Quand Rizlaine écoute November sur Air Austral

Quand j’ai pris mon billet d’avion sur un coup de tête pour aller passer l’hiver (donc l’été) sous les tropiques, c’était avec l’idée ferme de n’y rien foutre. Et d’oublier un temps dans ce paradis luxuriant mes certitudes mises à l’épreuve. Ouais, tout ce que en quoi j’ai cru est chamboulé depuis que j’ai compris qu’être Français, c’est avant tout porter le double héritage de Rome et d’Athènes synthétisé dans le cratère des Lumières qui se déversèrent sur le monde après la plus grande éruption que l’Histoire de l’humanité ait connue : la Révolution Française.
Cet événement unique de la tectonique des peuples annonça l’extinction de masse des tyrans et des superstitions. Mais on ne se débarrasse pas d’héritages millénaires en un soulèvement populaire, ni en cent.
Le chant des signes est un Hosanna aux mille répliques, et celles que nous vivons aujourd’hui ne doivent pas nous faire oublier ces réalités imaginaires que sont les fables : elles sont nées dans l’esprit génial d’homo sapiens il y a des dizaines de milliers d’années et il faudra au minimum quelque centaines d’années pour nous en débarrasser.
J’en étais là de ma conversation avec un pote juif et athée (et inversement) en montant dans l’avion quand je raccrochais après m’avoir demandé de lui ramener de la zamal.
-Mec, t’es dingue, je vais pas te ramener de la drogue, c’est l’état d’urgence
– Ah ouais, j’avais oublié ».
Je venais juste de m’installer dans mon siège au dernier rang de l’appareil d’Air Austral. Je tapote un dernier message à ma petite sœur, j’enlève mes pompes, je sors un bouquin, un roman transhumaniste, mon dernier dada idéologique. Une hôtesse se penche sur moi : –
-Monsieur Chenu, ça ne vous dérange pas si vos trois voisins pour ce vol sont des enfants voyageant seuls ?
– Heu non.
Et me voilà parti pour 11h30 en altitude avec Eliott, Ugo et Rizlaine. Que j’ai dû occuper. Car les enfants de dix ans, faut les occuper, même si on ne les connait pas, à partir du moment où il est évident pour eux que la personne qui est avec eux, le temps du trajet entre Paris et la Réunion, est bien justement là pour eux.
J’ai découvert la vie des gosses de divorcés français transéquatoriens, et moi il a bien fallu que je trouve des ressources en histoires, énigmes, jeux, blagues appliqués à cette tranche d’âge. Quand Rizlaine voulut savoir ce que j’avais comme musique dans mon IPhone, je lui ai filé. Le génie de l’enfance a cela de pervers de nous rappeler souvent à notre culpabilité : le premier album qu’elle décida d’écouter était November, de Jiben Sire, dont j’avais promis de faire la chronique depuis un gros mois, sans que cela ne me force vraiment à prendre la plume.
Qu’elle l’ait choisi en premier n’est pas vraiment un hasard, c’est le dernier que j’ai téléchargé sur ITunes, donc il était en haut de la liste. « C’est tellement beau, on croirait qu’il l’a composé dans un nuage ». Il n’y a que des enfants pour sortir des phrases pareilles. Rizlaine m’a rappelé que le premier truc à faire en descendant de l’avion était de pondre ce papier. A la réflexion, je pourrai m’arrêter là. « C’est tellement beau, on croirait qu’il l’a composé dans les nuages », ça suffit, surtout que c’est la vérité, vu que c’est Rizlaine, dix ans, qui le dit.
Mais ça ferait grosse feignasse, ce que je suis, comme tous les écrivains capable d’écrire sur un sujet sans jamais l’évoquer pour éviter de travailler. Mes profs appelaient ça un « hors sujet ». J’ai toujours objecté qu’il s’agissait d’imagination. Mais parler d’autre chose pour parler de soi, c’est juste faire du roman, comme les albums de Jiben Sire.
Je fais un bisou aux trois mômes en descendant de l’avion et j’embarque pour Saint Pierre. Mes potes sont venus me chercher. Je n’ai qu’une idée, piquer une tête dans l’Océan Indien. Et d’autres idées, mais j’écris une chronique culturelle, pas un roman gonzo où le rhum se mélange allègrement à la sueur et autres fluides se déversant l’un dans l’autre. On est là pour causer zique.
Entre-temps, David Bowie est mort. Ca m’a rappelé ce voyage scolaire de 4e, en Sicile, où je l’ai découvert (Bowie, pas Sire) sur les K7 de Magalie à qui je roulais des pelles dans le fond du bus. C’est lors de ce voyage que j’ai vu ma première éruption volcanique, au Stromboli. J’espère en voir une ici, au Piton de la Fournaise. Il n’y a rien de plus beau qu’une éruption volcanique. Ah si, une aurore boréale.
Je digresse, ok, mais vous me suivez, c’est le principal. C’est que je suis en train d’écouter November en écrivant sur la terrasse, et ça me rappelle mes premiers amours. « C’est très joli ce que t’écoute, on dirait l’album d’un mec qui a fait vingt albums, tu vois, on le sent dans la voix », me décroche Gaël (mon pote qui m’héberge).
Jiben Sire est loin des vingt albums, mais à l’écoute de November, il est évident que le chaos du monde et le tragique des existences éveillées sont passés au moulinet de son propre chaos intérieur. C’est un album qui pourrait être triste si sa mélancolie vive ne nous transportait pas dans les élans optimistes de sa recherche de la lumière.
Ok, c’est difficile de parler d’un album sans tomber dans le cliché de la phrase super tralala qui traduit maladroitement les émotions ressenties à l’écoute, mais c’est comme ça. Et croyez-moi, le truc de la recherche de la lumière, on le sent bien puissant à travers tout l’album. Je l’attendais sur un truc bien rock, avec autant de guitares que de douleurs, mais il a fait un choix : la part sombre du rock est absente. Il a laissé le piano prendre toute sa place, presque libre de toute concurrence, soutenu dans son empire par quelques cordes et batterie gardant discrètement sa frontière.
November, c’est une fresque majestueuse peinte au cours de six années de travail d’un artiste dont il est absurde qu’il ne soit pas davantage défendu par les faiseurs d’opinion artistique. Les émotions émanent de la tessiture chaleureuse d’une voix honorant autant de textes écrits exclusivement par des femmes et ça nous invite à embrasser tout entier un univers où la vie est célébrée dans une humeur raisonnable, revenue des espérance trop grandes, à l’image du violon de Spleen (mon morceau préféré).
Ce Sire-là est tout neuf. On l’avait laissé en 2008 avec un album taillé dans la glace, Chair Memories. La glace a fondu, c’est désormais une rivière acoustique tranquillement pop que je réécoute à l’heure de l’apéro, dans ma fournaise tropicale. Les nuages bloqués sur le Piton des Neiges menacent de je ne sais quoi, comme s’ils avaient envie de prendre l’itinéraire de Sire : redescendre vers la chaleur. Rizlaine avait raison, C’est tellement beau, on croirait qu’il l’a composé dans un nuage ». Un nuage où il était seul, car cet opus là, il ne l’a construit qu’avec des instruments virtuels, une maladie sclérosante lui ayant lancé le défi d’être encore meilleur grâce à la technologie. Défi relevé. Ce talent confirmé, lui, n’a rien de virtuel.
Allez, commandez-moi cet album et, promis, après quelques écoutes, vous verrez que comme pour moi toutes vos certitudes mises à l’épreuve seront réaffirmées parce que c’est beau. Et optimiste.
November, Chancy Publishing / Musicast, 2015
Jalons, œuvres (presque) complètes

Je me souviens que, lorsque j’étais lycéen, j’avais vu chez un marchand de journaux Le Monstre ou Laberration. J’avais trouvé ça curieux. Je me suis dit que cela devait être très drôle mais mon argent de poche hebdomadaire m’obligeait à quelques arbitrages et j’avais dû renoncer à l’acheter. Trente ans plus tard, le chef de cette bande, dont je ne savais pas à l’époque qu’on l’appelait Basile de Koch, a eu la bonne idée de réunir ces pastiches dans une anthologie, éditée aux bons soins des éditions du Cerf. Mon épouse et mes enfants ont eu l’idée ô combien généreuse de me l’offrir pour mon anniversaire et me voient ainsi me gondoler à chaque fois que je saisis l’objet pour en lire quelques pages.
Ce samedi, en virée parisienne pour cause de colloque du Comité Orwell et de lancement du numéro deux de la revue Limite, j’ai eu l’occasion de rencontrer Basile et Laurent Joffrin. Peu de rapports entre les deux, me direz-vous ? Détrompez-vous ! Lorsque son prédécesseur Serge July fut tenté de mettre à la Une la parodie de Libé, question qui divisait sa rédaction, le chef du service politique, Jean-Michel Helvig, eut cette phrase qui convainquit July de ne pas mettre à l’honneur ce chef d’œuvre des Jalons : « Fais gaffe, Serge ! Ces gens-là font semblant d’avoir de l’humour mais en fait ils sont de droite. » On ne sait alors dans quel camp de la rédac’ figurait Laurent Joffrin mais l’autre jour, en l’écoutant, je me suis dit qu’il aurait très bien pu être l’auteur de cette phrase d’anthologie.
En fait, les Jalons ne sont pas de droite. Ils ne sont pas de gauche, non plus. Ils ont compris, bien avant tout le monde, que ces notions avaient pris, au mitan des années 80, un sacré coup dans l’aile. Les parodies de Jalons mettent à poil la société du spectacle politique. De la première à la dernière ligne, tout, absolument tout, est travaillé, calculé. Des titres jusqu’aux errata. Cet erratum par exemple, en bas de la page deux du Monstre : « Dans nos éditions d’hier, une malencontreuse coquille a rendu compréhensible la conclusion du point de vue de Félix Guattari. Nous présentons toutes nos excuses à l’auteur ainsi qu’à nos lecteurs, qui auront rectifié d’eux-mêmes. » Et ces petites annonces de Laberration : « Tête. J’ai perdu la mémoire dans un carambolage entre Tourcoing et Roubaix. Impossible de me souvenir quand. Récompense. Tèl ? » ou « Bien payé. Vous êtes jeune, dynamique, plein d’allant, bourré de talent et d’énergie. Ce travail formidablement bien payé est pour vous. Inutile de vous présenter, c’est une blague. » Hilarants aussi, les programmes télé du Figagaro et ce film érotique sur Arte à 0h20 : « Roger Pontus est colleur d’affiches au RPR. Un matin, il se retrouve avec le pinceau raide et la colle sur le ventre. »
Evidemment, d’autres journaux que les trois plus célèbres quotidiens français figurent dans cette anthologie : Lougarou-magazine, qui pourrait trente ans après titrer, dans un éternel recommencement : « Nos épagneuls seront-ils encore bretons dans trente ans ? », Pourri-Moche, le Cafard acharné, Fientrevue, qui valut aux Jalons une procédure judiciaire promettant de les mettre sur la paille mais qu’ils gagnèrent, finalement.
On me dit que dans toute l’œuvre des Jalons, il existe une autre publication qui supplante les parodies de presse : les fameuses fiches RG de Charles Pasqua. Mais il est très difficile de les retrouver. Un des piliers de Jalons, tendance Socialisme et Barbarie, par ailleurs membre éminent de la rédaction de Causeur, que je ne citerai pas, m’a promis de m’autoriser à les lire « mais chez [lui], attaché au radiateur » afin que je ne parte pas avec. En attendant que ce bijou soit réédité, jetez-vous sur Les Pastiches de Jalons (1985-2015).
Vous ne le regrettez-pas. Votre entourage, en revanche, qui vous entendra pouffer sans arrêt, risque de me maudire de vous les avoir conseillés.
Les Pastiches de Jalons (1985-2015). Editions du Cerf.
La ligne Clergue

