toi, quelque chose me dit qu’elles supplieraient probablement l’enveloppe utérine qui les contient de se détruire avant qu’elles ne soient expulsées du ventre de leurs mères, qui elles aussi probablement serrent les jambes. Et, vois-tu, c’est plutôt ces fœtus-là que j’aimerais entendre, aujourd’hui, en 2016, et à eux que j’aimerais donner une chance d’avoir le quart de tes craintes existentielles et le centième de ce dont tu t’apprêtes à jouir dans ta société – où la plus grande crainte qu’a ta mère en te couvant, c’est visiblement de faire une indigestion de sushis…

Par ailleurs, toi qui es persuadée, avant même d’être née, que ta condition à venir de femme sera « la plus grande menace » de ton existence, te rends-tu compte qu’en plus de t’attribuer toute-seule une vulnérabilité supplémentaire (celle qui consiste à se sentir victime avant même qu’un mal quelconque n’ait eu lieu), tu stigmatises toute une génération d’hommes qui n’auraient sans doute jamais pensé à te faire du mal ni à te manquer de respect mais qui, se sentant d’emblée envisagés comme un potentiel de nuisance à ton égard, auront sans doute la tentation de se retrancher dans ce qui fait nos différences apparentes ? En pensant prendre le mal à la racine et prévenir plutôt que guérir, tu as déjà réparti les rôles des victimes et des bourreaux et scellé le scénario. Dans ta prophétie manichéenne, ponctuée de drames et empreinte de fatalisme, comment croire à une alternative envisageable ?

A mon tour, je me permets de te faire part de ma modeste expérience (et pas embryonnaire pour le coup, j’ai 26 années achevées à mon actif, je n’en suis plus à triturer langoureusement mon placenta !) : je ne sais pas quel genre d’hommes tu t’apprêtes à côtoyer mais, en ce qui me concerne, j’aime croire que la plupart de ceux que je fréquente ou que je rencontre – quels que soient leur âge, leur milieu social, leur religion ou leur niveau d’éducation – sont des hommes qui, parce qu’ils respectent leur prochain en général, savent respecter une femme, et qui ne voient pas le monde comme un énorme terrain de chasse à moitié peuplé de salopes aguicheuses sous les jupes desquelles il faut à tout prix fourrer les extensions qui leur sont propres. Ce sont des hommes qui, pour l’immense majorité, savent considérer la femme comme un sujet respectable – et pas tel un objet primaire de libido exacerbée. Et j’aime croire que la plupart de ces hommes savent observer, écouter, sentir et ne sont pas tous dénués de sensibilité ou de considération. Enfin, je crois que pour l’écrasante majorité d’hommes qui n’ont jamais traité une femme de pute, ni violé l’une d’elles et qui ne songent absolument pas à le faire, ce doit être un poids lourd à porter que de sentir un regard empli de scepticisme et de préjugés braqué sur soi en permanence, du simple fait d’être un homme. N’est-ce pas ce regard réducteur qui perpétue la société sexiste que tu sembles conspuer si fortement depuis tes eaux utérines ?

J’aimerais, petit avorton mercenaire, finir avec une question que tu trouveras sans doute trop romantique – et donc à tous les coups machiste – mais à laquelle toi qui visiblement aimes sortir, t’amuser, boire et te présenter sous ton meilleur jour, pourras certainement répondre. Quand on se fait jolies pour sortir, jambe cambrée, paupière étirée, lèvre ourlée, taille marquée, tout ça… c’est pour qui au juste ? C’est avant tout pour soi, oui, certes, pour se sentir belle, bien dans sa peau…  Mais l’extension de ce sentiment de bien-être, de cette confiance en soi, quel effet plus général cherche-t-il à provoquer ? Certainement pas des remarques désobligeantes qui nous donneraient presque envie de souscrire à Ni putes ni soumises, on est bien d’accord, encore moins une main offensive qui s’abat lourdement sur notre arrière-train citadin, évidemment ! Mais est-ce qu’il n’y a pas aussi, en filigrane, comme effet escompté, le plaisir de laisser dans notre sillage une certaine aura, une volupté, un charme féminins, qui feraient que même lui, cet inconnu au coin d’une rue, même eux, ces étrangers à une terrasse de café, nous remarqueront, nous regarderont, nous contempleront l’espace de ces quelques secondes souvent fugaces – mais pas nécessairement sauvages, encore moins préludes d’un viol ?

Est-ce qu’à force de rabâcher aux hommes la sempiternelle injonction : « Baisse les yeux, je ne suis pas un bout de viande » (ce qui est vrai !), on ne prend pas le risque de leur sceller les paupières et de leur emplâtrer la bouche et qu’ils n’osent alors plus nous regarder, encore moins nous adresser un compliment, un vrai – ceux qui, par un subtil mélange de maladresse et d’envoûtement, nous font rougir sans pour autant nous dénuder de force ?

Crois-tu que l’on puisse vraiment, avec ce genre de vidéos, conditionner la moitié de la société à vivre dans la crainte de l’autre moitié et tout considérer à travers le prisme binaire homme/femme, qu’une libido déchaînée orchestrerait ? Est-ce dans la paranoïa et l’extrapolation de la moindre blague immature qu’il faut accueillir les prochaines générations de filles à venir ? Ton petit teasing existentiel partait d’une bonne intention, j’en conviens, mais il ne fait rien d’autre que réduire les femmes au rang de victimes en puissance et les hommes à des brutes primitives. Et par la même occasion il atteste du degré d’obsession de la « sensibilisation » de nos sociétés qui ne savent visiblement plus distinguer la légèreté de la gravité, l’anodin du danger… et qui aurait tout à gagner à faire du féminisme une posture de confiance et de force, et non un état de paranoïa constant, qui commence au moment de la fusion des gamètes.

