Accueil Site Page 2110

Pas de défense sans dépenses!

15

defense daech gattaz

C’est à désespérer. Nous serions en guerre, d’après le président en exercice, ses ministres et les médias. Mais, à ce jour, un bon mois après les attentats du 13 novembre, au lendemain du barnum politique des régionales, la politique de défense et son financement ne sont toujours pas placés au cœur des débats, sauf, à contresens, par l’impayable président du Medef. Après l’annonce d’un recrutement important de policiers et de douaniers, marquant une rupture avec vingt années de réduction de nos moyens de sécurité, Yvon Gattaz s’est écrié : « Il ne faut pas laisser les dépenses publiques aller à vau-l’eau ! » Les ossements de Winston Churchill et du général de Gaulle ont dû s’entrechoquer dans la tombe.

Un autre personnage impayable de notre comédie politique, Pierre Moscovici, commissaire chargé de suivre l’évolution des budgets à Bruxelles, cherche à nous rassurer. « Il ne sera pas tenu compte de l’accroissement des dépenses de sécurité dans le calcul des déficits. » Ce qui veut dire deux choses. Premièrement, que les règles européennes qui encadrent la gestion publique des États sont toujours en vigueur : une hypocrisie comptable masque la réalité financière. Deuxièmement, et nonobstant, que la dette publique continue de dériver.

La formule selon laquelle nos gouvernants s’avancent vers l’avenir à reculons devient donc plus vraie que jamais. Empressés à se poser en boucliers des peuples menacés, les politiques ne se saisissent pas des défis posés par Al-Qaïda et Daech pour définir une nouvelle politique de défense et, partant, de nouveaux moyens de financement. C’est que toutes les ficelles budgétaires ont été usées par les présidents Chirac, Sarkozy et Hollande.[access capability= »lire_inedits »] La France est au premier rang pour la dépense collective, au deuxième pour les prélèvements publics (après le Danemark). On ne peut dépenser plus, même pour sauver la vie de nos compatriotes et extirper la tumeur islamiste, en pressurant plus les contribuables qui portent l’économie. Il faut donc s’endetter, encore et encore, au-delà des 2 100 milliards d’euros atteints.

Dans les affres de cette gestion impossible, la théorie et l’expérience économiques pourraient nous être d’un grand secours.

Consommation et investissement en temps de guerre

Dans l’arsenal de concepts que John Maynard Keynes nous a légué, deux concernent notre affaire : la propension à consommer et l’incitation à investir. Pour le théoricien de Cambridge, l’essor de l’économie n’était pas assuré si les consommateurs n’avaient pas le désir d’acheter de nouveaux biens et services, et si les entrepreneurs n’avaient pas l’ambition d’investir. Dans cet esprit, même une distribution favorable de salaires ne garantissait pas un progrès de la consommation, même de hauts profits ne garantissaient pas un supplément d’investissement.

Or, le grand mérite de la guerre est de permettre de contourner ces deux obstacles. La guerre maximise la consommation. Nul besoin de désirer des produits nouveaux : la guerre détermine des besoins objectifs de fabriquer des armes, des munitions, de fournir des vivres et des médicaments, de transporter des hommes et des armes. Simultanément, elle contraint ses fournisseurs à un effort d’investissement et d’embauche constant. Plus les combats auront lieu à grande échelle, plus la consommation de produits de guerre et l’investissement en vue de les produire augmentera.

Les deux grands conflits mondiaux, plus près de nous la guerre de Corée, les guerres coloniales de la France en Indochine et en Algérie, la guerre du Vietnam menée par l’Amérique ont permis de vérifier ces vérités économiques. Avec cette différence : le second conflit mondial est venu au secours des grandes économies anglaise et américaine encore engluées dans les difficultés issues de la Grande Dépression, les guerres coloniales françaises et la guerre du Vietnam ont contrarié l’effort de développement français et la production civile d’une Amérique prospère. C’est Winston Churchill qui a le mieux illustré l’impact économique de la guerre à grande échelle : « Pour coudre les vareuses de nos officiers et de nos soldats, nous avons dû mettre nos grands-mères au travail. »

Mais quels sont les besoins définis par la guerre terroriste ? Ils varient évidemment selon qu’on mène la guerre aérienne tout en protégeant le territoire, comme aujourd’hui, ou que l’on projette des forces importantes sur les pays sièges des armées terroristes. En toute hypothèse, nous restons loin des besoins des grands conflits classiques. C’est pourquoi les gouvernements concernés, nous pensons d’abord au nôtre, ne voient pas d’urgence économique dans la situation actuelle.

Ils ont tort. Pour s’en tenir au cas de la France, le seul moteur de la croissance à ce jour, la consommation, est en train de s’éteindre et les attentats n’y sont pas pour rien. Notre dernier trimestre 2015 sera négatif. Il est urgent d’impulser une nouvelle consommation, de produits militaires, pour notre sécurité et pour soutenir une demande défaillante.

De la monnaie pour les banques ou de la monnaie pour l’économie de guerre ?

Depuis le séisme de 2008, les banques centrales occidentales n’ont cessé de créer de la monnaie pour les banques commerciales qu’elles ont ainsi sauvées, du moins pour l’instant, de la liquidation. Cette politique sans précédent a été célébrée par les porte-parole du système. Mais elle s’est accompagnée d’une orthodoxie maintenue en matière de financement de la dépense publique et des déficits publics. Même le Quantitative Easing n’a pas changé l’équation : il a consisté à créer de la monnaie pour rendre les marchés plus liquides. Mais les dettes publiques n’en ont pas été affectées, elles continuent de croître ici et là.

Or, la guerre terroriste, qui n’était pas à l’agenda de nos ministres et de nos banquiers centraux, rebat les cartes. La question est : faut-il créer de la monnaie pour financer les dépenses nouvelles occasionnées par elle (une bombe guidée coûte 7 000 ou 8 000 euros) ? Et la réponse est oui. Oui, il faut créer de la monnaie pour les vols des Rafale, pour les munitions, pour les moyens des policiers et des douaniers, pour les efforts de surveillance du/ des territoires qui abritent nos ennemis déclarés. Et ce serait le moyen de renforcer l’État régalien, « l’État père », qui n’a cessé de rapetisser au bénéfice de l’État social « l’État mère ».

Oui, mais comment ? L’interdiction formelle de créer de la monnaie pour le financement de la dépense établie par le traité de Maastricht, les statuts de la BCE et le Traité budgétaire européen est toujours en vigueur. Et, se dit-on, elle vaut pour la Banque de France comme pour la BCE.

Ce n’est pas si sûr. L’usine à gaz qu’est l’Union monétaire ménage aux banques nationales affiliées à la BCE une faculté de créer de la monnaie sous la forme d’Emergency Loan Facilities (prêts d’urgence). Entre 2009 et 2010, les banques nationales de Grèce, du Portugal et d’Irlande l’ont mis en œuvre pour sauver les banques commerciales.

D’où cette nouvelle question : ne faut-il pas autoriser l’émission d’ELF pour des motifs plus avouables que la sauvegarde des banquiers incapables ? Sans doute. Un gouvernement qui prendrait la vraie mesure du défi islamiste aurait déjà mis la question à l’étude. Et cela serait d’autant plus justifié que c’est la déflation qui menace et non l’inflation. Les cris d’orfraie que suscitent à l’ordinaire les propositions de renouer avec la création monétaire au profit de la sphère publique devraient désormais résonner dans le vide. L’économie ne pourrait que profiter des quinze ou vingt milliards de dépenses monétarisées. Mais ne le dites pas à Pierre Gattaz. Ce malheureux garçon confond les comptes nationaux avec ceux d’un ménage ou d’une entreprise.[/access]

 

Des islamologues

72

islamologues terrorisme

Imaginez qu’un pyromane vienne de mettre le feu à votre maison, et que débarque alors dans vos ruines fumantes un ignologue, c’est-à-dire, comme vous ne pouvez l’ignorer, un spécialiste de la combustion ignée. Spécialiste parce qu’il a fait une thèse sur le conte de la petite marchande d’allumettes d’Andersen, parce qu’il a eu son badge de premier feu scout, ou parce qu’il prétend avoir lu le mode d’emploi d’un allume-barbecue, personne en fait n’en sait vraiment rien. Mais il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un expert, puisqu’il est officiellement labellisé ignologue et régulièrement consulté comme tel par les médias et le gouvernement.

Que fait-il, tandis que vous jetez un regard triste sur vos souvenirs réduits en cendres ? Il vous explique – ou le fait devant les caméras – qu’il faut surtout se garder, après un tel sinistre, d’accuser l’utilisation du feu en elle-même. Le feu est bonté, le feu est bienfait. Bien utilisé, il permet à des millions d’utilisateurs de cuire des aliments et de se réchauffer l’hiver. Quant à la conduite du pyromane – sans doute un déséquilibré – elle n’a bien sûr rien à voir avec l’enseignement donné, dès sa plus tendre enfance, à chaque utilisateur du feu.

L’absurde de la situation est évident – on l’espère au moins. Le discours de notre ignologue ne doit en effet pas s’adresser à la victime du pyromane quand son destinataire premier devrait être de toute évidence ce dernier. C’est à lui qu’il faut faire prendre conscience de la gravité de son acte, tout en se posant la question de sa capacité à comprendre et, sinon, celle de son éventuelle privation d’allumettes pour quelque temps. Le discours ignologique doit aussi s’adresser, plus largement, à tous ceux qui manipulent des sources susceptibles de déclencher des incendies. Et, de fait, victoire du cartésianisme, la réglementation incendie mise en place par nos ignologues français ne s’adresse pas aux victimes des sinistres mais à ceux qui utilisent des sources de chaleur.

Lorsqu’un attentat à lieu, les islamologues patentés débarquent aussitôt sur les plateaux de télévision pour nous expliquer à nous, populations victimes, que la religion qui est l’objet de leurs attentions est toute de tolérance et d’amour. Mais en quoi devrions-nous être la cible de leurs litanies ? Si l’on veut éviter les attentats, ce n’est a priori pas nous qu’il faut convaincre, nous n’en pouvons mais, ce sont les musulmans radicalisés dit islamistes. Première erreur de cible si l’on ose dire. Pourquoi ensuite le faire en France ? On lit à longueur de communiqués officiels qu’il n’y a pas trace de radicalisation dans les lieux de culte français, non plus qu’ailleurs dans la communauté musulmane française. Si radicalisation il y a, ce serait sur Internet, et cela concernerait, ajoute-t-on, une grande part de convertis. Seconde erreur des islamologues donc, manifestement ceux qu’ils veulent convaincre sont ailleurs.

Si donc les islamologues veulent lutter efficacement contre les attentats, c’est là-bas qu’ils doivent aller porter la bonne parole et expliquer ce qu’est le vrai islam, pour ramener les fanatiques à la raison et convaincre ces jeunes qui seraient uniquement en manque de vraie spiritualité. Tel islamologue helvéto-médiatique pourrait ainsi aller dans les camps d’entraînement de Syrie, d’Irak, ou encore en Égypte, sur les traces de sa famille. Tel autre, originaire du Maghreb, pourrait contribuer par la force du verbe à réduire les maquis terroristes d’Algérie. Et l’on n’en finirait pas de trouver de tels exemples.

Laisser de tels supposés experts, bénéficiant de la crédibilité que confèrent les soutiens médiatiques et gouvernementaux, diffuser leur discours en Europe suppose d’avoir une conscience claire de leur rôle. En s’adressant prioritairement, sinon exclusivement, aux populations locales, qui sont les seules victimes réelles de ce terrorisme, pour minimiser la réalité, les liens et les implications de ce dernier, ils visent seulement à accompagner et faciliter l’implantation sur ces territoires d’une culture qui n’a aucune intention d’abdiquer la moindre de ses différences. Tant qu’ils ne s’adresseront pas prioritairement et effectivement aux terroristes et à la communauté d’appartenance de ces derniers, ces islamologues doivent donc être vus pour ce qu’ils sont : des agents d’influence au service d’une cause, celle de l’islam. C’est sans doute respectable, mais c’est à cette aune qu’il convient de juger leurs « analyses ».

*Photo : SIPA.00699933_000009.

Kippa or not kippa?

356

kippa Marseille

Des amis troublés par l’affaire de la kippa m’ayant demandé ce que je pensais des positions du consistoire de Marseille, du grand rabbin de France, et du CRIF, voici ce que je leur ai répondu, en procédant point par point.

En ce qui concerne la synagogue, son devoir moral est de rappeler aux Juifs croyants que, selon leur religion, leur vie vaut plus que le port de la kippa ; que le danger de mort est réel ; qu’il est sage d’en avoir peur, et qu’on n’est donc pas un lâche ou un défaitiste quand on en tient compte. Cela étant dit, le choix de porter ou non la kippa dans le contexte français actuel doit être laissé au jugement des individus. Certains d’entre eux sont d’ailleurs plus exposés et moins protégés que d’autres.

En ce qui concerne le CRIF, il n’a en principe rien à dire, que ce soit pour ou contre le port de la kippa, vu qu’il n’est pas une autorité religieuse. Il a donc eu tort d’affirmer que « demander à ne plus porter la kippa, c’est donner la victoire aux djihadistes ». Mais il est bien dans son rôle quand il rappelle à l’État que celui-ci doit faire tout ce qu’il peut pour assurer la liberté de croyance, y compris dans l’espace public.

C’est pourquoi je suggère modestement aux pouvoirs publics trois solutions possibles, tout en lui laissant le choix :

1° Tous  les Juifs désireux de porter leur kippa dans l’espace public reçoivent de l’État une arme et le droit de s’en servir (de préférence contre leur agresseur).

2° Tous les policiers et soldats français porteurs d’une arme portent aussi la kippa (sans obligation de manger casher).

Dans les deux cas, le jumelage entre le port de la kippa et le port d’armes évite d’avoir à choisir entre deux options désagréables : renoncer prudemment ou s’exposer passivement.

Si cette mesure n’est pas prise, il restera encore une troisième option possible pour l’État : interdire tous les signes visibles d’appartenance religieuse sur la voie publique, ce qui inclurait sans discrimination ni amalgame la kippa, les voiles, et les barbes islamiques.

En revanche, une circoncision discrète pourrait être tolérée.

*Photo : SIPA.00701707_000006.

Islam de France: l’autocritique est-elle licite?

32

islam abdelkrim bencheikh oubrou

Jeudi 10 décembre, Porte de la Villette, Paris 19e arrondissement. À l’extérieur du grand hangar qui fait office de mosquée (voir encadré), un hurluberlu distribue des tracts de la Bible de Joachim, « dernière révélation » après l’Ancien Testament, l’Évangile et le Coran. Mais l’islam de France n’a pas besoin de nouveaux prophètes, bien plutôt un examen de conscience. Cela tombe bien, Larbi Kechat, recteur de la mosquée Ad-Da’wa (« la prédication »), organise une conférence sur le thème « Comment faire société ? Quel avenir pour l’islam de France ? ».

Sans vouloir noircir le tableau, reconnaissons qu’il y a le feu au lac : avec 1 700 jeunes Français formant le plus gros contingent occidental de l’État islamique, un Conseil français du culte musulman aussi inepte qu’inaudible, une jeunesse avec ses aînés comme avec son pays et une rue musulmane déboussolée par la vague salafiste, les modérés ont du pain sur la planche. Et savent qu’ils ne pourront plus s’en sortir par des pirouettes telles que « Pas d’amalgame, le terrorisme n’a rien à voir avec l’islam », car même si l’arbre djihadiste cache une forêt de musulmans paisibles, selon la formule d’Abdennour Bidar, on se demande « quel est l’état réel de la forêt dans laquelle un tel arbre peut prendre racine ». [access capability= »lire_inedits »]

Histoire de dégager quelques pistes de réflexion, le gratin de l’intelligentsia musulmane réformiste a répondu présent : le recteur de la mosquée de Bordeaux Tareq Oubrou voisine avec le théologien Ghaleb Bencheikh, l’islamologue Rachid Benzine, le Frère musulman repenti Farid Abdelkrim et, cerise sur ce gâteau œcuménique, le prêtre catholique Christian Delorme, compagnon de route de la Marche des Beurs en 1983. Une foule bigarrée de quelque cent cinquante curieux s’est pressée dans la salle. On y reconnaît aussi bien des jeunes femmes voilées black-blancs-beurs que des immigrés de la première génération couverts d’un bonnet de prière, ou des quidams vêtus comme vous et moi.

Un mois après les attentats de Paris, le fond de l’air est maussade. Le modérateur du débat, notre ami Antoine Menusier, met d’emblée les pieds dans le plat : comment les imams peuvent-ils mettre de l’ordre dans les hadiths (dits et faits prophétiques attribués à Mahomet) qu’invoque l’État islamique pour légitimer ses crimes ? Bonne surprise, Tareq Oubrou répond cash : « Il faudrait mettre de l’ordre dans la pensée. Les problèmes que posent les hadiths sont déjà dans le Coran. » Autrement dit, rien ne sert de créer une religion d’amour et de tolérance versets à l’appui puisque d’autres sourates peuvent légitimer le recours au terrorisme. L’important n’est pas tant le texte sacré en lui-même que l’usage qu’on en fait – et les joyeux drilles du Petit journal de Canal + exhibant des passages bibliques venimeux devraient se le tenir pour dit : si, lecture à l’appui, l’Ancien et le Nouveau Testaments se révèlent aussi criminogènes que le Coran, loués soient les juifs et chrétiens qui, pour l’immense majorité, ne font pas de mal à une mouche !