À quoi sert une exposition dans l’un des musées de l’institution parisienne ? À établir la renommée d’un artiste, à lui conférer le prestige qui lui manquait, à l’admettre dans le cercle capricieux de la consécration française. Elle peut aussi corriger sa réputation, modifier l’idée que nous nous faisions de son œuvre, affaiblie parfois par sa personne même. C’est précisément ce qui se produit actuellement au Grand Palais pour Lucien Clergue (1934-2014). On y allait à reculons, agacé par ce notable impérieux, fier de sa poitrine constellée des breloques de l’honneur national. On l’avait trop vu, on le jugeait satisfait, comblé par son reflet, avec cela trop marchand, commerçant habile. Mais la vérité de ce photographe surdoué allait réduire à rien les effets de notre ignorance et de notre amnésie.
Comment reprocher à Clergue son besoin de reconnaissance et son habileté sociale ? Pour Lucien, né en 1934 à Arles, tout avait si mal commencé ! Son père s’était mis aux abonnés absents, la maison familiale avait disparu sous un bombardement, sa mère tant aimée, qui se débattait dans les difficultés d’une épicerie, mourait alors qu’il avait 17 ans. Lucien abandonnait ses études, entrait à l’usine.
Lucien photographie de manière « sauvage », en autodidacte résolu.[access capability= »lire_inedits »] Il ne maîtrise pas encore la technique, mais il distingue quelque chose derrière les choses, il révèle la permanence de signes sur la matière inerte, il signale l’intérêt graphique d’un pli de terrain, d’une faille dans le sable, d’un enlacement de brindilles, il révèle la sensualité totale du corps sans tête d’une femme, dont la chair affolante est battue par les vagues. Bref, le garçon pressent qu’il possède une mystérieuse énergie, un pouvoir de révélation qui l’autorise à briser le miroir des simples apparences. Le jeune Clergue, employé dans une usine, est photographe : il lui reste à le démontrer. En 1953, il ose solliciter Pablo Picasso, qui sera son thaumaturge. L’accord est immédiat entre le garçon sauvé du malheur par sa volonté farouche et le peintre adulé : « À la sortie d’une corrida, aux arènes d’Arles, je mets mes photos sous le nez de Pablo Picasso. Il les regarde et me dit : “Je veux en voir d’autres.” Alors je me suis mis au travail pour lui, comme une obsession. » Si la sympathie joue son rôle, il n’est pas impossible que Picasso ait éprouvé dans ces images fortes et mystérieuses une communauté de réflexion et d’audace. À ce moment précis, le monde veut « absolument être moderne ». Les photographies de Lucien fondent une sensation de nouveauté absolue.
« J’ai débuté dans ma vie artistique avec un carré d’as dans la main. » Quatre cartes gagnantes dont la première se nomme donc Pablo Picasso, son « découvreur ». En 1955, Clergue lui confie un ensemble de photographies qu’il a intitulé La Grande récréation, soit 120 images d’enfants « de la rue » déguisés par ses soins, dans les ruines d’Arles causées par la Seconde Guerre. Ils évoquent les saltimbanques peints antérieurement pas le grand Pablo : « J’ai fait un inventaire de mon univers, de là où je vivais, j’ai introduit de petits saltimbanques qui correspondaient [à mes] influences majeures […] à cette époque, le Picasso de la période rose, l’Orphée avec les personnages clé de l’œuvre de Cocteau. [Et] La grande parade, de Fernand Léger. » Clin d’œil du jeune ambitieux à Picasso vieillissant qui, un peu plus tard, devant ses nus féminins « dans la mer », s’écrie : « Il faut les montrer à Cocteau ! » Ce dernier, visité dans l’entresol fameux du 36, rue Montpensier, à Paris, en 1956, les fait parvenir à l’éditeur Pierre Seghers, qui les choisit pour illustrer Corps mémorables, de Paul Éluard[1. Recueil de poésie édité chez Seghers sous le pseudonyme de Brun, en version partielle, dans un ouvrage intitulé Poésie 47, réédité en 1948 dans sa version intégrale. L’édition de 1957 compte 12 photographies de Lucien Clergue ; Jean Cocteau lui a donné le poème liminaire, sa couverture est un dessin de Pablo Picasso.]. Sa rencontre avec Jean Cocteau, l’enchanteur du xxe siècle, fonde une amitié seulement tranchée par la mort[2. Les lettres qu’ils échangèrent ont été publiées sous le titre Correspondance Jean Cocteau et Lucien Clergue, Éd. Actes Sud, en 1989.]. Après cela, une lucarne s’est ouverte dans son ciel noir. Il rentre rassuré : « …] ce voyage à Paris, le premier de ma vie, m’aura permis de faire le point. Je me trouve en fin de compte heureux d’être né, de vivre et de construire mon œuvre à Arles » (lettre à Cocteau). Picasso, Cocteau, Seghers, Éluard, ses quatre as : un orphelin pauvre pouvait-il espérer plus beau jeu pour un début dans la vie ?
L’exposition du Grand Palais présente les travaux d’apprentissage photographique d’un garçon dépourvu de tout, sauf de talent. Inédits jusque-là, découverts avec les sept albums qui les contiennent, ils sont un bel exemple de « récup » : plusieurs d’entre eux sont, à l’origine, des classeurs présentant des échantillons de tissus proposés à la vente. Clergue a substitué aux carrés de textile ses propres « contacts » en noir et blanc. Ils témoignent de la puissance, de la précocité originale de sa vision. Nombre des thèmes qu’il développera par la suite, tels les nus dans la mer, les animaux morts, l’agonie des taureaux de combat, les objets délaissés par le temps, se trouvent déjà dans cette genèse encore maladroitement fabriquée de 1954 à 1957 : « […] il fallait du culot et surtout du talent pour arracher de la beauté, une beauté bouleversante, éclatante, à une matière aussi radicalement rebutante » (Michel Tournier). Ces documents, ici chronologiquement répertoriés, n’avaient jamais été montrés, or, ils produisent la preuve de sa « fulgurance », terme justement utilisé par les deux commissaires de l’exposition, Christian Lacroix, couturier de son ancien état, décorateur, concepteur de formes, illustrateur, homme d’Arles, et François Hébel, directeur des Rencontres d’Arles en 1986-1987, puis de 2001 à 2014 (il a fait connaître Nan Goldin, photographe « sulpicienne » en mode flash, qu’on aurait tort, selon nous, de vouloir associer à l’entreprise d’autofiction laborieuse et terne de Christine Angot).
Arlésien, enraciné mais non pas prisonnier, dépourvu de tout provincialisme, méditerranéen, français donc universel, Lucien Clergue a rendu à la photographie beaucoup de ce qu’elle lui avait accordé[3. « De cette dynamique est née à Arles, l’École nationale supérieure de la photographie […] une filière d’industries culturelles, la fondation Van Gogh… Lucien a réalisé une œuvre d’aménageur du territoire, il a fait de sa ville le centre du monde de la photographie […] Arles est en train de connaître une Renaissance, de devenir une ville phare de la culture […] » (Bernard Gille).]. En 1969, il fonde les Rencontres internationales de la photographie avec l’écrivain Michel Tournier, Agnès de Gouvion Saint-Cyr et Jean-Maurice Rouquette, conservateur du Musée Réattu, qui possède à ce jour 4 500 clichés, offerts par Ansel Adams, Brassaï, Robert Doisneau, Izis, Man Ray, Robert Mapplethorpe…
L’exposition Lucien Clergue, au Grand Palais, est le passage obligé, qui mène à un artiste majeur.
Entretien avec François Hébel, commissaire de l’exposition
Patrick Mandon. L’exposition replace Lucien Clergue dans le mouvement général de l’après-guerre. Son apport est fondamental. En outre, vous balayez sans effort les critiques hâtives : arrogant, commercial…
François Hébel. Cette exposition, telle qu’elle se présente aujourd’hui, est née du temps que nous avons passé dans l’atelier du photographe, de la liberté dont nous avons joui pour consulter ses archives. Il nous est apparu comme une évidence que l’art de Lucien est proprement fulgurant. Il ne connaissait pas l’histoire de la photographie, il ne possédait aucune référence. Il était donc affranchi des maîtres, il devait inventer son art. Ses nus « nés de la vague » signalent bien son originalité : on n’avait jamais vu cela auparavant. Quant au commerce ! Lucien a été très tôt convaincu de l’importance commerciale des tirages. Il a été le premier à vendre ses tirages et à vivre de ces ventes. C’est un visionnaire là aussi. Aujourd’hui, le marché s’est développé considérablement. Il a eu la prescience de ce phénomène, et il s’est employé à en profiter : un artiste doit vivre de son art. Mais il est vrai que s’est créée une certaine confusion : le personnage, avec son bagout, s’imposait, son œuvre en souffrait.
Le jour de l’inauguration, on ne se bousculait pas du côté des critiques et des médias.
C’est vrai, mais la situation a évolué très favorablement. Ils ont su que l’exposition démontrait toute la force créatrice de Clergue, et ils ont fini par se déplacer. Lucien lui-même est sans doute un peu responsable de cette apparente désaffection, qui l’a injustement puni. Il était exubérant, volontiers colérique, d’un abord qui pouvait être rugueux, très inquiet de sa survie et de la mémoire qu’on garderait de lui.
Chez Clergue, on pourrait discerner l’attention aux plus démunis, aux plus fragiles, une singulière vision de la matière et de ses métamorphoses, ainsi qu’une perception de la violence, presque de la désolation. Cela s’explique-t-il en partie par les événements de sa propre jeunesse, les malheurs, personnels et collectifs, qu’il a connus ?
Il est certain que la guerre, le décor de sa ville natale bombardée, surtout l’agonie puis la mort de sa mère, tout cela lui a fourni l’aliment d’une grande mélancolie qui ne l’a jamais quittée. On retrouve ces antécédents dramatiques dans sa fascination pour les charognes et les ruines. Il en va autrement de ses photographies sur les gitans. Il vivait au milieu d’eux, qui composaient une population visuellement intéressante. Ce voisinage offrait des occasions permanentes de photographie. En outre, ils formaient une communauté à part, plutôt méprisée, qui ne se mêlait pas avec les autres Arlésiens. Ils faisaient la fête, ils aimaient la musique : Clergue se sentait bien avec eux. D’ailleurs, il leur a démontré un vrai attachement, même dans son travail photographique, qui s’inscrit dans la durée.
Auprès de Manitas de Plata, il joue le rôle d’un agent artistique.
Ils étaient plusieurs, mais Lucien a vraiment découvert Manitas, de son vrai nom Ricardo Baliardo. Il l’introduit chez Vogue et l’accompagne partout dans le monde.
On le découvre grand amateur d’une certaine photographie américaine
Encore une fois, lorsque Lucien présente ses clichés à Picasso, il ignore tout du passé de la photographie. Progressivement, il tente d’en savoir plus. Ce qu’il voit de la tendance française de l’après-guerre ne l’attire pas : la reconstruction, le reportage de rue, l’humanisme photographique ne sont pas son « genre ». Ce qu’il découvre des photographes américains, en particulier ceux de la Côte Ouest, dans quelques magazines, l’attire bien davantage. Il se sent proche de leur univers minéral, de leur sens de la composition, de leur démarche conceptuelle. Le hasard veut qu’il rencontre Edward Steichen[1. Edward Steichen (1879-1973), peintre, photographe, est un artiste considérable. Il dirigea le Musée d’art moderne (MoMa), à New York.] en Suisse, au cours d’une exposition organisée par ce dernier. Steichen, séduit par ce qu’il lui montre, l’invite à présenter ses œuvres au Museum of modern Art. C’est ainsi que Lucien Clergue s’envole pour New York en 1961 : il subit le choc de la révélation. Cette ville exerce sur lui une vraie fascination. Il y retourne peu de temps après avec Manitas de Plata, qu’il laisse ensuite partir vers l’Australie. Quant à lui, il rend visite aux photographes de la Côte Ouest : Ansel Adams, Edward Weston, Lee Friedlander. Il invitera tous ces artistes à Arles, établissant un pont entre l’Amérique et l’Europe, et accomplissant de cette façon son projet fondamental en faveur de la photographie. On ne peut discerner que de la générosité dans cette action, dans ces rapports d’admiration qu’il veut partager avec le public français. Voilà bien l’autre aspect de son œuvre.[/access]
Exposition Lucien Clergue, Grand Palais, jusqu’au 15 février.
Bowie: Dieu est mort, Pacadis était son prophète