Pétoche «made in France»

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Vous le savez déjà ou pas, cela vous a interpelé ou pas : le film Made in France de Nicolas Boukhrief, long métrage de fiction tourné avant les attentats meurtriers de janvier et novembre 2015 à Paris qui « raconte l’histoire d’un journaliste infiltrant une cellule jihadiste désireuse de commettre un attentat à Paris », dont la sortie a déjà été repoussée par deux fois, ne sera pas projeté en salles. Il ne sera visible qu’en VOD, à partir du 29 janvier.

La décision, pour ce qu’on en sait, ne viendrait pas « des autorités » mais des salles de cinéma qui avaient initialement prévu de le diffuser. Euh… les mêmes qui « étaient Charlie » il y a peu et n’ont nullement hésité, par le passé, à projeter les sulfureux Gomorra ou La Dernière tentation du Christ ? Il est vrai que l’action de ces films ne se déroulait pas en France…

Du film même, de ses qualités ou de ses défauts, je ne dirai rien puisque je ne l’ai pas vu. Et pour cause.

Mais il est curieux, pour ne pas dire grotesque, scandaleux et symptomatique, à l’heure où la moindre historiette totalement dépourvue d’intérêt se voit désormais affublée et affligée de la mention « inspiré de faits réels » (comme si la fiction n’avait pas sa légitimité propre) que l’on censure, « au pays de la liberté d’expression »™, une œuvre de fiction parce qu’elle fait « trop écho » à un réel qui concerne pourtant très directement les Français et même les non-Français qui vivent chez nous.

J’avais envie de le voir, moi, ce film. Et de le voir au cinéma, dans l’un de ces cinémas qu’on entend régulièrement pleurnicher pour qu’on les soutienne, ces hérauts de « l’exception culturelle française » (Quant au préjudice moral et financier pour les producteurs et tous ceux qui ont travaillé sur « Made in France », qui s’en soucie ? Personne.)

Tant pis pour moi et tant pis pour toutes celles et ceux qui n’ont pas d’abonnement à une plateforme de VOD et n’en veulent pas. Nous le verrons un jour à la télé ou sur le petit écran de notre PC, après l’avoir téléchargé illégalement. Ainsi chacun, spectateurs, distributeurs, cinémas, créateurs et producteurs du film, y aura perdu. Et pas seulement du temps.

Made in France Nicolas Boukhrief

2016: la bonne année?

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2016-front-national

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Si ça continue, il faudra que ça cesse ! En regardant les éminences de droite, de gauche et du centre jurer la main sur le cœur, au soir du 13 décembre, que cette fois, ils avaient entendu le message, et que, à l’image de saint Xavier Bertrand, ils allaient désormais faire de la politique autrement, cet hilarant slogan sorti du cerveau facétieux de notre ami Basile me revenait sans cesse en tête. J’ai beau être bon public et y croire à chaque fois que le héros dit à l’héroïne qu’il l’aimera toujours, le coup du « je vous ai compris » commence à s’user.

Une fois de plus, il a vite été clair qu’on réussirait à ne pas comprendre grand-chose. L’esprit du 13 décembre a donc duré moins que les roses, deux ou trois heures tout au plus. Dès le lendemain on s’est bruyamment félicité de la victoire du merveilleux Front républicain, autre nom de l’UMPS. En vrai, cela revient à se mettre à deux contre un, qui est donc presque assuré de perdre. L’arithmétique démocratique a beau être scrupuleusement respectée – et avec elle les vœux de deux tiers des électeurs –, il y a quelque chose de pas très fair-play dans une victoire obtenue en excluant a priori un tiers de l’électorat de la décision publique.

Le fameux message que chacun jure avoir entendu, c’est évidemment celui des électeurs du Front national, ces aliens de la République que l’on dépeint tour à tour comme des extraterrestres, une tribu primitive, des victimes d’un tremblement de terre ou des enfants qui réclameraient plus de câlins. À en croire une étude publiée par Le Monde, ils sont près de neuf millions, tout de même, à avoir mis un bulletin FN dans l’urne à l’un des deux tours au moins. Neuf millions d’étrangers dans la Cité, ça devient compliqué de faire comme s’ils n’étaient pas là. C’est pourtant ce qu’on s’est très vite employé à faire. Mais en y mettant les formes.

De fait, il faut reconnaître qu’on leur cause meilleur. On ne les insulte plus, plus comme avant. Certes, on continue à dire que le parti pour lequel ils votent se situe quelque part entre Pétain et Hitler (Pétain pour la France, Hitler pour la force), et qu’il menace la République, mais eux, on ne leur en veut pas, au contraire. On leur répète qu’on les aime et on les implore d’arrêter les bêtises. S’agissant d’adultes autonomes, cette sollicitude inquiète doit être un peu pesante, mais mieux vaut sans doute être pris pour un imbécile que pour un nazi.

On s’est donc employé à décoder ce fameux message. À croire qu’ils parlent pas français, ces gens-là. Une cohorte de Champollion de plateaux télé nous a expliqué, après mûre réflexion, que les gens qui votent FN ne sont pas contents à cause du chômage – pourquoi, les électeurs socialistes, ils sont contents ? Pas ceux qui viennent de perdre en masse un poste « à la Région », en tout cas. D’autres savants ont lu dans les entrailles du peuple que tout ça, c’est la faute à la mondialisation, comme si cette mondialisation qui dévaste le monde suscitait, en dehors des électeurs frontistes, une adhésion enthousiaste. Toute la panoplie des explications acceptables – misère, inégalités, discriminations – a ainsi pieusement été déroulée.

