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Tant qu’il y aura des Giordano Bruno

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La statue de Giordano Bruno le Campo de’ fiori à Rome (Photo : SIPA.00636083_000011)

Notre dépendance à l’actualité étant ce qu’elle est, j’ai raté la célébration, le 17 février dernier, de la mort de Giordano Bruno. Heu… Qui ça ? demandent les non-spécialistes.

Bruno était un ancien moine dominicain, fort versé dans les sciences exactes (mathématiques, physique, astronomie) qui après s’être moqué de la soi-disant virginité de la Vierge, de la transsubstantiation et autres billevesées de la chrétienté de son temps, a réfuté la physique et l’astronomie selon Aristote, en établissant non seulement que Copernic avait raison, que l’univers n’avait pas de centre, et que la Terre tournait sur elle-même — avant Galilée. Et d’élaborer une sorte de panthéisme précurseur de Spinoza. De sorte que l’Inquisition — vénitienne d’abord, romaine ensuite — l’a rattrapée, interrogé huit ans durant, et finalement brûlé vif sur le Campo de’ fiori à Rome — avec la langue entravée par un mors de bois pour l’empêcher de parler et de crier.

Il a nourri la figure de Zénon dans L’Œuvre au noir (Yourcenar, 1968), et c’est en son honneur qu’Augustine Fouillée a signé « G. Bruno » le fameux Tour de France par deux enfants paru en 1877 — manuel de cours moyen dans les écoles de la IIIème République.

Et le cinéphile que je suis ne peut manquer de signaler le très beau film (si !) de Montaldo (1973) avec Gian Maria Volonte en Giordano Bruno faisant des polissonneries avec Charlotte Rampling.

C’est en son honneur que le sculpteur Ettore Ferrari, par ailleurs futur grand-maître de la franc-maçonnerie italienne en 1904, a coulé une statue à son effigie (celle qui ouvre cette chronique) à l’endroit même où il a été exécuté — je devrais dire martyrisé, parce que la libre-pensée a bien plus de martyrs que le fanatisme. Pour être tout à fait complet, l’érection de cette statue a déchainé les foudres de l’Eglise. Léon XIII a protesté contre un projet « injuriant systématiquement la religion de Jésus-Christ, en décernant à un apostat du catholicisme les honneurs dus à la vertu », Pie XI a béatifié, canonisé et déclaré Docteur de l’Eglise le cardinal Robert Bellarmin qui s’était chargé du procès de Bruno, et Jean-Paul II — il nous manquait, celui-là — en détachant le cas de Bruno (bien fait pour lui) de la polémique galiléenne sur laquelle l’Eglise officielle a fini par revenir en 1981 — parce qu’enfin, « elle » tourne…

Jacques Attali a écrit (lui-même ?) un beau résumé de la vie et des œuvres de Bruno dans le Monde du 17 février 2000. Et comme je ne laisse aucun compte non réglé, je me demande franchement comment des scientifiques contemporains de haut niveau peuvent croire encore aux billevesées qu’imposent les Eglises — et perdre un temps précieux, qu’ils devraient consacrer à résoudre la Conjecture de Hodge ou l’hypothèse de Riemann.

Pourquoi diable pensé-je à Giordano Bruno aujourd’hui ? La nouvelle vient de tomber qu’un jeune blogueur mauritanien du nom de Mohamed Cheikh Ould Mkheitir vient d’être condamné à mort en Mauritanie pour apostasie — en fait, pour avoir réclamé la fin du système des castes qui régit la vie mauritanienne. Etre fils de charpentier n’a pas trop réussi à Jésus, être descendant de forgerons n’est pas une sinécure dans ce pays écrasé d’islam et de soleil.

Le plus drôle, si je puis dire, c’est que la Commission des droits de l’homme mauritanienne (si, ça existe) a rappelé que la mort était bien la peine prévue pour blasphème — vous vous souvenez, c’est à cause de cette accusation que les journalistes de Charlie ont été massacrés en janvier 2015… Et combien depuis, en Arabie saoudite, en Iran et ailleurs ?

Erdogan, qui n’en rate pas une, a étendu la notion de blasphème à sa propre personne : il vient de demander à Merkel — et d’obtenir d’elle — que soit traduit en justice un humoriste allemand, Jan Böhmermann, qui a eu le malheur de lui déplaire. Parce qu’il est évident que l’apostasie ou le blasphème sont le prétexte religieux à pétrifier des rapports sociaux répugnants, mais précieux pour tous les despotes qui se prennent pour le Mahdi — pour la plus grande gloire de Dieu et de leur pomme.

Bruno, c’était il y a un peu plus de 400 ans. Je ne suis pas de ceux qui pensent que l’islam a 600 ans de retard sur la chrétienté, et qu’il est donc légitime qu’il vive aujourd’hui avec nos concepts du XVème siècle. Je crois tout à fait que la modernité n’est qu’une — mais que nombre de pays ont choisi de vivre dans un Moyen Âge épais parce que ça arrange les castes dominantes. Quand toutes les filles voilées de France ou d’ailleurs auront compris que se soumettre aux règles d’une religion, c’est perpétuer le pouvoir de quelques tyrans phallocrates, on cessera de condamner et d’exécuter pour apostasie — que ce soit au sabre ou à la kalachnikov.

L'Oeuvre au noir

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Le Tour de la France par deux enfants

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Le temps des coups d’Etat rampants

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Dilma Rousseff, fin mars (Photo : SIPA.00748182_000005)

Finalement, aujourd’hui, quand on veut faire un coup d’Etat, on n’a plus besoin du folklore sanglant de jadis : des chars dans les rues, des paras surarmés aux carrefours, des étudiants parqués dans les stades, des ministres arrêtés au petit matin et deux ou trois brutasses galonnées, si possible en lunettes noires, pour parler sur une unique chaîne de télévision et que les stations de radio diffusent de la musique classique.

Ca, c’était dans le monde d’avant, l’archétype du coup d’Etat ayant eu lieu un 11 septembre 1973, au Chili. En général, le coup d’Etat est de droite pour une raison simple : l’armée est rarement de gauche et quand la gauche arrive au pouvoir, c’est toujours considéré par la droite comme un horrible accident de parcours qui trouble l’ordre légitime des choses. Certes, le coup d’Etat, aussi appelé putsch ou pronunciamiento, est parfois de gauche comme en Russie en 1917 ou au Portugal en 1974. Mais il est suivi d’un processus révolutionnaire alors que le coup d’Etat de droite est suivi d’un processus réactionnaire. C’est toute la différence par exemple entre Pinochet à Santiago et les capitaines d’avril au Portugal, un guitariste aux doigts tranchés et un œillet dans le canon d’un fusil d’assaut.

Maintenant, en matière de coup d’Etat, les choses sont à la fois plus compliquées et plus simples. Plus compliquées parce qu’à l’époque d’Internet, il est tout de même très difficile de verrouiller l’information et de fermer ses frontières, même temporairement, deux choses absolument nécessaires quand vous voulez faire le ménage chez vous et apprendre aux partageux de toutes sortes à filer droit. Mais c’est aussi plus simple car l’information n’a plus besoin d’être verrouillée puisqu’elle est entre les mains de quelques-uns et que les banques, par exemple, sont plus efficaces que les blindés pour mettre à genoux un pays.

Souvenons-nous de l’année dernière, en Grèce. Des gens très polis, avec de jolies cravates dans des bureaux climatisés de Bruxelles ont expliqué très calmement mais très fermement à Alexis Tsipras que demander son avis à son peuple n’était pas une chose à faire et que s’il ne signait pas sur le champ un memorandum leur permettant de presser la Grèce jusqu’à la dernière goutte, ils allaient renvoyer son pays à l’âge de pierre en coupant les liquidités : bref, on a vu comment un distributeur de billets vide était plus efficace qu’une mitrailleuse lourde pour faire courber l’échine à toute une population.

Le coup d’Etat est même parfois invisible, ou presque. Si on accepte comme définition le fait d’imposer à un pays le contraire de ce pour quoi il a voté, il y a eu un coup d’Etat en France le 8 février 2008. Après avoir fait réviser la Constitution le 4, le président Sarkozy faisait ratifier le traité de Lisbonne par voie parlementaire quatre jours plus tard, traité de Lisbonne qui était, on s’en souviendra, une resucée à peine modifiée du TCE rejeté par 55% des électeurs moins de trois ans plus tôt.

Un renversement postmoderne

Un de ces coups d’Etat new-look, postmoderne pourrait-on dire car il rompt avec les formes anciennes de l’Histoire, se déroule en ce moment au Brésil et c’est la présidente Dilma Rousseff qui risque bien d’en être la victime. Il se trouve que Dilma Rousseff est de gauche, membre du PT (Parti des Travailleurs) au pouvoir au Brésil depuis la première élection de Lula en 2002. Sur le plan politique, le bilan du PT est loin d’être honteux si l’on songe à l’état du Brésil au moment de son arrivée. Un des pays les plus inégalitaire au monde a, tout en respectant l’orthodoxie financière exigée par un FMI toujours aux aguets, réussi à augmenter sa croissance de manière significative, à électrifier l’ensemble du pays et surtout, grâce au programme Bolsa Familia, réduit considérablement l’extrême pauvreté et fait disparaître la faim et la mortalité infantile, tout simplement en conditionnant une aide financière aux familles à la scolarisation et la vaccination des enfants. C’est tout bête, la gauche, la vraie : c’est se demander pourquoi des pays riches produisent des pauvres et se dire qu’il doit y avoir quelque part un problème de redistribution et de répartition. Les choses furent plus difficiles pour Dilma Rousseff mais, malgré tout le bilan est là. Evidemment, il y a eu le scandale Petrobras qui a vu des dignitaires du PT se servir dans la caisse de la grande compagnie pétrolière. Ce n’est pas bien, pas bien du tout.

Mais on remarquera deux choses. La première, c’est que les prédécesseurs du PT faisaient la même chose mais il ne leur serait pas venu à l’idée d’aller envoyer dans les favelas autre chose que des escadrons de la mort. Au moins, la différence entre un corrompu de gauche à la brésilienne et un corrompu de droite, c’est que le corrompu de gauche garde un certain surmoi social. Il se goinfre mais il ne laisse pas les pauvres le ventre vide. On préférerait de vertueux incorruptibles, bien sûr, mais en même temps ce n’est pas nous qui mourrons de faim.

La seconde, c’est que Dilma n’est pour rien dans l’affaire Petrobras. En fait on lui reproche d’avoir maquillé les comptes du pays en finançant des dépenses budgétaires par des emprunts aux banques publiques afin de faciliter sa réélection. Bon, ce n’est pas pour dire mais si cela suffisait à destituer un chef d’Etat, procédure actuellement en cours au Brésil, nombre de dirigeants européens auraient du souci à se faire. De plus, les députés qui viennent de voter la procédure d’empêchement, eux, pour le coup, sont impliqués dans des affaires de corruption et d’enrichissement avérées.

En plus, quand par hasard on nous parle de la situation au Brésil, c’est pour nous montrer les manifs anti-Dilma et anti-PT en nous parlant de la colère du peuple brésilien face à la malhonnêteté de ses dirigeants et à la politique d’austérité qu’ils font régner. Ce ne sont pas pourtant ceux qui souffrent le plus au Brésil, ces manifestants. Le journal Zero Hora nous apprend que 40 % d’entre eux gagnent plus de 10 fois le salaire minimum et que 76 % ont voté en faveur du candidat de droite Aécio Neves lors de la dernière élection présidentielle de 2014.  Et l’on est beaucoup plus discret sur les rassemblements pro-Dilma tout aussi nombreux. Serait-on en présence, très banalement, d’une lutte des classes à l’ancienne avec une bourgeoisie qui ne supporte pas ou plus de voir le pouvoir lui échapper depuis 2002 ? Le tout soutenu par le propre vice-président de Dilma, Michel Temer, venu de la droite, nommé dans un souci d’unité nationale, mouillé jusqu’aux yeux dans l’affaire Petrobras et qui se retourne contre Dilma en multipliant les promesses de ministères aux députés hésitants.

Dilma sauvera-t-elle son poste avec le soutien toujours massif des classes populaires ? On n’en sait rien à l’heure qu’il est mais soyons certains que cette ancienne guerillera qui doit être la seule chef d’Etat avec Poutine à savoir démonter et remonter une kalach, qu’on surnommait la « durona » du temps de la dictature militaire où elle fut torturée et où elle ne lâcha rien, ne se laissera pas faire. Et que sa défaite serait une mauvaise nouvelle pour la gauche, bien sûr, mais pour toute personne qui croit en cette chère vieille chose qu’est la démocratie.

Antiterrorisme: le syndrome des tranchées

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(Photo : SIPA.00730928_000002)

Après les attentats des 7 et 8 janvier 2015, 10 000 militaires ont été déployés pour assurer la sécurité des points sensibles du territoire, une décision présidentielle motivée par l’ampleur de la menace. Cette opération voulait prouver la fermeté de la réponse politique, mais elle a surtout montré la rapidité de réaction de l’armée de terre et son rôle capital comme réserve d’action pour le gouvernement.  Mais, dès la fin janvier 2015, comme à l’automne 1914 après la course à la mer, cette brillante manœuvre entrait dans un cycle probablement autodestructeur. Aujourd’hui, ce déploiement est devenu un outil d’affaiblissement et un signe de faiblesse.

Police secours

Affaiblissement parce que, mobilisant depuis plus d’un an entre 7 000 et 10 000 soldats, elle perturbe le cycle de préparation aux projections extérieures sur  plusieurs fronts (opérations Barkhane, Chammal, Daman, sans compter les lieux où il faudrait encore frapper militairement) où un renforcement de la présence militaire serait fort utile. Affaiblissement aussi parce que, même si après les gardes statiques du début, ses modes d’action sont devenus plus dynamiques, cette potentiellement puissante force est disséminée en petits groupes, noyés au milieu de la population, sans pouvoir d’action, sinon celui de réagir selon les règles de la légitime défense ou de paraître impuissants face à des provocations. Dissuasion et présence rassurante bien fragiles si les terroristes islamistes réorientent, comme ils savent parfaitement le faire, leurs attaques[1. La guerre d’indépendance en Algérie et la guerre civile algérienne (1991-2002) sont des références stratégiques pour les djihadistes. Au cours de ces deux guerres, les assassinats de policiers ou soldats isolés ont été utilisés pour défier le pouvoir politique, mais les provocations contre les soldats pour les pousser à la faute, les discréditer et les démoraliser n’est pas à exclure. C’est ce que vivent nos policiers sur le terrain et ce que voient les tacticiens en guerre psychologique de l’État islamique.]. Et de fait, vu de l’ennemi, ce déploiement de moyens sans pouvoir, ne peut être que perçu comme un signe de faiblesse, déjà testé le 13 novembre 2015. Après avoir jeté dans le chaudron son ultima ratio, quel geste de puissance pourrait restaurer l’autorité et la crédibilité du politique face à l’ennemi et devant la population ?

Présenté comme une nécessaire mise en application du « continuum sécurité défense », ce mode opératoire conduit à une usure stratégique du pouvoir politique et des forces armées. Le véritable sens du « continuum sécurité défense » ne se trouve probablement pas dans un emploi des forces armées comme vigiles en complément des forces de sécurité, des polices municipales ou des sociétés privées de sécurité.

Nous ne sommes (juridiquement) pas en guerre

Il se trouve d’abord dans une nécessaire adaptation du cadre juridique d’emploi des forces armées aussi bien dans les opérations extérieures que sur le territoire national, contre un ennemi « non-gouvernemental » et utilisant des modes d’actions violents. Car, malgré les déclarations énergiques affirmant que nous sommes en guerre, nous ne le sommes pas juridiquement et l’usage de la force armée ne connaît que des limites à sa liberté d’action[2. D’où la polémique née en octobre 2015 lorsque la France a décidé de participer à la campagne de bombardement en Syrie, intervention considérée par de nombreux juristes comme légitime mais illégale.] lorsqu’elle est engagée contre des organisations transnationales non-gouvernementales.

Il se trouve ensuite, au plan opérationnel, pour l’armée de terre, dans une tactique abandonnant les patrouilles isolées et agissant dans des zones d’action où son efficacité peut s’exprimer : surveillance des frontières comme en 1986 ; surveillance aérienne des lignes de communication (hélicoptères, drones), des risques NRBC (pour nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques), surveillance générale du territoire par l’écoute des militaires comme témoins « citoyens » (ou lanceurs d’alerte pour reprendre un concept porteur), etc.

Il se trouve aussi dans des tactiques d’emploi groupées, en appui des forces de sécurité et du pouvoir judiciaire, pour réaliser des actions de présence et de surveillance de zones, là où des populations (et des maires) réclament plus de sécurité, plus de présence de l’État au quotidien. Et qui parfois, s’estimant délaissées, s’abandonnent malheureusement à ceux qui « tiennent le terrain ». Qui, plus que l’armée de terre française, est légitime pour occuper le territoire français ?

Quelle armée de terre ?

Nous sommes dans la nécessité de disposer d’une armée de terre nombreuse et solide, prête à se déployer rapidement sur le territoire national, certainement jusqu’à 10 000 hommes, mais pour des opérations à haute valeur ajoutée grâce à ses équipements, de puissance grâce à ses effectifs immédiatement engagés, de présence dissuasive significative dans des zones affaiblies grâce à son organisation tactique, avec un cadre juridique adapté à cette nouvelle guerre hybride contre des organisations non gouvernementales qui gangrènent le territoire national.

L’avenir de l’armée de terre ne se trouve probablement pas dans un rôle de « sentinelle », nouveau désert des Tartares dans lequel des soldats dynamiques « consumaient ici la meilleure part de leur vie » et de leur art militaire. La manœuvre est une clé de la dissuasion et du succès des batailles.