Depuis que Bowie a rejoint la black star, avec ses cent avatars – Ziggy Stardust, Aladdin Sane, Halloween Jack, etc. – une vague de bowiemania a déferlé sur le globe. On a chanté et dansé devant la maison natale du chanteur à Brixton ; on a écouté en boucle Life on Mars ; François « Rebel rebel » Hollande a même cru bon de faire référence au génie de Space oddity dans un discours édifiant et glorieux à la jeunesse. Kim Jong-Un ne peut pas en dire autant. Cet hiver est décidemment maudit. Qui saura un jour ce que se sont dit Bowie, Boulez et Galabru dans leur compartiment commun de l’express pour le paradis ? Vertiges… Comme presque tout a déjà été dit sur Bowie, sa vie, son œuvre, son goût du travestissement, cet éclectisme-caméléon qui aurait ravi Roman Gary (qui était fan de Bob Dylan, soit dit en passant…), mais on a assez peu parlé du rapport de Bowie à la France. Certes la presse régionale s’est remémorée quelques concerts inoubliables, mais pas un mot d’Alain Pacadis, le punk-critique déglingué et dégingandé, qui n’a pas manqué une occasion de célébrer son idole… La mort de Bowie est l’occasion ou jamais de reparler de lui.
Libération naît en 1973, dans l’effervescence post-soixante-huitarde, avec de bonnes fées maoïstes se penchant sur son berceau, et deux pères : Serge July (parent n°1) et Jean-Paul Sartre (parent n°2). En bas-âge le journal cultive l’utopie, il est même question d’une organisation tournante, où les rotativistes écriraient parfois des articles, et où les journalistes mettraient les mains dans le cambouis. Il n’y avait pas de hiérarchie salariale. Et on lisait beaucoup de conneries dans Libé, comme par exemple des panégyriques des sinistres Khmers rouges. C’est dans ce contexte qu’Alain Pacadis débarque au journal, en 1975, pour y placer des piges étranges sur le rock « underground ». Assez indifférent à la politique, jouant « libéro » comme on dit dans le foot, il ne s’intègre pas vraiment à la vie de la rédaction, tout en devenant vite une signature de Libé – contribuant à la singularité bizarre de ce jeune quotidien. Oiseau de nuit, Pacadis va user ses semelles et sa santé, pendant près de quinze ans, à scruter la vie musicale parisienne, le rock, le punk, les tristes années 80, les mondanités noctambules et les frasques du show-biz. Le tout mâtiné d’une mélancolie no future qui doit autant à un romantisme désespéré qu’à la drogue… « Non, non, non et non, mais quand allez-vous réagir, gens apathiques ! Il fait encore nuit et il n’y a rien à faire… mais moi je connais une solution. A force d’écouter des bandes magnétiques flippées on se rend compte de quelques vérités : rien n’existe, même pas le vide, et pourtant le vide on le sent très fort. » (1978). La rencontre de Pacadis avec l’univers de Bowie était inscrite dans les astres. En 1973, en pleine période glam-rock, les cheveux teints en rouge et auréolé du succès mondial de Ziggy Stardust, Bowie devient Aladin Sane, dans l’album éponyme. Pacadis résume : « Le grand Bowie laisse tomber l’image scintillante et chamarrée du Ziggy Stardust pour se forger un nouveau personnage qui tient beaucoup d’un Mike Jagger travesti en Marilyn. » Au milieu des années 70 c’est une nouvelle transformation, Bowie reprend le classique Wild is the wind de Dimitri Tiomkin (classique de la musique de film de 1957) sur l’album Station to station, diffuse Le chien andalou de Dali et Buñuel en ouverture de ses concerts, et renonce aux travestissements exubérants pour un personnage plus sobre – Thin White Duke. « Le show de Bowie n’a plus aucun rapport avec les glitters étincelants de Ziggy Stardust, c’est plutôt un Cole Porter habillé par Roger Hart », écrit Pacadis, qui concède : « C’est très difficile de parler de son chanteur préféré : Bowie l’homme aux mille visages. » Cole Porter, pour l’influence de la comédie musicale, et peut-être aussi Kurt Weill – annonçant la période allemande qui s’amorce pour Bowie… Le chroniqueur s’enthousiasme : « Une dernière touche de brillantine pour tenir les cheveux, un coup de brosse sur le costume bien repassé, peut-être un petit shoot de brown sugar, s’il en reste, et il est temps de monter en scène pour le show qui n’a pas de FIN. Ladies and gentlemen… DAVID BOWIE ! » Dans un autre papier de cette époque Pacadis – blagueur ? – brode une analyse lacanienne sur ses trois héros : « Il y a dans la rock music, comme dans le cerveau humain, trois niveaux représentant trois centres de force sur lesquels tout le reste va se construire. (…) Ce sont le Symbolique, représenté par Iggy Stooge : c’est l’ordre des mots dans la langue, de la culture qu’il faut briser par la violence contre l’autorité du père (…). Le Réel, c’est bien entendu le niveau où se situe Lou Reed, qui se complait dans la description exacte du réel, un regard froid et objectif qui ne prend pas parti mais auquel rien n’échappe ! C’est dans l’Imaginaire que se situe David Bowie : un artiste au sens plein. La totale possession de ses capacités lui permet de montrer une facette de son personnage à chaque regard en gardant le reste mystérieusement caché… Voilà les bases pour une analyse lacanienne du rock ! » Lou Reed, David Bowie, Iggy Pop, la Sainte-trinité de Pacadis, qu’il ne cessera de célébrer – saupoudrant sa proses d’envolées lyriques parfois obscures : « La lune livide se voile tandis que l’ange déchu aux cheveux couleurs de feu entame sa chute vers des abîmes infernaux. Pour avoir trop aimé la beauté, les dieux l’ont condamné à errer indéfiniment dans les mondes chtoniens. » A la même époque Bowie et Iggy Pop travaillent à l’album Low – ovni méconnu – dans les murs du légendaire studio fondé par Michel Magne au Château d’Hérouville (Val d’Oise). Encore la France ! Le chroniqueur parlera de cette galette étrange – élaborée aussi avec Brian Eno – en ces termes : « Je branche le radio-contact… Un laser sinusoïdal oscille : de l’immeuble RCA de New-York partent des messages. Le titre est Low, et c’est une vibration douce et rassurante. » Pacadis rapproche certaines chansons de tableaux romantiques allemands du XIXe siècle, et ressent à l’écoute un « spleen baudelairien ». En 1981 lorsqu’il demande à William Burroughs s’il aime les Stones, le prophète de la Beat generation lui répond : « Le seul chanteur que je connaisse bien et que je préfère est David Bowie. C’est un acteur extraordinaire, j’ai vu sa pièce de théâtre, c’est merveilleux. C’est le meilleur acteur de sa génération ».
Nous sommes déjà dans les merveilleuses années 80. David Bowie s’apprête à enchaîner les tubes planétaires (Let’s dance, Ashes to Ashes, China Girl, etc.) qui passeront en boucle sur MTV. C’est la fin des utopies. Libé est devenu un quotidien comme les autres, et l’on envoie Pacadis interviewer Sacha Distel ou Chantal Goya. Voici les années fric et show-biz. Toujours fidèle à Bowie il couvre tout de même la tournée « Serious Moonlight 83 » et rend compte d’un concert à Lyon : « David joue au boxeur, avec des mouvements efficaces et précis, le public est captivé : à chaque parole, c’est une nouvelle image qui se présente à nos yeux. Sur le côté de la scène une immense main qui s’illumine, elle essaie de saisir une lune de l’autre côté, under the serious moonlight. » Avec un brin de lyrisme il termine, rêveur : « Le matin devant l’ascenseur de l’hôtel, je retrouve David Bowie accompagné d’un garde du corps : il avait dormi dans la chambre à côté de la mienne… C’est sans doute pour cela que j’ai fait de si beaux rêves. »
Dans un étrange papier de 1980 Pacadis imaginait que Bowie serait assassiné huit ans plus tard. Il perdra lui-même la vie en 1986, dans des circonstances très troubles, étranglé par son compagnon. Et Bowie, lui, est mort dans son lit. Fin de l’histoire.
Alain Pacadis, Nightclubbing, Articles 1973-1986, Denoël.
Alexis Bernier et François Buot, Alain Pacadis, Itinéraire d’un dandy punk, Editions Le mot et le reste.
BONNUS TRACK. Une des cash-machines de l’industrie du disque, durant des décennies, fut l’adaptation de succès étrangers, essentiellement anglo-saxons. On connaît Toujours un coin qui me rappelle d’Eddy Mitchell, adaptation dans la langue de Dick Rivers du tube (There’s) Always Something There to Remind Me écrit par le grand Burt Bacharach et rendue célèbre par Sandie Shaw. On se souvient des adaptations en français de Bob Dylan par Hugues Aufray. Claude François avait, paraît-il, fait installer un système de réception radio ultra performant sur le toit des Disques Flèche, pour ne rien rater de ce qui se faisait outre-Channel… Mais on sait moins que même David Bowie a connu une adaptation française. (Attention, curiosité) En effet, Alain Kan a repris plusieurs tubes de Bowie, dont une version fumeuse de la chanson Life on Mars, devenue La vie en Mars. Après plusieurs vies, à l’instar de son idole Bowie, ce précurseur obscur du punk français disparaîtra totalement de la circulation. On ne sait toujours pas, à ce jour, s’il a disparu volontairement, s’il s’est donné la mort ou s’il a été assassiné. Mais en 1973, il se rêve ambassadeur du culte Bowie dans le pays de Tino Rossi…
*Photo : Christopher Dombres. Wikimedia Commons.
Cologne: juste un doigt!

Cette expression populaire courante, utilisée de manière banale comme mesure approximative d’un liquide, me ramène à deux souvenirs.Le premier c’est la scène d’un film d’Alain Chabat, datant d’une vingtaine d’années, la Cité de la Peur, où Chantal Lauby invitée chez Gérard Darmon se voit proposer un verre.
Cela donne ce dialogue :
Darmon : « Vous voulez un whisky ? »
Lauby : « Oh juste un doigt… »
Darmon étonné : « Vous ne voulez pas un whisky d’abord ? »
Hilarité de toute la salle.
Le second souvenir, bien moins drôle, c’est cette journaliste partie en reportage sur le Printemps Arabe en Egypte et qui fut violée sur la place Tahrir il y a quelques années.
Sur une vidéo tournée d’un balcon et disponible sur Youtube, on voit très bien la scène. Des milliers de personnes sont massées sur la place, tout à coup dans la foule un mouvement de plusieurs dizaines d’hommes entoure la blonde journaliste et l’isole de son équipe.
Plusieurs de ces hommes tendent la main vers l’endroit stratégique convoité sur sa personne, les autres regardant tous ledit endroit avec fascination. Ce mouvement de foule glisse peu à peu et disparaît du champ. On voit également, plus loin quelques hommes du service d’ordre, reconnaissables à leur gilet, qui tentent d’intervenir et sauveront probablement la vie de la jeune femme.
Le soir même, en direct à l’antenne, la journaliste eut le courage de raconter son viol. Parce qu’il s’agit bien d’un viol, selon la définition juridique et selon le ressenti des femmes à qui ce genre de mésaventure arrive.
J’ai entendu des choses innommables au sujet de cette histoire, du genre : « Wahhh, faut pas exagérer… elle a pas été vraiment violée… c’était juste un doigt. »
Cela s’est produit trois ou quatre fois, venant de gentils garçons de mon entourage. Tout à fait charmants et civilisés par ailleurs et peut-être même féministes. Je ne les aurais jamais soupçonnés de vouloir minimiser un viol.
Ils ont dit ça en toute innocence
Il semblerait que la méthode employée en Allemagne, en Suède et ailleurs ait beaucoup à voir avec celle de la place Tahrir.
Une jeune femme se voit tout à coup entourée par plusieurs dizaines d’hommes et ne peut ni fuir, ni alerter qui que ce soit.
J’imagine la terreur, l’angoisse terrible de ce moment là.
Je fais partie d’une génération de femmes pour qui la liberté n’était pas encore une évidence. Il était courant d’entendre à propos d’un viol : « Elle l’a bien cherché, si elle n’avait pas porté de minijupe ! » Comme si tout mâle en rut n’était pas capable de maîtriser ses instincts.
Il est tout bonnement ahurissant de constater que c’est à peu près la même philosophie qui ressort des propos, entre autres, de la maire de Cologne ou d’autres officiels allemands.
Chez nous, il semblerait que notre ministre de l’Intérieur ait eu récemment cette réflexion tout à fait surprenante : « Il faut arrêter de dire qu’il y a eu des viols en Allemagne, on ne sait pas exactement ce qu’il s’est passé. »
Je propose à Monsieur le ministre de participer à la reconstitution précise de ces exercices collectifs en s’offrant lui-même comme figurant à la place des jeunes femmes.
Il viendra nous donner ses impressions et sa définition du terme viol dans la foulée.
Agnès Saal: émerger après le cyclone

Agnès Saal, haut fonctionnaire au cursus classique, avait le mérite d’avoir fait toute sa carrière dans la fonction publique d’État. Elle au moins n’était pas partie dans le privé battre monnaie avec son carnet d’adresses comme beaucoup de ses condisciples de l’ENA. Elle l’a pourtant vu exploser en vol cette trajectoire exemplaire, à la suite d’un scandale dont le déroulement en disait long sur les mœurs de cette nouvelle « noblesse d’État ». Pour le déroulement des faits et les enjeux je propose de se reporter à ce que j’avais publié dans ces colonnes l’année dernière. J’y prévoyais le sacrifice du bouc émissaire, à la responsabilité certes entière, mais qu’il était urgent d’abandonner à la vindicte pour pouvoir continuer à faire pareil, voir bien pire.
Agnès Saal, qui avait quand même poussé le bouchon un peu loin, a été confrontée à la procédure disciplinaire normale dont on vient d’apprendre la conclusion : suspension de la fonction publique pendant deux ans, dont six mois fermes. Les réseaux se sont immédiatement enflammés pour protester contre cette incroyable indulgence. Protestations à base de comparaisons et d’amalgames inadaptés, mais témoignant surtout d’un ressentiment social et politique qui a pris des proportions que « les élites » seraient bien avisées de prendre en compte. Agnès Saal était restée discrète jusqu’à présent, mais la mesure qui l’a frappée étant devenu publique elle a pensé nécessaire de s’exprimer. Elle l’a fait par une interview, donnée au quotidien vespéral de référence, marquée à mon avis par la sincérité et l’élégance. Elle ne conteste pas les faits et leur caractère fautif, s’expliquant sur les conditions de leur commission et le contexte dans lequel ils sont intervenus. Confirmant une réalité incontestable : au moment du scandale, elle a été l’incarnation de ce que, probablement à juste titre, l’époque ne supporte plus. « Je comprends bien sûr cette indignation face à un montant qui, donné comme ça, peut paraître exorbitant. L’affaire est tombée à un très mauvais moment, où il était assez opportun de pouvoir pointer du doigt un haut fonctionnaire coupable de dérives. » Qui peut contester cela ? L’interview a quand même été reçue par les quolibets, et les professeurs de maintien s’en sont donnés à cœur joie. Réaction intéressante qui en dit long sur la culture du lynchage médiatique. Ceux qui pensent qu’on lynche d’abord et qu’on discute après se trompent. On lynche d’abord, on lynche après, et on lynche encore. Si une fois le cyclone initial passé, la cible encore pantelante essaie de donner son point de vue, on le passe sous silence, ou on en couvre le bruit par des injures. Agnès Saal dit pourtant des choses intéressantes. D’abord qu’elle reconnaît la faute et accepte la sanction prononcée après une procédure régulière : «La faute, je l’ai commise. Il ne s’agit ni de la nier, ni de la sous-estimer, ni de tenter de me disculper ou de trouver des circonstances atténuantes. Je n’ai pas l’intention de former un recours. J’assume cette faute, je la regrette à un point infini, j’y pense jour et nuit depuis huit mois. »
Ensuite elle dit avec des mots forts ce qu’est pour elle la sanction. : « Si je prends la parole après ce long silence, c’est parce que j’aimerais, si c’est possible, remettre un peu de sens et d’humanité dans cette histoire. Elle s’est traduite pour moi par une petite apocalypse : tout l’univers d’engagement passionné au service de la politique culturelle que j’avais patiemment édifié s’est effondré du jour au lendemain. C’est une forme de traumatisme personnel et professionnel qui est sidérante, devant laquelle je suis restée incrédule, sans comprendre comment ma vie s’était trouvée mise en miettes ». Petite l’apocalypse, Madame Saal ? Oh que non, rien d’autre qu’une considérable catastrophe personnelle. Une carrière brillante, fruit d’efforts importants, donneuse d’avantages et de confort, construisant une identité, une image à laquelle on tient tant, que l’on valide tous les jours dans le regard des autres, tout cela a disparu instantanément. Cette perte de l’estime de soi, un des fondements de la nature humaine, Jean Germain nous a rappelé récemment qu’on pouvait en mourir. Comprenons-nous, il ne s’agit surtout pas de prétendre que la sanction administrative serait injuste, ou les procédures pénales éventuelles anormales. Mais simplement rappeler la force de la violence symbolique quand la violence légitime de l’État, s’accompagne de la clameur médiatique. Et dire que la moindre des choses et d’écouter ce que celui qui en est l’objet veut nous dire.
En revanche, ceux qui n’avaient rien à nous dire et auraient dû rester discrets, ce sont les 98 hauts fonctionnaires et personnalités de la culture qui se sont fendus d’une lettre pétition au Président de la République. Pour certains en oubliant leur devoir de réserve, et tous faisant fi d’une décision rendue après une procédure régulière, ils se permettent de « protester contre la sévérité d’une sanction » pourtant acceptée par la principale intéressée. Je ne sais pas ce que vous leur avez fait, Madame Saal mais, publié en même temps que votre interview, comme coup de poignard dans le dos et baiser de la mort, c’est un cas d’école.
Un concentré d’indécence que cette admonestation au chef de l’État pourtant signataire de la décision de sanction sur proposition de l’administration et après avis du conseil de discipline. Sans mesurer une seconde le caractère intempestif de la démarche, la procédure étant terminée, ils reprennent les arguments qui ont légitimement dus être plaidés devant le conseil de discipline[1. Les procédures disciplinaires sont à forme juridictionnelle, et l’on y bénéficie de l’assistance d’un avocat.] et renvoient au chef de l’État les témoignages à décharge qui ont déjà été produits. Il s’agit de tancer François Hollande pour, à l’« encontre des principes », s’être aventuré « sur le terrain, étranger à notre tradition, d’une sanction pour l’exemple ». Une décision qui irait à l’encontre des principes ? Même la principale intéressée ne le dit pas ! Mais l’on voit poindre ici la vraie revendication par la référence à la «tradition », celle de l’impunité pardi ! Précisée par cette phrase en forme de menace : «Si l’État veut donner l’exemple de la rigueur, il lui suffit de tirer les diverses conséquences des rapports d’inspection ou de contrôle dont il dispose ou des informations qui lui reviennent. » Tout le monde fait de même, si on nous cherche des poux dans la tête on balancera. Très élégant.
Il n’était pas possible de faire pire, de démontrer à quel point ces fonctionnaires et ces subventionnés de la culture ont perdu le contact avec la réalité. Comment, on a osé s’attaquer à eux, et leur appliquer les procédures dont relèvent les autres citoyens ? Il risque peut-être d’y avoir des réveils douloureux au sein ce petit monde. En attendant, si je peux me permettre, Madame Saal vous que l’on a fait descendre violemment du nuage, tenez-vous à distance de ces «amis ». Ils sont vraiment toxiques.
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00694771_000028.
Schneidermann: Je suis Charlie, mais…