Question exégèse islamique, il y a encore du boulot. En Renan musulman, Oubrou exhorte ses coreligionnaires à lancer une grande réforme intellectuelle et morale afin de rendre le message islamique conforme à notre époque. « En somme, le Coran alternatif », comme le faisait dire Audiard à Belmondo dans Le Guignolo. Mais on n’est pas là pour rigoler. Et l’imam bordelais insiste sur la nécessité de forger une « nouvelle doctrine herméneutique » apte à défricher la brousse des versets. Dans ce qui ressemble à des joutes polies entre docteurs en philosophie, Oubrou et Benzine citent Hegel et en appellent à « un tiers, une médiation scolastique » entre le croyant et le Coran de façon à éviter « l’accès sauvage au texte ». Le clerc girondin renchérit : « Le simple fidèle n’a pas le droit d’accéder au texte quand il ne maîtrise pas les disciplines classiques (histoire, linguistique, philosophie, mais aussi les sciences exactes. » S’ils étaient appliqués, de tels critères réserveraient la lecture du Coran à un quarteron de Prix Nobel ! Surgit donc la question à mille euros, qu’Antoine Menusier ne manque pas de poser : « En France, qui a autorité pour le faire ? » Silence gêné. Démunis, la plupart des imams se contentent d’administrer le culte au quotidien, sans autre ambition intellectuelle.

Soudain, la lumière n’est plus. Extinction générale des feux. Un frisson d’effroi parcourt l’assistance : les musulmans balisent comme les autres. Fausse alerte, le disjoncteur avait lâché. Comme par enchantement, le débat reprend dès que la salle s’illumine. Après quelques développements savants et un hommage au maître de céans, Larbi Kechat (« le premier imam que j’ai entendu parler de Dieu en français quand j’étais étudiant », dixit Oubrou), la polémique s’envenime lorsque Ghaleb Bencheikh prend la parole. Le spécialiste du fait religieux se dit « fatigué » après chaque attentat à force d’entendre le « pas d’amalgame des hiérarques de l’islam », avant de s’exclamer : « Si, ça a à voir avec l’islam ! Du Nigeria aux Philippines, des vies sont fauchées au nom de notre tradition religieuse. Nous sommes malades, il faut le reconnaître pour guérir. » Il y a bel et bien quelque chose de pourri dans l’oumma mondiale. Avec courage, Bencheikh fustige la complaisance et la lâcheté de « tous ceux qui ont béni les attentats suicides depuis vingt ans ». Si ce n’est pas une condamnation bienvenue du propalestinisme aveugle de la rue musulmane, ça y ressemble fort…

Sous les fourches Caudines de l’autocritique collective, les imams ne sont décidément pas à la fête ce soir. L’ancien chef des jeunes de l’UOIF Farid Abdelkrim (voir notre entretien p. -) en remet une couche avec son accent faubourien de Gavroche des cités : entre des jeunes incultes et non politisés d’un côté, des imams aux sermons « 100 % en arabe » de l’autre, l’incommunication est totale. Le bourbier profite aux bricolages théologico-identitaires, sur fond de sauce salafiste, qui mènent les plus paumés des jeunes musulmans tout droit vers Daech. « Si l’entrée était payante et la présence non obligatoire, il n’y aurait pas un péquin au sermon du vendredi ! », raille Abdelkrim. Sa descente en flèches du ritualisme musulman bigot jusqu’à l’absurde (« On a même des sex-shops halal ! Arrêtez de nous prendre pour des idiots ! ») lui vaut un tonnerre d’applaudissements.

Mais les musulmans ont assez parlé aux musulmans. Et trop vigoureusement. Place à un prêtre catholique, le « curé des Minguettes », Christian Delorme, pour passer un peu de pommade sur leur coulpe endolorie. Trente-deux ans après la Marche des Beurs qu’il co-initia, l’ecclésiastique lyonnais a conservé le même logiciel antiraciste. Mélange d’œcuménisme lénifiant (« il faudrait plus de chrétiens dans les mosquées et plus de musulmans dans les églises »), de relativisme mielleux (« l’évangélisme américain vaut parfois certains discours musulmans ») et d’autoflagellation (« l’Église a mis 1 700 ans pour renoncer à son mépris des juifs »), son discours de l’excuse fait mouche. À l’entendre, on apprend que les manuels scolaires ne permettent pas « aux petits Rachid » de s’identifier aux grands hommes, malgré toute la bonne volonté de la ministre Vallaud-Belkacem pour colorer les programmes. Pas étonnant que certaines têtes brunes préfèrent entrer dans l’Histoire à Raqqa plutôt que de vivre au pays du Front national et de la haine de l’Autre. La repentance, une charité chrétienne devenue folle ?

La séance des questions du public dévoile la popularité à géométrie variable de cette imprécation. Sans s’embarrasser de détails, en bon émule de son président Jakubowicz, un militant non-musulman de la LICRA aux cheveux blancs s’égosille : « Le vrai sujet, c’est le racisme qui touche les musulmans. Je trouve le score du FN aux régionales tout aussi grave que les attentats du 13 novembre. » La mollesse des applaudissements a de quoi rassurer.

Dans le même esprit, beaucoup invoquent le prêche antiraciste du Père Delorme pour dénoncer « le procès de l’islam » intenté « à chaque attentat ». Les plus geignards insinuent presque que le terrorisme n’est « qu’un juste retour de bâtons » provoqué par l’exclusion et l’islamophobie : de quoi exaspérer Farid Abdelkrim (« Je connais des chômeurs miséreux qui ne font de mal à personne »). Une quadra brune, les traits maghrébins, au visage découvert et à l’élocution impeccable, appelle même à « culpabiliser les journalistes et les médias islamophobes » (Valeurs actuelles, Le Point, suivez mon regard…), non sans consentir à une certaine autocritique. La critique de l’islam ne serait ainsi recevable qu’en vase clos : faut-il donc psalmodier qu’il n’y a de Dieu que Dieu et que Mahomet est son messager pour avoir le droit de l’ouvrir ?

À l’applaudimètre, ce genre de posture victimaire dispute la première place aux discours autocritiques. Singulièrement, les spectateurs fustigeant le masochisme « anti-islam » des orateurs appartiennent aux deuxième et troisième générations immigrées. Les « darons » venus du bled ne disent mot, semblant tantôt acquis à un examen de conscience collectif, tantôt adeptes de l’excusisme cher au Père Delorme.

Pris dans cette lutte des âges, quelques convertis de 35-40 ans saluent les discours venus de l’estrade « qui sonnent vrai ». Ainsi de ce libraire néomusulman depuis quinze ans qui appelle de ses vœux la création d’une union des transcourants des intellectuels mahométans – Frères musulmans, salafistes et réformateurs mêlés. Son cri du cœur – « on veut un islam français et une exégèse contemporaine, pas une lecture du viie siècle ! » – mériterait d’être entendu pour faire émerger une véritable représentation musulmane. Et c’est ainsi qu’Allah serait grand en République.

 

Mosquée Ad-Da’wa : le Tanger de la discorde (encadré)

La mosquée Ad-Da’wa est à l’image de l’islam de France : désorganisée et en chantier. Que l’un des plus grands centres islamiques de l’Hexagone soit à la fois un haut lieu du dialogue interreligieux et le foyer de propagation de la filière « des Buttes-Chaumont » – rendue tristement célèbre par les frères Kouachi – laisse songeur. Sise 39, rue de Tanger, dans le 19e arrondissement de Paris, la mosquée de la Prédication s’est installée en 1979 à l’emplacement des entrepôts Bouchara, accueillant jusqu’à trois mille fidèles le vendredi, dont certains échappaient totalement au contrôle de l’imam Larbi Kechat.

Forte de son succès, la communauté islamique locale a engagé des travaux de modernisation et d’agrandissement de l’édifice religieux en 2006. Mais des dissensions au sein de l’association culturelle islamique provoquent démissions et exclusions en série : « On n’a pas réussi à collecter les 18 millions d’euros nécessaires au projet. D’anciens dirigeants sont entrés en conflit avec le cheikh Kechat après la découverte de malversations. Ils ont voulu l’écarter pour pouvoir gérer les finances comme bon leur semblait », explique Ibrahim Sorel Keita, porte-parole du Comité citoyen de soutien à la mosquée Ad-Da’wa. Les frondeurs ne sont qu’une poignée, mais soutiennent l’occupation du chantier par des dizaines de croyants, dont certains ignorent tout de l’affaire.

Aucune des décisions d’expulsion ordonnées par la justice n’ayant été exécutée, le squat de la rue de Tanger se poursuit tandis que les fidèles de Larbi Kechat prient dans le vaste hangar de la Porte de la Villette. L’état d’urgence attendra.[/access]

*Photo : Pixabay.

Suis-je un enseignant moderne?

50

Education nationale TICE ENT RAP

Prof de Lettres depuis bientôt quarante ans, j’ai enseigné en collège, en lycée, en université et en prépa, en ZEP ou chez les bourgeois versaillais. Bref, je croyais savoir ce qu’est le métier — savoir si je l’exerce correctement est une autre histoire.
Mais je suis vieux. Dépassé. Désespérément non-moderne. Je ne suis pas un prof 2.0.
Allez, j’avoue : je n’intègre pas suffisamment les TICE à mon enseignement. Les « Technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement », telles que les décrit le ministère, qui vient de brader l’Education Nationale à Microsoft pour 13 millions d’euros, une bouchée de pain. Je n’ai pas de tablette en cours (ni ailleurs), pas d’ordinateur portable, pas de tableau interactif, je ne constitue pas de MOOC, je ne navigue pas dans un ENT (Espace Numérique de Travail) conséquent. Je n’applique aucune des consignes prodiguées par les spécialistes :

Education nationale TICE ENT RAP

Passons sur le fait que je suis un homme — a white undead male, un fossile, un survivant, l’un des derniers exemplaires d’une espèce en voie de disparition — et que je m’identifie difficilement à la créature représentée au centre du dessin. Mais j’ai même du mal à comprendre certains dessins — par exemple la consigne 9. Je crains de mal interpréter le dessin, le lièvre informatique rattrape-t-il la tortue archaïque, compte-t-il la sauter ou sauter par dessus, en tout cas je n’y reconnais pas La Fontaine. Dans ma version, c’est la tortue qui à force de travail patient et de lente acquisition obstinée des savoirs, coiffe le lièvre sur le fil. Sans doute a-t-on réécrit les classiques.
Déjà la première consigne (ou faut-il dire « commandement » ?) m’était obscure. Qu’est-ce qu’un RAP ? Le mot ne peut pas avoir été choisi par hasard, il fait jeune, communautariste, bariolé. RAP ? Je me suis renseigné :

Education nationale TICE ENT RAP

Ma foi, je ne saisissais pas davantage. Les métaphores, moi…
Puis j’ai vu le soleil sur la droite (il est étrange que sous le règne de Najat Vallaud-Belkacem, on ne situe pas le soleil à gauche). RAP, Réseau d’Apprentissage Personnel.
Je ne me répands pas beaucoup sur les réseaux sociaux. J’ai bien ce blog, mais je ne l’ai pas récemment démarré — ça fait dix ans que Bonnetdane profère des insanités anti-modernes. Je ne « m’abreuve pas de nouvelles découvertes » ni de « moments de sérendipité » — en fait, je ne fais que des découvertes lentes, à peu près concertées, sur les textes que j’étudie. J’ai bien peur d’entretenir des relations coupables — et ici-même — avec « des personnes trop négatives qui prospèrent sur la création de discordance ». Dans le monde merveilleux du RAP, il n’y a pas de discordance — tout le monde s’aime, tout le monde se donne la main, au moins de façon virtuelle. Et j’évite de faire des fautes d’orthographe (ah, ce « correcte » dans la colonne de gauche…).
À propos d’orthographe, j’ai suivi un lien recommandé sur le site. Et je suis tombé sur le correcteur des correcteurs — une instit formée dans un IUFM meirieutique il y a une quinzaine d’années m’avait expliqué que mes enfants n’avaient pas besoin d’apprendre l’orthographe, les machines corrigeraient pour eux. Et comme dit Sarah Connor, qui s’y connaît :

Education nationale TICE ENT RAP

Merci à l’artiste, au passage !
Bref, j’ai testé le logiciel (passons sur le fait que ces sites servent aussi à vendre des services — c’est comme la pornographie, surfer sur grosnichons.com permet d’apprendre comment, moyennant finances, votre pénis pourrait passer de 12 à 35 cm. J’ai soumis à la machine une phrase empruntée à une dictée célèbre, bien orthographiée :

Education nationale TICE ENT RAP

Et elle m’a asséné la vérité ultime : je ne connais rien à l’accord du participe conjugué avec l’auxiliaire avoir. Le ton sur lequel la machine vous tance en dit long sur sa suffisance et sa conviction profonde d’être déjà sûre d’elle et dominatrice :

Education nationale TICE ENT RAP

Allons ! Je ne suis plus très loin de la retraite. J’occupe encore pour deux ou trois ans, maximum, l’espace pédagogique. Quand j’aurai disparu des rangs des actifs, de Nouveaux Profs câblés à mort, prompts sur la sérendipité, me remplaceront — ils seront partout. Crétin que j’étais de croire que l’apocalypse avait commencé avec la réforme Jospin, et que Chatel puis Vallaud-Belkacem avaient vissé le couvercle sur le cadavre. La fin du monde est pour demain. Mais quand je vois ce que proposent le ministère et la Toile, je me dis que demain a déjà commencé.

*Photo : Flickr.com.

Marseille, les cités phocéennes

43

Marseille insécurité immigration

C’est le cauchemar de Viktor Orban : dans un discours prononcé le 25 juillet, il accusait la gauche hongroise de vouloir faire du pays une « sorte de Marseille d’Europe centrale », c’est-à-dire, a-t-il précisé, « un vaste camp de réfugiés ». Les Marseillais se récrient unanimement à cette vision outrancière. Marseille, ce n’est pas ça ! disent-ils. Et puis, ils déroulent la litanie des maux qui défigurent leur ville. Seul l’ordre change, sauf pour la saleté, qui arrive toujours en première position. Que l’empilement de collectivités publiques, glouton en finances et en personnel, soit incapable d’assurer un service aussi simple et essentiel que la voirie est peut-être le meilleur symbole de la déliquescence marseillaise.

Il y a l’insécurité, qui fait que plus personne ne se balade en ville avec un collier apparent, les kalaches, le trafic du shit à ciel ouvert dans les cités des quartiers nord. « Si on saisit 40 kg, ça n’arrête pas le trafic une journée », confie un gars des stups. Sans le « business », qui a remplacé le banditisme d’antan, tous les flics savent que la ville exploserait. À Marseille, il n’y a pas d’émeutes urbaines parce que c’est mauvais pour le commerce. « Si un jour, on légalise le commerce de la drogue, Marseille deviendra une ville d’affaires mondiale, s’amuse le policier. Parce que ça, ils le font très sérieusement : gestion des stocks, comptabilité, c’est très bien tenu. »

En attendant, les honnêtes gens redoutent de croiser le regard des « encapuchés ». Il y a aussi la pauvreté qui attire la pauvreté. L’incurie des politiques, qui ne peuvent ou ne veulent rien faire. Et, bien sûr, le clientélisme généralisé, un système que chacun condamne mais dont beaucoup profitent. « Quand on parle aux gens de voter, ils demandent ce que ça va leur rapporter », observe Fazia Hamiche avec son beau sourire de madone arabe. Cette élue des « quinze-seize » (sur une liste apolitique), dans le fief de la sénatrice socialiste Samia Ghali, tient le Scoop, unique bistrot de ce quartier vaguement industriel – mais de l’industrie d’hier –, situé en face du siège de La Provence.

Reste qu’on finit toujours par revenir à ça, ce mal qu’on ne sait trop comment nommer parce qu’on a peur de manquer à la morale commune et parce qu’il s’incarne dans les malheureux que la misère ou la guerre ont débarqués à Marseille – et que l’État-providence et la manne associative y ont fixés. L’immigration, qui ne s’arrête jamais, l’intégration, qui recule, ou l’islam qui se durcit – dans les têtes tout s’emmêle. Le melting-pot marseillais vire à la tour de Babel, parfois à la foire d’empoigne.[access capability= »lire_inedits »] Tout le monde connaît la blague sur la deuxième langue parlée à Marseille – le français. Beaucoup ne prennent plus de gants pour parler d’« invasion », comme José d’Arrigo, la soixantaine élégante, journaliste et auteur de Faut-il quitter Marseille ? Partout ailleurs, José serait dénoncé par ses confrères comme un fieffé réac. Ici, il a des amis de toutes couleurs et de tous bords. À Marseille, le réel est peut-être trop voyant pour se laisser euphémiser. La légende rose – l’OM, le pastis, Pagnol revisité par SOS racisme – fait rigoler tout le monde. Même les élus n’abusent pas des lieux communs citoyennistes. Et quand je tente que tout de même, il y a la fraternité du Vélodrome, les élèves de la prépa sciences po, auxquels enseigne notre ami Brighelli au lycée Thiers, s’amusent de ma naïveté et m’expliquent qu’il y a la tribune nord pour les quartiers nord et la tribune sud pour les beaux quartiers. Pour le mélange, faut voir ailleurs. D’ailleurs, comme l’observe un flic de la PJ, « les jeunes de La Castellane n’ont plus l’accent marseillais, comme Zidane, aujourd’hui, ils ont l’accent des cités ».