Le petit remplacement

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A gauche, l'école internationale algérienne de la rue Bouret, dans le 19e arrondissement de Paris (Photos : Robert Capable)

J’ai rencontré Marie par hasard, alors qu’elle quittait Paris pour aller vivre en banlieue. Appelé par un copain, qui avait deux mains gauches et un scooter, pour l’aider à récupérer une mezzanine achetée sur Ebay, je le rejoignais un matin dans le 19e arrondissement avec mes outils et mon camion. C’est lui qui me présenta Marie, la soixantaine passée, coquette, vive, gaie, bavarde. Elle vendait sa mezzanine parce qu’elle déménageait. On se mit à causer comme je fais souvent : elle parle, j’écoute. Là, je dévissais, elle racontait. Après une quinzaine d’années parisiennes dans un quartier vivant, sympa, populaire, elle rendait son logement HLM parce que, glissa-t-elle au bout d’une phrase, « ce sont les plus gênés qui s’en vont ». En jetant un coup d’œil par la fenêtre en arrivant, j’avais remarqué sur la façade de l’immeuble d’en face un drapeau algérien à l’allure très officielle, plus imposant que le fanion français accroché à mes volets que je n’ai pas le cœur de retirer. « Les plus gênés.. » Alléché par l’odeur d’un vrai dialogue, je lâchais la pression sur la dévisseuse et entrais dans la conversation : « Et qu’est-ce qui vous gêne ? Trop d’immigration ? » Elle se défendit tout de suite, sur le ton du rire qui répond à l’absurde.

Née à Clamart de parents italiens venus en France en 1936 en voyage de noces et jamais repartis, naturalisée à l’âge de 7 ans, elle grandit avec des Polonais, des Belges, des Russes qui travaillaient dans les briqueteries. À côté d’une vie de travail dans la fonction publique et de syndicalisme, elle se démène souvent avec ses deux enfants pour aider des Chinois à avoir des papiers, pour obtenir une pension à une veuve de guerre ou la nationalité française au fils d’un ancien combattant africain. Elle ouvre sa porte à des Maliens perdus dans leurs démarches administratives, installés dans un coin du 19e moins mélangé que le sien, qui deviendront des amis et qui la font rire quand ils décrivent la sortie de l’école dans leur quartier – « On se croirait à Bamako, on n’est pas dépaysés. » Elle rit de bon cœur en me le racontant. À la retraite, l’envie d’être utile la pousse vers des associations, mais elle ne s’y retrouve pas. Pour partir en Inde il faut parler l’anglais. Elle ne reste pas à ATD quart monde, trop hiérarchique, trop snob. Alors, au cours de plusieurs séjours au Sénégal, elle remarque un homme qui lit toujours le même livre ; elle s’en étonne. Il lui explique qu’il n’en a qu’un. Elle crée une association pour acheminer des livres, puis c’est une classe qu’elle soutient pendant des années. Elle achète un « Peugeot gendarme » qui servira de taxi pour les élèves, et dégagera un salaire pour l’institutrice. Et elle s’attache à ces élèves, garçons et filles francophones musulmans.

« Mais là, c’est trop différent », dit-elle en me montrant la rue. Le bâtiment en face avec son drapeau est une annexe de l’ambassade d’Algérie, devenue depuis deux ou trois ans une « école internationale algérienne ». Dans le quartier, pendant les travaux, on parlait d’une école musulmane ou coranique, on ne savait pas trop. Marie a écrit à la mairie pour qu’on la renseigne, elle n’a pas aimé qu’on ne lui réponde pas. Et elle a vu la rue changer. Des femmes en burqa sont apparues, qu’elle croise de plus en plus régulièrement. « C’est pourtant interdit », s’indigne-t-elle. Et il y a ces hommes barbus et en djellaba qui accompagnent les enfants à l’école. Elle les sent fermés, elle les trouve hostiles, dans leur façon d’occuper l’espace public sans partage, quand ils parlent l’arabe entre eux, fort, ou quand ils descendent la rue en colonne, comme si le trottoir était à eux, sans un regard pour les autres, surtout pour les femmes, par indifférence ou par défi. Elle me racontera plus tard que sa mère, à peine arrivée en France, chuchotait dans les files d’attente parce que ne parlant qu’italien, elle craignait de vexer des Français.

« Ce que je ne supporte pas, c’est de voir des gamines de 7 ans entièrement voilées. »

Elle s’emporte quand elle confie : « Ce que je ne supporte pas, c’est de voir des gamines de 7 ans entièrement voilées. » Cet islam-là, elle ne le connaît pas et elle n’a aucune envie de s’y habituer, et elle ne comprend pas ce que font les féministes, qu’on n’entend jamais parler de ça.[access capability= »lire_inedits »] Elle ne comprend pas non plus ces gens qui demandent toujours plus de droits, qui se plaignent de discriminations, qui viennent prendre et ne donnent rien. Elle me racontera aussi son prix d’honneur. La maîtresse d’école appelle un jour sa mère pour lui dire que Marie a mérité le prix d’excellence ; seulement elle n’est pas française mais encore italienne. Elle explique alors, un peu gênée, qu’on ne pourra lui remettre qu’un prix d’honneur. Marie se souvient mot pour mot de la réponse de sa mère qu’elle me donne en jouant la fierté maternelle : « Ce n’est pas grave, cela n’enlève rien au mérite de ma fille. » Elle ne comprend pas comment les choses ont pu autant changer, elle accuse « la discrimination positive » d’avoir déréglé les gens, leurs attitudes, leurs demandes, leurs tons. « Et comme je ne peux pas me taire, je me sens menacée, alors je préfère m’en aller », finit-elle par expliquer. Dans son immeuble, elle est la troisième à partir, depuis l’ouverture de l’école. Les deux appartements quittés ont été repris par des familles musulmanes aux femmes voilées. Celui qu’elle laisse a été visité par « un monsieur africain qui a bien regardé mais n’a pas semblé le trouver à son goût », précise-t-elle en ajoutant « mais j’espère qu’il trouvera ». Puis elle s’étonne, son amie Monique qui vit à Montpellier a adressé une demande de logement à Paris à la RIVP (logements qui appartiennent à la Ville mais ne sont pas des HLM), il y a huit ans, pour se rapprocher de son fils parisien, en vain.

J’ai rencontré Sarah par Hannah, qui prend des photos pour Causeur et pour d’autres, à qui j’avais un peu raconté la dame et la rue et qui me rappelle quelques jours plus tard. Elle avait croisé dans un dîner Sarah Mesguich, comédienne et metteur en scène de théâtre, comme son père. « Figure-toi qu’elle habite la rue de ta bonne femme là, avec l’école. » Et voilà. On s’est vus dans un café miteux à deux pas de l’école, avec des photos de Hendrix sur les murs et un poste qui crachait du blues, tenu par des Arabes qui se causaient en arabe après nous avoir servis, dans un français aimable. J’avais tendance à trouver les gens de théâtre toujours un peu théâtraux, je me souvenais de Luchini incapable de se tenir même chez Finkielkraut, incapable d’aligner trois phrases sans emphase. Sarah est à l’opposé délicate, précise, scrupuleuse, pesant ses mots non pas pour leurs effets mais pour leur justesse, attachée dans son récit à chercher des explications, pas des coupables. Elle est fine et jolie, droite et emmitouflée dans des ampleurs laineuses. Elle vit depuis douze ans dans cette rue du 19e sympa, avec ses trois enfants, tous dans les écoles publiques du quartier, et peut-être un homme, je l’ignore, j’aime les questions qui fâchent mais pas celles qui chagrinent. Je sens une habitante plutôt heureuse quand elle raconte son quartier, loin de Riquet ou de Crimée, près de Stalingrad et des Buttes-Chaumont mais loin de la place des Fêtes, dans ce Paris populaire devenu un peu bobo et lieu « d’une vraie diversité, d’un vrai brassage, avec une école catholique en haut de la rue Bouret et des écoles juives pas loin, où le samedi, les familles juives se baladent au parc des Buttes-Chaumont très tranquillement. Et en douze ans, pas l’ombre d’un problème ». Je lui parle du témoignage de Marie, de son départ, et de ses motifs. Je glisse : « Et cette fameuse école alors ? » Elle habite juste à côté. Elle a connu l’ancien consulat d’Algérie, où il y a peu, des gens venaient faire leurs papiers. L’école accueille des filles très voilées et de plus en plus jeunes, dont on ne voit que le visage et les mains, mais aussi des garçons et des filles jusqu’à 14 ou 15 ans, aux cheveux libres, et qui se côtoient comme tous les collégiens. L’établissement ne pose pas de problèmes, et les élèves non plus mais Sarah comprend que Marie se soit sentie menacée. Elle a presque les mêmes mots quand elle évoque les accompagnateurs des enfants, ces « murs d’hommes habillés comme des islamistes, avec qui il n’y a aucun échange », qui affichent en France une idéologie qu’elle rejette depuis toujours, dans toutes les religions. En précisant qu’elle ne veut pas « tomber dans l’islamophobie débile », elle a les mêmes incompréhensions que Marie quand elle confie être atterrée que l’on puisse voiler des gamines intégralement autour de nous et que tout le monde ait l’air de s’en foutre. Cette pression, cette tension nouvelle, elle la ressent aussi, dans sa rue, dans le 19e et au-delà, en tant que juive et que femme. Elle rappelle que personne n’a été frappé et que les violences dans le quartier sont le fait de jeunes qui s’affrontent et règlent des comptes liés à des trafics mais parle d’attitude agressive. « Puisqu’ils savent que ça nous fout la trouille quand ils viennent à l’école en djellaba, pourquoi le font-ils ? » Des voisins lui ont rapporté un incident : l’été dernier, des femmes dont les bureaux donnent sur la rue ont été insultées par ces types parce qu’elles étaient en jupe. Et puis elle est intervenue récemment dans une altercation entre un commerçant de sa rue et le gardien de l’école au moment où le barbu traitait l’autre de « sale juif ».

Des jeunes donnent du « sale juif » quand on les empêche de voler

Je suis allé voir le commerçant, M. Layani, envoyé par Sarah qui le connaît un peu et le décrit comme « un amour qui lui donne plein de légumes ». Il m’a raconté l’incident en toute simplicité, sans drame, sans colère et sans cette indignation qui sied surtout aux professionnels de l’antiracisme, peut-être un peu inquiet de ce qu’un « journaliste » ferait de son histoire. Peut-être aussi parce qu’on ne monte pas sur ses grands chevaux pour un rien quand on tient un Franprix dans un quartier populaire et qu’on est juif, si on veut tenir la distance. Mais on ne se laisse pas faire non plus. Le gardien de l’école algérienne est venu un jour se plaindre de l’attitude raciste d’une employée du magasin, asiatique, après un différend à la caisse. Le ton est monté et le barbu a traité Layani de « sale juif ». Celui-ci est allé s’en plaindre à l’école qui semble avoir remplacé le gardien puisqu’on ne l’a plus jamais revu. Pour Layani, l’incident est clos. Il m’en parle comme d’un dérapage. « Il a oublié qu’il était en France », glisse-t-il en riant. Ce qui le fait moins rire, ce sont ces jeunes qui donnent du « sale juif » quand on les empêche de voler, avec un aplomb effrayant, comme armés d’une légitimité qui ne laisse aucune place au doute ou à l’hésitation, comme si, dit-il, « ça faisait partie de leur identité ». Et ceux-là n’ont pas l’excuse d’oublier qu’ils sont en France, ils sont français, ces jeunes qui forment les bandes du 19e arrondissement, pas forcément ethniques ou religieuses, quoique de plus en plus homogènes, exclusivement mâles et manifestement antisémites.

« Il n’est pas possible qu’aujourd’hui, en France, mes enfants puissent entendre “sale juif” quand ils sortent dans la rue », me dit Sarah en reposant son café avant de constater que l’impossible est devenu réalité. Mais fuir comme Marie, elle n’y pense pas. Elle n’a pas entendu parler d’autres projets de départs envisagés par des habitants gênés mais regrette que Marie s’en aille. « Elle n’est pas chouette votre nana », dit-elle, fermement décidée à « ne pas lâcher un pouce de terrain ». Elle évoque sans s’y attarder l’histoire de sa famille et plus encore le tempérament et l’idéal social de sa mère, professeur engagé, qui allait chercher des gosses dans les bidonvilles, et qui il y a peu enseignait encore le français à des classes techniques dans des zones difficiles. De cet héritage, Sarah semble avoir gardé une conviction solide : on ne vit pas bien dans un monde qui s’accommode de ces ghettos, et on doit s’inspirer de ceux qui tendent des mains par-dessus les murs.

Mais aujourd’hui dans sa rue, le mur a changé. Il n’est plus cet objet contre nature qui nous sépare d’un autre aimable. Le mur ici, c’est l’autre, dans toute son arrogance. C’est l’autre qui se voile au-delà du pudique ou du religieux, et jusqu’à faire peur. C’est l’autre qui n’a plus un regard, sinon réprobateur, et plus un mot sinon insultant. Nous attendons tous de l’autre, de cet inconnu croisé dans l’espace public, dans l’espace commun, qu’il soit un écho à notre existence. Un échange de regards bienveillants ou un pas de côté pour laisser la place, une formule de politesse ou un « après vous » urbain sont autant de signes d’existence que nous nous adressons les uns aux autres. Un simple mode de vie qui n’oblige personne, qui semble aller de soi, mais qui manque cruellement quand il disparaît. Dans ce monde vers lequel semble nous mener insensiblement mais inexorablement la rue Bouret, ce ne sont pas les différences qui dressent des murs entre les gens mais le comportement de certains. Et sur ces murs, se brisent chaque jour, sans heurts et en silence, les habitudes du « vivre ensemble » en vigueur en France, défendues par Marie et par sa mère italienne avant elle, ou par Sarah, fille de Français d’Algérie. Pour vivre ensemble, il faut être deux. Et ces femmes qui voient leur rue changer vers une certaine régression se sentent bien seules. L’une s’exile pour retrouver des regards nouveaux et inconnus mais amis, parce que « les plus gênés s’en vont ». L’autre se fait à l’idée qu’il faut résister à ce que le monde devient, jusqu’en bas de chez soi, quand on est attaché à l’idée de progrès comme au projet de vivre ensemble, les uns avec les autres. Mais dans l’état actuel des choses, même pacifiquement, dans la rue Bouret, on ne vit plus tellement les uns avec les autres mais les uns à côté des autres.

Les esprits les plus fins grimacent quand ils évoquent « le grand remplacement ». « Trop logique ! » s’exclament de concert Élisabeth Lévy et Alain Finkielkraut au micro de RCJ pour qualifier l’idée de Renaud Camus. Dans la réalité et dans l’immeuble de Marie, un petit remplacement a pourtant lieu, sans planification ni orchestration, sans autre logique que celle qui pousse les uns à fuir, gênés, ou à assister impuissants aux régressions en marche et aux menaces implicites, quand les autres imposent leur mode de vie là où ils s’installent, comme au temps des colonies. « Pourquoi viennent-ils devant l’école en djellabas puisqu’ils savent que ça nous fait peur ? » demande Sarah. La réponse est peut-être dans la question, et la logique aussi. Sa réponse est courageuse : elle ne lâchera rien. Mais jusqu’à quand peut-on défendre la liberté de son mode de vie, aussi légitime soit-il dans une rue de Paris, au pays des droits de l’homme et de la femme, quand les Marie s’en vont et que des femmes voilées arrivent ? Combien de temps peut-on vivre dans un environnement qui s’islamise, quand une partie du pays semble s’en moquer et qu’une partie de la gauche, de Todd à Juppé, dénonce d’abord les amalgames et les stigmatisations ? Nous avons tous affirmé le lendemain des assassinats de Charlie Hebdo que, « même pas peur », nous allions tenir bon. Pourtant depuis, personne n’ose plus se moquer du prophète. Nous nous sommes payés de mots et nous avons reculé d’un pas.

J’ai peur que la rue Bouret nous raconte un peu la même histoire, celle d’un pays qui se gargarise de république et de laïcité, mais qui continue de laisser venir par an et par centaines de milliers, des populations qui, loin d’être séduites par les vertus de nos libertés, semblent décidées à ne pas s’en laisser convaincre. Face au risque que ces incompatibilités de mœurs produisent de dangereuses et peu républicaines sécessions, un consensus rassemble aujourd’hui les partisans de plus en plus nombreux d’une laïcité intransigeante. Réjouissons-nous que le bon sens et le droit d’être nous prennent le dessus sur les lubies multiculturalistes. Mais même en chassant l’expression religieuse de l’espace public par la persécution, même si une police des mœurs protège le droit de porter des minijupes et impose la parité aux terrasses des cafés, aucune loi ne rendra à la rue Bouret son sirop d’antan, ni son envie d’avenir commun. Il y a peut-être plus réaliste, plus simple et moins répressif : nous pourrions cesser de prendre des vessies pour des lanternes, et des dévots hostiles et fermés à tout ce que nous aimons et tout ce que nous sommes, pour de possibles Français.
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Nuit debout: les contradictions de nos rebelles en charentaises

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(Photo : SIPA.AP21882387_000010)

La gauche française, ou ce qu’il en reste, loin du « terranovisme » du Parti socialiste, loin des libéraux libertaires comme Macron, c’est un peu comme les cathos progressistes. Ils ne sont plus très nombreux mais l’on n’entend qu’eux, ils sont encore à de nombreux postes décisionnaires. Et surtout ils se posent encore en arbitres des élégances politiques faisant valoir le plus possible leur capacité de nuisance quitte à se ridiculiser comme Badiou victime d’un canular comme ce vulgaire « sioniste » de BHL avec les dépositaires de la mémoire de Jean-Baptiste Botul.

Il faut dire qu’ils ont beau jeu de le faire. La droite est littéralement tétanisée par la peur panique d’être assimilée à la Réaction : tout ce qui rappellerait les fameuses z-heures les plus sombres de notre histoire, des souvenirs « nauséabonds » de Vichy où il y avait des politiques de tout bord, sauf des communistes.