Chez Causeur, on a assez écrit tout le mal que l’on pensait de la couverture anniversaire de Charlie Hebdo, pour ne pas être taxé de suivisme néo-charliesque, Un an après les attentats, le miraculé Riss, qui a une fatwa djihadiste sur sa tête, n’a pas trouvé meilleure idée que de pointer du doigt un Dieu œcuménique surmonté d’un symbole maçonnique. Circonstance atténuante : depuis qu’un ancien ministre pakistanais franchement illuminé a promis des millions de dollars à qui dézinguera le nouveau patron de Charlie, les scrupules de ce dernier à caricaturer Mahomet et sa religion sont compréhensibles.
Et puis, il faut bien reconnaître à Riss un mauvais goût comme on les aime, dans le droit fil de l’esprit potache hardcore de Choron et Cavanna, les glorieux ancêtres qui ont eu l’heur de mourir avant le carnage de janvier dernier. La dernière édition de Charlie montre un petit Aylan (vous savez, l’enfant kurde noyé dont on nous a martelé la photo mortuaire sur tous les écrans) devenu grand violeur en Allemagne. Et, devinez quoi, le dessin indigne le professionnel de l’indignation Daniel Schneidermann – auteur, dans une autre vie, de bons essais contre le gourou Bourdieu. Pour l’occase, le guide suprême d’Arrêt sur images monte sur ses grands chevaux : « Rien ne distingue ton dessin, Riss, d’un dessin qui pourrait être publié dans Minute ou Valeurs actuelles ». Pire, Dany, rouge de colère, a beau « être Charlie », il n’oublie rien de ce « journal marqué par le passage de Val et Fourest, moines-soldats de l’islamophobie française », reprenant mot pour mot les diatribes des associations anti-blasphème contre le journal satirique.
Passons sur l’argumentation boiteuse qui isole l’islam des autres religions, sous prétexte que ses pratiquants seraient de pauvres petites choses ou des damnés de la terre hermétiques à la liberté d’expression. Non, l’essentiel ici est qu’il ne faut pas rire avec « Minute ou Valeurs actuelles », quand bien même leurs bons mots nous arracheraient un sourire, il conviendrait de se signer aussitôt avant de s’autoflageller : pardonnez-moi Dieu de la gauche, je ne savais pas ce que je faisais.
Daniel Schneidermann nous enjoint de ne pas ricaner au nom du sacrosaint « pas d’amalgame » qui nous interdit de parler des viols de Cologne. Et l’humour, bordel ? Fini de rire, oubliés Hara-Kiri et les sales blagues du professeur Choron, l’heure est si grave que le citoyen degôche responsable devrait rire proprement en se bouchant le nez, de même qu’il glisse un bulletin Estrosi ou Bertrand dans l’urne pour sauver la République. Avec Schneidermann, Plenel et le Comité contre l’islamophobie en France comme arbitres des élégances humoristiques, l’avenir s’annonce rigolo…
Clémentine Autain: comparaison et déraison

Deux jours après le fameux tweet de Clémentine Autain évoquant les « deux millions de viols » commis par l’Armée Rouge en Allemagne en 1945, pour relativiser les horreurs du Jour de l’An à Cologne, je reste sidéré.
On a beau s’attendre à tout, venant d’une personnalité politique en lutte pour sa reconnaissance sociale, on n’y croit pas. On a tort.
Dans le combat de cette soi-disant « gauche de la gauche » contre la prétendue « islamophobie », tous les coups sont permis.
Au nom de quels objectifs inavouables peut-on comparer des viols commis en temps de paix et des crimes sexuels de guerre?
Au nom de quel dévoiement du féminisme peut-on reprendre au compte du progressisme la petite musique de nuit des nostalgiques du nazisme ? Car ce genre d’excuse comparative est un exercice de première année d’étudiant en rhétorique négationniste. « Il y a eu Auschwitz, dont les chiffres ont été truqués, mais les viols de l’Armée Rouge, ça c’est du lourd ! »
C’est de cette rhétorique réviso chimiquement pure que Clémentine Autain nous a resservi là, et dont elle a osé se servir pour faire taire ceux et surtout CELLES qui s’indignaient de la passivité de certaines pseudo-féministes face aux atrocités de Cologne. Recyclant au passage un argumentaire fantasmatique sorti tout droit du cerveau de Goebbels.
La thématique du « soldat barbare mongolo-juif bolchevik » qu’il faut bloquer à tout prix sur la rive droite de l’Oder pour l’empêcher de violer « nos femmes et nos filles » a été martelée par la propagande nazie dès l’été 1944. Son objectif était double : mobiliser les Allemands face à l’avancée de l’Armée Rouge et bien sûr, entamer le processus de négation des innombrables crimes contre l’humanité commis par les nazis depuis 1933.
Pour les nazis, le vrai et seul coupable, c’est l’Autre, c’est le youdo-rouge ivre de sang pur germanique. Voilà avec quels arguments la « légitime défense » allemande s’est dispensée de toute considération humaine tant vis-à-vis de six millions de juifs d’Europe assassinés que vis-à-vis des populations civiles soviétiques (des milliers d’Oradour) ou des prisonniers de guerre de l’Armée Rouge qu’on extermina systématiquement par les assassinats ciblés, la faim, l’absence de soins et l’esclavage (un traitement de défaveur qu’eurent aussi à subir les prisonniers noirs français ou américains, souvent abattus dès leur capture). Le tout dans l’indifférence générale de 99,99 % des gentils Allemands.
Très malheureusement, cette polarisation hitlérienne sur les deux millions de viols commis par l’Armée Rouge (il serait plus raisonnable de parler de plusieurs centaines de milliers de crimes, mais sans doute est-ce moins vendeur) fut abondamment relayée dans l’immédiat après-guerre par nombre d’historiens fantaisistes anglo-saxons soucieux avant tout de réintégrer une Allemagne très superficiellement dénazifiée dans le Camp du Bien.
Alors on a écrit de longs chapitres sur les femmes allemandes violées, sur les fameux « Komm Frau ! » lancés par les soldats russes à leurs malheureuses victimes blondes et pulpeuses. Tout comme chez nous, en France, on a droit régulièrement aux lamentos des belles âmes sur les pauvres tondues de la Libération. Ce fut autrefois un exercice très pratiqué par les nostalgiques du nazisme, c’est aujourd’hui un baratin classique du journalisme compassionnel.
Baratin, oui, baratin. Certes, il y a eu plusieurs centaines de milliers de viols de civiles et de militaires allemandes par des soldats de l’Armée Rouge. C’est absolument incontestable et absolument honteux. Comme le sont tous les viols de guerre. Comme a été, est, et sera toujours infâme chaque viol.
N’empêche, je vais vous dire ma vérité. Les femmes allemandes violées, c’est grave. Les femmes françaises tondues, c’est triste. Mais elles ont survécu. Elles ont eu des dizaines d’années pour exposer l’ampleur de leur ressentiment. Des millions d’autres femmes n’ont pas eu cette chance. Des millions d’autres femmes juives notamment. Elles ne furent que quelques dizaines de milliers à survivre à l’enfer inventé pour eux par les nazis, par les Allemands. Nombre de ces survivantes furent libérées, comme à Auschwitz, par l’Armée rouge. Cette Armée rouge que tu oses salir aujourd’hui, Clémentine Autain, dans ton misérable combat pour empêcher qu’on dise leur fait à tes amis salafistes.
Je ne sais pas, Clémentine Autain, si tu as commis cette horreur par bêtise ou par calcul, par inculture ou par méchanceté. Ce que je sais, c’est que tu n’as plus rien à voir avec le communisme, ni avec l’antifascisme.
À moins, à moins que… Regarde bien cette photo de combattantes volontaires de l’Armée Rouge, Clémentine. Ces femmes te regardent. Salue-les. Implore leur pardon. C’est ta dernière chance de salut ici-bas. Ou alors va jouer aux billes avec tes potes barbus ou si tu préfères avec leurs amis négationnistes qui chantent le même refrain que toi.

Cologne: où sont les hommes?

Le parti du déni s’est surpassé. Deux semaines après la nuit d’émeute sexuelle qu’a connue Cologne le soir de la Saint Sylvestre, branchez-vous sur Canal +, Arte (désopilant) ou France Inter : vous entendrez que le danger, c’est que cette nuit de cauchemar pourrait éveiller des sentiments anti-migrants – on voudrait certainement que les Allemands, conscients de leurs responsabilités historiques, se disent désolés d’avoir poussé des malheureux à la faute et qu’ils promettent d’en accueillir encore plus.
Face à un crime d’une telle ampleur et d’une portée symbolique aussi dévastatrice, il est difficile d’effacer les faits, on se contente donc de glisser dessus pour en venir à leurs déplorables conséquences sur les esprits déjà droitisés. Méthode illustrée, par exemple, par ce titre de l’AFP du 12 janvier: « Allemagne: crainte d’une vague xénophobe après les violences de Cologne ». Alain Finkielkraut a eu raison de rappeler sur RCJ, dimanche dernier, que le risque d’amalgame était bien réel. Tous les demandeurs d’asile ne sont pas des violeurs. Mais c’est en tentant de dissimuler la réalité qu’on nourrit les fantasmes. Et la répétition de mêmes scènes, de la place Tahrir au cœur de villes européennes, permet au moins de demander s’il n’y a pas un rapport entre ces déchainement pulsionnels et la vision que nombre d’hommes, dans les sociétés arabo-musulmanes, ont des femmes, et pire encore, des femmes infidèles.
On a pourtant dénoncé abondamment tous ceux qui pourraient établir un lien entre le crime et l’origine des agresseurs, c’est-à-dire peu ou prou tous ceux qui s’obstinent à voir ce qu’ils voient : des hommes de culture musulmane – qu’ils aient été saouls comme des barriques n’y change rien – ont agressé en horde des femmes occidentales. Et on se demande avec des mines désolées si tout cela va faire le jeu de l’extrême droite. Comme l’a candidement avoué un journaliste de France Inter, cette nuit de rapine ressemble sacrément à un fantasme d’extrême droite.
Dans la foulée on apprenait que la police suédoise a caché des agressions du même type il y a deux ans. Et on découvre que, un peu partout en Europe, on préfère souvent détourner le regard ou minimiser quand des immigrés commettent des crimes, en particulier des crimes sexuels. Le plus sidérant est que ces manipulations elles-mêmes aient fait aussi peu de bruit. Imaginons qu’on ait dissimulé des crimes commis par des skinheads, vous seriez encore en train de défiler contre l’Europe policière.
Beaucoup de gens se sont émus par ailleurs de la faiblesse des protestations féministes. Pour celles que j’ai entendues , c’est plutôt leur condensé de sottise et de lâcheté qui m’a frappée. Quelques pleurnicheuses professionnelles sur le sort des femmes, dont l’ineffable Caroline de Haas, ont décidé que la cécité était un devoir moral. Le patriarcat n’a pas de couleur, nous disent ces bécasses. En fait, pour elles, il en a une et une seule parce que tout ça, d’une façon ou d’une autre, c’est la faute au mâle blanc. C’est ainsi qu’à France Culture, on traitera l’affaire de Cologne au cours d’une journée du harcèlement, enfin contre le harcèlement – en particulier dans le métro où il parait que toutes les filles sauf moi se font coller des mains aux fesses (bien sûr, je n’ai pas l’air commode, ça aide, je sais bien que ces choses existent et c’est dégueulasse, mais désolée, cela ne me semble pas aussi grave que des tournantes ethniques à ciel ouvert).
Bien sûr, on me dit que d’autres féministes n’ont pas tourné autour du pot. Certes, mais on a quand même senti chez beaucoup une sorte d’embarras comme si elles se retrouvaient soudainement dans le mauvais camp. De toute façon, moi, ce qui m’inquiète, c’est le silence des hommes. Où sont-ils, tous ceux qui chantent la Marseillaise quand on viole leurs filles et leurs compagnes ? Où sont-ils, tous les beaux parleurs qui devraient aujourd’hui jurer qu’ils défendront l’honneur et l’intégrité de leurs femmes ? Où sont les tribunes et les tweets pour dire « n’ayez pas peur les filles, on est là ! » ? Ou alors, dira-t-on que ces amateurs de terreur sexuelle ont gagné, parce que l’an prochain, plus aucune femme n’ira festoyer dans les rues de nos villes ?
Demander la protection des hommes, c’est le cœur du patriarcat, ricaneront celles qui confondent hommage et insulte, galanterie et oppression. Tant pis, elles ne comprendront jamais pourquoi Hume appelait la France « la patrie des femmes », ni qu’on parle de « beau sexe ». Et après tout on leur laisse volontiers tous les hommes que l’égalité – à moins que ce soit la féminisation – a rendus incapables de chasser le poulpe, réparer une douche ou faire le coup de poing.
Cet attentat à l’impudeur (qui commence pour ces abrutis avec une chevelure déployée), est une attaque contre nos mœurs. C’est en tant que femmes occidentales, c’est-à-dire libres, que des Allemandes ont été agressées. On attend que les hommes d’Occident, quelles que soient leurs origines et leurs préférences sexuelles, se lèvent en masse pour dire qu’ils ne transigeront pas avec la liberté et la sécurité des femmes. Ah, dernière précision : chez nous, on ne défend pas l’honneur des femmes en leur cousant l’entrejambe ou en le mettant sous clé, mais en les protégeant afin qu’elles puissent choisir librement ceux auxquels elles s’offrent. Avec, en prime, le droit d’aguicher tous les autres si ça leur chante.
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21843556_000010.
Quand Rizlaine écoute November sur Air Austral

