Accueil Site Page 2111

André Senik pulvérise le Manifeste du Parti communiste

41

marx senik parti communiste

On dit toujours et un peu vite – parfois dans le dessein louable de dissuader un auteur – qu’un livre ne saurait ni changer le monde, ni même provoquer la moindre révolution. Il est pourtant édifiant de se livrer quelques secondes à l’exercice consistant à lister les ouvrages que l’on trouvait volontiers dans la poche ou sur la table de chevet des acteurs de l’Histoire. Nul ne saurait nier l’influence des Évangiles sur la christianisation brutale de l’Amérique du Sud. On trouve dans Mein Kampf le programme du régime nazi, dans le Coran de quoi proclamer un califat et faire la guerre à l’Occident. Le Petit Livre Rouge est l’instrument de propagande de la Révolution culturelle chinoise, le Livre Vert celui du régime de Kadhafi. Doit-on ajouter à cette liste le Manifeste du Parti Communiste ? Doit-on tenir l’opuscule de Marx et Engels pour responsable des victimes des dictatures communistes ?

Pour André Sénik, la réponse est oui. La France a pourtant toujours rechigné à ranger le communisme dans la même boite que les autres totalitarismes: si André Breton s’inquiétait en 1949 d’une possible faille dans les belles intentions du Manifeste, si Rousseau, dans le Contrat Social loué par les marxistes, prévenait qu’une interdépendance absolue de chacun et de tous créerait une société où les individus sacrifient leur liberté, le philosophe adulé par l’École Normale aujourd’hui, Alain Badiou, défend toujours mordicus que le régime maoïste ne fut pas la catastrophe que l’on prétend et déclare que si le projet communiste a foiré une première fois, c’est qu’on n’a pas assez tendu l’oreille aux idéaux de Marx, et qu’il faut donc refaire une tentative ! On croirait entendre – toutes proportions gardées – nos dirigeants affirmant que pour sauver l’Union Européenne du scepticisme envahissant ses peuples, il faut leur infliger « plus d’Europe ».

Heureusement, sous d’autres latitudes l’équation est plus simple, et l’a toujours été. En 1919, Freud qui avait réagi en « vieux réactionnaire » à la révolution russe racontait avoir rencontré un fervent communiste. Ce dernier lui avait dit que l’avènement du bolchevisme amènerait quelques années de misère et de chaos, mais qu’elles seraient suivies de la paix et de la prospérité universelles. « Je lui ai répondu que je croyais à la première moitié de ce programme » rapporte-t-il.

Nombreux sont ceux qui virent immédiatement que sous couvert du bel idéal d’égalité entre les hommes, le communisme prévoyait une restriction totale des libertés individuelles, car selon le projet énoncé par Marx lui-même, cette idéologie a pour but la suppression de la propriété privée et de l’(idée bourgeoise d’) individu. Notons qu’il s’agissait aussi, par les mêmes raisonnements, de « rendre le juif impossible ». Le pendule oscille toujours entre liberté et égalité, entre libéralisme et égalitarisme, mais concilier les deux est impossible, quels que soient les masques portés par les idéologies. Même si celui du communisme paraissait séduisant et que le lyrisme apocalyptique du Manifeste exerce une séduction irrésistible sur les jeunes esprits, la raison veut aussi que l’on s’en éloigne une fois intériorisée cette vérité: on ne fait pas le bonheur d’autrui contre son gré, autrement dit, tout ce que l’on fait pour autrui se retourne immanquablement contre soi.

Ainsi, à Marx qui lui demandait son appui en France en vue de la révolution imminente, Proudhon, réservé, écrivit: « je fais profession d’un anti dogmatisme économique, presque absolu » et plus loin, « ne nous faisons pas les chefs d’une nouvelle intolérance ». Toute correspondance cessa ici entre les deux hommes.

Le dogmatisme était en effet inscrit dans les gènes philosophiques du Manifeste, Marx se rêvant en nouvel Hegel. Il y développe une conception de l’Histoire linéaire et progressiste dont l’accomplissement adviendra avec la dictature du prolétariat. C’est le contraire d’une pensée sceptique à laquelle souscrivaient Freud et ses camarades viennois, d’une vision de l’Histoire circulaire et redondante dans laquelle le progrès n’a aucun sens. Par son dogmatisme, par sa conception de l’Histoire téléologique, menées par des forces indépendantes de la volonté humaine auxquelles celle-ci doit s’asservir ou mourir, le Manifeste fait figure de bible pour une religion séculière. À ce titre, nous ne renierons pas – mais lui ajouterons la foi de l’actualité – la formule de Jules Monnerot: « Le communisme est l’islam du XXème siècle »[1. Sociologie du communisme, Gallimard, 1949].

À partir de ces constats préliminaires, Senik déroule le fil de sa leçon et force le Manifeste, ses partisans et son auteur (Engels étant relégué au second rang) à cracher le morceau, selon la vieille blague soviétique rapportée par le Prix Nobel de littérature Svetlana Alexievitch: « Un communiste, c’est quelqu’un qui a lu Marx, un anticommuniste, c’est quelqu’un qui l’a compris. »

Sur la suppression de l’individu au profit de sa classe, il montre comment Merleau-Ponty en est arrivé à justifier les procès de Moscou: même si l’on n’est pas coupable à titre individuel, le Parti ne peut se tromper, le cours de l’Histoire commande son triomphe, il faut donc tendre les bras aux fusils. Face à de telles déclarations, Arthur Koestler ne s’est pas privé d’un diagnostic rapide: « le dialogue logique devient impossible et l’on doit céder la place à la psychothérapie ». Nous ne le désavouerons pas.

La rhétorique de Marx maquille en bonnes intentions des velléités liberticides et l’aveu de son propre échec. Ainsi de l’organisation du travail: lorsque celui-ci n’est plus synonyme de la recherche d’un profit personnel, le camp de travail forcé s’impose car la seule bienveillance des hommes ne les conduit pas à se tuer à la tache. C’est évident, et Marx avait prévu le goulag au nombre des mesures à prendre pour que le prolétariat s’approprie les outils de production. Marx avait également prévu les dénonciations des parents par leurs propres enfants en écrivant que la famille est un lien bourgeois qu’il faut détruire…

Finalement, lorsque l’on soumet le Manifeste à la grille de lecture des totalitarismes élaborée par Raymond Aron, les critères fondamentaux des régimes totalitaires (monopole du pouvoir à un seul parti, armé et détenteur d’une Vérité officielle, qui se réserve l’ensemble des moyens de communication; soumission à l’État de toutes activités économiques au sein desquelles, en conséquence de cette étatisation, toute faute professionnelle devient une faute politique) sont remplis, tous les voyants sont au rouge, sans mauvaise blague.

À la guerre comme à la guerre, puisque c’est de cela qu’il s’agit, malheur à qui aura raison trop tôt ou trop tard. Senik cite le terrible mot de Manya Schwartzmann, jeune juive révolutionnaire, partie de Bessarabie et disparue en Ukraine dans les grandes purges staliniennes, qui envoya avant de disparaitre un dernier message à ses proches: « Ne venez pas. Nous nous sommes trompés. »

Mais qui a trompé qui ? Qui s’est laissé berner ? Le cocktail de bons sentiments et d’une rhétorique exaltée cachant à la fois ses buts et ses moyens a semé le trouble durablement dans les esprits et le chaos dans le monde entier: « L’imprégnation marxiste explique bien des impasses de la pensée politique contemporaine ».

Parce qu’il semble vouloir, malgré tout et malgré lui, le bien du peuple, le communisme est traité différemment des autres fascismes. Ce constat est souvent dressé, nous le retrouvons dans la bouche de Mario Andrea Rigoni, traducteur de Cioran, interrogé sur les affinités de ce dernier avec le fascisme roumain: « il faut rappeler que, dans les mêmes années et jusqu’à une date très récente, la majorité des intellectuels européens, s’ils n’étaient pas fascistes, étaient communistes (…). Avoir été communiste n’est pas moins grave qu’avoir été nazi ou fasciste; avoir voué un culte à Lénine ou à Staline n’est pas moins déshonorant qu’avoir adulé Hitler. »[2. Mario Andrea Rigoni, Cioran dans mes souvenirs, PUF.]

L’Histoire, qui semble avoir une fâcheuse tendance à donner tort aux marxistes et autres tenants du progressisme, nous confronte régulièrement aux totalitarismes. Savoir les reconnaître avant qu’il ne soit trop tard est le défi qui attend chaque génération, ou à défaut de guerre à se mettre sous la dent, ne pas avoir l’insolence de nier des tas de cadavres. Si, en tirant la leçon de la formule de Jules Monnerot, l’islam est le communisme du XXIème siècle, il est temps de quitter confort et certitudes pour livrer à nouveau bataille.

André Senik, Le Manifeste du Parti communiste aux yeux de l’histoire – Pierre-Guillaume de Roux.

Entre le camp national-républicain et l’extrême droite, le FN doit choisir

jacques sapir fn euro

L’économiste hétérodoxe publie un nouvel ouvrage (Souveraineté, démocratie, laïcité, Éd. Michalon) en forme de plaidoyer pour la laïcité. Devenu la tête de turc des bien-pensants, accusé de flirter avec les thèses du Front national, il précise son point de vue sur le parti de Marine Le Pen. Et tire les leçons d’une année épuisante pour notre pays.

Benjamin Masse-Stamberger. Après les événements de ces derniers mois (crise des migrants, attentats, résultats des élections régionales), notre pays semble entrer dans une nouvelle ère. Qu’en retenez-vous ?

Jacques Sapir. Tous ces événements procèdent d’un même phénomène : le retour en force de la souveraineté. En septembre, la crise des migrants a démontré l’inanité de Schengen, et le retour des frontières nationales. On a observé une évolution dans les représentations de l’opinion et des élites sur cette question, avec le constat partagé que Schengen était mort. Sur quoi cela va-t-il déboucher ? Comme d’habitude, les institutions européennes ont réagi en proposant encore plus d’intégration et de supranationalité, une sorte de super-Schengen, mais on voit bien que cela se heurte aux résistances des États, qui, dans le contexte actuel, veulent avoir la maîtrise de leurs frontières. C’est notamment le cas en Europe de l’Est, où la Hongrie et la Slovaquie ont porté plainte contre la Commission sur la question des quotas de migrants. Plutôt qu’un super-Schengen, il est probable que l’on ait finalement un mini-Schengen, voire pas de Schengen du tout.

Ce basculement que vous décrivez a été encore accéléré par les attentats de Paris, en France tout au moins…

Bien sûr. On a assisté à un changement fondamental des discours, avec par exemple Manuel Valls qui parle du problème de l’immigration incontrôlée et plus globalement, après les attentats, à un basculement sécuritaire de la gauche. Avec l’état d’urgence, François Hollande, sans doute à son corps défendant, a renoué avec la souveraineté, qu’il avait abandonnée sans le dire.[access capability= »lire_inedits »] Carl Schmitt disait : « Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle. » C’est ce qu’a fait Hollande, qui n’est pas allé demander la permission à Mme Merkel ou à M. Juncker avant d’agir. C’est un acte fort que de renouer avec la souveraineté, et François Hollande va devoir vivre avec les implications politiques de cet acte, même si je ne crois pas qu’il en ait mesuré la portée. Pour la gauche, il s’agit d’un changement de pied brutal, qui contraste avec le déni dans lequel elle s’est longtemps complu. Une clarification idéologique est désormais nécessaire à gauche.

Vous trouvez que le gouvernement aurait dû réagir plus tôt et plus vigoureusement, notamment après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher ?

Oui. Le gouvernement est resté dans sa bulle après les événements de janvier. Il a eu tendance à considérer qu’il s’agissait d’actes certes extrêmement condamnables, mais « explicables » par le profil des victimes, des journalistes, des juifs, des policiers. Il n’a pas compris que nous étions entrés dans une guerre totale contre le terrorisme islamiste.

Dans ce contexte, les résultats des élections régionales vous ont-ils étonné ?

Non. Ils correspondent à ce à quoi l’on pouvait s’attendre, compte tenu de la situation. La progression du Front national n’est pas une surprise, si ce n’est dans certaines régions qui ne lui sont pas a priori favorables, comme l’arc qui court de Béziers à Bordeaux, ou la Normandie. Mais c’est un sujet d’analyse territoriale, qui ne doit pas masquer le fait majeur de cette élection, qui est évidemment la montée en puissance du FN, qui a encore gagné 800 000 voix entre les deux tours, et garde encore un grand potentiel de progression au sein des abstentionnistes.

En août dernier, dans le FigaroVox, vous aviez appelé à une alliance entre toutes les formations partisanes de la sortie de l’euro, Front national compris, ce qui vous a valu d’être au centre d’une violente polémique. Votre avis a-t-il évolué ?

D’abord je dois dire que le rituel lynchage médiatique que j’ai subi ne m’a pas étonné. En revanche j’ai été surpris et choqué – mais sans doute suis-je un peu naïf ! – que certains me condamnent sans même avoir pris la peine de me lire. Je disais des choses très précises, que je ne renie pas, mais qui ont été caricaturées. Cela dit, cela ne fait que confirmer l’extrême déliquescence du débat public aujourd’hui dans notre pays. Ce qui m’a rassuré, c’est qu’après cette interview, j’ai été submergé de courriels, notamment de la part de cadres intermédiaires du Parti de gauche ou du Parti communiste, qui me disaient leur soutien, et leur accord avec mon analyse. J’ai dû en recevoir plus de 400, couvrant 60 départements ! Même chose du côté de syndicats comme Force ouvrière, ou la CGT. Alors j’ai pensé que j’avais eu raison de m’exprimer comme je l’ai fait. En revanche, certains veulent que je participe à la création d’un nouveau parti politique, mais ce n’est pas ma fonction ni ma vocation !

Votre position sur le Front national n’a donc pas changé…

Non. Nous sommes dans une crise de représentation très forte : l’ancien est mort, mais le nouveau tarde à émerger. Le Parti socialiste est intellectuellement mort, et politiquement moribond. La droite est également dans une crise profonde. Même chose du côté de la gauche radicale, d’autant qu’elle a du mal à maintenir son unité, comme l’a reconnu Jean-Luc Mélenchon lui-même, qui a parlé d’« imbroglio permanent » au sein de sa mouvance. Son analyse est juste, mais il a lui-même contribué à cet imbroglio en n’étant pas toujours très clair sur sa ligne politique, notamment concernant la sortie de l’euro. Au final, tout cela profite bien sûr au Front national.

Cela dit, le parti de Marine Le Pen se heurte toujours à la difficulté de transformer l’essai au second tour…

Absolument. Les électeurs de gauche se sont massivement reportés sur le candidat des Républicains au second. Cela signifie qu’il y a une majorité de Français qui ne veulent sous aucun prétexte du Front national au pouvoir. Cela pose la question du discours du FN, qui demeure dans l’ambiguïté, et ne dit pas la même chose à Carpentras ou au Pontet qu’à Hénin-Beaumont ou à Forbach. Or, au premier tour, on choisit, mais au second on élimine celui qui fait peur. Qu’est-ce que les Français craignent le plus ? Il y a un certain nombre de propositions que j’appellerais sociétales, qui lui aliènent les votes de nombreux Français…

Que voulez-vous dire ?

Je parle de propositions liées à un prisme religieux : celles qui tendent à remettre en question l’avortement, ou même à dire que les musulmans seraient des citoyens de seconde zone. Ou encore à dénier toute place institutionnelle à l’islam en France, alors que c’est au contraire en lui donnant cette place que l’on pourra en contrepartie se montrer exigeant et même intransigeant à son égard.

