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Pologne: pas de jogging avant vos prières du soir!

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Pologne Droit et Justice Europe Hongrie

« Nous voulons seulement soigner notre pays de certains maux », a expliqué Witold Waszczykowski, le nouveau ministre des Affaires étrangères polonais issu du très conservateur parti Droit et Justice, au pouvoir depuis l’automne 2015. Dans les colonnes du tabloïd allemand Bild, le chef de la diplomatie polonaise défendait vaille que vaille la position de son gouvernement face aux critiques de la Commission européenne dont la session du 13 janvier prochain sera consacrée au débat sur les risques pour un état de droit, dans la Pologne gouvernée par la formation de Jaroslaw Kaczynski. Toutefois, si la colère du ministre polonais était compréhensible quand il vilipendait l’arrogance des hauts fonctionnaires bruxellois vis-à-vis des membres d’un gouvernement élu démocratiquement, il n’en est pas vraiment de même lorsqu’il développe son propos, soucieux d’énumérer lesdits défauts à corriger : « Le gouvernement précédent a tout fait pour enraciner en Pologne une conception gauchisante de la politique. Comme si le monde devait, selon un modèle marxiste, avancer dans une seule direction possible, celle de la diversité culturelle, du mélange des races, du monde des cyclistes et des végétariens, bâti sur les énergies renouvelables et hostile à toute forme de religion. » Pédaler ou préférer un steak de soja à une côte de bœuf serait-il alors incompatible avec la doctrine chrétienne ? Attendons que le Vatican tranche sur la question. Après tout, la Commission européenne ne se préoccupe pas de l’extravagance du ministre polonais, pas plus qu’elle ne s’inquiète de la santé mentale de cet autre publiciste proche de Droit et Justice, Dominik Zdort, qui fustige les amateurs de jogging : « Je suis agacé du fait que le jogging a été élevé ces dernières années au rang de religion, car je connais beaucoup de gens qui n’ont plus le temps de participer à la messe mais se lèvent aux aurores pour courir pendant deux heures ! » Bien que la façon dont Droit et Justice envisage de « soigner » la Pologne ressemble à s’y méprendre aux méthodes des ayatollahs iraniens les plus rigides, Bruxelles se garde d’émettre un avis sur la liberté de pratiquer la course à pied au bord de la Vistule. Ce qui alarme – et à juste titre – les représentants des institutions européennes relève du danger de la violation par la Pologne de l’article 2 du Traité sur l’Union européenne relatif, entre autres, au respect de la démocratie, de l’état de droit et de la justice.

En effet, la réforme de la loi sur le Tribunal constitutionnel, votée précipitamment la veille de Noël, limite substantiellement les prérogatives de la Justice et paralyse de facto le travail des juges. Lesquels, par ailleurs, peuvent être désormais nommés par le Parlement, indépendamment de leurs qualités. La preuve du sérieux dans l’atteinte portée par Droit et Justice, majoritaire au Parlement, à l’autonomie des juges ne s’est pas faite attendre : la composition du Tribunal a d’ores et déjà été changée. Et si, pour une fois, l’impertinence mille fois pointée des hauts responsables européens était en réalité motivée par la crainte, tout à fait fondée, de voir un pays membre sombrer dans le chaos ? Le chef de la diplomatie luxembourgeoise, Jean Asselborn, n’a pas reculé devant la comparaison entre les pratiques de Droit et Justice et celles de l’ancienne Union soviétique : « La limitation des pouvoirs du Tribunal constitutionnel est inacceptable parce qu’elle brise non seulement les lois élémentaires en Pologne mais aussi au sein de l’Union européenne. Si nous l’acceptons de la part d’un pays aussi grand que la Pologne, nous pouvons enterrer l’idée de l’Union comme communauté de valeurs. » L’allusion au précédent créé par la situation en Hongrie de Viktor Orbán, un « petit pays » vis-à-vis duquel les institutions européennes se sont montrées impuissantes, reste à peine voilée…

Cependant, même si Jaroslaw Kaczynski n’a jamais caché son ambition de transformer Varsovie en Budapest, ce qui se passe en Pologne a peu à voir avec la réalisation d’un scénario hongrois. Certes, à l’instar de Viktor Orbán, le Premier ministre polonais s’en est pris aux médias publics en projetant de changer leur statut. Non plus « publics » mais « nationaux », selon le projet de loi préparé par Droit et Justice, les médias seraient obligés de se conformer au « système des valeurs chrétiennes » mais aussi de « cultiver les traditions nationales et patriotiques ». On comprend qu’on ne trouvera pas de programmes destinés aux cyclistes ou aux végétariens à la télé polonaise, ce qui n’est pas grave en soi. Le véritable ennui réside dans la compétence que se réserve le pouvoir de nommer tous les directeurs d’antennes et qui, à leur tour, seraient les seuls à décider de la prolongation de contrat ou du licenciement des journalistes plus ou moins « indociles » voire même, Dieu nous en garde !, végétariens. Reste que contrairement au Fidesz de Viktor Orbán, Droit et Justice affronte sur le plan de la politique intérieure une opposition libérale issue du même camp post-Solidarnosc, et non pas des post-communistes. Ensuite, au niveau européen, Fidesz appartient au Parti populaire européen, favorable à une intégration plus profonde des pays-membres (et aussi au développement des énergies renouvelables), alors que Droit et Justice fait partie de l’eurosceptique groupe des Conservateurs et réformistes européens, menés par les Tories britanniques, dont il est inutile de rappeler la volonté de voir le Royaume-Uni quitter l’Union européenne. Serait-ce la raison pour laquelle Elmar Brok, député européen de la CDU allemande, a exprimé un vif doute quant aux moyens dont dispose l’Union européenne pour venir à bout des agissements du nouveau gouvernement polonais ? Pas seulement. « Ce gouvernement est soumis à une idéologie nationaliste, conservatrice et viscéralement attachée à l’Eglise catholique. Voilà pourquoi le défi pour l’Union européenne est tout autre que dans le cas de la Hongrie. Indépendamment de différences de points de vue sur beaucoup de questions, il est toujours possible de discuter avec Orbán », a remarqué l’eurodéputé. Et c’est peu dire. Car la tactique adoptée par le gouvernement polonais consiste jusqu’à présent à ignorer totalement les questions qui lui ont été adressées par la Commission européenne. Un artifice efficace, à court terme seulement, pour éloigner la menace de sanctions. Celles-ci seront-elles jamais mises à exécution ? Les agriculteurs polonais privés de compensations financières ? Les subventions à l’industrie minière coupées ? La Pologne destituée de son droit de vote au Conseil européen ? Extrêmes, les mesures dont dispose la Commission européenne pour rappeler à la raison un de ses pays membres sont très lentes à mettre en œuvre, laissant aux autocrates du style d’Orbán le temps de faire un pas en arrière. Tous les Polonais attachés aux valeurs démocratiques et à l’indépendance du système judiciaire et médiatique n’ont qu’à espérer que Kaczynski ait plus en commun avec le Premier ministre hongrois qu’il ne le soupçonne lui-même.

Quand toutefois ce ne serait pas le cas, l’opposition démocratique s’organise en Pologne comme au bon vieux temps du régime communiste. Inspiré directement du concept du « pouvoir des sans-pouvoirs » de l’ancien dissident puis président tchèque Vaclav Havel, le Comité de Défense de la Démocratie, en plus d’organiser des manifestations de masses dans les rues des grandes villes, a déposé un projet alternatif et citoyen à la réforme du Tribunal constitutionnel. Qu’il n’impacte nullement le pouvoir en place est une chose. Il en est une autre de savoir qu’il existe encore des Polonais – et pas que des cyclistes ou des végétariens – pour qui le respect de l’état de droit, du pluralisme des opinions et de l’indépendance des médias s’inscrit autant dans la tradition nationale que la considération des valeurs chrétiennes.

*Photo : SIPA.REX40409824_000009.

Cologne: viols contre l’humanité

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Cologne viols migrants

Le soir du nouvel an à Cologne, des groupes de jeunes hommes éméchés ont profité des rassemblements festifs pour agresser sexuellement des dizaines de femmes. Le lendemain, la police déclarait que la soirée n’avait pas connu d’incidents particuliers puis, après que 90 plaintes furent déposées pour des attouchements, des vols et un viol, le ministre fédéral évoqua des actes impliquant « plus de mille personnes » ayant commis les agressions ou protégé leurs auteurs. L’information qui, dans le cas d’événements d’une telle nouveauté et d’une telle ampleur, circule pratiquement à la vitesse de la lumière, a mis une bonne semaine à émerger et à nous parvenir. Les inhibitions antiracistes et les complexes hérités d’un passé nazi y seraient-ils pour quelque chose » Peut-être car, faut-il le préciser, les voleurs un peu violeurs n’avaient, selon les témoignages des victimes, rien d’aryen. Le chef de la police de Cologne les décrivit comme des hommes « apparemment d’origine arabe ou nord-africaine ».

Les Allemands restent sidérés que la mode des prédations sexuelles observés place Tahrir pendant le printemps égyptien se soit répandue dans une Allemagne généreuse et hospitalière. Surtout ceux qui accueillaient il y a peu ceux qu’on nomme chez nous des migrants et outre-Rhin des réfugiés, avec des banderoles de bienvenue et des ballons multicolores. Du coup, on a minimisé, on a relativisé et on a craint les amalgames. Ainsi la maire de Cologne Henriette Reker a déclaré : « Nous n’avons aucun indice montrant qu’il puisse s’agir de réfugiés séjournant à Cologne », jugeant le rapprochement fait avec les migrants « inadmissible ». Le ministre de la Justice a craint surtout une « instrumentalisation » de ces agressions dans le débat actuel sur l’accueil record de migrants. Le ministre de l’Intérieur, lui, a déclaré que l’apparence des agresseurs « ne doit pas conduire à faire peser une suspicion généralisée sur les réfugiés ».

Depuis les invasions barbares jusqu’aux soldats de l’Armée rouge, les Allemands avaient un peu perdu l’habitude que des mâles allogènes en bandes organisées se jettent sur des femmes seules indigènes.

L’exemple suédois aurait dû inciter madame Merkel à la prudence quand elle a décidé d’ouvrir ses frontières au tiers-monde déferlant. Le pays des blondes scandinaves à la réputation « facile » qui déplorait 421 viols en 1975, en déclarait 6620 en 2014, soit une augmentation de 1472%. La Suède est ainsi à la deuxième place sur la liste mondiale des pays au taux de viol le plus élevé, le Lesotho occupant la première, selon une enquête de 2010.

Comme le déclarait sans complexes Hamid, résident en Suède, dans une enquête menée en 2006 par l’avocate Anne Christine Hjem pour le Tribnual de Svea : « Ça n’est pas aussi grave de violer une Suédoise que de violer une fille arabe. Elles ne sont probablement pas vierges de toute façon. Alors que la fille arabe aura des problèmes avec sa famille. Ce sera une source de honte pour elle. C’est important qu’elle reste vierge jusqu’au mariage. C’est presque trop facile de se taper une Suédoise. Beaucoup de garçons immigrés ont des copines suédoises quand ils sont ados. Mais quand ils se marient, ils prennent une femme convenable, de leur culture, et qui est vierge. Et c’est ce que je vais faire. Je n’ai pas beaucoup de respect pour les Suédoises. Elles se font sauter sans arrêt. »

Et Hamid le Suédois d’adoption n’est pas un loup solitaire. Au Danemark, un mufti  a déclaré publiquement que les femmes qui refusaient de porter le voile étaient des « candidates au viol ». En Norvège, où le taux est six fois plus élevé qu’à New York, deux viols sur trois sont commis par des immigrés d’origine extra-européenne, selon les sources policières.

Et face à ces crimes en série, que fait-on ? Pas grand-chose. Pour nos « responsables » politiques qui craignent d’abord les amalgames, les viols massifs semblent n’être que des détails de l’histoire et des dommages collatéraux de la « mondialisation heureuse ». Aux légitimes demandes populaires de sécurité, leurs réponses rappellent cette blague extraite d’un sketch de Coluche : « Dites-nous de quoi vous avez besoin, nous vous expliquerons comment vous en passer. »

*Photo : SIPA.AP21842122_000001.

La déchéance de nationalité, une chance pour l’intégration

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déchéance de nationalité intégration

Inutile de répéter que cette perspective ne fait pas peur aux islamo-terroristes qui se préparent à se faire exploser en même temps que leurs passeports. Car, où qu’ils les aient placés, leurs passeports français ne les protègeront pas le jour de leur auto-désintégration volontaire.

Ce n’est pas à eux que ce discours s’adresse. Il s’adresse en réalité à deux composantes hétérogènes de notre pays.

Il s’adresse d’abord aux Français qui se veulent tels et qui entendent persévérer dans leur être, pour leur dire qu’ils ont le droit de ne pas se sentir du même peuple que ceux qui projettent de les assassiner simplement parce qu’ils sont Français.

Ce message leur dit  en substance : « Les jeunes qui haïssent mortellement ce qui est français ne sont pas vos enfants, ne sont pas de votre famille, ne sont pas des vôtres, ne sont pas de votre peuple. Ce n’est pas vous qui les rejetez, vous qui les excluez. Ce sont eux qui vous désignent, vous les Français, comme des étrangers et comme des ennemis. Vous n’avez plus besoin de prendre des gants pour désigner ceux qui veulent vous tuer, pour les haïr et pour combattre, car vous n’êtes pas leurs parents, ni leurs frères et sœurs ; vous n’êtes pas leurs gardiens. »

C’est donc d’abord un message de déculpabilisation à l’adresse des Français.

Ce discours repose sur le postulat selon lequel un peuple, une nation, un pays, bref une société, n’est pas une famille. On ne choisit pas la famille dans laquelle on naît, tandis qu’une société démocratique résulte en son principe d’un choix réciproque et d’un contrat sociétal volontaire, que ce contrat soit exprès ou tacite. L’appartenance à la France n’a donc rien d’inconditionnel.

Mais ce même discours s’adresse en même temps, à l’autre bout du spectre, à ceux qui, ayant le titre de Français, hésitent entre devenir et s’accepter Français ou se ranger du côté des  tueurs de Français. Ce message leur dit plus clairement qu’on ne l’a jamais fait : « Si vous êtes nés sur le sol de France tout en vous sentant d’une culture différente, vous êtes les bienvenus dans ce peuple à la condition de vouloir vous adapter au pays où vous voulez vivre. C’est à vous de vous intégrer au peuple qui vous accueille. Si vous en avez le désir, car la demande vient de vous, tout vous devient possible. Quant à ceux qui choisissent de rejeter la France, ils sont prévenus que ce rejet sera réciproque, et qu’on ne leur fera plus de cadeau.

La différence de traitement inscrite dans ce message ne passe pas entre les mono et les binationaux. Elle ne passe pas entre ceux qui sont Français par leurs parents et ceux qui sont Français par leur lieu de naissance.

Elle passe entre ceux qui veulent être Français et ceux qui ne le veulent pas.

En ce qui les concerne, c’est bien leur droit de s’exclure, mais c’est alors celui du pays où ils vivent malgré eux de les traiter en étrangers.

Quel que soit l’avenir juridique de ce projet de déchéance de la nationalité, il faut lui reconnaître ceci : grâce à lui, tout le monde est placé devant ses responsabilités, et l’intégration de tous ceux qui la veulent peut réussir.

*Photo : SIPA.00735832_000005.

Loïk Le Floch-Prigent: « Aimons nos industriels! »

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Loïk Le Floch-Prigennt

Daoud Boughezala. La France qui vient de connaître des désastres en chaîne ces dernières années dans son industrie, avec la disparition de secteurs entiers et plus récemment la vente à l’étranger de quelques fleurons, peut-elle espérer conserver demain des entreprises industrielles prospères et conquérantes ?

Loïk Le Floch-Prigent. J’estime que c’est encore possible, à condition d’opérer un changement d’état d’esprit collectif. C’est le propos de mon livre. Nous sommes désormais aux bords du gouffre, en grande partie parce que nous ne voulons pas nous confronter à la réalité. Nous refusons de regarder nos échecs en face, alors que nous pourrions en tirer les enseignements pour notre futur.

La politique « colbertiste » a connu ses heures de gloire ; les programmes gaullistes et pompidoliens ont eu un effet d’entraînement incontestable sur tout notre appareil industriel. Les nationalisations de 1981 ont permis la restructuration de secteurs pour partie à la dérive. Dans le même temps, une industrie à caractère familial, plus dynastique, cohabitait dans notre pays avec des succès également incontestables. Mais, depuis, la mondialisation, les privatisations mal conçues, les stratégies incertaines de dirigeants cooptés et peu professionnels ont sonné le glas de nos ambitions industrielles. Et l’affaiblissement du pouvoir politique a accéléré ces mauvais choix. C’est seulement grâce à des hommes assez lucides et assez courageux pour adopter la stratégie requise dans un monde en mouvement, que nous conservons encore quelques fleurons.

Cependant, ces dernières années, des dirigeants industriels ont ruiné des pans entiers de l’industrie française. Malgré leur inaptitude à exercer les responsabilités qui leur avaient été confiées, ils se sont accrochés à leur poste jusqu’au drame final et, par-dessus le marché, avec les félicitations  du jury ! A l’opposé, les entreprises familiales ont préparé soigneusement leurs dirigeants, contrôlé leurs résultats. Et, dans l’ensemble, ils ont mieux résisté à la compétition mondiale. C’est un fait incontestable : Dassault et Michelin ont fait mieux qu’Alcatel et Alstom.