Quand j’ai pris mon billet d’avion sur un coup de tête pour aller passer l’hiver (donc l’été) sous les tropiques, c’était avec l’idée ferme de n’y rien foutre. Et d’oublier un temps dans ce paradis luxuriant mes certitudes mises à l’épreuve. Ouais, tout ce que en quoi j’ai cru est chamboulé depuis que j’ai compris qu’être Français, c’est avant tout porter le double héritage de Rome et d’Athènes synthétisé dans le cratère des Lumières qui se déversèrent sur le monde après la plus grande éruption que l’Histoire de l’humanité ait connue : la Révolution Française.
Cet événement unique de la tectonique des peuples annonça l’extinction de masse des tyrans et des superstitions. Mais on ne se débarrasse pas d’héritages millénaires en un soulèvement populaire, ni en cent.
Le chant des signes est un Hosanna aux mille répliques, et celles que nous vivons aujourd’hui ne doivent pas nous faire oublier ces réalités imaginaires que sont les fables : elles sont nées dans l’esprit génial d’homo sapiens il y a des dizaines de milliers d’années et il faudra au minimum quelque centaines d’années pour nous en débarrasser.
J’en étais là de ma conversation avec un pote juif et athée (et inversement) en montant dans l’avion quand je raccrochais après m’avoir demandé de lui ramener de la zamal.
-Mec, t’es dingue, je vais pas te ramener de la drogue, c’est l’état d’urgence
– Ah ouais, j’avais oublié ».
Je venais juste de m’installer dans mon siège au dernier rang de l’appareil d’Air Austral. Je tapote un dernier message à ma petite sœur, j’enlève mes pompes, je sors un bouquin, un roman transhumaniste, mon dernier dada idéologique. Une hôtesse se penche sur moi : –
-Monsieur Chenu, ça ne vous dérange pas si vos trois voisins pour ce vol sont des enfants voyageant seuls ?
– Heu non.
Et me voilà parti pour 11h30 en altitude avec Eliott, Ugo et Rizlaine. Que j’ai dû occuper. Car les enfants de dix ans, faut les occuper, même si on ne les connait pas, à partir du moment où il est évident pour eux que la personne qui est avec eux, le temps du trajet entre Paris et la Réunion, est bien justement là pour eux.
J’ai découvert la vie des gosses de divorcés français transéquatoriens, et moi il a bien fallu que je trouve des ressources en histoires, énigmes, jeux, blagues appliqués à cette tranche d’âge. Quand Rizlaine voulut savoir ce que j’avais comme musique dans mon IPhone, je lui ai filé. Le génie de l’enfance a cela de pervers de nous rappeler souvent à notre culpabilité : le premier album qu’elle décida d’écouter était November, de Jiben Sire, dont j’avais promis de faire la chronique depuis un gros mois, sans que cela ne me force vraiment à prendre la plume.
Qu’elle l’ait choisi en premier n’est pas vraiment un hasard, c’est le dernier que j’ai téléchargé sur ITunes, donc il était en haut de la liste. « C’est tellement beau, on croirait qu’il l’a composé dans un nuage ». Il n’y a que des enfants pour sortir des phrases pareilles. Rizlaine m’a rappelé que le premier truc à faire en descendant de l’avion était de pondre ce papier. A la réflexion, je pourrai m’arrêter là. « C’est tellement beau, on croirait qu’il l’a composé dans les nuages », ça suffit, surtout que c’est la vérité, vu que c’est Rizlaine, dix ans, qui le dit.
Mais ça ferait grosse feignasse, ce que je suis, comme tous les écrivains capable d’écrire sur un sujet sans jamais l’évoquer pour éviter de travailler. Mes profs appelaient ça un « hors sujet ». J’ai toujours objecté qu’il s’agissait d’imagination. Mais parler d’autre chose pour parler de soi, c’est juste faire du roman, comme les albums de Jiben Sire.
Je fais un bisou aux trois mômes en descendant de l’avion et j’embarque pour Saint Pierre. Mes potes sont venus me chercher. Je n’ai qu’une idée, piquer une tête dans l’Océan Indien. Et d’autres idées, mais j’écris une chronique culturelle, pas un roman gonzo où le rhum se mélange allègrement à la sueur et autres fluides se déversant l’un dans l’autre. On est là pour causer zique.
Entre-temps, David Bowie est mort. Ca m’a rappelé ce voyage scolaire de 4e, en Sicile, où je l’ai découvert (Bowie, pas Sire) sur les K7 de Magalie à qui je roulais des pelles dans le fond du bus. C’est lors de ce voyage que j’ai vu ma première éruption volcanique, au Stromboli. J’espère en voir une ici, au Piton de la Fournaise. Il n’y a rien de plus beau qu’une éruption volcanique. Ah si, une aurore boréale.
Je digresse, ok, mais vous me suivez, c’est le principal. C’est que je suis en train d’écouter November en écrivant sur la terrasse, et ça me rappelle mes premiers amours. « C’est très joli ce que t’écoute, on dirait l’album d’un mec qui a fait vingt albums, tu vois, on le sent dans la voix », me décroche Gaël (mon pote qui m’héberge).
Jiben Sire est loin des vingt albums, mais à l’écoute de November, il est évident que le chaos du monde et le tragique des existences éveillées sont passés au moulinet de son propre chaos intérieur. C’est un album qui pourrait être triste si sa mélancolie vive ne nous transportait pas dans les élans optimistes de sa recherche de la lumière.
Ok, c’est difficile de parler d’un album sans tomber dans le cliché de la phrase super tralala qui traduit maladroitement les émotions ressenties à l’écoute, mais c’est comme ça. Et croyez-moi, le truc de la recherche de la lumière, on le sent bien puissant à travers tout l’album. Je l’attendais sur un truc bien rock, avec autant de guitares que de douleurs, mais il a fait un choix : la part sombre du rock est absente. Il a laissé le piano prendre toute sa place, presque libre de toute concurrence, soutenu dans son empire par quelques cordes et batterie gardant discrètement sa frontière.
November, c’est une fresque majestueuse peinte au cours de six années de travail d’un artiste dont il est absurde qu’il ne soit pas davantage défendu par les faiseurs d’opinion artistique. Les émotions émanent de la tessiture chaleureuse d’une voix honorant autant de textes écrits exclusivement par des femmes et ça nous invite à embrasser tout entier un univers où la vie est célébrée dans une humeur raisonnable, revenue des espérance trop grandes, à l’image du violon de Spleen (mon morceau préféré).
Ce Sire-là est tout neuf. On l’avait laissé en 2008 avec un album taillé dans la glace, Chair Memories. La glace a fondu, c’est désormais une rivière acoustique tranquillement pop que je réécoute à l’heure de l’apéro, dans ma fournaise tropicale. Les nuages bloqués sur le Piton des Neiges menacent de je ne sais quoi, comme s’ils avaient envie de prendre l’itinéraire de Sire : redescendre vers la chaleur. Rizlaine avait raison, C’est tellement beau, on croirait qu’il l’a composé dans un nuage ». Un nuage où il était seul, car cet opus là, il ne l’a construit qu’avec des instruments virtuels, une maladie sclérosante lui ayant lancé le défi d’être encore meilleur grâce à la technologie. Défi relevé. Ce talent confirmé, lui, n’a rien de virtuel.
Allez, commandez-moi cet album et, promis, après quelques écoutes, vous verrez que comme pour moi toutes vos certitudes mises à l’épreuve seront réaffirmées parce que c’est beau. Et optimiste.
November, Chancy Publishing / Musicast, 2015
Jalons, œuvres (presque) complètes

Je me souviens que, lorsque j’étais lycéen, j’avais vu chez un marchand de journaux Le Monstre ou Laberration. J’avais trouvé ça curieux. Je me suis dit que cela devait être très drôle mais mon argent de poche hebdomadaire m’obligeait à quelques arbitrages et j’avais dû renoncer à l’acheter. Trente ans plus tard, le chef de cette bande, dont je ne savais pas à l’époque qu’on l’appelait Basile de Koch, a eu la bonne idée de réunir ces pastiches dans une anthologie, éditée aux bons soins des éditions du Cerf. Mon épouse et mes enfants ont eu l’idée ô combien généreuse de me l’offrir pour mon anniversaire et me voient ainsi me gondoler à chaque fois que je saisis l’objet pour en lire quelques pages.
Ce samedi, en virée parisienne pour cause de colloque du Comité Orwell et de lancement du numéro deux de la revue Limite, j’ai eu l’occasion de rencontrer Basile et Laurent Joffrin. Peu de rapports entre les deux, me direz-vous ? Détrompez-vous ! Lorsque son prédécesseur Serge July fut tenté de mettre à la Une la parodie de Libé, question qui divisait sa rédaction, le chef du service politique, Jean-Michel Helvig, eut cette phrase qui convainquit July de ne pas mettre à l’honneur ce chef d’œuvre des Jalons : « Fais gaffe, Serge ! Ces gens-là font semblant d’avoir de l’humour mais en fait ils sont de droite. » On ne sait alors dans quel camp de la rédac’ figurait Laurent Joffrin mais l’autre jour, en l’écoutant, je me suis dit qu’il aurait très bien pu être l’auteur de cette phrase d’anthologie.
En fait, les Jalons ne sont pas de droite. Ils ne sont pas de gauche, non plus. Ils ont compris, bien avant tout le monde, que ces notions avaient pris, au mitan des années 80, un sacré coup dans l’aile. Les parodies de Jalons mettent à poil la société du spectacle politique. De la première à la dernière ligne, tout, absolument tout, est travaillé, calculé. Des titres jusqu’aux errata. Cet erratum par exemple, en bas de la page deux du Monstre : « Dans nos éditions d’hier, une malencontreuse coquille a rendu compréhensible la conclusion du point de vue de Félix Guattari. Nous présentons toutes nos excuses à l’auteur ainsi qu’à nos lecteurs, qui auront rectifié d’eux-mêmes. » Et ces petites annonces de Laberration : « Tête. J’ai perdu la mémoire dans un carambolage entre Tourcoing et Roubaix. Impossible de me souvenir quand. Récompense. Tèl ? » ou « Bien payé. Vous êtes jeune, dynamique, plein d’allant, bourré de talent et d’énergie. Ce travail formidablement bien payé est pour vous. Inutile de vous présenter, c’est une blague. » Hilarants aussi, les programmes télé du Figagaro et ce film érotique sur Arte à 0h20 : « Roger Pontus est colleur d’affiches au RPR. Un matin, il se retrouve avec le pinceau raide et la colle sur le ventre. »
Evidemment, d’autres journaux que les trois plus célèbres quotidiens français figurent dans cette anthologie : Lougarou-magazine, qui pourrait trente ans après titrer, dans un éternel recommencement : « Nos épagneuls seront-ils encore bretons dans trente ans ? », Pourri-Moche, le Cafard acharné, Fientrevue, qui valut aux Jalons une procédure judiciaire promettant de les mettre sur la paille mais qu’ils gagnèrent, finalement.
On me dit que dans toute l’œuvre des Jalons, il existe une autre publication qui supplante les parodies de presse : les fameuses fiches RG de Charles Pasqua. Mais il est très difficile de les retrouver. Un des piliers de Jalons, tendance Socialisme et Barbarie, par ailleurs membre éminent de la rédaction de Causeur, que je ne citerai pas, m’a promis de m’autoriser à les lire « mais chez [lui], attaché au radiateur » afin que je ne parte pas avec. En attendant que ce bijou soit réédité, jetez-vous sur Les Pastiches de Jalons (1985-2015).
Vous ne le regrettez-pas. Votre entourage, en revanche, qui vous entendra pouffer sans arrêt, risque de me maudire de vous les avoir conseillés.
Les Pastiches de Jalons (1985-2015). Editions du Cerf.
La ligne Clergue