En fait, vous réclamez à [un] arbitrage favorable à Florian Philippot contre Marion Maréchal Le Pen…

Cela va au-delà d’une question de personnes. Le Front national a un problème symétrique à celui du Parti socialiste : en adoptant la ligne « Terra Nova », qui met en avant les questions sociétales, le PS a connu les cuisants revers électoraux que l’on sait. C’est le même problème avec le FN, qui doit désormais rassembler. Or, en mettant en avant ces questions sociétales, il a au contraire tendance à cliver encore davantage.

Certains vous répondront que c’est surtout ses positions économiques, et notamment la sortie de l’euro, qui empêchent le FN de continuer sa progression…

Je ne le crois pas. On peut discuter des sujets proprement politiques, comme la sécurité, l’immigration, l’Europe, la mondialisation, la politique étrangère, ou l’euro. Et on peut, au final, ne pas être d’accord. Je comprends par exemple parfaitement que l’on ne soit pas d’accord avec moi sur la sortie de l’euro. En revanche, ces thèmes sociétaux dont je vous ai parlé sont invariablement des facteurs de clivage et de division, car on sort du cadre républicain.

Pourtant, ces thèmes « sociétaux », comme vous dites, sont bien liés à la fameuse crise d’identité, dont chacun s’accorde aujourd’hui à dire qu’elle est au cœur du malaise français…

Bien sûr qu’il y a une crise d’identité ! Mais quelle en est la nature ? L’identité française, c’est justement la volonté farouche de sortir des guerres de Religion et de l’emprise religieuse, et pour ce faire, de mettre en œuvre une séparation très nette entre l’Église et l’État. C’est l’idée que la religion est totalement hors du champ politique. C’est justement ce qui nous sépare des fondamentalistes qui, eux, identifient le peuple à la communauté des croyants. Ce dont nous avons besoin, c’est de réaffirmer une identité proprement politique. Regardez Jeanne d’Arc, qui est une icône de la droite. Les Français et les Anglais partageaient la même religion, et le roi d’Angleterre était même un descendant plus proche de Philippe le Bel que son cousin le roi de France. Mais Jeanne d’Arc fait le choix de la France contre l’Angleterre, c’est-à-dire d’une communauté politique, à laquelle elle s’identifie. Quand on s’attaque à la laïcité – via les fameux thèmes « sociétaux » dont je vous ai parlé –, on s’attaque à cette communauté politique, on la divise inutilement. Cela peut avoir des effets électoraux bénéfiques à court terme, mais pas à moyen terme. Tant que le FN restera dans cette indétermination, entre un discours national républicain et le discours de la vieille extrême droite française, il ne pourra pas être majoritaire.

Si le Front national faisait le choix que vous évoquez, est-ce que vous pourriez envisager un rapprochement avec lui ?

Cela influera évidemment ma position, en cas de second tour incluant le Front national. Cela inscrirait définitivement le FN dans l’arc républicain.

On pourrait vous répondre que le FN, du fait de son histoire, de son ADN, de ses militants, demeurera toujours un parti foncièrement antirépublicain.

Oublions un instant cette métaphore de l’ADN, qui me semble complètement à côté de la plaque dans le cas d’espèce. Un parti est un organisme vivant, qui peut évoluer. Quant aux militants, bien sûr que certains tiennent des propos racistes. Il y a des cons partout ! Il y en a aussi chez les Républicains ou au Parti socialiste. J’ai par exemple été très choqué par les propos de Claude Bartolone sur la « race blanche ». Ce qui est important, ce sont les dirigeants : si les dirigeants du Front national sont de véritables dirigeants politiques, des hommes et des femmes d’État, ils devront faire cette clarification.

Autre mal français : le chômage. Les attentats vont-ils encore aggraver la situation de notre économie ?

Normalement, l’impact des attentats devrait être limité. Il y aura des conséquences sur le tourisme, et les activités de services, mais guère au-delà. Le PIB devrait baisser de 0,1 à 0,2 % sur un ou deux trimestres, soit une contraction d’environ 0,2 % du PIB annuel. Bien sûr, la situation serait différente s’il devait y avoir de nouveaux attentats de grande ampleur. Au-delà, la situation de l’économie française est très détériorée : la croissance ne repart pas, le chômage explose et l’investissement demeure défaillant. C’est extrêmement préoccupant, d’autant que la zone euro dans son ensemble ne se porte pas beaucoup mieux…

En Grèce, notamment, les chiffres de la croissance au troisième trimestre sont très mauvais. Faut-il s’attendre à de nouveaux soubresauts dans ce pays ?

Le plan européen adopté cet été, comme on pouvait s’y attendre, n’a rien réglé, et n’a fait au contraire qu’aggraver la situation du pays. Athènes va entrer dans une situation de négociation quasi permanente avec ses créanciers, et l’on peut s’attendre à de nouvelles secousses. Mais ce qui me frappe davantage, dans la situation actuelle, c’est la multiplication des foyers d’incendie. La France, comme je vous l’ai dit, va mal, de même que l’Italie, et le Portugal ou l’Espagne se portent beaucoup moins bien que ce que l’on nous dit. En Finlande, on pourrait bien assister à un référendum sur la sortie de l’euro… Je pense que c’est l’addition de ces craquements multiples qui va finalement aboutir à la dissolution de l’euro.

Vous la prévoyez toujours à brève échéance ?

Oui. 2015 a été une année d’accélération de l’Histoire pour la zone euro, et plus globalement pour l’Union européenne. Entre la crise grecque et la crise des migrants, chacun a bien compris désormais que l’on n’en sortirait pas par davantage de fédéralisme. Tout simplement parce que les peuples n’y sont pas prêts. Dès lors que cette idée s’ancre dans les esprits, la dissolution de l’euro n’est plus qu’une question de temps. D’ailleurs, Jean-Claude Juncker, qui n’est pas un idiot, l’a bien compris, lorsqu’il a dit que s’il n’y a plus Schengen, il n’y a plus d’euro non plus. La logique des institutions européennes fait système, et à partir du moment où le principe fondamental est sapé, la machine tourne à vide, et finit par s’arrêter. S’agissant de l’euro, il est en phase terminale. Cela peut aller très vite, ou prendre un peu plus de temps, mais je dirais que dans les dix-huit mois, la monnaie unique aura cessé d’exister.

Ce sera donc un sujet de campagne électorale…

Oui, d’autant qu’avec la fin de l’euro, ce sont aussi les grands principes qui président à l’Union européenne qui vont se trouver remis en question. Cela sera intéressant de voir comment les candidats du Parti socialiste et des Républicains vont se positionner, s’ils vont continuer à soutenir que la solution est d’aller vers toujours plus de fédéralisme. Ou s’ils vont enfin reconnaître qu’ils se sont lourdement trompés.[/access]

Souveraineté, Démocratie, Laïcité

Price: ---

0 used & new available from

*Photo: Hannah.

UE: Cameron plombé par les Polonais

24

cameron immigration pologne hongrie

Renégocier les traités européens ? Organiser un référendum sur l’appartenance à l’Union européenne ? Marine Le Pen en rêve, David Cameron en sue à grosses gouttes, ce qui en principe devrait inciter les souverainistes de tout poil, ou autres euro-récalcitrants, à se demander si le jeu en vaut la chandelle. Certes, Cameron n’a pas tort quand il dit que « plus d’Europe » n’est pas la panacée et qu’au contraire, « moins d’Europe » et davantage d’autonomie accordée aux parlements nationaux serait bénéfique. Mais comme toujours le diable se cache dans les détails… Et si les partenaires européens auprès desquels le Premier ministre britannique cherche un appui pour son projet de réforme de l’Union le suivent sur trois mesures phares qu’il réclame, la quatrième et dernière sème la discorde. Il s’agit pourtant du point essentiel des revendications de David Cameron : réduire l’immigration européenne.

Depuis bientôt trois ans, le Premier ministre britannique s’invite à des petits déjeuners, lunchs et dîners de dirigeants européens, essayant de leur arracher un accord de principe sur un paquet de réformes qu’il croit susceptibles d’améliorer le fonctionnement de l’Union et de la rendre moins bureaucratique aux yeux des citoyens- approfondir le marché unique et augmenter la compétitivité de l’Union, réduire la lourdeur administrative de Bruxelles, faciliter les échanges entre les pays de la zone Euro et ceux qui n’en font pas partie, accélérer les négociations internationales de libre-échange, supprimer la clause d’une « union sans cesse plus étroite » inscrite dans le traité de Rome de 1957 ou, à défaut, obtenir une dérogation pour la Grande-Bretagne. Une réforme de l’Union dans le sens souhaité par le conservateur mais europhile Cameron, conditionnera le « to be or not to be » du Royaume-Uni au club des Vingt-Huit.

Élu et réélu au poste de chef du gouvernement britannique grâce à la promesse d’organiser un référendum sur une éventuelle sortie de son pays de l’Union, Cameron continue à jouer les bravaches, comme lors de sa visite à Varsovie en décembre dernier lorsqu’il a déclaré: « Mon but est que la Grande-Bretagne reste dans une Union réformée. Si toutefois ce but ne pouvait pas être atteint, nous n’aurons rien à perdre. ». Un pari risqué si on prend en compte que, jusqu’à présent, aucun plan crédible et réaliste pour une Grande-Bretagne en dehors de l’Union européenne n’a été élaboré ni par les Conservateurs ni par les Travaillistes, contrairement à la façon dont on a procédé en Écosse avant le référendum sur l’indépendance. En fait, les citoyens du Royaume ignorent comment les Tories envisagent de remplacer les accords européens inscrits dans le cadre constitutionnel britannique, de quelle manière ils pourraient garantir à la City sa position d’épicentre financier de l’Europe, conclure de nouveaux traités commerciaux avec les pays-membres de l’Union et, surtout, maintenir une économie florissante basée sur une main d’œuvre bon marché venue d’Europe centrale. Pour avoir annoncé récemment qu’il restera à la tête du gouvernement même en cas d’échec du référendum, David Cameron semble conscient de la difficulté à répondre à ces questions.

Une lucidité retrouvée au fil des rencontres avec les représentants des derniers Etats-membres de l’Union, à commencer par le hongrois Viktor Orban et le Premier ministre polonais Beata Szydlo qui, poliment mais fermement, refusent d’entendre les doléances de Cameron quant au statut social des immigrés européens en Grande-Bretagne. David Cameron réclame en effet la suppression pure et simple de toute allocation sociale destinée à ces immigrés pendant les quatre premières années de leur séjour en Grande Bretagne. En outre, les immigrés de fraîche date n’auraient pas le droit de percevoir une quelconque aide sociale pour leurs enfants restés au pays  et, par ailleurs, ne pourraient plus s’installer au Royaume-Uni sans une promesse de travail. Avec un bon sens assuré, David Cameron a expliqué dans le tabloïd allemand Bild la nécessité d’introduire cette réforme : « Nous souhaitons que les gens arrêtent de puiser dans les bénéfices de notre système social avant d’y contribuer. Tout comme l’Allemagne, la Grande-Bretagne respecte le principe de la libre circulation des travailleurs mais cela ne devrait pas signifier la liberté de profiter de nos avantages sociaux. » Ainsi, David Cameron a brillamment réussi à convaincre les convaincus, c’est-à-dire ses alliés de la CDU et de la CSU. Manfred Weber, député de la CSU à la tête du Parti populaire européen, s’en est enflammé au point de citer la proposition de Cameron à titre d’exemple à suivre pour tous les pays de l’Union. C’était sans prévoir les réactions des Européens de l’Est.

Pour Viktor Orban, qui a reçu David Cameron la semaine dernière à Budapest, le terme même d’«immigrés » paraît fortement inapproprié : « Entendre parler d’immigrés pour désigner les travailleurs temporaires hongrois en Grande-Bretagne nous blesse le cœur ! Les Hongrois travaillent honnêtement et leur contribution au budget britannique dépasse largement les bénéfices de la sécurité sociale qu’ils perçoivent. ». En clair, les « immigrés » viennent de l’autre rive de la Méditerranée et « l’immigration » ne peut désigner qu’un phénomène extrêmement négatif dont les récents événements de Cologne seraient l’illustration. Et Orban d’en conclure que les tentatives d’étouffer le scandale par la presse occidentale témoignent, par contraste, de la grande liberté des médias en Europe centrale…

Quant aux objectifs du Premier ministre britannique, rien ne se décidera sans un commun accord des quatre membres du groupe de Višegrad. Membre de cette union dans l’Union, la Pologne tient à la présence de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la politique de sécurité et de défense commune n’existerait pas sans la  Grande-Bretagne alors que les Polonais tentent de renforcer leur frontière orientale qui est aussi, rappelons-le, celle de l’Union européenne. Des soldats britanniques participent à des manœuvres en Pologne et patrouillent sur les côtes de la Baltique, au grand dam de Vladimir Poutine. Vu depuis Varsovie, Londres se dresse en unique rempart contre le nouvel impérialisme russe. Ensuite, les Polonais partagent avec les Britanniques un fort attachement à l’idée d’une plus grande souveraineté nationale au sein de l’Union. Enfin, la Grande Bretagne est le deuxième partenaire commercial de la Pologne, où elle a investi plus de trois milliards d’euros l’année dernière. Malgré cela, la Pologne est loin de consentir à payer n’importe quel prix pour éviter un Brexit. Le Premier ministre Szydlo s’est montrée intraitable quant à la suppression des aides sociales aux Polonais dont plus d’un million vit et travaille en Grande-Bretagne. Pourtant, immigrés de longue date, ces derniers ne seraient pas concernés par les mesures revendiquées, tandis que la bonne condition de l’économie polonaise limite considérablement les nouveaux départs.

En substance, le « niet » polonais anticipe l’élargissement des restrictions proposées par Londres à d’autres champs du marché commun tels que la libre circulation des marchandises, des capitaux et des services. Conservateur, le gouvernement polonais est encore davantage nationaliste et il était naïf de la part du Premier ministre britannique de croire que son homologue sacrifierait l’intérêt national par idéologie. Jedrzej Bielecki, éditorialiste du quotidien de droite Rzeczpospolita n’a manqué ni de perspicacité ni de cynisme en résumant la position polonaise : « Tony Blair a commis une erreur en ouvrant le marché du travail aux immigrés d’Europe centrale avant les autres pays de l’Union. De son côté, David Cameron s’est précipité inutilement avec sa promesse de référendum. La Pologne devrait aider le Premier ministre britannique à s’échapper de ce double piège. À condition toutefois que cela ne nuise pas à la raison d’état polonaise, qui s’appuie malgré tout sur le développement de l’intégration européenne. ». C’est dire que David Cameron ne devrait pas perdre de temps pour réviser sa copie s’il songe toujours à la tenue du référendum en 2016 ! Dans le cas contraire, c’est Vladimir Poutine qui risque de sabrer le champagne pour fêter le Brexit, autrement dit le début d’un processus de déstabilisation sans précédent de l’Union européenne.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA31372937_000003.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Amsterdam: minijupe contre maxiviols?

89

Si vous avez quelques moments de liberté, le 16 janvier, on ne saurait trop vous recommander de vous rendre à Amsterdam, et plus précisément Place Dam.

Pourquoi ? Prévoit-on une dégustation de harengs fumés ou une flash-mob à bicyclette ? Vous n’y êtes pas du tout. Ce jour-là, les Hollandais ont décidé de défiler en minijupe. Pas les Hollandaises, les Hollandais. Et dans la foule enminijupée, vous aurez l’occasion d’apercevoir la plupart des politiques, tous partis confondus.