Nuit debout est une émanation directe de cette « gauche morale » voire moralisatrice. Et ce sont ses enfants qui chaque nuit se rassemblent place de la République à Paris. Certains se sont demandés gravement, se demandent encore, qui sont ses gosses, de quel milieu viennent-ils. A noter que ce sont aussi des enfants perdus souffrant de carences d’éducation de la part de leurs géniteurs souvent absents à lire l’article de Ludovic Fillois sur Causeur.fr. Leur milieu ? Voyons voir ? Quel est le milieu social où l’on peut se permettre de veiller toute la nuit pendant trois semaines sans incidences sur ses revenus ? Pas un milieu précaire en tout cas, cela paraît largement évident…

Je m’étonne grandement soit dit en passant, en parlant de précarité sociale, que personne ou presque ne se soucie véritablement des personnels de nettoyage de la Mairie de Paris qui chaque jour viennent ramasser les ordures et passer le tout au jet. Eux sont des précaires par contre, le plus souvent mal logés. Où est donc leur place dans les diverses commissions mises en place au sein de Nuit debout ? Curieusement (sic) on ne les trouve nulle part. Ce n’est pas très étonnant me dira-t-on…

Oui car il y a des commissions pour chaque sujet au sein de Nuit debout qui en à peine trois semaines a réinventé la bureaucratie stalinienne. Rien de bien neuf lorsque l’on lit les délibérations des commissions, les affiches de ces veilleurs d’ultra-gauche, leurs déclarations à la télévision. C’est toujours et encore le même jargon absolument imbittable, on m’excusera du mot mais il est parfait, en vigueur depuis des lustres au sein de cette gauche vraiment de gauche, tellement partageuse que ses militants partagent tous leur salaire avec des prolétaires exploités.

Du Grand soir au grand barnum consumériste

Cela a au moins le mérite de me rappeler mes années de fac à l’Université de Nanterre où les mêmes groupuscules, aux noms claquant comme de grandiloquentes déclarations de bonnes intentions employaient exactement les mêmes slogans, le même discours, avait le même folklore vaguement africano-reggae-pouèt pouèt (« Tu ois l’Afrique j’veux dire c’est tellement authentique t’ois, z’ont pas besoin de tous nos gadgets, du coup sont drôlement plus humains que nous en fait… », etc.).

Il est également une contradiction énormissime entre leur discours anticapitaliste, se voulant refondateur, et leur participation plus qu’enthousiaste au grand « Barnum consumériste » (TM). Il me semble bien que la plupart d’entre eux poste des messages, de nombreuses photos sur Facebook, des commentaires à la pelle sur Twitter, des affiches en pagaille sur Instagram. Et leurs leaders, qui finiront adjoints à la mairie de Paris, passent à la télévision. On peut lire également souvent des sympathisants de ce mouvement réclamer avec véhémence beaucoup plus de visibilité dans les médias qui sont pourtant inféodés au Grand Capital. Un geste cohérent avec toute cette « envie de révolte, de crier zut, crotte , chier », le premier à faire, cela aurait été de jeter de suite son « smartphone », sa tablette numérique ou son ordinateur à la poubelle. Non ?

Au lieu de cela ces rebelles en charentaises se font féliciter par la préfecture de police de Paris pour leur comportement exemplaire lors des dispersions. De braves petits toutous rebelles mais disciplinés et dociles donc.

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Les valeurs perdues de la République

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François Hollande, début mars à l'Elysée (Photo : SIPA.00745030_000002°

La mode d’aujourd’hui veut qu’on relativise l’opposition entre gauche et droite, voire qu’on nie son importance. C’est parce qu’on a oublié deux valeurs républicaines qui structurent fortement cette opposition. La mode d’aujourd’hui chez le peuple de gauche veut qu’on méprise ouvertement François Hollande. A lui tout seul, il résume pourtant la gauche, avec ses qualités et son défaut principal : l’oubli de ces valeurs. En méprisant François Hollande, la gauche crache sur son miroir. La mode d’aujourd’hui veut qu’on porte aux nues Emmanuel Macron, alors que celui-ci fonctionne au charme et que personne ne se demande s’il est capable d’agir selon ces valeurs, indispensables à l’homme d’Etat.

Je vais me couvrir de ridicule, me donner des airs de dinosaure. Tant pis. C’est peu de dire que ces deux valeurs sont oubliées, elles sont complètement discréditées. L’autorité est toujours caricaturée en autoritarisme, la discipline est considérée comme une atteinte insupportable à la liberté individuelle. Quand elles fonctionnaient, ces deux-là marchaient de conserve : l’autorité était celle du chef, la discipline était celle des troupes. Chef, troupes : un vocabulaire militariste hors de saison ! Tant pis, malgré les ricanements de la foule, je continue.

La Vème République exige un président qui ait de l’autorité et des ministres et députés qui aient de la discipline. Force est de constater que ces valeurs ont été assumées par la droite, refusées par la gauche. Voilà une sérieuse différence. Certes François Mitterrand fut un monarque républicain autoritaire, c’était peut-être son côté droitier. Certes c’est Jean-Pierre Chevènement qui a énoncé cette noble maxime qu’on devrait graver sur les murs de la salle du Conseil des ministres : « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne ».

Les deux derniers quinquennats, qu’il est chic désormais de mettre dans le même sac sous l’appellation virale de « décennie perdue », ont prouvé que la différence entre droite et gauche existe encore puissamment, pour peu qu’on pense au couple autorité-discipline (mais on n’y pense pas, puisqu’on l’a oublié). Nicolas Sarkozy terrifiait ses ministres par ses colères et certes son autorité a parfois dérivé vers l’autoritarisme. Il ne serait venu à l’esprit d’aucun député UMP de fomenter un groupe de frondeurs pour s’opposer au gouvernement Fillon. Ils étaient des « godillots », mais les « godillots » sont nécessaires au fonctionnement de la Vème.

Des indisciplinés au gouvernement et à l’Assemblée

François Hollande, par bonhomie et stratégie (la fameuse recherche du « point d’équilibre »), n’est pas autoritaire. A peine nommée ministre, Emmanuelle Cosse a déclaré qu’elle était contre la déchéance de nationalité : elle n’a pas été sanctionnée. Ce que les journalistes complaisants appellent un « recadrage » n’a rien d’une engueulade en bonne et due forme. Emmanuel Macron fonde-t-il le mouvement « En marche ! », le recadrage du président consiste à répondre deux jours plus tard : « Je cours, je cours… » Le refus de l’autorité, le « On a toujours raison de se révolter » de Sartre sont des valeurs de gauche, pleinement incarnées par le président actuel.

Le groupe des députés socialistes illustre parfaitement cette « valeur » de gauche : l’indiscipline. Il est extrêmement choquant pour un homme de droite assumé comme moi, que des députés censés soutenir le gouvernement deviennent des « frondeurs » et l’empêchent de faire passer ses lois. Les députés de la majorité ont été élus en juin 2012 dans le sillage de la victoire de François Hollande en mai. Il me semble qu’ils devraient pratiquer une sorte d’allégeance envers l’homme qui leur a permis de siéger à la chambre des députés, comme le vassal envers le suzerain dans la société médiévale (j’aggrave ma dinosauritude par cette comparaison). Je sais que François Hollande s’est fait élire sur des promesses gauchistes pour pratiquer ensuite une politique vaguement teintée de libéralisme économique. MM. Christian Paul et consorts auraient pu se dire avec modestie qu’ils devaient fidélité à l’homme plus qu’à ses promesses de campagne, et qu’il leur fallait changer de logiciel économique. Ils ont préféré l’indiscipline et cassé la majorité.

A contresens des idées en vogue, je crois que le couple autorité-discipline peut produire de bonnes réformes comme celles du général de Gaulle après son retour au pouvoir en 1958, celles de Tony Blair en Grande-Bretagne. Au contraire, le couple refus de l’autorité-indiscipline peut produire de bonnes chansons (Brassens), de joyeux moments lyriques (mai 68), de tristes moments sectaires (la place de la République en ce moment), mais il produit peu de bonne gouvernance. Et il va engendrer l’échec prévisible du quinquennat de François Hollande.

Pourquoi cet oubli total de l’autorité et de la discipline dans la France d’aujourd’hui ? Les idées à la mode sont exactement à l’inverse : l’exaltation de la liberté individuelle et la « démocratie participative » refusent farouchement d’être dirigées et encadrées. Pas de chef, pas de mots d’ordre chez Nuit debout, simplement l’exaltation d’être ensemble et de parloter, et le plaisir de chasser les indésirables qui voulaient simplement s’informer. Parfait exemple de démocratisme qui tue la démocratie. Les primaires, dont j’ai dit le plus grand mal dans ces colonnes, désignent le plus gentil et écartent le plus autoritaire. Manuel Valls a été classé dernier des socialistes en 2011, puis est revenu comme sauveur de François Hollande.

Eglise, armée, école : trois institutions amochées

La France contemporaine a vu le recul de trois institutions dans lesquelles la relation autorité-discipline est essentielle. Bien sûr, je ne nie pas que des abus d’autorité ont pu se produire dans ces institutions, je prétends simplement que la vie en société ne peut complètement se passer de ce binôme. A l’église, on ne discute pas. J’ai souvent eu la tentation d’interrompre le prêche du dimanche pour donner mon avis, j’aurais causé un beau scandale. Mais l’Eglise voit sa puissance et son influence décliner rapidement. A l’armée, on ne discute pas, on obéit aux ordres. Mais Jacques Chirac, par la suppression du service militaire, a privé les jeunes Français de tout contact vécu avec l’armée. A l’école, on ne discutait pas, mais maintenant on discute, et c’est bien là le problème. Cette vénérable institution est entrée en décadence le jour où l’on a prôné le « dialogue » et mis « l’élève au centre » du dispositif scolaire, à la place de la relation dissymétrique enseignant-enseigné.

On peut ricaner tant qu’on voudra de ces valeurs, leur oubli ne donnera pas de bons résultats. Il peut même engendrer des retournements à 180 degrés. Les guerres civiles du Ier siècle avant J.-C. ont donné aux Romains envie de discipline, et ils se sont soumis volontiers au régime impérial créé par Auguste. De même à la fin de la Révolution Française, Napoléon a été le bienvenu parce qu’il mettait un terme à la pagaille. Deux régimes autoritaires qui d’ailleurs ne furent pas des dictatures. J’hallucine, me dira-t-on, voilà qu’après avoir voulu remettre en honneur des valeurs ringardes, vous nous infligez les leçons de l’Histoire ! Vous ne savez donc pas que le monde a commencé avec nous, à la fin du XXème siècle ?

Nuit debout: «On est chez nous!»

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finkielkraut nuit debout caroline haas
Sipa. Numéro de reportage : 00751424_000014.

Caroline de Haas n’est pas contente. Car Alain Finkielkraut, écrit-elle dans Le Monde, « en spécialiste de la provocation et de l’invective », armé de son épée d’académicien, a commis l’irréparable samedi soir. Il n’aurait jamais dû se rendre sur l’Esplanade des mosquées, pardon la place de la République, pour « déverser sa haine des autres » et ainsi déclencher une nouvelle Intifada ! Miss de Haas assure qu’« Alain Finkielkraut n’a pas été viré de l’AG de Nuit debout sous les huées » mais à peine visé par les harangues de quatre ou cinq veilleurs tombés dans le panneau de cette « provocation ». L’honnêteté oblige en effet à reconnaître que le philosophe a été chassé aux cris de « fasciste » et sous les crachats. Excusez du peu.

On ne débat pas avec Nosferatu

D’après la ci-devant collaboratrice de Najat Vallaud-Belkacem au ministère du Droit des Femmes, ce « polémiste réactionnaire, vulgaire, aux relents xénophobes » ne mérite pas l’ombre d’une réfutation argumentée. De La Défaite de la pensée à La Seule exactitude, sa critique moderne de la modernité en fait un infréquentable tout juste digne des leçons de maintien de Caroline chérie. On ne débat pas avec Nosferatu sans gousses d’ail ni crucifix… Dommage, on ne saura jamais ce que la garde-chiourme du féminisme pense des pages de L’Identité malheureuse célébrant la patrie de la galanterie et du jeu de l’amour entre les sexes[1. D’ailleurs, qu’inspire à Caroline de Haas les éloges du voile et de la prostitution que prononcent la présidente de la Commission féminisme de Nuit debout ? Une jeune fille issue du Parti des indigènes de la République, contempteur du « philosémitisme d’Etat ».]… Mais foin de palinodies, la pureté idéologique est à ce prix !

S’il y a bien une preuve, pour Caroline de Haas, que la minorité agissante qui a houspillé Finkielkraut ne saurait discréditer l’ensemble du mouvement, c’est que « le patron des socialistes lui-même et une ministre ont tous deux raconté leur déambulation place de la République, sans que personne ne les ait invectivés ». Jean-Christophe Cambadélis a bel et bien pu arpenter la place martyre en toute impunité, malgré son passé chargé à la Mnef, sa réputation de strauss-kahnien impénitent et sa carrière d’apparatchik nourrit au lait du lambertisme. C’est dire si les Nuit debout sont tolérants et ouverts à toutes les sensibilités… de la gauche !

La visite de Cambadélis s’est déroulée sans invectives

Un jeune interpelle Camba : – Tu me prends pas un peu pour un con ?
– Hmmm… tant que ça peut durer !

Blague à part, lorsqu’elle ne stigmatise pas sa présumée camarade de lutte féministe Elisabeth Badinter pour crime d’islamophobie, Caroline de Haas va à République où elle rencontre « de la bienveillance, beaucoup » et même une « envie de faire » intransitive inaccessible au cerveau borné du « réaco-philosophe ». Pour ricaner de l’abolition du capitalisme et de l’extension infinie des droits votée à l’unanimité, il faut avoir la morgue des anciens révolutionnaires. Ainsi, le tweet des Jeunes communistes consécutif à l’expulsion de Finkielkraut (voir ci-dessous) est-il une merveille de style djeune, rendant ici hommage au rappeur bling-bling Booba (auquel on doit l’expression « Okalm »), là au parler verlan de Pierre Laurent.

finkielkraut alain jc

Seul un scrogneugneu comme le Debord de la maturité aurait à y redire, au prétexte que le contestataire au lexique appauvri « se place ainsi d’entrée de jeu au service de l’ordre établi, alors que son intention subjective a pu être complètement contraire à ce résultat. Il suivra pour l’essentiel le langage du spectacle, car c’est le seul qui lui est familier : celui dans lequel on lui a appris à parler. Il voudra sans doute se montrer ennemi de sa rhétorique ; mais il emploiera sa syntaxe. » (Commentaires sur la société du spectacle, 1988).

Pas de direction pour assurer la bonne direction

Je ne vois guère que Romain Goupil pour enfiler l’habit usé du révolutionnaire revenu de ses illusions, dans une tribune qu’a publiée Le Monde. Non content de railler les bonnes intentions de Nuit debout (« souhaiter la paix », « la fin de l’horreur économique », « la condamnation des violences policières »…), l’ancien militant trotskiste des JCR nous adresse un clin d’œil : plutôt que de chasser Finkielkraut comme un malpropre, ses opposants auraient pu « lui mettre une pancarte de Causeur au cou et le convoquer devant les masses de « merci patron » pour faire un procès édifiant ». Goupil qui « (s)e souvien(t) de mai 68 » ne retrouve aucune des « utopies pacificatrices et sanglantes de sa jeunesse » dans les indignés de la République, sinon le désir de certitude et d’entre-soi commun à tous les soviets. L’habitué des AG piétine le dogme de l’horizontalité pure de Nuit debout, mouvement présumé spontané et acéphale : « Je veux bien continuer à faire semblant de croire qu’il n’y a pas de « direction du mouvement » mais je sais pertinemment par vieille expérience que c’est faux et manipulatoire. La direction est contre « toute direction » pour mieux conserver la « bonne direction«  »

Mais je ne laisserai pas le dernier mot aux sociaux-traîtres. Une élue régionale issue de la gauche mouvementiste balaie les critiques réactionnaires de Nuit debout et certifie que le niveau monte. Certes, nos déclassés en révolte n’ont lu ni Debord, ni Vaneigem, ni Khayati, mais « Frédéric Lordon vaut bien Althusser », argue la péronnelle. Plût au dieu des féministes qu’il ne joue pas au caïman avec sa compagne !

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Commentaires sur la société du spectacle

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Faire face au désarmement existentiel des Européens

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Devant le Parlement européen de Bruxelles (Photo : SIPA.00503932_000005)

Face à l’urgence de la situation, les clivages classiques sautent : dix-huit think tanks, allant de la gauche aux libéraux, se sont réunis sous l’égide du Monde pour réfléchir à « la refondation de l’Europe » et refuser « la rétrogradation de notre économie et l’effritement de la cohésion de notre société ». Mais s’ils abordent les aspects économiques voire sociétaux, le malaise n’est-il pas beaucoup plus profond – concernant le sens même de la civilisation européenne ? Déshérence, consumérisme, fuite de soi, religion du sport et du spectacle, abrutissement médiatique, relativisme, complaisance ou recul face aux obscurantismes et, surtout, honte de sa propre civilisation… Y a-t-il des remèdes au nihilisme insidieux et au désarmement existentiel (et moral) de l’Homme européen, désarmement dont on voit tous les jours les symptômes et les effets délétères, et auquel Causeur a consacré son dernier numéro ?

La critique du politiquement correct ne suffit pas, car la source du mal remonte beaucoup plus loin. En ce sens, il s’agit de chercher ailleurs que la critique classique de 68, ou de la bien-pensance, par une généalogie de cette perte de soi qui ronge l’Europe – et qui vient de la crise de la philosophie occidentale, de « l’auto-liquidation de la raison » diagnostiquée par Max Horkheimer dans Eclipse de la raison dès les années 1930-1940 : « Si l’on suit la philosophie de l’intellectuel moyen des temps modernes, il n’y a qu’une autorité, à savoir la science, comprise comme classification des faits et calcul des probabilités. L’énoncé selon lequel la justice et la liberté sont meilleures en soi que l’injustice et l’oppression, est scientifiquement invérifiable et inutile. Il est devenu aussi vide de sens que l’énoncé selon lequel le rouge est plus beau que le bleu, ou qu’un œuf est meilleur que du lait. » Avec un tel relativisme, on n’a rien à répondre au partisan de l’ordre basé sur une religion – ou sur toute velléité irrationnelle. Le relativisme et l’auto-liquidation de la raison constituent un nihilisme insidieux. On ne peut pas fonder ni même défendre une civilisation à partir d’une telle position.