À quoi sert une exposition dans l’un des musées de l’institution parisienne ? À établir la renommée d’un artiste, à lui conférer le prestige qui lui manquait, à l’admettre dans le cercle capricieux de la consécration française. Elle peut aussi corriger sa réputation, modifier l’idée que nous nous faisions de son œuvre, affaiblie parfois par sa personne même. C’est précisément ce qui se produit actuellement au Grand Palais pour Lucien Clergue (1934-2014). On y allait à reculons, agacé par ce notable impérieux, fier de sa poitrine constellée des breloques de l’honneur national. On l’avait trop vu, on le jugeait satisfait, comblé par son reflet, avec cela trop marchand, commerçant habile. Mais la vérité de ce photographe surdoué allait réduire à rien les effets de notre ignorance et de notre amnésie.
Comment reprocher à Clergue son besoin de reconnaissance et son habileté sociale ? Pour Lucien, né en 1934 à Arles, tout avait si mal commencé ! Son père s’était mis aux abonnés absents, la maison familiale avait disparu sous un bombardement, sa mère tant aimée, qui se débattait dans les difficultés d’une épicerie, mourait alors qu’il avait 17 ans. Lucien abandonnait ses études, entrait à l’usine.
Lucien photographie de manière « sauvage », en autodidacte résolu.[access capability= »lire_inedits »] Il ne maîtrise pas encore la technique, mais il distingue quelque chose derrière les choses, il révèle la permanence de signes sur la matière inerte, il signale l’intérêt graphique d’un pli de terrain, d’une faille dans le sable, d’un enlacement de brindilles, il révèle la sensualité totale du corps sans tête d’une femme, dont la chair affolante est battue par les vagues. Bref, le garçon pressent qu’il possède une mystérieuse énergie, un pouvoir de révélation qui l’autorise à briser le miroir des simples apparences. Le jeune Clergue, employé dans une usine, est photographe : il lui reste à le démontrer. En 1953, il ose solliciter Pablo Picasso, qui sera son thaumaturge. L’accord est immédiat entre le garçon sauvé du malheur par sa volonté farouche et le peintre adulé : « À la sortie d’une corrida, aux arènes d’Arles, je mets mes photos sous le nez de Pablo Picasso. Il les regarde et me dit : “Je veux en voir d’autres.” Alors je me suis mis au travail pour lui, comme une obsession. » Si la sympathie joue son rôle, il n’est pas impossible que Picasso ait éprouvé dans ces images fortes et mystérieuses une communauté de réflexion et d’audace. À ce moment précis, le monde veut « absolument être moderne ». Les photographies de Lucien fondent une sensation de nouveauté absolue.
« J’ai débuté dans ma vie artistique avec un carré d’as dans la main. » Quatre cartes gagnantes dont la première se nomme donc Pablo Picasso, son « découvreur ». En 1955, Clergue lui confie un ensemble de photographies qu’il a intitulé La Grande récréation, soit 120 images d’enfants « de la rue » déguisés par ses soins, dans les ruines d’Arles causées par la Seconde Guerre. Ils évoquent les saltimbanques peints antérieurement pas le grand Pablo : « J’ai fait un inventaire de mon univers, de là où je vivais, j’ai introduit de petits saltimbanques qui correspondaient [à mes] influences majeures […] à cette époque, le Picasso de la période rose, l’Orphée avec les personnages clé de l’œuvre de Cocteau. [Et] La grande parade, de Fernand Léger. » Clin d’œil du jeune ambitieux à Picasso vieillissant qui, un peu plus tard, devant ses nus féminins « dans la mer », s’écrie : « Il faut les montrer à Cocteau ! » Ce dernier, visité dans l’entresol fameux du 36, rue Montpensier, à Paris, en 1956, les fait parvenir à l’éditeur Pierre Seghers, qui les choisit pour illustrer Corps mémorables, de Paul Éluard[1. Recueil de poésie édité chez Seghers sous le pseudonyme de Brun, en version partielle, dans un ouvrage intitulé Poésie 47, réédité en 1948 dans sa version intégrale. L’édition de 1957 compte 12 photographies de Lucien Clergue ; Jean Cocteau lui a donné le poème liminaire, sa couverture est un dessin de Pablo Picasso.]. Sa rencontre avec Jean Cocteau, l’enchanteur du xxe siècle, fonde une amitié seulement tranchée par la mort[2. Les lettres qu’ils échangèrent ont été publiées sous le titre Correspondance Jean Cocteau et Lucien Clergue, Éd. Actes Sud, en 1989.]. Après cela, une lucarne s’est ouverte dans son ciel noir. Il rentre rassuré : « …] ce voyage à Paris, le premier de ma vie, m’aura permis de faire le point. Je me trouve en fin de compte heureux d’être né, de vivre et de construire mon œuvre à Arles » (lettre à Cocteau). Picasso, Cocteau, Seghers, Éluard, ses quatre as : un orphelin pauvre pouvait-il espérer plus beau jeu pour un début dans la vie ?
L’exposition du Grand Palais présente les travaux d’apprentissage photographique d’un garçon dépourvu de tout, sauf de talent. Inédits jusque-là, découverts avec les sept albums qui les contiennent, ils sont un bel exemple de « récup » : plusieurs d’entre eux sont, à l’origine, des classeurs présentant des échantillons de tissus proposés à la vente. Clergue a substitué aux carrés de textile ses propres « contacts » en noir et blanc. Ils témoignent de la puissance, de la précocité originale de sa vision. Nombre des thèmes qu’il développera par la suite, tels les nus dans la mer, les animaux morts, l’agonie des taureaux de combat, les objets délaissés par le temps, se trouvent déjà dans cette genèse encore maladroitement fabriquée de 1954 à 1957 : « […] il fallait du culot et surtout du talent pour arracher de la beauté, une beauté bouleversante, éclatante, à une matière aussi radicalement rebutante » (Michel Tournier). Ces documents, ici chronologiquement répertoriés, n’avaient jamais été montrés, or, ils produisent la preuve de sa « fulgurance », terme justement utilisé par les deux commissaires de l’exposition, Christian Lacroix, couturier de son ancien état, décorateur, concepteur de formes, illustrateur, homme d’Arles, et François Hébel, directeur des Rencontres d’Arles en 1986-1987, puis de 2001 à 2014 (il a fait connaître Nan Goldin, photographe « sulpicienne » en mode flash, qu’on aurait tort, selon nous, de vouloir associer à l’entreprise d’autofiction laborieuse et terne de Christine Angot).
Arlésien, enraciné mais non pas prisonnier, dépourvu de tout provincialisme, méditerranéen, français donc universel, Lucien Clergue a rendu à la photographie beaucoup de ce qu’elle lui avait accordé[3. « De cette dynamique est née à Arles, l’École nationale supérieure de la photographie […] une filière d’industries culturelles, la fondation Van Gogh… Lucien a réalisé une œuvre d’aménageur du territoire, il a fait de sa ville le centre du monde de la photographie […] Arles est en train de connaître une Renaissance, de devenir une ville phare de la culture […] » (Bernard Gille).]. En 1969, il fonde les Rencontres internationales de la photographie avec l’écrivain Michel Tournier, Agnès de Gouvion Saint-Cyr et Jean-Maurice Rouquette, conservateur du Musée Réattu, qui possède à ce jour 4 500 clichés, offerts par Ansel Adams, Brassaï, Robert Doisneau, Izis, Man Ray, Robert Mapplethorpe…
L’exposition Lucien Clergue, au Grand Palais, est le passage obligé, qui mène à un artiste majeur.
Entretien avec François Hébel, commissaire de l’exposition
Patrick Mandon. L’exposition replace Lucien Clergue dans le mouvement général de l’après-guerre. Son apport est fondamental. En outre, vous balayez sans effort les critiques hâtives : arrogant, commercial…
François Hébel. Cette exposition, telle qu’elle se présente aujourd’hui, est née du temps que nous avons passé dans l’atelier du photographe, de la liberté dont nous avons joui pour consulter ses archives. Il nous est apparu comme une évidence que l’art de Lucien est proprement fulgurant. Il ne connaissait pas l’histoire de la photographie, il ne possédait aucune référence. Il était donc affranchi des maîtres, il devait inventer son art. Ses nus « nés de la vague » signalent bien son originalité : on n’avait jamais vu cela auparavant. Quant au commerce ! Lucien a été très tôt convaincu de l’importance commerciale des tirages. Il a été le premier à vendre ses tirages et à vivre de ces ventes. C’est un visionnaire là aussi. Aujourd’hui, le marché s’est développé considérablement. Il a eu la prescience de ce phénomène, et il s’est employé à en profiter : un artiste doit vivre de son art. Mais il est vrai que s’est créée une certaine confusion : le personnage, avec son bagout, s’imposait, son œuvre en souffrait.
Le jour de l’inauguration, on ne se bousculait pas du côté des critiques et des médias.
C’est vrai, mais la situation a évolué très favorablement. Ils ont su que l’exposition démontrait toute la force créatrice de Clergue, et ils ont fini par se déplacer. Lucien lui-même est sans doute un peu responsable de cette apparente désaffection, qui l’a injustement puni. Il était exubérant, volontiers colérique, d’un abord qui pouvait être rugueux, très inquiet de sa survie et de la mémoire qu’on garderait de lui.
Chez Clergue, on pourrait discerner l’attention aux plus démunis, aux plus fragiles, une singulière vision de la matière et de ses métamorphoses, ainsi qu’une perception de la violence, presque de la désolation. Cela s’explique-t-il en partie par les événements de sa propre jeunesse, les malheurs, personnels et collectifs, qu’il a connus ?
Il est certain que la guerre, le décor de sa ville natale bombardée, surtout l’agonie puis la mort de sa mère, tout cela lui a fourni l’aliment d’une grande mélancolie qui ne l’a jamais quittée. On retrouve ces antécédents dramatiques dans sa fascination pour les charognes et les ruines. Il en va autrement de ses photographies sur les gitans. Il vivait au milieu d’eux, qui composaient une population visuellement intéressante. Ce voisinage offrait des occasions permanentes de photographie. En outre, ils formaient une communauté à part, plutôt méprisée, qui ne se mêlait pas avec les autres Arlésiens. Ils faisaient la fête, ils aimaient la musique : Clergue se sentait bien avec eux. D’ailleurs, il leur a démontré un vrai attachement, même dans son travail photographique, qui s’inscrit dans la durée.
Auprès de Manitas de Plata, il joue le rôle d’un agent artistique.
Ils étaient plusieurs, mais Lucien a vraiment découvert Manitas, de son vrai nom Ricardo Baliardo. Il l’introduit chez Vogue et l’accompagne partout dans le monde.
On le découvre grand amateur d’une certaine photographie américaine
Encore une fois, lorsque Lucien présente ses clichés à Picasso, il ignore tout du passé de la photographie. Progressivement, il tente d’en savoir plus. Ce qu’il voit de la tendance française de l’après-guerre ne l’attire pas : la reconstruction, le reportage de rue, l’humanisme photographique ne sont pas son « genre ». Ce qu’il découvre des photographes américains, en particulier ceux de la Côte Ouest, dans quelques magazines, l’attire bien davantage. Il se sent proche de leur univers minéral, de leur sens de la composition, de leur démarche conceptuelle. Le hasard veut qu’il rencontre Edward Steichen[1. Edward Steichen (1879-1973), peintre, photographe, est un artiste considérable. Il dirigea le Musée d’art moderne (MoMa), à New York.] en Suisse, au cours d’une exposition organisée par ce dernier. Steichen, séduit par ce qu’il lui montre, l’invite à présenter ses œuvres au Museum of modern Art. C’est ainsi que Lucien Clergue s’envole pour New York en 1961 : il subit le choc de la révélation. Cette ville exerce sur lui une vraie fascination. Il y retourne peu de temps après avec Manitas de Plata, qu’il laisse ensuite partir vers l’Australie. Quant à lui, il rend visite aux photographes de la Côte Ouest : Ansel Adams, Edward Weston, Lee Friedlander. Il invitera tous ces artistes à Arles, établissant un pont entre l’Amérique et l’Europe, et accomplissant de cette façon son projet fondamental en faveur de la photographie. On ne peut discerner que de la générosité dans cette action, dans ces rapports d’admiration qu’il veut partager avec le public français. Voilà bien l’autre aspect de son œuvre.[/access]
Exposition Lucien Clergue, Grand Palais, jusqu’au 15 février.
Bowie: Dieu est mort, Pacadis était son prophète