Sans surprise, la seule option qu’on s’est bien gardé d’explorer, c’est celle qui consisterait à les prendre au sérieux et à écouter ce qu’ils disent plutôt que de chercher entre les lignes. Pour cela, il faudrait cesser d’agiter des gousses d’ail et des crucifix métaphoriques dès que certains mots sont prononcés et que certaines réalités sont évoquées. Quand, en dépit des sermons et des menaces – et parfois à cause d’eux –, on vote pour le Front national, ce n’est pas pour ce qu’on trouve ailleurs. C’est parce que, à tort ou à raison, un nombre croissant de Français le voient aujourd’hui comme le parti de la France. Du reste, il est le seul à défendre explicitement, dans son programme, la permanence de quelque chose qui s’appelle la France. On peut trouver toutes sortes de défauts à la France de Marine Le Pen – ou à celle de Marion Le Pen. Encore faudrait-il lui en opposer une autre, qui ait une autre consistance que celle des mots « ouverture », « égalité » et « République ».

Le mystérieux message du vote frontiste tient en quelques mots : règle du jeu à l’intérieur, frontières à l’extérieur. Quoi que racontent les amuseurs antifascistes, cela ne signifie pas dictature et autarcie. Cela signifie retrouver un espace dans lequel on peut décider collectivement de son destin. Ce qui, concrètement, suppose de réduire drastiquement les flux migratoires et de cesser de proclamer qu’on est une terre d’accueil contre le vœu d’une majorité de Français. Seulement, sur ce sujet, la tartufferie est de mise. En privé, pas un responsable politique ne dirait aujourd’hui que l’immigration est un bienfait et qu’il faut l’accélérer. « Je n’ai jamais rencontré un maire qui veuille plus d’immigrés », confie Christophe Guilluy. Dans l’arène publique, ne pas célébrer l’immigration de masse comme un bienfait en soi, c’est être coupable de racisme. Pour que le débat puisse avoir lieu, il faudrait que ceux qui se sont livrés à une propagande frénétique, pour faire croire que le tourbillon démographique et la plasticité culturelle qui va avec étaient l’état normal et désirable des sociétés, admettent qu’ils ont menti. Ou qu’ils se sont trompés. Ce n’est pas pour cette année. Après tout, pourquoi s’infliger une déprimante introspection puisque le FN n’arrivera jamais à 51 %, et qu’en attendant il est bien utile dans son rôle d’épouvantail à électeurs ?

Dans ces conditions, on doit se demander par quelle fantaisie nous annonçons en une que la France est de retour – et qu’elle n’est pas contente. Tout d’abord, la France dont il est question ici, c’est le « pays réel », ce pays qui, bien au-delà du vote FN veut rester un peuple, un peuple accueillant mais ferme sur ce qu’il est. Bien sûr, nous n’avons pas plus de titres que d’autres à lui ausculter l’âme – mais pas moins non plus –, et on ne niera pas qu’il y a dans notre titre combattant un peu de wishful thinking. Tout de même, de nombreux signes laissent penser que l’année écoulée a ranimé l’envie, et peut-être la volonté, de refaire une collectivité, donc de lui donner un sens, qui ne se réduit pas à la récente mode tricolore. Que ce désir de France – expression aussi énervante que le vivre-ensemble, mais il ne m’en vient pas d’autre – aille avec l’envie d’adresser un gigantesque bras d’honneur aux sermonneurs médiatiques et politiques n’est pas le moindre de ses charmes. On ne saurait exclure d’emblée que cette heureuse lucidité fasse son chemin dans les hautes sphères et que quelques-uns de nos dirigeants parviennent à changer pour de bon. Il se dit même que le président est aux manettes et qu’il mesure la gravité de la situation. Bref, que la France est de retour, pour de bon. En attendant de savoir si ce nouveau cours n’est pas une lubie de communicants, nous faisons le pari que l’énergie qui s’est levée en réponse aux attentats ne se contentera pas de résister aux terrasses des cafés. Mais nous pouvons nous tromper.

Une chose est sûre : 2015 a été une année pourrie. Pas à cause du 6 décembre, mais à cause du 7 janvier et du 13 novembre. Pourtant, ce n’est pas le terrorisme que la France a découvert en 2015 : depuis les années 1980, elle a connu un certain nombre de ses variantes arabes et islamistes. Les attentats lui ont révélé ce que ses gouvernants s’évertuent à lui cacher – les fractures qui la minent. Elle a dû admettre qu’une partie de ses citoyens la détestait et que ce n’était pas de sa faute à elle. Et elle a compris qu’on lui avait raconté pas mal de bobards.

Il est évidemment hasardeux d’affirmer qu’on a basculé dans la France d’après – une France bienveillante avec ceux qui l’aiment et implacable avec ceux qui veulent la détruire. Les changements dans l’esprit d’une époque ne s’accomplissent pas en une nuit, ils travaillent les esprits, font bouger les lignes en profondeur. Peut-être que, finalement, 2016 ne sera qu’une déprimante répétition de 2015. Nous préférons imaginer, sans y croire complètement, que pour les historiens du futur, 2016 sera l’année du sursaut, celle où la France a retrouvé le goût de l’Histoire. C’est au moins la promesse qu’on ne s’ennuiera pas.

*Dessin : Ranson.