Résultat de quarante ans de flux constants, si Marseille n’est pas africaine, elle n’est plus complètement française. Finalement, c’est peut-être le vocabulaire colonial qui décrit le mieux la situation : il y a des quartiers européens et des quartiers arabes et africains qu’on appelle quartiers, tout court. Deux villes juxtaposées qui se croisent sans se mélanger. La différence avec « là-bas », c’est qu’ici, la loi est la même pour tous. Et que les autochtones sont les Européens. Encore que, sur ces deux points, les Marseillais ne sont plus si sûrs. Souvent à tort et parfois à raison, ils pensent qu’on accède plus facilement aux largesses publiques quand on est immigré.

Il y a, surtout, que les autochtones ont cessé d’être majoritaires. José d’Arrigo évoque une « fatalité démographique inscrite dans les chiffres » : « dans dix ans, Marseille sera peuplée d’environ un million d’habitants. Les 400 000 immigrés actuels, clandos ou pas, seront 600 000 et les Européens seront devenus minoritaires, 400 000. Si nul ne peut prédire l’avenir, on peut le lire parfois entre les lignes. Comme le disait le démographe Alfred Sauvy : “l’avenir d’une ville est écrit noir sur blanc dans le registre des naissances”. » Alors, beaucoup de Marseillais se demandent s’ils pourront encore dire demain « on est chez nous».

La question est particulièrement douloureuse pour les pieds-noirs à qui l’Histoire a joué un tour plutôt cruel en les obligeant à vivre ici avec ceux qui les avaient chassés là-bas. « Ils nous ont virés pour prendre notre place. Ils sont là malgré nous », résume Richard Milili. Tiré à quatre épingles et portant beau, propriétaire du Petit mousse, un restaurant de plage à la Pointe-Rouge, ce juif d’Alger semble sorti d’un Grand pardon marseillais. Dans les nombreuses affaires qu’il a montées – avec succès, semble-t-il –, il y a eu le Jeu de Dames, l’une des premières boîtes de lesbiennes de la ville.

Il se rappelle que, pendant des années, la cohabitation a été plutôt heureuse aux Bourrely, la cité du 15e arrondissement où sa famille, arrivée en 1962, a longtemps tenu une épicerie. Il y avait des Italiens, des Espagnols, des Arabes, des Juifs… Sa mère, qui l’appelait « la cité du bonheur », n’a jamais voulu en partir. Après sa mort, Richard, comme beaucoup de Juifs, a fini par quitter Marseille pour la commune voisine de Plan de Campagne. Aujourd’hui, « Les Bourrély » figure en bonne place dans le palmarès des cités que la drogue a rendues infernales. « Le problème, c’est qu’on a abandonné les enfants de ceux qu’on a fait venir, c’est l’école qui n’a pas fait son boulot, ce sont les HLM qui se sont adaptés à leur mode de vie en faisant des F6 et des F7, et les allocs qui rentraient sans bosser. Alors, la première génération était contente d’habiter dans des appartements, la deuxième a tout détruit. Et aujourd’hui, on a des minots qui pensent que la vie est faite de violence et qui manipulent l’arme comme nous le poing. » Richard n’en veut pas aux Arabes, il continue à en avoir beaucoup parmi ses amis, « qui travaillent et qui ont honte de tous ceux qui vivent aux crochets de la société».

On aurait tort, en effet, de croire que les fractures de la société marseillaise épousent strictement les frontières ethniques. Depuis quelques années, c’est entre les différentes communautés, mais aussi entre les différentes générations qu’on voit monter les tensions, parfois jusqu’à la violence, comme à la porte d’Aix où des sans-papiers comoriens rackettaient les usagers du parking. En 2010, il y a eu trois homicides. À l’époque, Omar Djellil s’est retrouvé en garde à vue. Ce n’était pas la première fois que ce grand gaillard d’une quarantaine d’années au bagout intarissable faisait le coup de poing contre des « clandos».

Très fier de raconter que son grand-père a fait Montecassino et qu’il est né à Reims, la ville du sacre, ce fils d’un retraité de la SNCF a commencé son parcours chez les Frères musulmans à Bordeaux, sous la houlette de Tarek Oubrou, avant d’effectuer, comme son mentor dont il dit aujourd’hui pis que pendre, un grand virage républicain. Il est aussi passé par SOS racisme, le PS et l’UMP. En arrivant à Marseille, il y a sept ou huit ans, Omar a eu une sorte de révélation négative. « J’ai découvert que c’était le tiers-monde. Des gens exogènes à la culture française ne cessent d’arriver et c’est pour rester. La droite a peur de faire le jeu du FN en expulsant les clandestins. À gauche, on croit qu’ils ont le même profil culturel que les électeurs. De toute façon, pour éviter d’être expulsé, il suffit de se faire prescrire un médicament qui n’existe pas dans son pays, et tout le monde a la liste. » Il a alors tenté de rejoindre le FN. Sans succès. Ce musulman pieux, fantasque et ouvert, avait, dit-il, d’excellentes relations avec Jean-Marie, mais il s’est cassé le nez avec Marion et Marine, qui ont peut-être eu peur de sa fougue un peu brouillonne.

Un temps employé par l’OPAC-13, Omar a été révolté par les inégalités de traitement qui y avaient cours : « Dans mon groupe d’immeuble, j’avais 50 familles de souche, elles n’avaient droit à rien, alors qu’aux familles des caïds, on leur faisait tout, les peintures, les réparations. Alors les gens se disaient : “Nous, on est chez nous et on n’a rien. Eux, ils viennent d’arriver, ils dealent et ils ont priorité partout”. Ma responsable recevait des délégations de dealers qui demandaient des locaux vides. » À force de faire du foin, il a été exfiltré au centre d’hébergement d’urgence de la ville, dont il a également été viré parce qu’il s’opposait à l’ouverture du réfectoire le soir pendant le ramadan : « En trois mois, j’avais assisté à 54 agressions. C’étaient des clandestins qui faisaient la loi. Ils ne faisaient pas ramadan, ils rackettaient, ils vendaient du shit. »

Dans la hiérarchie très personnelle de Djellil, il y a un personnage presque aussi méprisable que le « clando », c’est le « blédard » : « Regardez ce type qui vient d’être propulsé dans les instances de l’islam officiel. Il y a trois ans, il gardait des chèvres. On lui a payé un costume trois-pièces et c’est à lui qu’on demande son avis sur ce qu’il faut faire. » Il en est certain, il y aura un jour une confrontation : « entre les blédards et nous ». Les immigrés devenus des Français comme vous et moi se sentent pris en étau entre les nouveaux arrivants, qui menacent leur intégration en rappelant le chemin parcouru, et la nouvelle génération, qui fait du refus de l’intégration son drapeau. C’est peut-être le vote de ces vieux immigrés qui, lors des municipales de mars 2014, a permis au frontiste Stéphane Ravier d’emporter la mairie du VIIe secteur (13e et 14e arrondissements).

Au fil des années, la frontière invisible qui divise la ville s’est déplacée à l’est de la Canebière, jusqu’au boulevard Sadi-Carnot. Au sud et à l’est, la Marseille blanche et bourgeoise, où il fait très bon vivre « quand on a les moyens », comme l’explique un commissaire de police qui ne s’est pas complètement acclimaté aux mœurs locales, notamment dans sa corporation. À l’ouest et au nord, la Marseille immigrée, qui subit de plein fouet l’afflux ininterrompu des arrivants, « clandos » ou pas, s’est étendue aux vieux quartiers populaires du centre-ville, comme celui qui s’étend autour du marché de Noailles.

Quand Yves Boussens est arrivé à Marseille, en 1970, le quartier était un paradis du commerce. Aujourd’hui, il l’est toujours – on y trouve des fruits et légumes à des prix imbattables – mais ce sont tous des commerces halal ou tenus par des maghrébins qui s’affichent de plus en plus comme musulmans. Avec Le Grand Saint-Antoine, sa charcuterie, « il reste cinq magasins européens ». Les affaires sont nettement moins florissantes, les douze employés ne sont plus que deux, mais il a des clients qui viennent encore de toute la ville. D’ailleurs, le comité d’entreprise d’EDF, qui construit un hôtel à quelques mètres, lui a proposé de racheter. Il ne veut pas. « Mon fils se plaît dans le quartier. » Et puis, il ne lui déplaît pas de se voir en gaulois, résistant encore et toujours à… Attention, il vit en bonne intelligence avec ses voisins. « Ceux qui démarrent dans l’agressivité, je les désarme par la courtoisie », dit-il. Avec les femmes en burqa, ça marche rarement. En juin, deux d’entre elles ont été arrêtées dans le quartier. « Il fallait les entendre insulter les policiers et hurler comme si on les violait. Au commissariat, on leur a dit de ne pas recommencer. Alors qu’est-ce que vous voulez. »

Pendant quelques jours après les attentats, le quartier est resté désert. Mais depuis, quand Yves Boussens croise une « voilée », il se dit que c’est de la provocation. Attention, quand il parle de « voilées », il désigne les « Belphégor », celles qui ne laissent voir que le visage – ou pas –, pas du « petit foulard » auquel on ne prête plus vraiment attention. Depuis le 13 novembre, les langues se délient. Il se murmure que les commerçants du quartier sont sous pression pour fermer le vendredi. On raconte qu’il y aurait, rue de l’Arc, à deux encablures de Noailles, une mosquée et deux écoles. Boussens s’énerve un peu : « Il y a quinze ans, quand les barbus ont commencé à accrocher les jeunes sur le marché, tout le monde le voyait. Je n’ai cessé de le dire dans les réunions de quartier organisées par la mairie. Mais personne n’a rien fait. »

Omar Djellil évoque un phénomène similaire dans les quartiers nord : « On a vu des gens du FIS arriver, intriguer et faire des putschs dans des mosquées. » Il est convaincu qu’on a sciemment laissé les mosquées aux plus radicaux. La vérité, c’est sans doute qu’on les a laissées à ceux qui étaient assez déterminés pour les prendre.

Dans la litanie des malheurs marseillais, l’impuissance des politiques n’est guère qu’une toile de fond. À part ceux qui vivent de leur appartenance partisane, la plupart des gens ne font pas vraiment la différence entre une droite et une gauche dont on sait bien qu’elles cogèrent la ville, avec des baronnies qui se répartissent l’argent public – et les électeurs. José d’Arrigo résume l’état d’esprit général : « Le système “GG” (Gaudin-Guérini) sera probablement remplacé demain ou après-demain par le système “MM” (Moraine-Mennucci, notables locaux LR et PS), avec les mêmes méthodes à la petite semaine, le même refus d’affronter les réalités, le même carriérisme, le même népotisme, le même favoritisme, les mêmes arrangements de boutiquiers en coulisses, les mêmes compromissions avec la gauche, la droite et… le milieu. » On dit qu’en 2014, c’est un caïd du panier qui a organisé le ralliement des élus guerrinistes à Gaudin. On ne leur en veut pas vraiment, d’ailleurs, on trouve même que Gaudin a fait du bien à la ville – en réalité, c’est surtout l’argent d’Euromed, un projet européen, qui a permis, outre la construction du Mucem, de donner un coup de propre à quelques quartiers du centre-ville, notamment le Panier. Peu importe, les Marseillais n’attendent pas grand-chose de leur maire. Mais ils l’aiment bien.

Socialiste défroqué et fondateur d’une petite formation à l’ambition rénovatrice, Philippe Sanmarco ne se résigne pas au déclin de sa ville. « Nos institutions peuvent marcher avec un centre riche, comme à Paris ou Bordeaux. Mais à Marseille, l’hyper-pauvreté et l’hyper-exclusion sont dans la ville-centre, qui est sous tutelle de fait de l’État. Et la création de la communauté urbaine a achevé de tuer la ville, en la déchargeant de la responsabilité du quotidien. Le résultat, c’est que c’est FO qui gère la mairie et il n’y a plus d’autorité politique pour contrôler les fonctionnaires. » Situation qui explique l’insoluble casse-tête du ramassage des ordures, mission dévolue à l’agglo mais assurée par des agents municipaux. Personne n’a oublié le coup fumant du Provençal : une journaliste s’était postée à l’entrée du dépôt pour chronométrer la tournée des camions-bennes. Expérience concluante : la tournée moyenne durait moins de deux heures quand les immondices s’entassent dans beaucoup de rues. Et suivant le principe du « fini-parti », ça fait des journées de travail pas « épuisantes ». Quand la municipalité a décidé d’abroger cette loi non écrite qui permets aux agents de quitter leur lieu de trabail sitôt leur service achevé, il y a eu quatre jours de grève. On comprend pourquoi, à Marseille, il faut un piston syndical pour être éboueur.

Une certaine dose de clientélisme est sans doute consubstantielle à la politique. C’est accorder trop de crédit à la vertu que d’espérer qu’elle fasse disparaître les intérêts particuliers. À Marseille, et dans le Midi en général, on se cache moins qu’ailleurs pour flatter l’électeur dans le sens du poil communautaire ou religieux. Ce qui exaspère Albert Guigui, président de Judaïsme et Liberté, et membre actif des instances communautaires juives : « Quand ils s’adressent à nous, les politiques nous parlent tout de suite d’Israël, comme si nous n’étions pas capables de nous soucier de l’intérêt général. Moi, je veux qu’on me parle comme à un républicain, pas comme à un Juif. » Omar Djellil évoque le cas d’un élu municipal qui se proclamait fervent sioniste et ne ratait pas une occasion de dire son amour d’Israël jusqu’au jour où, changeant de secteur, il a subitement épousé la cause palestinienne.

Dans la même veine mais dans un registre un peu différent, Frank Allisio, transfuge des Républicains passé au FN, raconte que, pendant les régionales, ce sont les gars d’Estrosi qui sont allés dire aux immigrés des cités que si le FN passait ils perdraient leurs allocations et leurs subventions. « Quand on vous dit qu’ici, ils font le boulot de la gauche ! » La menace brune n’a pas vraiment payé : dans les quartiers nord, le vote FN a été « contenu » autour de 44-45 % contre, il est vrai, « seulement » 38 % pour l’ensemble de Marseille (et 42 % pour les Bouches-du-Rhône).

Au moins ces boniments ont-ils l’avantage d’être gratuits – au sens propre. Souvent, il ne s’agit pas de boniment mais d’avantages palpables, au propre ou au figuré. À Marseille, le clientélisme est un système de gouvernement – qui dégénère à l’occasion en corruption. Chacun gouverne son fief en gratifiant son clan, au sens plus ou moins large, d’avantages divers. Cela va bien au-delà de l’embauche de la belle-sœur, également pratiquée sur tout le territoire et qui, en général, n’est même pas illégale. Dans certains cas, il s’agit clairement d’arroser ses affidés par le biais d’associations bidon créées dans le seul but d’obtenir une subvention de la région ou du département. Curieusement, les exploits de Sylvie Andrieux n’ont pas fait grand bruit à Paris. En septembre 2014, la députée de la 7e circonscription de Marseille, qui était également chargée de la politique de la Ville au conseil régional, a été condamnée en appel à cinq ans de prison dont un ferme, 100 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité pour avoir, de 2005 à 2008, versé plus de 700 000 euros à des associations entièrement fictives, montées par des escrocs[1. Bien entendu, le Parti socialiste a vertueusement exclu la coupable, qui continue néanmoins de siéger à l’Assemblée puisque son pourvoi en cassation a suspendu la sanction. En cas de partielle, Stéphane Ravier pourrait bien ravir le siège aux socialistes, qui n’en ont pas de trop.]. « Je te finance, tu votes pour moi, ça fait trente ans que les partis jouent avec ça, observe Omar, narquois. Et que les quartiers sont tenus en laisse par les subventions. » Sauf qu’on se demande, qui, du maître ou du chien, est le vrai patron.

Après une telle avalanche de doléances et récriminations, on se dit que le miracle marseillais, c’est que les Marseillais continuent à aimer leur ville. Et pas seulement parce que la misère est moins pénible au soleil. Mais ils l’aiment comme on aime un malade en phase terminale : souvent, au point de le quitter pour ne pas assister à son agonie. Viktor Orban exagère, certes. N’empêche, aujourd’hui, c’est toute la France qui a peur de devenir Marseille.[/access]

*Photo : © Yohan Brandt.

Sean Penn: le génial abruti

23

Pour avoir contribué bien malgré lui à l’arrestation du bandit mexicain El Chapo (le trapu), en allant l’interviewer en secret, Sean Penn fait la Une du New York Post sous le titre « El Jerko » (l’abruti).