Quelle mouche a donc piqué les si sages Bataves ? C’est très simple (mais il fallait y penser!) : ils souhaitent tout bonnement marquer leur solidarité avec les victimes du tragique réveillon de Cologne (et d’ailleurs). C’est très aimable et il faut un certain courage, de ce côté-ci de l’hémisphère, pour enfiler une minijupe un 16 janvier, reconnaissons-le.

Mais sans vouloir ternir votre joie, Messieurs, j’eus souhaité que vos virils mollets velus servent à autre chose qu’à ce défilé. J’aurais aimé que votre courage ne consiste pas à affronter la froidure et les intempéries amstellodamoises. Parce que vos minijupes, elles nous font une belle jambe ! Votre solidarité festive ne fera jamais reculer un seul agresseur, ce serait même plutôt le contraire. Les apprentis violeurs doivent être écroulés de rire et penser que si c’est tout ce que vous avez à leur opposer quand ils nous prennent pour du gibier, la chasse est ouverte pour longtemps. Vous mettrez une minijupe le 16 et nous condamnerez au pantalon informe le reste de l’année. Par sécurité.

Ce n’est pas de votre solidarité dont nous avons besoin. C’est de votre protection. Contrairement aux délires du maire de Cologne Henriette Reker, nous n’aurons pas besoin de nous tenir « à une distance de plus d’un bras » si nous pouvons compter sur les vôtres. Alors laissez-nous nos minijupes, et enfilez vos combats shoes !

Festival de la BD: misère de l’art paritaire

61

Festival international de la bande dessinée Angoulême parité

L’affaire est grave. Parmi les trente noms sélectionnés sur la liste des auteurs éligibles au Grand Prix du prochain Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, pas une seule femme. On croyait le monde de la BD « cool », progressiste, sans frontières ni préjugés, contre la violence, la misère et la guerre, pour la paix et surtout pour l’égalité(e) hommes-femmes. En bref, absolument et résolument Charlie. Alors on tombe des nues. Un collectif d’auteurs de BD, décidé à sauver l’honneur de la profession, a lancé un appel à boycotter le vote visant à désigner trois finalistes. « Nous nous élevons contre cette discrimination évidente, cette négation totale de notre représentativité dans un médium qui compte de plus en plus de femmes », écrivent ses membres. Certains auteurs présents sur la liste délictueuse se sont d’eux-mêmes retirés. Riad Satouff, l’un d’eux, a souhaité une prochaine liste plus « paritaire ». Daniel Clowes est quant à lui allé jusqu’à refuser purement et simplement que son nom soit pris en considération  pour ce qui est devenu à ses yeux un « prix vide de sens ». Et une dizaine d’auteurs ont fait de même. Leur action et le brouhaha médiatique ont fini par faire plier la direction du Festival, qui a annoncé mercredi dernier que des femmes seraient finalement ajoutées à la sélection officielle.

A l’occasion de cette polémique – qu’on ne saurait qualifier de débat tant l’unanimité l’a disputé à l’indignation –, on a découvert qu’Angoulême avait en matière de parité un bilan catastrophique. Ainsi a-t-on appris avec horreur qu’en 42 éditions du festival, une seule femme – Florence Cestac, en 2000 – a été primée. Les plus indulgents rappelleront aussi que Claire Bretécher a été lauréate en 1983 du prix du « dixième anniversaire », qui n’est quand même pas le Grand Prix. Dos au mur de la honte, le délégué général de la direction artistique du festival en est venu à se justifier auprès du Monde : « Le concept du Grand Prix est de consacrer un auteur pour l’ensemble de son œuvre. Quand on regarde le palmarès, on constate que les artistes qui le composent témoignent d’une certaine maturité et d’un certain âge. Il y a malheureusement peu de femmes dans l’histoire de la bande dessinée. C’est une réalité. Si vous allez au Louvre, vous trouverez également assez peu d’artistes féminines. » Et il n’a pas tort : les femmes sont encore aujourd’hui très minoritaires au sein de la profession. Selon le dernier rapport de l’Association des critiques et journalistes de bande dessinée (ACBD), les créatrices représentent 12,4% des professionnels dans l’espace francophone. Le débat aurait éventuellement pu avoir un vague intérêt avec des arguments et des contre-arguments – on a fait remarquer au délégué général que plusieurs Grands Prix n’avaient pas encore 40 ans au moment de leur élection et on lui a cité plusieurs noms de femmes auteurs de BD mondialement reconnues – mais c’est alors que Fleur Pellerin a décidé d’intervenir. Et la ministre de la Culture nous a gratifiés d’une déclaration stupéfiante : « La culture doit être exemplaire en matière de parité et de respect de la diversité, le compte n’y est pas tout à fait. »

On était prêt à entendre les uns et les autres, on était même un peu surpris de l’absence de femmes dans le palmarès, mais cette déclaration clôt le débat. La question n’est plus de savoir si, oui ou non, des femmes méritantes ont été écartées, mais pourquoi une politique de quotas n’a pas été mise en place et depuis longtemps. Incroyable vision nounours de la « culture », qui deviendrait une sorte de « happening » organisé par la mairie et égayé par une musique d’ascenseurs. Est-ce que la ministre souhaite que les maisons d’édition publient autant d’auteurs mâles que femelles ? Que les théâtres montent autant de pièces écrites par des femmes que par des hommes ? Bref, est-ce que la culture est une sorte de RATP où on « recrute » des artistes comme s’il s’agissait de conducteurs(trices) de métro ? Allons-nous voir bientôt des petites annonces « Musée d’art contemporain cherche sculpteurs/peintres H/F » ? Et pendant qu’on y est, quid des auteurs de BD noirs, asiatiques, handicapés ou obèses ? On les laisse subir seuls l’odieuse injustice ?

*Photo : Wikimedia Commons.

Frigide, mon amour ?

149

Frigide Barjot blasphème

Je ne le lui ai jamais dit mais j’aime Frigide Barjot. Je suis plutôt timide, on est tous les deux plutôt maqués et si je ne m’étais pas retenu, allez savoir où cela nous aurait menés elle et moi. À la messe tous les dimanches ? Merci bien. Je l’aime d’un amour sincère depuis le premier jour de la Manif pour tous. Pas tellement pour la cause, plutôt pour son altruisme et son abnégation. Je le dis sans ironie, je ne suis pas aussi généreux. Je n’ai pas l’amour universel, loin de là.

J’ai beaucoup de mépris pour ceux qui se sont détournés d’elle et l’ont lâchée au milieu du combat, parce qu’elle aurait pu rester un pont, une passerelle entre deux France qui se regardent en chiens de faïence. Mais on ne plaisante pas avec ces choses-là, avec ces identités-là. Plutôt que de tenter l’aventure d’un dialogue honnête et nouveau, plutôt que de rechercher un bon sens sans ordre moral, on a préféré se retrancher, et dans chaque camp, on est retourné dans sa tranchée. À ma droite, Ludovine de la Rochère, gardienne de stalag, à ma gauche Pierre Bergé dans toute sa méchanceté.

J’ai carrément de la haine pour ceux qui se moquent d’elle, pour toutes ces lavettes qui n’ont pas son grand cœur et qui continuent à s’acharner comme s’ils ne l’avaient pas eue, leur loi Taubira. Quand je regarde la télé le samedi soir, j’évite soigneusement la 2. Je me connais, si je tombe sur Ruquier et ses gloussements de pintade gay, je deviens haineux et ça m’enlaidit et je n’ai aucune envie de lui ressembler.

Rien n’entamera jamais la tendresse et l’admiration que j’ai pour Frigide. Même pas nos désaccords. Quand je la lis, je réalise que sur la question du blasphème, je suis plutôt d’accord avec Caroline Fourest. Ça me désespère et je préfèrerais avoir tort avec Barjot mais je suis trop attaché à la raison. C’est mon problème, je suis un amant passionné de la raison, et c’est sans doute de cette passion ardente que je tiens mon goût pour le blasphème. Je ne peux pas m’en empêcher. Dans la rue, non seulement je passe toujours sous les échelles, mais en plus, je raille ceux qui se détournent. On me dit : « Mais qu’est ce que ça peut te faire ? Passe dessous si tu veux mais respecte ceux qui passent à côté, parce que ça ne coûte rien et qu’on ne sait jamais. » Eh bien moi ça me coûte de passer pour un trouillard superstitieux, et de renoncer même à un tout petit bout de raison. Et puis, j’aime voir les airs raisonnables de ceux qui font un détour alors que c’est absurde, et qui lèvent les yeux au ciel en me trouvant absurde alors que c’est moi le raisonnable. Alors je ne peux pas m’empêcher de me moquer. En fait, je suis taquin. Voilà, c’est ça, je blasphème surtout pour taquiner mon prochain.

Frigide demande : « Comment Dieu peut-il être assassin alors même qu’il n’existe pas ? » J’ai entendu un jour Régis Debray poser un peu la même question : Pourquoi blasphémer si on ne croit pas en Dieu ? Mais je n’ai jamais pensé à lui répondre parce que lui, je ne l’aime pas, alors que Frigide… Je ne blasphème pas contre Dieu, je m’en fous de Dieu, je ne m’adresse qu’à ses ouailles. Quand je suis seul, je ne blasphème pas, je fais comme s’il n’y avait personne puisqu’il n’y a personne. Je ne blasphème que quand j’ai un public, comme je ris parmi des gens qui ont peur quand je sais bien qu’il n’y aucun danger, ou qui s’extasient alors qu’on se demande pourquoi. J’aime ramener sur terre et à la raison ceux qui planent et je jubile devant les mines gênées et les airs outrés.

Si je faisais semblant de prendre tout ça au sérieux, de respecter les croyances des autres, j’aurais le sentiment de me moquer d’eux, de les prendre pour des cons, alors que j’aime plutôt les gens a priori, et que j’essaie d’être un gars sérieux, et honnête. Je blasphème comme on dit à son copain qui déraille : « Attends, arrête tes conneries, pas ça, pas toi. » Je blasphème pour faire venir à moi les petits enfants de tous les âges qui croient aux contes de fées. Je blasphème comme d’autres évangélisent, parce que je fais aux autres ce que j’aimerais qu’on me fasse, si j’étais égaré. Je blasphème par amour pour mon prochain. Et un peu pour moi aussi. J’entends dans le blasphème l’expression de ma bonne santé mentale, comme j’entends dans le râle que je pousse en m’étirant le matin, le signe de ma bonne humeur.

Jamais je ne doute.  Je sais bien que de là haut, personne ne me regarde, même pas mon père, alors que j’aimerais tellement bordel de dieu. « Dieu nous sort de notre sinistre isolement », nous dit Frigide. On ne serait pas seuls, et ce serait rassurant, et ce serait une bonne nouvelle. Moi je me sens bien, seul. Je nous sens bien, seuls, libres, affranchis, comme des humains sans pasteurs, sans bergers, sans seigneur, sans Dieu ni maitre. Je ne trouve pas que ça nous rende plus mauvais, ni meilleurs d’être sans foi (mais pas sans loi). Nous en avons des lois, nous ne sommes pas dans le vide, et nous ne sommes pas vides. Simplement, ce sont les nôtres, celles que nous choisissons, entre nous.

Et quand bien même il y aurait quelqu’un quelque part, ça changerait quoi? Pourquoi faudrait-il remercier, rendre grâce, s’agenouiller, se prosterner ? À vingt ans, j’aimais bien la phrase de Bakounine : « Si Dieu existe, il faut le combattre. » Aujourd’hui, je suis plus serein, je dirais plutôt que s’il existe, on peut s’en foutre. Et entre nous, s’il se vexe parce qu’on rit du prophète, de son fils ou du saint esprit, après Auschwitz, alors on l’emmerde. Et s’il ne se vexe pas, où est le problème ? Pourquoi en faire tout un foin ? Pourquoi vouloir être plus royaliste sur la terre que le roi dans son ciel ?

Voilà. Je ne sais plus ce que je voulais dire. Ah si. Un lieu commun. C’est bien aussi un lieu commun, même si on tient tous à nos espaces privés : la bonté n’appartient pas plus aux croyants qu’aux mécréants, ni l’humour, ni l’amour. Hors de l’église et même dedans, on en voit qui aiment rire et jouir. Ça se voit chez Frigide. Et pas chez Ludovine.

*Photo : SIPA.00728191_000008.

Immigration: bilan globalement négatif

100

migrants paul collier immigration

Le livre le plus ambitieux écrit ces dernières années sur l’immigration, Exodus, How Migration is Changing Our World (2013), n’a malheureusement toujours pas été traduit en français.

Son auteur, Paul Collier, est un discret professeur de l’université d’Oxford. Avant de s’attaquer à ce qu’il qualifie de « tabou », l’éminent professeur s’était fait connaître par la publication de The Bottom Billion (« Le milliard d’en bas », en français), un livre portant sur les conditions de vie des habitants les plus pauvres de la planète, salué de manière unanime.

Pourtant, cette fois, la critique anglo-saxonne a été des plus virulentes tant il est dangereux, même pour un universitaire renommé, de s’attaquer au pensum qui veut que le bilan de l’immigration soit globalement positif, comme le disait Georges Marchais à propos de l’URSS.

[access capability= »lire_inedits »]

La méthode de Collier est cependant purement universitaire. Ce n’est pas un idéologue et il n’a pas d’a priori, il observe les conséquences économiques, sociales et culturelles de l’immigration, et il procède par une sorte de méta-analyse, en passant en revue la littérature scientifique existante.

Et que nous dit le professeur ? Tout d’abord, que l’ampleur du potentiel migratoire est systématiquement sous-estimée. Si, en 2003, l’administration britannique concluait qu’il n’y aurait pas plus de 13 000 Européens de l’Est qui voudraient immigrer chaque année en Grande-Bretagne à la suite de l’élargissement de l’Europe, ils furent en réalité un million dans les cinq ans qui suivirent ! Quinze fois plus que les « prévisions ». Par la magie du regroupement familial, sur une période de quarante ans, un immigré peut en faire venir sept ou huit autres. Des rappels utiles, alors que l’afflux de migrants à travers la Méditerranée, loin d’être endigué, a pris des proportions incontrôlables, et sachant que la population de l’Afrique va être multipliée par quatre avant la fin du siècle.

Avertissement également à l’égard d’Angela Merkel : Collier montre que l’immigration ne cesse jamais spontanément et a toujours tendance à augmenter, à moins d’être ralentie par des politiques publiques. Il note que les migrants privent aussi les sociétés d’origine de leurs individus les plus entreprenants (ce ne sont jamais les plus pauvres qui s’en vont) dont elles auraient pourtant tant besoin pour leur propre développement.

Le professeur démontre ensuite que ce sont les migrants qui reçoivent la plus grande partie des bénéfices liés à l’immigration. À l’inverse, le bilan est beaucoup plus mitigé pour le pays d’accueil. Les revenus réels tendent à diminuer dans le bas de l’échelle des salaires de même que l’accès au logement des résidents, et ce y compris pour les immigrés plus anciens. Et dans les écoles, les enfants de migrants ont besoin de plus d’attention que les autochtones. Ces derniers, lorsqu’ils sont en difficulté scolaire, ne bénéficieront donc plus de l’attention à laquelle ils auraient pu prétendre sans l’immigration massive.

Celle-ci fait aussi peser un risque sur les systèmes de sécurité sociale. Si la société apparaît trop hétérogène et si ceux (particulièrement les nantis et les classes moyennes) qui contribuent ont le sentiment qu’ils donnent une partie importante de leur revenu à des gens dans lesquels ils ne se reconnaissent pas, la solidarité, qui repose sur un pacte social consenti, pourrait se gripper. L’immigration entraîne également des phénomènes de repli, d’exode urbain ou d’émigration parmi les couches favorisées de la population.