Le latin, discipline de l’esprit

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latin école Education nationale

latin école Education nationale

« Le grammairien qui une fois la première ouvrit la grammaire latine sur la déclinaison de « Rosa, Rosae » n’a jamais su sur quels parterres de fleurs il ouvrait l’âme de l’enfant. »

Péguy, L’Argent, 1913

Dès lors qu’on s’en prend au latin, à l’allemand (langues à déclinaisons), qu’on affaiblit ou qu’on dilue ces enseignements, on s’en prend à la grammaire mais aussi aux fonctions cognitives : à l’analyse et à la synthèse, à la logique, à la mémoire pourtant si nécessaire, à l’attention. On s’en prend à la computation sémantique et symbolique, au calcul (exactement comme on parle de calcul des variantes aux échecs), à la concentration. On s’en prend donc indirectement à la vigilance intellectuelle et à l’esprit critique.

« L’âme intellective » qu’Aristote plaçait au dessus de « l’âme animale », elle-même supérieure à « l’âme végétative » : voilà désormais l’ennemi.

Mais le pédagogisme a déclaré la guerre à cette âme. Il est un obscurantisme qui travaille à humilier l’intelligence cartésienne, présumée élitiste : il est un mépris de la mathématique et de la vérité, il sape le pari fondateur de l’instruction de tous, il nie les talents et la diversité, fabrique de l’homogène ou de l’homogénéisable. Il mixe et il broie, il ne veut rien voir qui dépasse. Il est d’essence sectaire et totalitaire. Il est un ethnocentrisme du présent  comme le souligne Alain Finkielkraut : « Ce qu’on appelle glorieusement l’ouverture sur la vie n’est rien d’autre que la fermeture du présent sur lui même. »  Il utilise à ses fins la violence d’une scolastique absconse,  jargon faussement technique destiné à exercer un contrôle gestionnaire. Le novmonde scolaire exige en effet sa novlangue. Activement promue par nos managers, elle est loin d’être anodine : elle montre l’idée que ces gens se font de ce qu’est la fonction première du langage : une machine à embobiner et à prévenir le crime par la pensée claire.

L’URSS, à qui ont peut faire bien des reproches, eut au moins cette idée géniale, à un moment, de faire faire des échecs à tout le monde ! Quel plaisir pour beaucoup d’enfants, quelle passion dévorante qui vit éclore tellement de talents. De très grands joueurs vinrent des profondeurs du petit peuple russe : c’est cela aussi ce que Vilar appelait l’élitisme pour tous, utopie pour laquelle je militerai sans trêve ! Si j’avais la tâche d’apprendre les échecs à mes élèves, je ne leur ferais pas tourner des pièces en buis avec une fraise à bois dans le cadre d’un EPI (enseignement pratique interdisciplinaire) ! Je leur apprendrais, pour leur plus grand bonheur, le déplacement des pièces, les éléments de stratégie et de tactique ! je les ferais JOUER : Je ne pars pas du principe désolant, pour filer mon analogie, que ce noble jeu est réservé à une élite, aux happy few, tout simplement parce que c’est faux ! Je ne pars pas du principe également faux que ce jeu est ennuyeux !

Le plaisir de décortiquer une phrase latine est unique : c’est un plaisir de l’intelligence et de la volonté, une algèbre sémantique avec ses règles, comme les échecs. On perce à jour une phrase de latin comme Œdipe résout l’énigme du Sphinx. Tout le monde devrait pouvoir y parvenir. Construire une maquette de Rome avec le professeur d’histoire ou un habit de gladiateur avec celui d’arts plastiques… ne relève pas du même plaisir ! Je pense que ce qui ressortit au périscolaire, même astucieux, ne doit plus empiéter sur le scolaire.

Mais la logique, aujourd’hui, est attaquée et l’Instruction avec elle. Des dispositifs « interdisciplinaires » nébuleux proposant des « activités » bas de gamme et souvent franchement ridicules, viennent jeter le discrédit sur les disciplines et dévorer leurs heures. Comme si des élèves qui ne possèdent pas les fondamentaux allaient magiquement se les approprier en « autonomie » en faisant n’importe quoi. Pauvre Edgar Morin ! La complexité devient… le chaos et la transmission, le Do it yourself. Portés par une logorrhée toxique produite en circuit industriel fermé, des « concepts » tristement inspirés du management portent la fumée et même la nuit dans les consciences. La « langue » des instructions officielles donnerait un haut-le-cœur à tous les amoureux du français : on nage dans des « milieux aquatiques standardisés », on finalise des « séquences didactiques », on travaille sur des « objectifs » (de production), on valide des « compétences » (Traité de Lisbonne), on doit « socler » son cours, donner dans le « spiralaire » et le « curriculaire », prévoir des « cartographies mentales ». Voilà à quoi devrait s’épuiser l’intelligence du professeur. Voilà où son désir d’enseigner devrait trouver à s’abreuver. Cela ne fait désormais plus rire personne… En compliquant la tâche du professeur, on complique aussi celle de l’élève. On plaque une complexité didactique artificieuse et vaine sur la seule complexité qui vaille : celle de l’objet littéraire, linguistique, scientifique, qui seul devrait mobiliser les ressources de l’intelligence.

Dans les années 2000, déjà, le grand professeur Henri Mitterand, spécialiste de Zola,  appelait le quarteron d’experts médiocres qui s’appliquaient et s’appliquent encore  à la destruction de l’école républicaine, les « obsédés de l’objectif » ! Depuis, ils sont passés aux « compétences » et noyautent toujours l’Institution : rien ne les arrête dans leur folie scientologico-technocratico-égalitaro-thanatophile. Finalement ces idéologues fiévreux ne travaillent pas pour l’égalité (vœu pieux) mais pour Nike, Google, Microsoft, Coca-Cola, Amazon, Bouygues, etc. Toutes les multinationales de l’entertainment, de la bouffe, des fringues, de la musique de masse, disent en effet merci à la fin de l’école qui instruit : ce sont autant de cerveaux vierges et disponibles pour inscrire leurs injonctions publicitaires. Bon, il est vrai que nos experts travaillent aussi pour Bercy : l’offre publique d’éducation est à la baisse, il faut bien trouver des « pédagogies », si possible anti-élitistes et ultra démocratiques, pour justifier ou occulter ce désinvestissement de l’État et faire des économies.