C’est facile de se moquer, si l’on se souvient que l’acteur révélé en 1986 par le sublime film de James Foley Comme un chien enragé confiait sous la présidence de George W. Bush dans une interview : « Nos dirigeants ne sont qu’une bande de menteurs et de criminels. » 

Vraiment très facile si l’on n’a pas oublié qu’en 2005, le réalisateur génial de The indian runner, Crossing guard, The pledge ou Into the wild se rendait à Bagdad et à Téhéran et déclarait dans de nombreux entretiens : « Les plus grands ennemis de l’Amérique, ce sont ses habitants. »

Décidément trop facile quand on le revoit en août 2012, sur scène lors d’un meeting électoral du Président vénézuélien Hugo Chavez, ainsi qu’à ses  funérailles officielles en mars 2013 où on l’entend encore reprocher à Bush sa « vision simpliste du bien et du mal ».

On s’amusera en cherchant à quels artistes français engagés on pourrait le comparer. On peut proposer Dieudonné pour le choix de ses destinations et de ses relations internationales ou Bertrand Cantat si l’on se rappelle qu’en 1987, Sean Penn agressait sa compagne Madonna en la frappant à la tête avec une batte de base-ball. Certes je comprends qu’on ait souvent eu envie de la cogner. Mais chez l’homme, le vrai, ce genre d’envie reste au stade de l’envie.

La comparaison me semble plus juste si on le rapproche de gens comme Mathieu Amalric ou Arnaud Desplechin qui nous enchantent par leurs talents d’acteur, nous épatent par l’intelligence de leurs films, et nous consternent régulièrement par leur conformisme et leur paresse intellectuelle quand ils prennent position sur le terrain politique.

Sean Penn El Chapo

Viols de Cologne: la police présumée coupable

207

viols cologne police

En ce début d’année, René Girard aurait apprécié la belle mise en pratique de sa théorie du bouc émissaire. Plus de 500 plaintes ayant été déposées à la suite du réveillon du Nouvel An à Cologne, on cherche en effet un coupable qui soit le bon.

Un esprit réactionnaire-et-replié-sur-soi pointerait tout de suite les auteurs des viols et autres agressions sexuelles. Mais ce serait trop simple. Pendant plusieurs jours, tout particulièrement à gauche, la peur de paraître raciste a empêché de voir dans le flux récent de migrants (près d’un million en 2015 rien qu’en Allemagne) la cause principale de cette émeute sexuelle sans précédent en Europe.

Henriette Reker, bourgmestre de Cologne, a d’abord jugé « absolument inadmissible les supputations reliant les réfugiés aux coupables. » L’évidence des faits a pourtant fini par voir le jour : les agressions sexuelles n’ont pas été commises par des mâles blancs de plus de 60 ans mais bien par des jeunes maghrébins ou arabes qui il est vrai n’ont pas les moyens de faire du tourisme sexuel sur les plages thaïlandaises. Pire, ce sont en majorité des « demandeurs d’asile ».

L’affaire devient embarrassante. Car comme chacun sait, le migrant musulman est le nouveau prolétaire à défendre. Avec un zeste de maternalisme, la mairesse de Cologne s’est donc contentée dans un premier temps de sermonner les allemandes plutôt que de stigmatiser les immigrés. Dans une foule compacte comme celle qui réunit la jeunesse dans la rue ces soirs de fête populaire, les femmes qui ont eu l’audace de sortir seules n’avaient qu’à se tenir éloignées d’un bras plutôt que d’aguicher ces pauvres migrants (il semble que malgré les injonctions d’Al-Jazira l’adjectif « réfugié » ne soit plus de mise ces derniers jours). Après tout, la frustration sexuelle est sans doute un « miasme post-colonial » pour reprendre la dernière trouvaille de la sénatrice PS Bariza Khiari à propos de la déchéance de nationalité.

Pour les féministes qui sont restées fidèles à leurs idéaux, la saucisse de Francfort est tout de même un peu difficile à avaler. Raillée sur les réseaux sociaux et dans la presse, Henriette Reker a fini par s’excuser de ses conseils de pudeur tandis que l’ancienne dirigeante d’Osez le féminisme Caroline De Haas osait twitter l’intwittable: « Ceux qui me disent que les agressions sexuelles en Allgne (sic) sont dues à l’arrivée des migrants: allez déverser votre merde raciste ailleurs« .

En France, les féministes de garde veillent mais de l’autre côté du Rhin, il devient difficile d’accuser à mi-mots les allemandes de provocations sexuelles. Une diversion s’impose pour éviter les amalgames et enfin trouver un coupable qui convienne. C’est donc la police de Cologne qui se trouve pointée du doigt.

Pour le ministre de l’Intérieur du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie Ralf Jäger, la maréchaussée est responsable de «fautes lourdes». « L’image qu’a donnée la police n’est pas acceptable ». C’est à se demander si les émeutes sexuelles n’étaient pas, tout compte fait, une bavure policière.

Le chef de la police de Cologne a d’ailleurs été immédiatement limogé. La presse tenait son bouc émissaire. Pourtant celle-ci avait du mal à suivre. À Stockholm, à Helsinki, à Vienne, comme à Amsterdam, la police aurait été défaillante? Coïncidence troublante.

Si un dispositif policier est toujours perfectible, ces accusations contre les forces de l’ordre apparaissent finalement comme une grossière tentative de la classe politique de se dédouaner à bon compte sur le dos de ses agents. Accusés de mal communiquer ou de dissimuler, les chefs de la police se défendent de tout laxisme face à une criminalité d’une ampleur inédite et publient finalement un rapport accablant sur les méfaits de l’immigration sauvage. Reste alors pour le ministre de l’intérieur rhénan à franchir la barrière qui sépare la police de l’extrême droite : « Stigmatiser un groupe (de population) comme des agresseurs sexuels est non seulement une erreur mais aussi dangereux. C’est ce que font les charognards de l’extrême droite, c’est leur seul argument. »

Ouf, les gauches communautariste et féministe peuvent se réconcilier ! Le bouc émissaire idéal est finalement tout trouvé. Cibler l’incompétence des polices et les manifestations identitaires est bien commode. Tant pis si on confond cause et conséquence du drame. Le débat sur l’immigration extra-européenne attendra. Et c’est bien là l’essentiel pour la nomenklatura allemande.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21843556_000014.

Bonne année, Goodyear!

40

goodyear justice air france

Goodyear ne veut pas forcément dire bonne année. Huit salariés de l’usine d’Amiens-Nord ont été condamnés hier à vingt-quatre mois de prison dont neuf mois ferme. Ceux qui qualifient de laxiste la justice au temps de Christiane Taubira devront trouver d’autres  exemples pour étayer leurs thèses. On ne peut pas dire que la criminalisation du mouvement social et de l’action syndicale largement entamée sous la présidence Sarkozy se soit calmée sous Hollande. Faut-il, par exemple, rappeler l’arrestation en octobre, à l’aube, de six salariés d’Air France par la police de l’air et des frontières, à leur domicile, devant femmes et enfants? Le tout suivi d’une garde à vue de quatre-vingt-seize heures. Contrairement au célèbre déchemisage des hauts responsables de la compagnie aérienne dont les images tournaient en boucles sur les chaînes infos, histoire de souffler sur les braises de l’indignation devant tant de violence, on a eu assez peu de témoignages visuels de cette brillante opération de police qui consiste à traiter des syndicalistes comme des terroristes. On sait que cela ne s’est pas amélioré avec l’état d’urgence, mais c’est une autre histoire. Quoique. Ces mêmes salariés d’Air France ont été licenciés pour faute lourde le 12 novembre et lors du procès de Bobigny, le 2 décembre, soit pendant l’état d’urgence, la manif de soutien, qui a réussi malgré tout à réunir du monde, n’avait été autorisée que la veille par la préfecture à… 18h30.

Aux salariés de Goodyear, la justice reprochait la séquestration pendant trente heures du directeur des ressources humaines et du directeur de la production pendant trente heures. Trente heures de retenue contre neuf mois de prison. Les chiffres disent assez l’état du rapport de force sur le terrain social. Quand on pense qu’on nous rabat les oreilles avec la nécessité du dialogue du même nom, il y a une certaine ironie à constater que le dialogue se résume à : « Je te parle, tu m’écoutes et si t’es pas content, c’est direction Pôle Emploi ou pourquoi pas, la zonzon. » C’est que l’équivalence « classes laborieuses, classes dangereuses » mise en avant, il y a longtemps déjà, par le vieil historien de Paris Louis Chevalier, est manifestement toujours dans les têtes dirigeantes.  Comme devrait être présente dans les « têtes dirigées » l’idée qu’en France, historiquement, aucune conquête sociale n’a été obtenue autrement que par la lutte, la grève, voire la révolution. C’est pour cela qu’il est toujours amusant de voir les patrons déplorer l’archaïsme des syndicats quand eux-mêmes continuent à vivre sur la vision d’un « patronat de combat »  qui date du XIXème siècle et a été résumée dans les propos désormais bien connus de Warren Buffet : « La lutte des classes existe et c’est ma classe qui est en train de la gagner. »

Le verdict prononcé à l’encontre des salariés syndicalistes de Goodyear surprend par sa violence et sa sévérité – et pas seulement dans le monde syndical. « Sans précédent » et « inédite », voilà comment est qualifiée cette condamnation dans la presse généraliste. « Scandaleuse » pour la gauche et même « ignoble » pour le député FDG André Chassaigne.

En même temps, la gauche de la gauche n’a qu’à s’en prendre à elle-même. Ses divisions de chapelles, sa panne de leadership la rendent inaudible. On devrait pourtant de ce côté-là se souvenir de ce que disait Yvon Gattaz, le père de Pierre, sur le fait qu’on ne se comporte pas de la même manière envers les salariés dans un pays où le PCF est à 25% et dans un pays où il est à 5%.

Mais maintenant, comme on nous cesse de le seriner, le premier parti ouvrier de France, c’est le FN. On attend donc ses réactions de soutien. Ou alors, c’est que quelque chose nous a échappé.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21816337_000001.

Christiane Taubira, ni de gauche ni de gauche

82

christiane taubira gauche

Jérôme Leroy est un bon camarade. Au-delà des connivences politiques et des nostalgies communes, nous avons des sensibilités voisines sur plein de sujets. Mais je suis quand même dérouté par la façon assez irrationnelle qu’il a de s’enticher de certains personnages. Lorsque cela arrive, toute tentative de lui démontrer que les objets de ses passions brusques ne les méritent en aucun cas, est vouée à l’échec. Lui dire qu’Alain Juppé, son champion pour 2017, est une caricature d’apparatchik froid, néolibéral thatchérien acharné, atlantiste et européiste, vous attirera la réponse suivante : « Oui, mais il a fait normale Sup ». La réplique « Comme Fabius, BHL et Christophe Barbier alors ? », glissera sur lui comme l’eau sur les ailes d’un canard.

Donc il veut qu’Alain Juppé soit Président de la République. Et pour reconstruire la gauche, devinez qui ? Christiane Taubira. Qui devrait être aussi candidate l’année prochaine en rassemblant autour d’elle un agglomérat confus qui serait l’embryon et le ferment de la création d’un Syriza à la française. Les sourires font place à une franche rigolade, mais attention, je crois que Jérôme est très sérieux.

D’abord, il raffole des provocations calculées de Taubira qui provoquent la rage pavlovienne de l’extrême droite la plus suspecte. Il n’a pas tort, même si la comparaison avec Salengro est un peu limite. Tout le comportement de la ministre de la Justice n’est destiné qu’à provoquer cette rage stupide et construire ainsi l’image usurpée d’une grande conscience de gauche. Parce que justement Christiane Taubira n’est pas de gauche. Toute sa carrière politique, désormais assez longue , démontre que nous avons affaire à une politicienne classique qui n’a rien de l’icône qu’elle prétend être. Jérôme a raison sur le lointain passé « d’indépendantiste » et sur l’accusation de promouvoir une « justice laxiste », reproches totalement infondés. La justice française souffre surtout d’un criant manque de moyens, et de toute façon Christiane Taubira se désintéresse complètement de la gestion de son ministère.

Mais pour les idées politiques, il y a quand même quelques signes qui ne trompent pas. La confiance à Balladur Premier ministre, le compagnonnage politique jamais démenti avec Bernard Tapie, la candidature de 2002 destinée à gêner Jospin, et en bonus son programme électoral, tout cela ne nous installe quand même pas entre Mélenchon et Besancenot.

Et puis, il y a deux domaines où les marqueurs de gauche fonctionnent. Les libertés publiques et le social. Sur le premier, Christiane Taubira y fait preuve d’une duplicité impardonnable, sur le second, d’une absence totale et d’un silence édifiant. Sur le sociétal en revanche, elle déverse force discours ampoulés et tweets de mirliton boursouflés, mais ceci ne compense pas cela.

Les libertés publiques d’abord. Depuis l’affaire Dreyfus, la gauche se considérait comme traditionnellement très attachée aux libertés publiques, et je dois dire que dans ma pratique, j’ai pu en vérifier le bien-fondé. Malheureusement, depuis le 6 mai 2012 cette culture a disparu. Des coups sévères ont été portés à nombre de libertés fondamentales, et Christiane Taubira les a docilement acceptés quand elle n’y a pas prêté la main. On ne s’attardera pas sur les atteintes à la liberté d’expression, mais on rappellera l’incroyable manipulation permettant la condamnation de la candidate du Front national en Guyane. Violations de tous les principes du code pénal, auxquelles il est vraisemblable que la garde des sceaux ait participé. L’expression du racisme doit être combattue, mais de préférence en évitant de faire n’importe quoi. Il y a ensuite la validation de toutes les horreurs des procédures concernant de près ou de loin Nicolas Sarkozy, et aboutissant à la destruction définitive du secret professionnel des avocats. Chacun se rappelle la conférence de presse où la ministre brandissait les documents qui établissaient qu’elle mentait effrontément. Il y a eu ensuite le silence au moment de l’élaboration et de l’adoption de la « loi renseignement » dangereusement liberticide selon tous les avis.

Concernant la déchéance de nationalité, à laquelle elle se dit opposée, non seulement Christiane Taubira ne démissionnera pas, mais elle a accepté d’en être le rapporteur au parlement ! Ce qui démontre le caractère factice de cette opposition et confirme l’habitude des postures, et l’absence de réflexe de gauche. Il en sera de même avec la loi de réforme pénale qu’on nous annonce, dont l’objectif avéré, excusez du peu, est de pérenniser les mesures d’exception de l’état d’urgence dans le droit commun. En retirant au juge du siège pour les confier au parquet toute une série d’atteintes aux libertés de la personne. Ce passage du provisoire au permanent ne lui a, jusqu’à présent, arraché aucune remarque. Quant à une démission…

Le social maintenant. Jérôme Leroy appelant de ses vœux cette candidature à la présidentielle, nous décrit, lyrique, ce que serait son électorat : «Tous ces électeurs bobos et ouvriers, des Verts au PCF en passant par le PG ou les Alternatifs. » Des électeurs ouvriers ? Elle sait que cela existe, les ouvriers ? Depuis son arrivée au gouvernement, dans ses nombreux discours, articles, intervention et tweets, je ne sais même pas si elle a simplement employé une fois le mot « social ». À la suite des incidents d’Air France, après que Manuel Valls s’est précipité chez le patron pour lui confirmer sa soumission, puis ait réitéré cette allégeance en Arabie Saoudite (?), le parquet a organisé toutes affaires cessantes, un raid qui a vu les arrestations des syndicalistes au petit matin, les perquisitions à grand spectacle, les gardes à vue prolongées, avant le renvoi en correctionnelle. Histoire de punir les représentants des salariés qui s’étaient énervés à l’annonce brutale du licenciement de deux mille d’entre eux ! Prétendre que cette opération médiatisée ait pu se faire dans ces conditions, sans un ordre du premier ministre relayé par Christiane Taubira, et que cela puisse être une initiative du parquet lui-même serait se foutre du monde. Celui-ci obéit constitutionnellement aux ordres de son ministre qui s’appelle Christiane Taubira. Et que l’on ne vienne pas me dire que la nouvelle rédaction de l’article 30 du code de procédure pénale interdisant les instructions individuelles l’empêchait d’intervenir. 43 ans de pratique professionnelle m’ont permis de bien connaître les usages…

Et d’ailleurs les syndicalistes d’Air France savent à quoi s’attendre. Car c’est le même parquet, qui a requis et obtenu des peines de prison ferme à l’encontre des salariés de Goodyear. Chose intéressante, les syndicats ont lancé une pétition en faveur des salariés poursuivis. Comme par hasard elle s’adresse au Président de la République, au Premier Ministre et à Emmanuel Macron… Dont on peut se demander ce qu’il fait là. De Ministre de la Justice Garde des Sceaux, il n’est pas fait état. À mon avis à raison, le silence persistant de la ministre démontre qu’il n’y a rien à en attendre.

Alors, mon cher Jérôme, retenter en 2017, le coup d’Eva Joly en 2012, je préférerais qu’on évite. Le résultat serait le même. Parce qu’il faut se rendre à l’évidence, Christiane Taubira n’est peut-être pas de droite, mais elle n’est pas de gauche non plus, faut pas déconner.

*Photo: wikicommons.

Pas de défense sans dépenses!