Depuis que Bowie a rejoint la black star, avec ses cent avatars – Ziggy Stardust, Aladdin Sane, Halloween Jack, etc. – une vague de bowiemania a déferlé sur le globe. On a chanté et dansé devant la maison natale du chanteur à Brixton ; on a écouté en boucle Life on Mars ; François « Rebel rebel » Hollande a même cru bon de faire référence au génie de Space oddity dans un discours édifiant et glorieux à la jeunesse. Kim Jong-Un ne peut pas en dire autant. Cet hiver est décidemment maudit. Qui saura un jour ce que se sont dit Bowie, Boulez et Galabru dans leur compartiment commun de l’express pour le paradis ? Vertiges… Comme presque tout a déjà été dit sur Bowie, sa vie, son œuvre, son goût du travestissement, cet éclectisme-caméléon qui aurait ravi Roman Gary (qui était fan de Bob Dylan, soit dit en passant…), mais on a assez peu parlé du rapport de Bowie à la France. Certes la presse régionale s’est remémorée quelques concerts inoubliables, mais pas un mot d’Alain Pacadis, le punk-critique déglingué et dégingandé, qui n’a pas manqué une occasion de célébrer son idole… La mort de Bowie est l’occasion ou jamais de reparler de lui.
Libération naît en 1973, dans l’effervescence post-soixante-huitarde, avec de bonnes fées maoïstes se penchant sur son berceau, et deux pères : Serge July (parent n°1) et Jean-Paul Sartre (parent n°2). En bas-âge le journal cultive l’utopie, il est même question d’une organisation tournante, où les rotativistes écriraient parfois des articles, et où les journalistes mettraient les mains dans le cambouis. Il n’y avait pas de hiérarchie salariale. Et on lisait beaucoup de conneries dans Libé, comme par exemple des panégyriques des sinistres Khmers rouges. C’est dans ce contexte qu’Alain Pacadis débarque au journal, en 1975, pour y placer des piges étranges sur le rock « underground ». Assez indifférent à la politique, jouant « libéro » comme on dit dans le foot, il ne s’intègre pas vraiment à la vie de la rédaction, tout en devenant vite une signature de Libé – contribuant à la singularité bizarre de ce jeune quotidien. Oiseau de nuit, Pacadis va user ses semelles et sa santé, pendant près de quinze ans, à scruter la vie musicale parisienne, le rock, le punk, les tristes années 80, les mondanités noctambules et les frasques du show-biz. Le tout mâtiné d’une mélancolie no future qui doit autant à un romantisme désespéré qu’à la drogue… « Non, non, non et non, mais quand allez-vous réagir, gens apathiques ! Il fait encore nuit et il n’y a rien à faire… mais moi je connais une solution. A force d’écouter des bandes magnétiques flippées on se rend compte de quelques vérités : rien n’existe, même pas le vide, et pourtant le vide on le sent très fort. » (1978). La rencontre de Pacadis avec l’univers de Bowie était inscrite dans les astres. En 1973, en pleine période glam-rock, les cheveux teints en rouge et auréolé du succès mondial de Ziggy Stardust, Bowie devient Aladin Sane, dans l’album éponyme. Pacadis résume : « Le grand Bowie laisse tomber l’image scintillante et chamarrée du Ziggy Stardust pour se forger un nouveau personnage qui tient beaucoup d’un Mike Jagger travesti en Marilyn. » Au milieu des années 70 c’est une nouvelle transformation, Bowie reprend le classique Wild is the wind de Dimitri Tiomkin (classique de la musique de film de 1957) sur l’album Station to station, diffuse Le chien andalou de Dali et Buñuel en ouverture de ses concerts, et renonce aux travestissements exubérants pour un personnage plus sobre – Thin White Duke. « Le show de Bowie n’a plus aucun rapport avec les glitters étincelants de Ziggy Stardust, c’est plutôt un Cole Porter habillé par Roger Hart », écrit Pacadis, qui concède : « C’est très difficile de parler de son chanteur préféré : Bowie l’homme aux mille visages. » Cole Porter, pour l’influence de la comédie musicale, et peut-être aussi Kurt Weill – annonçant la période allemande qui s’amorce pour Bowie… Le chroniqueur s’enthousiasme : « Une dernière touche de brillantine pour tenir les cheveux, un coup de brosse sur le costume bien repassé, peut-être un petit shoot de brown sugar, s’il en reste, et il est temps de monter en scène pour le show qui n’a pas de FIN. Ladies and gentlemen… DAVID BOWIE ! » Dans un autre papier de cette époque Pacadis – blagueur ? – brode une analyse lacanienne sur ses trois héros : « Il y a dans la rock music, comme dans le cerveau humain, trois niveaux représentant trois centres de force sur lesquels tout le reste va se construire. (…) Ce sont le Symbolique, représenté par Iggy Stooge : c’est l’ordre des mots dans la langue, de la culture qu’il faut briser par la violence contre l’autorité du père (…). Le Réel, c’est bien entendu le niveau où se situe Lou Reed, qui se complait dans la description exacte du réel, un regard froid et objectif qui ne prend pas parti mais auquel rien n’échappe ! C’est dans l’Imaginaire que se situe David Bowie : un artiste au sens plein. La totale possession de ses capacités lui permet de montrer une facette de son personnage à chaque regard en gardant le reste mystérieusement caché… Voilà les bases pour une analyse lacanienne du rock ! » Lou Reed, David Bowie, Iggy Pop, la Sainte-trinité de Pacadis, qu’il ne cessera de célébrer – saupoudrant sa proses d’envolées lyriques parfois obscures : « La lune livide se voile tandis que l’ange déchu aux cheveux couleurs de feu entame sa chute vers des abîmes infernaux. Pour avoir trop aimé la beauté, les dieux l’ont condamné à errer indéfiniment dans les mondes chtoniens. » A la même époque Bowie et Iggy Pop travaillent à l’album Low – ovni méconnu – dans les murs du légendaire studio fondé par Michel Magne au Château d’Hérouville (Val d’Oise). Encore la France ! Le chroniqueur parlera de cette galette étrange – élaborée aussi avec Brian Eno – en ces termes : « Je branche le radio-contact… Un laser sinusoïdal oscille : de l’immeuble RCA de New-York partent des messages. Le titre est Low, et c’est une vibration douce et rassurante. » Pacadis rapproche certaines chansons de tableaux romantiques allemands du XIXe siècle, et ressent à l’écoute un « spleen baudelairien ». En 1981 lorsqu’il demande à William Burroughs s’il aime les Stones, le prophète de la Beat generation lui répond : « Le seul chanteur que je connaisse bien et que je préfère est David Bowie. C’est un acteur extraordinaire, j’ai vu sa pièce de théâtre, c’est merveilleux. C’est le meilleur acteur de sa génération ».
Nous sommes déjà dans les merveilleuses années 80. David Bowie s’apprête à enchaîner les tubes planétaires (Let’s dance, Ashes to Ashes, China Girl, etc.) qui passeront en boucle sur MTV. C’est la fin des utopies. Libé est devenu un quotidien comme les autres, et l’on envoie Pacadis interviewer Sacha Distel ou Chantal Goya. Voici les années fric et show-biz. Toujours fidèle à Bowie il couvre tout de même la tournée « Serious Moonlight 83 » et rend compte d’un concert à Lyon : « David joue au boxeur, avec des mouvements efficaces et précis, le public est captivé : à chaque parole, c’est une nouvelle image qui se présente à nos yeux. Sur le côté de la scène une immense main qui s’illumine, elle essaie de saisir une lune de l’autre côté, under the serious moonlight. » Avec un brin de lyrisme il termine, rêveur : « Le matin devant l’ascenseur de l’hôtel, je retrouve David Bowie accompagné d’un garde du corps : il avait dormi dans la chambre à côté de la mienne… C’est sans doute pour cela que j’ai fait de si beaux rêves. »
Dans un étrange papier de 1980 Pacadis imaginait que Bowie serait assassiné huit ans plus tard. Il perdra lui-même la vie en 1986, dans des circonstances très troubles, étranglé par son compagnon. Et Bowie, lui, est mort dans son lit. Fin de l’histoire.
Alain Pacadis, Nightclubbing, Articles 1973-1986, Denoël.
Alexis Bernier et François Buot, Alain Pacadis, Itinéraire d’un dandy punk, Editions Le mot et le reste.
BONNUS TRACK. Une des cash-machines de l’industrie du disque, durant des décennies, fut l’adaptation de succès étrangers, essentiellement anglo-saxons. On connaît Toujours un coin qui me rappelle d’Eddy Mitchell, adaptation dans la langue de Dick Rivers du tube (There’s) Always Something There to Remind Me écrit par le grand Burt Bacharach et rendue célèbre par Sandie Shaw. On se souvient des adaptations en français de Bob Dylan par Hugues Aufray. Claude François avait, paraît-il, fait installer un système de réception radio ultra performant sur le toit des Disques Flèche, pour ne rien rater de ce qui se faisait outre-Channel… Mais on sait moins que même David Bowie a connu une adaptation française. (Attention, curiosité) En effet, Alain Kan a repris plusieurs tubes de Bowie, dont une version fumeuse de la chanson Life on Mars, devenue La vie en Mars. Après plusieurs vies, à l’instar de son idole Bowie, ce précurseur obscur du punk français disparaîtra totalement de la circulation. On ne sait toujours pas, à ce jour, s’il a disparu volontairement, s’il s’est donné la mort ou s’il a été assassiné. Mais en 1973, il se rêve ambassadeur du culte Bowie dans le pays de Tino Rossi…
*Photo : Christopher Dombres. Wikimedia Commons.
Cologne: juste un doigt!

Cette expression populaire courante, utilisée de manière banale comme mesure approximative d’un liquide, me ramène à deux souvenirs.Le premier c’est la scène d’un film d’Alain Chabat, datant d’une vingtaine d’années, la Cité de la Peur, où Chantal Lauby invitée chez Gérard Darmon se voit proposer un verre.
Cela donne ce dialogue :
Darmon : « Vous voulez un whisky ? »
Lauby : « Oh juste un doigt… »
Darmon étonné : « Vous ne voulez pas un whisky d’abord ? »
Hilarité de toute la salle.
Le second souvenir, bien moins drôle, c’est cette journaliste partie en reportage sur le Printemps Arabe en Egypte et qui fut violée sur la place Tahrir il y a quelques années.
Sur une vidéo tournée d’un balcon et disponible sur Youtube, on voit très bien la scène. Des milliers de personnes sont massées sur la place, tout à coup dans la foule un mouvement de plusieurs dizaines d’hommes entoure la blonde journaliste et l’isole de son équipe.
Plusieurs de ces hommes tendent la main vers l’endroit stratégique convoité sur sa personne, les autres regardant tous ledit endroit avec fascination. Ce mouvement de foule glisse peu à peu et disparaît du champ. On voit également, plus loin quelques hommes du service d’ordre, reconnaissables à leur gilet, qui tentent d’intervenir et sauveront probablement la vie de la jeune femme.
Le soir même, en direct à l’antenne, la journaliste eut le courage de raconter son viol. Parce qu’il s’agit bien d’un viol, selon la définition juridique et selon le ressenti des femmes à qui ce genre de mésaventure arrive.
J’ai entendu des choses innommables au sujet de cette histoire, du genre : « Wahhh, faut pas exagérer… elle a pas été vraiment violée… c’était juste un doigt. »
Cela s’est produit trois ou quatre fois, venant de gentils garçons de mon entourage. Tout à fait charmants et civilisés par ailleurs et peut-être même féministes. Je ne les aurais jamais soupçonnés de vouloir minimiser un viol.
Ils ont dit ça en toute innocence
Il semblerait que la méthode employée en Allemagne, en Suède et ailleurs ait beaucoup à voir avec celle de la place Tahrir.
Une jeune femme se voit tout à coup entourée par plusieurs dizaines d’hommes et ne peut ni fuir, ni alerter qui que ce soit.
J’imagine la terreur, l’angoisse terrible de ce moment là.
Je fais partie d’une génération de femmes pour qui la liberté n’était pas encore une évidence. Il était courant d’entendre à propos d’un viol : « Elle l’a bien cherché, si elle n’avait pas porté de minijupe ! » Comme si tout mâle en rut n’était pas capable de maîtriser ses instincts.
Il est tout bonnement ahurissant de constater que c’est à peu près la même philosophie qui ressort des propos, entre autres, de la maire de Cologne ou d’autres officiels allemands.
Chez nous, il semblerait que notre ministre de l’Intérieur ait eu récemment cette réflexion tout à fait surprenante : « Il faut arrêter de dire qu’il y a eu des viols en Allemagne, on ne sait pas exactement ce qu’il s’est passé. »
Je propose à Monsieur le ministre de participer à la reconstitution précise de ces exercices collectifs en s’offrant lui-même comme figurant à la place des jeunes femmes.
Il viendra nous donner ses impressions et sa définition du terme viol dans la foulée.
Agnès Saal: émerger après le cyclone

Agnès Saal, haut fonctionnaire au cursus classique, avait le mérite d’avoir fait toute sa carrière dans la fonction publique d’État. Elle au moins n’était pas partie dans le privé battre monnaie avec son carnet d’adresses comme beaucoup de ses condisciples de l’ENA. Elle l’a pourtant vu exploser en vol cette trajectoire exemplaire, à la suite d’un scandale dont le déroulement en disait long sur les mœurs de cette nouvelle « noblesse d’État ». Pour le déroulement des faits et les enjeux je propose de se reporter à ce que j’avais publié dans ces colonnes l’année dernière. J’y prévoyais le sacrifice du bouc émissaire, à la responsabilité certes entière, mais qu’il était urgent d’abandonner à la vindicte pour pouvoir continuer à faire pareil, voir bien pire.
Agnès Saal, qui avait quand même poussé le bouchon un peu loin, a été confrontée à la procédure disciplinaire normale dont on vient d’apprendre la conclusion : suspension de la fonction publique pendant deux ans, dont six mois fermes. Les réseaux se sont immédiatement enflammés pour protester contre cette incroyable indulgence. Protestations à base de comparaisons et d’amalgames inadaptés, mais témoignant surtout d’un ressentiment social et politique qui a pris des proportions que « les élites » seraient bien avisées de prendre en compte. Agnès Saal était restée discrète jusqu’à présent, mais la mesure qui l’a frappée étant devenu publique elle a pensé nécessaire de s’exprimer. Elle l’a fait par une interview, donnée au quotidien vespéral de référence, marquée à mon avis par la sincérité et l’élégance. Elle ne conteste pas les faits et leur caractère fautif, s’expliquant sur les conditions de leur commission et le contexte dans lequel ils sont intervenus. Confirmant une réalité incontestable : au moment du scandale, elle a été l’incarnation de ce que, probablement à juste titre, l’époque ne supporte plus. « Je comprends bien sûr cette indignation face à un montant qui, donné comme ça, peut paraître exorbitant. L’affaire est tombée à un très mauvais moment, où il était assez opportun de pouvoir pointer du doigt un haut fonctionnaire coupable de dérives. » Qui peut contester cela ? L’interview a quand même été reçue par les quolibets, et les professeurs de maintien s’en sont donnés à cœur joie. Réaction intéressante qui en dit long sur la culture du lynchage médiatique. Ceux qui pensent qu’on lynche d’abord et qu’on discute après se trompent. On lynche d’abord, on lynche après, et on lynche encore. Si une fois le cyclone initial passé, la cible encore pantelante essaie de donner son point de vue, on le passe sous silence, ou on en couvre le bruit par des injures. Agnès Saal dit pourtant des choses intéressantes. D’abord qu’elle reconnaît la faute et accepte la sanction prononcée après une procédure régulière : «La faute, je l’ai commise. Il ne s’agit ni de la nier, ni de la sous-estimer, ni de tenter de me disculper ou de trouver des circonstances atténuantes. Je n’ai pas l’intention de former un recours. J’assume cette faute, je la regrette à un point infini, j’y pense jour et nuit depuis huit mois. »
Ensuite elle dit avec des mots forts ce qu’est pour elle la sanction. : « Si je prends la parole après ce long silence, c’est parce que j’aimerais, si c’est possible, remettre un peu de sens et d’humanité dans cette histoire. Elle s’est traduite pour moi par une petite apocalypse : tout l’univers d’engagement passionné au service de la politique culturelle que j’avais patiemment édifié s’est effondré du jour au lendemain. C’est une forme de traumatisme personnel et professionnel qui est sidérante, devant laquelle je suis restée incrédule, sans comprendre comment ma vie s’était trouvée mise en miettes ». Petite l’apocalypse, Madame Saal ? Oh que non, rien d’autre qu’une considérable catastrophe personnelle. Une carrière brillante, fruit d’efforts importants, donneuse d’avantages et de confort, construisant une identité, une image à laquelle on tient tant, que l’on valide tous les jours dans le regard des autres, tout cela a disparu instantanément. Cette perte de l’estime de soi, un des fondements de la nature humaine, Jean Germain nous a rappelé récemment qu’on pouvait en mourir. Comprenons-nous, il ne s’agit surtout pas de prétendre que la sanction administrative serait injuste, ou les procédures pénales éventuelles anormales. Mais simplement rappeler la force de la violence symbolique quand la violence légitime de l’État, s’accompagne de la clameur médiatique. Et dire que la moindre des choses et d’écouter ce que celui qui en est l’objet veut nous dire.
En revanche, ceux qui n’avaient rien à nous dire et auraient dû rester discrets, ce sont les 98 hauts fonctionnaires et personnalités de la culture qui se sont fendus d’une lettre pétition au Président de la République. Pour certains en oubliant leur devoir de réserve, et tous faisant fi d’une décision rendue après une procédure régulière, ils se permettent de « protester contre la sévérité d’une sanction » pourtant acceptée par la principale intéressée. Je ne sais pas ce que vous leur avez fait, Madame Saal mais, publié en même temps que votre interview, comme coup de poignard dans le dos et baiser de la mort, c’est un cas d’école.
Un concentré d’indécence que cette admonestation au chef de l’État pourtant signataire de la décision de sanction sur proposition de l’administration et après avis du conseil de discipline. Sans mesurer une seconde le caractère intempestif de la démarche, la procédure étant terminée, ils reprennent les arguments qui ont légitimement dus être plaidés devant le conseil de discipline[1. Les procédures disciplinaires sont à forme juridictionnelle, et l’on y bénéficie de l’assistance d’un avocat.] et renvoient au chef de l’État les témoignages à décharge qui ont déjà été produits. Il s’agit de tancer François Hollande pour, à l’« encontre des principes », s’être aventuré « sur le terrain, étranger à notre tradition, d’une sanction pour l’exemple ». Une décision qui irait à l’encontre des principes ? Même la principale intéressée ne le dit pas ! Mais l’on voit poindre ici la vraie revendication par la référence à la «tradition », celle de l’impunité pardi ! Précisée par cette phrase en forme de menace : «Si l’État veut donner l’exemple de la rigueur, il lui suffit de tirer les diverses conséquences des rapports d’inspection ou de contrôle dont il dispose ou des informations qui lui reviennent. » Tout le monde fait de même, si on nous cherche des poux dans la tête on balancera. Très élégant.
Il n’était pas possible de faire pire, de démontrer à quel point ces fonctionnaires et ces subventionnés de la culture ont perdu le contact avec la réalité. Comment, on a osé s’attaquer à eux, et leur appliquer les procédures dont relèvent les autres citoyens ? Il risque peut-être d’y avoir des réveils douloureux au sein ce petit monde. En attendant, si je peux me permettre, Madame Saal vous que l’on a fait descendre violemment du nuage, tenez-vous à distance de ces «amis ». Ils sont vraiment toxiques.
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00694771_000028.
Schneidermann: Je suis Charlie, mais…

