Imaginez qu’un pyromane vienne de mettre le feu à votre maison, et que débarque alors dans vos ruines fumantes un ignologue, c’est-à-dire, comme vous ne pouvez l’ignorer, un spécialiste de la combustion ignée. Spécialiste parce qu’il a fait une thèse sur le conte de la petite marchande d’allumettes d’Andersen, parce qu’il a eu son badge de premier feu scout, ou parce qu’il prétend avoir lu le mode d’emploi d’un allume-barbecue, personne en fait n’en sait vraiment rien. Mais il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un expert, puisqu’il est officiellement labellisé ignologue et régulièrement consulté comme tel par les médias et le gouvernement.

Que fait-il, tandis que vous jetez un regard triste sur vos souvenirs réduits en cendres ? Il vous explique – ou le fait devant les caméras – qu’il faut surtout se garder, après un tel sinistre, d’accuser l’utilisation du feu en elle-même. Le feu est bonté, le feu est bienfait. Bien utilisé, il permet à des millions d’utilisateurs de cuire des aliments et de se réchauffer l’hiver. Quant à la conduite du pyromane – sans doute un déséquilibré – elle n’a bien sûr rien à voir avec l’enseignement donné, dès sa plus tendre enfance, à chaque utilisateur du feu.

L’absurde de la situation est évident – on l’espère au moins. Le discours de notre ignologue ne doit en effet pas s’adresser à la victime du pyromane quand son destinataire premier devrait être de toute évidence ce dernier. C’est à lui qu’il faut faire prendre conscience de la gravité de son acte, tout en se posant la question de sa capacité à comprendre et, sinon, celle de son éventuelle privation d’allumettes pour quelque temps. Le discours ignologique doit aussi s’adresser, plus largement, à tous ceux qui manipulent des sources susceptibles de déclencher des incendies. Et, de fait, victoire du cartésianisme, la réglementation incendie mise en place par nos ignologues français ne s’adresse pas aux victimes des sinistres mais à ceux qui utilisent des sources de chaleur.

Lorsqu’un attentat à lieu, les islamologues patentés débarquent aussitôt sur les plateaux de télévision pour nous expliquer à nous, populations victimes, que la religion qui est l’objet de leurs attentions est toute de tolérance et d’amour. Mais en quoi devrions-nous être la cible de leurs litanies ? Si l’on veut éviter les attentats, ce n’est a priori pas nous qu’il faut convaincre, nous n’en pouvons mais, ce sont les musulmans radicalisés dit islamistes. Première erreur de cible si l’on ose dire. Pourquoi ensuite le faire en France ? On lit à longueur de communiqués officiels qu’il n’y a pas trace de radicalisation dans les lieux de culte français, non plus qu’ailleurs dans la communauté musulmane française. Si radicalisation il y a, ce serait sur Internet, et cela concernerait, ajoute-t-on, une grande part de convertis. Seconde erreur des islamologues donc, manifestement ceux qu’ils veulent convaincre sont ailleurs.

Si donc les islamologues veulent lutter efficacement contre les attentats, c’est là-bas qu’ils doivent aller porter la bonne parole et expliquer ce qu’est le vrai islam, pour ramener les fanatiques à la raison et convaincre ces jeunes qui seraient uniquement en manque de vraie spiritualité. Tel islamologue helvéto-médiatique pourrait ainsi aller dans les camps d’entraînement de Syrie, d’Irak, ou encore en Égypte, sur les traces de sa famille. Tel autre, originaire du Maghreb, pourrait contribuer par la force du verbe à réduire les maquis terroristes d’Algérie. Et l’on n’en finirait pas de trouver de tels exemples.

Laisser de tels supposés experts, bénéficiant de la crédibilité que confèrent les soutiens médiatiques et gouvernementaux, diffuser leur discours en Europe suppose d’avoir une conscience claire de leur rôle. En s’adressant prioritairement, sinon exclusivement, aux populations locales, qui sont les seules victimes réelles de ce terrorisme, pour minimiser la réalité, les liens et les implications de ce dernier, ils visent seulement à accompagner et faciliter l’implantation sur ces territoires d’une culture qui n’a aucune intention d’abdiquer la moindre de ses différences. Tant qu’ils ne s’adresseront pas prioritairement et effectivement aux terroristes et à la communauté d’appartenance de ces derniers, ces islamologues doivent donc être vus pour ce qu’ils sont : des agents d’influence au service d’une cause, celle de l’islam. C’est sans doute respectable, mais c’est à cette aune qu’il convient de juger leurs « analyses ».

*Photo : SIPA.00699933_000009.

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Christophe Boutin
est professeur de droit public à l'université de Caen.Il est l'auteur des "grands discours du XXe siècle" publié chez Flammarion
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