Edwy Plenel lors du procès Bettencourt, à Bordeaux, en 2015 (Photo : SIPA.00729157_000001)

Je n’accorde pas d’ordinaire une grande importance à Edwy Plenel. Je le rencontre le plus souvent via les réseaux sociaux, sous différentes formes : articles, vidéos, podcasts d’émissions radio ou tweets. Par nature, les tweets sont ambivalents : ils ont l’inconvénient de proscrire le développement de la pensée et d’annuler la nuance, l’avantage d’une concision ne diluant pas le raisonnement et sa structure dans le langage. L’essentiel y est concentré. Occupée au quotidien par les questions de défense et de politique étrangère sous l’angle cognitif, mon intérêt pour la manière dont nous raisonnons sur le terrorisme et l’islamisme, pour les stratégies discursives qui viennent en appui, leur style, a fini par percuter les tweets de Monsieur Edwy. Ces tweets n’ont pas attiré mon attention parce qu’ils sont signés Plenel, mais parce que les tweets de Plenel sont à certains égards exemplaires d’une manière de raisonner, qui y apparaît pure et condensée.

Le premier sur lequel je suis tombée, si ma mémoire est bonne, a suivi les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et la supérette casher. Le message du tweet était : « L’enfance misérable des frères Kouachi. A lire impérativement pour se ressaisir », suivi d’un lien vers un article du site Reporterre.

 

Le lien de causalité établi entre « l’enfance misérable » et l’acte terroriste est asséné avec la force de l’évidence qu’ont toujours aux yeux de ceux qui les répètent les poncifs impensés et non démontrés. C’est certes une croyance assez répandue, surtout à gauche et à l’extrême gauche, y compris chez certains sociologues dont on pourrait attendre qu’ils travaillassent au lieu de propager des idées reçues et de les estampiller « sciences sociales », mais elle est ici merveilleusement résumée. D’autant que Plenel donne en quelque sorte l’ordre d’y adhérer (« impérativement ») si l’on veut faire partie de ceux qui se « ressaisissent », sous-entendant donc que ne pas y adhérer serait une marque de « dessaisissement » politique.

Pour notre malheur, les débats sur le sujet tournent très vite en France aux querelles autour de la « culture de l’excuse », alors que ce n’est pas la question. La question n’est pas de savoir si une analyse « excuse » ou non ceux qui commettent des actes terroristes, la question est de savoir si l’analyse est vraie ou fausse. Et il se trouve qu’une somme de travaux assez considérable, réalisés par des chercheurs en sciences sociales ou des équipes pluridisciplinaires spécialisés à travers le monde depuis quelques dizaines d’années, travaux solides, documentés, avec des bases empiriques et statistiques sérieuses (dont le livre de Gérald Bronner, réédité récemment, La pensée extrême, comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques), montrent que le lien de causalité dont Plenel intime l’ordre de se souvenir de l’évidence est… faux. On note d’ailleurs qu’Edwy tweete moins sur « l’enfance misérable » des terroristes quand ceux-ci n’ont pas eu d’« enfance misérable ».

La vérité est que le profil des terroristes islamistes est pluriel, qu’on trouve entre autres parmi eux une part importante de jeunes hommes issus de la classe moyenne, ayant parfois suivi des études supérieures, et dont les familles étaient plutôt bien insérées, qu’il s’agisse d’individus immigrés acculturés ou natifs d’un pays occidental – ce type de profil, qui n’est pas le seul, est bien décrit dans l’ouvrage de Marc Sageman, Le vrai visage des terroristes, psychologie et sociologie des acteurs du djihad. Sa présence, non marginale, n’autorise donc pas à établir un lien de causalité entre la misère – ou l’exclusion – et le terrorisme. On peut aussi prendre le problème à l’envers : dans une interview datant du début des années 2000, Gérard Chaliand, un des spécialistes français de l’histoire de la guérilla et du terrorisme, a cette formule lapidaire : « Ce n’est pas la pauvreté qui explique le terrorisme : il ne se manifeste pas chez les Africains ». Il s’y est depuis manifesté, sous la forme du terrorisme islamiste, par contamination, mais il était juste à l’époque de souligner qu’en toute logique, l’Afrique aurait dû être le plus gros producteur mondial de terroristes si la thèse était vraie, et qu’elle est donc fausse.