Par ailleurs, nous nous heurtons à un problème souvent évoqué, mais jamais traité : les Français rechignent à investir leur épargne dans notre appareil industriel. Si l’on veut parler de « patriotisme économique »,  au lieu de montrer du doigt les « consommateurs » qui n’achètent pas « français », il faut se demander pourquoi l’argent des Français, l’assurance-vie par exemple, ne va pas vers l’industrie française. Ce ne sont pas les consommateurs qui posent problème, c’est l’impossibilité en France de mobiliser les capitaux quand on veut se développer. Du coup, notre industrie se tourne vers des fonds de pension américains ou des fonds souverains comme ceux de Chine, d’Arabie Saoudite ou du Qatar, pour assurer son maintien et sa croissance, en particulier quand les dynasties sont en difficulté, comme récemment la famille Peugeot.

La première action à envisager n’est pas de modifier tel ou tel point de détail, mais de faire rentrer notre société française dans ce siècle. Car si nous voulons une industrie dynamique, il faut que l’ensemble du pays en ait envie, investisseurs potentiels et administrations régaliennes. Cessons de pénaliser réglementairement, fiscalement, culturellement, l’industrie et l’industriel ! Réservons une rémunération préférentielle aux détenteurs de capitaux qui prennent le risque de s’investir à long terme dans notre industrie, quelle que soit sa taille. C’est la réforme la plus difficile, celle des mentalités. Elle dictera de nouvelles règles, de nouveaux comportements. Si nous n’aimons pas notre industrie et nos industriels, si nous n’évoquons les patrons que pour leur faire encore et toujours les mêmes procès d’intention, que pour les mépriser, plutôt que de leur permettre de développer leurs activités, nous perdrons notre statut de nation industrielle. Et cela peut aller très vite. En 2014 et 2015, des pans entiers de notre industrie ont été cédés à des entreprises étrangères.

Pour autant, je ne suis pas décliniste. Je n’alarme pas pour démobiliser, je mets en garde pour entreprendre. L’accélération des changements techniques et les compétences, le savoir-faire, les personnalités issues de notre système éducatif, nous offrent l’occasion de réinventer une industrie moderne, dynamique, conquérante, en utilisant au mieux les dynasties anciennes et les nouvelles. Nous devons redonner notre confiance aux « vrais industriels », ceux qui ont l’humilité d’apprendre tous les jours leur métier au contact de leur personnel. Encore faut-il le vouloir vraiment. Ne manquons pas ce rendez-vous !

A la différence de nombre de vos anciens collègues dirigeants d’entreprises, vous préconisez la constitution de grands empires industriels aux actions diversifiées, à l’image de ce que fut la Générale des Eaux. Pourquoi critiquez-vous le repli sur le cœur d’activité tel que l’ont pratiqué des groupes comme Alcatel ?

Je mets en cause les stratégies perdantes. Donc je critique la stratégie qui a conduit un grand groupe industriel, la Compagnie Générale d’Electricité, de renoncement en renoncement, de « cœur de métier »  en « cœur de métier »,  à disparaître complètement cette année avec la cession du dernier carré, Alcatel « cœur de métier »,  au finlandais Nokia. Cette conception de l’industrie a la faveur des financiers et des commentateurs, mais elle n’a pas de sens. Quand une activité a un rôle industriel, qu’elle gagne de l’argent, qu’elle peut croître, pourquoi la céder ? Comment peut-on se déclarer confiant en l’avenir et, dans le même temps, juger logique de vendre un bel outil performant sous les applaudissements ? Au fait, la compagnie américaine General Electric, en rachetant Alstom-énergie « cœur de métier », a-t-elle fait une erreur stratégique en diversifiant son activité ? J’aimerais que nous ayons commis autant d’erreurs que General Electric, qui demeure aujourd’hui l’une des premières entreprises mondiales !

Une entreprise industrielle doit pouvoir envisager une diversification. Si elle est lucrative, il faut la poursuivre. Cette nouvelle activité peut même, au fil du temps, supplanter l’activité originelle – laquelle, entretemps, a parfois vu disparaître son marché. Il y a assez d’exemples probants. Après coup, à l’heure du succès, le dirigeant peut justifier sa décision, il n’empêche que le point de départ est parfois, ou souvent, une idée saugrenue ! Antoine Riboud a créé son empire Danone en choisissant abandonner son activité originelle, le verre. Quand on gagne, c’est que la stratégie est bonne. Quand on échoue, c’est qu’elle est mauvaise. Je constate que ceux qui ont voulu créer des empires diversifiés ont réussi, et que ceux qui n’ont pas arrêté de chanter leur cœur de métier ont fini par disparaître.

Vous semblez nostalgique du « capitalisme de papa » des années Pompidou et fustigez la financiarisation de l’économie que les privatisations opérées par le gouvernement Balladur (1993-1995). En 1981, vous étiez aux premières loges des nationalisations. Fort de cette expérience, pourquoi estimez-vous que les grandes entreprises publiques et les groupes familiaux seraient aujourd’hui plus à même d’affronter la concurrence internationale ? 

Je ne suis pas nostalgique. Je souligne ce qui a marché et ce qui n’a pas marché. Rien de plus ! Arrêtons de nous raconter des histoires. Les années Pompidou ont été marquées par des investissements industriels avec le renforcement de grands outils. Certains de ces groupes ont été défaillants par la suite. Giscard-Barre ont nationalisé le secteur le plus malade, la sidérurgie. Mitterrand en a rajouté avec quatre groupes très malades et trois bien-portants : Dassault, Lagardère et CGE (électricité). Il est clair qu’il s’agissait de nationalisations idéologiques. Mais l’origine du mal qui a frappé notre industrie n’est pas 1981, ce sont les soi-disant « noyaux durs » de la privatisation balladurienne. Les causes qui avaient conduit aux désastres d’avant 1981 n’ont pas été traitées par la privatisation : les capitaux français existants n’ont pas été alloués à l’industrie.

Je constate que les entreprises familiales à dynastie responsable ont plutôt bien encaissé le choc de la mondialisation, contrairement aux entreprises publiques puis privées ou semi-publiques ou semi-privées. Après effeuillage, ces dernières sont passées sous le contrôle de l’industrie étrangère. Voyez Rhodia, Alcatel, Alstom et Ciments Lafarge. Je veux que s’arrête cette débâcle. Et qu’au moins on ne travestisse pas ces capitulations en succès, de plus en félicitant leurs auteurs.

Pour relever les défis de la compétition internationale, il faut une industrie dont les patrons « vivent » leurs produits ou productions jour et nuit, font corps avec leur entreprise et ne travaillent que pour son succès. Il se trouve qu’aujourd’hui ce sont des sociétés familiales qui répondent le mieux à ces critères. La désignation des dirigeants par l’Etat, ou par les castes qui le contrôlent, conduit à la catastrophe. Il pourrait en être autrement. Hélas, cela dure depuis quarante ans.

Comment pouvez-vous affirmer que « le nucléaire et le tgv ont quasiment disparu ces vingt dernières années » alors que les grands chantiers ferroviaires se multiplient, parfois à l’encontre des préconisations du juge administratif, et qu’aucune centrale n’a fermé, y compris Fessenheim ?

Je raisonne en industriel. Il y a vingt ans, nous disposions d’une avance technique incontestable dans ces deux secteurs grâce à nos programmes d’installations domestiques, de 58 réacteurs nucléaires et de lignes TGV pour quadriller la France en débordant chez tous nos voisins. Maintenant : industriellement, combien de centrales avons-nous vendu ? Quel est l’état de notre appareil industriel ? Il se limite à de la maintenance depuis vingt ans. Nous savons ce qu’il en est d’Areva ! Et pour les lignes TGV, que sont devenues les conquêtes de l’industrie française ? Alstom, qui a concentré la quasi-intégralité de notre industrie ferroviaire, est désormais concurrencé en France ; l’industrie chinoise est devenue très puissante, quatre fois la nôtre. Nous n’avons pas tiré d’avantages de notre position de leader. Je ne fais qu’un constat d’un échec. Je le regrette profondément.

A l’approche de la conférence de Paris sur le changement climatique (Cop 21) vous avez misé notamment sur le marché de la transition énergétique et critiquez la « décroissance dépolluante dont personne ne veut vraiment ».  Inversement pourquoi défendez-vous l’idée d’une croissance infinie dans un monde aux ressources finies ?

Je suis assez insensible au battage politico-médiatique qui entoure la Cop 21. Comme beaucoup de scientifiques, j’estime que le problème climatique n’est pas la priorité indiscutable de l’humanité. Demandez au milliard d’êtres humains qui ont faim et qui n’ont pas l’électricité… Mais ils ne seront pas à Paris ! J’observe que ni les nantis, ni les pauvres ne sont prêts à modifier leurs objectifs. Voilà vingt ans que j’entends la même rengaine sur la fin du pétrole. C’est une ânerie. De nouveaux gisements, on en localise régulièrement. Sauf que leur exploitation coûtera de plus en plus cher. Mon théorème : les réserves augmentent avec les prix. Je ne connais pas de contre-exemples. Un jour, le coût des alternatives au pétrole baissera, et notre société évoluera vers autre chose. Mais nous n’en sommes pas là. Nous entrons dans ce que les politiciens appellent « la transition énergétique ». Parce que le pétrole et le gaz  continuent à être performants et d’un coût abordable.

*Photo : SIPA.00685998_000019.

Tuer Dieu tue

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Frigide Barjot Charlie Hebdo

Le 7 janvier 2015, les plus grands noms de la dérision libertaire et bouffeuse de curés étaient abjectement assassinés par les malades de Daech religieusement modifiés. Attentat qu’aucun Satan ne saurait justifier, sauf à le perpétrer lui-même. Cet acte sanguinaire, qui emporta Cabu, Charb, Wolinski et leurs compagnons de dessins, est le blasphème suprême : tuer au nom de Dieu.

Paix à leurs âmes en ce jour.

Cela aurait dû apaiser les survivants devenus par leurs « martyrs athées » de nouveaux héros français. Mais non, au lendemain du massacre, l’esprit Charlie, rescapé du drame mais pas de l’athéisme intégriste, s’est à nouveau manifesté, derrière la légitime émotion du pays, sous un autre blasphème : la caricature du sacré.

A la une de Charlie il y a un an, le prophète était dessiné écrasé d’un pardon trop chrétien. Avec le slogan « Je suis Charlie » entre les mains qui accomplissait le sacrilège de l’Invisible, cette moquerie a humilié 5 millions de musulmans, sincèrement désireux de participer au deuil de la nation. Absents de la manif nationale, ils ont souffert en silence de la vente tonitruante de ces 5 millions de Charlie, comme autant d’injonctions à apostasier. Et qui n’ont réussi qu’à les confirmer dans leur foi et leur communauté.

Un an et 150 victimes plus tard, de toutes religions confondues, Charlie est toujours athée militant. Mais cette fois-ci pas téméraire, l’irrévérence antireligieuse épargne Allah et se replie sur un dieu cacochyme et massacreur, qui, tel le père Noël est une ordure ensanglantée, « court toujours » une kalach en bandoulière. Réjouissons-nous, croyants moqués, le ridicule judéo-chrétien tuera moins.

Sous prétexte d’être libre d’expression, la dérision avilit dans un même geste fatal le bourreau et ses victimes : elle bégaye devant la liberté religieuse, piétine la laïcité chrétienne et en oublie la Une-hommage à ses camarades morts au champ d’honneur de l’obscurantisme. Même la plaque mortuaire est loupée ! Surtout, on découvre la terrible vérité. Comment Dieu peut-il être assassin alors même qu’il n’existe pas ?

Face à la crise et à la mort – provoquées par la même déréliction de l’âme – les rebelles à Dieu tiennent la solution : continuer de ricaner gratuitement et de s’essuyer les pieds sur le sacré universel, au nom des droits de l’Homme. Mais au pays de la fille aînée de l’Eglise, tuer Dieu ne mène nulle part, sauf au néant la société et à sa perte l’humanité. Parce que Dieu est notre intime, les attaques incessantes contre Lui rendent assassin. Tuer Dieu tue l’homme et massacre ses droits. Rire de Dieu divise une société déjà polyfragmentée.

Est-ce cela l’« unité nationale » ?

Rire avec Dieu sauve

S’il y a bien un être spirituel, que nous voulons en notre profonde compagnie, c’est Dieu. Dieu est humour, ce doux mélange d’humilité et d’amour. Oui, Dieu nous sort de notre sinistre isolement, il nous élève vers ce qui nous dépasse, comme un bon fou-rire nous sort de nous pour nous relier à tous ceux qui communient dans la même hilarité heureuse ; celle du bien-être de la joie. Car jamais l’humour, le vrai, ne souille : ni l’amitié, ni l’amour, ni le lien entre les citoyens. L’humour rajeunit l’âme.

Le 4 décembre 2015, Laurent Violet, chantre de l’humour noir et de l’amour vrai, est mort. II avait 50 ans. Il était insolent : la preuve, il s’était fait virer de France Inter. Il disait ne pas croire, mais jamais il ne s’est moqué de ceux qui riaient avec Dieu. Mieux, il riait avec eux.

Alors nous aussi rions, et vivons, notre vie est si courte. Avec un peu d’humilité et beaucoup d’amour, rendons la belle. L’humanité est déjà trop blessée pour que par dérision, narcissisme et méchanceté, on la laisse accepter cette guerre des fondamentalismes. C’est par le respect de tous, et nos consciences éveillées pour l’Humain, que nous gagnerons la paix. Celle des braves.

Notre France la mérite.

*Photo : Wikimedia Commons.

Cologne, Paris: comique ta maire!

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Anne Hidalgo Henriette Reker

J’ai toujours été favorable à la parité en politique et je voudrais saluer ici les performances récentes de deux personnalités à la tête de grandes villes. Mesdames les maires de Cologne et de Paris viennent de se signaler de façon assez impressionnante. Madame Henriette Reker tout d’abord, qui dirige la ville de Cologne, théâtre d’incidents sérieux la nuit de la Saint-Sylvestre, où malgré le black-out les médias français dans un premier temps, on apprend que des « hommes d’origine étrangère » au nombre paraît-il d’un millier se seraient livrés à certaines privautés envers des dizaines de femmes : violences, vols, attouchements et autres tentatives de viols. Ce qui a suscité une certaine émotion, en clair a foutu un sacré bazar. Madame Reker, pleine d’à-propos, alors qu’elle s’exprimait devant les journalistes, s’est d’abord indignée de l’attitude des jeunes victimes qui n’auraient pas appelé la police « par peur de se faire voler leurs smartphones ». Elle a ensuite insisté sur les mesures de prévention, invitant les jeunes femmes à avoir un comportement « mieux adapté », puis préconisé l’élaboration d’un « code de conduite ». Avant de proposer l’utilisation d’une technique imparable : que les femmes se tiennent à distance de bras d’un potentiel agresseur… On savait déjà que le yard était la mesure du bras du roi Henri Ier, mais Madame Reker affine encore la méthode. Inutile de décrire dans quel état de ravissement s’est trouvée plongée immédiatement la planète féministe. Et, comme souvent maintenant, les réseaux qui se sont déchaînés avec souvent un humour réconfortant. Sur Twitter, avec le hastag #‎einearmlaenge, on déniche un certain nombre de perles dont ma préférée est celle-ci.

Probablement stimulée par les exploits de sa collègue germanique, Anne Hidalgo a décidé de ne pas être en reste. Tout d’abord, annoncée à grand son de trompe dans le cadre des cérémonies du premier anniversaire, l’inauguration par le Président de la République d’une plaque commémorative pour le massacre de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015. Triple catastrophe qui en dit long sur le niveau des gens qui entourent Madame Hidalgo. Tout d’abord, l’impardonnable faute d’orthographe sur le nom de Wolinski. Naturellement, la seule défense du cabinet fut de dire que c’était de la faute du marbrier, sans simplement imaginer qu’un esprit de responsabilité élémentaire imposait de vérifier la plaque avant qu’elle fut posée. Le libellé de la plaque elle-même, où sont mélangés sans ordre des noms et des pseudonymes. Charb à côté de Bernard Maris dont le nom de plume était « Oncle Bernard », Cabu orthographié sans t, alors que Wolinski est affublé de son prénom… N’importe quoi. Comment priver de sens un symbole pourtant important. Mais le pire, alors qu’il y a sur cette plaque, à juste titre, le nom du policier Franck Brinsolaro, c’est l’absence d’Ahmed Merabet que la planète entière a vu achevé comme un chien sur un trottoir, alors qu’il faisait son devoir en affrontant les massacreurs de Charlie. Ce n’est pas un oubli, c’est un choix puisque le sacrifice d’ Ahmed Merabet a fait l’objet d’une plaque installée à l’endroit où il est tombé. Séparé des autres dans l’hommage. Multiples impairs qui disqualifient ces communicants rémunérés dont l’ignorance et la désinvolture finissent par devenir des insultes. Heureusement, un artiste de rue s’y est collé et a réalisé sur un petit transformateur de ce trottoir, et en présence de la famille et des collègues de Merabet, une superbe peinture ou les trois couleurs ont leur place. J’y suis passé tôt ce matin sous une pluie battante, il y avait des fleurs, les gens s’arrêtaient pour se recueillir ou photographier. J’ai trouvé ça réconfortant.

Mais j’ai vite été rappelé à la réalité par un tweet de Madame Hidalgo qu’il est impératif d’intégralement citer : « #‎Parisdemain nous créerons une maraude spécifique pour les migrants en situation de rue. » Il semble qu’en raison de la bordée de sarcasmes sur les réseaux, ce concentré de jargon accablant ne soit plus disponible et qu’il faille se contenter d’une capture d’écran. Certes il y a le précédent de Talamoni, avec son discours en patois génois à l’Assemblée de Corse, mais Madame hidalgo, ce n’est pas une raison pour ne pas respecter l’article 2 de la Constitution qui fait du français la langue de la République.