D’après Collier, contredisant ainsi la vision angélique de la Commission européenne, l’immigration n’est pas non plus une solution au vieillissement de la population. Dans son analyse critique de la plupart des études publiées sur ce thème, il conclut : « Il est difficile de comprendre pourquoi il existe un large consensus parmi les économistes pour dire que l’immigration est une si bonne chose pour financer les retraites. » Un zeste d’idéologie se serait-il glissé dans les calculs des universitaires patentés ?

Après l’économie, l’auteur s’attaque à la cohésion des sociétés européennes. On peut ainsi tout à fait être citoyen au sens légal du terme tout en ne faisant pas partie de la société dans laquelle on vit. Une fois encore, le parcours des terroristes islamistes donne raison à notre professeur prophète. Selon lui, plus grande est la proportion d’immigrés dans une communauté, plus grande est la distance culturelle, et plus faible sera la confiance mutuelle entre les immigrés et la population autochtone.

Collier, qui est pourtant anglais, préfère l’assimilation « à la française ». Le rythme d’intégration est en effet plus lent lorsqu’un pays adopte le multiculturalisme. De même, des bénéfices sociaux généreux ralentissent le rythme d’intégration en incitant des migrants à rester parmi les couches les plus défavorisées de la société. Enfin, l’immigration massive ne serait pas compatible avec la persistance d’un sentiment national partagé et porté par l’ensemble de la société.

Il s’étonne également du « surprisingly limited » nombre d’études qui mesurent la criminalité parmi les migrants. Le coût du surcroît d’insécurité n’est jamais pris en compte. Le célèbre « bobby » de la police londonienne traditionnellement non-armée n’a pas résisté à l’offensive violente des gangs jamaïcains. Des pratiques de certaines sociétés d’origine telles que la violence, la corruption ou le clientélisme sont souvent importées dans la société d’accueil et la contaminent.

On le voit, le livre touche à une palette de sujets, tous d’une brûlante pertinence. Au terme de raisonnements rigoureux, il démonte un à un tous les lieux communs avancés sans preuve pour nous vendre les pseudo-vertus économiques et culturelles de l’immigration massive et du « vivre ensemble ».

Collier termine son livre en proposant un package de politiques publiques. Les États y sont invités à fixer des plafonds à l’immigration, être sélectifs dans ceux qu’ils décident d’accueillir et de développer des politiques d’intégration qui visent à l’assimilation. Il va jusqu’à proposer que les futurs travailleurs immigrants ne bénéficient pas des mêmes droits sociaux que les résidents actuels car ils n’ont pas encore contribué à la prospérité du pays d’accueil. Une proposition déjà partiellement mise en œuvre par le gouvernement de David Cameron issu des élections de 2015.

Mais sa conclusion est franchement pessimiste : les migrations vers l’Europe deviennent tellement importantes qu’elles pourraient dissoudre les identités nationales. Toutes les sociétés européennes courent le risque de devenir postnationales. Un livre publié deux ans avant le choc migratoire de 2015 sur le vieux continent, qui a vu pendant le seul mois d’octobre arriver plus de migrants qu’au cours de la totalité de l’année précédente.

Cette fois ce ne sont pas seulement des intellectuels polémistes comme Élisabeth Lévy, Éric Zemmour ou Alain Finkielkraut qui tirent le signal d’alarme, mais un professeur d’Oxford dans un livre austère bourré de références. À traduire d’urgence.[/access]

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21827253_000002.

Exodus: How Migration Is Changing Our World

Price: ---

0 used & new available from

Taubira démission!

120

taubira demission decheance nationalite

J’aime beaucoup Christiane Taubira. Je mesure bien que ce n’est pas très à la mode dans la société française qui se droitise. Encore moins à l’extrême droite qui se droitise aussi tandis que la droite s’extrême droitise. Ce n’est même pas très bien vu au gouvernement et au Parti socialiste devenus d’étranges excroissances libérales-autoritaires pour des raisons de convenances électorales, dont la politique des mois à venir va se résumer à casser le coder du travail et à éviter les remous que cela pourrait provoquer grâce à un état d’urgence constitutionnalisé. Histoire de donner raison, encore une fois, à Naomi Klein et à sa Stratégie du choc: toute mutation néolibérale ne peut s’accomplir que dans un climat de violence d’etat: Pinochet 73, Thatcher 84, Eltsine 92, Bush 2001. On pourra désormais rajouter à la liste la France post-13 novembre où l’état d’urgence concerne les manifs pour la Cop 21 ou le soutien aux syndicalistes d’Air France mais pas les marchés de Noël ni la beuverie rituelle du Nouvel An sur les Champs-Elysées.

Ce qui est bien, ou était bien avec Christiane Taubira à la Justice, c’est qu’elle avait plusieurs rôles. Le premier était de rappeler à l’électeur de gauche ce qu’avait été la gauche, avant, quand elle essayait encore de changer quitte à déplaire  et qu’elle ne confondait pas démocratie et populisme, par exemple en 81 sur des sujets comme la dépénalisation de l’homosexualité et surtout l’abolition de la peine de mort. Bref quand la gauche ne se comportait pas comme un banal Wauquiez parti du centrisme à la Jacques Barrot pour finir à la droite de Marine Le Pen, tout ça parce qu’il faut « suivre » son électorat plutôt que d’affirmer les valeurs qui sont vraiment les siennes.

Le second rôle de Christiane Taubira, qu’elle a rempli à merveille, avec un talent, un humour et une énergie peu communs, c’est de servir d’abcès de fixation, comme on dit en termes de médecine, et de tactique aux offensives de la droite vraiment de droite, comme celle qui défila lors de la Manif pour tous.

Elle était le symbole parfait pour hystériser tout ce monde-là : femme, femme très à gauche, femmes noire très à gauche. Si dans son bureau, elle regarde ses agendas de ces dernières années, elle doit compter sur les doigts d’une main amputée les jours où premiers, seconds et troisième couteaux de la droite n’ont pas demandé sa peau. Elle doit d’ailleurs l’avoir dure.

On lui reproche par exemple souvent un passé politique « indépendantiste » en Guyane. La chose demanderait à être nuancée, d’une part et d’autre part les gens changent. Je suis bien certain qu’il ne viendrait à personne l’idée de regarder par exemple d’où vient Gérard Longuet qui trouve que les français se tournent les pouces ou Claude Goasguen ou dans une autre génération Guillaume Peltier, le chouchou de Sarkozy.  Les hommes changent, moi-même quand j’étais jeune, je préférais les carambars aux caramels au beurre salé.

On lui reproche aussi son laxisme en matière judiciaire. Même si les chiffres sont têtus et qu’il y en a moins de permissions de détenus accordées que sous Sarko parmi beaucoup d’autres données , ce qu’on appelle son laxisme est précisément la recherche d’un équilibre entre la prévention et la répression, le refus d’une incarcération systématique avec des peines de substitution ce qui devrait plaire à tout le monde puisque on admet généralement que la prison est un lieu privilégié de radicalisation islamique. Mais bon, la logique et la détestation rabique n’ont jamais fait bon ménage.

Donc, jusque-là, Christiane Taubira, c’était la classe. Plus forte que Salengro poussé au suicide pendant le Front Populaire par la droite et plus lyrique (parfois un peu trop) que les énarques qui ne lisent plus de poésie, elle incarnait le supplément d’âme d’un gouvernement qui n’a pas de corps, ce qui est compliqué.

Sauf qu’est intervenue la cerise sur le gâteau néo-socialiste: la déchéance de la nationalité pour les binationaux mêmes nés en France. Et que devant le tollé provoqué par des gens qui se souviennent que depuis la guerre, république et droit du sol sont consubstantiels, après le mariage pour tous, le gouvernement  fait de la surenchère et veut inventer la déchéance pour tous.

Sur ce coup-là, Christiane, je ne te suis plus. Tu es désavouée après ton entretien sur une radio algérienne et là tu viens d’expliquer que tu étais contre mais tu vas être obligée de défendre cette loi scélérate devant l’assemblée.

La droite demande que tu partes mais ça, c’est normal. Si je peux te donner un conseil, mais un conseil de gauche, c’est de démissionner. Ou de faire tout pour te faire virer (c’est peut-être ce que tu cherches au fond.) Parce que vois-tu, si la droite te déteste, ce qu’il reste de la gauche radicale, atomisée en factions plus ou moins rivales,  a besoin d’une fédératrice comme toi.

Si tu pars maintenant, d’ici 2017, tu peux devenir le moteur d’une grande coalition qui irait de la gauche du PS au NPA. Certains centristes humanistes ne sont même pas à exclure. Tous ces électeurs bobos et ouvriers, des Verts au PCF en passant par le PG ou les Alternatifs. Tu sais quoi, tu pourrais même « pasokiser » le PS, comme Syriza.

Un second tour entre toi et Marine Le Pen: là, enfin, les choses seraient claires? Réfléchis, camarade ministre, réfléchis.

*Photo: wikicommons.

Armée russe: une renaissance toute relative

8

pascal marchand poutine russie

Pascal Marchand est professeur de géopolitique à l’université Lumière Lyon-2 . On lui doit notamment une Géopolitique de la Russie (PUF, 2015).

Céline Revel-Dumas. Selon le New York Times, depuis 2006, les dépenses militaires russes ont été multipliées par cinq, passant de 10 à 52 milliards de dollars, un budget équivalent à celui de la France. Comment expliquer cette évolution ?

Pascal Marchand. Ces chiffres ne correspondent pas à ceux dont je dispose, mais de fait, le budget militaire de la Russie est presque équivalent à celui de la France. En revanche il ne représente qu’un dixième de celui  des Etats-Unis. N’oublions pas qu’entre 1992 et 2003 ce budget était ridicule. A l’époque, l’ancien président russe, Boris Eltsine, craignait que l’appareil militaire ex-communiste ne fasse un coup d’Etat (ce qui s’est d’ailleurs produit) et il l’avait donc négligé pour l’affaiblir. Pendant ces neuf années, aucune commande d’avion n’a été faite alors que les Etats-Unis en ont commandé une centaine par an. Ce n’est qu’à partir de 2000, deux ans après le krach boursier russe, que Vladimir Poutine a commencé à rattraper le retard russe et le premier nouvel hélicoptère de combat a été commandé en 2004 ! Le remplacement du matériel obsolète était devenu urgent.

Depuis 2006, à quoi ont été consacrées les dépenses supplémentaires de la défense russe ? S’agit-il d’investissement plutôt quantitatifs (plus d’hommes et d’armes) ou qualitatifs (améliorations technologiques) ?  

Les dépenses militaires ont crû significativement à partir de 2003-2006, l’essentiel étant alors consacré à de nouveaux équipements. Les effectifs de l’armée ne changent pas. Ils ont été réduits drastiquement depuis la fin du régime soviétique : en 1989, l’armée russe disposait de 5, 2 millions d’hommes contre 1.5 million en 1996 et seulement 800 000 hommes aujourd’hui. Cet effectif est d’ailleurs stable depuis un certain temps et Poutine ne souhaite pas l’augmenter.

D’ailleurs, même s’il est vrai qu’en termes de PIB, les dépenses militaires de l’ère soviétique étaient importantes, la « superpuissance » de l’URSS était surestimée. Et, même si  contrairement à Eltsine, Poutine a une bonne relation avec l’armée et il n’en a pas peur, il n’a pas non plus l’intention de revenir aux années 1980.

Les contraintes économiques liées à la baisse de prix de matières premières, du pétrole et du gaz ainsi que les sanctions de l’occident permettent-elles à la Russie de maintenir un tel niveau de dépenses militaires ?     

Sans doute. Les temps sont durs pour l’armée russe au point où plusieurs bases aériennes et bases de missiles n’ont pas pu payer leurs factures d’électricité en fin d’année… Il y a un vrai problème budgétaire.  Un programme pluriannuel lancé en 2007-2008 prévoyait l’achat de 600 avions en dix ans. Le parc aéronautique est actuellement de 1300 avions qu’il faut renouveler. 600 avions ce n’est donc pas beaucoup mais même cet objectif-là est compromis par les contraintes budgétaires.

De quel type d’armée la Russie souhaite-t-elle se doter ? Une armée équivalente à celle des Etats-Unis, à forte capacité de projection et intervention sur plusieurs théâtres d’opérations en même temps ?

L’idée de superpuissance pendant l’ère soviétique était surestimée et surtout, ce n’est pas le modèle de Poutine. À l’époque, l’armée rouge était adoptée aux besoins de l’URSS : faire face à l’OTAN ainsi qu’aux défis dans le Caucase et en Asie centrale. Ces missions nécessitaient  à la fois de nombreux effectifs, des équipements nucléaires et la fourniture en armes des « pays frères ». Aujourd’hui, il s’agit de protéger les frontières de la Russie et d’intervenir dans les pays voisins en cas de menace pour l’intégrité du territoire russe ainsi que – depuis 2008, la guerre en Géorgie et la « doctrine Medvedev » – dès lors qu’une minorité russe sera en danger, et ce malgré la souveraineté territoriale d’un Etat. ceci dit, dans le cadre de l’intervention en Syrie, la Russie a démontré sa capacité de mener un raid à partir d’une base à Mourmansk, plus de 13 000 kilomètres des cibles frappées, avec deux ravitaillements aériens. Ces capacités en ont surpris plus d’un !

Géopolitique de la Russie: Une nouvelle puissance en Eurasie

Price: ---

0 used & new available from

*Photo: wikicommons.

Un professeur juif agressé à la machette à Marseille

72

Marseille agression antisémite

Marseille (AFP) – L’adolescent, qui a agressé un enseignant juif lundi à Marseille, a dit avoir agi « au nom d’Allah » et de « Daech » (le groupe État islamique) au moment de son interpellation, a déclaré le procureur de la République, Brice Robin.

L’adolescent, de nationalité turque et d’origine kurde, qui aura 16 ans la semaine prochaine, a « revendiqué avoir agi ainsi au nom d’Allah et de l’État islamique, répétant avoir agi à plusieurs reprises au nom de Daech car les musulmans de France déshonorent l’islam et l’armée française garde les juifs », a rapporté M. Robin, lors d’une conférence de presse.

Le magistrat a précisé que cette revendication avait eu lieu au moment de l’interpellation de l’adolescent et non de l’agression. Pour le procureur, « il s’agit à l’évidence d’une agression à caractère antisémite » avec une « forme de préméditation ».

« Selon la victime, l’intention de son agresseur était de le tuer », a ajouté M. Robin.

L’adolescent a frappé par derrière l’enseignant juif qui portait une kippa, le blessant à l’épaule et au bras avec une machette qu’il a laissée sur place, avant de s’enfuir, puis d’être arrêté. Il portait également un couteau avec une lame en céramique qu’il destinait « aux policiers qu’il comptait agresser ».

Si le parquet de Paris ne se saisit pas de l’enquête, le parquet de Marseille demandera « sa mise en examen pour tentative d’assassinat aggravé en raison de l’appartenance religieuse et apologie du terrorisme et son placement en détention provisoire ».

L’adolescent, régulièrement scolarisé dans un lycée de Marseille où il est bon élève, a un profil qui « semble être celui d’une personne radicalisée via internet », a poursuivi le procureur. Il n’est pas connu des services de renseignement et n’a pas d’antécédents judiciaires, ni psychiatriques, a-t-il précisé.

Lors de son arrestation, l’adolescent a indiqué aux policiers « qu’il s’armera, dès qu’il sortira, d’armes à feu pour tuer les policiers ».

*Photo : © AFP/Archives ANNE-CHRISTINE POUJOULAT.