A l’origine, la civilisation occidentale (voire euro-méditerranéenne) est fondée sur un élan et un projet exaltant, symbolisés par Socrate. S’affranchissant des dieux et des dogmes, des mythes et des rois, nous avons voulu connaître le réel et la vérité par notre propre raison. Ce mouvement à la recherche de la connaissance a conduit, comme on le sait, à Descartes et à la puissance de domination sur le monde – donc à la science et à la technique. Peu à peu, l’élan fondateur s’est perdu ; aujourd’hui, il semble éteint. Les Européens constatent alors avec inquiétude la vitalité de l’islam, qui semble garder intact sa ferveur et son élan, fondé sur un véritable projet de civilisation ordonnée à une loi divine.

Qu’avons-nous à répondre à un tel défi ? S’agit-il de défendre l’héritage et les valeurs de l’Occident ? Revendiquer les trois écrans plats pour tout le monde, la voiture, le droit de caricaturer le pape et le prophète, la consommation à outrance, la liberté de porter une mini-jupe ? Il y a des choses que je voudrais défendre, comme la liberté d’expression et l’égalité homme-femme, et d’autres qui me semblent plus déficientes en Occident que dans les sociétés traditionnelles – comme ce qui concerne le traitement des anciens, ou la capacité d’être solidaire et de ne pas laisser les gens mourir dans la rue.

La liberté est-elle une valeur suffisante pour fonder une civilisation ?

Donc il est difficile de dire que l’on va défendre « en bloc » les valeurs de l’Occident. On me dira qu’in fine, ces valeurs coïncident avec la liberté. C’est en partie la thèse de Carlo Strenger dans son essai important, Le Mépris civilisé, qui appelle la gauche à se ressaisir des valeurs des Lumières. Dont acte. Ainsi, défendre notre civilisation, ce serait défendre la liberté des individus. Là encore, cela pose problème. Doit-on accepter la liberté sans limites ? N’arrive-t-on pas à une démesure, l’homme, se croyant libre, faisant ce qu’il veut de la nature (désastres écologiques) et de l’animal (ferme des mille vaches), voire de son propre corps et du corps d’autrui (GPA) ?

La liberté est une valeur ambiguë. La liberté ne se pose pas de limites ; si elle ne se réfère à rien d’autre qu’elle-même, elle sombre dans l’hubris. A l’horizon, c’est le transhumanisme : une liberté sans frein qui propose des implants, des jeux de construction avec le vivant, un immense meccano sans but autre que la variation des sensations et l’exploration indéfinie du chaos. Comment trouver un principe supérieur qui limite de façon légitime une liberté devenue folle ? Les Lumières permettent-elles ces limites ? Une notion assez floue comme la « dignité humaine », par exemple, suffit-elle à se préserver du mésusage de la liberté ?

Au fond, la liberté est une valeur insuffisante pour fonder une civilisation ; « chacun fais ce qui lui plaît » ne donne pas un sens à nos vies. La liberté est une condition de possibilité, elle permet de s’accomplir, mais ne dit pas ce qui donne cet accomplissement. Elle ne définit pas un bien supérieur, un but à atteindre, une culture à défendre. La « liberté » est un projet vide, ce n’est pas une fin – comme l’est la connaissance philosophique, la sagesse stoïcienne, l’héroïsme nietzschéen, ou la recherche de la transcendance. Voilà ce que sont quelques-unes des fins possibles à l’homme.

Notre civilisation est inaugurée par le geste socratique de la recherche de la vérité par la raison. C’est la raison qui nous dira quelle est la finalité à suivre, et permettra de départager et de critiquer les meilleurs choix politiques, sociétaux, existentiels. C’est la raison aussi qui doit nous permettre de jauger et juger les modes de vie, de critiquer l’Autre quand c’est nécessaire, de s’opposer aux tentations obscurantistes. Si l’on dénie le pouvoir de la raison, on devient impuissant face aux forces qui menacent nos sociétés. L’homme européen doit se reprendre et revendiquer le droit d’évaluer et de hiérarchiser. Mais si ce geste est reconduit, il doit l’être à l’aide d’une raison non mutilante (Edgar Morin), anti-dogmatique (Karl Popper), ouverte aux multiples approches du réel y compris fondées sur une certaine transcendance, en dialogue passionné/critique avec les autres civilisations ; dans une telle visée, l’homme européen est invité à être cosmopolite sans renoncement à soi. Cette raison non mutilante deviendra alors le centre de gravité de notre civilisation.

Cette raison « non mutilante » s’opposera au « repli identitaire » pour défendre les valeurs de l’Europe, car justement une des valeurs de l’Europe est la curiosité pour les autres et pour ce qu’ils peuvent apporter à notre recherche de vérité. Et elle sera résolument contre le relativisme ambiant, qui au nom d’une pseudo-tolérance, refuse la critique de l’Autre et la confrontation intellectuelle avec ses valeurs et ses croyances. Si nous ne trouvons pas le bon équilibre entre la force d’affirmation et l’ouverture, le sens critique et le dialogue, notre société se scindera en deux camps adverses, aussi aveugles l’un que l’autre : le camp des communautaires aux valeurs affirmées, avec leurs identités meurtrières si bien décrites par Amin Maalouf ; le camp des démocrates mous, pseudo-tolérants relativistes qui nous mènent à accepter l’inacceptable, notamment les croyances irrationnelles les plus rétrogrades ou l’avilissement généralisé. Il faut sortir par le haut de notre crise de civilisation, qui dépasse largement le problème économique et touche aux plus profonds choix existentiels.

Après le relativisme

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Etats-Unis – Cuba: la politique de la main tordue

Barack Obama et Raul Castro le 21 mars dernier (Photo : SIPA.AP21873157_000106)

« Monsieur le président, auriez-vous la gentillesse de m’envoyer un billet de dix dollars ? (…) Car je n’en ai jamais vu, et je voudrais vraiment avoir un de ces billets verts. (…) Si vous avez besoin d’acier pour construire vos cuirassés, je vous montrerai notre plus grande mine ». Rédigé dans un anglais approximatif, le courrier était adressé en 1940 au président Roosevelt par un garçon de 14 ans, qui prétendait en avoir douze : Fidel Castro. La lettre n’est probablement jamais arrivée à la Maison Blanche ; l’ambassade des États-Unis écrivit en retour à l’adolescent, mais l’histoire ne dit pas si la réponse était accompagnée d’un billet.

Moins de vingt ans plus tard, Fidel Castro flambait les champs de cannes appartenant aux Yanqui, expropriait leurs grands domaines et confisquait les palaces doublés de casinos et triplés de bordels de luxe détenus par la mafia, où les victorieux paysans de la Sierra bivouaquèrent avec cabris, poules et cochons. Le vibrant plaidoyer anti-impérialiste délivré par le révolutionnaire aux faux airs beatnik face à l’Assemblée des Nations unies le 26 septembre 1960 acheva de consommer les relations entre les deux pays : non seulement Cuba révoquait le protectorat établi de fait par les États-Unis depuis 1898, mais le David caraïbe entendait ravir au géant américain la torche du panaméricanisme. En 1963, dans le sillage de l’embargo instauré l’année précédente et malgré une tentative de détente initiée par La Havane, les transactions entre les États-Unis et Cuba étaient définitivement proscrites — exit le billet vert que le jeune collectionneur souhaitait épingler à son album.

Des canons…

Pendant près d’un demi-siècle, Cuba fut aux avant-postes de la guerre froide, subissant l’embargo et moult opérations foireuses lancées par la CIA, qui n’empêchèrent pas La Havane d’intervenir bien au-delà de la « chasse gardée » sud-américaine de Washington. Des expéditions parfois glorieuses sur le théâtre par exemple de la « border war » engagée par Pretoria, où l’envoi massif de troupes cubaines précipita la chute de l’apartheid ; d’autres peu honorables comme lors de la guerre du Kippour ou dans l’Ogaden… Sur le plan économique, le « modèle » socialiste cubain a accouché d’un système caporalisé dominé par le secteur public. Celui-ci combine d’indéniables succès en matière de santé publique et d’éducation — l’île fait légèrement mieux que les Etats-Unis pour l’alphabétisation et l’espérance de vie — et une quasi-paralysie du secteur productif doublement contraint par le bureaucratisme et l’embargo américain, encore aggravée, en haut, par la grande corruption et, en bas, par les rapines dans les entreprises publiques. Au cœur de ce schéma autoritaire et social, l’armée constitue un véritable État dans l’État.

… et du pognon

Dès leur création, les Forces armées révolutionnaires (FAR) ont disposé de leurs propres réseaux d’approvisionnement, de leurs propres champs et de leurs propres fermes ; depuis quelques années, les militaires interviennent dans des secteurs aussi divers que le tourisme, la vente de cigares, la métallurgie, l’extraction de nickel et de pétrole off-shore via pas moins de neuf cent entreprises. Un empire constitué sous la férule de Raul Castro, patron des armées cubaines de 1959 à 2006 — année où il prit la relève de Fidel.

Ce général réputé tant pour sa dureté que pour une orthodoxie communiste qui a toujours fait défaut à son frère a, dès 1997, étudié auprès des Chinois les mécanismes de l’économie de marché appliquée en milieu socialiste. Sous l’uniforme vert olive de la revolución, l’heure est plus que jamais aux affaires… De l’autre côté de la mer, nombre de businessmen américains voient dans la reprise des relations entre les deux pays l’opportunité de juteux contrats d’exportation et d’échanges de savoir-faire. Signe des temps, l’émergence du « bio » éveille un intérêt particulier dans le secteur agro-alimentaire : privée des produits phytosanitaires autrefois importés d’Europe de l’Est, l’île contrainte à un tournant « vert » affiche des rendements supérieurs à ceux de l’agriculture « organique » pratiquée aux Etats-Unis. Enfin, l’industrie pharmaceutique et la recherche universitaire courtisent la brillante communauté scientifique cubaine. Mais bien plus que le commerce bilatéral, les considérations géopolitiques et le billet vert demeurent au cœur de la relation américano-cubaine, qui vit désormais à l’heure de la détente.

Old school Raul

La visite « historique » effectuée par Barack Obama à La Havane les 21 et 22 mars derniers laisse dans son sillage l’image équivoque d’un Raul Castro bloquant la main que le président des États-Unis allait lui mettre à l’épaule — pas de ça Lisette — et levant le bras inerte de son homologue.  Aux Etats-Unis, la presse conservatrice a dénoncé les « reniements » du président américain et raillé sa « main molle »,  sa « main tordue » — son « poignet mou », daubait le Tea-Party, « limp wrist »  étant synonyme de « tapette ». Sans surprise, la presse européenne a généralement vu dans cette prestation un Obama au faîte du cool et un Castro old school.

Ces commentaires de surface masquent la part de complicité désormais bien arrimée à l’antagonisme cubano-américain. Significativement, celui-ci s’apaise au moment où les États-Unis, par usage combiné du big stick et du soft power, intensifient la pression sur les États de la mouvance dite « bolivarienne », affaiblie par la chute des cours du pétrole et les récentes défaites électorales enregistrées par le socialisme venezuelien et le néo-péronisme argentin. Au Honduras, les États-Unis soutiennent le régime issu du coup d’Etat de 2009 au terme d’un processus approuvé, encouragé et financé par Washington, malgré l’implication des dirigeants dans le narcotrafic et les assassinats de militants indigènes. En Équateur, la Maison Blanche guette la chute du pouvoir de Rafael Correa, qui a le tort de réorienter son économie vers le marché chinois — aux dépens, d’ailleurs, de l’Amazonie et de ses populations indigènes — et d’abriter Julian Assange dans son ambassade londonienne. En Argentine, l’appui des Etats-Unis aux « fonds vautours » a pesé lourd dans la défaite de la péroniste Cristina Kirchner face à Mauricio Macri, candidat pro-marché, pro-life et surtout pro-américain. Mais c’est dans la relation entre La Havane et Caracas que se trouve la clef de l’équation géopolitique américaine. Épicentre du risorgimento sud-américain, le Venezuela s’est, à la fin des années 1990, partiellement substitué à l’Union soviétique, partenaire principal de l’île rouge jusqu’à l’effondrement du régime soviétique.

Géopolitique, d’abord !

En contrepartie de livraisons d’hydrocarbures à prix d’ami, Cuba met depuis 1999 des cohortes de médecins à la disposition des ambitieuses réformes sociales d’Hugo Chavez ; les FAR forment l’armée et les paramilitaires « chavistes » ; des Cubains occupent fréquemment des postes de conseillers au sein des entreprises publiques et de l’administration. Une assistance critiquée sans relâche par l’opposition qui dénonce une « occupation étrangère ».

Si certains Vénézuéliens vivent mal la présence des insulaires, Raul Castro a toujours vu d’un mauvais œil la dépendance cubaine au pétrole de l’Orénoque et n’a jamais fait mystère de sa volonté de diversifier les sources d’approvisionnement. Cette orientation inquiétait déjà Hugo Chavez, qui n’avait guère d’affinités avec ce militaire plus inspiré par Clausewitz que par Bolivar ; elle s’est affirmée avec la chute des cours du brut, qui rogne la rente pétrolière du chavisme.

La rapidité et l’intensité affichée de la « réconciliation » américano-cubaine ont d’autant plus surpris Nicolas Maduro, successeur de Chavez, qu’elles coïncident avec un durcissement de la Maison Blanche à l’encontre de Caracas. Le 14 mars dernier, soit une semaine avant de s’envoler pour Cuba, Barack Obama renouvelait sur CNN en espagnol les sanctions prononcées à l’égard de plusieurs officiels vénézuéliens en 2015 et n’hésitait pas à qualifier le pouvoir de Caracas de « menace envers la sécurité nationale » des Etats-Unis. L’interview prit un tour proprement menaçant lorsque le président des États-Unis fit part de son souhait « de voir au plus tôt le peuple vénézuélien élire un gouvernement légitime (sic) capable de sortir son économie de la spirale où il se trouve».

« Le rapprochement cubano-américain est une gifle de La Havane à Caracas », analysait dès 2014 le politologue vénézuélien Carlos Romero, réputé proche d’Enrique Capriles, chef de l’opposition soutenue par les Etats-Unis, lequel ironisait de son côté sur les « infidélités que Raul fait à Nicolas ». Dans le même registre, la presse de droite a tourné en dérision l’aller-retour effectué par Nicolas Maduro à Cuba, à peine un jour avant l’arrivée de son homologue américain. Ainsi, pour le quotidien El Estimulo, le président vénézuélien « s’en est allé soupirer les paroles de la chanson “Be Careful, It’s my Heart” aux oreilles des Castro». Outranciers, vulgaires, ces propos n’en contiennent pas moins une part de vérité : le réchauffement de la relation entre les deux adversaires de la guerre froide renforce l’isolation politique, économique du Venezuela et affecte l’économie charismatique du chavisme.

D’un Castro l’autre

Sur le fond, les accords passés entre les deux pays octroient désormais aux citoyens américains le droit de détenir à 100 % une entreprise à Cuba et les dispensent de l’obligation faites aux entrepreneurs étrangers d’opérer en joint-venture avec des compagnies publiques —  privilège jusque-là réservé aux investisseurs vénézuéliens… Dans cette partie, RauI Castro risque bien autre chose que la fidélité aux principes internationalistes — et risque sans doute bien plus gros que son partenaire vénézuélien, dont l’itinéraire s’inscrit dans le cadre d’un système légal plus ou moins « routinisé ». La recherche de l’apaisement des relations avec le grand voisin Yankee est indissociable d’une transition économique dont dépend, en dernière analyse, la survie du groupe dominant des militaires businessmen.

La marche vers l’économie de marché place l’élite dirigeante face à une somme de contradictions explosives : comment peut-elle redéfinir à son profit de « vrais » droits sur la propriété des moyens de production toujours gérés au nom du peuple et instaurer un « vrai » salariat ? Comment, en d’autres termes, racheter les entreprises qu’il faudra bien privatiser, alors que l’économie est faiblement monétisée et que de nombreux services constituent des protections sociales non marchandes, auxquelles il faudra fatalement demander aux travailleurs de renoncer ? Comment, enfin, procéder à ces changements radicaux et impopulaires sans remettre en cause l’hégémonie politique du Parti communiste cubain ?

Pour l’heure, Raul Castro marche sur des œufs ; il faut, d’une part, éviter de heurter le « sentido de derecho » d’une population largement consciente de la valeurs de ses acquis, et d’autre part, éviter tout emballement susceptible d’aboutir à un chaos comparable à celui qui a suivi la tentative de reconversion « en désordre » de la nomenklatura soviétique. Prudentes, les réformes visent surtout à poser les jalons d’une économie capitaliste et à injecter des billets verts dans l’économie cubaine au profit de la bureaucratie politique. Ecarté du pouvoir, diminué sur le plan physique, coupés de ses collaborateurs « purgés » par Raul, Fidel rumine. Contraint et forcé, le « jefe maximo » avait introduit quelques réformes de marchés dans l’île au début des années 1990 ; il n’en a pas moins boudé, dix ans plus tard, les conférences-événements du conseiller économique du dirigeant chinois Jiang Zemin organisées à La Havane à l’initiative de Raul. À la fin des années 1960, Fidel ne cachait pas son mépris pour le maoïsme de la Révolution culturelle, dans lequel il ne voyait rien d’autre qu’un « culte superstitieux des idoles » ; le Castro de l’après-guerre froide ne prise guère plus le fétichisme de marché des continuateurs de Deng Xiaoping. En 2008, ce n’était plus le « Lider » mais simplement « el compañero Fidel » qui pourfendait l’« idéologie ennemie » — les réformes engagées par Raul — dans les colonnes de l’organe officiel Granma.