Ne nous plaignons pas trop, cette nouvelle saillie a permis aux humoristes de Twitter – et il y en a d’excellents – de s’en donner à cœur joie. La palme revenant à celui qui a proposé à Madame Reker, maire de Cologne, de s’inspirer de sa collègue parisienne pour rassurer sa population féminine avec le tweet suivant : « #Colognedemain nous créerons une maraude spécifique pour les migrants en situation de rut. »

*Photo : SIPA.00734144_000062.

Charlie: Elisabeth Badinter, laïque punk

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Elisabeth Badinter laïcité islamophobie

Il y a une publicité que j’aime beaucoup en ce moment. La scène se passe dans une agence bancaire. On y voit un client se mettre à chanter ses doléances, à la manière des Parapluies de Cherbourg (j’ai bien dit « à la manière de », les purotins sont priés d’aller pinailler ailleurs). Donc ce client chante, et son banquier s’inquiète genre : « Mais pourquoi donc me dites-vous les choses en chantant ? » Et là le client répond : « Oui mais quand je vous explique le problème en parlant normalement, vous ne m’écoutez pas. »

Mutatis mutandis, c’est exactement ce que vient de faire Elisabeth Badinter à l’occasion de la commémoration des massacres de janvier. Non pas qu’elle ait chanté la laïcité (j’ai dit « mutatis », allez voir dans les pages roses, bande de flemmasses), mais elle a utilisé pour se faire comprendre ce qu’on pourrait appeler une rhétorique carrément punk.

D’habitude, quand Elisabeth Badinter s’exprime sur nos valeurs, elle le fait fermement mais posément. On pense à une fugue de Jean-Sébastien Bach. C’est d’une clarté, d’une beauté, d’une rigueur implacables. Mais le malcomprenant pourra faire semblant de n’y voir que de la musique d’ambiance.

Ce malentendu persistant, Elisabeth Badinter l’a levé hier matin sur France Inter en martelant le mot qui fâche, IS-LA-MO-PHO-BIE, façon Sex Pistols. Adieu clavecin, écoutez son concerto pour nitroglycérine :

« Il faut s’accrocher et il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe, ce qui a été pendant pas mal d’années le stop absolu, l’interdiction de parler et presque la suspicion sur la laïcité. A partir du moment où les gens auront compris que c’est une arme contre la laïcité, peut-être qu’ils pourront laisser leur peur de côté pour dire les choses. »

Et comme il semble que ses intervieweurs du service public n’ont pas tout bien compris dans leurs têtes, SuperElisabeth  leur laisse à peine le temps de respirer et repasse une couche quinze secondes après : « On ferme le bec de toute discussion sur l’islam en particulier ou d’autres religions avec la condamnation absolue que personne ne supporte : « Vous êtes raciste ou vous êtes islamophobe, taisez-vous ! » Et c’est cela que les gens ne supportent plus : la peur, pour des gens de bonne foi, qu’on puisse penser que vous êtes raciste ou antimusulman fait que vous vous taisez. C’est la meilleure arme qu’on pouvait trouver à l’égard des gens de bonne foi. »

Et comme Léa Salamé fait des mines dégoûtées et lui demande si ce rejet du concept d’islamophobie n’est pas stigmatisant pour tous les musulmans, Miss Badinter se voit obligée d’en re-remettre une couche pour Salamé-qu’en-tient-une-couche sur « l’islamophobie » : « Je me suis aperçue depuis quelques années que c’est la phrase-clé qui arrête tout et je veux pouvoir, comme beaucoup d’autres, discuter d’une religion, de toutes les religions. Donc je ne veux pas qu’on me ferme la bouche avec ça. »

Bref, bravo et merci à Elisabeth Badinter d’avoir rabâché méchamment des vérités, plutôt que de continuer à prêcher gentiment dans le désert (Ah zut, je me relis avant publication, là, et je me rends compte que la métaphore du désert peut choquer certains lecteurs : quand on énonce le mot désert, le lecteur va penser Sahara et kisséty qui habite autour du Sahara, hein ? Délit d’islamophobie subconsciente, ça va chercher dans les combien ?).

*Photo : SIPA.00714567_000032.

Farid Abdelkrim: «L’islamophobie n’existe pas»

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Abdelkrim Farid islamophobie

Causeur. Vous racontez être tombé dans l’islamisme au cours des années 1980. Fils d’immigrés algériens, vous avez été très marqué par la perte de votre père et celle d’un ami mort sous les balles d’un gendarme[1. Le 22 mars 1985, alors qu’il cambriolait une maison, Rédouane fut surpris par un gendarme auxiliaire qui lui tira dessus, le tuant d’une balle en plein cœur.]. Les jeunes qui sombrent aujourd’hui dans le djihadisme vivent-ils une sorte de crise d’adolescence ?

Farid Abdelkrim. Permettez-moi d’abord d’expliquer ce que j’entends par islamisme, un vocable devenu valise. L’islamisme dont je parle est celui du mouvement des Frères Musulmans incarné par l’UOIF (Union des organisations islamiques de France). Il s’agit donc d’une utilisation de l’islam à des fins politiques qui consiste à faire valoir un certain nombre de revendications en direction de la « communauté » musulmane. Cet islamisme, en plein essor en France ces trente dernières années, se veut légaliste et se dit prétendument réformiste. La violence, sous quelque forme que ce soit, n’y a jamais eu sa place.

Reste que, la mort d’un ami tué par un gendarme, la quête d’une autorité quelconque, la perte de repères, les troubles identitaires, l’absence de culture, le décrochage scolaire, un certain discours religieux, Internet… bref une incapacité à donner un sens à sa vie, sont autant d’éléments qui peuvent en partie aider à comprendre l’option djihadiste. Quant à l’option islamiste, elle répondait, en ce qui me concerne, à la nécessité, faute de pouvoir donner du contenu à ma jeune pratique religieuse, de lui octroyer un contenant susceptible d’entretenir l’illusion que je cheminais sur la voie de la spiritualité.[access capability= »lire_inedits »]

Une autre piste évoquée pour expliquer l’appel d’air djihadiste vers Daech est la promesse d’une vie sexuelle active aux garçons. Mais comment comprendre la séduction qu’opère l’État islamique sur un nombre croissant de jeunes filles?

Qu’il s’agisse de frustration sexuelle ou de simples fantasmes, il est évident que cette dimension occupe une place non négligeable dans ce « besoin d’évasion ». Aller vers cet « Eldorado islamique », où il sera « enfin » possible de vivre l’islam, le seul, vrai et authentique, celui qui rend à l’homme sa juste place et donne à la femme la seule qu’elle mérite, est un élément à prendre en considération. Or cet islam n’est-il pas essentiellement et tout simplement celui, fantasmé, qui saura répondre en grande partie à des désirs inassouvis ? Un islam sur mesure pour une sorte « d’enfant (musulman) roi » qui, exprimant ses caprices, se le voit promettre ? Dans cette configuration, il semble en effet plus simple de comprendre l’attrait que la normalisation de la polygamie peut exercer sur les garçons. Et c’est plus difficile dès qu’il est question de l’envisager du point de vue des jeunes filles. À moins d’intégrer l’idée que, pour les jeunes filles aussi, le fait de jouer le rôle de partenaire sexuelle puisse également relever d’un fantasme sexuel inavoué.

Quel rôle joue le complotisme dans le développement d’une contre-culture islamiste en sécession culturelle avec le reste de la société?

Il y a selon toute vraisemblance un attrait pour le complotisme et ses thèses. C’est une sorte de mode, notamment chez ceux qui se voient comme les laissés-pour-compte d’une société, d’un système, par lequel ils ne se sentent pas considérés. Dès lors, pourquoi ce système s’évertuerait-il à leur dire la vérité ? Or, paradoxalement, ne plus croire à tout ce que propose la société conduit un certain nombre de ces citoyens à croire en tout le reste. Autrement dit, de nombreux jeunes (et pas seulement des musulmans) ont le sentiment d’être depuis trop longtemps les dindons de la farce, ce qui leur fait dire qu’on ne les y reprendra plus. À cela, il convient d’ajouter que l’islamisme, incarné par des individus ou des organisations qui ne sont pas très portés sur l’autocritique mais en revanche très à l’aise en matière de victimisation, conforte et consolide les thèses complotistes. Il devient dès lors fréquent d’entendre des discours opposant la France et l’Occident à l’islam, qui est par ailleurs la religion, dans un rapport très souvent identitariste, de bon nombre de ces laissés-pour-compte.

Quid de l’antisémitisme ? Conduit-il certains « Palestiniens imaginaires » de banlieue vers le djihadisme ?

La cause palestinienne, l’antisionisme et l’essentialisation qui en découle font en effet de tout Juif un sioniste et donc un ennemi de la Palestine. On rencontrera des jeunes gens, français issus de l’immigration maghrébine, se sentir plus palestiniens que les Palestiniens (et en face, il se trouvera également des Juifs plus israéliens que les Israéliens eux-mêmes.)

Le succès du complotisme et de l’antisémitisme nous apprend quelque chose de la détestation du système. De la France donc. Des jeunes sommés d’aimer la France et ses choix (politiques, notamment) n’y parviennent pas. Comment s’en étonner quand une grande partie de la France se déteste elle-même ? Est-ce parce qu’ils ne parviennent pas à aimer la France, que le complotisme, l’antisémitisme et l’islamisme prospèrent ? C’est une piste à creuser.

À la suite des attentats de Charlie et de l’Hyper Cacher en janvier 2015, les représentants de l’islam de France ont formellement condamné la violence mais aussitôt précisé que « tout cela n’avait rien à voir avec l’islam » avant d’appeler à combattre l’islamophobie. Après les attaques de novembre, on entend moins de discours victimaires. Observez-vous un début d’autocritique, voire une véritable prise de conscience ?

Il n’existe pas à mes yeux de représentant de l’islam de France dans la mesure où cet islam prétendument de France n’existe pas. Il s’agit en réalité d’individus qui n’entendent rien à la réalité qui est la nôtre aujourd’hui. Lorsqu’ils prétendent que tout ceci n’a rien à voir avec l’islam, il devrait pouvoir leur être rétorqué : « Rien à voir avec quel islam ? Le vôtre ? » Cet emballement ressemble à un grand écart insoutenable puisqu’il consiste à se dédouaner vis-à-vis de l’opinion publique d’un côté, sans se couper davantage de la masse des fidèles de l’autre. À mes yeux, il devient urgent de sommer ceux qui se sont autoproclamés représentants des musulmans en France d’admettre qu’ils n’ont aucune offre théologico-canonico-spirituelle à offrir aux jeunes musulmans français de plus en plus désireux de donner une dimension religieuse à leur existence. Les responsables du CFCM sont complètement déconnectés mais refusent de l’admettre. Les attaques de novembre n’y changent rien puisque dans les mosquées, et dans les discours, il se dit toujours la même chose : « Ceci n’est pas l’islam et les coupables ne sont pas musulmans. » Or, c’est bien l’islam qui est au centre de cette problématique. Nombreux sont ceux aujourd’hui qui encouragent les postures victimaires, comme si les individus qui souffraient le plus en France étaient les musulmans, en raison de leur appartenance, réelle ou supposée, à l’islam.

Selon moi, l’islamophobie n’existe pas !

Une frange ultraminoritaire de la population dénie pourtant aux musulmans, fussent-ils modérés et irréprochables, la qualité de Français…

Ce n’est pas l’islam en tant que religion dont les gens ont peur ou qu’ils haïssent. C’est bien plus ceux qui en sont les porteurs et le fait qu’ils apparaissent encore à leurs yeux comme des étrangers à quoi il faut ajouter la manière dont ils incarnent l’islam. C’est une xénophobie qui ne dit pas son nom et qui, selon moi et d’une certaine manière, peut s’expliquer. La peur, les inquiétudes, les angoisses et les incompréhensions sont humaines et pour le croyant que je suis, il me semble qu’Allah me demande de les entendre, d’y être attentif et de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour tenter de les apaiser.

Dès le lendemain du 13 novembre, l’état d’urgence aidant, le gouvernement a perquisitionné nombre de mosquées salafistes. Le salafisme, y compris piétiste, est-il l’antichambre du terrorisme djihadiste ?

Le salafisme, au même titre que l’islamisme, est un terme qui veut dire tout et son contraire. Je ne sais sur quelles bases repose le choix de perquisitionner telle ou telle mosquée. D’ailleurs, il est des lieux où le gouvernement n’est toujours pas intervenu alors que des décisions de justice ont été clairement prononcées. Par exemple, celle d’expulser des gens qui occupent sans droit ni titre un chapiteau sur un terrain en chantier censé accueillir le projet d’une nouvelle mosquée, et que la Préfecture refuse d’exécuter. L’antichambre du terrorisme, c’est d’abord l’absence d’application du droit. Au 39, rue de Tanger, dans le 19e arrondissement de Paris, la mairie encourage un islam clandestin contre un islam paisible vieux de plus de trente ans. La préfecture refuse de faire exécuter la décision d’expulsion. Ce n’est pas seulement un certain salafisme qui peut être à l’origine du terrorisme, ce sont aussi l’inconscience et l’irresponsabilité de certains politiques qui, en connaissance de cause, laissent prospérer des individus dans l’illégalité la plus totale.

Dans votre dernier livre L’islam sera français ou ne sera pas (Éd. Les points sur les I, 2015), vous fustigez à la fois le financement des mosquées par les États étrangers et l’ingérence de l’État dans les affaires des musulmans de France. Mais comment faire exister un islam de France indépendant, qui soit à la fois républicain et représentatif de sa base ?

Ma proposition est simple : il faut créer un consistoire islamique français. Une assemblée d’imams français, avec tout ce que cela implique. Des imams qui penseront le culte islamique, et rien que le culte, pour ici et maintenant. L’émergence d’un grand mufti de France et de grands imams régionaux ayant une parfaite maîtrise de la langue française, une connaissance du droit français et européen, de l’histoire de France, de sa culture, de même qu’un savoir certain sur les plans théologique, canonique, spirituel et intellectuel contribuera à voir émerger un islam français. Une telle structure saura susciter l’adhésion puisqu’elle répondra à une demande majoritairement française. Tout financement, traçable, non conditionné, visant à soutenir et promouvoir un islam clairement défini comme français sera dès lors bienvenu. Et on peut gager qu’un tel islam n’attirera jamais de financement visant à promouvoir tout autre islam.[/access]

*Photo : Hannah Assouline.

Islam sera français ou ne sera pas (L')

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Un assaillant djihadiste abattu devant le commissariat de la Goutte d’Or, à Paris

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attentat commissariat Goutte d'or

Paris (AFP) – Un papier avec un drapeau du groupe État islamique et une revendication jihadiste « non équivoque » en langue arabe ont été retrouvés sur le corps de l’homme qui a été tué par des policiers devant un commissariat du quartier de Barbès dans le XVIIIe arrondissement, a indiqué jeudi le parquet de Paris.

Cet homme, muni d’un hachoir de boucher, s’est présenté à 11H30 devant le commissariat de la rue de la Goutte-d’Or, quartier populaire et multiethnique du nord de Paris, a exhibé son arme et crié « Allah Akbar » (Dieu est le plus grand, en arabe, NDLR) avant d’être abattu par des tirs de riposte des policiers.

L’homme, qui n’avait toujours pas été identifié jeudi en milieu d’après-midi, était porteur d’un engin explosif factice, a confirmé le procureur de la République de Paris, François Molins, dans un communiqué.

Il était vêtu d’un manteau sombre, dans lequel était dissimulée une petite pochette scotchée d’où sortait un fil. Un robot de déminage a permis de s’assurer que ce dispositif ne contenait pas d’explosifs.

Le papier retrouvé sur l’assaillant évoque « des actes pour venger les morts en Syrie » et contient un dessin d’un drapeau de l’organisation jihadiste Etat islamique (EI), a précisé une source proche de l’enquête.

La section antiterroriste du parquet de Paris a été saisie.

Cette agression, un an jour pour jour après l’attentat contre Charlie Hebdo, a eu lieu alors que François Hollande présentait ses voeux aux forces de sécurité à la préfecture de police de Paris, lieu symbolique où il s’était incliné il y a un an sur les cercueils de trois policiers figurant parmi les victimes des frères Kouachi et d’Amédy Coulibaly, auteurs des attentats du 7 au 9 janvier 2015.

attaque commissariat Goutte d'Or

*Photo : © AFP LIONEL BONAVENTURE.