André Senik pulvérise le Manifeste du Parti communiste

41
marx senik parti communiste

marx senik parti communiste

On dit toujours et un peu vite – parfois dans le dessein louable de dissuader un auteur – qu’un livre ne saurait ni changer le monde, ni même provoquer la moindre révolution. Il est pourtant édifiant de se livrer quelques secondes à l’exercice consistant à lister les ouvrages que l’on trouvait volontiers dans la poche ou sur la table de chevet des acteurs de l’Histoire. Nul ne saurait nier l’influence des Évangiles sur la christianisation brutale de l’Amérique du Sud. On trouve dans Mein Kampf le programme du régime nazi, dans le Coran de quoi proclamer un califat et faire la guerre à l’Occident. Le Petit Livre Rouge est l’instrument de propagande de la Révolution culturelle chinoise, le Livre Vert celui du régime de Kadhafi. Doit-on ajouter à cette liste le Manifeste du Parti Communiste ? Doit-on tenir l’opuscule de Marx et Engels pour responsable des victimes des dictatures communistes ?

Pour André Sénik, la réponse est oui. La France a pourtant toujours rechigné à ranger le communisme dans la même boite que les autres totalitarismes: si André Breton s’inquiétait en 1949 d’une possible faille dans les belles intentions du Manifeste, si Rousseau, dans le Contrat Social loué par les marxistes, prévenait qu’une interdépendance absolue de chacun et de tous créerait une société où les individus sacrifient leur liberté, le philosophe adulé par l’École Normale aujourd’hui, Alain Badiou, défend toujours mordicus que le régime maoïste ne fut pas la catastrophe que l’on prétend et déclare que si le projet communiste a foiré une première fois, c’est qu’on n’a pas assez tendu l’oreille aux idéaux de Marx, et qu’il faut donc refaire une tentative ! On croirait entendre – toutes proportions gardées – nos dirigeants affirmant que pour sauver l’Union Européenne du scepticisme envahissant ses peuples, il faut leur infliger « plus d’Europe ».

Heureusement, sous d’autres latitudes l’équation est plus simple, et l’a toujours été. En 1919, Freud qui avait réagi en « vieux réactionnaire » à la révolution russe racontait avoir rencontré un fervent communiste. Ce dernier lui avait dit que l’avènement du bolchevisme amènerait quelques années de misère et de chaos, mais qu’elles seraient suivies de la paix et de la prospérité universelles. « Je lui ai répondu que je croyais à la première moitié de ce programme » rapporte-t-il.

Nombreux sont ceux qui virent immédiatement que sous couvert du bel idéal d’égalité entre les hommes, le communisme prévoyait une restriction totale des libertés individuelles, car selon le projet énoncé par Marx lui-même, cette idéologie a pour but la suppression de la propriété privée et de l’(idée bourgeoise d’) individu. Notons qu’il s’agissait aussi, par les mêmes raisonnements, de « rendre le juif impossible ». Le pendule oscille toujours entre liberté et égalité, entre libéralisme et égalitarisme, mais concilier les deux est impossible, quels que soient les masques portés par les idéologies. Même si celui du communisme paraissait séduisant et que le lyrisme apocalyptique du Manifeste exerce une séduction irrésistible sur les jeunes esprits, la raison veut aussi que l’on s’en éloigne une fois intériorisée cette vérité: on ne fait pas le bonheur d’autrui contre son gré, autrement dit, tout ce que l’on fait pour autrui se retourne immanquablement contre soi.

Ainsi, à Marx qui lui demandait son appui en France en vue de la révolution imminente, Proudhon, réservé, écrivit: « je fais profession d’un anti dogmatisme économique, presque absolu » et plus loin, « ne nous faisons pas les chefs d’une nouvelle intolérance ». Toute correspondance cessa ici entre les deux hommes.

Le dogmatisme était en effet inscrit dans les gènes philosophiques du Manifeste, Marx se rêvant en nouvel Hegel. Il y développe une conception de l’Histoire linéaire et progressiste dont l’accomplissement adviendra avec la dictature du prolétariat. C’est le contraire d’une pensée sceptique à laquelle souscrivaient Freud et ses camarades viennois, d’une vision de l’Histoire circulaire et redondante dans laquelle le progrès n’a aucun sens. Par son dogmatisme, par sa conception de l’Histoire téléologique, menées par des forces indépendantes de la volonté humaine auxquelles celle-ci doit s’asservir ou mourir, le Manifeste fait figure de bible pour une religion séculière. À ce titre, nous ne renierons pas – mais lui ajouterons la foi de l’actualité – la formule de Jules Monnerot: « Le communisme est l’islam du XXème siècle »[1. Sociologie du communisme, Gallimard, 1949].

À partir de ces constats préliminaires, Senik déroule le fil de sa leçon et force le Manifeste, ses partisans et son auteur (Engels étant relégué au second rang) à cracher le morceau, selon la vieille blague soviétique rapportée par le Prix Nobel de littérature Svetlana Alexievitch: « Un communiste, c’est quelqu’un qui a lu Marx, un anticommuniste, c’est quelqu’un qui l’a compris. »

Sur la suppression de l’individu au profit de sa classe, il montre comment Merleau-Ponty en est arrivé à justifier les procès de Moscou: même si l’on n’est pas coupable à titre individuel, le Parti ne peut se tromper, le cours de l’Histoire commande son triomphe, il faut donc tendre les bras aux fusils. Face à de telles déclarations, Arthur Koestler ne s’est pas privé d’un diagnostic rapide: « le dialogue logique devient impossible et l’on doit céder la place à la psychothérapie ». Nous ne le désavouerons pas.

La rhétorique de Marx maquille en bonnes intentions des velléités liberticides et l’aveu de son propre échec. Ainsi de l’organisation du travail: lorsque celui-ci n’est plus synonyme de la recherche d’un profit personnel, le camp de travail forcé s’impose car la seule bienveillance des hommes ne les conduit pas à se tuer à la tache. C’est évident, et Marx avait prévu le goulag au nombre des mesures à prendre pour que le prolétariat s’approprie les outils de production. Marx avait également prévu les dénonciations des parents par leurs propres enfants en écrivant que la famille est un lien bourgeois qu’il faut détruire…

Finalement, lorsque l’on soumet le Manifeste à la grille de lecture des totalitarismes élaborée par Raymond Aron, les critères fondamentaux des régimes totalitaires (monopole du pouvoir à un seul parti, armé et détenteur d’une Vérité officielle, qui se réserve l’ensemble des moyens de communication; soumission à l’État de toutes activités économiques au sein desquelles, en conséquence de cette étatisation, toute faute professionnelle devient une faute politique) sont remplis, tous les voyants sont au rouge, sans mauvaise blague.

À la guerre comme à la guerre, puisque c’est de cela qu’il s’agit, malheur à qui aura raison trop tôt ou trop tard. Senik cite le terrible mot de Manya Schwartzmann, jeune juive révolutionnaire, partie de Bessarabie et disparue en Ukraine dans les grandes purges staliniennes, qui envoya avant de disparaitre un dernier message à ses proches: « Ne venez pas. Nous nous sommes trompés. »

Mais qui a trompé qui ? Qui s’est laissé berner ? Le cocktail de bons sentiments et d’une rhétorique exaltée cachant à la fois ses buts et ses moyens a semé le trouble durablement dans les esprits et le chaos dans le monde entier: « L’imprégnation marxiste explique bien des impasses de la pensée politique contemporaine ».

Parce qu’il semble vouloir, malgré tout et malgré lui, le bien du peuple, le communisme est traité différemment des autres fascismes. Ce constat est souvent dressé, nous le retrouvons dans la bouche de Mario Andrea Rigoni, traducteur de Cioran, interrogé sur les affinités de ce dernier avec le fascisme roumain: « il faut rappeler que, dans les mêmes années et jusqu’à une date très récente, la majorité des intellectuels européens, s’ils n’étaient pas fascistes, étaient communistes (…). Avoir été communiste n’est pas moins grave qu’avoir été nazi ou fasciste; avoir voué un culte à Lénine ou à Staline n’est pas moins déshonorant qu’avoir adulé Hitler. »[2. Mario Andrea Rigoni, Cioran dans mes souvenirs, PUF.]

L’Histoire, qui semble avoir une fâcheuse tendance à donner tort aux marxistes et autres tenants du progressisme, nous confronte régulièrement aux totalitarismes. Savoir les reconnaître avant qu’il ne soit trop tard est le défi qui attend chaque génération, ou à défaut de guerre à se mettre sous la dent, ne pas avoir l’insolence de nier des tas de cadavres. Si, en tirant la leçon de la formule de Jules Monnerot, l’islam est le communisme du XXIème siècle, il est temps de quitter confort et certitudes pour livrer à nouveau bataille.

André Senik, Le Manifeste du Parti communiste aux yeux de l’histoire – Pierre-Guillaume de Roux.

Entre le camp national-républicain et l’extrême droite, le FN doit choisir

14
jacques sapir fn euro

jacques sapir fn euro

L’économiste hétérodoxe publie un nouvel ouvrage (Souveraineté, démocratie, laïcité, Éd. Michalon) en forme de plaidoyer pour la laïcité. Devenu la tête de turc des bien-pensants, accusé de flirter avec les thèses du Front national, il précise son point de vue sur le parti de Marine Le Pen. Et tire les leçons d’une année épuisante pour notre pays.

Benjamin Masse-Stamberger. Après les événements de ces derniers mois (crise des migrants, attentats, résultats des élections régionales), notre pays semble entrer dans une nouvelle ère. Qu’en retenez-vous ?

Jacques Sapir. Tous ces événements procèdent d’un même phénomène : le retour en force de la souveraineté. En septembre, la crise des migrants a démontré l’inanité de Schengen, et le retour des frontières nationales. On a observé une évolution dans les représentations de l’opinion et des élites sur cette question, avec le constat partagé que Schengen était mort. Sur quoi cela va-t-il déboucher ? Comme d’habitude, les institutions européennes ont réagi en proposant encore plus d’intégration et de supranationalité, une sorte de super-Schengen, mais on voit bien que cela se heurte aux résistances des États, qui, dans le contexte actuel, veulent avoir la maîtrise de leurs frontières. C’est notamment le cas en Europe de l’Est, où la Hongrie et la Slovaquie ont porté plainte contre la Commission sur la question des quotas de migrants. Plutôt qu’un super-Schengen, il est probable que l’on ait finalement un mini-Schengen, voire pas de Schengen du tout.

Ce basculement que vous décrivez a été encore accéléré par les attentats de Paris, en France tout au moins…

Bien sûr. On a assisté à un changement fondamental des discours, avec par exemple Manuel Valls qui parle du problème de l’immigration incontrôlée et plus globalement, après les attentats, à un basculement sécuritaire de la gauche. Avec l’état d’urgence, François Hollande, sans doute à son corps défendant, a renoué avec la souveraineté, qu’il avait abandonnée sans le dire.[access capability= »lire_inedits »] Carl Schmitt disait : « Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle. » C’est ce qu’a fait Hollande, qui n’est pas allé demander la permission à Mme Merkel ou à M. Juncker avant d’agir. C’est un acte fort que de renouer avec la souveraineté, et François Hollande va devoir vivre avec les implications politiques de cet acte, même si je ne crois pas qu’il en ait mesuré la portée. Pour la gauche, il s’agit d’un changement de pied brutal, qui contraste avec le déni dans lequel elle s’est longtemps complu. Une clarification idéologique est désormais nécessaire à gauche.

Vous trouvez que le gouvernement aurait dû réagir plus tôt et plus vigoureusement, notamment après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher ?

Oui. Le gouvernement est resté dans sa bulle après les événements de janvier. Il a eu tendance à considérer qu’il s’agissait d’actes certes extrêmement condamnables, mais « explicables » par le profil des victimes, des journalistes, des juifs, des policiers. Il n’a pas compris que nous étions entrés dans une guerre totale contre le terrorisme islamiste.

Dans ce contexte, les résultats des élections régionales vous ont-ils étonné ?

Non. Ils correspondent à ce à quoi l’on pouvait s’attendre, compte tenu de la situation. La progression du Front national n’est pas une surprise, si ce n’est dans certaines régions qui ne lui sont pas a priori favorables, comme l’arc qui court de Béziers à Bordeaux, ou la Normandie. Mais c’est un sujet d’analyse territoriale, qui ne doit pas masquer le fait majeur de cette élection, qui est évidemment la montée en puissance du FN, qui a encore gagné 800 000 voix entre les deux tours, et garde encore un grand potentiel de progression au sein des abstentionnistes.

En août dernier, dans le FigaroVox, vous aviez appelé à une alliance entre toutes les formations partisanes de la sortie de l’euro, Front national compris, ce qui vous a valu d’être au centre d’une violente polémique. Votre avis a-t-il évolué ?

D’abord je dois dire que le rituel lynchage médiatique que j’ai subi ne m’a pas étonné. En revanche j’ai été surpris et choqué – mais sans doute suis-je un peu naïf ! – que certains me condamnent sans même avoir pris la peine de me lire. Je disais des choses très précises, que je ne renie pas, mais qui ont été caricaturées. Cela dit, cela ne fait que confirmer l’extrême déliquescence du débat public aujourd’hui dans notre pays. Ce qui m’a rassuré, c’est qu’après cette interview, j’ai été submergé de courriels, notamment de la part de cadres intermédiaires du Parti de gauche ou du Parti communiste, qui me disaient leur soutien, et leur accord avec mon analyse. J’ai dû en recevoir plus de 400, couvrant 60 départements ! Même chose du côté de syndicats comme Force ouvrière, ou la CGT. Alors j’ai pensé que j’avais eu raison de m’exprimer comme je l’ai fait. En revanche, certains veulent que je participe à la création d’un nouveau parti politique, mais ce n’est pas ma fonction ni ma vocation !

Votre position sur le Front national n’a donc pas changé…

Non. Nous sommes dans une crise de représentation très forte : l’ancien est mort, mais le nouveau tarde à émerger. Le Parti socialiste est intellectuellement mort, et politiquement moribond. La droite est également dans une crise profonde. Même chose du côté de la gauche radicale, d’autant qu’elle a du mal à maintenir son unité, comme l’a reconnu Jean-Luc Mélenchon lui-même, qui a parlé d’« imbroglio permanent » au sein de sa mouvance. Son analyse est juste, mais il a lui-même contribué à cet imbroglio en n’étant pas toujours très clair sur sa ligne politique, notamment concernant la sortie de l’euro. Au final, tout cela profite bien sûr au Front national.

Cela dit, le parti de Marine Le Pen se heurte toujours à la difficulté de transformer l’essai au second tour…

Absolument. Les électeurs de gauche se sont massivement reportés sur le candidat des Républicains au second. Cela signifie qu’il y a une majorité de Français qui ne veulent sous aucun prétexte du Front national au pouvoir. Cela pose la question du discours du FN, qui demeure dans l’ambiguïté, et ne dit pas la même chose à Carpentras ou au Pontet qu’à Hénin-Beaumont ou à Forbach. Or, au premier tour, on choisit, mais au second on élimine celui qui fait peur. Qu’est-ce que les Français craignent le plus ? Il y a un certain nombre de propositions que j’appellerais sociétales, qui lui aliènent les votes de nombreux Français…

Que voulez-vous dire ?

Je parle de propositions liées à un prisme religieux : celles qui tendent à remettre en question l’avortement, ou même à dire que les musulmans seraient des citoyens de seconde zone. Ou encore à dénier toute place institutionnelle à l’islam en France, alors que c’est au contraire en lui donnant cette place que l’on pourra en contrepartie se montrer exigeant et même intransigeant à son égard.