Les 21 et 22 mars derniers, l’ancien dirigeant tiers-mondiste a évité Barack Obama ; la veille, il avait accordé un long entretien privé à Nicolas Maduro, venu, histoire de garder la face, recevoir l’ordre de Josè Marti à La Havane. Le vieux chef déchu a attendu le départ du président américain pour commenter son passage et rappeler les luttes du peuple cubain et lancer une mise en garde au « frère Obama » : « Personne ne doit s’imaginer que le peuple de ce noble pays renoncera à sa gloire et à ses droits. Nous sommes capables de produire ce dont nous avons besoin (…) grâce au travail et à l’intelligence de notre peuple ». «  Frère » : l’adresse qui inaugure cette tribune libre publiée par Granma est pour le moins inattendue. Fidel Castro, qui avait fait sensation aux Etats-Unis il y a un demi-ciècle en refusant d’être hébergé dans un hôtel qui pratiquait la ségrégation raciale veut-il rappeler au premier président afro-américain de ce pays le compagnonnage des « barbus » avec la cause noire, qui a conduit certains brothers (et sisters) à s’exiler à La Havane, où ils vivent encore ? Ou ces avertissements s’adressent-ils, par ricochet, au frère qui l’a remplacé au pouvoir ?

Dites non à la vente aberrante du domaine de Grignon au PSG!

(Photo : INRA DIST - Flickr - cc)

>>> Lire préalablement l’enquête de Causeur sur le sujet : « Thiverval-Grignon: comment l’Etat a proposé un site historique aux Qataris »

 

Madame la ministre de l’Environnement, Madame la présidente de la Cop 21,

Ce lundi, vous vous êtes envolée pour New York afin de présider au siège des Nations Unies la signature officielle de l’Accord de Paris, adopté lors de la Cop21 par 195 Etats et l’Union européenne. Cet accord historique, dont la France peut légitimement s’enorgueillir, laisse entrevoir une nouvelle ère, celle de la sortie des énergies fossiles et du respect de notre environnement.

Il permettra de concrétiser le programme « 4 pour 1 000 », dont l’objectif est de développer la recherche agronomique afin d’améliorer les stocks de matière organique des sols de 4 pour 1 000 par an. Comme vous le savez, une telle augmentation permettrait de compenser l’ensemble des émissions des gaz à effet de serre de la planète.

Il se trouve que notre pays a la chance formidable de posséder à Grignon, dans les Yvelines, un centre historique de la recherche agronomique, dédié à une agriculture durable, à la souveraineté alimentaire, qui respecte les ressources et développe des techniques visant à devenir une agriculture puits de carbone et à énergie positive.

Or, au moment même où vous vous apprêtez à apposer votre signature au bas d’un accord fondateur d’une nouvelle ère, l’Etat français s’apprête à vendre ce domaine historique avec son château Louis XIII, son parc de 300 ha, ses amphithéâtres, ses laboratoires, ses champs d’expérimentation, etc. Selon nos informations et celles de nombreux médias, le club de football du Paris Saint-Germain dont la Qatar Investment Authority est le propriétaire, se porterait acquéreur du site.

Ainsi, tandis que vous signez l’Accord de Paris, l’Etat pourrait brader le temple de l’agronomie française pour y implanter 18 terrains de football dont une partie en pelouses synthétiques, une académie de formation, un hôtel de luxe, un centre de remise en forme pour joueurs, un ou plusieurs stades, des parkings, etc.

Vous allez écrire une page majeure de notre avenir quand d’autres autour de vous s’apprêtent à bétonner notre glorieux passé scientifique. Lequel est pourtant également notre avenir !

Au sein du domaine de Grignon, l’Institut national de la recherche agronomique et sa ferme expérimentale travaillent en effet depuis des années sur les objectifs poursuivis par l’Accord de Paris, l’un avec un programme de recherches appliquées portant sur l’amélioration des services écosystémiques des sols agricoles, l’autre avec le programme expérimental « Grignon énergie positive » portant sur l’impact de l’agriculture sur l’énergie, les gaz à effet de serre et la biodiversité. Ils sont aujourd’hui réunis dans une exceptionnelle plateforme de l’innovation en agroécologie sur le territoire de la Plaine de Versailles.

Madame la ministre, Madame la présidente, vous devez empêcher cette énorme faute que constituerait la vente de notre plus beau patrimoine agronomique au privé en général et au PSG en particulier ! Les générations futures nous le reprocheront. Comme ils nous reprocheront l’immense gaspillage d’argent public investi dans cette structure en pure perte !

En empêchant la réalisation de ce projet aberrant, vous diriez solennellement, avec toute la communauté scientifique, les défenseurs de l’environnement et du patrimoine : oui à une agriculture pour le climat !

Ce serait un signal fort et ambitieux, Madame la ministre, de faire vivre cet Accord de Paris que vous allez signer en notre nom à tous, en proposant au même moment, la création, sur le site privilégié de Grignon, entouré d’une grande plaine agricole proche de Paris et voisine du cluster de Saclay, d’un Centre international d’échanges et de formations pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement de demain, lieu de recherche, d’expérimentation et de partage pour la sauvegarde de la planète et le bien vivre de ses habitants. La France pourrait être le premier pays, en lien avec l’ONU, à mettre en place une telle plateforme.

Les 24 000 signataires de la pétition que nous avons lancée au moment de la COP21 vous le demandent instamment. Ils comptent sur votre détermination et votre courage dans la défense du bien commun pour permettre la réalisation de ce formidable projet.

————————————

Et vous, qu’en pensez-vous ?

 

Tant qu’il y aura des Giordano Bruno

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La statue de Giordano Bruno,
La statue de Giordano Bruno le Campo de’ fiori à Rome (Photo : SIPA.00636083_000011)

Notre dépendance à l’actualité étant ce qu’elle est, j’ai raté la célébration, le 17 février dernier, de la mort de Giordano Bruno. Heu… Qui ça ? demandent les non-spécialistes.

Bruno était un ancien moine dominicain, fort versé dans les sciences exactes (mathématiques, physique, astronomie) qui après s’être moqué de la soi-disant virginité de la Vierge, de la transsubstantiation et autres billevesées de la chrétienté de son temps, a réfuté la physique et l’astronomie selon Aristote, en établissant non seulement que Copernic avait raison, que l’univers n’avait pas de centre, et que la Terre tournait sur elle-même — avant Galilée. Et d’élaborer une sorte de panthéisme précurseur de Spinoza. De sorte que l’Inquisition — vénitienne d’abord, romaine ensuite — l’a rattrapée, interrogé huit ans durant, et finalement brûlé vif sur le Campo de’ fiori à Rome — avec la langue entravée par un mors de bois pour l’empêcher de parler et de crier.

Il a nourri la figure de Zénon dans L’Œuvre au noir (Yourcenar, 1968), et c’est en son honneur qu’Augustine Fouillée a signé « G. Bruno » le fameux Tour de France par deux enfants paru en 1877 — manuel de cours moyen dans les écoles de la IIIème République.

Et le cinéphile que je suis ne peut manquer de signaler le très beau film (si !) de Montaldo (1973) avec Gian Maria Volonte en Giordano Bruno faisant des polissonneries avec Charlotte Rampling.

C’est en son honneur que le sculpteur Ettore Ferrari, par ailleurs futur grand-maître de la franc-maçonnerie italienne en 1904, a coulé une statue à son effigie (celle qui ouvre cette chronique) à l’endroit même où il a été exécuté — je devrais dire martyrisé, parce que la libre-pensée a bien plus de martyrs que le fanatisme. Pour être tout à fait complet, l’érection de cette statue a déchainé les foudres de l’Eglise. Léon XIII a protesté contre un projet « injuriant systématiquement la religion de Jésus-Christ, en décernant à un apostat du catholicisme les honneurs dus à la vertu », Pie XI a béatifié, canonisé et déclaré Docteur de l’Eglise le cardinal Robert Bellarmin qui s’était chargé du procès de Bruno, et Jean-Paul II — il nous manquait, celui-là — en détachant le cas de Bruno (bien fait pour lui) de la polémique galiléenne sur laquelle l’Eglise officielle a fini par revenir en 1981 — parce qu’enfin, « elle » tourne…

Jacques Attali a écrit (lui-même ?) un beau résumé de la vie et des œuvres de Bruno dans le Monde du 17 février 2000. Et comme je ne laisse aucun compte non réglé, je me demande franchement comment des scientifiques contemporains de haut niveau peuvent croire encore aux billevesées qu’imposent les Eglises — et perdre un temps précieux, qu’ils devraient consacrer à résoudre la Conjecture de Hodge ou l’hypothèse de Riemann.

Pourquoi diable pensé-je à Giordano Bruno aujourd’hui ? La nouvelle vient de tomber qu’un jeune blogueur mauritanien du nom de Mohamed Cheikh Ould Mkheitir vient d’être condamné à mort en Mauritanie pour apostasie — en fait, pour avoir réclamé la fin du système des castes qui régit la vie mauritanienne. Etre fils de charpentier n’a pas trop réussi à Jésus, être descendant de forgerons n’est pas une sinécure dans ce pays écrasé d’islam et de soleil.

Le plus drôle, si je puis dire, c’est que la Commission des droits de l’homme mauritanienne (si, ça existe) a rappelé que la mort était bien la peine prévue pour blasphème — vous vous souvenez, c’est à cause de cette accusation que les journalistes de Charlie ont été massacrés en janvier 2015… Et combien depuis, en Arabie saoudite, en Iran et ailleurs ?

Erdogan, qui n’en rate pas une, a étendu la notion de blasphème à sa propre personne : il vient de demander à Merkel — et d’obtenir d’elle — que soit traduit en justice un humoriste allemand, Jan Böhmermann, qui a eu le malheur de lui déplaire. Parce qu’il est évident que l’apostasie ou le blasphème sont le prétexte religieux à pétrifier des rapports sociaux répugnants, mais précieux pour tous les despotes qui se prennent pour le Mahdi — pour la plus grande gloire de Dieu et de leur pomme.

Bruno, c’était il y a un peu plus de 400 ans. Je ne suis pas de ceux qui pensent que l’islam a 600 ans de retard sur la chrétienté, et qu’il est donc légitime qu’il vive aujourd’hui avec nos concepts du XVème siècle. Je crois tout à fait que la modernité n’est qu’une — mais que nombre de pays ont choisi de vivre dans un Moyen Âge épais parce que ça arrange les castes dominantes. Quand toutes les filles voilées de France ou d’ailleurs auront compris que se soumettre aux règles d’une religion, c’est perpétuer le pouvoir de quelques tyrans phallocrates, on cessera de condamner et d’exécuter pour apostasie — que ce soit au sabre ou à la kalachnikov.

L'Oeuvre au noir

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Le Tour de la France par deux enfants

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Le temps des coups d’Etat rampants

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Dilma Rousseff, fin mars (Photo : SIPA.00748182_000005)
Dilma Rousseff, fin mars (Photo : SIPA.00748182_000005)

Finalement, aujourd’hui, quand on veut faire un coup d’Etat, on n’a plus besoin du folklore sanglant de jadis : des chars dans les rues, des paras surarmés aux carrefours, des étudiants parqués dans les stades, des ministres arrêtés au petit matin et deux ou trois brutasses galonnées, si possible en lunettes noires, pour parler sur une unique chaîne de télévision et que les stations de radio diffusent de la musique classique.

Ca, c’était dans le monde d’avant, l’archétype du coup d’Etat ayant eu lieu un 11 septembre 1973, au Chili. En général, le coup d’Etat est de droite pour une raison simple : l’armée est rarement de gauche et quand la gauche arrive au pouvoir, c’est toujours considéré par la droite comme un horrible accident de parcours qui trouble l’ordre légitime des choses. Certes, le coup d’Etat, aussi appelé putsch ou pronunciamiento, est parfois de gauche comme en Russie en 1917 ou au Portugal en 1974. Mais il est suivi d’un processus révolutionnaire alors que le coup d’Etat de droite est suivi d’un processus réactionnaire. C’est toute la différence par exemple entre Pinochet à Santiago et les capitaines d’avril au Portugal, un guitariste aux doigts tranchés et un œillet dans le canon d’un fusil d’assaut.

Maintenant, en matière de coup d’Etat, les choses sont à la fois plus compliquées et plus simples. Plus compliquées parce qu’à l’époque d’Internet, il est tout de même très difficile de verrouiller l’information et de fermer ses frontières, même temporairement, deux choses absolument nécessaires quand vous voulez faire le ménage chez vous et apprendre aux partageux de toutes sortes à filer droit. Mais c’est aussi plus simple car l’information n’a plus besoin d’être verrouillée puisqu’elle est entre les mains de quelques-uns et que les banques, par exemple, sont plus efficaces que les blindés pour mettre à genoux un pays.

Souvenons-nous de l’année dernière, en Grèce. Des gens très polis, avec de jolies cravates dans des bureaux climatisés de Bruxelles ont expliqué très calmement mais très fermement à Alexis Tsipras que demander son avis à son peuple n’était pas une chose à faire et que s’il ne signait pas sur le champ un memorandum leur permettant de presser la Grèce jusqu’à la dernière goutte, ils allaient renvoyer son pays à l’âge de pierre en coupant les liquidités : bref, on a vu comment un distributeur de billets vide était plus efficace qu’une mitrailleuse lourde pour faire courber l’échine à toute une population.

Le coup d’Etat est même parfois invisible, ou presque. Si on accepte comme définition le fait d’imposer à un pays le contraire de ce pour quoi il a voté, il y a eu un coup d’Etat en France le 8 février 2008. Après avoir fait réviser la Constitution le 4, le président Sarkozy faisait ratifier le traité de Lisbonne par voie parlementaire quatre jours plus tard, traité de Lisbonne qui était, on s’en souviendra, une resucée à peine modifiée du TCE rejeté par 55% des électeurs moins de trois ans plus tôt.

Un renversement postmoderne

Un de ces coups d’Etat new-look, postmoderne pourrait-on dire car il rompt avec les formes anciennes de l’Histoire, se déroule en ce moment au Brésil et c’est la présidente Dilma Rousseff qui risque bien d’en être la victime. Il se trouve que Dilma Rousseff est de gauche, membre du PT (Parti des Travailleurs) au pouvoir au Brésil depuis la première élection de Lula en 2002. Sur le plan politique, le bilan du PT est loin d’être honteux si l’on songe à l’état du Brésil au moment de son arrivée. Un des pays les plus inégalitaire au monde a, tout en respectant l’orthodoxie financière exigée par un FMI toujours aux aguets, réussi à augmenter sa croissance de manière significative, à électrifier l’ensemble du pays et surtout, grâce au programme Bolsa Familia, réduit considérablement l’extrême pauvreté et fait disparaître la faim et la mortalité infantile, tout simplement en conditionnant une aide financière aux familles à la scolarisation et la vaccination des enfants. C’est tout bête, la gauche, la vraie : c’est se demander pourquoi des pays riches produisent des pauvres et se dire qu’il doit y avoir quelque part un problème de redistribution et de répartition. Les choses furent plus difficiles pour Dilma Rousseff mais, malgré tout le bilan est là. Evidemment, il y a eu le scandale Petrobras qui a vu des dignitaires du PT se servir dans la caisse de la grande compagnie pétrolière. Ce n’est pas bien, pas bien du tout.

Mais on remarquera deux choses. La première, c’est que les prédécesseurs du PT faisaient la même chose mais il ne leur serait pas venu à l’idée d’aller envoyer dans les favelas autre chose que des escadrons de la mort. Au moins, la différence entre un corrompu de gauche à la brésilienne et un corrompu de droite, c’est que le corrompu de gauche garde un certain surmoi social. Il se goinfre mais il ne laisse pas les pauvres le ventre vide. On préférerait de vertueux incorruptibles, bien sûr, mais en même temps ce n’est pas nous qui mourrons de faim.

La seconde, c’est que Dilma n’est pour rien dans l’affaire Petrobras. En fait on lui reproche d’avoir maquillé les comptes du pays en finançant des dépenses budgétaires par des emprunts aux banques publiques afin de faciliter sa réélection. Bon, ce n’est pas pour dire mais si cela suffisait à destituer un chef d’Etat, procédure actuellement en cours au Brésil, nombre de dirigeants européens auraient du souci à se faire. De plus, les députés qui viennent de voter la procédure d’empêchement, eux, pour le coup, sont impliqués dans des affaires de corruption et d’enrichissement avérées.

En plus, quand par hasard on nous parle de la situation au Brésil, c’est pour nous montrer les manifs anti-Dilma et anti-PT en nous parlant de la colère du peuple brésilien face à la malhonnêteté de ses dirigeants et à la politique d’austérité qu’ils font régner. Ce ne sont pas pourtant ceux qui souffrent le plus au Brésil, ces manifestants. Le journal Zero Hora nous apprend que 40 % d’entre eux gagnent plus de 10 fois le salaire minimum et que 76 % ont voté en faveur du candidat de droite Aécio Neves lors de la dernière élection présidentielle de 2014.  Et l’on est beaucoup plus discret sur les rassemblements pro-Dilma tout aussi nombreux. Serait-on en présence, très banalement, d’une lutte des classes à l’ancienne avec une bourgeoisie qui ne supporte pas ou plus de voir le pouvoir lui échapper depuis 2002 ? Le tout soutenu par le propre vice-président de Dilma, Michel Temer, venu de la droite, nommé dans un souci d’unité nationale, mouillé jusqu’aux yeux dans l’affaire Petrobras et qui se retourne contre Dilma en multipliant les promesses de ministères aux députés hésitants.

Dilma sauvera-t-elle son poste avec le soutien toujours massif des classes populaires ? On n’en sait rien à l’heure qu’il est mais soyons certains que cette ancienne guerillera qui doit être la seule chef d’Etat avec Poutine à savoir démonter et remonter une kalach, qu’on surnommait la « durona » du temps de la dictature militaire où elle fut torturée et où elle ne lâcha rien, ne se laissera pas faire. Et que sa défaite serait une mauvaise nouvelle pour la gauche, bien sûr, mais pour toute personne qui croit en cette chère vieille chose qu’est la démocratie.