A propos de la réforme constitutionnelle proposée par François Hollande

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réforme constitutionnelle François Hollande

Le texte de la réforme constitutionnelle, annoncé lors du Congrès de Versailles du 16 novembre 2015, trois jours après les attentats et présenté par le Président de la République et le Gouvernement le 23 décembre dernier en Conseil des Ministres, est aussi limpide sur le plan politique qu’il est hautement contestable sur le plan du droit. Sur le plan politique, l’exercice désormais connu sous le nom de « triangulation », consiste pour un Président de la République en échec sur tout le volet économique et social de sa politique depuis presque quatre ans, à tirer profit au maximum, de la situation sécuritaire créée par les attaques terroristes de 2015 afin de s’imposer, au-dessus du clivage droite-gauche, comme le « père protecteur de la Nation ». C’est donc sans vergogne, qu’il reprend à son compte des propositions de la droite, retoquées il y a à peine quelques mois par son propre Gouvernement et sa majorité, pour s’imposer comme le point central de la politique française, le seul capable de rassembler la gauche et la droite, en surfant sur une opinion publique qui souhaite confusément que l’on en finisse avec la « guéguerre » des partis, et qui soutient à 85% l’article phare prévu dans la réforme constitutionnelle : celui concernant la déchéance de la nationalité. Au risque de fracturer sa propre majorité parlementaire, et de perdre définitivement ses alliés d’extrême-gauche et écologistes, François Hollande cherche à rassembler les suffrages des parlementaires de droite, eux-mêmes piégés puisque la déchéance de nationalité, sans parler de l’indignité nationale, avait été proposées par eux après les attentats de janvier 2015. Sur le plan politique donc, il va être extrêmement difficile pour l’opposition d’expliquer pourquoi elle est aujourd’hui en désaccord avec des dispositions qu’elle avait elle-même proposées et que le Président de la République a en fait durcies, en élargissant la déchéance (on y reviendra plus loin) aux binationaux nés en France. Autant l’objectif politique apparait donc limpide, autant sur le plan du droit, le projet de loi constitutionnelle apparait douteux, voire superfétatoire. Superfétatoire, ce texte l’est à coup sûr en ce qui concerne son article premier, modifiant l’article 36 de la Constitution, et où est « constitutionnalisé » en fait, et presque mot à mot, l’état d’urgence instauré par la loi du 3 avril 1955. Cette loi avait été utilisée à trois reprises pendant la guerre d’Algérie (Toussaint rouge en 1955, crise du 13 mai 1958 et putsch des généraux en 1961) puis à trois nouvelles occasions : pendant les évènements de Nouvelle-Calédonie en 1984, les émeutes dans les banlieues en 2005 et le 14 novembre dernier suite aux attentats de Paris. Elle a donc survécu sans difficulté à deux Républiques, la IVème et la Vème, et avait été jugée conforme à la Constitution de la Vème république, par le Conseil Constitutionnel (DC 25 janvier 1985), tandis que la Conseil d’Etat avait jugé de son côté que la loi du 3 avril 1955 était à la fois conforme à la Constitution (CE 21 novembre 2005) et aux dispositions de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (CE 24 mars 2006).

Dans ces conditions, on ne voit pas en quoi la transposition de la loi de 1955 dans la Constitution ajoute quoi que ce soit, d’autant que la modernisation de ce texte a déjà été effectuée par le vote quasi unanime de l’Assemblée nationale le 19 novembre dernier. Et que les conditions de contrôle du Parlement, notamment en ce qui concerne la prorogation de l’état d’urgence sont exactement les mêmes que celles qui figurent dans la loi de 1955 et qui sont en quelque sorte transposées mot pour mot dans la Constitution. Dois-je rappeler qu’en séance le 19 novembre 2015, j’avais moi-même déposé un amendement proposant de proroger la durée de l’état d’urgence au-delà de trois mois sur décision du Parlement, amendement auquel le Premier Ministre à l’époque avait paru sensible mais que le Groupe socialiste avait refusé en votant contre, sans explications. Autrement dit la constitutionnalisation de la loi de 1955 n’apporte rigoureusement aucune garantie supplémentaire quant aux libertés publiques. En vérité, la transposition de la loi de 1955 dans la Constitution, en soi parfaitement inutile, sert d’abord d’alibi à l’introduction dans notre loi fondamentale de la mesure politique phare que souhaite imposer François Hollande et qui consiste à élargir la déchéance de la nationalité aux doubles nationaux nés en France. Nous sommes là dans le type même d’une loi de circonstance, débattue et votée dans la précipitation, sous le coup de l’émotion d’un pays traumatisé par les attentats. En droit, cependant, plusieurs remarques s’imposent, en laissant de côté des querelles partisanes et autres aspects politiques ou idéologiques, pourtant nombreux en la matière : En premier lieu, la déchéance de la nationalité existe déjà dans notre droit. Elle est même dans l’histoire de notre droit de la nationalité, consubstantielle à l’introduction en France d’une politique libérale de naturalisations massives. Tel fut l’objet de la loi de 1927, dans une France marquée par l’hémorragie de la Première Guerre Mondiale (1,7 million de tués ; 4 millions de blessés). La France cherchait alors à se repeupler le plus vite possible par l’afflux de migrants étrangers. La loi de 1927 introduisait donc une politique très libérale de naturalisations, dans laquelle la France acceptait la double nationalité et n’exigeait pas des nouveaux naturalisés la renonciation à leur nationalité d’origine (à la différence, en particulier, de l’Allemagne qui l’exigeait à l’époque). En contrepartie, la France conservait la possibilité de retirer la nationalité française, en cas de fraude bien-sûr, mais en cas également de comportements contraires aux intérêts de la Nation, des dispositions inspirées de législations précédentes au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Le débat, en effet, avait surgi dix ans plus tôt, au cœur de la Première Guerre Mondiale, en réaction à l’article 25 d’une loi allemande du 22 juillet 1913, dite loi Delbrück, dans laquelle les Allemands naturalisés à l’étranger conservaient le droit de garder leur nationalité d’origine. En 1915, le Parlement français, tout en refusant une dénaturalisation massive de tous les immigrés allemands, introduisait l’idée d’une déchéance de la nationalité pour les naturalisés d’origines ennemies, ayant porté les armes contre la France, et quitté le territoire français pour se soustraire à leurs obligations militaires. Deux lois furent donc votées le 7 avril 1915 et 18 juin 1917, attribuant aux tribunaux civils le pouvoir de déchoir. A la fin de la guerre, 549 naturalisés d’origines allemande, austro-hongroise ou ottomane furent déchus de la nationalité française en application de ces deux lois, la majorité étant des anciens de la Légion étrangère, essentiellement pour motif d’insoumission. Dix ans plus tard, les articles 9 et 10 de la loi de 1927 prévoyaient que les personnes ayant acquis la nationalité française pouvaient être déchue pour l’un des trois motifs suivants : – Avoir accompli des actes contraires à la sûreté intérieure ou extérieure de l’Etat français ; – S’être livré au profit d’un pays étranger à des actes incompatibles avec la qualité de citoyen français et contraires aux intérêts de la France ; – S’être soustrait aux obligations résultant des lois de recrutement. En outre, la décision ne pouvait intervenir que dans un délai maximum de dix ans après l’accession à la nationalité et uniquement dans le cas d’une procédure judiciaire, donc contradictoire. Sous Vichy, la déchéance de nationalité, ou plus exactement la dénaturalisation, prit un tout autre tour, puisque il s’agissait d’une part de déchoir les résistants de la France libre, appelés par le régime de Vichy les « Dissidents » (parmi lesquels le Général de Gaulle, le Général Catroux, René Cassin, Alexis Léger, le Général Leclerc de Hauteclocque ou encore Pierre Mendès-France) et de dénaturaliser en masse les Juifs français ou récemment naturalisés ainsi que leurs enfants nés en France. Ainsi, de 1940 à 1944, 15 154 dénaturalisations furent décidées, une faible fraction des 70 000 Français juifs envoyés en déportation. Après la Seconde Guerre Mondiale, la procédure de déchéance instaurée en 1927 fut modifiée en 1945 et 479 déchéances intervinrent entre 1947 et 1953. Étaient essentiellement visés des naturalisés, souvent d’origine allemande ou italienne, qui avaient collaboré avec l’occupant. Depuis la fin des années 1950, la déchéance pour déloyauté, dont est désormais passible tout Français qui possède une nationalité étrangère (article 25 du code civil), était essentiellement tombée en désuétude jusque aux toutes dernières années, où seuls quelques cas de déchéance concernant des doubles nationaux condamnés pour terrorisme furent prononcés. Pour Patrick Weill, proche comme on le sait de la gauche, la déchéance de nationalité « au fondement même du libéralisme du droit français de la nationalité, particulièrement de la double nationalité » restait « dormante et représentait une sorte d’arme de dissuasion, un article 16 de notre droit de la nationalité ». Telle est donc l’histoire, rapidement résumée, de la déchéance de nationalité, qui établit donc bien deux catégories de Français : les nouveaux venus qui peuvent être déchus dans des cas limités, et les autres qui conservent leur nationalité. Situation confirmée par l’adhésion de la France à la Convention des Nations Unies sur l’apatridie de 1961, qui interdit à tout Etat de rendre apatride l’un de ses citoyens, sauf cependant pour les binationaux en cas de fraude dans l’acquisition de la nationalité ou de comportement contraire à la sécurité de l’Etat (article 8-3 de la Convention). La France émit d’ailleurs des réserves sur ces dispositions de l’article 8-3 qui stipule que : « Nonobstant la disposition du paragraphe 1 du présent article (NB : « Les États contractants ne priveront de leur nationalité aucun individu si cette privation doit le rendre apatride. »), un État contractant peut conserver la faculté de priver un individu de sa nationalité s’il procède, au moment de la signature, de la ratification ou de l’adhésion, à une déclaration à cet effet spécifiant un ou plusieurs motifs, prévus à sa législation nationale à cette date et entrant dans les catégories suivantes : a) Si un individu, dans des conditions impliquant de sa part un manque de loyalisme envers l’État contractant, i) A, au mépris d’une interdiction expresse de cet État, apporté ou continué d’apporter son concours à un autre État, ou reçu ou continué de recevoir d’un autre État des émoluments, ou ii) A eu un comportement de nature à porter un préjudice grave aux intérêts essentiels de l’État b) Si un individu a prêté serment d’allégeance, ou a fait une déclaration formelle d’allégeance à un autre État, ou a manifesté de façon non douteuse par son comportement sa détermination de répudier son allégeance envers l’État contractant » Conformément à la Convention de l’ONU, l’article 25 du code civil dispose donc que : « L’individu qui a acquis la qualité de Français peut, par décret pris après avis conforme du Conseil d’Etat, être déchu de la nationalité française, sauf si la déchéance a pour résultat de le rendre apatride : 1° S’il est condamné pour un acte qualifié de crime ou délit constituant une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ou pour un crime ou un délit constituant un acte de terrorisme ; 2° S’il est condamné pour un acte qualifié de crime ou délit prévu et réprimé par le chapitre II du titre III du livre IV du code pénal ; 3° S’il est condamné pour s’être soustrait aux obligations résultant pour lui du code du service national ; 4° S’il s’est livré au profit d’un Etat étranger à des actes incompatibles avec la qualité de Français et préjudiciables aux intérêts de la France ». En l’état actuel de notre droit, les binationaux nés Français ne peuvent donc pas être déchus de la nationalité aux termes, en tout cas, de l’article 25 du code civil. En revanche, le même code prévoit, sinon la déchéance, du moins la perte de la nationalité française pour tout Français, y compris donc ceux nés en France, qui occuperaient un emploi dans une armée ou dans un service public étranger et qui ne cesseraient pas leurs activités malgré l’injonction qui leur serait faite par les autorités françaises. C’est ainsi que l’article 23-8 du code civil prévoit que : « Perd la nationalité française le Français qui, occupant un emploi dans une armée ou un service public étranger ou dans une organisation internationale dont la France ne fait pas partie ou plus généralement leur apportant son concours, n’a pas résigné son emploi ou cessé son concours nonobstant l’injonction qui lui en aura été faite par le Gouvernement. L’intéressé sera, par décret en Conseil d’Etat, déclaré avoir perdu la nationalité française si, dans le délai fixé par l’injonction, délai qui ne peut être inférieur à quinze jours et supérieur à deux mois, il n’a pas mis fin à son activité. Lorsque l’avis du Conseil d’Etat est défavorable, la mesure prévue à l’alinéa précédent ne peut être prise que par décret en conseil des ministres. » Au vu de ce rappel historique et des textes en vigueur, on voit mal en quoi l’article 2 du projet de loi constitutionnelle apporte quoi que ce soit d’utile, sinon beaucoup de confusion dans les esprits, autrement bien-sûr que sur le plan des objectifs politiques évoqués plus haut. A ce stade, plusieurs remarques s’imposent : En premier lieu, il est choquant au plan des principes généraux de notre droit, de voir inscrite dans la Constitution, une mesure particulière concernant le droit de la nationalité, lequel relève pourtant explicitement de l’article 34, c’est-à-dire du domaine de la loi – et non de la Constitution : « La loi fixe les règles concernant […] la nationalité, l’état et la capacité des personnes, les régimes matrimoniaux, les successions et libéralités ». Depuis toujours, y compris pendant la période révolutionnaire, la Constitution visait à définir l’organisation des pouvoirs publics (Chef de l’Etat, Gouvernement, Législatif, Judiciaire, collectivités territoriales ainsi que les droits et la protection des citoyens). Elle ne fixait à aucun moment les conditions de la nationalité. Il y a donc une sorte d’aberration à fixer dans la Constitution une règle particulière, parmi beaucoup d’autres, relative à notre droit de la nationalité sur le seul point de la déchéance. Et comme cette mesure touche à la qualité de Français acquise par la naissance (notre pays étant régi depuis 1889 par le principe du jus soli), cette disposition ne peut pas ne pas rompre l’égalité de droits entre tous les citoyens français en prévoyant que certains peuvent être déchus de la nationalité parce que disposant d’une autre nationalité, tandis que d’autres ne peuvent pas l’être, même s’ils se rendent coupables de crimes terroristes, car ils seraient alors apatrides, ce que la Convention de l’ONU interdit. Il n’est pas inutile de rappeler ici que le tiers des effectifs français recrutés par Daech, qui ont décidé de prendre les armes contre la France en allant en Syrie sont des Français « de souche » convertis à l’Islam. En second lieu, dans ces conditions, la solution la plus sage aurait été d’assortir la condamnation du terroriste à une peine complémentaire d’indignité nationale, telle que proposée par notre collègue Philippe Meunier. Mais comme on le sait, celle-ci a été rejetée par la majorité socialiste en avril 2015 à partir d’arguments fumeux, l’indignité étant considérée comme alimentant la « martyrologie djihadiste» 1 . En troisième lieu, si l’on considère à la fois sur le plan moral et sur le plan de l’efficacité qu’une perte de nationalité doit accompagner une condamnation pour terrorisme, en punissant ainsi définitivement le Français qui prend les armes contre son propre pays (position pour ma part que je partage), alors cette peine doit concerner tous les terroristes, y compris les Français convertis à l’Islam qui prennent les armes contre la République et qui représentent, comme on l’a dit plus haut, un tiers des effectifs français recrutés par Daech. C’est sur ce point précis que la mise en œuvre de l’article 23-8 du code civil pourrait être envisagée. J’ajoute que, comme cet article 23-8 du Code civil résulte d’une loi du 22 juillet 1993 qui est ellemême la reprise d’une ordonnance du 19 octobre 1945 (ancien article 97 du code de la nationalité), 1 Rapport d’information du 25 mars 2015 sur l’indignité nationale présenté par le Président de la Commission des lois, Jean-Jacques Urvoas (http://www.assemblee-nationale.fr/14/rap-info/i2677.asp) ce texte entre pleinement dans le champ d’application de la réserve formulée par la France lors de la ratification de la Convention sur l’apatridie de 1961 (puisque ces réserves s’appliquaient alors aux textes en vigueur). Mériterait donc d’être étudié le point de savoir si l’article 23-8 du code civil règle le problème ou s’il nécessite un éventuel amendement de précision concernant les organisations terroristes et non pas seulement les Etats. Dans ce cas, la solution pourrait être d’amender l’article 23-8 du Code Civil en indiquant que « perd la nationalité tout Français qui, occupant un emploi ou une fonction dans une organisation terroriste, dans une armée ou un service public étranger ou dans une organisation internationale dont la France ne fait pas partie […] ». Un tel amendement de cet article du code civil ne nécessiterait qu’une loi ordinaire et donc nulle réforme de la Constitution. Il permettrait de déchoir de la nationalité tout Français participant à une action terroriste, qu’il soit né en France ou non, qu’il ait ou pas une deuxième nationalité. Enfin, reste un dernier problème : l’exécution de la décision de déchéance. Par le passé, comme je l’avais fait valoir dans ma proposition de résolution invitant le Gouvernement à renégocier les conditions de saisine et les compétences de la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) sur les questions touchant notamment à la sécurité nationale et à la lutte contre le terrorisme, que j’avais déposée au nom du groupe UMP à l’Assemblée nationale le 2 avril 2015, plusieurs cas se sont présentés où des terroristes condamnés, déchus de leur nationalité (par des juridictions britanniques, belges ou françaises notamment), ont pu faire obstacle à leur expulsion vers leur pays d’origine, en saisissant directement la Cour européenne des droits de l’homme, sur le fondement de l’article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (« Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants »). En France, le cas le plus célèbre reste celui de Djamel Beghal, hébergé aux frais du contribuable dans un hôtel de Murat (Cantal), où il put en toute quiétude recevoir et servir d’émir aux frères Kouachi. Si l’on veut sérieusement traiter le problème de la déchéance et s’assurer qu’un condamné binational, déchu de sa nationalité pour terrorisme, puisse être expulsé vers son pays d’origine, il conviendrait à tout le moins de lui interdire de saisir la CEDH, ce qui, là encore, impliquerait un texte de loi voté par notre Parlement, vote que, faut-il le rappeler, l’actuelle majorité a refusé d’envisager. Au terme de cette analyse, je reste pour ma part totalement en faveur de la déchéance de la nationalité pour tout citoyen français, quelles que soient les conditions d’acquisition de la nationalité, qui se serait rendu coupable de crime terroriste contre notre pays. Je doute en revanche que la réforme constitutionnelle présentée par le pouvoir en place soit le meilleur moyen d’y parvenir. Ma recommandation est de prendre le temps de la réflexion, et éventuellement d’assoir les futures déchéances de nationalité sur l’article 23-8 du code civil, éventuellement amendé à la lumière des réserves déposées par la France à la Convention de l’ONU sur l’apatridie.

*Photo : SIPA.AP21823577_000021.

Pologne: pas de jogging avant vos prières du soir!