15
defense daech gattaz

defense daech gattaz

C’est à désespérer. Nous serions en guerre, d’après le président en exercice, ses ministres et les médias. Mais, à ce jour, un bon mois après les attentats du 13 novembre, au lendemain du barnum politique des régionales, la politique de défense et son financement ne sont toujours pas placés au cœur des débats, sauf, à contresens, par l’impayable président du Medef. Après l’annonce d’un recrutement important de policiers et de douaniers, marquant une rupture avec vingt années de réduction de nos moyens de sécurité, Yvon Gattaz s’est écrié : « Il ne faut pas laisser les dépenses publiques aller à vau-l’eau ! » Les ossements de Winston Churchill et du général de Gaulle ont dû s’entrechoquer dans la tombe.

Un autre personnage impayable de notre comédie politique, Pierre Moscovici, commissaire chargé de suivre l’évolution des budgets à Bruxelles, cherche à nous rassurer. « Il ne sera pas tenu compte de l’accroissement des dépenses de sécurité dans le calcul des déficits. » Ce qui veut dire deux choses. Premièrement, que les règles européennes qui encadrent la gestion publique des États sont toujours en vigueur : une hypocrisie comptable masque la réalité financière. Deuxièmement, et nonobstant, que la dette publique continue de dériver.

La formule selon laquelle nos gouvernants s’avancent vers l’avenir à reculons devient donc plus vraie que jamais. Empressés à se poser en boucliers des peuples menacés, les politiques ne se saisissent pas des défis posés par Al-Qaïda et Daech pour définir une nouvelle politique de défense et, partant, de nouveaux moyens de financement. C’est que toutes les ficelles budgétaires ont été usées par les présidents Chirac, Sarkozy et Hollande.[access capability= »lire_inedits »] La France est au premier rang pour la dépense collective, au deuxième pour les prélèvements publics (après le Danemark). On ne peut dépenser plus, même pour sauver la vie de nos compatriotes et extirper la tumeur islamiste, en pressurant plus les contribuables qui portent l’économie. Il faut donc s’endetter, encore et encore, au-delà des 2 100 milliards d’euros atteints.

Dans les affres de cette gestion impossible, la théorie et l’expérience économiques pourraient nous être d’un grand secours.

Consommation et investissement en temps de guerre

Dans l’arsenal de concepts que John Maynard Keynes nous a légué, deux concernent notre affaire : la propension à consommer et l’incitation à investir. Pour le théoricien de Cambridge, l’essor de l’économie n’était pas assuré si les consommateurs n’avaient pas le désir d’acheter de nouveaux biens et services, et si les entrepreneurs n’avaient pas l’ambition d’investir. Dans cet esprit, même une distribution favorable de salaires ne garantissait pas un progrès de la consommation, même de hauts profits ne garantissaient pas un supplément d’investissement.

Or, le grand mérite de la guerre est de permettre de contourner ces deux obstacles. La guerre maximise la consommation. Nul besoin de désirer des produits nouveaux : la guerre détermine des besoins objectifs de fabriquer des armes, des munitions, de fournir des vivres et des médicaments, de transporter des hommes et des armes. Simultanément, elle contraint ses fournisseurs à un effort d’investissement et d’embauche constant. Plus les combats auront lieu à grande échelle, plus la consommation de produits de guerre et l’investissement en vue de les produire augmentera.

Les deux grands conflits mondiaux, plus près de nous la guerre de Corée, les guerres coloniales de la France en Indochine et en Algérie, la guerre du Vietnam menée par l’Amérique ont permis de vérifier ces vérités économiques. Avec cette différence : le second conflit mondial est venu au secours des grandes économies anglaise et américaine encore engluées dans les difficultés issues de la Grande Dépression, les guerres coloniales françaises et la guerre du Vietnam ont contrarié l’effort de développement français et la production civile d’une Amérique prospère. C’est Winston Churchill qui a le mieux illustré l’impact économique de la guerre à grande échelle : « Pour coudre les vareuses de nos officiers et de nos soldats, nous avons dû mettre nos grands-mères au travail. »

Mais quels sont les besoins définis par la guerre terroriste ? Ils varient évidemment selon qu’on mène la guerre aérienne tout en protégeant le territoire, comme aujourd’hui, ou que l’on projette des forces importantes sur les pays sièges des armées terroristes. En toute hypothèse, nous restons loin des besoins des grands conflits classiques. C’est pourquoi les gouvernements concernés, nous pensons d’abord au nôtre, ne voient pas d’urgence économique dans la situation actuelle.

Ils ont tort. Pour s’en tenir au cas de la France, le seul moteur de la croissance à ce jour, la consommation, est en train de s’éteindre et les attentats n’y sont pas pour rien. Notre dernier trimestre 2015 sera négatif. Il est urgent d’impulser une nouvelle consommation, de produits militaires, pour notre sécurité et pour soutenir une demande défaillante.

De la monnaie pour les banques ou de la monnaie pour l’économie de guerre ?

Depuis le séisme de 2008, les banques centrales occidentales n’ont cessé de créer de la monnaie pour les banques commerciales qu’elles ont ainsi sauvées, du moins pour l’instant, de la liquidation. Cette politique sans précédent a été célébrée par les porte-parole du système. Mais elle s’est accompagnée d’une orthodoxie maintenue en matière de financement de la dépense publique et des déficits publics. Même le Quantitative Easing n’a pas changé l’équation : il a consisté à créer de la monnaie pour rendre les marchés plus liquides. Mais les dettes publiques n’en ont pas été affectées, elles continuent de croître ici et là.

Or, la guerre terroriste, qui n’était pas à l’agenda de nos ministres et de nos banquiers centraux, rebat les cartes. La question est : faut-il créer de la monnaie pour financer les dépenses nouvelles occasionnées par elle (une bombe guidée coûte 7 000 ou 8 000 euros) ? Et la réponse est oui. Oui, il faut créer de la monnaie pour les vols des Rafale, pour les munitions, pour les moyens des policiers et des douaniers, pour les efforts de surveillance du/ des territoires qui abritent nos ennemis déclarés. Et ce serait le moyen de renforcer l’État régalien, « l’État père », qui n’a cessé de rapetisser au bénéfice de l’État social « l’État mère ».

Oui, mais comment ? L’interdiction formelle de créer de la monnaie pour le financement de la dépense établie par le traité de Maastricht, les statuts de la BCE et le Traité budgétaire européen est toujours en vigueur. Et, se dit-on, elle vaut pour la Banque de France comme pour la BCE.

Ce n’est pas si sûr. L’usine à gaz qu’est l’Union monétaire ménage aux banques nationales affiliées à la BCE une faculté de créer de la monnaie sous la forme d’Emergency Loan Facilities (prêts d’urgence). Entre 2009 et 2010, les banques nationales de Grèce, du Portugal et d’Irlande l’ont mis en œuvre pour sauver les banques commerciales.

D’où cette nouvelle question : ne faut-il pas autoriser l’émission d’ELF pour des motifs plus avouables que la sauvegarde des banquiers incapables ? Sans doute. Un gouvernement qui prendrait la vraie mesure du défi islamiste aurait déjà mis la question à l’étude. Et cela serait d’autant plus justifié que c’est la déflation qui menace et non l’inflation. Les cris d’orfraie que suscitent à l’ordinaire les propositions de renouer avec la création monétaire au profit de la sphère publique devraient désormais résonner dans le vide. L’économie ne pourrait que profiter des quinze ou vingt milliards de dépenses monétarisées. Mais ne le dites pas à Pierre Gattaz. Ce malheureux garçon confond les comptes nationaux avec ceux d’un ménage ou d’une entreprise.[/access]

 

Des islamologues

72
islamologues terrorisme

islamologues terrorisme

Imaginez qu’un pyromane vienne de mettre le feu à votre maison, et que débarque alors dans vos ruines fumantes un ignologue, c’est-à-dire, comme vous ne pouvez l’ignorer, un spécialiste de la combustion ignée. Spécialiste parce qu’il a fait une thèse sur le conte de la petite marchande d’allumettes d’Andersen, parce qu’il a eu son badge de premier feu scout, ou parce qu’il prétend avoir lu le mode d’emploi d’un allume-barbecue, personne en fait n’en sait vraiment rien. Mais il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un expert, puisqu’il est officiellement labellisé ignologue et régulièrement consulté comme tel par les médias et le gouvernement.

Que fait-il, tandis que vous jetez un regard triste sur vos souvenirs réduits en cendres ? Il vous explique – ou le fait devant les caméras – qu’il faut surtout se garder, après un tel sinistre, d’accuser l’utilisation du feu en elle-même. Le feu est bonté, le feu est bienfait. Bien utilisé, il permet à des millions d’utilisateurs de cuire des aliments et de se réchauffer l’hiver. Quant à la conduite du pyromane – sans doute un déséquilibré – elle n’a bien sûr rien à voir avec l’enseignement donné, dès sa plus tendre enfance, à chaque utilisateur du feu.

L’absurde de la situation est évident – on l’espère au moins. Le discours de notre ignologue ne doit en effet pas s’adresser à la victime du pyromane quand son destinataire premier devrait être de toute évidence ce dernier. C’est à lui qu’il faut faire prendre conscience de la gravité de son acte, tout en se posant la question de sa capacité à comprendre et, sinon, celle de son éventuelle privation d’allumettes pour quelque temps. Le discours ignologique doit aussi s’adresser, plus largement, à tous ceux qui manipulent des sources susceptibles de déclencher des incendies. Et, de fait, victoire du cartésianisme, la réglementation incendie mise en place par nos ignologues français ne s’adresse pas aux victimes des sinistres mais à ceux qui utilisent des sources de chaleur.

Lorsqu’un attentat à lieu, les islamologues patentés débarquent aussitôt sur les plateaux de télévision pour nous expliquer à nous, populations victimes, que la religion qui est l’objet de leurs attentions est toute de tolérance et d’amour. Mais en quoi devrions-nous être la cible de leurs litanies ? Si l’on veut éviter les attentats, ce n’est a priori pas nous qu’il faut convaincre, nous n’en pouvons mais, ce sont les musulmans radicalisés dit islamistes. Première erreur de cible si l’on ose dire. Pourquoi ensuite le faire en France ? On lit à longueur de communiqués officiels qu’il n’y a pas trace de radicalisation dans les lieux de culte français, non plus qu’ailleurs dans la communauté musulmane française. Si radicalisation il y a, ce serait sur Internet, et cela concernerait, ajoute-t-on, une grande part de convertis. Seconde erreur des islamologues donc, manifestement ceux qu’ils veulent convaincre sont ailleurs.

Si donc les islamologues veulent lutter efficacement contre les attentats, c’est là-bas qu’ils doivent aller porter la bonne parole et expliquer ce qu’est le vrai islam, pour ramener les fanatiques à la raison et convaincre ces jeunes qui seraient uniquement en manque de vraie spiritualité. Tel islamologue helvéto-médiatique pourrait ainsi aller dans les camps d’entraînement de Syrie, d’Irak, ou encore en Égypte, sur les traces de sa famille. Tel autre, originaire du Maghreb, pourrait contribuer par la force du verbe à réduire les maquis terroristes d’Algérie. Et l’on n’en finirait pas de trouver de tels exemples.

Laisser de tels supposés experts, bénéficiant de la crédibilité que confèrent les soutiens médiatiques et gouvernementaux, diffuser leur discours en Europe suppose d’avoir une conscience claire de leur rôle. En s’adressant prioritairement, sinon exclusivement, aux populations locales, qui sont les seules victimes réelles de ce terrorisme, pour minimiser la réalité, les liens et les implications de ce dernier, ils visent seulement à accompagner et faciliter l’implantation sur ces territoires d’une culture qui n’a aucune intention d’abdiquer la moindre de ses différences. Tant qu’ils ne s’adresseront pas prioritairement et effectivement aux terroristes et à la communauté d’appartenance de ces derniers, ces islamologues doivent donc être vus pour ce qu’ils sont : des agents d’influence au service d’une cause, celle de l’islam. C’est sans doute respectable, mais c’est à cette aune qu’il convient de juger leurs « analyses ».

*Photo : SIPA.00699933_000009.

Kippa or not kippa?

356
kippa Marseille

kippa Marseille

Des amis troublés par l’affaire de la kippa m’ayant demandé ce que je pensais des positions du consistoire de Marseille, du grand rabbin de France, et du CRIF, voici ce que je leur ai répondu, en procédant point par point.

En ce qui concerne la synagogue, son devoir moral est de rappeler aux Juifs croyants que, selon leur religion, leur vie vaut plus que le port de la kippa ; que le danger de mort est réel ; qu’il est sage d’en avoir peur, et qu’on n’est donc pas un lâche ou un défaitiste quand on en tient compte. Cela étant dit, le choix de porter ou non la kippa dans le contexte français actuel doit être laissé au jugement des individus. Certains d’entre eux sont d’ailleurs plus exposés et moins protégés que d’autres.

En ce qui concerne le CRIF, il n’a en principe rien à dire, que ce soit pour ou contre le port de la kippa, vu qu’il n’est pas une autorité religieuse. Il a donc eu tort d’affirmer que « demander à ne plus porter la kippa, c’est donner la victoire aux djihadistes ». Mais il est bien dans son rôle quand il rappelle à l’État que celui-ci doit faire tout ce qu’il peut pour assurer la liberté de croyance, y compris dans l’espace public.

C’est pourquoi je suggère modestement aux pouvoirs publics trois solutions possibles, tout en lui laissant le choix :

1° Tous  les Juifs désireux de porter leur kippa dans l’espace public reçoivent de l’État une arme et le droit de s’en servir (de préférence contre leur agresseur).

2° Tous les policiers et soldats français porteurs d’une arme portent aussi la kippa (sans obligation de manger casher).

Dans les deux cas, le jumelage entre le port de la kippa et le port d’armes évite d’avoir à choisir entre deux options désagréables : renoncer prudemment ou s’exposer passivement.

Si cette mesure n’est pas prise, il restera encore une troisième option possible pour l’État : interdire tous les signes visibles d’appartenance religieuse sur la voie publique, ce qui inclurait sans discrimination ni amalgame la kippa, les voiles, et les barbes islamiques.

En revanche, une circoncision discrète pourrait être tolérée.

*Photo : SIPA.00701707_000006.

Islam de France: l’autocritique est-elle licite?

32
islam abdelkrim bencheikh oubrou

islam abdelkrim bencheikh oubrou

Jeudi 10 décembre, Porte de la Villette, Paris 19e arrondissement. À l’extérieur du grand hangar qui fait office de mosquée (voir encadré), un hurluberlu distribue des tracts de la Bible de Joachim, « dernière révélation » après l’Ancien Testament, l’Évangile et le Coran. Mais l’islam de France n’a pas besoin de nouveaux prophètes, bien plutôt un examen de conscience. Cela tombe bien, Larbi Kechat, recteur de la mosquée Ad-Da’wa (« la prédication »), organise une conférence sur le thème « Comment faire société ? Quel avenir pour l’islam de France ? ».

Sans vouloir noircir le tableau, reconnaissons qu’il y a le feu au lac : avec 1 700 jeunes Français formant le plus gros contingent occidental de l’État islamique, un Conseil français du culte musulman aussi inepte qu’inaudible, une jeunesse avec ses aînés comme avec son pays et une rue musulmane déboussolée par la vague salafiste, les modérés ont du pain sur la planche. Et savent qu’ils ne pourront plus s’en sortir par des pirouettes telles que « Pas d’amalgame, le terrorisme n’a rien à voir avec l’islam », car même si l’arbre djihadiste cache une forêt de musulmans paisibles, selon la formule d’Abdennour Bidar, on se demande « quel est l’état réel de la forêt dans laquelle un tel arbre peut prendre racine ». [access capability= »lire_inedits »]

Histoire de dégager quelques pistes de réflexion, le gratin de l’intelligentsia musulmane réformiste a répondu présent : le recteur de la mosquée de Bordeaux Tareq Oubrou voisine avec le théologien Ghaleb Bencheikh, l’islamologue Rachid Benzine, le Frère musulman repenti Farid Abdelkrim et, cerise sur ce gâteau œcuménique, le prêtre catholique Christian Delorme, compagnon de route de la Marche des Beurs en 1983. Une foule bigarrée de quelque cent cinquante curieux s’est pressée dans la salle. On y reconnaît aussi bien des jeunes femmes voilées black-blancs-beurs que des immigrés de la première génération couverts d’un bonnet de prière, ou des quidams vêtus comme vous et moi.

Un mois après les attentats de Paris, le fond de l’air est maussade. Le modérateur du débat, notre ami Antoine Menusier, met d’emblée les pieds dans le plat : comment les imams peuvent-ils mettre de l’ordre dans les hadiths (dits et faits prophétiques attribués à Mahomet) qu’invoque l’État islamique pour légitimer ses crimes ? Bonne surprise, Tareq Oubrou répond cash : « Il faudrait mettre de l’ordre dans la pensée. Les problèmes que posent les hadiths sont déjà dans le Coran. » Autrement dit, rien ne sert de créer une religion d’amour et de tolérance versets à l’appui puisque d’autres sourates peuvent légitimer le recours au terrorisme. L’important n’est pas tant le texte sacré en lui-même que l’usage qu’on en fait – et les joyeux drilles du Petit journal de Canal + exhibant des passages bibliques venimeux devraient se le tenir pour dit : si, lecture à l’appui, l’Ancien et le Nouveau Testaments se révèlent aussi criminogènes que le Coran, loués soient les juifs et chrétiens qui, pour l’immense majorité, ne font pas de mal à une mouche !