Antiterrorisme: le syndrome des tranchées

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(Photo : SIPA.00730928_000002)
(Photo : SIPA.00730928_000002)

Après les attentats des 7 et 8 janvier 2015, 10 000 militaires ont été déployés pour assurer la sécurité des points sensibles du territoire, une décision présidentielle motivée par l’ampleur de la menace. Cette opération voulait prouver la fermeté de la réponse politique, mais elle a surtout montré la rapidité de réaction de l’armée de terre et son rôle capital comme réserve d’action pour le gouvernement.  Mais, dès la fin janvier 2015, comme à l’automne 1914 après la course à la mer, cette brillante manœuvre entrait dans un cycle probablement autodestructeur. Aujourd’hui, ce déploiement est devenu un outil d’affaiblissement et un signe de faiblesse.

Police secours

Affaiblissement parce que, mobilisant depuis plus d’un an entre 7 000 et 10 000 soldats, elle perturbe le cycle de préparation aux projections extérieures sur  plusieurs fronts (opérations Barkhane, Chammal, Daman, sans compter les lieux où il faudrait encore frapper militairement) où un renforcement de la présence militaire serait fort utile. Affaiblissement aussi parce que, même si après les gardes statiques du début, ses modes d’action sont devenus plus dynamiques, cette potentiellement puissante force est disséminée en petits groupes, noyés au milieu de la population, sans pouvoir d’action, sinon celui de réagir selon les règles de la légitime défense ou de paraître impuissants face à des provocations. Dissuasion et présence rassurante bien fragiles si les terroristes islamistes réorientent, comme ils savent parfaitement le faire, leurs attaques[1. La guerre d’indépendance en Algérie et la guerre civile algérienne (1991-2002) sont des références stratégiques pour les djihadistes. Au cours de ces deux guerres, les assassinats de policiers ou soldats isolés ont été utilisés pour défier le pouvoir politique, mais les provocations contre les soldats pour les pousser à la faute, les discréditer et les démoraliser n’est pas à exclure. C’est ce que vivent nos policiers sur le terrain et ce que voient les tacticiens en guerre psychologique de l’État islamique.]. Et de fait, vu de l’ennemi, ce déploiement de moyens sans pouvoir, ne peut être que perçu comme un signe de faiblesse, déjà testé le 13 novembre 2015. Après avoir jeté dans le chaudron son ultima ratio, quel geste de puissance pourrait restaurer l’autorité et la crédibilité du politique face à l’ennemi et devant la population ?

Présenté comme une nécessaire mise en application du « continuum sécurité défense », ce mode opératoire conduit à une usure stratégique du pouvoir politique et des forces armées. Le véritable sens du « continuum sécurité défense » ne se trouve probablement pas dans un emploi des forces armées comme vigiles en complément des forces de sécurité, des polices municipales ou des sociétés privées de sécurité.

Nous ne sommes (juridiquement) pas en guerre

Il se trouve d’abord dans une nécessaire adaptation du cadre juridique d’emploi des forces armées aussi bien dans les opérations extérieures que sur le territoire national, contre un ennemi « non-gouvernemental » et utilisant des modes d’actions violents. Car, malgré les déclarations énergiques affirmant que nous sommes en guerre, nous ne le sommes pas juridiquement et l’usage de la force armée ne connaît que des limites à sa liberté d’action[2. D’où la polémique née en octobre 2015 lorsque la France a décidé de participer à la campagne de bombardement en Syrie, intervention considérée par de nombreux juristes comme légitime mais illégale.] lorsqu’elle est engagée contre des organisations transnationales non-gouvernementales.

Il se trouve ensuite, au plan opérationnel, pour l’armée de terre, dans une tactique abandonnant les patrouilles isolées et agissant dans des zones d’action où son efficacité peut s’exprimer : surveillance des frontières comme en 1986 ; surveillance aérienne des lignes de communication (hélicoptères, drones), des risques NRBC (pour nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques), surveillance générale du territoire par l’écoute des militaires comme témoins « citoyens » (ou lanceurs d’alerte pour reprendre un concept porteur), etc.

Il se trouve aussi dans des tactiques d’emploi groupées, en appui des forces de sécurité et du pouvoir judiciaire, pour réaliser des actions de présence et de surveillance de zones, là où des populations (et des maires) réclament plus de sécurité, plus de présence de l’État au quotidien. Et qui parfois, s’estimant délaissées, s’abandonnent malheureusement à ceux qui « tiennent le terrain ». Qui, plus que l’armée de terre française, est légitime pour occuper le territoire français ?

Quelle armée de terre ?

Nous sommes dans la nécessité de disposer d’une armée de terre nombreuse et solide, prête à se déployer rapidement sur le territoire national, certainement jusqu’à 10 000 hommes, mais pour des opérations à haute valeur ajoutée grâce à ses équipements, de puissance grâce à ses effectifs immédiatement engagés, de présence dissuasive significative dans des zones affaiblies grâce à son organisation tactique, avec un cadre juridique adapté à cette nouvelle guerre hybride contre des organisations non gouvernementales qui gangrènent le territoire national.

L’avenir de l’armée de terre ne se trouve probablement pas dans un rôle de « sentinelle », nouveau désert des Tartares dans lequel des soldats dynamiques « consumaient ici la meilleure part de leur vie » et de leur art militaire. La manœuvre est une clé de la dissuasion et du succès des batailles.

Le petit remplacement

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A gauche, l'école internationale algérienne de la rue Bouret, dans le 19e arrondissement de Paris (Photos : Robert Capable)
A gauche, l'école internationale algérienne de la rue Bouret, dans le 19e arrondissement de Paris (Photos : Robert Capable)

J’ai rencontré Marie par hasard, alors qu’elle quittait Paris pour aller vivre en banlieue. Appelé par un copain, qui avait deux mains gauches et un scooter, pour l’aider à récupérer une mezzanine achetée sur Ebay, je le rejoignais un matin dans le 19e arrondissement avec mes outils et mon camion. C’est lui qui me présenta Marie, la soixantaine passée, coquette, vive, gaie, bavarde. Elle vendait sa mezzanine parce qu’elle déménageait. On se mit à causer comme je fais souvent : elle parle, j’écoute. Là, je dévissais, elle racontait. Après une quinzaine d’années parisiennes dans un quartier vivant, sympa, populaire, elle rendait son logement HLM parce que, glissa-t-elle au bout d’une phrase, « ce sont les plus gênés qui s’en vont ». En jetant un coup d’œil par la fenêtre en arrivant, j’avais remarqué sur la façade de l’immeuble d’en face un drapeau algérien à l’allure très officielle, plus imposant que le fanion français accroché à mes volets que je n’ai pas le cœur de retirer. « Les plus gênés.. » Alléché par l’odeur d’un vrai dialogue, je lâchais la pression sur la dévisseuse et entrais dans la conversation : « Et qu’est-ce qui vous gêne ? Trop d’immigration ? » Elle se défendit tout de suite, sur le ton du rire qui répond à l’absurde.

Née à Clamart de parents italiens venus en France en 1936 en voyage de noces et jamais repartis, naturalisée à l’âge de 7 ans, elle grandit avec des Polonais, des Belges, des Russes qui travaillaient dans les briqueteries. À côté d’une vie de travail dans la fonction publique et de syndicalisme, elle se démène souvent avec ses deux enfants pour aider des Chinois à avoir des papiers, pour obtenir une pension à une veuve de guerre ou la nationalité française au fils d’un ancien combattant africain. Elle ouvre sa porte à des Maliens perdus dans leurs démarches administratives, installés dans un coin du 19e moins mélangé que le sien, qui deviendront des amis et qui la font rire quand ils décrivent la sortie de l’école dans leur quartier – « On se croirait à Bamako, on n’est pas dépaysés. » Elle rit de bon cœur en me le racontant. À la retraite, l’envie d’être utile la pousse vers des associations, mais elle ne s’y retrouve pas. Pour partir en Inde il faut parler l’anglais. Elle ne reste pas à ATD quart monde, trop hiérarchique, trop snob. Alors, au cours de plusieurs séjours au Sénégal, elle remarque un homme qui lit toujours le même livre ; elle s’en étonne. Il lui explique qu’il n’en a qu’un. Elle crée une association pour acheminer des livres, puis c’est une classe qu’elle soutient pendant des années. Elle achète un « Peugeot gendarme » qui servira de taxi pour les élèves, et dégagera un salaire pour l’institutrice. Et elle s’attache à ces élèves, garçons et filles francophones musulmans.

« Mais là, c’est trop différent », dit-elle en me montrant la rue. Le bâtiment en face avec son drapeau est une annexe de l’ambassade d’Algérie, devenue depuis deux ou trois ans une « école internationale algérienne ». Dans le quartier, pendant les travaux, on parlait d’une école musulmane ou coranique, on ne savait pas trop. Marie a écrit à la mairie pour qu’on la renseigne, elle n’a pas aimé qu’on ne lui réponde pas. Et elle a vu la rue changer. Des femmes en burqa sont apparues, qu’elle croise de plus en plus régulièrement. « C’est pourtant interdit », s’indigne-t-elle. Et il y a ces hommes barbus et en djellaba qui accompagnent les enfants à l’école. Elle les sent fermés, elle les trouve hostiles, dans leur façon d’occuper l’espace public sans partage, quand ils parlent l’arabe entre eux, fort, ou quand ils descendent la rue en colonne, comme si le trottoir était à eux, sans un regard pour les autres, surtout pour les femmes, par indifférence ou par défi. Elle me racontera plus tard que sa mère, à peine arrivée en France, chuchotait dans les files d’attente parce que ne parlant qu’italien, elle craignait de vexer des Français.

« Ce que je ne supporte pas, c’est de voir des gamines de 7 ans entièrement voilées. »

Elle s’emporte quand elle confie : « Ce que je ne supporte pas, c’est de voir des gamines de 7 ans entièrement voilées. » Cet islam-là, elle ne le connaît pas et elle n’a aucune envie de s’y habituer, et elle ne comprend pas ce que font les féministes, qu’on n’entend jamais parler de ça.[access capability= »lire_inedits »] Elle ne comprend pas non plus ces gens qui demandent toujours plus de droits, qui se plaignent de discriminations, qui viennent prendre et ne donnent rien. Elle me racontera aussi son prix d’honneur. La maîtresse d’école appelle un jour sa mère pour lui dire que Marie a mérité le prix d’excellence ; seulement elle n’est pas française mais encore italienne. Elle explique alors, un peu gênée, qu’on ne pourra lui remettre qu’un prix d’honneur. Marie se souvient mot pour mot de la réponse de sa mère qu’elle me donne en jouant la fierté maternelle : « Ce n’est pas grave, cela n’enlève rien au mérite de ma fille. » Elle ne comprend pas comment les choses ont pu autant changer, elle accuse « la discrimination positive » d’avoir déréglé les gens, leurs attitudes, leurs demandes, leurs tons. « Et comme je ne peux pas me taire, je me sens menacée, alors je préfère m’en aller », finit-elle par expliquer. Dans son immeuble, elle est la troisième à partir, depuis l’ouverture de l’école. Les deux appartements quittés ont été repris par des familles musulmanes aux femmes voilées. Celui qu’elle laisse a été visité par « un monsieur africain qui a bien regardé mais n’a pas semblé le trouver à son goût », précise-t-elle en ajoutant « mais j’espère qu’il trouvera ». Puis elle s’étonne, son amie Monique qui vit à Montpellier a adressé une demande de logement à Paris à la RIVP (logements qui appartiennent à la Ville mais ne sont pas des HLM), il y a huit ans, pour se rapprocher de son fils parisien, en vain.

J’ai rencontré Sarah par Hannah, qui prend des photos pour Causeur et pour d’autres, à qui j’avais un peu raconté la dame et la rue et qui me rappelle quelques jours plus tard. Elle avait croisé dans un dîner Sarah Mesguich, comédienne et metteur en scène de théâtre, comme son père. « Figure-toi qu’elle habite la rue de ta bonne femme là, avec l’école. » Et voilà. On s’est vus dans un café miteux à deux pas de l’école, avec des photos de Hendrix sur les murs et un poste qui crachait du blues, tenu par des Arabes qui se causaient en arabe après nous avoir servis, dans un français aimable. J’avais tendance à trouver les gens de théâtre toujours un peu théâtraux, je me souvenais de Luchini incapable de se tenir même chez Finkielkraut, incapable d’aligner trois phrases sans emphase. Sarah est à l’opposé délicate, précise, scrupuleuse, pesant ses mots non pas pour leurs effets mais pour leur justesse, attachée dans son récit à chercher des explications, pas des coupables. Elle est fine et jolie, droite et emmitouflée dans des ampleurs laineuses. Elle vit depuis douze ans dans cette rue du 19e sympa, avec ses trois enfants, tous dans les écoles publiques du quartier, et peut-être un homme, je l’ignore, j’aime les questions qui fâchent mais pas celles qui chagrinent. Je sens une habitante plutôt heureuse quand elle raconte son quartier, loin de Riquet ou de Crimée, près de Stalingrad et des Buttes-Chaumont mais loin de la place des Fêtes, dans ce Paris populaire devenu un peu bobo et lieu « d’une vraie diversité, d’un vrai brassage, avec une école catholique en haut de la rue Bouret et des écoles juives pas loin, où le samedi, les familles juives se baladent au parc des Buttes-Chaumont très tranquillement. Et en douze ans, pas l’ombre d’un problème ». Je lui parle du témoignage de Marie, de son départ, et de ses motifs. Je glisse : « Et cette fameuse école alors ? » Elle habite juste à côté. Elle a connu l’ancien consulat d’Algérie, où il y a peu, des gens venaient faire leurs papiers. L’école accueille des filles très voilées et de plus en plus jeunes, dont on ne voit que le visage et les mains, mais aussi des garçons et des filles jusqu’à 14 ou 15 ans, aux cheveux libres, et qui se côtoient comme tous les collégiens. L’établissement ne pose pas de problèmes, et les élèves non plus mais Sarah comprend que Marie se soit sentie menacée. Elle a presque les mêmes mots quand elle évoque les accompagnateurs des enfants, ces « murs d’hommes habillés comme des islamistes, avec qui il n’y a aucun échange », qui affichent en France une idéologie qu’elle rejette depuis toujours, dans toutes les religions. En précisant qu’elle ne veut pas « tomber dans l’islamophobie débile », elle a les mêmes incompréhensions que Marie quand elle confie être atterrée que l’on puisse voiler des gamines intégralement autour de nous et que tout le monde ait l’air de s’en foutre. Cette pression, cette tension nouvelle, elle la ressent aussi, dans sa rue, dans le 19e et au-delà, en tant que juive et que femme. Elle rappelle que personne n’a été frappé et que les violences dans le quartier sont le fait de jeunes qui s’affrontent et règlent des comptes liés à des trafics mais parle d’attitude agressive. « Puisqu’ils savent que ça nous fout la trouille quand ils viennent à l’école en djellaba, pourquoi le font-ils ? » Des voisins lui ont rapporté un incident : l’été dernier, des femmes dont les bureaux donnent sur la rue ont été insultées par ces types parce qu’elles étaient en jupe. Et puis elle est intervenue récemment dans une altercation entre un commerçant de sa rue et le gardien de l’école au moment où le barbu traitait l’autre de « sale juif ».

Des jeunes donnent du « sale juif » quand on les empêche de voler

Je suis allé voir le commerçant, M. Layani, envoyé par Sarah qui le connaît un peu et le décrit comme « un amour qui lui donne plein de légumes ». Il m’a raconté l’incident en toute simplicité, sans drame, sans colère et sans cette indignation qui sied surtout aux professionnels de l’antiracisme, peut-être un peu inquiet de ce qu’un « journaliste » ferait de son histoire. Peut-être aussi parce qu’on ne monte pas sur ses grands chevaux pour un rien quand on tient un Franprix dans un quartier populaire et qu’on est juif, si on veut tenir la distance. Mais on ne se laisse pas faire non plus. Le gardien de l’école algérienne est venu un jour se plaindre de l’attitude raciste d’une employée du magasin, asiatique, après un différend à la caisse. Le ton est monté et le barbu a traité Layani de « sale juif ». Celui-ci est allé s’en plaindre à l’école qui semble avoir remplacé le gardien puisqu’on ne l’a plus jamais revu. Pour Layani, l’incident est clos. Il m’en parle comme d’un dérapage. « Il a oublié qu’il était en France », glisse-t-il en riant. Ce qui le fait moins rire, ce sont ces jeunes qui donnent du « sale juif » quand on les empêche de voler, avec un aplomb effrayant, comme armés d’une légitimité qui ne laisse aucune place au doute ou à l’hésitation, comme si, dit-il, « ça faisait partie de leur identité ». Et ceux-là n’ont pas l’excuse d’oublier qu’ils sont en France, ils sont français, ces jeunes qui forment les bandes du 19e arrondissement, pas forcément ethniques ou religieuses, quoique de plus en plus homogènes, exclusivement mâles et manifestement antisémites.

« Il n’est pas possible qu’aujourd’hui, en France, mes enfants puissent entendre “sale juif” quand ils sortent dans la rue », me dit Sarah en reposant son café avant de constater que l’impossible est devenu réalité. Mais fuir comme Marie, elle n’y pense pas. Elle n’a pas entendu parler d’autres projets de départs envisagés par des habitants gênés mais regrette que Marie s’en aille. « Elle n’est pas chouette votre nana », dit-elle, fermement décidée à « ne pas lâcher un pouce de terrain ». Elle évoque sans s’y attarder l’histoire de sa famille et plus encore le tempérament et l’idéal social de sa mère, professeur engagé, qui allait chercher des gosses dans les bidonvilles, et qui il y a peu enseignait encore le français à des classes techniques dans des zones difficiles. De cet héritage, Sarah semble avoir gardé une conviction solide : on ne vit pas bien dans un monde qui s’accommode de ces ghettos, et on doit s’inspirer de ceux qui tendent des mains par-dessus les murs.