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Pologne Droit et Justice Europe Hongrie

Pologne Droit et Justice Europe Hongrie

« Nous voulons seulement soigner notre pays de certains maux », a expliqué Witold Waszczykowski, le nouveau ministre des Affaires étrangères polonais issu du très conservateur parti Droit et Justice, au pouvoir depuis l’automne 2015. Dans les colonnes du tabloïd allemand Bild, le chef de la diplomatie polonaise défendait vaille que vaille la position de son gouvernement face aux critiques de la Commission européenne dont la session du 13 janvier prochain sera consacrée au débat sur les risques pour un état de droit, dans la Pologne gouvernée par la formation de Jaroslaw Kaczynski. Toutefois, si la colère du ministre polonais était compréhensible quand il vilipendait l’arrogance des hauts fonctionnaires bruxellois vis-à-vis des membres d’un gouvernement élu démocratiquement, il n’en est pas vraiment de même lorsqu’il développe son propos, soucieux d’énumérer lesdits défauts à corriger : « Le gouvernement précédent a tout fait pour enraciner en Pologne une conception gauchisante de la politique. Comme si le monde devait, selon un modèle marxiste, avancer dans une seule direction possible, celle de la diversité culturelle, du mélange des races, du monde des cyclistes et des végétariens, bâti sur les énergies renouvelables et hostile à toute forme de religion. » Pédaler ou préférer un steak de soja à une côte de bœuf serait-il alors incompatible avec la doctrine chrétienne ? Attendons que le Vatican tranche sur la question. Après tout, la Commission européenne ne se préoccupe pas de l’extravagance du ministre polonais, pas plus qu’elle ne s’inquiète de la santé mentale de cet autre publiciste proche de Droit et Justice, Dominik Zdort, qui fustige les amateurs de jogging : « Je suis agacé du fait que le jogging a été élevé ces dernières années au rang de religion, car je connais beaucoup de gens qui n’ont plus le temps de participer à la messe mais se lèvent aux aurores pour courir pendant deux heures ! » Bien que la façon dont Droit et Justice envisage de « soigner » la Pologne ressemble à s’y méprendre aux méthodes des ayatollahs iraniens les plus rigides, Bruxelles se garde d’émettre un avis sur la liberté de pratiquer la course à pied au bord de la Vistule. Ce qui alarme – et à juste titre – les représentants des institutions européennes relève du danger de la violation par la Pologne de l’article 2 du Traité sur l’Union européenne relatif, entre autres, au respect de la démocratie, de l’état de droit et de la justice.

En effet, la réforme de la loi sur le Tribunal constitutionnel, votée précipitamment la veille de Noël, limite substantiellement les prérogatives de la Justice et paralyse de facto le travail des juges. Lesquels, par ailleurs, peuvent être désormais nommés par le Parlement, indépendamment de leurs qualités. La preuve du sérieux dans l’atteinte portée par Droit et Justice, majoritaire au Parlement, à l’autonomie des juges ne s’est pas faite attendre : la composition du Tribunal a d’ores et déjà été changée. Et si, pour une fois, l’impertinence mille fois pointée des hauts responsables européens était en réalité motivée par la crainte, tout à fait fondée, de voir un pays membre sombrer dans le chaos ? Le chef de la diplomatie luxembourgeoise, Jean Asselborn, n’a pas reculé devant la comparaison entre les pratiques de Droit et Justice et celles de l’ancienne Union soviétique : « La limitation des pouvoirs du Tribunal constitutionnel est inacceptable parce qu’elle brise non seulement les lois élémentaires en Pologne mais aussi au sein de l’Union européenne. Si nous l’acceptons de la part d’un pays aussi grand que la Pologne, nous pouvons enterrer l’idée de l’Union comme communauté de valeurs. » L’allusion au précédent créé par la situation en Hongrie de Viktor Orbán, un « petit pays » vis-à-vis duquel les institutions européennes se sont montrées impuissantes, reste à peine voilée…

Cependant, même si Jaroslaw Kaczynski n’a jamais caché son ambition de transformer Varsovie en Budapest, ce qui se passe en Pologne a peu à voir avec la réalisation d’un scénario hongrois. Certes, à l’instar de Viktor Orbán, le Premier ministre polonais s’en est pris aux médias publics en projetant de changer leur statut. Non plus « publics » mais « nationaux », selon le projet de loi préparé par Droit et Justice, les médias seraient obligés de se conformer au « système des valeurs chrétiennes » mais aussi de « cultiver les traditions nationales et patriotiques ». On comprend qu’on ne trouvera pas de programmes destinés aux cyclistes ou aux végétariens à la télé polonaise, ce qui n’est pas grave en soi. Le véritable ennui réside dans la compétence que se réserve le pouvoir de nommer tous les directeurs d’antennes et qui, à leur tour, seraient les seuls à décider de la prolongation de contrat ou du licenciement des journalistes plus ou moins « indociles » voire même, Dieu nous en garde !, végétariens. Reste que contrairement au Fidesz de Viktor Orbán, Droit et Justice affronte sur le plan de la politique intérieure une opposition libérale issue du même camp post-Solidarnosc, et non pas des post-communistes. Ensuite, au niveau européen, Fidesz appartient au Parti populaire européen, favorable à une intégration plus profonde des pays-membres (et aussi au développement des énergies renouvelables), alors que Droit et Justice fait partie de l’eurosceptique groupe des Conservateurs et réformistes européens, menés par les Tories britanniques, dont il est inutile de rappeler la volonté de voir le Royaume-Uni quitter l’Union européenne. Serait-ce la raison pour laquelle Elmar Brok, député européen de la CDU allemande, a exprimé un vif doute quant aux moyens dont dispose l’Union européenne pour venir à bout des agissements du nouveau gouvernement polonais ? Pas seulement. « Ce gouvernement est soumis à une idéologie nationaliste, conservatrice et viscéralement attachée à l’Eglise catholique. Voilà pourquoi le défi pour l’Union européenne est tout autre que dans le cas de la Hongrie. Indépendamment de différences de points de vue sur beaucoup de questions, il est toujours possible de discuter avec Orbán », a remarqué l’eurodéputé. Et c’est peu dire. Car la tactique adoptée par le gouvernement polonais consiste jusqu’à présent à ignorer totalement les questions qui lui ont été adressées par la Commission européenne. Un artifice efficace, à court terme seulement, pour éloigner la menace de sanctions. Celles-ci seront-elles jamais mises à exécution ? Les agriculteurs polonais privés de compensations financières ? Les subventions à l’industrie minière coupées ? La Pologne destituée de son droit de vote au Conseil européen ? Extrêmes, les mesures dont dispose la Commission européenne pour rappeler à la raison un de ses pays membres sont très lentes à mettre en œuvre, laissant aux autocrates du style d’Orbán le temps de faire un pas en arrière. Tous les Polonais attachés aux valeurs démocratiques et à l’indépendance du système judiciaire et médiatique n’ont qu’à espérer que Kaczynski ait plus en commun avec le Premier ministre hongrois qu’il ne le soupçonne lui-même.

Quand toutefois ce ne serait pas le cas, l’opposition démocratique s’organise en Pologne comme au bon vieux temps du régime communiste. Inspiré directement du concept du « pouvoir des sans-pouvoirs » de l’ancien dissident puis président tchèque Vaclav Havel, le Comité de Défense de la Démocratie, en plus d’organiser des manifestations de masses dans les rues des grandes villes, a déposé un projet alternatif et citoyen à la réforme du Tribunal constitutionnel. Qu’il n’impacte nullement le pouvoir en place est une chose. Il en est une autre de savoir qu’il existe encore des Polonais – et pas que des cyclistes ou des végétariens – pour qui le respect de l’état de droit, du pluralisme des opinions et de l’indépendance des médias s’inscrit autant dans la tradition nationale que la considération des valeurs chrétiennes.

*Photo : SIPA.REX40409824_000009.

Cologne: viols contre l’humanité

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Cologne viols migrants

Cologne viols migrants

Le soir du nouvel an à Cologne, des groupes de jeunes hommes éméchés ont profité des rassemblements festifs pour agresser sexuellement des dizaines de femmes. Le lendemain, la police déclarait que la soirée n’avait pas connu d’incidents particuliers puis, après que 90 plaintes furent déposées pour des attouchements, des vols et un viol, le ministre fédéral évoqua des actes impliquant « plus de mille personnes » ayant commis les agressions ou protégé leurs auteurs. L’information qui, dans le cas d’événements d’une telle nouveauté et d’une telle ampleur, circule pratiquement à la vitesse de la lumière, a mis une bonne semaine à émerger et à nous parvenir. Les inhibitions antiracistes et les complexes hérités d’un passé nazi y seraient-ils pour quelque chose » Peut-être car, faut-il le préciser, les voleurs un peu violeurs n’avaient, selon les témoignages des victimes, rien d’aryen. Le chef de la police de Cologne les décrivit comme des hommes « apparemment d’origine arabe ou nord-africaine ».

Les Allemands restent sidérés que la mode des prédations sexuelles observés place Tahrir pendant le printemps égyptien se soit répandue dans une Allemagne généreuse et hospitalière. Surtout ceux qui accueillaient il y a peu ceux qu’on nomme chez nous des migrants et outre-Rhin des réfugiés, avec des banderoles de bienvenue et des ballons multicolores. Du coup, on a minimisé, on a relativisé et on a craint les amalgames. Ainsi la maire de Cologne Henriette Reker a déclaré : « Nous n’avons aucun indice montrant qu’il puisse s’agir de réfugiés séjournant à Cologne », jugeant le rapprochement fait avec les migrants « inadmissible ». Le ministre de la Justice a craint surtout une « instrumentalisation » de ces agressions dans le débat actuel sur l’accueil record de migrants. Le ministre de l’Intérieur, lui, a déclaré que l’apparence des agresseurs « ne doit pas conduire à faire peser une suspicion généralisée sur les réfugiés ».

Depuis les invasions barbares jusqu’aux soldats de l’Armée rouge, les Allemands avaient un peu perdu l’habitude que des mâles allogènes en bandes organisées se jettent sur des femmes seules indigènes.

L’exemple suédois aurait dû inciter madame Merkel à la prudence quand elle a décidé d’ouvrir ses frontières au tiers-monde déferlant. Le pays des blondes scandinaves à la réputation « facile » qui déplorait 421 viols en 1975, en déclarait 6620 en 2014, soit une augmentation de 1472%. La Suède est ainsi à la deuxième place sur la liste mondiale des pays au taux de viol le plus élevé, le Lesotho occupant la première, selon une enquête de 2010.

Comme le déclarait sans complexes Hamid, résident en Suède, dans une enquête menée en 2006 par l’avocate Anne Christine Hjem pour le Tribnual de Svea : « Ça n’est pas aussi grave de violer une Suédoise que de violer une fille arabe. Elles ne sont probablement pas vierges de toute façon. Alors que la fille arabe aura des problèmes avec sa famille. Ce sera une source de honte pour elle. C’est important qu’elle reste vierge jusqu’au mariage. C’est presque trop facile de se taper une Suédoise. Beaucoup de garçons immigrés ont des copines suédoises quand ils sont ados. Mais quand ils se marient, ils prennent une femme convenable, de leur culture, et qui est vierge. Et c’est ce que je vais faire. Je n’ai pas beaucoup de respect pour les Suédoises. Elles se font sauter sans arrêt. »

Et Hamid le Suédois d’adoption n’est pas un loup solitaire. Au Danemark, un mufti  a déclaré publiquement que les femmes qui refusaient de porter le voile étaient des « candidates au viol ». En Norvège, où le taux est six fois plus élevé qu’à New York, deux viols sur trois sont commis par des immigrés d’origine extra-européenne, selon les sources policières.

Et face à ces crimes en série, que fait-on ? Pas grand-chose. Pour nos « responsables » politiques qui craignent d’abord les amalgames, les viols massifs semblent n’être que des détails de l’histoire et des dommages collatéraux de la « mondialisation heureuse ». Aux légitimes demandes populaires de sécurité, leurs réponses rappellent cette blague extraite d’un sketch de Coluche : « Dites-nous de quoi vous avez besoin, nous vous expliquerons comment vous en passer. »

*Photo : SIPA.AP21842122_000001.

La déchéance de nationalité, une chance pour l’intégration

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déchéance de nationalité intégration

Inutile de répéter que cette perspective ne fait pas peur aux islamo-terroristes qui se préparent à se faire exploser en même temps que leurs passeports. Car, où qu’ils les aient placés, leurs passeports français ne les protègeront pas le jour de leur auto-désintégration volontaire.

Ce n’est pas à eux que ce discours s’adresse. Il s’adresse en réalité à deux composantes hétérogènes de notre pays.

Il s’adresse d’abord aux Français qui se veulent tels et qui entendent persévérer dans leur être, pour leur dire qu’ils ont le droit de ne pas se sentir du même peuple que ceux qui projettent de les assassiner simplement parce qu’ils sont Français.

Ce message leur dit  en substance : « Les jeunes qui haïssent mortellement ce qui est français ne sont pas vos enfants, ne sont pas de votre famille, ne sont pas des vôtres, ne sont pas de votre peuple. Ce n’est pas vous qui les rejetez, vous qui les excluez. Ce sont eux qui vous désignent, vous les Français, comme des étrangers et comme des ennemis. Vous n’avez plus besoin de prendre des gants pour désigner ceux qui veulent vous tuer, pour les haïr et pour combattre, car vous n’êtes pas leurs parents, ni leurs frères et sœurs ; vous n’êtes pas leurs gardiens. »

C’est donc d’abord un message de déculpabilisation à l’adresse des Français.

Ce discours repose sur le postulat selon lequel un peuple, une nation, un pays, bref une société, n’est pas une famille. On ne choisit pas la famille dans laquelle on naît, tandis qu’une société démocratique résulte en son principe d’un choix réciproque et d’un contrat sociétal volontaire, que ce contrat soit exprès ou tacite. L’appartenance à la France n’a donc rien d’inconditionnel.

Mais ce même discours s’adresse en même temps, à l’autre bout du spectre, à ceux qui, ayant le titre de Français, hésitent entre devenir et s’accepter Français ou se ranger du côté des  tueurs de Français. Ce message leur dit plus clairement qu’on ne l’a jamais fait : « Si vous êtes nés sur le sol de France tout en vous sentant d’une culture différente, vous êtes les bienvenus dans ce peuple à la condition de vouloir vous adapter au pays où vous voulez vivre. C’est à vous de vous intégrer au peuple qui vous accueille. Si vous en avez le désir, car la demande vient de vous, tout vous devient possible. Quant à ceux qui choisissent de rejeter la France, ils sont prévenus que ce rejet sera réciproque, et qu’on ne leur fera plus de cadeau.

La différence de traitement inscrite dans ce message ne passe pas entre les mono et les binationaux. Elle ne passe pas entre ceux qui sont Français par leurs parents et ceux qui sont Français par leur lieu de naissance.

Elle passe entre ceux qui veulent être Français et ceux qui ne le veulent pas.

En ce qui les concerne, c’est bien leur droit de s’exclure, mais c’est alors celui du pays où ils vivent malgré eux de les traiter en étrangers.

Quel que soit l’avenir juridique de ce projet de déchéance de la nationalité, il faut lui reconnaître ceci : grâce à lui, tout le monde est placé devant ses responsabilités, et l’intégration de tous ceux qui la veulent peut réussir.

*Photo : SIPA.00735832_000005.

Loïk Le Floch-Prigent: « Aimons nos industriels! »

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Loïk Le Floch-Prigennt

Loïk Le Floch-Prigennt

Daoud Boughezala. La France qui vient de connaître des désastres en chaîne ces dernières années dans son industrie, avec la disparition de secteurs entiers et plus récemment la vente à l’étranger de quelques fleurons, peut-elle espérer conserver demain des entreprises industrielles prospères et conquérantes ?

Loïk Le Floch-Prigent. J’estime que c’est encore possible, à condition d’opérer un changement d’état d’esprit collectif. C’est le propos de mon livre. Nous sommes désormais aux bords du gouffre, en grande partie parce que nous ne voulons pas nous confronter à la réalité. Nous refusons de regarder nos échecs en face, alors que nous pourrions en tirer les enseignements pour notre futur.

La politique « colbertiste » a connu ses heures de gloire ; les programmes gaullistes et pompidoliens ont eu un effet d’entraînement incontestable sur tout notre appareil industriel. Les nationalisations de 1981 ont permis la restructuration de secteurs pour partie à la dérive. Dans le même temps, une industrie à caractère familial, plus dynastique, cohabitait dans notre pays avec des succès également incontestables. Mais, depuis, la mondialisation, les privatisations mal conçues, les stratégies incertaines de dirigeants cooptés et peu professionnels ont sonné le glas de nos ambitions industrielles. Et l’affaiblissement du pouvoir politique a accéléré ces mauvais choix. C’est seulement grâce à des hommes assez lucides et assez courageux pour adopter la stratégie requise dans un monde en mouvement, que nous conservons encore quelques fleurons.

Cependant, ces dernières années, des dirigeants industriels ont ruiné des pans entiers de l’industrie française. Malgré leur inaptitude à exercer les responsabilités qui leur avaient été confiées, ils se sont accrochés à leur poste jusqu’au drame final et, par-dessus le marché, avec les félicitations  du jury ! A l’opposé, les entreprises familiales ont préparé soigneusement leurs dirigeants, contrôlé leurs résultats. Et, dans l’ensemble, ils ont mieux résisté à la compétition mondiale. C’est un fait incontestable : Dassault et Michelin ont fait mieux qu’Alcatel et Alstom.