En fait, vous réclamez à [un] arbitrage favorable à Florian Philippot contre Marion Maréchal Le Pen…

Cela va au-delà d’une question de personnes. Le Front national a un problème symétrique à celui du Parti socialiste : en adoptant la ligne « Terra Nova », qui met en avant les questions sociétales, le PS a connu les cuisants revers électoraux que l’on sait. C’est le même problème avec le FN, qui doit désormais rassembler. Or, en mettant en avant ces questions sociétales, il a au contraire tendance à cliver encore davantage.

Certains vous répondront que c’est surtout ses positions économiques, et notamment la sortie de l’euro, qui empêchent le FN de continuer sa progression…

Je ne le crois pas. On peut discuter des sujets proprement politiques, comme la sécurité, l’immigration, l’Europe, la mondialisation, la politique étrangère, ou l’euro. Et on peut, au final, ne pas être d’accord. Je comprends par exemple parfaitement que l’on ne soit pas d’accord avec moi sur la sortie de l’euro. En revanche, ces thèmes sociétaux dont je vous ai parlé sont invariablement des facteurs de clivage et de division, car on sort du cadre républicain.

Pourtant, ces thèmes « sociétaux », comme vous dites, sont bien liés à la fameuse crise d’identité, dont chacun s’accorde aujourd’hui à dire qu’elle est au cœur du malaise français…

Bien sûr qu’il y a une crise d’identité ! Mais quelle en est la nature ? L’identité française, c’est justement la volonté farouche de sortir des guerres de Religion et de l’emprise religieuse, et pour ce faire, de mettre en œuvre une séparation très nette entre l’Église et l’État. C’est l’idée que la religion est totalement hors du champ politique. C’est justement ce qui nous sépare des fondamentalistes qui, eux, identifient le peuple à la communauté des croyants. Ce dont nous avons besoin, c’est de réaffirmer une identité proprement politique. Regardez Jeanne d’Arc, qui est une icône de la droite. Les Français et les Anglais partageaient la même religion, et le roi d’Angleterre était même un descendant plus proche de Philippe le Bel que son cousin le roi de France. Mais Jeanne d’Arc fait le choix de la France contre l’Angleterre, c’est-à-dire d’une communauté politique, à laquelle elle s’identifie. Quand on s’attaque à la laïcité – via les fameux thèmes « sociétaux » dont je vous ai parlé –, on s’attaque à cette communauté politique, on la divise inutilement. Cela peut avoir des effets électoraux bénéfiques à court terme, mais pas à moyen terme. Tant que le FN restera dans cette indétermination, entre un discours national républicain et le discours de la vieille extrême droite française, il ne pourra pas être majoritaire.

Si le Front national faisait le choix que vous évoquez, est-ce que vous pourriez envisager un rapprochement avec lui ?

Cela influera évidemment ma position, en cas de second tour incluant le Front national. Cela inscrirait définitivement le FN dans l’arc républicain.

On pourrait vous répondre que le FN, du fait de son histoire, de son ADN, de ses militants, demeurera toujours un parti foncièrement antirépublicain.

Oublions un instant cette métaphore de l’ADN, qui me semble complètement à côté de la plaque dans le cas d’espèce. Un parti est un organisme vivant, qui peut évoluer. Quant aux militants, bien sûr que certains tiennent des propos racistes. Il y a des cons partout ! Il y en a aussi chez les Républicains ou au Parti socialiste. J’ai par exemple été très choqué par les propos de Claude Bartolone sur la « race blanche ». Ce qui est important, ce sont les dirigeants : si les dirigeants du Front national sont de véritables dirigeants politiques, des hommes et des femmes d’État, ils devront faire cette clarification.

Autre mal français : le chômage. Les attentats vont-ils encore aggraver la situation de notre économie ?

Normalement, l’impact des attentats devrait être limité. Il y aura des conséquences sur le tourisme, et les activités de services, mais guère au-delà. Le PIB devrait baisser de 0,1 à 0,2 % sur un ou deux trimestres, soit une contraction d’environ 0,2 % du PIB annuel. Bien sûr, la situation serait différente s’il devait y avoir de nouveaux attentats de grande ampleur. Au-delà, la situation de l’économie française est très détériorée : la croissance ne repart pas, le chômage explose et l’investissement demeure défaillant. C’est extrêmement préoccupant, d’autant que la zone euro dans son ensemble ne se porte pas beaucoup mieux…

En Grèce, notamment, les chiffres de la croissance au troisième trimestre sont très mauvais. Faut-il s’attendre à de nouveaux soubresauts dans ce pays ?

Le plan européen adopté cet été, comme on pouvait s’y attendre, n’a rien réglé, et n’a fait au contraire qu’aggraver la situation du pays. Athènes va entrer dans une situation de négociation quasi permanente avec ses créanciers, et l’on peut s’attendre à de nouvelles secousses. Mais ce qui me frappe davantage, dans la situation actuelle, c’est la multiplication des foyers d’incendie. La France, comme je vous l’ai dit, va mal, de même que l’Italie, et le Portugal ou l’Espagne se portent beaucoup moins bien que ce que l’on nous dit. En Finlande, on pourrait bien assister à un référendum sur la sortie de l’euro… Je pense que c’est l’addition de ces craquements multiples qui va finalement aboutir à la dissolution de l’euro.

Vous la prévoyez toujours à brève échéance ?

Oui. 2015 a été une année d’accélération de l’Histoire pour la zone euro, et plus globalement pour l’Union européenne. Entre la crise grecque et la crise des migrants, chacun a bien compris désormais que l’on n’en sortirait pas par davantage de fédéralisme. Tout simplement parce que les peuples n’y sont pas prêts. Dès lors que cette idée s’ancre dans les esprits, la dissolution de l’euro n’est plus qu’une question de temps. D’ailleurs, Jean-Claude Juncker, qui n’est pas un idiot, l’a bien compris, lorsqu’il a dit que s’il n’y a plus Schengen, il n’y a plus d’euro non plus. La logique des institutions européennes fait système, et à partir du moment où le principe fondamental est sapé, la machine tourne à vide, et finit par s’arrêter. S’agissant de l’euro, il est en phase terminale. Cela peut aller très vite, ou prendre un peu plus de temps, mais je dirais que dans les dix-huit mois, la monnaie unique aura cessé d’exister.

Ce sera donc un sujet de campagne électorale…

Oui, d’autant qu’avec la fin de l’euro, ce sont aussi les grands principes qui président à l’Union européenne qui vont se trouver remis en question. Cela sera intéressant de voir comment les candidats du Parti socialiste et des Républicains vont se positionner, s’ils vont continuer à soutenir que la solution est d’aller vers toujours plus de fédéralisme. Ou s’ils vont enfin reconnaître qu’ils se sont lourdement trompés.[/access]

Souveraineté, Démocratie, Laïcité

Price: ---

0 used & new available from

*Photo: Hannah.

UE: Cameron plombé par les Polonais

24
cameron immigration pologne hongrie

cameron immigration pologne hongrie

Renégocier les traités européens ? Organiser un référendum sur l’appartenance à l’Union européenne ? Marine Le Pen en rêve, David Cameron en sue à grosses gouttes, ce qui en principe devrait inciter les souverainistes de tout poil, ou autres euro-récalcitrants, à se demander si le jeu en vaut la chandelle. Certes, Cameron n’a pas tort quand il dit que « plus d’Europe » n’est pas la panacée et qu’au contraire, « moins d’Europe » et davantage d’autonomie accordée aux parlements nationaux serait bénéfique. Mais comme toujours le diable se cache dans les détails… Et si les partenaires européens auprès desquels le Premier ministre britannique cherche un appui pour son projet de réforme de l’Union le suivent sur trois mesures phares qu’il réclame, la quatrième et dernière sème la discorde. Il s’agit pourtant du point essentiel des revendications de David Cameron : réduire l’immigration européenne.

Depuis bientôt trois ans, le Premier ministre britannique s’invite à des petits déjeuners, lunchs et dîners de dirigeants européens, essayant de leur arracher un accord de principe sur un paquet de réformes qu’il croit susceptibles d’améliorer le fonctionnement de l’Union et de la rendre moins bureaucratique aux yeux des citoyens- approfondir le marché unique et augmenter la compétitivité de l’Union, réduire la lourdeur administrative de Bruxelles, faciliter les échanges entre les pays de la zone Euro et ceux qui n’en font pas partie, accélérer les négociations internationales de libre-échange, supprimer la clause d’une « union sans cesse plus étroite » inscrite dans le traité de Rome de 1957 ou, à défaut, obtenir une dérogation pour la Grande-Bretagne. Une réforme de l’Union dans le sens souhaité par le conservateur mais europhile Cameron, conditionnera le « to be or not to be » du Royaume-Uni au club des Vingt-Huit.

Élu et réélu au poste de chef du gouvernement britannique grâce à la promesse d’organiser un référendum sur une éventuelle sortie de son pays de l’Union, Cameron continue à jouer les bravaches, comme lors de sa visite à Varsovie en décembre dernier lorsqu’il a déclaré: « Mon but est que la Grande-Bretagne reste dans une Union réformée. Si toutefois ce but ne pouvait pas être atteint, nous n’aurons rien à perdre. ». Un pari risqué si on prend en compte que, jusqu’à présent, aucun plan crédible et réaliste pour une Grande-Bretagne en dehors de l’Union européenne n’a été élaboré ni par les Conservateurs ni par les Travaillistes, contrairement à la façon dont on a procédé en Écosse avant le référendum sur l’indépendance. En fait, les citoyens du Royaume ignorent comment les Tories envisagent de remplacer les accords européens inscrits dans le cadre constitutionnel britannique, de quelle manière ils pourraient garantir à la City sa position d’épicentre financier de l’Europe, conclure de nouveaux traités commerciaux avec les pays-membres de l’Union et, surtout, maintenir une économie florissante basée sur une main d’œuvre bon marché venue d’Europe centrale. Pour avoir annoncé récemment qu’il restera à la tête du gouvernement même en cas d’échec du référendum, David Cameron semble conscient de la difficulté à répondre à ces questions.

Une lucidité retrouvée au fil des rencontres avec les représentants des derniers Etats-membres de l’Union, à commencer par le hongrois Viktor Orban et le Premier ministre polonais Beata Szydlo qui, poliment mais fermement, refusent d’entendre les doléances de Cameron quant au statut social des immigrés européens en Grande-Bretagne. David Cameron réclame en effet la suppression pure et simple de toute allocation sociale destinée à ces immigrés pendant les quatre premières années de leur séjour en Grande Bretagne. En outre, les immigrés de fraîche date n’auraient pas le droit de percevoir une quelconque aide sociale pour leurs enfants restés au pays  et, par ailleurs, ne pourraient plus s’installer au Royaume-Uni sans une promesse de travail. Avec un bon sens assuré, David Cameron a expliqué dans le tabloïd allemand Bild la nécessité d’introduire cette réforme : « Nous souhaitons que les gens arrêtent de puiser dans les bénéfices de notre système social avant d’y contribuer. Tout comme l’Allemagne, la Grande-Bretagne respecte le principe de la libre circulation des travailleurs mais cela ne devrait pas signifier la liberté de profiter de nos avantages sociaux. » Ainsi, David Cameron a brillamment réussi à convaincre les convaincus, c’est-à-dire ses alliés de la CDU et de la CSU. Manfred Weber, député de la CSU à la tête du Parti populaire européen, s’en est enflammé au point de citer la proposition de Cameron à titre d’exemple à suivre pour tous les pays de l’Union. C’était sans prévoir les réactions des Européens de l’Est.

Pour Viktor Orban, qui a reçu David Cameron la semaine dernière à Budapest, le terme même d’«immigrés » paraît fortement inapproprié : « Entendre parler d’immigrés pour désigner les travailleurs temporaires hongrois en Grande-Bretagne nous blesse le cœur ! Les Hongrois travaillent honnêtement et leur contribution au budget britannique dépasse largement les bénéfices de la sécurité sociale qu’ils perçoivent. ». En clair, les « immigrés » viennent de l’autre rive de la Méditerranée et « l’immigration » ne peut désigner qu’un phénomène extrêmement négatif dont les récents événements de Cologne seraient l’illustration. Et Orban d’en conclure que les tentatives d’étouffer le scandale par la presse occidentale témoignent, par contraste, de la grande liberté des médias en Europe centrale…

Quant aux objectifs du Premier ministre britannique, rien ne se décidera sans un commun accord des quatre membres du groupe de Višegrad. Membre de cette union dans l’Union, la Pologne tient à la présence de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la politique de sécurité et de défense commune n’existerait pas sans la  Grande-Bretagne alors que les Polonais tentent de renforcer leur frontière orientale qui est aussi, rappelons-le, celle de l’Union européenne. Des soldats britanniques participent à des manœuvres en Pologne et patrouillent sur les côtes de la Baltique, au grand dam de Vladimir Poutine. Vu depuis Varsovie, Londres se dresse en unique rempart contre le nouvel impérialisme russe. Ensuite, les Polonais partagent avec les Britanniques un fort attachement à l’idée d’une plus grande souveraineté nationale au sein de l’Union. Enfin, la Grande Bretagne est le deuxième partenaire commercial de la Pologne, où elle a investi plus de trois milliards d’euros l’année dernière. Malgré cela, la Pologne est loin de consentir à payer n’importe quel prix pour éviter un Brexit. Le Premier ministre Szydlo s’est montrée intraitable quant à la suppression des aides sociales aux Polonais dont plus d’un million vit et travaille en Grande-Bretagne. Pourtant, immigrés de longue date, ces derniers ne seraient pas concernés par les mesures revendiquées, tandis que la bonne condition de l’économie polonaise limite considérablement les nouveaux départs.

En substance, le « niet » polonais anticipe l’élargissement des restrictions proposées par Londres à d’autres champs du marché commun tels que la libre circulation des marchandises, des capitaux et des services. Conservateur, le gouvernement polonais est encore davantage nationaliste et il était naïf de la part du Premier ministre britannique de croire que son homologue sacrifierait l’intérêt national par idéologie. Jedrzej Bielecki, éditorialiste du quotidien de droite Rzeczpospolita n’a manqué ni de perspicacité ni de cynisme en résumant la position polonaise : « Tony Blair a commis une erreur en ouvrant le marché du travail aux immigrés d’Europe centrale avant les autres pays de l’Union. De son côté, David Cameron s’est précipité inutilement avec sa promesse de référendum. La Pologne devrait aider le Premier ministre britannique à s’échapper de ce double piège. À condition toutefois que cela ne nuise pas à la raison d’état polonaise, qui s’appuie malgré tout sur le développement de l’intégration européenne. ». C’est dire que David Cameron ne devrait pas perdre de temps pour réviser sa copie s’il songe toujours à la tenue du référendum en 2016 ! Dans le cas contraire, c’est Vladimir Poutine qui risque de sabrer le champagne pour fêter le Brexit, autrement dit le début d’un processus de déstabilisation sans précédent de l’Union européenne.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA31372937_000003.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Amsterdam: minijupe contre maxiviols?

89

Si vous avez quelques moments de liberté, le 16 janvier, on ne saurait trop vous recommander de vous rendre à Amsterdam, et plus précisément Place Dam.

Pourquoi ? Prévoit-on une dégustation de harengs fumés ou une flash-mob à bicyclette ? Vous n’y êtes pas du tout. Ce jour-là, les Hollandais ont décidé de défiler en minijupe. Pas les Hollandaises, les Hollandais. Et dans la foule enminijupée, vous aurez l’occasion d’apercevoir la plupart des politiques, tous partis confondus.

Quelle mouche a donc piqué les si sages Bataves ? C’est très simple (mais il fallait y penser!) : ils souhaitent tout bonnement marquer leur solidarité avec les victimes du tragique réveillon de Cologne (et d’ailleurs). C’est très aimable et il faut un certain courage, de ce côté-ci de l’hémisphère, pour enfiler une minijupe un 16 janvier, reconnaissons-le.