Question exégèse islamique, il y a encore du boulot. En Renan musulman, Oubrou exhorte ses coreligionnaires à lancer une grande réforme intellectuelle et morale afin de rendre le message islamique conforme à notre époque. « En somme, le Coran alternatif », comme le faisait dire Audiard à Belmondo dans Le Guignolo. Mais on n’est pas là pour rigoler. Et l’imam bordelais insiste sur la nécessité de forger une « nouvelle doctrine herméneutique » apte à défricher la brousse des versets. Dans ce qui ressemble à des joutes polies entre docteurs en philosophie, Oubrou et Benzine citent Hegel et en appellent à « un tiers, une médiation scolastique » entre le croyant et le Coran de façon à éviter « l’accès sauvage au texte ». Le clerc girondin renchérit : « Le simple fidèle n’a pas le droit d’accéder au texte quand il ne maîtrise pas les disciplines classiques (histoire, linguistique, philosophie, mais aussi les sciences exactes. » S’ils étaient appliqués, de tels critères réserveraient la lecture du Coran à un quarteron de Prix Nobel ! Surgit donc la question à mille euros, qu’Antoine Menusier ne manque pas de poser : « En France, qui a autorité pour le faire ? » Silence gêné. Démunis, la plupart des imams se contentent d’administrer le culte au quotidien, sans autre ambition intellectuelle.

Soudain, la lumière n’est plus. Extinction générale des feux. Un frisson d’effroi parcourt l’assistance : les musulmans balisent comme les autres. Fausse alerte, le disjoncteur avait lâché. Comme par enchantement, le débat reprend dès que la salle s’illumine. Après quelques développements savants et un hommage au maître de céans, Larbi Kechat (« le premier imam que j’ai entendu parler de Dieu en français quand j’étais étudiant », dixit Oubrou), la polémique s’envenime lorsque Ghaleb Bencheikh prend la parole. Le spécialiste du fait religieux se dit « fatigué » après chaque attentat à force d’entendre le « pas d’amalgame des hiérarques de l’islam », avant de s’exclamer : « Si, ça a à voir avec l’islam ! Du Nigeria aux Philippines, des vies sont fauchées au nom de notre tradition religieuse. Nous sommes malades, il faut le reconnaître pour guérir. » Il y a bel et bien quelque chose de pourri dans l’oumma mondiale. Avec courage, Bencheikh fustige la complaisance et la lâcheté de « tous ceux qui ont béni les attentats suicides depuis vingt ans ». Si ce n’est pas une condamnation bienvenue du propalestinisme aveugle de la rue musulmane, ça y ressemble fort…

Sous les fourches Caudines de l’autocritique collective, les imams ne sont décidément pas à la fête ce soir. L’ancien chef des jeunes de l’UOIF Farid Abdelkrim (voir notre entretien p. -) en remet une couche avec son accent faubourien de Gavroche des cités : entre des jeunes incultes et non politisés d’un côté, des imams aux sermons « 100 % en arabe » de l’autre, l’incommunication est totale. Le bourbier profite aux bricolages théologico-identitaires, sur fond de sauce salafiste, qui mènent les plus paumés des jeunes musulmans tout droit vers Daech. « Si l’entrée était payante et la présence non obligatoire, il n’y aurait pas un péquin au sermon du vendredi ! », raille Abdelkrim. Sa descente en flèches du ritualisme musulman bigot jusqu’à l’absurde (« On a même des sex-shops halal ! Arrêtez de nous prendre pour des idiots ! ») lui vaut un tonnerre d’applaudissements.

Mais les musulmans ont assez parlé aux musulmans. Et trop vigoureusement. Place à un prêtre catholique, le « curé des Minguettes », Christian Delorme, pour passer un peu de pommade sur leur coulpe endolorie. Trente-deux ans après la Marche des Beurs qu’il co-initia, l’ecclésiastique lyonnais a conservé le même logiciel antiraciste. Mélange d’œcuménisme lénifiant (« il faudrait plus de chrétiens dans les mosquées et plus de musulmans dans les églises »), de relativisme mielleux (« l’évangélisme américain vaut parfois certains discours musulmans ») et d’autoflagellation (« l’Église a mis 1 700 ans pour renoncer à son mépris des juifs »), son discours de l’excuse fait mouche. À l’entendre, on apprend que les manuels scolaires ne permettent pas « aux petits Rachid » de s’identifier aux grands hommes, malgré toute la bonne volonté de la ministre Vallaud-Belkacem pour colorer les programmes. Pas étonnant que certaines têtes brunes préfèrent entrer dans l’Histoire à Raqqa plutôt que de vivre au pays du Front national et de la haine de l’Autre. La repentance, une charité chrétienne devenue folle ?

La séance des questions du public dévoile la popularité à géométrie variable de cette imprécation. Sans s’embarrasser de détails, en bon émule de son président Jakubowicz, un militant non-musulman de la LICRA aux cheveux blancs s’égosille : « Le vrai sujet, c’est le racisme qui touche les musulmans. Je trouve le score du FN aux régionales tout aussi grave que les attentats du 13 novembre. » La mollesse des applaudissements a de quoi rassurer.

Dans le même esprit, beaucoup invoquent le prêche antiraciste du Père Delorme pour dénoncer « le procès de l’islam » intenté « à chaque attentat ». Les plus geignards insinuent presque que le terrorisme n’est « qu’un juste retour de bâtons » provoqué par l’exclusion et l’islamophobie : de quoi exaspérer Farid Abdelkrim (« Je connais des chômeurs miséreux qui ne font de mal à personne »). Une quadra brune, les traits maghrébins, au visage découvert et à l’élocution impeccable, appelle même à « culpabiliser les journalistes et les médias islamophobes » (Valeurs actuelles, Le Point, suivez mon regard…), non sans consentir à une certaine autocritique. La critique de l’islam ne serait ainsi recevable qu’en vase clos : faut-il donc psalmodier qu’il n’y a de Dieu que Dieu et que Mahomet est son messager pour avoir le droit de l’ouvrir ?

À l’applaudimètre, ce genre de posture victimaire dispute la première place aux discours autocritiques. Singulièrement, les spectateurs fustigeant le masochisme « anti-islam » des orateurs appartiennent aux deuxième et troisième générations immigrées. Les « darons » venus du bled ne disent mot, semblant tantôt acquis à un examen de conscience collectif, tantôt adeptes de l’excusisme cher au Père Delorme.

Pris dans cette lutte des âges, quelques convertis de 35-40 ans saluent les discours venus de l’estrade « qui sonnent vrai ». Ainsi de ce libraire néomusulman depuis quinze ans qui appelle de ses vœux la création d’une union des transcourants des intellectuels mahométans – Frères musulmans, salafistes et réformateurs mêlés. Son cri du cœur – « on veut un islam français et une exégèse contemporaine, pas une lecture du viie siècle ! » – mériterait d’être entendu pour faire émerger une véritable représentation musulmane. Et c’est ainsi qu’Allah serait grand en République.

 

Mosquée Ad-Da’wa : le Tanger de la discorde (encadré)

La mosquée Ad-Da’wa est à l’image de l’islam de France : désorganisée et en chantier. Que l’un des plus grands centres islamiques de l’Hexagone soit à la fois un haut lieu du dialogue interreligieux et le foyer de propagation de la filière « des Buttes-Chaumont » – rendue tristement célèbre par les frères Kouachi – laisse songeur. Sise 39, rue de Tanger, dans le 19e arrondissement de Paris, la mosquée de la Prédication s’est installée en 1979 à l’emplacement des entrepôts Bouchara, accueillant jusqu’à trois mille fidèles le vendredi, dont certains échappaient totalement au contrôle de l’imam Larbi Kechat.

Forte de son succès, la communauté islamique locale a engagé des travaux de modernisation et d’agrandissement de l’édifice religieux en 2006. Mais des dissensions au sein de l’association culturelle islamique provoquent démissions et exclusions en série : « On n’a pas réussi à collecter les 18 millions d’euros nécessaires au projet. D’anciens dirigeants sont entrés en conflit avec le cheikh Kechat après la découverte de malversations. Ils ont voulu l’écarter pour pouvoir gérer les finances comme bon leur semblait », explique Ibrahim Sorel Keita, porte-parole du Comité citoyen de soutien à la mosquée Ad-Da’wa. Les frondeurs ne sont qu’une poignée, mais soutiennent l’occupation du chantier par des dizaines de croyants, dont certains ignorent tout de l’affaire.

Aucune des décisions d’expulsion ordonnées par la justice n’ayant été exécutée, le squat de la rue de Tanger se poursuit tandis que les fidèles de Larbi Kechat prient dans le vaste hangar de la Porte de la Villette. L’état d’urgence attendra.[/access]

*Photo : Pixabay.

Suis-je un enseignant moderne?

50
Education nationale TICE ENT RAP

Education nationale TICE ENT RAP

Prof de Lettres depuis bientôt quarante ans, j’ai enseigné en collège, en lycée, en université et en prépa, en ZEP ou chez les bourgeois versaillais. Bref, je croyais savoir ce qu’est le métier — savoir si je l’exerce correctement est une autre histoire.
Mais je suis vieux. Dépassé. Désespérément non-moderne. Je ne suis pas un prof 2.0.
Allez, j’avoue : je n’intègre pas suffisamment les TICE à mon enseignement. Les « Technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement », telles que les décrit le ministère, qui vient de brader l’Education Nationale à Microsoft pour 13 millions d’euros, une bouchée de pain. Je n’ai pas de tablette en cours (ni ailleurs), pas d’ordinateur portable, pas de tableau interactif, je ne constitue pas de MOOC, je ne navigue pas dans un ENT (Espace Numérique de Travail) conséquent. Je n’applique aucune des consignes prodiguées par les spécialistes :

Education nationale TICE ENT RAP

Passons sur le fait que je suis un homme — a white undead male, un fossile, un survivant, l’un des derniers exemplaires d’une espèce en voie de disparition — et que je m’identifie difficilement à la créature représentée au centre du dessin. Mais j’ai même du mal à comprendre certains dessins — par exemple la consigne 9. Je crains de mal interpréter le dessin, le lièvre informatique rattrape-t-il la tortue archaïque, compte-t-il la sauter ou sauter par dessus, en tout cas je n’y reconnais pas La Fontaine. Dans ma version, c’est la tortue qui à force de travail patient et de lente acquisition obstinée des savoirs, coiffe le lièvre sur le fil. Sans doute a-t-on réécrit les classiques.
Déjà la première consigne (ou faut-il dire « commandement » ?) m’était obscure. Qu’est-ce qu’un RAP ? Le mot ne peut pas avoir été choisi par hasard, il fait jeune, communautariste, bariolé. RAP ? Je me suis renseigné :

Education nationale TICE ENT RAP

Ma foi, je ne saisissais pas davantage. Les métaphores, moi…
Puis j’ai vu le soleil sur la droite (il est étrange que sous le règne de Najat Vallaud-Belkacem, on ne situe pas le soleil à gauche). RAP, Réseau d’Apprentissage Personnel.
Je ne me répands pas beaucoup sur les réseaux sociaux. J’ai bien ce blog, mais je ne l’ai pas récemment démarré — ça fait dix ans que Bonnetdane profère des insanités anti-modernes. Je ne « m’abreuve pas de nouvelles découvertes » ni de « moments de sérendipité » — en fait, je ne fais que des découvertes lentes, à peu près concertées, sur les textes que j’étudie. J’ai bien peur d’entretenir des relations coupables — et ici-même — avec « des personnes trop négatives qui prospèrent sur la création de discordance ». Dans le monde merveilleux du RAP, il n’y a pas de discordance — tout le monde s’aime, tout le monde se donne la main, au moins de façon virtuelle. Et j’évite de faire des fautes d’orthographe (ah, ce « correcte » dans la colonne de gauche…).
À propos d’orthographe, j’ai suivi un lien recommandé sur le site. Et je suis tombé sur le correcteur des correcteurs — une instit formée dans un IUFM meirieutique il y a une quinzaine d’années m’avait expliqué que mes enfants n’avaient pas besoin d’apprendre l’orthographe, les machines corrigeraient pour eux. Et comme dit Sarah Connor, qui s’y connaît :

Education nationale TICE ENT RAP

Merci à l’artiste, au passage !
Bref, j’ai testé le logiciel (passons sur le fait que ces sites servent aussi à vendre des services — c’est comme la pornographie, surfer sur grosnichons.com permet d’apprendre comment, moyennant finances, votre pénis pourrait passer de 12 à 35 cm. J’ai soumis à la machine une phrase empruntée à une dictée célèbre, bien orthographiée :

Education nationale TICE ENT RAP

Et elle m’a asséné la vérité ultime : je ne connais rien à l’accord du participe conjugué avec l’auxiliaire avoir. Le ton sur lequel la machine vous tance en dit long sur sa suffisance et sa conviction profonde d’être déjà sûre d’elle et dominatrice :

Education nationale TICE ENT RAP

Allons ! Je ne suis plus très loin de la retraite. J’occupe encore pour deux ou trois ans, maximum, l’espace pédagogique. Quand j’aurai disparu des rangs des actifs, de Nouveaux Profs câblés à mort, prompts sur la sérendipité, me remplaceront — ils seront partout. Crétin que j’étais de croire que l’apocalypse avait commencé avec la réforme Jospin, et que Chatel puis Vallaud-Belkacem avaient vissé le couvercle sur le cadavre. La fin du monde est pour demain. Mais quand je vois ce que proposent le ministère et la Toile, je me dis que demain a déjà commencé.

*Photo : Flickr.com.

Marseille, les cités phocéennes

43
Marseille insécurité immigration

Marseille insécurité immigration

C’est le cauchemar de Viktor Orban : dans un discours prononcé le 25 juillet, il accusait la gauche hongroise de vouloir faire du pays une « sorte de Marseille d’Europe centrale », c’est-à-dire, a-t-il précisé, « un vaste camp de réfugiés ». Les Marseillais se récrient unanimement à cette vision outrancière. Marseille, ce n’est pas ça ! disent-ils. Et puis, ils déroulent la litanie des maux qui défigurent leur ville. Seul l’ordre change, sauf pour la saleté, qui arrive toujours en première position. Que l’empilement de collectivités publiques, glouton en finances et en personnel, soit incapable d’assurer un service aussi simple et essentiel que la voirie est peut-être le meilleur symbole de la déliquescence marseillaise.

Il y a l’insécurité, qui fait que plus personne ne se balade en ville avec un collier apparent, les kalaches, le trafic du shit à ciel ouvert dans les cités des quartiers nord. « Si on saisit 40 kg, ça n’arrête pas le trafic une journée », confie un gars des stups. Sans le « business », qui a remplacé le banditisme d’antan, tous les flics savent que la ville exploserait. À Marseille, il n’y a pas d’émeutes urbaines parce que c’est mauvais pour le commerce. « Si un jour, on légalise le commerce de la drogue, Marseille deviendra une ville d’affaires mondiale, s’amuse le policier. Parce que ça, ils le font très sérieusement : gestion des stocks, comptabilité, c’est très bien tenu. »

En attendant, les honnêtes gens redoutent de croiser le regard des « encapuchés ». Il y a aussi la pauvreté qui attire la pauvreté. L’incurie des politiques, qui ne peuvent ou ne veulent rien faire. Et, bien sûr, le clientélisme généralisé, un système que chacun condamne mais dont beaucoup profitent. « Quand on parle aux gens de voter, ils demandent ce que ça va leur rapporter », observe Fazia Hamiche avec son beau sourire de madone arabe. Cette élue des « quinze-seize » (sur une liste apolitique), dans le fief de la sénatrice socialiste Samia Ghali, tient le Scoop, unique bistrot de ce quartier vaguement industriel – mais de l’industrie d’hier –, situé en face du siège de La Provence.

Reste qu’on finit toujours par revenir à ça, ce mal qu’on ne sait trop comment nommer parce qu’on a peur de manquer à la morale commune et parce qu’il s’incarne dans les malheureux que la misère ou la guerre ont débarqués à Marseille – et que l’État-providence et la manne associative y ont fixés. L’immigration, qui ne s’arrête jamais, l’intégration, qui recule, ou l’islam qui se durcit – dans les têtes tout s’emmêle. Le melting-pot marseillais vire à la tour de Babel, parfois à la foire d’empoigne.[access capability= »lire_inedits »] Tout le monde connaît la blague sur la deuxième langue parlée à Marseille – le français. Beaucoup ne prennent plus de gants pour parler d’« invasion », comme José d’Arrigo, la soixantaine élégante, journaliste et auteur de Faut-il quitter Marseille ? Partout ailleurs, José serait dénoncé par ses confrères comme un fieffé réac. Ici, il a des amis de toutes couleurs et de tous bords. À Marseille, le réel est peut-être trop voyant pour se laisser euphémiser. La légende rose – l’OM, le pastis, Pagnol revisité par SOS racisme – fait rigoler tout le monde. Même les élus n’abusent pas des lieux communs citoyennistes. Et quand je tente que tout de même, il y a la fraternité du Vélodrome, les élèves de la prépa sciences po, auxquels enseigne notre ami Brighelli au lycée Thiers, s’amusent de ma naïveté et m’expliquent qu’il y a la tribune nord pour les quartiers nord et la tribune sud pour les beaux quartiers. Pour le mélange, faut voir ailleurs. D’ailleurs, comme l’observe un flic de la PJ, « les jeunes de La Castellane n’ont plus l’accent marseillais, comme Zidane, aujourd’hui, ils ont l’accent des cités ».