Par ailleurs, nous nous heurtons à un problème souvent évoqué, mais jamais traité : les Français rechignent à investir leur épargne dans notre appareil industriel. Si l’on veut parler de « patriotisme économique »,  au lieu de montrer du doigt les « consommateurs » qui n’achètent pas « français », il faut se demander pourquoi l’argent des Français, l’assurance-vie par exemple, ne va pas vers l’industrie française. Ce ne sont pas les consommateurs qui posent problème, c’est l’impossibilité en France de mobiliser les capitaux quand on veut se développer. Du coup, notre industrie se tourne vers des fonds de pension américains ou des fonds souverains comme ceux de Chine, d’Arabie Saoudite ou du Qatar, pour assurer son maintien et sa croissance, en particulier quand les dynasties sont en difficulté, comme récemment la famille Peugeot.

La première action à envisager n’est pas de modifier tel ou tel point de détail, mais de faire rentrer notre société française dans ce siècle. Car si nous voulons une industrie dynamique, il faut que l’ensemble du pays en ait envie, investisseurs potentiels et administrations régaliennes. Cessons de pénaliser réglementairement, fiscalement, culturellement, l’industrie et l’industriel ! Réservons une rémunération préférentielle aux détenteurs de capitaux qui prennent le risque de s’investir à long terme dans notre industrie, quelle que soit sa taille. C’est la réforme la plus difficile, celle des mentalités. Elle dictera de nouvelles règles, de nouveaux comportements. Si nous n’aimons pas notre industrie et nos industriels, si nous n’évoquons les patrons que pour leur faire encore et toujours les mêmes procès d’intention, que pour les mépriser, plutôt que de leur permettre de développer leurs activités, nous perdrons notre statut de nation industrielle. Et cela peut aller très vite. En 2014 et 2015, des pans entiers de notre industrie ont été cédés à des entreprises étrangères.

Pour autant, je ne suis pas décliniste. Je n’alarme pas pour démobiliser, je mets en garde pour entreprendre. L’accélération des changements techniques et les compétences, le savoir-faire, les personnalités issues de notre système éducatif, nous offrent l’occasion de réinventer une industrie moderne, dynamique, conquérante, en utilisant au mieux les dynasties anciennes et les nouvelles. Nous devons redonner notre confiance aux « vrais industriels », ceux qui ont l’humilité d’apprendre tous les jours leur métier au contact de leur personnel. Encore faut-il le vouloir vraiment. Ne manquons pas ce rendez-vous !

A la différence de nombre de vos anciens collègues dirigeants d’entreprises, vous préconisez la constitution de grands empires industriels aux actions diversifiées, à l’image de ce que fut la Générale des Eaux. Pourquoi critiquez-vous le repli sur le cœur d’activité tel que l’ont pratiqué des groupes comme Alcatel ?

Je mets en cause les stratégies perdantes. Donc je critique la stratégie qui a conduit un grand groupe industriel, la Compagnie Générale d’Electricité, de renoncement en renoncement, de « cœur de métier »  en « cœur de métier »,  à disparaître complètement cette année avec la cession du dernier carré, Alcatel « cœur de métier »,  au finlandais Nokia. Cette conception de l’industrie a la faveur des financiers et des commentateurs, mais elle n’a pas de sens. Quand une activité a un rôle industriel, qu’elle gagne de l’argent, qu’elle peut croître, pourquoi la céder ? Comment peut-on se déclarer confiant en l’avenir et, dans le même temps, juger logique de vendre un bel outil performant sous les applaudissements ? Au fait, la compagnie américaine General Electric, en rachetant Alstom-énergie « cœur de métier », a-t-elle fait une erreur stratégique en diversifiant son activité ? J’aimerais que nous ayons commis autant d’erreurs que General Electric, qui demeure aujourd’hui l’une des premières entreprises mondiales !

Une entreprise industrielle doit pouvoir envisager une diversification. Si elle est lucrative, il faut la poursuivre. Cette nouvelle activité peut même, au fil du temps, supplanter l’activité originelle – laquelle, entretemps, a parfois vu disparaître son marché. Il y a assez d’exemples probants. Après coup, à l’heure du succès, le dirigeant peut justifier sa décision, il n’empêche que le point de départ est parfois, ou souvent, une idée saugrenue ! Antoine Riboud a créé son empire Danone en choisissant abandonner son activité originelle, le verre. Quand on gagne, c’est que la stratégie est bonne. Quand on échoue, c’est qu’elle est mauvaise. Je constate que ceux qui ont voulu créer des empires diversifiés ont réussi, et que ceux qui n’ont pas arrêté de chanter leur cœur de métier ont fini par disparaître.

Vous semblez nostalgique du « capitalisme de papa » des années Pompidou et fustigez la financiarisation de l’économie que les privatisations opérées par le gouvernement Balladur (1993-1995). En 1981, vous étiez aux premières loges des nationalisations. Fort de cette expérience, pourquoi estimez-vous que les grandes entreprises publiques et les groupes familiaux seraient aujourd’hui plus à même d’affronter la concurrence internationale ? 

Je ne suis pas nostalgique. Je souligne ce qui a marché et ce qui n’a pas marché. Rien de plus ! Arrêtons de nous raconter des histoires. Les années Pompidou ont été marquées par des investissements industriels avec le renforcement de grands outils. Certains de ces groupes ont été défaillants par la suite. Giscard-Barre ont nationalisé le secteur le plus malade, la sidérurgie. Mitterrand en a rajouté avec quatre groupes très malades et trois bien-portants : Dassault, Lagardère et CGE (électricité). Il est clair qu’il s’agissait de nationalisations idéologiques. Mais l’origine du mal qui a frappé notre industrie n’est pas 1981, ce sont les soi-disant « noyaux durs » de la privatisation balladurienne. Les causes qui avaient conduit aux désastres d’avant 1981 n’ont pas été traitées par la privatisation : les capitaux français existants n’ont pas été alloués à l’industrie.

Je constate que les entreprises familiales à dynastie responsable ont plutôt bien encaissé le choc de la mondialisation, contrairement aux entreprises publiques puis privées ou semi-publiques ou semi-privées. Après effeuillage, ces dernières sont passées sous le contrôle de l’industrie étrangère. Voyez Rhodia, Alcatel, Alstom et Ciments Lafarge. Je veux que s’arrête cette débâcle. Et qu’au moins on ne travestisse pas ces capitulations en succès, de plus en félicitant leurs auteurs.

Pour relever les défis de la compétition internationale, il faut une industrie dont les patrons « vivent » leurs produits ou productions jour et nuit, font corps avec leur entreprise et ne travaillent que pour son succès. Il se trouve qu’aujourd’hui ce sont des sociétés familiales qui répondent le mieux à ces critères. La désignation des dirigeants par l’Etat, ou par les castes qui le contrôlent, conduit à la catastrophe. Il pourrait en être autrement. Hélas, cela dure depuis quarante ans.

Comment pouvez-vous affirmer que « le nucléaire et le tgv ont quasiment disparu ces vingt dernières années » alors que les grands chantiers ferroviaires se multiplient, parfois à l’encontre des préconisations du juge administratif, et qu’aucune centrale n’a fermé, y compris Fessenheim ?

Je raisonne en industriel. Il y a vingt ans, nous disposions d’une avance technique incontestable dans ces deux secteurs grâce à nos programmes d’installations domestiques, de 58 réacteurs nucléaires et de lignes TGV pour quadriller la France en débordant chez tous nos voisins. Maintenant : industriellement, combien de centrales avons-nous vendu ? Quel est l’état de notre appareil industriel ? Il se limite à de la maintenance depuis vingt ans. Nous savons ce qu’il en est d’Areva ! Et pour les lignes TGV, que sont devenues les conquêtes de l’industrie française ? Alstom, qui a concentré la quasi-intégralité de notre industrie ferroviaire, est désormais concurrencé en France ; l’industrie chinoise est devenue très puissante, quatre fois la nôtre. Nous n’avons pas tiré d’avantages de notre position de leader. Je ne fais qu’un constat d’un échec. Je le regrette profondément.

A l’approche de la conférence de Paris sur le changement climatique (Cop 21) vous avez misé notamment sur le marché de la transition énergétique et critiquez la « décroissance dépolluante dont personne ne veut vraiment ».  Inversement pourquoi défendez-vous l’idée d’une croissance infinie dans un monde aux ressources finies ?

Je suis assez insensible au battage politico-médiatique qui entoure la Cop 21. Comme beaucoup de scientifiques, j’estime que le problème climatique n’est pas la priorité indiscutable de l’humanité. Demandez au milliard d’êtres humains qui ont faim et qui n’ont pas l’électricité… Mais ils ne seront pas à Paris ! J’observe que ni les nantis, ni les pauvres ne sont prêts à modifier leurs objectifs. Voilà vingt ans que j’entends la même rengaine sur la fin du pétrole. C’est une ânerie. De nouveaux gisements, on en localise régulièrement. Sauf que leur exploitation coûtera de plus en plus cher. Mon théorème : les réserves augmentent avec les prix. Je ne connais pas de contre-exemples. Un jour, le coût des alternatives au pétrole baissera, et notre société évoluera vers autre chose. Mais nous n’en sommes pas là. Nous entrons dans ce que les politiciens appellent « la transition énergétique ». Parce que le pétrole et le gaz  continuent à être performants et d’un coût abordable.

*Photo : SIPA.00685998_000019.

Tuer Dieu tue

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Frigide Barjot Charlie Hebdo

Frigide Barjot Charlie Hebdo

Le 7 janvier 2015, les plus grands noms de la dérision libertaire et bouffeuse de curés étaient abjectement assassinés par les malades de Daech religieusement modifiés. Attentat qu’aucun Satan ne saurait justifier, sauf à le perpétrer lui-même. Cet acte sanguinaire, qui emporta Cabu, Charb, Wolinski et leurs compagnons de dessins, est le blasphème suprême : tuer au nom de Dieu.

Paix à leurs âmes en ce jour.

Cela aurait dû apaiser les survivants devenus par leurs « martyrs athées » de nouveaux héros français. Mais non, au lendemain du massacre, l’esprit Charlie, rescapé du drame mais pas de l’athéisme intégriste, s’est à nouveau manifesté, derrière la légitime émotion du pays, sous un autre blasphème : la caricature du sacré.

A la une de Charlie il y a un an, le prophète était dessiné écrasé d’un pardon trop chrétien. Avec le slogan « Je suis Charlie » entre les mains qui accomplissait le sacrilège de l’Invisible, cette moquerie a humilié 5 millions de musulmans, sincèrement désireux de participer au deuil de la nation. Absents de la manif nationale, ils ont souffert en silence de la vente tonitruante de ces 5 millions de Charlie, comme autant d’injonctions à apostasier. Et qui n’ont réussi qu’à les confirmer dans leur foi et leur communauté.

Un an et 150 victimes plus tard, de toutes religions confondues, Charlie est toujours athée militant. Mais cette fois-ci pas téméraire, l’irrévérence antireligieuse épargne Allah et se replie sur un dieu cacochyme et massacreur, qui, tel le père Noël est une ordure ensanglantée, « court toujours » une kalach en bandoulière. Réjouissons-nous, croyants moqués, le ridicule judéo-chrétien tuera moins.

Sous prétexte d’être libre d’expression, la dérision avilit dans un même geste fatal le bourreau et ses victimes : elle bégaye devant la liberté religieuse, piétine la laïcité chrétienne et en oublie la Une-hommage à ses camarades morts au champ d’honneur de l’obscurantisme. Même la plaque mortuaire est loupée ! Surtout, on découvre la terrible vérité. Comment Dieu peut-il être assassin alors même qu’il n’existe pas ?

Face à la crise et à la mort – provoquées par la même déréliction de l’âme – les rebelles à Dieu tiennent la solution : continuer de ricaner gratuitement et de s’essuyer les pieds sur le sacré universel, au nom des droits de l’Homme. Mais au pays de la fille aînée de l’Eglise, tuer Dieu ne mène nulle part, sauf au néant la société et à sa perte l’humanité. Parce que Dieu est notre intime, les attaques incessantes contre Lui rendent assassin. Tuer Dieu tue l’homme et massacre ses droits. Rire de Dieu divise une société déjà polyfragmentée.

Est-ce cela l’« unité nationale » ?

Rire avec Dieu sauve

S’il y a bien un être spirituel, que nous voulons en notre profonde compagnie, c’est Dieu. Dieu est humour, ce doux mélange d’humilité et d’amour. Oui, Dieu nous sort de notre sinistre isolement, il nous élève vers ce qui nous dépasse, comme un bon fou-rire nous sort de nous pour nous relier à tous ceux qui communient dans la même hilarité heureuse ; celle du bien-être de la joie. Car jamais l’humour, le vrai, ne souille : ni l’amitié, ni l’amour, ni le lien entre les citoyens. L’humour rajeunit l’âme.

Le 4 décembre 2015, Laurent Violet, chantre de l’humour noir et de l’amour vrai, est mort. II avait 50 ans. Il était insolent : la preuve, il s’était fait virer de France Inter. Il disait ne pas croire, mais jamais il ne s’est moqué de ceux qui riaient avec Dieu. Mieux, il riait avec eux.

Alors nous aussi rions, et vivons, notre vie est si courte. Avec un peu d’humilité et beaucoup d’amour, rendons la belle. L’humanité est déjà trop blessée pour que par dérision, narcissisme et méchanceté, on la laisse accepter cette guerre des fondamentalismes. C’est par le respect de tous, et nos consciences éveillées pour l’Humain, que nous gagnerons la paix. Celle des braves.

Notre France la mérite.

*Photo : Wikimedia Commons.

Cologne, Paris: comique ta maire!

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Anne Hidalgo Henriette Reker

Anne Hidalgo Henriette Reker

J’ai toujours été favorable à la parité en politique et je voudrais saluer ici les performances récentes de deux personnalités à la tête de grandes villes. Mesdames les maires de Cologne et de Paris viennent de se signaler de façon assez impressionnante. Madame Henriette Reker tout d’abord, qui dirige la ville de Cologne, théâtre d’incidents sérieux la nuit de la Saint-Sylvestre, où malgré le black-out les médias français dans un premier temps, on apprend que des « hommes d’origine étrangère » au nombre paraît-il d’un millier se seraient livrés à certaines privautés envers des dizaines de femmes : violences, vols, attouchements et autres tentatives de viols. Ce qui a suscité une certaine émotion, en clair a foutu un sacré bazar. Madame Reker, pleine d’à-propos, alors qu’elle s’exprimait devant les journalistes, s’est d’abord indignée de l’attitude des jeunes victimes qui n’auraient pas appelé la police « par peur de se faire voler leurs smartphones ». Elle a ensuite insisté sur les mesures de prévention, invitant les jeunes femmes à avoir un comportement « mieux adapté », puis préconisé l’élaboration d’un « code de conduite ». Avant de proposer l’utilisation d’une technique imparable : que les femmes se tiennent à distance de bras d’un potentiel agresseur… On savait déjà que le yard était la mesure du bras du roi Henri Ier, mais Madame Reker affine encore la méthode. Inutile de décrire dans quel état de ravissement s’est trouvée plongée immédiatement la planète féministe. Et, comme souvent maintenant, les réseaux qui se sont déchaînés avec souvent un humour réconfortant. Sur Twitter, avec le hastag #‎einearmlaenge, on déniche un certain nombre de perles dont ma préférée est celle-ci.

Probablement stimulée par les exploits de sa collègue germanique, Anne Hidalgo a décidé de ne pas être en reste. Tout d’abord, annoncée à grand son de trompe dans le cadre des cérémonies du premier anniversaire, l’inauguration par le Président de la République d’une plaque commémorative pour le massacre de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015. Triple catastrophe qui en dit long sur le niveau des gens qui entourent Madame Hidalgo. Tout d’abord, l’impardonnable faute d’orthographe sur le nom de Wolinski. Naturellement, la seule défense du cabinet fut de dire que c’était de la faute du marbrier, sans simplement imaginer qu’un esprit de responsabilité élémentaire imposait de vérifier la plaque avant qu’elle fut posée. Le libellé de la plaque elle-même, où sont mélangés sans ordre des noms et des pseudonymes. Charb à côté de Bernard Maris dont le nom de plume était « Oncle Bernard », Cabu orthographié sans t, alors que Wolinski est affublé de son prénom… N’importe quoi. Comment priver de sens un symbole pourtant important. Mais le pire, alors qu’il y a sur cette plaque, à juste titre, le nom du policier Franck Brinsolaro, c’est l’absence d’Ahmed Merabet que la planète entière a vu achevé comme un chien sur un trottoir, alors qu’il faisait son devoir en affrontant les massacreurs de Charlie. Ce n’est pas un oubli, c’est un choix puisque le sacrifice d’ Ahmed Merabet a fait l’objet d’une plaque installée à l’endroit où il est tombé. Séparé des autres dans l’hommage. Multiples impairs qui disqualifient ces communicants rémunérés dont l’ignorance et la désinvolture finissent par devenir des insultes. Heureusement, un artiste de rue s’y est collé et a réalisé sur un petit transformateur de ce trottoir, et en présence de la famille et des collègues de Merabet, une superbe peinture ou les trois couleurs ont leur place. J’y suis passé tôt ce matin sous une pluie battante, il y avait des fleurs, les gens s’arrêtaient pour se recueillir ou photographier. J’ai trouvé ça réconfortant.

Mais j’ai vite été rappelé à la réalité par un tweet de Madame Hidalgo qu’il est impératif d’intégralement citer : « #‎Parisdemain nous créerons une maraude spécifique pour les migrants en situation de rue. » Il semble qu’en raison de la bordée de sarcasmes sur les réseaux, ce concentré de jargon accablant ne soit plus disponible et qu’il faille se contenter d’une capture d’écran. Certes il y a le précédent de Talamoni, avec son discours en patois génois à l’Assemblée de Corse, mais Madame hidalgo, ce n’est pas une raison pour ne pas respecter l’article 2 de la Constitution qui fait du français la langue de la République.