Un double mépris

Au bout du compte et au-delà des faits, deux mépris s’expriment dans cette idée qui paraît si évidente à certains. D’abord le mépris des pauvres qu’on croit défendre : les pauvres ou les exclus, réels ou fantasmés, sont des terroristes en puissance du simple fait de leur pauvreté ou de leur exclusion. L’idéologie est une conséquence de la pauvreté ; les pauvres n’ont pas les mêmes sentiments ou dilemmes moraux que les autres. Ensuite le mépris de l’ennemi, à travers le mépris de ce qu’il dit. Dans leurs revendications, aucun des terroristes qui ont frappé la France n’a dit lutter contre la misère et l’exclusion, mais pour Allah et sa victoire, selon l’idée qu’ils s’en font.

Le dernier tweet de Monsieur Edwy que j’aie eu l’occasion de lire, il y a un peu plus d’une semaine, concernait la venue de Tariq Ramadan à Bordeaux pour une « conférence » et la réaction peu enthousiaste d’Alain Juppé. Le message était le suivant : « Mélange de peur, d’ignorance et de préjugé, l’excommunication politicienne de Tariq Ramadan déshonore la France ».

 

Je ne trancherai pas ici la question de savoir si Tariq Ramadan tient un double discours en fonction de ses publics ou s’il est « très clair » quand il s’adresse aux musulmans européens ou à ceux qu’il espère futurs musulmans. Le fait est que Tariq Ramadan est un prédicateur qui souhaite islamiser la modernité plus que moderniser l’islam, fait la promotion en Occident d’un islam revendicatif appuyé sur un discours victimaire, taxe « d’islamophobie », comme Plenel d’ailleurs, toute réticence ou tout refus de satisfaire les revendications identitaires et communautaires des musulmans, ne condamne, avec moult circonvolutions, le terrorisme islamiste que dans sa méthode et non dans ses objectifs – différence principale entre djihadistes et Frères musulmans – et fait régulièrement des insinuations conspirationnistes sur Facebook au sujet des attentats en Occident.

Le soutien aux supposés « opprimés »

Le soutien d’Edwy Plenel à Tariq Ramadan n’est pas neuf, et repose sur une conception de l’Occident comme coupable par définition, un romantisme idéologique assimilant tout groupe violent irrégulier plus faible que son adversaire étatique à des « opprimés » en « révolte légitime », la tendance à poser qu’une minorité, simplement parce qu’elle est minorité, a toujours raison. L’idéal démocratique et l’amour de la liberté d’expression en revanche, si souvent invoqués par Plenel pour défendre Ramadan, ne sont que des arguments fantômes, tant Monsieur Edwy a fait la preuve de son aptitude à ne pas tolérer le pluralisme des opinions quand les opinions ne lui conviennent pas et de ses velléités à faire taire ses contradicteurs.

Et c’est justement de ce point de vue que son tweet est remarquable : il inverse les faits et les responsabilités avec un aplomb édifiant. C’est un exemple typique de tentative de subversion idéologique. Si, dans un contexte interne que certains auront peut-être du mal à qualifier de guerre, car il ne s’agit pas d’une guerre conventionnelle, mais qui est au moins un contexte de violence terroriste et de guerre idéologique, on juge que soutenir la diffusion des idées de Tariq Ramadan n’est ni un sommet de pertinence stratégique ni une victoire de la démocratie, alors Monsieur Edwy vous traite d’« ignorant », de « peureux », ayant des « préjugés », et vous accuse « d’excommunication ». Le choix des mots n’était peut-être pas calculé, il n’en est pas anodin pour autant. En effet, il faut tout renverser pour retrouver le vrai : l’ignorance et les préjugés sont deux caractéristiques de l’islamisme ; l’esprit d’inquisition et la dérobade morale face à l’ennemi deux caractéristiques de Plenel. Quant au « déshonneur de la France », on sait ce qu’il reste à faire pour retrouver le vrai.

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enseignante aux Ecoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidan, sociologue spécialisée enseignante aux Ecoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidan, sociologue spécialisée sur les questions de Défense.