Résultat de quarante ans de flux constants, si Marseille n’est pas africaine, elle n’est plus complètement française. Finalement, c’est peut-être le vocabulaire colonial qui décrit le mieux la situation : il y a des quartiers européens et des quartiers arabes et africains qu’on appelle quartiers, tout court. Deux villes juxtaposées qui se croisent sans se mélanger. La différence avec « là-bas », c’est qu’ici, la loi est la même pour tous. Et que les autochtones sont les Européens. Encore que, sur ces deux points, les Marseillais ne sont plus si sûrs. Souvent à tort et parfois à raison, ils pensent qu’on accède plus facilement aux largesses publiques quand on est immigré.

Il y a, surtout, que les autochtones ont cessé d’être majoritaires. José d’Arrigo évoque une « fatalité démographique inscrite dans les chiffres » : « dans dix ans, Marseille sera peuplée d’environ un million d’habitants. Les 400 000 immigrés actuels, clandos ou pas, seront 600 000 et les Européens seront devenus minoritaires, 400 000. Si nul ne peut prédire l’avenir, on peut le lire parfois entre les lignes. Comme le disait le démographe Alfred Sauvy : “l’avenir d’une ville est écrit noir sur blanc dans le registre des naissances”. » Alors, beaucoup de Marseillais se demandent s’ils pourront encore dire demain « on est chez nous».

La question est particulièrement douloureuse pour les pieds-noirs à qui l’Histoire a joué un tour plutôt cruel en les obligeant à vivre ici avec ceux qui les avaient chassés là-bas. « Ils nous ont virés pour prendre notre place. Ils sont là malgré nous », résume Richard Milili. Tiré à quatre épingles et portant beau, propriétaire du Petit mousse, un restaurant de plage à la Pointe-Rouge, ce juif d’Alger semble sorti d’un Grand pardon marseillais. Dans les nombreuses affaires qu’il a montées – avec succès, semble-t-il –, il y a eu le Jeu de Dames, l’une des premières boîtes de lesbiennes de la ville.

Il se rappelle que, pendant des années, la cohabitation a été plutôt heureuse aux Bourrely, la cité du 15e arrondissement où sa famille, arrivée en 1962, a longtemps tenu une épicerie. Il y avait des Italiens, des Espagnols, des Arabes, des Juifs… Sa mère, qui l’appelait « la cité du bonheur », n’a jamais voulu en partir. Après sa mort, Richard, comme beaucoup de Juifs, a fini par quitter Marseille pour la commune voisine de Plan de Campagne. Aujourd’hui, « Les Bourrély » figure en bonne place dans le palmarès des cités que la drogue a rendues infernales. « Le problème, c’est qu’on a abandonné les enfants de ceux qu’on a fait venir, c’est l’école qui n’a pas fait son boulot, ce sont les HLM qui se sont adaptés à leur mode de vie en faisant des F6 et des F7, et les allocs qui rentraient sans bosser. Alors, la première génération était contente d’habiter dans des appartements, la deuxième a tout détruit. Et aujourd’hui, on a des minots qui pensent que la vie est faite de violence et qui manipulent l’arme comme nous le poing. » Richard n’en veut pas aux Arabes, il continue à en avoir beaucoup parmi ses amis, « qui travaillent et qui ont honte de tous ceux qui vivent aux crochets de la société».

On aurait tort, en effet, de croire que les fractures de la société marseillaise épousent strictement les frontières ethniques. Depuis quelques années, c’est entre les différentes communautés, mais aussi entre les différentes générations qu’on voit monter les tensions, parfois jusqu’à la violence, comme à la porte d’Aix où des sans-papiers comoriens rackettaient les usagers du parking. En 2010, il y a eu trois homicides. À l’époque, Omar Djellil s’est retrouvé en garde à vue. Ce n’était pas la première fois que ce grand gaillard d’une quarantaine d’années au bagout intarissable faisait le coup de poing contre des « clandos».

Très fier de raconter que son grand-père a fait Montecassino et qu’il est né à Reims, la ville du sacre, ce fils d’un retraité de la SNCF a commencé son parcours chez les Frères musulmans à Bordeaux, sous la houlette de Tarek Oubrou, avant d’effectuer, comme son mentor dont il dit aujourd’hui pis que pendre, un grand virage républicain. Il est aussi passé par SOS racisme, le PS et l’UMP. En arrivant à Marseille, il y a sept ou huit ans, Omar a eu une sorte de révélation négative. « J’ai découvert que c’était le tiers-monde. Des gens exogènes à la culture française ne cessent d’arriver et c’est pour rester. La droite a peur de faire le jeu du FN en expulsant les clandestins. À gauche, on croit qu’ils ont le même profil culturel que les électeurs. De toute façon, pour éviter d’être expulsé, il suffit de se faire prescrire un médicament qui n’existe pas dans son pays, et tout le monde a la liste. » Il a alors tenté de rejoindre le FN. Sans succès. Ce musulman pieux, fantasque et ouvert, avait, dit-il, d’excellentes relations avec Jean-Marie, mais il s’est cassé le nez avec Marion et Marine, qui ont peut-être eu peur de sa fougue un peu brouillonne.

Un temps employé par l’OPAC-13, Omar a été révolté par les inégalités de traitement qui y avaient cours : « Dans mon groupe d’immeuble, j’avais 50 familles de souche, elles n’avaient droit à rien, alors qu’aux familles des caïds, on leur faisait tout, les peintures, les réparations. Alors les gens se disaient : “Nous, on est chez nous et on n’a rien. Eux, ils viennent d’arriver, ils dealent et ils ont priorité partout”. Ma responsable recevait des délégations de dealers qui demandaient des locaux vides. » À force de faire du foin, il a été exfiltré au centre d’hébergement d’urgence de la ville, dont il a également été viré parce qu’il s’opposait à l’ouverture du réfectoire le soir pendant le ramadan : « En trois mois, j’avais assisté à 54 agressions. C’étaient des clandestins qui faisaient la loi. Ils ne faisaient pas ramadan, ils rackettaient, ils vendaient du shit. »

Dans la hiérarchie très personnelle de Djellil, il y a un personnage presque aussi méprisable que le « clando », c’est le « blédard » : « Regardez ce type qui vient d’être propulsé dans les instances de l’islam officiel. Il y a trois ans, il gardait des chèvres. On lui a payé un costume trois-pièces et c’est à lui qu’on demande son avis sur ce qu’il faut faire. » Il en est certain, il y aura un jour une confrontation : « entre les blédards et nous ». Les immigrés devenus des Français comme vous et moi se sentent pris en étau entre les nouveaux arrivants, qui menacent leur intégration en rappelant le chemin parcouru, et la nouvelle génération, qui fait du refus de l’intégration son drapeau. C’est peut-être le vote de ces vieux immigrés qui, lors des municipales de mars 2014, a permis au frontiste Stéphane Ravier d’emporter la mairie du VIIe secteur (13e et 14e arrondissements).

Au fil des années, la frontière invisible qui divise la ville s’est déplacée à l’est de la Canebière, jusqu’au boulevard Sadi-Carnot. Au sud et à l’est, la Marseille blanche et bourgeoise, où il fait très bon vivre « quand on a les moyens », comme l’explique un commissaire de police qui ne s’est pas complètement acclimaté aux mœurs locales, notamment dans sa corporation. À l’ouest et au nord, la Marseille immigrée, qui subit de plein fouet l’afflux ininterrompu des arrivants, « clandos » ou pas, s’est étendue aux vieux quartiers populaires du centre-ville, comme celui qui s’étend autour du marché de Noailles.

Quand Yves Boussens est arrivé à Marseille, en 1970, le quartier était un paradis du commerce. Aujourd’hui, il l’est toujours – on y trouve des fruits et légumes à des prix imbattables – mais ce sont tous des commerces halal ou tenus par des maghrébins qui s’affichent de plus en plus comme musulmans. Avec Le Grand Saint-Antoine, sa charcuterie, « il reste cinq magasins européens ». Les affaires sont nettement moins florissantes, les douze employés ne sont plus que deux, mais il a des clients qui viennent encore de toute la ville. D’ailleurs, le comité d’entreprise d’EDF, qui construit un hôtel à quelques mètres, lui a proposé de racheter. Il ne veut pas. « Mon fils se plaît dans le quartier. » Et puis, il ne lui déplaît pas de se voir en gaulois, résistant encore et toujours à… Attention, il vit en bonne intelligence avec ses voisins. « Ceux qui démarrent dans l’agressivité, je les désarme par la courtoisie », dit-il. Avec les femmes en burqa, ça marche rarement. En juin, deux d’entre elles ont été arrêtées dans le quartier. « Il fallait les entendre insulter les policiers et hurler comme si on les violait. Au commissariat, on leur a dit de ne pas recommencer. Alors qu’est-ce que vous voulez. »

Pendant quelques jours après les attentats, le quartier est resté désert. Mais depuis, quand Yves Boussens croise une « voilée », il se dit que c’est de la provocation. Attention, quand il parle de « voilées », il désigne les « Belphégor », celles qui ne laissent voir que le visage – ou pas –, pas du « petit foulard » auquel on ne prête plus vraiment attention. Depuis le 13 novembre, les langues se délient. Il se murmure que les commerçants du quartier sont sous pression pour fermer le vendredi. On raconte qu’il y aurait, rue de l’Arc, à deux encablures de Noailles, une mosquée et deux écoles. Boussens s’énerve un peu : « Il y a quinze ans, quand les barbus ont commencé à accrocher les jeunes sur le marché, tout le monde le voyait. Je n’ai cessé de le dire dans les réunions de quartier organisées par la mairie. Mais personne n’a rien fait. »

Omar Djellil évoque un phénomène similaire dans les quartiers nord : « On a vu des gens du FIS arriver, intriguer et faire des putschs dans des mosquées. » Il est convaincu qu’on a sciemment laissé les mosquées aux plus radicaux. La vérité, c’est sans doute qu’on les a laissées à ceux qui étaient assez déterminés pour les prendre.

Dans la litanie des malheurs marseillais, l’impuissance des politiques n’est guère qu’une toile de fond. À part ceux qui vivent de leur appartenance partisane, la plupart des gens ne font pas vraiment la différence entre une droite et une gauche dont on sait bien qu’elles cogèrent la ville, avec des baronnies qui se répartissent l’argent public – et les électeurs. José d’Arrigo résume l’état d’esprit général : « Le système “GG” (Gaudin-Guérini) sera probablement remplacé demain ou après-demain par le système “MM” (Moraine-Mennucci, notables locaux LR et PS), avec les mêmes méthodes à la petite semaine, le même refus d’affronter les réalités, le même carriérisme, le même népotisme, le même favoritisme, les mêmes arrangements de boutiquiers en coulisses, les mêmes compromissions avec la gauche, la droite et… le milieu. » On dit qu’en 2014, c’est un caïd du panier qui a organisé le ralliement des élus guerrinistes à Gaudin. On ne leur en veut pas vraiment, d’ailleurs, on trouve même que Gaudin a fait du bien à la ville – en réalité, c’est surtout l’argent d’Euromed, un projet européen, qui a permis, outre la construction du Mucem, de donner un coup de propre à quelques quartiers du centre-ville, notamment le Panier. Peu importe, les Marseillais n’attendent pas grand-chose de leur maire. Mais ils l’aiment bien.

Socialiste défroqué et fondateur d’une petite formation à l’ambition rénovatrice, Philippe Sanmarco ne se résigne pas au déclin de sa ville. « Nos institutions peuvent marcher avec un centre riche, comme à Paris ou Bordeaux. Mais à Marseille, l’hyper-pauvreté et l’hyper-exclusion sont dans la ville-centre, qui est sous tutelle de fait de l’État. Et la création de la communauté urbaine a achevé de tuer la ville, en la déchargeant de la responsabilité du quotidien. Le résultat, c’est que c’est FO qui gère la mairie et il n’y a plus d’autorité politique pour contrôler les fonctionnaires. » Situation qui explique l’insoluble casse-tête du ramassage des ordures, mission dévolue à l’agglo mais assurée par des agents municipaux. Personne n’a oublié le coup fumant du Provençal : une journaliste s’était postée à l’entrée du dépôt pour chronométrer la tournée des camions-bennes. Expérience concluante : la tournée moyenne durait moins de deux heures quand les immondices s’entassent dans beaucoup de rues. Et suivant le principe du « fini-parti », ça fait des journées de travail pas « épuisantes ». Quand la municipalité a décidé d’abroger cette loi non écrite qui permets aux agents de quitter leur lieu de trabail sitôt leur service achevé, il y a eu quatre jours de grève. On comprend pourquoi, à Marseille, il faut un piston syndical pour être éboueur.

Une certaine dose de clientélisme est sans doute consubstantielle à la politique. C’est accorder trop de crédit à la vertu que d’espérer qu’elle fasse disparaître les intérêts particuliers. À Marseille, et dans le Midi en général, on se cache moins qu’ailleurs pour flatter l’électeur dans le sens du poil communautaire ou religieux. Ce qui exaspère Albert Guigui, président de Judaïsme et Liberté, et membre actif des instances communautaires juives : « Quand ils s’adressent à nous, les politiques nous parlent tout de suite d’Israël, comme si nous n’étions pas capables de nous soucier de l’intérêt général. Moi, je veux qu’on me parle comme à un républicain, pas comme à un Juif. » Omar Djellil évoque le cas d’un élu municipal qui se proclamait fervent sioniste et ne ratait pas une occasion de dire son amour d’Israël jusqu’au jour où, changeant de secteur, il a subitement épousé la cause palestinienne.

Dans la même veine mais dans un registre un peu différent, Frank Allisio, transfuge des Républicains passé au FN, raconte que, pendant les régionales, ce sont les gars d’Estrosi qui sont allés dire aux immigrés des cités que si le FN passait ils perdraient leurs allocations et leurs subventions. « Quand on vous dit qu’ici, ils font le boulot de la gauche ! » La menace brune n’a pas vraiment payé : dans les quartiers nord, le vote FN a été « contenu » autour de 44-45 % contre, il est vrai, « seulement » 38 % pour l’ensemble de Marseille (et 42 % pour les Bouches-du-Rhône).

Au moins ces boniments ont-ils l’avantage d’être gratuits – au sens propre. Souvent, il ne s’agit pas de boniment mais d’avantages palpables, au propre ou au figuré. À Marseille, le clientélisme est un système de gouvernement – qui dégénère à l’occasion en corruption. Chacun gouverne son fief en gratifiant son clan, au sens plus ou moins large, d’avantages divers. Cela va bien au-delà de l’embauche de la belle-sœur, également pratiquée sur tout le territoire et qui, en général, n’est même pas illégale. Dans certains cas, il s’agit clairement d’arroser ses affidés par le biais d’associations bidon créées dans le seul but d’obtenir une subvention de la région ou du département. Curieusement, les exploits de Sylvie Andrieux n’ont pas fait grand bruit à Paris. En septembre 2014, la députée de la 7e circonscription de Marseille, qui était également chargée de la politique de la Ville au conseil régional, a été condamnée en appel à cinq ans de prison dont un ferme, 100 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité pour avoir, de 2005 à 2008, versé plus de 700 000 euros à des associations entièrement fictives, montées par des escrocs[1. Bien entendu, le Parti socialiste a vertueusement exclu la coupable, qui continue néanmoins de siéger à l’Assemblée puisque son pourvoi en cassation a suspendu la sanction. En cas de partielle, Stéphane Ravier pourrait bien ravir le siège aux socialistes, qui n’en ont pas de trop.]. « Je te finance, tu votes pour moi, ça fait trente ans que les partis jouent avec ça, observe Omar, narquois. Et que les quartiers sont tenus en laisse par les subventions. » Sauf qu’on se demande, qui, du maître ou du chien, est le vrai patron.

Après une telle avalanche de doléances et récriminations, on se dit que le miracle marseillais, c’est que les Marseillais continuent à aimer leur ville. Et pas seulement parce que la misère est moins pénible au soleil. Mais ils l’aiment comme on aime un malade en phase terminale : souvent, au point de le quitter pour ne pas assister à son agonie. Viktor Orban exagère, certes. N’empêche, aujourd’hui, c’est toute la France qui a peur de devenir Marseille.[/access]

*Photo : © Yohan Brandt.

Sean Penn: le génial abruti

23

Pour avoir contribué bien malgré lui à l’arrestation du bandit mexicain El Chapo (le trapu), en allant l’interviewer en secret, Sean Penn fait la Une du New York Post sous le titre « El Jerko » (l’abruti).