Ne nous plaignons pas trop, cette nouvelle saillie a permis aux humoristes de Twitter – et il y en a d’excellents – de s’en donner à cœur joie. La palme revenant à celui qui a proposé à Madame Reker, maire de Cologne, de s’inspirer de sa collègue parisienne pour rassurer sa population féminine avec le tweet suivant : « #Colognedemain nous créerons une maraude spécifique pour les migrants en situation de rut. »

*Photo : SIPA.00734144_000062.

Charlie: Elisabeth Badinter, laïque punk

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Elisabeth Badinter laïcité islamophobie

Elisabeth Badinter laïcité islamophobie

Il y a une publicité que j’aime beaucoup en ce moment. La scène se passe dans une agence bancaire. On y voit un client se mettre à chanter ses doléances, à la manière des Parapluies de Cherbourg (j’ai bien dit « à la manière de », les purotins sont priés d’aller pinailler ailleurs). Donc ce client chante, et son banquier s’inquiète genre : « Mais pourquoi donc me dites-vous les choses en chantant ? » Et là le client répond : « Oui mais quand je vous explique le problème en parlant normalement, vous ne m’écoutez pas. »

Mutatis mutandis, c’est exactement ce que vient de faire Elisabeth Badinter à l’occasion de la commémoration des massacres de janvier. Non pas qu’elle ait chanté la laïcité (j’ai dit « mutatis », allez voir dans les pages roses, bande de flemmasses), mais elle a utilisé pour se faire comprendre ce qu’on pourrait appeler une rhétorique carrément punk.

D’habitude, quand Elisabeth Badinter s’exprime sur nos valeurs, elle le fait fermement mais posément. On pense à une fugue de Jean-Sébastien Bach. C’est d’une clarté, d’une beauté, d’une rigueur implacables. Mais le malcomprenant pourra faire semblant de n’y voir que de la musique d’ambiance.

Ce malentendu persistant, Elisabeth Badinter l’a levé hier matin sur France Inter en martelant le mot qui fâche, IS-LA-MO-PHO-BIE, façon Sex Pistols. Adieu clavecin, écoutez son concerto pour nitroglycérine :

« Il faut s’accrocher et il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe, ce qui a été pendant pas mal d’années le stop absolu, l’interdiction de parler et presque la suspicion sur la laïcité. A partir du moment où les gens auront compris que c’est une arme contre la laïcité, peut-être qu’ils pourront laisser leur peur de côté pour dire les choses. »

Et comme il semble que ses intervieweurs du service public n’ont pas tout bien compris dans leurs têtes, SuperElisabeth  leur laisse à peine le temps de respirer et repasse une couche quinze secondes après : « On ferme le bec de toute discussion sur l’islam en particulier ou d’autres religions avec la condamnation absolue que personne ne supporte : « Vous êtes raciste ou vous êtes islamophobe, taisez-vous ! » Et c’est cela que les gens ne supportent plus : la peur, pour des gens de bonne foi, qu’on puisse penser que vous êtes raciste ou antimusulman fait que vous vous taisez. C’est la meilleure arme qu’on pouvait trouver à l’égard des gens de bonne foi. »

Et comme Léa Salamé fait des mines dégoûtées et lui demande si ce rejet du concept d’islamophobie n’est pas stigmatisant pour tous les musulmans, Miss Badinter se voit obligée d’en re-remettre une couche pour Salamé-qu’en-tient-une-couche sur « l’islamophobie » : « Je me suis aperçue depuis quelques années que c’est la phrase-clé qui arrête tout et je veux pouvoir, comme beaucoup d’autres, discuter d’une religion, de toutes les religions. Donc je ne veux pas qu’on me ferme la bouche avec ça. »

Bref, bravo et merci à Elisabeth Badinter d’avoir rabâché méchamment des vérités, plutôt que de continuer à prêcher gentiment dans le désert (Ah zut, je me relis avant publication, là, et je me rends compte que la métaphore du désert peut choquer certains lecteurs : quand on énonce le mot désert, le lecteur va penser Sahara et kisséty qui habite autour du Sahara, hein ? Délit d’islamophobie subconsciente, ça va chercher dans les combien ?).

*Photo : SIPA.00714567_000032.

Farid Abdelkrim: «L’islamophobie n’existe pas»

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Abdelkrim Farid islamophobie

Abdelkrim Farid islamophobie

Causeur. Vous racontez être tombé dans l’islamisme au cours des années 1980. Fils d’immigrés algériens, vous avez été très marqué par la perte de votre père et celle d’un ami mort sous les balles d’un gendarme[1. Le 22 mars 1985, alors qu’il cambriolait une maison, Rédouane fut surpris par un gendarme auxiliaire qui lui tira dessus, le tuant d’une balle en plein cœur.]. Les jeunes qui sombrent aujourd’hui dans le djihadisme vivent-ils une sorte de crise d’adolescence ?

Farid Abdelkrim. Permettez-moi d’abord d’expliquer ce que j’entends par islamisme, un vocable devenu valise. L’islamisme dont je parle est celui du mouvement des Frères Musulmans incarné par l’UOIF (Union des organisations islamiques de France). Il s’agit donc d’une utilisation de l’islam à des fins politiques qui consiste à faire valoir un certain nombre de revendications en direction de la « communauté » musulmane. Cet islamisme, en plein essor en France ces trente dernières années, se veut légaliste et se dit prétendument réformiste. La violence, sous quelque forme que ce soit, n’y a jamais eu sa place.

Reste que, la mort d’un ami tué par un gendarme, la quête d’une autorité quelconque, la perte de repères, les troubles identitaires, l’absence de culture, le décrochage scolaire, un certain discours religieux, Internet… bref une incapacité à donner un sens à sa vie, sont autant d’éléments qui peuvent en partie aider à comprendre l’option djihadiste. Quant à l’option islamiste, elle répondait, en ce qui me concerne, à la nécessité, faute de pouvoir donner du contenu à ma jeune pratique religieuse, de lui octroyer un contenant susceptible d’entretenir l’illusion que je cheminais sur la voie de la spiritualité.[access capability= »lire_inedits »]

Une autre piste évoquée pour expliquer l’appel d’air djihadiste vers Daech est la promesse d’une vie sexuelle active aux garçons. Mais comment comprendre la séduction qu’opère l’État islamique sur un nombre croissant de jeunes filles?

Qu’il s’agisse de frustration sexuelle ou de simples fantasmes, il est évident que cette dimension occupe une place non négligeable dans ce « besoin d’évasion ». Aller vers cet « Eldorado islamique », où il sera « enfin » possible de vivre l’islam, le seul, vrai et authentique, celui qui rend à l’homme sa juste place et donne à la femme la seule qu’elle mérite, est un élément à prendre en considération. Or cet islam n’est-il pas essentiellement et tout simplement celui, fantasmé, qui saura répondre en grande partie à des désirs inassouvis ? Un islam sur mesure pour une sorte « d’enfant (musulman) roi » qui, exprimant ses caprices, se le voit promettre ? Dans cette configuration, il semble en effet plus simple de comprendre l’attrait que la normalisation de la polygamie peut exercer sur les garçons. Et c’est plus difficile dès qu’il est question de l’envisager du point de vue des jeunes filles. À moins d’intégrer l’idée que, pour les jeunes filles aussi, le fait de jouer le rôle de partenaire sexuelle puisse également relever d’un fantasme sexuel inavoué.

Quel rôle joue le complotisme dans le développement d’une contre-culture islamiste en sécession culturelle avec le reste de la société?

Il y a selon toute vraisemblance un attrait pour le complotisme et ses thèses. C’est une sorte de mode, notamment chez ceux qui se voient comme les laissés-pour-compte d’une société, d’un système, par lequel ils ne se sentent pas considérés. Dès lors, pourquoi ce système s’évertuerait-il à leur dire la vérité ? Or, paradoxalement, ne plus croire à tout ce que propose la société conduit un certain nombre de ces citoyens à croire en tout le reste. Autrement dit, de nombreux jeunes (et pas seulement des musulmans) ont le sentiment d’être depuis trop longtemps les dindons de la farce, ce qui leur fait dire qu’on ne les y reprendra plus. À cela, il convient d’ajouter que l’islamisme, incarné par des individus ou des organisations qui ne sont pas très portés sur l’autocritique mais en revanche très à l’aise en matière de victimisation, conforte et consolide les thèses complotistes. Il devient dès lors fréquent d’entendre des discours opposant la France et l’Occident à l’islam, qui est par ailleurs la religion, dans un rapport très souvent identitariste, de bon nombre de ces laissés-pour-compte.

Quid de l’antisémitisme ? Conduit-il certains « Palestiniens imaginaires » de banlieue vers le djihadisme ?

La cause palestinienne, l’antisionisme et l’essentialisation qui en découle font en effet de tout Juif un sioniste et donc un ennemi de la Palestine. On rencontrera des jeunes gens, français issus de l’immigration maghrébine, se sentir plus palestiniens que les Palestiniens (et en face, il se trouvera également des Juifs plus israéliens que les Israéliens eux-mêmes.)

Le succès du complotisme et de l’antisémitisme nous apprend quelque chose de la détestation du système. De la France donc. Des jeunes sommés d’aimer la France et ses choix (politiques, notamment) n’y parviennent pas. Comment s’en étonner quand une grande partie de la France se déteste elle-même ? Est-ce parce qu’ils ne parviennent pas à aimer la France, que le complotisme, l’antisémitisme et l’islamisme prospèrent ? C’est une piste à creuser.

À la suite des attentats de Charlie et de l’Hyper Cacher en janvier 2015, les représentants de l’islam de France ont formellement condamné la violence mais aussitôt précisé que « tout cela n’avait rien à voir avec l’islam » avant d’appeler à combattre l’islamophobie. Après les attaques de novembre, on entend moins de discours victimaires. Observez-vous un début d’autocritique, voire une véritable prise de conscience ?

Il n’existe pas à mes yeux de représentant de l’islam de France dans la mesure où cet islam prétendument de France n’existe pas. Il s’agit en réalité d’individus qui n’entendent rien à la réalité qui est la nôtre aujourd’hui. Lorsqu’ils prétendent que tout ceci n’a rien à voir avec l’islam, il devrait pouvoir leur être rétorqué : « Rien à voir avec quel islam ? Le vôtre ? » Cet emballement ressemble à un grand écart insoutenable puisqu’il consiste à se dédouaner vis-à-vis de l’opinion publique d’un côté, sans se couper davantage de la masse des fidèles de l’autre. À mes yeux, il devient urgent de sommer ceux qui se sont autoproclamés représentants des musulmans en France d’admettre qu’ils n’ont aucune offre théologico-canonico-spirituelle à offrir aux jeunes musulmans français de plus en plus désireux de donner une dimension religieuse à leur existence. Les responsables du CFCM sont complètement déconnectés mais refusent de l’admettre. Les attaques de novembre n’y changent rien puisque dans les mosquées, et dans les discours, il se dit toujours la même chose : « Ceci n’est pas l’islam et les coupables ne sont pas musulmans. » Or, c’est bien l’islam qui est au centre de cette problématique. Nombreux sont ceux aujourd’hui qui encouragent les postures victimaires, comme si les individus qui souffraient le plus en France étaient les musulmans, en raison de leur appartenance, réelle ou supposée, à l’islam.

Selon moi, l’islamophobie n’existe pas !

Une frange ultraminoritaire de la population dénie pourtant aux musulmans, fussent-ils modérés et irréprochables, la qualité de Français…

Ce n’est pas l’islam en tant que religion dont les gens ont peur ou qu’ils haïssent. C’est bien plus ceux qui en sont les porteurs et le fait qu’ils apparaissent encore à leurs yeux comme des étrangers à quoi il faut ajouter la manière dont ils incarnent l’islam. C’est une xénophobie qui ne dit pas son nom et qui, selon moi et d’une certaine manière, peut s’expliquer. La peur, les inquiétudes, les angoisses et les incompréhensions sont humaines et pour le croyant que je suis, il me semble qu’Allah me demande de les entendre, d’y être attentif et de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour tenter de les apaiser.

Dès le lendemain du 13 novembre, l’état d’urgence aidant, le gouvernement a perquisitionné nombre de mosquées salafistes. Le salafisme, y compris piétiste, est-il l’antichambre du terrorisme djihadiste ?

Le salafisme, au même titre que l’islamisme, est un terme qui veut dire tout et son contraire. Je ne sais sur quelles bases repose le choix de perquisitionner telle ou telle mosquée. D’ailleurs, il est des lieux où le gouvernement n’est toujours pas intervenu alors que des décisions de justice ont été clairement prononcées. Par exemple, celle d’expulser des gens qui occupent sans droit ni titre un chapiteau sur un terrain en chantier censé accueillir le projet d’une nouvelle mosquée, et que la Préfecture refuse d’exécuter. L’antichambre du terrorisme, c’est d’abord l’absence d’application du droit. Au 39, rue de Tanger, dans le 19e arrondissement de Paris, la mairie encourage un islam clandestin contre un islam paisible vieux de plus de trente ans. La préfecture refuse de faire exécuter la décision d’expulsion. Ce n’est pas seulement un certain salafisme qui peut être à l’origine du terrorisme, ce sont aussi l’inconscience et l’irresponsabilité de certains politiques qui, en connaissance de cause, laissent prospérer des individus dans l’illégalité la plus totale.

Dans votre dernier livre L’islam sera français ou ne sera pas (Éd. Les points sur les I, 2015), vous fustigez à la fois le financement des mosquées par les États étrangers et l’ingérence de l’État dans les affaires des musulmans de France. Mais comment faire exister un islam de France indépendant, qui soit à la fois républicain et représentatif de sa base ?

Ma proposition est simple : il faut créer un consistoire islamique français. Une assemblée d’imams français, avec tout ce que cela implique. Des imams qui penseront le culte islamique, et rien que le culte, pour ici et maintenant. L’émergence d’un grand mufti de France et de grands imams régionaux ayant une parfaite maîtrise de la langue française, une connaissance du droit français et européen, de l’histoire de France, de sa culture, de même qu’un savoir certain sur les plans théologique, canonique, spirituel et intellectuel contribuera à voir émerger un islam français. Une telle structure saura susciter l’adhésion puisqu’elle répondra à une demande majoritairement française. Tout financement, traçable, non conditionné, visant à soutenir et promouvoir un islam clairement défini comme français sera dès lors bienvenu. Et on peut gager qu’un tel islam n’attirera jamais de financement visant à promouvoir tout autre islam.[/access]

*Photo : Hannah Assouline.

Islam sera français ou ne sera pas (L')

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Un assaillant djihadiste abattu devant le commissariat de la Goutte d’Or, à Paris

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attentat commissariat Goutte d'or

attentat commissariat Goutte d'or

Paris (AFP) – Un papier avec un drapeau du groupe État islamique et une revendication jihadiste « non équivoque » en langue arabe ont été retrouvés sur le corps de l’homme qui a été tué par des policiers devant un commissariat du quartier de Barbès dans le XVIIIe arrondissement, a indiqué jeudi le parquet de Paris.

Cet homme, muni d’un hachoir de boucher, s’est présenté à 11H30 devant le commissariat de la rue de la Goutte-d’Or, quartier populaire et multiethnique du nord de Paris, a exhibé son arme et crié « Allah Akbar » (Dieu est le plus grand, en arabe, NDLR) avant d’être abattu par des tirs de riposte des policiers.

L’homme, qui n’avait toujours pas été identifié jeudi en milieu d’après-midi, était porteur d’un engin explosif factice, a confirmé le procureur de la République de Paris, François Molins, dans un communiqué.

Il était vêtu d’un manteau sombre, dans lequel était dissimulée une petite pochette scotchée d’où sortait un fil. Un robot de déminage a permis de s’assurer que ce dispositif ne contenait pas d’explosifs.

Le papier retrouvé sur l’assaillant évoque « des actes pour venger les morts en Syrie » et contient un dessin d’un drapeau de l’organisation jihadiste Etat islamique (EI), a précisé une source proche de l’enquête.

La section antiterroriste du parquet de Paris a été saisie.

Cette agression, un an jour pour jour après l’attentat contre Charlie Hebdo, a eu lieu alors que François Hollande présentait ses voeux aux forces de sécurité à la préfecture de police de Paris, lieu symbolique où il s’était incliné il y a un an sur les cercueils de trois policiers figurant parmi les victimes des frères Kouachi et d’Amédy Coulibaly, auteurs des attentats du 7 au 9 janvier 2015.

attaque commissariat Goutte d'Or

*Photo : © AFP LIONEL BONAVENTURE.