Mais sans vouloir ternir votre joie, Messieurs, j’eus souhaité que vos virils mollets velus servent à autre chose qu’à ce défilé. J’aurais aimé que votre courage ne consiste pas à affronter la froidure et les intempéries amstellodamoises. Parce que vos minijupes, elles nous font une belle jambe ! Votre solidarité festive ne fera jamais reculer un seul agresseur, ce serait même plutôt le contraire. Les apprentis violeurs doivent être écroulés de rire et penser que si c’est tout ce que vous avez à leur opposer quand ils nous prennent pour du gibier, la chasse est ouverte pour longtemps. Vous mettrez une minijupe le 16 et nous condamnerez au pantalon informe le reste de l’année. Par sécurité.

Ce n’est pas de votre solidarité dont nous avons besoin. C’est de votre protection. Contrairement aux délires du maire de Cologne Henriette Reker, nous n’aurons pas besoin de nous tenir « à une distance de plus d’un bras » si nous pouvons compter sur les vôtres. Alors laissez-nous nos minijupes, et enfilez vos combats shoes !

Festival de la BD: misère de l’art paritaire

61
Festival international de la bande dessinée Angoulême parité

Festival international de la bande dessinée Angoulême parité

L’affaire est grave. Parmi les trente noms sélectionnés sur la liste des auteurs éligibles au Grand Prix du prochain Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, pas une seule femme. On croyait le monde de la BD « cool », progressiste, sans frontières ni préjugés, contre la violence, la misère et la guerre, pour la paix et surtout pour l’égalité(e) hommes-femmes. En bref, absolument et résolument Charlie. Alors on tombe des nues. Un collectif d’auteurs de BD, décidé à sauver l’honneur de la profession, a lancé un appel à boycotter le vote visant à désigner trois finalistes. « Nous nous élevons contre cette discrimination évidente, cette négation totale de notre représentativité dans un médium qui compte de plus en plus de femmes », écrivent ses membres. Certains auteurs présents sur la liste délictueuse se sont d’eux-mêmes retirés. Riad Satouff, l’un d’eux, a souhaité une prochaine liste plus « paritaire ». Daniel Clowes est quant à lui allé jusqu’à refuser purement et simplement que son nom soit pris en considération  pour ce qui est devenu à ses yeux un « prix vide de sens ». Et une dizaine d’auteurs ont fait de même. Leur action et le brouhaha médiatique ont fini par faire plier la direction du Festival, qui a annoncé mercredi dernier que des femmes seraient finalement ajoutées à la sélection officielle.

A l’occasion de cette polémique – qu’on ne saurait qualifier de débat tant l’unanimité l’a disputé à l’indignation –, on a découvert qu’Angoulême avait en matière de parité un bilan catastrophique. Ainsi a-t-on appris avec horreur qu’en 42 éditions du festival, une seule femme – Florence Cestac, en 2000 – a été primée. Les plus indulgents rappelleront aussi que Claire Bretécher a été lauréate en 1983 du prix du « dixième anniversaire », qui n’est quand même pas le Grand Prix. Dos au mur de la honte, le délégué général de la direction artistique du festival en est venu à se justifier auprès du Monde : « Le concept du Grand Prix est de consacrer un auteur pour l’ensemble de son œuvre. Quand on regarde le palmarès, on constate que les artistes qui le composent témoignent d’une certaine maturité et d’un certain âge. Il y a malheureusement peu de femmes dans l’histoire de la bande dessinée. C’est une réalité. Si vous allez au Louvre, vous trouverez également assez peu d’artistes féminines. » Et il n’a pas tort : les femmes sont encore aujourd’hui très minoritaires au sein de la profession. Selon le dernier rapport de l’Association des critiques et journalistes de bande dessinée (ACBD), les créatrices représentent 12,4% des professionnels dans l’espace francophone. Le débat aurait éventuellement pu avoir un vague intérêt avec des arguments et des contre-arguments – on a fait remarquer au délégué général que plusieurs Grands Prix n’avaient pas encore 40 ans au moment de leur élection et on lui a cité plusieurs noms de femmes auteurs de BD mondialement reconnues – mais c’est alors que Fleur Pellerin a décidé d’intervenir. Et la ministre de la Culture nous a gratifiés d’une déclaration stupéfiante : « La culture doit être exemplaire en matière de parité et de respect de la diversité, le compte n’y est pas tout à fait. »

On était prêt à entendre les uns et les autres, on était même un peu surpris de l’absence de femmes dans le palmarès, mais cette déclaration clôt le débat. La question n’est plus de savoir si, oui ou non, des femmes méritantes ont été écartées, mais pourquoi une politique de quotas n’a pas été mise en place et depuis longtemps. Incroyable vision nounours de la « culture », qui deviendrait une sorte de « happening » organisé par la mairie et égayé par une musique d’ascenseurs. Est-ce que la ministre souhaite que les maisons d’édition publient autant d’auteurs mâles que femelles ? Que les théâtres montent autant de pièces écrites par des femmes que par des hommes ? Bref, est-ce que la culture est une sorte de RATP où on « recrute » des artistes comme s’il s’agissait de conducteurs(trices) de métro ? Allons-nous voir bientôt des petites annonces « Musée d’art contemporain cherche sculpteurs/peintres H/F » ? Et pendant qu’on y est, quid des auteurs de BD noirs, asiatiques, handicapés ou obèses ? On les laisse subir seuls l’odieuse injustice ?

*Photo : Wikimedia Commons.

Frigide, mon amour ?

149
Frigide Barjot blasphème

Frigide Barjot blasphème

Je ne le lui ai jamais dit mais j’aime Frigide Barjot. Je suis plutôt timide, on est tous les deux plutôt maqués et si je ne m’étais pas retenu, allez savoir où cela nous aurait menés elle et moi. À la messe tous les dimanches ? Merci bien. Je l’aime d’un amour sincère depuis le premier jour de la Manif pour tous. Pas tellement pour la cause, plutôt pour son altruisme et son abnégation. Je le dis sans ironie, je ne suis pas aussi généreux. Je n’ai pas l’amour universel, loin de là.

J’ai beaucoup de mépris pour ceux qui se sont détournés d’elle et l’ont lâchée au milieu du combat, parce qu’elle aurait pu rester un pont, une passerelle entre deux France qui se regardent en chiens de faïence. Mais on ne plaisante pas avec ces choses-là, avec ces identités-là. Plutôt que de tenter l’aventure d’un dialogue honnête et nouveau, plutôt que de rechercher un bon sens sans ordre moral, on a préféré se retrancher, et dans chaque camp, on est retourné dans sa tranchée. À ma droite, Ludovine de la Rochère, gardienne de stalag, à ma gauche Pierre Bergé dans toute sa méchanceté.

J’ai carrément de la haine pour ceux qui se moquent d’elle, pour toutes ces lavettes qui n’ont pas son grand cœur et qui continuent à s’acharner comme s’ils ne l’avaient pas eue, leur loi Taubira. Quand je regarde la télé le samedi soir, j’évite soigneusement la 2. Je me connais, si je tombe sur Ruquier et ses gloussements de pintade gay, je deviens haineux et ça m’enlaidit et je n’ai aucune envie de lui ressembler.

Rien n’entamera jamais la tendresse et l’admiration que j’ai pour Frigide. Même pas nos désaccords. Quand je la lis, je réalise que sur la question du blasphème, je suis plutôt d’accord avec Caroline Fourest. Ça me désespère et je préfèrerais avoir tort avec Barjot mais je suis trop attaché à la raison. C’est mon problème, je suis un amant passionné de la raison, et c’est sans doute de cette passion ardente que je tiens mon goût pour le blasphème. Je ne peux pas m’en empêcher. Dans la rue, non seulement je passe toujours sous les échelles, mais en plus, je raille ceux qui se détournent. On me dit : « Mais qu’est ce que ça peut te faire ? Passe dessous si tu veux mais respecte ceux qui passent à côté, parce que ça ne coûte rien et qu’on ne sait jamais. » Eh bien moi ça me coûte de passer pour un trouillard superstitieux, et de renoncer même à un tout petit bout de raison. Et puis, j’aime voir les airs raisonnables de ceux qui font un détour alors que c’est absurde, et qui lèvent les yeux au ciel en me trouvant absurde alors que c’est moi le raisonnable. Alors je ne peux pas m’empêcher de me moquer. En fait, je suis taquin. Voilà, c’est ça, je blasphème surtout pour taquiner mon prochain.

Frigide demande : « Comment Dieu peut-il être assassin alors même qu’il n’existe pas ? » J’ai entendu un jour Régis Debray poser un peu la même question : Pourquoi blasphémer si on ne croit pas en Dieu ? Mais je n’ai jamais pensé à lui répondre parce que lui, je ne l’aime pas, alors que Frigide… Je ne blasphème pas contre Dieu, je m’en fous de Dieu, je ne m’adresse qu’à ses ouailles. Quand je suis seul, je ne blasphème pas, je fais comme s’il n’y avait personne puisqu’il n’y a personne. Je ne blasphème que quand j’ai un public, comme je ris parmi des gens qui ont peur quand je sais bien qu’il n’y aucun danger, ou qui s’extasient alors qu’on se demande pourquoi. J’aime ramener sur terre et à la raison ceux qui planent et je jubile devant les mines gênées et les airs outrés.

Si je faisais semblant de prendre tout ça au sérieux, de respecter les croyances des autres, j’aurais le sentiment de me moquer d’eux, de les prendre pour des cons, alors que j’aime plutôt les gens a priori, et que j’essaie d’être un gars sérieux, et honnête. Je blasphème comme on dit à son copain qui déraille : « Attends, arrête tes conneries, pas ça, pas toi. » Je blasphème pour faire venir à moi les petits enfants de tous les âges qui croient aux contes de fées. Je blasphème comme d’autres évangélisent, parce que je fais aux autres ce que j’aimerais qu’on me fasse, si j’étais égaré. Je blasphème par amour pour mon prochain. Et un peu pour moi aussi. J’entends dans le blasphème l’expression de ma bonne santé mentale, comme j’entends dans le râle que je pousse en m’étirant le matin, le signe de ma bonne humeur.

Jamais je ne doute.  Je sais bien que de là haut, personne ne me regarde, même pas mon père, alors que j’aimerais tellement bordel de dieu. « Dieu nous sort de notre sinistre isolement », nous dit Frigide. On ne serait pas seuls, et ce serait rassurant, et ce serait une bonne nouvelle. Moi je me sens bien, seul. Je nous sens bien, seuls, libres, affranchis, comme des humains sans pasteurs, sans bergers, sans seigneur, sans Dieu ni maitre. Je ne trouve pas que ça nous rende plus mauvais, ni meilleurs d’être sans foi (mais pas sans loi). Nous en avons des lois, nous ne sommes pas dans le vide, et nous ne sommes pas vides. Simplement, ce sont les nôtres, celles que nous choisissons, entre nous.

Et quand bien même il y aurait quelqu’un quelque part, ça changerait quoi? Pourquoi faudrait-il remercier, rendre grâce, s’agenouiller, se prosterner ? À vingt ans, j’aimais bien la phrase de Bakounine : « Si Dieu existe, il faut le combattre. » Aujourd’hui, je suis plus serein, je dirais plutôt que s’il existe, on peut s’en foutre. Et entre nous, s’il se vexe parce qu’on rit du prophète, de son fils ou du saint esprit, après Auschwitz, alors on l’emmerde. Et s’il ne se vexe pas, où est le problème ? Pourquoi en faire tout un foin ? Pourquoi vouloir être plus royaliste sur la terre que le roi dans son ciel ?

Voilà. Je ne sais plus ce que je voulais dire. Ah si. Un lieu commun. C’est bien aussi un lieu commun, même si on tient tous à nos espaces privés : la bonté n’appartient pas plus aux croyants qu’aux mécréants, ni l’humour, ni l’amour. Hors de l’église et même dedans, on en voit qui aiment rire et jouir. Ça se voit chez Frigide. Et pas chez Ludovine.

*Photo : SIPA.00728191_000008.

Immigration: bilan globalement négatif

100
migrants paul collier immigration

migrants paul collier immigration

Le livre le plus ambitieux écrit ces dernières années sur l’immigration, Exodus, How Migration is Changing Our World (2013), n’a malheureusement toujours pas été traduit en français.

Son auteur, Paul Collier, est un discret professeur de l’université d’Oxford. Avant de s’attaquer à ce qu’il qualifie de « tabou », l’éminent professeur s’était fait connaître par la publication de The Bottom Billion (« Le milliard d’en bas », en français), un livre portant sur les conditions de vie des habitants les plus pauvres de la planète, salué de manière unanime.

Pourtant, cette fois, la critique anglo-saxonne a été des plus virulentes tant il est dangereux, même pour un universitaire renommé, de s’attaquer au pensum qui veut que le bilan de l’immigration soit globalement positif, comme le disait Georges Marchais à propos de l’URSS.

[access capability= »lire_inedits »]

La méthode de Collier est cependant purement universitaire. Ce n’est pas un idéologue et il n’a pas d’a priori, il observe les conséquences économiques, sociales et culturelles de l’immigration, et il procède par une sorte de méta-analyse, en passant en revue la littérature scientifique existante.

Et que nous dit le professeur ? Tout d’abord, que l’ampleur du potentiel migratoire est systématiquement sous-estimée. Si, en 2003, l’administration britannique concluait qu’il n’y aurait pas plus de 13 000 Européens de l’Est qui voudraient immigrer chaque année en Grande-Bretagne à la suite de l’élargissement de l’Europe, ils furent en réalité un million dans les cinq ans qui suivirent ! Quinze fois plus que les « prévisions ». Par la magie du regroupement familial, sur une période de quarante ans, un immigré peut en faire venir sept ou huit autres. Des rappels utiles, alors que l’afflux de migrants à travers la Méditerranée, loin d’être endigué, a pris des proportions incontrôlables, et sachant que la population de l’Afrique va être multipliée par quatre avant la fin du siècle.

Avertissement également à l’égard d’Angela Merkel : Collier montre que l’immigration ne cesse jamais spontanément et a toujours tendance à augmenter, à moins d’être ralentie par des politiques publiques. Il note que les migrants privent aussi les sociétés d’origine de leurs individus les plus entreprenants (ce ne sont jamais les plus pauvres qui s’en vont) dont elles auraient pourtant tant besoin pour leur propre développement.

Le professeur démontre ensuite que ce sont les migrants qui reçoivent la plus grande partie des bénéfices liés à l’immigration. À l’inverse, le bilan est beaucoup plus mitigé pour le pays d’accueil. Les revenus réels tendent à diminuer dans le bas de l’échelle des salaires de même que l’accès au logement des résidents, et ce y compris pour les immigrés plus anciens. Et dans les écoles, les enfants de migrants ont besoin de plus d’attention que les autochtones. Ces derniers, lorsqu’ils sont en difficulté scolaire, ne bénéficieront donc plus de l’attention à laquelle ils auraient pu prétendre sans l’immigration massive.

Celle-ci fait aussi peser un risque sur les systèmes de sécurité sociale. Si la société apparaît trop hétérogène et si ceux (particulièrement les nantis et les classes moyennes) qui contribuent ont le sentiment qu’ils donnent une partie importante de leur revenu à des gens dans lesquels ils ne se reconnaissent pas, la solidarité, qui repose sur un pacte social consenti, pourrait se gripper. L’immigration entraîne également des phénomènes de repli, d’exode urbain ou d’émigration parmi les couches favorisées de la population.