Après trente ans de dégâts, il serait temps de remercier les croque-morts industrieux de la technostructure de l’E.N. qui travaillent nuit et jours à faire sortir l’école du paradigme instructionniste à coup de « réformes » macabres. Des experts pleins de ressentiment, capables de dégoûter pour toujours de la littérature (bourgeoise !) et de la science (discriminante !) des générations d’élèves ! Des raboteurs de talents qui, et c’est inédit, attaquent à présent, en son essence même, l’exercice souverain de l’intelligence : les gammes de l’esprit ! Ils n’ont toujours pas compris que l’élève joue à travailler et que l’art souriant du maître consiste à exalter ce jeu.Plus que jamais aujourd’hui, nos élèves ont besoin, avec l’appui des nouvelles technologies s’il le faut, mais pas toujours, de disciplines de l’esprit qui fassent appel à toutes les facultés mentales. Ils doivent décliner, conjuguer, mémoriser, raisonner, s’abstraire. Ils doivent apprendre la rigueur, la concentration et l’effort : toutes choses qu’un cours transformé en  goûter McDo interdisciplinaire ne permet guère. Ils ont besoin d’horaires disciplinaires substantiels à effectifs réduits, de professeurs  passionnés et bien formés et non d’animateurs polyvalents : la réforme du collège prend exactement le chemin inverse.

Quant à moi, dans l’œil de tous mes élèves, je la vois, oui, l’étincelle du joueur d’échecs potentiel, du latiniste en herbe qui s’ignore, du musicien ou du grammairien, du germaniste, de l’helléniste en herbe qui veut aussi faire ses gammes pour pouvoir s’évader dans la maîtrise. Déposer dans la mémoire d’un élève de ZEP, pour toujours, le poème fascinant et exotique de l’alphabet grec. Peu me chaut qu’on ne devienne pas Mozart ou Bobby Fischer ou Champollion, c’est cette étincelle ou cette lueur qu’il me plaît de voir grandir. L’innovation en passera désormais par une ré-institution de l’école et une réaffirmation de ses valeurs. Il faut participer à la reconstruction d’une véritable culture scolaire, où l’élève apprenne à conquérir sa propre humanité. Au lieu de moraliser, il faut instruire ! Au lieu d’abandonner l’élève il faut le guider.

Par la pratique assidue des langues, la lecture des grands textes, il faut maintenir les intelligences en état d’alerte maximum au lieu de baisser pavillon et de glisser plus avant dans l’entonnoir de la médiocrité en prêchant un catéchisme citoyen bas de gamme à usage commun. Il ne s’agissait pas pour Condorcet et les autres de fabriquer du citoyen pacifié, docile, lénifié, mais bien de porter partout la connaissance, l’esprit de doute méthodique, l’esprit scientifique, la fin des préjugés ! Dans le même mouvement, qu’on en finisse avec cette espèce de maximalisme égalitaire qu’on dirait inspiré de doux idéologues cambodgiens génocidaires. Comme l’a montré Ricœur en son livre sur l’histoire (La mémoire, l’histoire, l’oubli) une société dépense une grande violence pour ramener à chaque instant une position d’équilibre (égalité/normalité) quand il y a un déséquilibre (inégalité/anormalité). A grande échelle, cette violence peut s’avérer meurtrière et criminelle. Relisons notamment Hannah Arendt sur les questions d’éducation et sur l’analyse du totalitarisme. L’égalité ne saurait être l’égalisation, elle doit être l’égalité des chances : chacun a le droit de réussir autant qu’il le peut et autant qu’il le mérite.

Pour un pouvoir politique, quel qu’il soit, c’est prendre un grand risque d’émanciper le peuple, de le rendre autonome. L’école des « compétence » et de « l’employabilité » qu’une poignée de réformateurs nous impose est une école du brouillage et de l’enfumage des esprits, de l’asservissement du prof-exécutant et des élèves « apprenants ». En attaquant le latin, elle s’en prend de façon larvée non pas à un ornement scolaire, mais à sa substance même : la gymnastique de l’esprit.

Si, comme le pensait Valéry, la politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde, on comprend mieux que l’école programme désormais l’impuissance intellectuelle et l’art d’apprendre à ignorer.

*Photo : Pixabay.com.

2016: la France se rebiffe!

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Causeur 31 janvier 2016

Causeur 31 janvier 2016

« Une chose est sûre : 2015 a été une année pourrie. Pas à cause du 6 décembre, mais à cause du 7 janvier et du 13 novembre. » Notre patronne n’y va pas par quatre chemins pour vous souhaiter une bonne année 2016 ! Des attentats de janvier à ceux de novembre, l’année n’a en effet pas été avare en mauvaises surprises. Et la consécration du FN – sur lequel se sont portées 9 millions de voix aux élections régionales de décembre, en faisant désormais officiellement le premier parti de France –  n’est donc pas la pire…

Côté camp du bien, « il a vite été clair qu’on réussirait encore à ne pas comprendre grand-chose », euphémise Elisabeth Lévy. Le Front républicain, « autre nom de l’UMPS », a permis d’annoncer dès le 13 décembre que pas une région ne tomberait aux mains du parti de Marine Le Pen. Problème : pour le géographe hétérodoxe Christophe Guilluy, « se dire antifasciste permet de se déguiser en résistant, tout en souhaitant la perpétuation du système ». Et tout continue donc plus que jamais comme avant. D’après lui, « les politiques ne bougent pas car ils restent prisonniers du dogme sans-frontiériste, sur l’immigration comme en économie ».