A propos de la réforme constitutionnelle proposée par François Hollande

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réforme constitutionnelle François Hollande

réforme constitutionnelle François Hollande

Le texte de la réforme constitutionnelle, annoncé lors du Congrès de Versailles du 16 novembre 2015, trois jours après les attentats et présenté par le Président de la République et le Gouvernement le 23 décembre dernier en Conseil des Ministres, est aussi limpide sur le plan politique qu’il est hautement contestable sur le plan du droit. Sur le plan politique, l’exercice désormais connu sous le nom de « triangulation », consiste pour un Président de la République en échec sur tout le volet économique et social de sa politique depuis presque quatre ans, à tirer profit au maximum, de la situation sécuritaire créée par les attaques terroristes de 2015 afin de s’imposer, au-dessus du clivage droite-gauche, comme le « père protecteur de la Nation ». C’est donc sans vergogne, qu’il reprend à son compte des propositions de la droite, retoquées il y a à peine quelques mois par son propre Gouvernement et sa majorité, pour s’imposer comme le point central de la politique française, le seul capable de rassembler la gauche et la droite, en surfant sur une opinion publique qui souhaite confusément que l’on en finisse avec la « guéguerre » des partis, et qui soutient à 85% l’article phare prévu dans la réforme constitutionnelle : celui concernant la déchéance de la nationalité. Au risque de fracturer sa propre majorité parlementaire, et de perdre définitivement ses alliés d’extrême-gauche et écologistes, François Hollande cherche à rassembler les suffrages des parlementaires de droite, eux-mêmes piégés puisque la déchéance de nationalité, sans parler de l’indignité nationale, avait été proposées par eux après les attentats de janvier 2015. Sur le plan politique donc, il va être extrêmement difficile pour l’opposition d’expliquer pourquoi elle est aujourd’hui en désaccord avec des dispositions qu’elle avait elle-même proposées et que le Président de la République a en fait durcies, en élargissant la déchéance (on y reviendra plus loin) aux binationaux nés en France. Autant l’objectif politique apparait donc limpide, autant sur le plan du droit, le projet de loi constitutionnelle apparait douteux, voire superfétatoire. Superfétatoire, ce texte l’est à coup sûr en ce qui concerne son article premier, modifiant l’article 36 de la Constitution, et où est « constitutionnalisé » en fait, et presque mot à mot, l’état d’urgence instauré par la loi du 3 avril 1955. Cette loi avait été utilisée à trois reprises pendant la guerre d’Algérie (Toussaint rouge en 1955, crise du 13 mai 1958 et putsch des généraux en 1961) puis à trois nouvelles occasions : pendant les évènements de Nouvelle-Calédonie en 1984, les émeutes dans les banlieues en 2005 et le 14 novembre dernier suite aux attentats de Paris. Elle a donc survécu sans difficulté à deux Républiques, la IVème et la Vème, et avait été jugée conforme à la Constitution de la Vème république, par le Conseil Constitutionnel (DC 25 janvier 1985), tandis que la Conseil d’Etat avait jugé de son côté que la loi du 3 avril 1955 était à la fois conforme à la Constitution (CE 21 novembre 2005) et aux dispositions de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (CE 24 mars 2006).

Dans ces conditions, on ne voit pas en quoi la transposition de la loi de 1955 dans la Constitution ajoute quoi que ce soit, d’autant que la modernisation de ce texte a déjà été effectuée par le vote quasi unanime de l’Assemblée nationale le 19 novembre dernier. Et que les conditions de contrôle du Parlement, notamment en ce qui concerne la prorogation de l’état d’urgence sont exactement les mêmes que celles qui figurent dans la loi de 1955 et qui sont en quelque sorte transposées mot pour mot dans la Constitution. Dois-je rappeler qu’en séance le 19 novembre 2015, j’avais moi-même déposé un amendement proposant de proroger la durée de l’état d’urgence au-delà de trois mois sur décision du Parlement, amendement auquel le Premier Ministre à l’époque avait paru sensible mais que le Groupe socialiste avait refusé en votant contre, sans explications. Autrement dit la constitutionnalisation de la loi de 1955 n’apporte rigoureusement aucune garantie supplémentaire quant aux libertés publiques. En vérité, la transposition de la loi de 1955 dans la Constitution, en soi parfaitement inutile, sert d’abord d’alibi à l’introduction dans notre loi fondamentale de la mesure politique phare que souhaite imposer François Hollande et qui consiste à élargir la déchéance de la nationalité aux doubles nationaux nés en France. Nous sommes là dans le type même d’une loi de circonstance, débattue et votée dans la précipitation, sous le coup de l’émotion d’un pays traumatisé par les attentats. En droit, cependant, plusieurs remarques s’imposent, en laissant de côté des querelles partisanes et autres aspects politiques ou idéologiques, pourtant nombreux en la matière : En premier lieu, la déchéance de la nationalité existe déjà dans notre droit. Elle est même dans l’histoire de notre droit de la nationalité, consubstantielle à l’introduction en France d’une politique libérale de naturalisations massives. Tel fut l’objet de la loi de 1927, dans une France marquée par l’hémorragie de la Première Guerre Mondiale (1,7 million de tués ; 4 millions de blessés). La France cherchait alors à se repeupler le plus vite possible par l’afflux de migrants étrangers. La loi de 1927 introduisait donc une politique très libérale de naturalisations, dans laquelle la France acceptait la double nationalité et n’exigeait pas des nouveaux naturalisés la renonciation à leur nationalité d’origine (à la différence, en particulier, de l’Allemagne qui l’exigeait à l’époque). En contrepartie, la France conservait la possibilité de retirer la nationalité française, en cas de fraude bien-sûr, mais en cas également de comportements contraires aux intérêts de la Nation, des dispositions inspirées de législations précédentes au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Le débat, en effet, avait surgi dix ans plus tôt, au cœur de la Première Guerre Mondiale, en réaction à l’article 25 d’une loi allemande du 22 juillet 1913, dite loi Delbrück, dans laquelle les Allemands naturalisés à l’étranger conservaient le droit de garder leur nationalité d’origine. En 1915, le Parlement français, tout en refusant une dénaturalisation massive de tous les immigrés allemands, introduisait l’idée d’une déchéance de la nationalité pour les naturalisés d’origines ennemies, ayant porté les armes contre la France, et quitté le territoire français pour se soustraire à leurs obligations militaires. Deux lois furent donc votées le 7 avril 1915 et 18 juin 1917, attribuant aux tribunaux civils le pouvoir de déchoir. A la fin de la guerre, 549 naturalisés d’origines allemande, austro-hongroise ou ottomane furent déchus de la nationalité française en application de ces deux lois, la majorité étant des anciens de la Légion étrangère, essentiellement pour motif d’insoumission. Dix ans plus tard, les articles 9 et 10 de la loi de 1927 prévoyaient que les personnes ayant acquis la nationalité française pouvaient être déchue pour l’un des trois motifs suivants : – Avoir accompli des actes contraires à la sûreté intérieure ou extérieure de l’Etat français ; – S’être livré au profit d’un pays étranger à des actes incompatibles avec la qualité de citoyen français et contraires aux intérêts de la France ; – S’être soustrait aux obligations résultant des lois de recrutement. En outre, la décision ne pouvait intervenir que dans un délai maximum de dix ans après l’accession à la nationalité et uniquement dans le cas d’une procédure judiciaire, donc contradictoire. Sous Vichy, la déchéance de nationalité, ou plus exactement la dénaturalisation, prit un tout autre tour, puisque il s’agissait d’une part de déchoir les résistants de la France libre, appelés par le régime de Vichy les « Dissidents » (parmi lesquels le Général de Gaulle, le Général Catroux, René Cassin, Alexis Léger, le Général Leclerc de Hauteclocque ou encore Pierre Mendès-France) et de dénaturaliser en masse les Juifs français ou récemment naturalisés ainsi que leurs enfants nés en France. Ainsi, de 1940 à 1944, 15 154 dénaturalisations furent décidées, une faible fraction des 70 000 Français juifs envoyés en déportation. Après la Seconde Guerre Mondiale, la procédure de déchéance instaurée en 1927 fut modifiée en 1945 et 479 déchéances intervinrent entre 1947 et 1953. Étaient essentiellement visés des naturalisés, souvent d’origine allemande ou italienne, qui avaient collaboré avec l’occupant. Depuis la fin des années 1950, la déchéance pour déloyauté, dont est désormais passible tout Français qui possède une nationalité étrangère (article 25 du code civil), était essentiellement tombée en désuétude jusque aux toutes dernières années, où seuls quelques cas de déchéance concernant des doubles nationaux condamnés pour terrorisme furent prononcés. Pour Patrick Weill, proche comme on le sait de la gauche, la déchéance de nationalité « au fondement même du libéralisme du droit français de la nationalité, particulièrement de la double nationalité » restait « dormante et représentait une sorte d’arme de dissuasion, un article 16 de notre droit de la nationalité ». Telle est donc l’histoire, rapidement résumée, de la déchéance de nationalité, qui établit donc bien deux catégories de Français : les nouveaux venus qui peuvent être déchus dans des cas limités, et les autres qui conservent leur nationalité. Situation confirmée par l’adhésion de la France à la Convention des Nations Unies sur l’apatridie de 1961, qui interdit à tout Etat de rendre apatride l’un de ses citoyens, sauf cependant pour les binationaux en cas de fraude dans l’acquisition de la nationalité ou de comportement contraire à la sécurité de l’Etat (article 8-3 de la Convention). La France émit d’ailleurs des réserves sur ces dispositions de l’article 8-3 qui stipule que : « Nonobstant la disposition du paragraphe 1 du présent article (NB : « Les États contractants ne priveront de leur nationalité aucun individu si cette privation doit le rendre apatride. »), un État contractant peut conserver la faculté de priver un individu de sa nationalité s’il procède, au moment de la signature, de la ratification ou de l’adhésion, à une déclaration à cet effet spécifiant un ou plusieurs motifs, prévus à sa législation nationale à cette date et entrant dans les catégories suivantes : a) Si un individu, dans des conditions impliquant de sa part un manque de loyalisme envers l’État contractant, i) A, au mépris d’une interdiction expresse de cet État, apporté ou continué d’apporter son concours à un autre État, ou reçu ou continué de recevoir d’un autre État des émoluments, ou ii) A eu un comportement de nature à porter un préjudice grave aux intérêts essentiels de l’État b) Si un individu a prêté serment d’allégeance, ou a fait une déclaration formelle d’allégeance à un autre État, ou a manifesté de façon non douteuse par son comportement sa détermination de répudier son allégeance envers l’État contractant » Conformément à la Convention de l’ONU, l’article 25 du code civil dispose donc que : « L’individu qui a acquis la qualité de Français peut, par décret pris après avis conforme du Conseil d’Etat, être déchu de la nationalité française, sauf si la déchéance a pour résultat de le rendre apatride : 1° S’il est condamné pour un acte qualifié de crime ou délit constituant une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ou pour un crime ou un délit constituant un acte de terrorisme ; 2° S’il est condamné pour un acte qualifié de crime ou délit prévu et réprimé par le chapitre II du titre III du livre IV du code pénal ; 3° S’il est condamné pour s’être soustrait aux obligations résultant pour lui du code du service national ; 4° S’il s’est livré au profit d’un Etat étranger à des actes incompatibles avec la qualité de Français et préjudiciables aux intérêts de la France ». En l’état actuel de notre droit, les binationaux nés Français ne peuvent donc pas être déchus de la nationalité aux termes, en tout cas, de l’article 25 du code civil. En revanche, le même code prévoit, sinon la déchéance, du moins la perte de la nationalité française pour tout Français, y compris donc ceux nés en France, qui occuperaient un emploi dans une armée ou dans un service public étranger et qui ne cesseraient pas leurs activités malgré l’injonction qui leur serait faite par les autorités françaises. C’est ainsi que l’article 23-8 du code civil prévoit que : « Perd la nationalité française le Français qui, occupant un emploi dans une armée ou un service public étranger ou dans une organisation internationale dont la France ne fait pas partie ou plus généralement leur apportant son concours, n’a pas résigné son emploi ou cessé son concours nonobstant l’injonction qui lui en aura été faite par le Gouvernement. L’intéressé sera, par décret en Conseil d’Etat, déclaré avoir perdu la nationalité française si, dans le délai fixé par l’injonction, délai qui ne peut être inférieur à quinze jours et supérieur à deux mois, il n’a pas mis fin à son activité. Lorsque l’avis du Conseil d’Etat est défavorable, la mesure prévue à l’alinéa précédent ne peut être prise que par décret en conseil des ministres. » Au vu de ce rappel historique et des textes en vigueur, on voit mal en quoi l’article 2 du projet de loi constitutionnelle apporte quoi que ce soit d’utile, sinon beaucoup de confusion dans les esprits, autrement bien-sûr que sur le plan des objectifs politiques évoqués plus haut. A ce stade, plusieurs remarques s’imposent : En premier lieu, il est choquant au plan des principes généraux de notre droit, de voir inscrite dans la Constitution, une mesure particulière concernant le droit de la nationalité, lequel relève pourtant explicitement de l’article 34, c’est-à-dire du domaine de la loi – et non de la Constitution : « La loi fixe les règles concernant […] la nationalité, l’état et la capacité des personnes, les régimes matrimoniaux, les successions et libéralités ». Depuis toujours, y compris pendant la période révolutionnaire, la Constitution visait à définir l’organisation des pouvoirs publics (Chef de l’Etat, Gouvernement, Législatif, Judiciaire, collectivités territoriales ainsi que les droits et la protection des citoyens). Elle ne fixait à aucun moment les conditions de la nationalité. Il y a donc une sorte d’aberration à fixer dans la Constitution une règle particulière, parmi beaucoup d’autres, relative à notre droit de la nationalité sur le seul point de la déchéance. Et comme cette mesure touche à la qualité de Français acquise par la naissance (notre pays étant régi depuis 1889 par le principe du jus soli), cette disposition ne peut pas ne pas rompre l’égalité de droits entre tous les citoyens français en prévoyant que certains peuvent être déchus de la nationalité parce que disposant d’une autre nationalité, tandis que d’autres ne peuvent pas l’être, même s’ils se rendent coupables de crimes terroristes, car ils seraient alors apatrides, ce que la Convention de l’ONU interdit. Il n’est pas inutile de rappeler ici que le tiers des effectifs français recrutés par Daech, qui ont décidé de prendre les armes contre la France en allant en Syrie sont des Français « de souche » convertis à l’Islam. En second lieu, dans ces conditions, la solution la plus sage aurait été d’assortir la condamnation du terroriste à une peine complémentaire d’indignité nationale, telle que proposée par notre collègue Philippe Meunier. Mais comme on le sait, celle-ci a été rejetée par la majorité socialiste en avril 2015 à partir d’arguments fumeux, l’indignité étant considérée comme alimentant la « martyrologie djihadiste» 1 . En troisième lieu, si l’on considère à la fois sur le plan moral et sur le plan de l’efficacité qu’une perte de nationalité doit accompagner une condamnation pour terrorisme, en punissant ainsi définitivement le Français qui prend les armes contre son propre pays (position pour ma part que je partage), alors cette peine doit concerner tous les terroristes, y compris les Français convertis à l’Islam qui prennent les armes contre la République et qui représentent, comme on l’a dit plus haut, un tiers des effectifs français recrutés par Daech. C’est sur ce point précis que la mise en œuvre de l’article 23-8 du code civil pourrait être envisagée. J’ajoute que, comme cet article 23-8 du Code civil résulte d’une loi du 22 juillet 1993 qui est ellemême la reprise d’une ordonnance du 19 octobre 1945 (ancien article 97 du code de la nationalité), 1 Rapport d’information du 25 mars 2015 sur l’indignité nationale présenté par le Président de la Commission des lois, Jean-Jacques Urvoas (http://www.assemblee-nationale.fr/14/rap-info/i2677.asp) ce texte entre pleinement dans le champ d’application de la réserve formulée par la France lors de la ratification de la Convention sur l’apatridie de 1961 (puisque ces réserves s’appliquaient alors aux textes en vigueur). Mériterait donc d’être étudié le point de savoir si l’article 23-8 du code civil règle le problème ou s’il nécessite un éventuel amendement de précision concernant les organisations terroristes et non pas seulement les Etats. Dans ce cas, la solution pourrait être d’amender l’article 23-8 du Code Civil en indiquant que « perd la nationalité tout Français qui, occupant un emploi ou une fonction dans une organisation terroriste, dans une armée ou un service public étranger ou dans une organisation internationale dont la France ne fait pas partie […] ». Un tel amendement de cet article du code civil ne nécessiterait qu’une loi ordinaire et donc nulle réforme de la Constitution. Il permettrait de déchoir de la nationalité tout Français participant à une action terroriste, qu’il soit né en France ou non, qu’il ait ou pas une deuxième nationalité. Enfin, reste un dernier problème : l’exécution de la décision de déchéance. Par le passé, comme je l’avais fait valoir dans ma proposition de résolution invitant le Gouvernement à renégocier les conditions de saisine et les compétences de la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) sur les questions touchant notamment à la sécurité nationale et à la lutte contre le terrorisme, que j’avais déposée au nom du groupe UMP à l’Assemblée nationale le 2 avril 2015, plusieurs cas se sont présentés où des terroristes condamnés, déchus de leur nationalité (par des juridictions britanniques, belges ou françaises notamment), ont pu faire obstacle à leur expulsion vers leur pays d’origine, en saisissant directement la Cour européenne des droits de l’homme, sur le fondement de l’article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (« Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants »). En France, le cas le plus célèbre reste celui de Djamel Beghal, hébergé aux frais du contribuable dans un hôtel de Murat (Cantal), où il put en toute quiétude recevoir et servir d’émir aux frères Kouachi. Si l’on veut sérieusement traiter le problème de la déchéance et s’assurer qu’un condamné binational, déchu de sa nationalité pour terrorisme, puisse être expulsé vers son pays d’origine, il conviendrait à tout le moins de lui interdire de saisir la CEDH, ce qui, là encore, impliquerait un texte de loi voté par notre Parlement, vote que, faut-il le rappeler, l’actuelle majorité a refusé d’envisager. Au terme de cette analyse, je reste pour ma part totalement en faveur de la déchéance de la nationalité pour tout citoyen français, quelles que soient les conditions d’acquisition de la nationalité, qui se serait rendu coupable de crime terroriste contre notre pays. Je doute en revanche que la réforme constitutionnelle présentée par le pouvoir en place soit le meilleur moyen d’y parvenir. Ma recommandation est de prendre le temps de la réflexion, et éventuellement d’assoir les futures déchéances de nationalité sur l’article 23-8 du code civil, éventuellement amendé à la lumière des réserves déposées par la France à la Convention de l’ONU sur l’apatridie.

*Photo : SIPA.AP21823577_000021.