Mais aujourd’hui dans sa rue, le mur a changé. Il n’est plus cet objet contre nature qui nous sépare d’un autre aimable. Le mur ici, c’est l’autre, dans toute son arrogance. C’est l’autre qui se voile au-delà du pudique ou du religieux, et jusqu’à faire peur. C’est l’autre qui n’a plus un regard, sinon réprobateur, et plus un mot sinon insultant. Nous attendons tous de l’autre, de cet inconnu croisé dans l’espace public, dans l’espace commun, qu’il soit un écho à notre existence. Un échange de regards bienveillants ou un pas de côté pour laisser la place, une formule de politesse ou un « après vous » urbain sont autant de signes d’existence que nous nous adressons les uns aux autres. Un simple mode de vie qui n’oblige personne, qui semble aller de soi, mais qui manque cruellement quand il disparaît. Dans ce monde vers lequel semble nous mener insensiblement mais inexorablement la rue Bouret, ce ne sont pas les différences qui dressent des murs entre les gens mais le comportement de certains. Et sur ces murs, se brisent chaque jour, sans heurts et en silence, les habitudes du « vivre ensemble » en vigueur en France, défendues par Marie et par sa mère italienne avant elle, ou par Sarah, fille de Français d’Algérie. Pour vivre ensemble, il faut être deux. Et ces femmes qui voient leur rue changer vers une certaine régression se sentent bien seules. L’une s’exile pour retrouver des regards nouveaux et inconnus mais amis, parce que « les plus gênés s’en vont ». L’autre se fait à l’idée qu’il faut résister à ce que le monde devient, jusqu’en bas de chez soi, quand on est attaché à l’idée de progrès comme au projet de vivre ensemble, les uns avec les autres. Mais dans l’état actuel des choses, même pacifiquement, dans la rue Bouret, on ne vit plus tellement les uns avec les autres mais les uns à côté des autres.

Les esprits les plus fins grimacent quand ils évoquent « le grand remplacement ». « Trop logique ! » s’exclament de concert Élisabeth Lévy et Alain Finkielkraut au micro de RCJ pour qualifier l’idée de Renaud Camus. Dans la réalité et dans l’immeuble de Marie, un petit remplacement a pourtant lieu, sans planification ni orchestration, sans autre logique que celle qui pousse les uns à fuir, gênés, ou à assister impuissants aux régressions en marche et aux menaces implicites, quand les autres imposent leur mode de vie là où ils s’installent, comme au temps des colonies. « Pourquoi viennent-ils devant l’école en djellabas puisqu’ils savent que ça nous fait peur ? » demande Sarah. La réponse est peut-être dans la question, et la logique aussi. Sa réponse est courageuse : elle ne lâchera rien. Mais jusqu’à quand peut-on défendre la liberté de son mode de vie, aussi légitime soit-il dans une rue de Paris, au pays des droits de l’homme et de la femme, quand les Marie s’en vont et que des femmes voilées arrivent ? Combien de temps peut-on vivre dans un environnement qui s’islamise, quand une partie du pays semble s’en moquer et qu’une partie de la gauche, de Todd à Juppé, dénonce d’abord les amalgames et les stigmatisations ? Nous avons tous affirmé le lendemain des assassinats de Charlie Hebdo que, « même pas peur », nous allions tenir bon. Pourtant depuis, personne n’ose plus se moquer du prophète. Nous nous sommes payés de mots et nous avons reculé d’un pas.

J’ai peur que la rue Bouret nous raconte un peu la même histoire, celle d’un pays qui se gargarise de république et de laïcité, mais qui continue de laisser venir par an et par centaines de milliers, des populations qui, loin d’être séduites par les vertus de nos libertés, semblent décidées à ne pas s’en laisser convaincre. Face au risque que ces incompatibilités de mœurs produisent de dangereuses et peu républicaines sécessions, un consensus rassemble aujourd’hui les partisans de plus en plus nombreux d’une laïcité intransigeante. Réjouissons-nous que le bon sens et le droit d’être nous prennent le dessus sur les lubies multiculturalistes. Mais même en chassant l’expression religieuse de l’espace public par la persécution, même si une police des mœurs protège le droit de porter des minijupes et impose la parité aux terrasses des cafés, aucune loi ne rendra à la rue Bouret son sirop d’antan, ni son envie d’avenir commun. Il y a peut-être plus réaliste, plus simple et moins répressif : nous pourrions cesser de prendre des vessies pour des lanternes, et des dévots hostiles et fermés à tout ce que nous aimons et tout ce que nous sommes, pour de possibles Français.
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Nuit debout: les contradictions de nos rebelles en charentaises

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(Photo : SIPA.AP21882387_000010)
(Photo : SIPA.AP21882387_000010)

La gauche française, ou ce qu’il en reste, loin du « terranovisme » du Parti socialiste, loin des libéraux libertaires comme Macron, c’est un peu comme les cathos progressistes. Ils ne sont plus très nombreux mais l’on n’entend qu’eux, ils sont encore à de nombreux postes décisionnaires. Et surtout ils se posent encore en arbitres des élégances politiques faisant valoir le plus possible leur capacité de nuisance quitte à se ridiculiser comme Badiou victime d’un canular comme ce vulgaire « sioniste » de BHL avec les dépositaires de la mémoire de Jean-Baptiste Botul.

Il faut dire qu’ils ont beau jeu de le faire. La droite est littéralement tétanisée par la peur panique d’être assimilée à la Réaction : tout ce qui rappellerait les fameuses z-heures les plus sombres de notre histoire, des souvenirs « nauséabonds » de Vichy où il y avait des politiques de tout bord, sauf des communistes.

Nuit debout est une émanation directe de cette « gauche morale » voire moralisatrice. Et ce sont ses enfants qui chaque nuit se rassemblent place de la République à Paris. Certains se sont demandés gravement, se demandent encore, qui sont ses gosses, de quel milieu viennent-ils. A noter que ce sont aussi des enfants perdus souffrant de carences d’éducation de la part de leurs géniteurs souvent absents à lire l’article de Ludovic Fillois sur Causeur.fr. Leur milieu ? Voyons voir ? Quel est le milieu social où l’on peut se permettre de veiller toute la nuit pendant trois semaines sans incidences sur ses revenus ? Pas un milieu précaire en tout cas, cela paraît largement évident…

Je m’étonne grandement soit dit en passant, en parlant de précarité sociale, que personne ou presque ne se soucie véritablement des personnels de nettoyage de la Mairie de Paris qui chaque jour viennent ramasser les ordures et passer le tout au jet. Eux sont des précaires par contre, le plus souvent mal logés. Où est donc leur place dans les diverses commissions mises en place au sein de Nuit debout ? Curieusement (sic) on ne les trouve nulle part. Ce n’est pas très étonnant me dira-t-on…

Oui car il y a des commissions pour chaque sujet au sein de Nuit debout qui en à peine trois semaines a réinventé la bureaucratie stalinienne. Rien de bien neuf lorsque l’on lit les délibérations des commissions, les affiches de ces veilleurs d’ultra-gauche, leurs déclarations à la télévision. C’est toujours et encore le même jargon absolument imbittable, on m’excusera du mot mais il est parfait, en vigueur depuis des lustres au sein de cette gauche vraiment de gauche, tellement partageuse que ses militants partagent tous leur salaire avec des prolétaires exploités.

Du Grand soir au grand barnum consumériste

Cela a au moins le mérite de me rappeler mes années de fac à l’Université de Nanterre où les mêmes groupuscules, aux noms claquant comme de grandiloquentes déclarations de bonnes intentions employaient exactement les mêmes slogans, le même discours, avait le même folklore vaguement africano-reggae-pouèt pouèt (« Tu ois l’Afrique j’veux dire c’est tellement authentique t’ois, z’ont pas besoin de tous nos gadgets, du coup sont drôlement plus humains que nous en fait… », etc.).

Il est également une contradiction énormissime entre leur discours anticapitaliste, se voulant refondateur, et leur participation plus qu’enthousiaste au grand « Barnum consumériste » (TM). Il me semble bien que la plupart d’entre eux poste des messages, de nombreuses photos sur Facebook, des commentaires à la pelle sur Twitter, des affiches en pagaille sur Instagram. Et leurs leaders, qui finiront adjoints à la mairie de Paris, passent à la télévision. On peut lire également souvent des sympathisants de ce mouvement réclamer avec véhémence beaucoup plus de visibilité dans les médias qui sont pourtant inféodés au Grand Capital. Un geste cohérent avec toute cette « envie de révolte, de crier zut, crotte , chier », le premier à faire, cela aurait été de jeter de suite son « smartphone », sa tablette numérique ou son ordinateur à la poubelle. Non ?

Au lieu de cela ces rebelles en charentaises se font féliciter par la préfecture de police de Paris pour leur comportement exemplaire lors des dispersions. De braves petits toutous rebelles mais disciplinés et dociles donc.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés à Nuit debout.

Les valeurs perdues de la République

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François Hollande, début mars à l'Elysée (Photo : SIPA.00745030_000002°
François Hollande, début mars à l'Elysée (Photo : SIPA.00745030_000002°

La mode d’aujourd’hui veut qu’on relativise l’opposition entre gauche et droite, voire qu’on nie son importance. C’est parce qu’on a oublié deux valeurs républicaines qui structurent fortement cette opposition. La mode d’aujourd’hui chez le peuple de gauche veut qu’on méprise ouvertement François Hollande. A lui tout seul, il résume pourtant la gauche, avec ses qualités et son défaut principal : l’oubli de ces valeurs. En méprisant François Hollande, la gauche crache sur son miroir. La mode d’aujourd’hui veut qu’on porte aux nues Emmanuel Macron, alors que celui-ci fonctionne au charme et que personne ne se demande s’il est capable d’agir selon ces valeurs, indispensables à l’homme d’Etat.

Je vais me couvrir de ridicule, me donner des airs de dinosaure. Tant pis. C’est peu de dire que ces deux valeurs sont oubliées, elles sont complètement discréditées. L’autorité est toujours caricaturée en autoritarisme, la discipline est considérée comme une atteinte insupportable à la liberté individuelle. Quand elles fonctionnaient, ces deux-là marchaient de conserve : l’autorité était celle du chef, la discipline était celle des troupes. Chef, troupes : un vocabulaire militariste hors de saison ! Tant pis, malgré les ricanements de la foule, je continue.

La Vème République exige un président qui ait de l’autorité et des ministres et députés qui aient de la discipline. Force est de constater que ces valeurs ont été assumées par la droite, refusées par la gauche. Voilà une sérieuse différence. Certes François Mitterrand fut un monarque républicain autoritaire, c’était peut-être son côté droitier. Certes c’est Jean-Pierre Chevènement qui a énoncé cette noble maxime qu’on devrait graver sur les murs de la salle du Conseil des ministres : « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne ».

Les deux derniers quinquennats, qu’il est chic désormais de mettre dans le même sac sous l’appellation virale de « décennie perdue », ont prouvé que la différence entre droite et gauche existe encore puissamment, pour peu qu’on pense au couple autorité-discipline (mais on n’y pense pas, puisqu’on l’a oublié). Nicolas Sarkozy terrifiait ses ministres par ses colères et certes son autorité a parfois dérivé vers l’autoritarisme. Il ne serait venu à l’esprit d’aucun député UMP de fomenter un groupe de frondeurs pour s’opposer au gouvernement Fillon. Ils étaient des « godillots », mais les « godillots » sont nécessaires au fonctionnement de la Vème.

Des indisciplinés au gouvernement et à l’Assemblée

François Hollande, par bonhomie et stratégie (la fameuse recherche du « point d’équilibre »), n’est pas autoritaire. A peine nommée ministre, Emmanuelle Cosse a déclaré qu’elle était contre la déchéance de nationalité : elle n’a pas été sanctionnée. Ce que les journalistes complaisants appellent un « recadrage » n’a rien d’une engueulade en bonne et due forme. Emmanuel Macron fonde-t-il le mouvement « En marche ! », le recadrage du président consiste à répondre deux jours plus tard : « Je cours, je cours… » Le refus de l’autorité, le « On a toujours raison de se révolter » de Sartre sont des valeurs de gauche, pleinement incarnées par le président actuel.

Le groupe des députés socialistes illustre parfaitement cette « valeur » de gauche : l’indiscipline. Il est extrêmement choquant pour un homme de droite assumé comme moi, que des députés censés soutenir le gouvernement deviennent des « frondeurs » et l’empêchent de faire passer ses lois. Les députés de la majorité ont été élus en juin 2012 dans le sillage de la victoire de François Hollande en mai. Il me semble qu’ils devraient pratiquer une sorte d’allégeance envers l’homme qui leur a permis de siéger à la chambre des députés, comme le vassal envers le suzerain dans la société médiévale (j’aggrave ma dinosauritude par cette comparaison). Je sais que François Hollande s’est fait élire sur des promesses gauchistes pour pratiquer ensuite une politique vaguement teintée de libéralisme économique. MM. Christian Paul et consorts auraient pu se dire avec modestie qu’ils devaient fidélité à l’homme plus qu’à ses promesses de campagne, et qu’il leur fallait changer de logiciel économique. Ils ont préféré l’indiscipline et cassé la majorité.

A contresens des idées en vogue, je crois que le couple autorité-discipline peut produire de bonnes réformes comme celles du général de Gaulle après son retour au pouvoir en 1958, celles de Tony Blair en Grande-Bretagne. Au contraire, le couple refus de l’autorité-indiscipline peut produire de bonnes chansons (Brassens), de joyeux moments lyriques (mai 68), de tristes moments sectaires (la place de la République en ce moment), mais il produit peu de bonne gouvernance. Et il va engendrer l’échec prévisible du quinquennat de François Hollande.

Pourquoi cet oubli total de l’autorité et de la discipline dans la France d’aujourd’hui ? Les idées à la mode sont exactement à l’inverse : l’exaltation de la liberté individuelle et la « démocratie participative » refusent farouchement d’être dirigées et encadrées. Pas de chef, pas de mots d’ordre chez Nuit debout, simplement l’exaltation d’être ensemble et de parloter, et le plaisir de chasser les indésirables qui voulaient simplement s’informer. Parfait exemple de démocratisme qui tue la démocratie. Les primaires, dont j’ai dit le plus grand mal dans ces colonnes, désignent le plus gentil et écartent le plus autoritaire. Manuel Valls a été classé dernier des socialistes en 2011, puis est revenu comme sauveur de François Hollande.

Eglise, armée, école : trois institutions amochées

La France contemporaine a vu le recul de trois institutions dans lesquelles la relation autorité-discipline est essentielle. Bien sûr, je ne nie pas que des abus d’autorité ont pu se produire dans ces institutions, je prétends simplement que la vie en société ne peut complètement se passer de ce binôme. A l’église, on ne discute pas. J’ai souvent eu la tentation d’interrompre le prêche du dimanche pour donner mon avis, j’aurais causé un beau scandale. Mais l’Eglise voit sa puissance et son influence décliner rapidement. A l’armée, on ne discute pas, on obéit aux ordres. Mais Jacques Chirac, par la suppression du service militaire, a privé les jeunes Français de tout contact vécu avec l’armée. A l’école, on ne discutait pas, mais maintenant on discute, et c’est bien là le problème. Cette vénérable institution est entrée en décadence le jour où l’on a prôné le « dialogue » et mis « l’élève au centre » du dispositif scolaire, à la place de la relation dissymétrique enseignant-enseigné.

On peut ricaner tant qu’on voudra de ces valeurs, leur oubli ne donnera pas de bons résultats. Il peut même engendrer des retournements à 180 degrés. Les guerres civiles du Ier siècle avant J.-C. ont donné aux Romains envie de discipline, et ils se sont soumis volontiers au régime impérial créé par Auguste. De même à la fin de la Révolution Française, Napoléon a été le bienvenu parce qu’il mettait un terme à la pagaille. Deux régimes autoritaires qui d’ailleurs ne furent pas des dictatures. J’hallucine, me dira-t-on, voilà qu’après avoir voulu remettre en honneur des valeurs ringardes, vous nous infligez les leçons de l’Histoire ! Vous ne savez donc pas que le monde a commencé avec nous, à la fin du XXème siècle ?

Nuit debout: «On est chez nous!»

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finkielkraut nuit debout caroline haas
finkielkraut nuit debout caroline haas
Sipa. Numéro de reportage : 00751424_000014.

Caroline de Haas n’est pas contente. Car Alain Finkielkraut, écrit-elle dans Le Monde, « en spécialiste de la provocation et de l’invective », armé de son épée d’académicien, a commis l’irréparable samedi soir. Il n’aurait jamais dû se rendre sur l’Esplanade des mosquées, pardon la place de la République, pour « déverser sa haine des autres » et ainsi déclencher une nouvelle Intifada ! Miss de Haas assure qu’« Alain Finkielkraut n’a pas été viré de l’AG de Nuit debout sous les huées » mais à peine visé par les harangues de quatre ou cinq veilleurs tombés dans le panneau de cette « provocation ». L’honnêteté oblige en effet à reconnaître que le philosophe a été chassé aux cris de « fasciste » et sous les crachats. Excusez du peu.

On ne débat pas avec Nosferatu

D’après la ci-devant collaboratrice de Najat Vallaud-Belkacem au ministère du Droit des Femmes, ce « polémiste réactionnaire, vulgaire, aux relents xénophobes » ne mérite pas l’ombre d’une réfutation argumentée. De La Défaite de la pensée à La Seule exactitude, sa critique moderne de la modernité en fait un infréquentable tout juste digne des leçons de maintien de Caroline chérie. On ne débat pas avec Nosferatu sans gousses d’ail ni crucifix… Dommage, on ne saura jamais ce que la garde-chiourme du féminisme pense des pages de L’Identité malheureuse célébrant la patrie de la galanterie et du jeu de l’amour entre les sexes[1. D’ailleurs, qu’inspire à Caroline de Haas les éloges du voile et de la prostitution que prononcent la présidente de la Commission féminisme de Nuit debout ? Une jeune fille issue du Parti des indigènes de la République, contempteur du « philosémitisme d’Etat ».]… Mais foin de palinodies, la pureté idéologique est à ce prix !