D’après Collier, contredisant ainsi la vision angélique de la Commission européenne, l’immigration n’est pas non plus une solution au vieillissement de la population. Dans son analyse critique de la plupart des études publiées sur ce thème, il conclut : « Il est difficile de comprendre pourquoi il existe un large consensus parmi les économistes pour dire que l’immigration est une si bonne chose pour financer les retraites. » Un zeste d’idéologie se serait-il glissé dans les calculs des universitaires patentés ?

Après l’économie, l’auteur s’attaque à la cohésion des sociétés européennes. On peut ainsi tout à fait être citoyen au sens légal du terme tout en ne faisant pas partie de la société dans laquelle on vit. Une fois encore, le parcours des terroristes islamistes donne raison à notre professeur prophète. Selon lui, plus grande est la proportion d’immigrés dans une communauté, plus grande est la distance culturelle, et plus faible sera la confiance mutuelle entre les immigrés et la population autochtone.

Collier, qui est pourtant anglais, préfère l’assimilation « à la française ». Le rythme d’intégration est en effet plus lent lorsqu’un pays adopte le multiculturalisme. De même, des bénéfices sociaux généreux ralentissent le rythme d’intégration en incitant des migrants à rester parmi les couches les plus défavorisées de la société. Enfin, l’immigration massive ne serait pas compatible avec la persistance d’un sentiment national partagé et porté par l’ensemble de la société.

Il s’étonne également du « surprisingly limited » nombre d’études qui mesurent la criminalité parmi les migrants. Le coût du surcroît d’insécurité n’est jamais pris en compte. Le célèbre « bobby » de la police londonienne traditionnellement non-armée n’a pas résisté à l’offensive violente des gangs jamaïcains. Des pratiques de certaines sociétés d’origine telles que la violence, la corruption ou le clientélisme sont souvent importées dans la société d’accueil et la contaminent.

On le voit, le livre touche à une palette de sujets, tous d’une brûlante pertinence. Au terme de raisonnements rigoureux, il démonte un à un tous les lieux communs avancés sans preuve pour nous vendre les pseudo-vertus économiques et culturelles de l’immigration massive et du « vivre ensemble ».

Collier termine son livre en proposant un package de politiques publiques. Les États y sont invités à fixer des plafonds à l’immigration, être sélectifs dans ceux qu’ils décident d’accueillir et de développer des politiques d’intégration qui visent à l’assimilation. Il va jusqu’à proposer que les futurs travailleurs immigrants ne bénéficient pas des mêmes droits sociaux que les résidents actuels car ils n’ont pas encore contribué à la prospérité du pays d’accueil. Une proposition déjà partiellement mise en œuvre par le gouvernement de David Cameron issu des élections de 2015.

Mais sa conclusion est franchement pessimiste : les migrations vers l’Europe deviennent tellement importantes qu’elles pourraient dissoudre les identités nationales. Toutes les sociétés européennes courent le risque de devenir postnationales. Un livre publié deux ans avant le choc migratoire de 2015 sur le vieux continent, qui a vu pendant le seul mois d’octobre arriver plus de migrants qu’au cours de la totalité de l’année précédente.

Cette fois ce ne sont pas seulement des intellectuels polémistes comme Élisabeth Lévy, Éric Zemmour ou Alain Finkielkraut qui tirent le signal d’alarme, mais un professeur d’Oxford dans un livre austère bourré de références. À traduire d’urgence.[/access]

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21827253_000002.

Exodus: How Migration Is Changing Our World

Price: ---

0 used & new available from

Taubira démission!

120
taubira demission decheance nationalite
wikicommons

taubira demission decheance nationalite

J’aime beaucoup Christiane Taubira. Je mesure bien que ce n’est pas très à la mode dans la société française qui se droitise. Encore moins à l’extrême droite qui se droitise aussi tandis que la droite s’extrême droitise. Ce n’est même pas très bien vu au gouvernement et au Parti socialiste devenus d’étranges excroissances libérales-autoritaires pour des raisons de convenances électorales, dont la politique des mois à venir va se résumer à casser le coder du travail et à éviter les remous que cela pourrait provoquer grâce à un état d’urgence constitutionnalisé. Histoire de donner raison, encore une fois, à Naomi Klein et à sa Stratégie du choc: toute mutation néolibérale ne peut s’accomplir que dans un climat de violence d’etat: Pinochet 73, Thatcher 84, Eltsine 92, Bush 2001. On pourra désormais rajouter à la liste la France post-13 novembre où l’état d’urgence concerne les manifs pour la Cop 21 ou le soutien aux syndicalistes d’Air France mais pas les marchés de Noël ni la beuverie rituelle du Nouvel An sur les Champs-Elysées.

Ce qui est bien, ou était bien avec Christiane Taubira à la Justice, c’est qu’elle avait plusieurs rôles. Le premier était de rappeler à l’électeur de gauche ce qu’avait été la gauche, avant, quand elle essayait encore de changer quitte à déplaire  et qu’elle ne confondait pas démocratie et populisme, par exemple en 81 sur des sujets comme la dépénalisation de l’homosexualité et surtout l’abolition de la peine de mort. Bref quand la gauche ne se comportait pas comme un banal Wauquiez parti du centrisme à la Jacques Barrot pour finir à la droite de Marine Le Pen, tout ça parce qu’il faut « suivre » son électorat plutôt que d’affirmer les valeurs qui sont vraiment les siennes.

Le second rôle de Christiane Taubira, qu’elle a rempli à merveille, avec un talent, un humour et une énergie peu communs, c’est de servir d’abcès de fixation, comme on dit en termes de médecine, et de tactique aux offensives de la droite vraiment de droite, comme celle qui défila lors de la Manif pour tous.

Elle était le symbole parfait pour hystériser tout ce monde-là : femme, femme très à gauche, femmes noire très à gauche. Si dans son bureau, elle regarde ses agendas de ces dernières années, elle doit compter sur les doigts d’une main amputée les jours où premiers, seconds et troisième couteaux de la droite n’ont pas demandé sa peau. Elle doit d’ailleurs l’avoir dure.

On lui reproche par exemple souvent un passé politique « indépendantiste » en Guyane. La chose demanderait à être nuancée, d’une part et d’autre part les gens changent. Je suis bien certain qu’il ne viendrait à personne l’idée de regarder par exemple d’où vient Gérard Longuet qui trouve que les français se tournent les pouces ou Claude Goasguen ou dans une autre génération Guillaume Peltier, le chouchou de Sarkozy.  Les hommes changent, moi-même quand j’étais jeune, je préférais les carambars aux caramels au beurre salé.

On lui reproche aussi son laxisme en matière judiciaire. Même si les chiffres sont têtus et qu’il y en a moins de permissions de détenus accordées que sous Sarko parmi beaucoup d’autres données , ce qu’on appelle son laxisme est précisément la recherche d’un équilibre entre la prévention et la répression, le refus d’une incarcération systématique avec des peines de substitution ce qui devrait plaire à tout le monde puisque on admet généralement que la prison est un lieu privilégié de radicalisation islamique. Mais bon, la logique et la détestation rabique n’ont jamais fait bon ménage.

Donc, jusque-là, Christiane Taubira, c’était la classe. Plus forte que Salengro poussé au suicide pendant le Front Populaire par la droite et plus lyrique (parfois un peu trop) que les énarques qui ne lisent plus de poésie, elle incarnait le supplément d’âme d’un gouvernement qui n’a pas de corps, ce qui est compliqué.

Sauf qu’est intervenue la cerise sur le gâteau néo-socialiste: la déchéance de la nationalité pour les binationaux mêmes nés en France. Et que devant le tollé provoqué par des gens qui se souviennent que depuis la guerre, république et droit du sol sont consubstantiels, après le mariage pour tous, le gouvernement  fait de la surenchère et veut inventer la déchéance pour tous.

Sur ce coup-là, Christiane, je ne te suis plus. Tu es désavouée après ton entretien sur une radio algérienne et là tu viens d’expliquer que tu étais contre mais tu vas être obligée de défendre cette loi scélérate devant l’assemblée.

La droite demande que tu partes mais ça, c’est normal. Si je peux te donner un conseil, mais un conseil de gauche, c’est de démissionner. Ou de faire tout pour te faire virer (c’est peut-être ce que tu cherches au fond.) Parce que vois-tu, si la droite te déteste, ce qu’il reste de la gauche radicale, atomisée en factions plus ou moins rivales,  a besoin d’une fédératrice comme toi.

Si tu pars maintenant, d’ici 2017, tu peux devenir le moteur d’une grande coalition qui irait de la gauche du PS au NPA. Certains centristes humanistes ne sont même pas à exclure. Tous ces électeurs bobos et ouvriers, des Verts au PCF en passant par le PG ou les Alternatifs. Tu sais quoi, tu pourrais même « pasokiser » le PS, comme Syriza.

Un second tour entre toi et Marine Le Pen: là, enfin, les choses seraient claires? Réfléchis, camarade ministre, réfléchis.

*Photo: wikicommons.

Armée russe: une renaissance toute relative

8
pascal marchand poutine russie

pascal marchand poutine russie

Pascal Marchand est professeur de géopolitique à l’université Lumière Lyon-2 . On lui doit notamment une Géopolitique de la Russie (PUF, 2015).

Céline Revel-Dumas. Selon le New York Times, depuis 2006, les dépenses militaires russes ont été multipliées par cinq, passant de 10 à 52 milliards de dollars, un budget équivalent à celui de la France. Comment expliquer cette évolution ?

Pascal Marchand. Ces chiffres ne correspondent pas à ceux dont je dispose, mais de fait, le budget militaire de la Russie est presque équivalent à celui de la France. En revanche il ne représente qu’un dixième de celui  des Etats-Unis. N’oublions pas qu’entre 1992 et 2003 ce budget était ridicule. A l’époque, l’ancien président russe, Boris Eltsine, craignait que l’appareil militaire ex-communiste ne fasse un coup d’Etat (ce qui s’est d’ailleurs produit) et il l’avait donc négligé pour l’affaiblir. Pendant ces neuf années, aucune commande d’avion n’a été faite alors que les Etats-Unis en ont commandé une centaine par an. Ce n’est qu’à partir de 2000, deux ans après le krach boursier russe, que Vladimir Poutine a commencé à rattraper le retard russe et le premier nouvel hélicoptère de combat a été commandé en 2004 ! Le remplacement du matériel obsolète était devenu urgent.

Depuis 2006, à quoi ont été consacrées les dépenses supplémentaires de la défense russe ? S’agit-il d’investissement plutôt quantitatifs (plus d’hommes et d’armes) ou qualitatifs (améliorations technologiques) ?  

Les dépenses militaires ont crû significativement à partir de 2003-2006, l’essentiel étant alors consacré à de nouveaux équipements. Les effectifs de l’armée ne changent pas. Ils ont été réduits drastiquement depuis la fin du régime soviétique : en 1989, l’armée russe disposait de 5, 2 millions d’hommes contre 1.5 million en 1996 et seulement 800 000 hommes aujourd’hui. Cet effectif est d’ailleurs stable depuis un certain temps et Poutine ne souhaite pas l’augmenter.

D’ailleurs, même s’il est vrai qu’en termes de PIB, les dépenses militaires de l’ère soviétique étaient importantes, la « superpuissance » de l’URSS était surestimée. Et, même si  contrairement à Eltsine, Poutine a une bonne relation avec l’armée et il n’en a pas peur, il n’a pas non plus l’intention de revenir aux années 1980.

Les contraintes économiques liées à la baisse de prix de matières premières, du pétrole et du gaz ainsi que les sanctions de l’occident permettent-elles à la Russie de maintenir un tel niveau de dépenses militaires ?     

Sans doute. Les temps sont durs pour l’armée russe au point où plusieurs bases aériennes et bases de missiles n’ont pas pu payer leurs factures d’électricité en fin d’année… Il y a un vrai problème budgétaire.  Un programme pluriannuel lancé en 2007-2008 prévoyait l’achat de 600 avions en dix ans. Le parc aéronautique est actuellement de 1300 avions qu’il faut renouveler. 600 avions ce n’est donc pas beaucoup mais même cet objectif-là est compromis par les contraintes budgétaires.

De quel type d’armée la Russie souhaite-t-elle se doter ? Une armée équivalente à celle des Etats-Unis, à forte capacité de projection et intervention sur plusieurs théâtres d’opérations en même temps ?

L’idée de superpuissance pendant l’ère soviétique était surestimée et surtout, ce n’est pas le modèle de Poutine. À l’époque, l’armée rouge était adoptée aux besoins de l’URSS : faire face à l’OTAN ainsi qu’aux défis dans le Caucase et en Asie centrale. Ces missions nécessitaient  à la fois de nombreux effectifs, des équipements nucléaires et la fourniture en armes des « pays frères ». Aujourd’hui, il s’agit de protéger les frontières de la Russie et d’intervenir dans les pays voisins en cas de menace pour l’intégrité du territoire russe ainsi que – depuis 2008, la guerre en Géorgie et la « doctrine Medvedev » – dès lors qu’une minorité russe sera en danger, et ce malgré la souveraineté territoriale d’un Etat. ceci dit, dans le cadre de l’intervention en Syrie, la Russie a démontré sa capacité de mener un raid à partir d’une base à Mourmansk, plus de 13 000 kilomètres des cibles frappées, avec deux ravitaillements aériens. Ces capacités en ont surpris plus d’un !

Géopolitique de la Russie: Une nouvelle puissance en Eurasie

Price: ---

0 used & new available from

*Photo: wikicommons.

Un professeur juif agressé à la machette à Marseille

72

Marseille agression antisémite

Marseille (AFP) – L’adolescent, qui a agressé un enseignant juif lundi à Marseille, a dit avoir agi « au nom d’Allah » et de « Daech » (le groupe État islamique) au moment de son interpellation, a déclaré le procureur de la République, Brice Robin.

L’adolescent, de nationalité turque et d’origine kurde, qui aura 16 ans la semaine prochaine, a « revendiqué avoir agi ainsi au nom d’Allah et de l’État islamique, répétant avoir agi à plusieurs reprises au nom de Daech car les musulmans de France déshonorent l’islam et l’armée française garde les juifs », a rapporté M. Robin, lors d’une conférence de presse.

Le magistrat a précisé que cette revendication avait eu lieu au moment de l’interpellation de l’adolescent et non de l’agression. Pour le procureur, « il s’agit à l’évidence d’une agression à caractère antisémite » avec une « forme de préméditation ».

« Selon la victime, l’intention de son agresseur était de le tuer », a ajouté M. Robin.

L’adolescent a frappé par derrière l’enseignant juif qui portait une kippa, le blessant à l’épaule et au bras avec une machette qu’il a laissée sur place, avant de s’enfuir, puis d’être arrêté. Il portait également un couteau avec une lame en céramique qu’il destinait « aux policiers qu’il comptait agresser ».

Si le parquet de Paris ne se saisit pas de l’enquête, le parquet de Marseille demandera « sa mise en examen pour tentative d’assassinat aggravé en raison de l’appartenance religieuse et apologie du terrorisme et son placement en détention provisoire ».

L’adolescent, régulièrement scolarisé dans un lycée de Marseille où il est bon élève, a un profil qui « semble être celui d’une personne radicalisée via internet », a poursuivi le procureur. Il n’est pas connu des services de renseignement et n’a pas d’antécédents judiciaires, ni psychiatriques, a-t-il précisé.

Lors de son arrestation, l’adolescent a indiqué aux policiers « qu’il s’armera, dès qu’il sortira, d’armes à feu pour tuer les policiers ».

*Photo : © AFP/Archives ANNE-CHRISTINE POUJOULAT.