De l’autre côté (obscur, celui-ci), Jacques de Guillebon nous livre « deux ou trois choses » qu’il sait de Marion Maréchal Le Pen, candidate FN en PACA, et « la dimension sacrificielle de son engagement public ». L’économiste hétérodoxe Jacques Sapir affirme pour sa part que « certaines positions sociétales du FN lui aliènent les votes de nombreux Français », comme l’islam de France ou l’avortement. Pendant ce temps, Olivier Malnuit dresse le portrait d’un François Hollande en « dictateur normal », qui « n’a jamais été vraiment socialiste, ni très attaché à l’exercice de la démocratie »…

Résultat ? « La France se rebiffe ! », comme le proclame notre couverture. Et Jean-Pierre Chevènement, qui voit dans la réaction populaire aux attaques terroristes le signe d’un mouvement historique, l’explique par un changement d’ère : « Nous sommes sortis de l’époque libérale-libertaire » qui s’est ouverte en mai 68 et la mort de ses mythologies ouvre enfin un espace tangible à un patriotisme fédérateur. Des soubresauts d’un islam « réformiste », repérés par Daoud Boughezala, à l’orientation sécuritaire qui ne se heurte plus qu’à notre légendaire lourdeur administrative, on peut se prendre à rêver comme notre directrice de la rédaction que 2016 soit « l’année du sursaut ». En effet, ose-t-elle encore, « de nombreux signes laissent penser que l’année écoulée a ranimé l’envie, et peut-être la volonté, de refaire une collectivité ».

En attendant, conséquences des attentats du 13 novembre, l’islam de France découvre péniblement l’autocritique tandis que l’Amérique assume de plus en plus son rejet de l’islam. Pourtant, Farid Abdelkrim, qui a été proche des Frères musulmans et membre de l’UOIF, l’affirme sans détours dans nos colonnes : « L’islamophobie n’existe pas ! »

Il ne faudrait pas pour autant, en ce début d’année, perdre de vue la culture. Roland Jaccard vous offre donc ses souvenirs de Michel Foucault, « libertaire [qui] fusionnait avec le libéral ». Et Pierre Lamalattie vous raconte ce qu’il reste de Picasso, soit « un art de jouissance et de liberté ». Patrick Mandon, lui, vous convaincra d’aller visiter l’exposition du génie de la photo Lucien Clergue, au Grand Palais, et Jérôme Leroy de lire la réédition de La France de Jean Yanne par le sniper littéraire inclassable Dominique de Roux.

Bonne lecture, et bonne année !

*Photo : Eric Feferberg.

Djihadistes et paradis artificiels

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drogues djihadisme

 drogues djihadisme

Depuis la migration de milliers de jeunes Européens vers la Syrie pour rejoindre l’Etat islamique, la question de leur radicalisation est au cœur de tous les débats. Il est clair que leurs motivations sont tantôt économiques, politiques, religieuses, sociales, psychologiques (réalisation de soi, désir de vengeance) ou philosophiques (désir de vivre dans une communauté parfaite).

Mais comprendre ces motivations ne suffit pas à expliquer le passage à l’acte criminel des djihadistes. L’idéologie djihadiste ainsi que la pression groupale sont autant de facteurs qui contribuent à la radicalisation violente des djihadistes et facilitent leur passage à l’acte. L’autre piste intéressante est celle de la consommation de drogues. En effet, bien que les auteurs des attentats du 13 novembre à Paris semblent ne pas avoir été sous l’emprise de stupéfiants, il n’en demeure pas moins que la consommation de drogues et d’amphétamines est l’une des pistes pouvant expliquer un passage à l’acte comme celui du jeune Seifeddine Rezgui, responsable de l’attentat de Sousse en juin 2015. L’autopsie avait bel et bien confirmé cette hypothèse.

Comment expliquer que ceux-là même qui se considèrent comme « combattants d’Allah », rejetant toute souveraineté autre que celle de Dieu, et accomplissant le « djihad » pour l’établissement du califat sur terre et la purification planétaire des « impies » et des « apostats », soient en contradiction manifeste avec les préceptes de l’islam ? Ce dernier est clair en matière de drogues : « Tout ce qui peut intoxiquer en grande quantité est interdit en petite quantité. »[1. SOUNAN IBN-MAJAH, Livre des intoxicants, Vol III, Chapitre 30, Hadith n° 3392.]

Alors pourquoi l’ont-ils fait ? Comment expliquer cette contradiction ?  Pour Po Pour comprendre cette contradiction, il faut intégrer ce que Hamit Bozarslan appelle une « sortie- réentrée » dans l’islam. En parlant d’Al-Qaïda dont les membres avaient bu de l’alcool la veille des attentats du 11 septembre 2001, Bozarslan explique que leur comportement peut être interprété comme « une sortie de l’islam, ou du moins d’un islam codifié par les légistes, et l’entrée dans un autre islam, celui de la stricte délivrance eschatologique, […] ces pratiques signifient que les prémisses et impératifs de la référence sacrée, qui constituent des contraintes imposées par le Créateur pour les croyants vivant sur terre, son abandonnées par les « martyrs ». Le moment eschatologique est en effet la réalisation du message ultime de la religion. Il ne rend pas uniquement anachronique l’ordre social et ses valeurs, mais aussi la délivrance dont la révélation est annonciatrice […] [c’est une] sortie de la religion, par excès à la religion. »[2. BOZARSLAN Hamit, « Le Jihad. Réception et usages d’une injonction coranique d’hier à aujourd’hui », Vingtième Siècle, n° 82, 2004, p. 27-28.]