C’est facile de se moquer, si l’on se souvient que l’acteur révélé en 1986 par le sublime film de James Foley Comme un chien enragé confiait sous la présidence de George W. Bush dans une interview : « Nos dirigeants ne sont qu’une bande de menteurs et de criminels. » 

Vraiment très facile si l’on n’a pas oublié qu’en 2005, le réalisateur génial de The indian runner, Crossing guard, The pledge ou Into the wild se rendait à Bagdad et à Téhéran et déclarait dans de nombreux entretiens : « Les plus grands ennemis de l’Amérique, ce sont ses habitants. »

Décidément trop facile quand on le revoit en août 2012, sur scène lors d’un meeting électoral du Président vénézuélien Hugo Chavez, ainsi qu’à ses  funérailles officielles en mars 2013 où on l’entend encore reprocher à Bush sa « vision simpliste du bien et du mal ».

On s’amusera en cherchant à quels artistes français engagés on pourrait le comparer. On peut proposer Dieudonné pour le choix de ses destinations et de ses relations internationales ou Bertrand Cantat si l’on se rappelle qu’en 1987, Sean Penn agressait sa compagne Madonna en la frappant à la tête avec une batte de base-ball. Certes je comprends qu’on ait souvent eu envie de la cogner. Mais chez l’homme, le vrai, ce genre d’envie reste au stade de l’envie.

La comparaison me semble plus juste si on le rapproche de gens comme Mathieu Amalric ou Arnaud Desplechin qui nous enchantent par leurs talents d’acteur, nous épatent par l’intelligence de leurs films, et nous consternent régulièrement par leur conformisme et leur paresse intellectuelle quand ils prennent position sur le terrain politique.

Sean Penn El Chapo

Viols de Cologne: la police présumée coupable

207
viols cologne police

viols cologne police

En ce début d’année, René Girard aurait apprécié la belle mise en pratique de sa théorie du bouc émissaire. Plus de 500 plaintes ayant été déposées à la suite du réveillon du Nouvel An à Cologne, on cherche en effet un coupable qui soit le bon.

Un esprit réactionnaire-et-replié-sur-soi pointerait tout de suite les auteurs des viols et autres agressions sexuelles. Mais ce serait trop simple. Pendant plusieurs jours, tout particulièrement à gauche, la peur de paraître raciste a empêché de voir dans le flux récent de migrants (près d’un million en 2015 rien qu’en Allemagne) la cause principale de cette émeute sexuelle sans précédent en Europe.

Henriette Reker, bourgmestre de Cologne, a d’abord jugé « absolument inadmissible les supputations reliant les réfugiés aux coupables. » L’évidence des faits a pourtant fini par voir le jour : les agressions sexuelles n’ont pas été commises par des mâles blancs de plus de 60 ans mais bien par des jeunes maghrébins ou arabes qui il est vrai n’ont pas les moyens de faire du tourisme sexuel sur les plages thaïlandaises. Pire, ce sont en majorité des « demandeurs d’asile ».

L’affaire devient embarrassante. Car comme chacun sait, le migrant musulman est le nouveau prolétaire à défendre. Avec un zeste de maternalisme, la mairesse de Cologne s’est donc contentée dans un premier temps de sermonner les allemandes plutôt que de stigmatiser les immigrés. Dans une foule compacte comme celle qui réunit la jeunesse dans la rue ces soirs de fête populaire, les femmes qui ont eu l’audace de sortir seules n’avaient qu’à se tenir éloignées d’un bras plutôt que d’aguicher ces pauvres migrants (il semble que malgré les injonctions d’Al-Jazira l’adjectif « réfugié » ne soit plus de mise ces derniers jours). Après tout, la frustration sexuelle est sans doute un « miasme post-colonial » pour reprendre la dernière trouvaille de la sénatrice PS Bariza Khiari à propos de la déchéance de nationalité.

Pour les féministes qui sont restées fidèles à leurs idéaux, la saucisse de Francfort est tout de même un peu difficile à avaler. Raillée sur les réseaux sociaux et dans la presse, Henriette Reker a fini par s’excuser de ses conseils de pudeur tandis que l’ancienne dirigeante d’Osez le féminisme Caroline De Haas osait twitter l’intwittable: « Ceux qui me disent que les agressions sexuelles en Allgne (sic) sont dues à l’arrivée des migrants: allez déverser votre merde raciste ailleurs« .

En France, les féministes de garde veillent mais de l’autre côté du Rhin, il devient difficile d’accuser à mi-mots les allemandes de provocations sexuelles. Une diversion s’impose pour éviter les amalgames et enfin trouver un coupable qui convienne. C’est donc la police de Cologne qui se trouve pointée du doigt.

Pour le ministre de l’Intérieur du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie Ralf Jäger, la maréchaussée est responsable de «fautes lourdes». « L’image qu’a donnée la police n’est pas acceptable ». C’est à se demander si les émeutes sexuelles n’étaient pas, tout compte fait, une bavure policière.

Le chef de la police de Cologne a d’ailleurs été immédiatement limogé. La presse tenait son bouc émissaire. Pourtant celle-ci avait du mal à suivre. À Stockholm, à Helsinki, à Vienne, comme à Amsterdam, la police aurait été défaillante? Coïncidence troublante.

Si un dispositif policier est toujours perfectible, ces accusations contre les forces de l’ordre apparaissent finalement comme une grossière tentative de la classe politique de se dédouaner à bon compte sur le dos de ses agents. Accusés de mal communiquer ou de dissimuler, les chefs de la police se défendent de tout laxisme face à une criminalité d’une ampleur inédite et publient finalement un rapport accablant sur les méfaits de l’immigration sauvage. Reste alors pour le ministre de l’intérieur rhénan à franchir la barrière qui sépare la police de l’extrême droite : « Stigmatiser un groupe (de population) comme des agresseurs sexuels est non seulement une erreur mais aussi dangereux. C’est ce que font les charognards de l’extrême droite, c’est leur seul argument. »

Ouf, les gauches communautariste et féministe peuvent se réconcilier ! Le bouc émissaire idéal est finalement tout trouvé. Cibler l’incompétence des polices et les manifestations identitaires est bien commode. Tant pis si on confond cause et conséquence du drame. Le débat sur l’immigration extra-européenne attendra. Et c’est bien là l’essentiel pour la nomenklatura allemande.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21843556_000014.

Bonne année, Goodyear!

40
goodyear justice air france

goodyear justice air france

Goodyear ne veut pas forcément dire bonne année. Huit salariés de l’usine d’Amiens-Nord ont été condamnés hier à vingt-quatre mois de prison dont neuf mois ferme. Ceux qui qualifient de laxiste la justice au temps de Christiane Taubira devront trouver d’autres  exemples pour étayer leurs thèses. On ne peut pas dire que la criminalisation du mouvement social et de l’action syndicale largement entamée sous la présidence Sarkozy se soit calmée sous Hollande. Faut-il, par exemple, rappeler l’arrestation en octobre, à l’aube, de six salariés d’Air France par la police de l’air et des frontières, à leur domicile, devant femmes et enfants? Le tout suivi d’une garde à vue de quatre-vingt-seize heures. Contrairement au célèbre déchemisage des hauts responsables de la compagnie aérienne dont les images tournaient en boucles sur les chaînes infos, histoire de souffler sur les braises de l’indignation devant tant de violence, on a eu assez peu de témoignages visuels de cette brillante opération de police qui consiste à traiter des syndicalistes comme des terroristes. On sait que cela ne s’est pas amélioré avec l’état d’urgence, mais c’est une autre histoire. Quoique. Ces mêmes salariés d’Air France ont été licenciés pour faute lourde le 12 novembre et lors du procès de Bobigny, le 2 décembre, soit pendant l’état d’urgence, la manif de soutien, qui a réussi malgré tout à réunir du monde, n’avait été autorisée que la veille par la préfecture à… 18h30.

Aux salariés de Goodyear, la justice reprochait la séquestration pendant trente heures du directeur des ressources humaines et du directeur de la production pendant trente heures. Trente heures de retenue contre neuf mois de prison. Les chiffres disent assez l’état du rapport de force sur le terrain social. Quand on pense qu’on nous rabat les oreilles avec la nécessité du dialogue du même nom, il y a une certaine ironie à constater que le dialogue se résume à : « Je te parle, tu m’écoutes et si t’es pas content, c’est direction Pôle Emploi ou pourquoi pas, la zonzon. » C’est que l’équivalence « classes laborieuses, classes dangereuses » mise en avant, il y a longtemps déjà, par le vieil historien de Paris Louis Chevalier, est manifestement toujours dans les têtes dirigeantes.  Comme devrait être présente dans les « têtes dirigées » l’idée qu’en France, historiquement, aucune conquête sociale n’a été obtenue autrement que par la lutte, la grève, voire la révolution. C’est pour cela qu’il est toujours amusant de voir les patrons déplorer l’archaïsme des syndicats quand eux-mêmes continuent à vivre sur la vision d’un « patronat de combat »  qui date du XIXème siècle et a été résumée dans les propos désormais bien connus de Warren Buffet : « La lutte des classes existe et c’est ma classe qui est en train de la gagner. »

Le verdict prononcé à l’encontre des salariés syndicalistes de Goodyear surprend par sa violence et sa sévérité – et pas seulement dans le monde syndical. « Sans précédent » et « inédite », voilà comment est qualifiée cette condamnation dans la presse généraliste. « Scandaleuse » pour la gauche et même « ignoble » pour le député FDG André Chassaigne.

En même temps, la gauche de la gauche n’a qu’à s’en prendre à elle-même. Ses divisions de chapelles, sa panne de leadership la rendent inaudible. On devrait pourtant de ce côté-là se souvenir de ce que disait Yvon Gattaz, le père de Pierre, sur le fait qu’on ne se comporte pas de la même manière envers les salariés dans un pays où le PCF est à 25% et dans un pays où il est à 5%.

Mais maintenant, comme on nous cesse de le seriner, le premier parti ouvrier de France, c’est le FN. On attend donc ses réactions de soutien. Ou alors, c’est que quelque chose nous a échappé.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21816337_000001.

Christiane Taubira, ni de gauche ni de gauche

82
christiane taubira gauche

christiane taubira gauche

Jérôme Leroy est un bon camarade. Au-delà des connivences politiques et des nostalgies communes, nous avons des sensibilités voisines sur plein de sujets. Mais je suis quand même dérouté par la façon assez irrationnelle qu’il a de s’enticher de certains personnages. Lorsque cela arrive, toute tentative de lui démontrer que les objets de ses passions brusques ne les méritent en aucun cas, est vouée à l’échec. Lui dire qu’Alain Juppé, son champion pour 2017, est une caricature d’apparatchik froid, néolibéral thatchérien acharné, atlantiste et européiste, vous attirera la réponse suivante : « Oui, mais il a fait normale Sup ». La réplique « Comme Fabius, BHL et Christophe Barbier alors ? », glissera sur lui comme l’eau sur les ailes d’un canard.

Donc il veut qu’Alain Juppé soit Président de la République. Et pour reconstruire la gauche, devinez qui ? Christiane Taubira. Qui devrait être aussi candidate l’année prochaine en rassemblant autour d’elle un agglomérat confus qui serait l’embryon et le ferment de la création d’un Syriza à la française. Les sourires font place à une franche rigolade, mais attention, je crois que Jérôme est très sérieux.

D’abord, il raffole des provocations calculées de Taubira qui provoquent la rage pavlovienne de l’extrême droite la plus suspecte. Il n’a pas tort, même si la comparaison avec Salengro est un peu limite. Tout le comportement de la ministre de la Justice n’est destiné qu’à provoquer cette rage stupide et construire ainsi l’image usurpée d’une grande conscience de gauche. Parce que justement Christiane Taubira n’est pas de gauche. Toute sa carrière politique, désormais assez longue , démontre que nous avons affaire à une politicienne classique qui n’a rien de l’icône qu’elle prétend être. Jérôme a raison sur le lointain passé « d’indépendantiste » et sur l’accusation de promouvoir une « justice laxiste », reproches totalement infondés. La justice française souffre surtout d’un criant manque de moyens, et de toute façon Christiane Taubira se désintéresse complètement de la gestion de son ministère.

Mais pour les idées politiques, il y a quand même quelques signes qui ne trompent pas. La confiance à Balladur Premier ministre, le compagnonnage politique jamais démenti avec Bernard Tapie, la candidature de 2002 destinée à gêner Jospin, et en bonus son programme électoral, tout cela ne nous installe quand même pas entre Mélenchon et Besancenot.

Et puis, il y a deux domaines où les marqueurs de gauche fonctionnent. Les libertés publiques et le social. Sur le premier, Christiane Taubira y fait preuve d’une duplicité impardonnable, sur le second, d’une absence totale et d’un silence édifiant. Sur le sociétal en revanche, elle déverse force discours ampoulés et tweets de mirliton boursouflés, mais ceci ne compense pas cela.

Les libertés publiques d’abord. Depuis l’affaire Dreyfus, la gauche se considérait comme traditionnellement très attachée aux libertés publiques, et je dois dire que dans ma pratique, j’ai pu en vérifier le bien-fondé. Malheureusement, depuis le 6 mai 2012 cette culture a disparu. Des coups sévères ont été portés à nombre de libertés fondamentales, et Christiane Taubira les a docilement acceptés quand elle n’y a pas prêté la main. On ne s’attardera pas sur les atteintes à la liberté d’expression, mais on rappellera l’incroyable manipulation permettant la condamnation de la candidate du Front national en Guyane. Violations de tous les principes du code pénal, auxquelles il est vraisemblable que la garde des sceaux ait participé. L’expression du racisme doit être combattue, mais de préférence en évitant de faire n’importe quoi. Il y a ensuite la validation de toutes les horreurs des procédures concernant de près ou de loin Nicolas Sarkozy, et aboutissant à la destruction définitive du secret professionnel des avocats. Chacun se rappelle la conférence de presse où la ministre brandissait les documents qui établissaient qu’elle mentait effrontément. Il y a eu ensuite le silence au moment de l’élaboration et de l’adoption de la « loi renseignement » dangereusement liberticide selon tous les avis.

Concernant la déchéance de nationalité, à laquelle elle se dit opposée, non seulement Christiane Taubira ne démissionnera pas, mais elle a accepté d’en être le rapporteur au parlement ! Ce qui démontre le caractère factice de cette opposition et confirme l’habitude des postures, et l’absence de réflexe de gauche. Il en sera de même avec la loi de réforme pénale qu’on nous annonce, dont l’objectif avéré, excusez du peu, est de pérenniser les mesures d’exception de l’état d’urgence dans le droit commun. En retirant au juge du siège pour les confier au parquet toute une série d’atteintes aux libertés de la personne. Ce passage du provisoire au permanent ne lui a, jusqu’à présent, arraché aucune remarque. Quant à une démission…

Le social maintenant. Jérôme Leroy appelant de ses vœux cette candidature à la présidentielle, nous décrit, lyrique, ce que serait son électorat : «Tous ces électeurs bobos et ouvriers, des Verts au PCF en passant par le PG ou les Alternatifs. » Des électeurs ouvriers ? Elle sait que cela existe, les ouvriers ? Depuis son arrivée au gouvernement, dans ses nombreux discours, articles, intervention et tweets, je ne sais même pas si elle a simplement employé une fois le mot « social ». À la suite des incidents d’Air France, après que Manuel Valls s’est précipité chez le patron pour lui confirmer sa soumission, puis ait réitéré cette allégeance en Arabie Saoudite (?), le parquet a organisé toutes affaires cessantes, un raid qui a vu les arrestations des syndicalistes au petit matin, les perquisitions à grand spectacle, les gardes à vue prolongées, avant le renvoi en correctionnelle. Histoire de punir les représentants des salariés qui s’étaient énervés à l’annonce brutale du licenciement de deux mille d’entre eux ! Prétendre que cette opération médiatisée ait pu se faire dans ces conditions, sans un ordre du premier ministre relayé par Christiane Taubira, et que cela puisse être une initiative du parquet lui-même serait se foutre du monde. Celui-ci obéit constitutionnellement aux ordres de son ministre qui s’appelle Christiane Taubira. Et que l’on ne vienne pas me dire que la nouvelle rédaction de l’article 30 du code de procédure pénale interdisant les instructions individuelles l’empêchait d’intervenir. 43 ans de pratique professionnelle m’ont permis de bien connaître les usages…

Et d’ailleurs les syndicalistes d’Air France savent à quoi s’attendre. Car c’est le même parquet, qui a requis et obtenu des peines de prison ferme à l’encontre des salariés de Goodyear. Chose intéressante, les syndicats ont lancé une pétition en faveur des salariés poursuivis. Comme par hasard elle s’adresse au Président de la République, au Premier Ministre et à Emmanuel Macron… Dont on peut se demander ce qu’il fait là. De Ministre de la Justice Garde des Sceaux, il n’est pas fait état. À mon avis à raison, le silence persistant de la ministre démontre qu’il n’y a rien à en attendre.

Alors, mon cher Jérôme, retenter en 2017, le coup d’Eva Joly en 2012, je préférerais qu’on évite. Le résultat serait le même. Parce qu’il faut se rendre à l’évidence, Christiane Taubira n’est peut-être pas de droite, mais elle n’est pas de gauche non plus, faut pas déconner.

*Photo: wikicommons.