Chez Causeur, on a assez écrit tout le mal que l’on pensait de la couverture anniversaire de Charlie Hebdo, pour ne pas être taxé de suivisme néo-charliesque, Un an après les attentats, le miraculé Riss, qui a une fatwa djihadiste sur sa tête, n’a pas trouvé meilleure idée que de pointer du doigt un Dieu œcuménique surmonté d’un symbole maçonnique. Circonstance atténuante : depuis qu’un ancien ministre pakistanais franchement illuminé a promis des millions de dollars à qui dézinguera le nouveau patron de Charlie, les scrupules de ce dernier à caricaturer Mahomet et sa religion sont compréhensibles.
Et puis, il faut bien reconnaître à Riss un mauvais goût comme on les aime, dans le droit fil de l’esprit potache hardcore de Choron et Cavanna, les glorieux ancêtres qui ont eu l’heur de mourir avant le carnage de janvier dernier. La dernière édition de Charlie montre un petit Aylan (vous savez, l’enfant kurde noyé dont on nous a martelé la photo mortuaire sur tous les écrans) devenu grand violeur en Allemagne. Et, devinez quoi, le dessin indigne le professionnel de l’indignation Daniel Schneidermann – auteur, dans une autre vie, de bons essais contre le gourou Bourdieu. Pour l’occase, le guide suprême d’Arrêt sur images monte sur ses grands chevaux : « Rien ne distingue ton dessin, Riss, d’un dessin qui pourrait être publié dans Minute ou Valeurs actuelles ». Pire, Dany, rouge de colère, a beau « être Charlie », il n’oublie rien de ce « journal marqué par le passage de Val et Fourest, moines-soldats de l’islamophobie française », reprenant mot pour mot les diatribes des associations anti-blasphème contre le journal satirique.
Passons sur l’argumentation boiteuse qui isole l’islam des autres religions, sous prétexte que ses pratiquants seraient de pauvres petites choses ou des damnés de la terre hermétiques à la liberté d’expression. Non, l’essentiel ici est qu’il ne faut pas rire avec « Minute ou Valeurs actuelles », quand bien même leurs bons mots nous arracheraient un sourire, il conviendrait de se signer aussitôt avant de s’autoflageller : pardonnez-moi Dieu de la gauche, je ne savais pas ce que je faisais.
Daniel Schneidermann nous enjoint de ne pas ricaner au nom du sacrosaint « pas d’amalgame » qui nous interdit de parler des viols de Cologne. Et l’humour, bordel ? Fini de rire, oubliés Hara-Kiri et les sales blagues du professeur Choron, l’heure est si grave que le citoyen degôche responsable devrait rire proprement en se bouchant le nez, de même qu’il glisse un bulletin Estrosi ou Bertrand dans l’urne pour sauver la République. Avec Schneidermann, Plenel et le Comité contre l’islamophobie en France comme arbitres des élégances humoristiques, l’avenir s’annonce rigolo…
Clémentine Autain: comparaison et déraison

Deux jours après le fameux tweet de Clémentine Autain évoquant les « deux millions de viols » commis par l’Armée Rouge en Allemagne en 1945, pour relativiser les horreurs du Jour de l’An à Cologne, je reste sidéré.
On a beau s’attendre à tout, venant d’une personnalité politique en lutte pour sa reconnaissance sociale, on n’y croit pas. On a tort.
Dans le combat de cette soi-disant « gauche de la gauche » contre la prétendue « islamophobie », tous les coups sont permis.
Au nom de quels objectifs inavouables peut-on comparer des viols commis en temps de paix et des crimes sexuels de guerre?
Au nom de quel dévoiement du féminisme peut-on reprendre au compte du progressisme la petite musique de nuit des nostalgiques du nazisme ? Car ce genre d’excuse comparative est un exercice de première année d’étudiant en rhétorique négationniste. « Il y a eu Auschwitz, dont les chiffres ont été truqués, mais les viols de l’Armée Rouge, ça c’est du lourd ! »
C’est de cette rhétorique réviso chimiquement pure que Clémentine Autain nous a resservi là, et dont elle a osé se servir pour faire taire ceux et surtout CELLES qui s’indignaient de la passivité de certaines pseudo-féministes face aux atrocités de Cologne. Recyclant au passage un argumentaire fantasmatique sorti tout droit du cerveau de Goebbels.
La thématique du « soldat barbare mongolo-juif bolchevik » qu’il faut bloquer à tout prix sur la rive droite de l’Oder pour l’empêcher de violer « nos femmes et nos filles » a été martelée par la propagande nazie dès l’été 1944. Son objectif était double : mobiliser les Allemands face à l’avancée de l’Armée Rouge et bien sûr, entamer le processus de négation des innombrables crimes contre l’humanité commis par les nazis depuis 1933.
Pour les nazis, le vrai et seul coupable, c’est l’Autre, c’est le youdo-rouge ivre de sang pur germanique. Voilà avec quels arguments la « légitime défense » allemande s’est dispensée de toute considération humaine tant vis-à-vis de six millions de juifs d’Europe assassinés que vis-à-vis des populations civiles soviétiques (des milliers d’Oradour) ou des prisonniers de guerre de l’Armée Rouge qu’on extermina systématiquement par les assassinats ciblés, la faim, l’absence de soins et l’esclavage (un traitement de défaveur qu’eurent aussi à subir les prisonniers noirs français ou américains, souvent abattus dès leur capture). Le tout dans l’indifférence générale de 99,99 % des gentils Allemands.
Très malheureusement, cette polarisation hitlérienne sur les deux millions de viols commis par l’Armée Rouge (il serait plus raisonnable de parler de plusieurs centaines de milliers de crimes, mais sans doute est-ce moins vendeur) fut abondamment relayée dans l’immédiat après-guerre par nombre d’historiens fantaisistes anglo-saxons soucieux avant tout de réintégrer une Allemagne très superficiellement dénazifiée dans le Camp du Bien.
Alors on a écrit de longs chapitres sur les femmes allemandes violées, sur les fameux « Komm Frau ! » lancés par les soldats russes à leurs malheureuses victimes blondes et pulpeuses. Tout comme chez nous, en France, on a droit régulièrement aux lamentos des belles âmes sur les pauvres tondues de la Libération. Ce fut autrefois un exercice très pratiqué par les nostalgiques du nazisme, c’est aujourd’hui un baratin classique du journalisme compassionnel.
Baratin, oui, baratin. Certes, il y a eu plusieurs centaines de milliers de viols de civiles et de militaires allemandes par des soldats de l’Armée Rouge. C’est absolument incontestable et absolument honteux. Comme le sont tous les viols de guerre. Comme a été, est, et sera toujours infâme chaque viol.
N’empêche, je vais vous dire ma vérité. Les femmes allemandes violées, c’est grave. Les femmes françaises tondues, c’est triste. Mais elles ont survécu. Elles ont eu des dizaines d’années pour exposer l’ampleur de leur ressentiment. Des millions d’autres femmes n’ont pas eu cette chance. Des millions d’autres femmes juives notamment. Elles ne furent que quelques dizaines de milliers à survivre à l’enfer inventé pour eux par les nazis, par les Allemands. Nombre de ces survivantes furent libérées, comme à Auschwitz, par l’Armée rouge. Cette Armée rouge que tu oses salir aujourd’hui, Clémentine Autain, dans ton misérable combat pour empêcher qu’on dise leur fait à tes amis salafistes.
Je ne sais pas, Clémentine Autain, si tu as commis cette horreur par bêtise ou par calcul, par inculture ou par méchanceté. Ce que je sais, c’est que tu n’as plus rien à voir avec le communisme, ni avec l’antifascisme.
À moins, à moins que… Regarde bien cette photo de combattantes volontaires de l’Armée Rouge, Clémentine. Ces femmes te regardent. Salue-les. Implore leur pardon. C’est ta dernière chance de salut ici-bas. Ou alors va jouer aux billes avec tes potes barbus ou si tu préfères avec leurs amis négationnistes qui chantent le même refrain que toi.

Cologne: où sont les hommes?

Le parti du déni s’est surpassé. Deux semaines après la nuit d’émeute sexuelle qu’a connue Cologne le soir de la Saint Sylvestre, branchez-vous sur Canal +, Arte (désopilant) ou France Inter : vous entendrez que le danger, c’est que cette nuit de cauchemar pourrait éveiller des sentiments anti-migrants – on voudrait certainement que les Allemands, conscients de leurs responsabilités historiques, se disent désolés d’avoir poussé des malheureux à la faute et qu’ils promettent d’en accueillir encore plus.
Face à un crime d’une telle ampleur et d’une portée symbolique aussi dévastatrice, il est difficile d’effacer les faits, on se contente donc de glisser dessus pour en venir à leurs déplorables conséquences sur les esprits déjà droitisés. Méthode illustrée, par exemple, par ce titre de l’AFP du 12 janvier: « Allemagne: crainte d’une vague xénophobe après les violences de Cologne ». Alain Finkielkraut a eu raison de rappeler sur RCJ, dimanche dernier, que le risque d’amalgame était bien réel. Tous les demandeurs d’asile ne sont pas des violeurs. Mais c’est en tentant de dissimuler la réalité qu’on nourrit les fantasmes. Et la répétition de mêmes scènes, de la place Tahrir au cœur de villes européennes, permet au moins de demander s’il n’y a pas un rapport entre ces déchainement pulsionnels et la vision que nombre d’hommes, dans les sociétés arabo-musulmanes, ont des femmes, et pire encore, des femmes infidèles.
On a pourtant dénoncé abondamment tous ceux qui pourraient établir un lien entre le crime et l’origine des agresseurs, c’est-à-dire peu ou prou tous ceux qui s’obstinent à voir ce qu’ils voient : des hommes de culture musulmane – qu’ils aient été saouls comme des barriques n’y change rien – ont agressé en horde des femmes occidentales. Et on se demande avec des mines désolées si tout cela va faire le jeu de l’extrême droite. Comme l’a candidement avoué un journaliste de France Inter, cette nuit de rapine ressemble sacrément à un fantasme d’extrême droite.
Dans la foulée on apprenait que la police suédoise a caché des agressions du même type il y a deux ans. Et on découvre que, un peu partout en Europe, on préfère souvent détourner le regard ou minimiser quand des immigrés commettent des crimes, en particulier des crimes sexuels. Le plus sidérant est que ces manipulations elles-mêmes aient fait aussi peu de bruit. Imaginons qu’on ait dissimulé des crimes commis par des skinheads, vous seriez encore en train de défiler contre l’Europe policière.
Beaucoup de gens se sont émus par ailleurs de la faiblesse des protestations féministes. Pour celles que j’ai entendues , c’est plutôt leur condensé de sottise et de lâcheté qui m’a frappée. Quelques pleurnicheuses professionnelles sur le sort des femmes, dont l’ineffable Caroline de Haas, ont décidé que la cécité était un devoir moral. Le patriarcat n’a pas de couleur, nous disent ces bécasses. En fait, pour elles, il en a une et une seule parce que tout ça, d’une façon ou d’une autre, c’est la faute au mâle blanc. C’est ainsi qu’à France Culture, on traitera l’affaire de Cologne au cours d’une journée du harcèlement, enfin contre le harcèlement – en particulier dans le métro où il parait que toutes les filles sauf moi se font coller des mains aux fesses (bien sûr, je n’ai pas l’air commode, ça aide, je sais bien que ces choses existent et c’est dégueulasse, mais désolée, cela ne me semble pas aussi grave que des tournantes ethniques à ciel ouvert).
Bien sûr, on me dit que d’autres féministes n’ont pas tourné autour du pot. Certes, mais on a quand même senti chez beaucoup une sorte d’embarras comme si elles se retrouvaient soudainement dans le mauvais camp. De toute façon, moi, ce qui m’inquiète, c’est le silence des hommes. Où sont-ils, tous ceux qui chantent la Marseillaise quand on viole leurs filles et leurs compagnes ? Où sont-ils, tous les beaux parleurs qui devraient aujourd’hui jurer qu’ils défendront l’honneur et l’intégrité de leurs femmes ? Où sont les tribunes et les tweets pour dire « n’ayez pas peur les filles, on est là ! » ? Ou alors, dira-t-on que ces amateurs de terreur sexuelle ont gagné, parce que l’an prochain, plus aucune femme n’ira festoyer dans les rues de nos villes ?
Demander la protection des hommes, c’est le cœur du patriarcat, ricaneront celles qui confondent hommage et insulte, galanterie et oppression. Tant pis, elles ne comprendront jamais pourquoi Hume appelait la France « la patrie des femmes », ni qu’on parle de « beau sexe ». Et après tout on leur laisse volontiers tous les hommes que l’égalité – à moins que ce soit la féminisation – a rendus incapables de chasser le poulpe, réparer une douche ou faire le coup de poing.
Cet attentat à l’impudeur (qui commence pour ces abrutis avec une chevelure déployée), est une attaque contre nos mœurs. C’est en tant que femmes occidentales, c’est-à-dire libres, que des Allemandes ont été agressées. On attend que les hommes d’Occident, quelles que soient leurs origines et leurs préférences sexuelles, se lèvent en masse pour dire qu’ils ne transigeront pas avec la liberté et la sécurité des femmes. Ah, dernière précision : chez nous, on ne défend pas l’honneur des femmes en leur cousant l’entrejambe ou en le mettant sous clé, mais en les protégeant afin qu’elles puissent choisir librement ceux auxquels elles s’offrent. Avec, en prime, le droit d’aguicher tous les autres si ça leur chante.
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21843556_000010.