Lors de ce qu’on a appelé la « décennie noire » (1990-2000) en Algérie, la consommation de psychotropes et d’antidouleurs a été autorisée, voire incitée par l’encadrement du GIA afin d’encourager les exécutants dans leur tâche. Les informations que j’ai collectées sur le terrain en Algérie en 2008 auprès de certains djihadistes, de fonctionnaires de l’État et de spécialistes confirment la prise de psychotropes en tous genres, parfois même de boissons alcoolisées, par les hommes du GIA. Lorsque ces derniers étaient capturés ou se rendaient de leur plein gré aux forces de l’ordre pour profiter de la charte de la réconciliation nationale, ils bénéficiaient d’une prise en charge médicale. Nombreux sont ceux qui ont alors été internés dans des centres de désintoxication pour traiter leur toxicomanie avancée. Les tests de dépistage entrepris sur des centaines de djihadistes algériens ont révélé la présence de drogues telles que la cocaïne, l’ecstasy ainsi que des substances hypnotiques et anxiolytiques comme le Triazola et le Flunitrazépam. L’effet de ces excitants est important dans l’action, la drogue ayant pour effet de lever les inhibitions de l’individu.

Mon enquête de terrain en Algérie a également révélé une forte utilisation du musc. Ce dernier a non seulement des bienfaits coagulants pour le combattant blessé mais il procure les mêmes effets enivrants que l’alcool, permettant à l’assaillant d’entrer dans un état second et de voir ses inhibitions annihilées. D’autre part, le musc sert la propagande des chefs et des cheikhs : si le combattant se fait abattre, une forte odeur de musc se dégage de son corps. De ce fait, les chefs font croire aux combattants que c’est l’odeur même du paradis qui émane du combattant devenu chahid [martyr]. Cela aide à réactiver et à renforcer le désir du djihadiste qui se retrouve dans un état d’extase face à « ce qui l’attend ». Il est alors poussé à exceller dans ce qu’il fait pour pouvoir à son tour rejoindre le paradis d’Allah et de ses Houris.

Aujourd’hui comme hier, certains psychotropes sont particulièrement appréciés de certains djihadistes. Il est fort probable que l’encadrement de l’Etat islamique permette l’utilisation de ces psychotropes et antidouleurs afin de booster les capacités des djihadistes et leur sentiment de toute-puissance. La drogue utilisée par Daech pourrait être de la fénétylline, commercialisée sous le nom de Captagon. Cette drogue interdite depuis les années 1980 en Europe est très prisée en Syrie et au Liban. Depuis le début de la guerre en Syrie, le Captagon a également envahi le marché des pays du Golfe (Arabie Saoudite, Bahreïn, Koweït, Oman, Qatar). Selon le colonel Ghassan Chamseddine, à la tête de la brigade anti-drogue au Liban, « […] plus de 12 millions de pilules ont été saisies durant la seule année 2013, […] en une seule opération à Saadnayel, dans la plaine de la Bekaa, près de 5 millions de pilules ont été perquisitionnées ».

Les effets du Captagon sont multiples, selon ce jeune combattant syrien appartenant à un groupe laïc qui a fui la Syrie pour les plaines de la Bekaa au Liban : « Tu te sens très en forme, tu as l’impression d’être capable d’attraper dix hommes et de tous les tuer. Tu es constamment aux aguets, tu ne penses même pas à dormir ou à quitter ton checkpoint par exemple. Ça te donne un courage et une puissance, […] tu ne connais plus ni la peur, ni la fatigue. »

Un autre combattant syrien explique : « Notre brigade se composait de près de 350 personnes. Ils prenaient tous du Captagon. Le Captagon nous permettait de rester éveillés 24h sur 24h et ça nous donnait de l’énergie, […] toutes les autres brigades autour de nous en prenaient. On ne savait pas ce que c’était exactement. Nombreux sont les combattants qui pensaient que c’était des sortes de pilules énergisantes ».

Un utilisateur libanais de cette substance renchérit : « Son effet est immédiat. Dès que tu la prends, tu sens tout de suite ses effets. Ton corps ne sent plus la douleur. C’est comme la morphine. Ça fait de l’effet tout de suite […] et ça dure ! »

L’inhalation d’une telle substance sert donc à « booster » l’assaillant. C’est une sorte de suramplificateur qui favorise temporairement (pendant près de trois heures) un état d’éveil et d’excitation, induisant un sentiment d’assurance et de contrôle de soi. Cette drogue a aussi un fort potentiel « agressogène » : en supprimant les inhibitions de l’individu, elle lui donne un sentiment de toute-puissance, le conduit à surestimer ses capacités et son appréciation du danger, et lui facilite ainsi le passage à l’acte.

Pour compléter le tableau, on pourrait enfin souligner l’importance de l’environnement sonore (takbir « psalmodies religieuses », cris, détonations, salves de tirs) dans la stimulation de la radicalisation violente des djihadistes. Cette agression sensorielle produit un véritable enivrement, voire une exaltation chez les combattants. Comme un dernier verre avant l’Apocalypse.

*Photo : SIPA.AP20665699_000001.

Dieu existe, Charlie l’a rencontré!

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Adresse à Charlie

J’ai du mal à comprendre comment un Dieu qui, dans votre esprit, n’existe pas, pourrait être « coupable en fuite » de la mort de vos camarades[1. Le titre de couverture de Charlie Hebdo, sous l’image d’un Dieu barbu armé d’une kalachnikov est : « Un an après, l’assassin court toujours ».].

N’est-ce pas plutôt l’homme qui, lui seul, est coupable ? Selon vous, coupable de « l’idée même de Dieu » ? Assurément coupable de l’image qu’il se fait, parfois, d’un Dieu exigeant de lui qu’il tue en Son nom ?

Vous avez suffisamment plaidé la thèse d’un Dieu consolateur né de la seule imagination humaine, pour ne pas sombrer, à votre tour, voulant donner sens à l’absurde, dans la fausse consolation d’un Dieu cruel né de votre propre imagination.

Laissez celles et ceux : juifs, chrétiens, musulmans qui vivent dans ce pays avec vous et croient en un Dieu d’amour et de miséricorde, montrer aussi ce visage de Dieu, au nom de leur liberté d’expression. Laissez-leur vous dire leur conviction que ce Dieu-là, innocent du massacre du 7 janvier 2015, partage votre peine !

Charlie Hebdo janvier 2016

Exécution d’un imam chiite: Riyad avertit Washington

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al-Nimr imam chiite Arabie Saoudite Iran

al-Nimr imam chiite Arabie Saoudite Iran

En exécutant le 2 janvier Nimr al-Nimr, une figure religieuse chiite de l’Arabie Saoudite, le royaume des Saoud a envoyé deux messages :

–  il ne fait plus confiance aux Etats-Unis

–   il a l’intention de s’opposer énergiquement à la montée en puissance de l’Iran dans la région.

Pour la première fois depuis 1945, l’Arabie saoudite semble avoir compris que les Etats-Unis ne sont plus ce qu’ils étaient : la puissance protectrice qui empêcherait quiconque de perturber la production et l’exportation du pétrole ainsi que le pèlerinage vers La Mecque.

Depuis le pacte signé par Roosevelt et le roi Ibn Saoud à bord du Croiseur USS Quincy en février 1945, les relations entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite ont certes connu des moments de tension, mais le sentiment que les intérêts des deux pays convergent de moins en moins n’a jamais été aussi aigu. Et la goutte qui a fait déborder le vase a été le printemps arabe, a fortiori depuis le déclenchement de la crise syrienne.

Il y a déjà plus de deux ans, l’un des plus grands connaisseurs saoudiens des Etats-Unis, le prince Bandar Ibn Sultan, avait rendu publique son analyse : l’inaction américaine en Syrie et sa politique d’ouverture vis-à-vis de Téhéran poussent Riyad à envisager un virage important dans ses relations avec Washington. L’homme qui a été pendant 22 ans ambassadeur aux Etats-Unis exprimait alors la déception de Riyad, faute de soutien américain à la politique saoudienne à Bahreïn[1. Le royaume des Saoud a aidé le gouvernement soutenu par la minorité sunnite à réprimer violemment la révolte de la majorité chiite.]. Les propos du prince – à l’époque chef des renseignements du royaume – ont sans doute été prononcés pour être « fuités », une audace permise par le roi d’alors – Abdallah. Fin 2013, Riyad, déçu et encoléré par la reculade d’Obama début septembre – qui avait refusé de frapper la Syrie malgré l’usage d’armes chimiques par Assad – a donc envoyé un premier message public à l’administration américaine. Il y annonçait clairement ses intentions : les termes de l’accord de Quincy allaient être changés, l’Arabie saoudite ne souhaitant plus dépendre des Etats-Unis pour défendre ses intérêts vitaux.

Vu de Riyad, les deux années qui viennent de s’écouler n’ont fait que confirmer les pires craintes de la monarchie wahhabite : après plus de trente ans de guerre froide, les Etats-Unis cherchent à renouer avec l’Iran. Or, si dans les années 1960-1970, Riyad acceptait de jouer le jeu de la stratégie des deux piliers – une stratégie américaine consistant à s’appuyer sur ses deux alliés du Golfe, l’Iran du Shah et l’Arabie saoudite –, quatre décennies plus tard, cette option n’est plus à l’ordre du jour. La nature même du régime iranien – une république islamique chiite – ne le permet plus. La lutte pour l’influence dans la région est désormais indissociable de la question religieuse et des affrontements entre sunnites et chiites, à la fois cause et symptôme des toutes les autres tensions entre les deux pays.

Le cheikh Nimr n’était donc rien de plus qu’un pion dans le grand jeu du Golfe. Les Iraniens ont tout fait depuis son arrestation en 2012, et encore plus depuis sa condamnation à mort en 2014, pour le transformer en martyr et faire de son éventuelle exécution une déflagration diplomatique. C’est un peu l’hôpital qui se moque de la charité, sachant que l’Iran a exécuté 1000 personnes en 2015 contre 157 pour l’Arabie saoudite. L’indignation iranienne est donc perçue à Riyad comme un moyen de semer encore plus le trouble dans la province chiite du royaume saoudien, riche en pétrole. Qui plus est, le rejet des appels américains à la modération tout comme la rupture des relations diplomatiques de l’Arabie avec l’Iran, après l’incendie de son ambassade à Téhéran et d’un consulat à Meshaad, démontrent que Riyad est en train d’appliquer les idées du prince Bandar.

La politique agressive de l’Arabie saoudite en matière de prix du pétrole, son intervention militaire au Yémen et sa détermination nouvelle tant vis-à-vis de Téhéran que de Washington ne laissent plus de place au doute : les Saoud sont décidés à mettre en échec l’Iran, fût-ce au prix de ses relations privilégiées avec les Etats-Unis.

*Photo : SIPA.00736494_000005.