S’il y a bien une preuve, pour Caroline de Haas, que la minorité agissante qui a houspillé Finkielkraut ne saurait discréditer l’ensemble du mouvement, c’est que « le patron des socialistes lui-même et une ministre ont tous deux raconté leur déambulation place de la République, sans que personne ne les ait invectivés ». Jean-Christophe Cambadélis a bel et bien pu arpenter la place martyre en toute impunité, malgré son passé chargé à la Mnef, sa réputation de strauss-kahnien impénitent et sa carrière d’apparatchik nourrit au lait du lambertisme. C’est dire si les Nuit debout sont tolérants et ouverts à toutes les sensibilités… de la gauche !

La visite de Cambadélis s’est déroulée sans invectives

Un jeune interpelle Camba : – Tu me prends pas un peu pour un con ?
– Hmmm… tant que ça peut durer !

Blague à part, lorsqu’elle ne stigmatise pas sa présumée camarade de lutte féministe Elisabeth Badinter pour crime d’islamophobie, Caroline de Haas va à République où elle rencontre « de la bienveillance, beaucoup » et même une « envie de faire » intransitive inaccessible au cerveau borné du « réaco-philosophe ». Pour ricaner de l’abolition du capitalisme et de l’extension infinie des droits votée à l’unanimité, il faut avoir la morgue des anciens révolutionnaires. Ainsi, le tweet des Jeunes communistes consécutif à l’expulsion de Finkielkraut (voir ci-dessous) est-il une merveille de style djeune, rendant ici hommage au rappeur bling-bling Booba (auquel on doit l’expression « Okalm »), là au parler verlan de Pierre Laurent.

finkielkraut alain jc

Seul un scrogneugneu comme le Debord de la maturité aurait à y redire, au prétexte que le contestataire au lexique appauvri « se place ainsi d’entrée de jeu au service de l’ordre établi, alors que son intention subjective a pu être complètement contraire à ce résultat. Il suivra pour l’essentiel le langage du spectacle, car c’est le seul qui lui est familier : celui dans lequel on lui a appris à parler. Il voudra sans doute se montrer ennemi de sa rhétorique ; mais il emploiera sa syntaxe. » (Commentaires sur la société du spectacle, 1988).

Pas de direction pour assurer la bonne direction

Je ne vois guère que Romain Goupil pour enfiler l’habit usé du révolutionnaire revenu de ses illusions, dans une tribune qu’a publiée Le Monde. Non content de railler les bonnes intentions de Nuit debout (« souhaiter la paix », « la fin de l’horreur économique », « la condamnation des violences policières »…), l’ancien militant trotskiste des JCR nous adresse un clin d’œil : plutôt que de chasser Finkielkraut comme un malpropre, ses opposants auraient pu « lui mettre une pancarte de Causeur au cou et le convoquer devant les masses de « merci patron » pour faire un procès édifiant ». Goupil qui « (s)e souvien(t) de mai 68 » ne retrouve aucune des « utopies pacificatrices et sanglantes de sa jeunesse » dans les indignés de la République, sinon le désir de certitude et d’entre-soi commun à tous les soviets. L’habitué des AG piétine le dogme de l’horizontalité pure de Nuit debout, mouvement présumé spontané et acéphale : « Je veux bien continuer à faire semblant de croire qu’il n’y a pas de « direction du mouvement » mais je sais pertinemment par vieille expérience que c’est faux et manipulatoire. La direction est contre « toute direction » pour mieux conserver la « bonne direction«  »

Mais je ne laisserai pas le dernier mot aux sociaux-traîtres. Une élue régionale issue de la gauche mouvementiste balaie les critiques réactionnaires de Nuit debout et certifie que le niveau monte. Certes, nos déclassés en révolte n’ont lu ni Debord, ni Vaneigem, ni Khayati, mais « Frédéric Lordon vaut bien Althusser », argue la péronnelle. Plût au dieu des féministes qu’il ne joue pas au caïman avec sa compagne !

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés à Nuit debout.

Commentaires sur la société du spectacle

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L'identité malheureuse

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La seule exactitude

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Faire face au désarmement existentiel des Européens

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Devant le Parlement européen de Bruxelles (Photo : SIPA.00503932_000005)
Devant le Parlement européen de Bruxelles (Photo : SIPA.00503932_000005)

Face à l’urgence de la situation, les clivages classiques sautent : dix-huit think tanks, allant de la gauche aux libéraux, se sont réunis sous l’égide du Monde pour réfléchir à « la refondation de l’Europe » et refuser « la rétrogradation de notre économie et l’effritement de la cohésion de notre société ». Mais s’ils abordent les aspects économiques voire sociétaux, le malaise n’est-il pas beaucoup plus profond – concernant le sens même de la civilisation européenne ? Déshérence, consumérisme, fuite de soi, religion du sport et du spectacle, abrutissement médiatique, relativisme, complaisance ou recul face aux obscurantismes et, surtout, honte de sa propre civilisation… Y a-t-il des remèdes au nihilisme insidieux et au désarmement existentiel (et moral) de l’Homme européen, désarmement dont on voit tous les jours les symptômes et les effets délétères, et auquel Causeur a consacré son dernier numéro ?

La critique du politiquement correct ne suffit pas, car la source du mal remonte beaucoup plus loin. En ce sens, il s’agit de chercher ailleurs que la critique classique de 68, ou de la bien-pensance, par une généalogie de cette perte de soi qui ronge l’Europe – et qui vient de la crise de la philosophie occidentale, de « l’auto-liquidation de la raison » diagnostiquée par Max Horkheimer dans Eclipse de la raison dès les années 1930-1940 : « Si l’on suit la philosophie de l’intellectuel moyen des temps modernes, il n’y a qu’une autorité, à savoir la science, comprise comme classification des faits et calcul des probabilités. L’énoncé selon lequel la justice et la liberté sont meilleures en soi que l’injustice et l’oppression, est scientifiquement invérifiable et inutile. Il est devenu aussi vide de sens que l’énoncé selon lequel le rouge est plus beau que le bleu, ou qu’un œuf est meilleur que du lait. » Avec un tel relativisme, on n’a rien à répondre au partisan de l’ordre basé sur une religion – ou sur toute velléité irrationnelle. Le relativisme et l’auto-liquidation de la raison constituent un nihilisme insidieux. On ne peut pas fonder ni même défendre une civilisation à partir d’une telle position.

A l’origine, la civilisation occidentale (voire euro-méditerranéenne) est fondée sur un élan et un projet exaltant, symbolisés par Socrate. S’affranchissant des dieux et des dogmes, des mythes et des rois, nous avons voulu connaître le réel et la vérité par notre propre raison. Ce mouvement à la recherche de la connaissance a conduit, comme on le sait, à Descartes et à la puissance de domination sur le monde – donc à la science et à la technique. Peu à peu, l’élan fondateur s’est perdu ; aujourd’hui, il semble éteint. Les Européens constatent alors avec inquiétude la vitalité de l’islam, qui semble garder intact sa ferveur et son élan, fondé sur un véritable projet de civilisation ordonnée à une loi divine.

Qu’avons-nous à répondre à un tel défi ? S’agit-il de défendre l’héritage et les valeurs de l’Occident ? Revendiquer les trois écrans plats pour tout le monde, la voiture, le droit de caricaturer le pape et le prophète, la consommation à outrance, la liberté de porter une mini-jupe ? Il y a des choses que je voudrais défendre, comme la liberté d’expression et l’égalité homme-femme, et d’autres qui me semblent plus déficientes en Occident que dans les sociétés traditionnelles – comme ce qui concerne le traitement des anciens, ou la capacité d’être solidaire et de ne pas laisser les gens mourir dans la rue.

La liberté est-elle une valeur suffisante pour fonder une civilisation ?

Donc il est difficile de dire que l’on va défendre « en bloc » les valeurs de l’Occident. On me dira qu’in fine, ces valeurs coïncident avec la liberté. C’est en partie la thèse de Carlo Strenger dans son essai important, Le Mépris civilisé, qui appelle la gauche à se ressaisir des valeurs des Lumières. Dont acte. Ainsi, défendre notre civilisation, ce serait défendre la liberté des individus. Là encore, cela pose problème. Doit-on accepter la liberté sans limites ? N’arrive-t-on pas à une démesure, l’homme, se croyant libre, faisant ce qu’il veut de la nature (désastres écologiques) et de l’animal (ferme des mille vaches), voire de son propre corps et du corps d’autrui (GPA) ?

La liberté est une valeur ambiguë. La liberté ne se pose pas de limites ; si elle ne se réfère à rien d’autre qu’elle-même, elle sombre dans l’hubris. A l’horizon, c’est le transhumanisme : une liberté sans frein qui propose des implants, des jeux de construction avec le vivant, un immense meccano sans but autre que la variation des sensations et l’exploration indéfinie du chaos. Comment trouver un principe supérieur qui limite de façon légitime une liberté devenue folle ? Les Lumières permettent-elles ces limites ? Une notion assez floue comme la « dignité humaine », par exemple, suffit-elle à se préserver du mésusage de la liberté ?

Au fond, la liberté est une valeur insuffisante pour fonder une civilisation ; « chacun fais ce qui lui plaît » ne donne pas un sens à nos vies. La liberté est une condition de possibilité, elle permet de s’accomplir, mais ne dit pas ce qui donne cet accomplissement. Elle ne définit pas un bien supérieur, un but à atteindre, une culture à défendre. La « liberté » est un projet vide, ce n’est pas une fin – comme l’est la connaissance philosophique, la sagesse stoïcienne, l’héroïsme nietzschéen, ou la recherche de la transcendance. Voilà ce que sont quelques-unes des fins possibles à l’homme.

Notre civilisation est inaugurée par le geste socratique de la recherche de la vérité par la raison. C’est la raison qui nous dira quelle est la finalité à suivre, et permettra de départager et de critiquer les meilleurs choix politiques, sociétaux, existentiels. C’est la raison aussi qui doit nous permettre de jauger et juger les modes de vie, de critiquer l’Autre quand c’est nécessaire, de s’opposer aux tentations obscurantistes. Si l’on dénie le pouvoir de la raison, on devient impuissant face aux forces qui menacent nos sociétés. L’homme européen doit se reprendre et revendiquer le droit d’évaluer et de hiérarchiser. Mais si ce geste est reconduit, il doit l’être à l’aide d’une raison non mutilante (Edgar Morin), anti-dogmatique (Karl Popper), ouverte aux multiples approches du réel y compris fondées sur une certaine transcendance, en dialogue passionné/critique avec les autres civilisations ; dans une telle visée, l’homme européen est invité à être cosmopolite sans renoncement à soi. Cette raison non mutilante deviendra alors le centre de gravité de notre civilisation.

Cette raison « non mutilante » s’opposera au « repli identitaire » pour défendre les valeurs de l’Europe, car justement une des valeurs de l’Europe est la curiosité pour les autres et pour ce qu’ils peuvent apporter à notre recherche de vérité. Et elle sera résolument contre le relativisme ambiant, qui au nom d’une pseudo-tolérance, refuse la critique de l’Autre et la confrontation intellectuelle avec ses valeurs et ses croyances. Si nous ne trouvons pas le bon équilibre entre la force d’affirmation et l’ouverture, le sens critique et le dialogue, notre société se scindera en deux camps adverses, aussi aveugles l’un que l’autre : le camp des communautaires aux valeurs affirmées, avec leurs identités meurtrières si bien décrites par Amin Maalouf ; le camp des démocrates mous, pseudo-tolérants relativistes qui nous mènent à accepter l’inacceptable, notamment les croyances irrationnelles les plus rétrogrades ou l’avilissement généralisé. Il faut sortir par le haut de notre crise de civilisation, qui dépasse largement le problème économique et touche aux plus profonds choix existentiels.

Après le relativisme

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Etats-Unis – Cuba: la politique de la main tordue

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Barack Obama et Raul Castro le 21 mars dernier (Photo : SIPA.AP21873157_000106)
Barack Obama et Raul Castro le 21 mars dernier (Photo : SIPA.AP21873157_000106)

« Monsieur le président, auriez-vous la gentillesse de m’envoyer un billet de dix dollars ? (…) Car je n’en ai jamais vu, et je voudrais vraiment avoir un de ces billets verts. (…) Si vous avez besoin d’acier pour construire vos cuirassés, je vous montrerai notre plus grande mine ». Rédigé dans un anglais approximatif, le courrier était adressé en 1940 au président Roosevelt par un garçon de 14 ans, qui prétendait en avoir douze : Fidel Castro. La lettre n’est probablement jamais arrivée à la Maison Blanche ; l’ambassade des États-Unis écrivit en retour à l’adolescent, mais l’histoire ne dit pas si la réponse était accompagnée d’un billet.

Moins de vingt ans plus tard, Fidel Castro flambait les champs de cannes appartenant aux Yanqui, expropriait leurs grands domaines et confisquait les palaces doublés de casinos et triplés de bordels de luxe détenus par la mafia, où les victorieux paysans de la Sierra bivouaquèrent avec cabris, poules et cochons. Le vibrant plaidoyer anti-impérialiste délivré par le révolutionnaire aux faux airs beatnik face à l’Assemblée des Nations unies le 26 septembre 1960 acheva de consommer les relations entre les deux pays : non seulement Cuba révoquait le protectorat établi de fait par les États-Unis depuis 1898, mais le David caraïbe entendait ravir au géant américain la torche du panaméricanisme. En 1963, dans le sillage de l’embargo instauré l’année précédente et malgré une tentative de détente initiée par La Havane, les transactions entre les États-Unis et Cuba étaient définitivement proscrites — exit le billet vert que le jeune collectionneur souhaitait épingler à son album.

Des canons…

Pendant près d’un demi-siècle, Cuba fut aux avant-postes de la guerre froide, subissant l’embargo et moult opérations foireuses lancées par la CIA, qui n’empêchèrent pas La Havane d’intervenir bien au-delà de la « chasse gardée » sud-américaine de Washington. Des expéditions parfois glorieuses sur le théâtre par exemple de la « border war » engagée par Pretoria, où l’envoi massif de troupes cubaines précipita la chute de l’apartheid ; d’autres peu honorables comme lors de la guerre du Kippour ou dans l’Ogaden… Sur le plan économique, le « modèle » socialiste cubain a accouché d’un système caporalisé dominé par le secteur public. Celui-ci combine d’indéniables succès en matière de santé publique et d’éducation — l’île fait légèrement mieux que les Etats-Unis pour l’alphabétisation et l’espérance de vie — et une quasi-paralysie du secteur productif doublement contraint par le bureaucratisme et l’embargo américain, encore aggravée, en haut, par la grande corruption et, en bas, par les rapines dans les entreprises publiques. Au cœur de ce schéma autoritaire et social, l’armée constitue un véritable État dans l’État.

… et du pognon

Dès leur création, les Forces armées révolutionnaires (FAR) ont disposé de leurs propres réseaux d’approvisionnement, de leurs propres champs et de leurs propres fermes ; depuis quelques années, les militaires interviennent dans des secteurs aussi divers que le tourisme, la vente de cigares, la métallurgie, l’extraction de nickel et de pétrole off-shore via pas moins de neuf cent entreprises. Un empire constitué sous la férule de Raul Castro, patron des armées cubaines de 1959 à 2006 — année où il prit la relève de Fidel.

Ce général réputé tant pour sa dureté que pour une orthodoxie communiste qui a toujours fait défaut à son frère a, dès 1997, étudié auprès des Chinois les mécanismes de l’économie de marché appliquée en milieu socialiste. Sous l’uniforme vert olive de la revolución, l’heure est plus que jamais aux affaires… De l’autre côté de la mer, nombre de businessmen américains voient dans la reprise des relations entre les deux pays l’opportunité de juteux contrats d’exportation et d’échanges de savoir-faire. Signe des temps, l’émergence du « bio » éveille un intérêt particulier dans le secteur agro-alimentaire : privée des produits phytosanitaires autrefois importés d’Europe de l’Est, l’île contrainte à un tournant « vert » affiche des rendements supérieurs à ceux de l’agriculture « organique » pratiquée aux Etats-Unis. Enfin, l’industrie pharmaceutique et la recherche universitaire courtisent la brillante communauté scientifique cubaine. Mais bien plus que le commerce bilatéral, les considérations géopolitiques et le billet vert demeurent au cœur de la relation américano-cubaine, qui vit désormais à l’heure de la détente.

Old school Raul

La visite « historique » effectuée par Barack Obama à La Havane les 21 et 22 mars derniers laisse dans son sillage l’image équivoque d’un Raul Castro bloquant la main que le président des États-Unis allait lui mettre à l’épaule — pas de ça Lisette — et levant le bras inerte de son homologue.  Aux Etats-Unis, la presse conservatrice a dénoncé les « reniements » du président américain et raillé sa « main molle »,  sa « main tordue » — son « poignet mou », daubait le Tea-Party, « limp wrist »  étant synonyme de « tapette ». Sans surprise, la presse européenne a généralement vu dans cette prestation un Obama au faîte du cool et un Castro old school.

Ces commentaires de surface masquent la part de complicité désormais bien arrimée à l’antagonisme cubano-américain. Significativement, celui-ci s’apaise au moment où les États-Unis, par usage combiné du big stick et du soft power, intensifient la pression sur les États de la mouvance dite « bolivarienne », affaiblie par la chute des cours du pétrole et les récentes défaites électorales enregistrées par le socialisme venezuelien et le néo-péronisme argentin. Au Honduras, les États-Unis soutiennent le régime issu du coup d’Etat de 2009 au terme d’un processus approuvé, encouragé et financé par Washington, malgré l’implication des dirigeants dans le narcotrafic et les assassinats de militants indigènes. En Équateur, la Maison Blanche guette la chute du pouvoir de Rafael Correa, qui a le tort de réorienter son économie vers le marché chinois — aux dépens, d’ailleurs, de l’Amazonie et de ses populations indigènes — et d’abriter Julian Assange dans son ambassade londonienne. En Argentine, l’appui des Etats-Unis aux « fonds vautours » a pesé lourd dans la défaite de la péroniste Cristina Kirchner face à Mauricio Macri, candidat pro-marché, pro-life et surtout pro-américain. Mais c’est dans la relation entre La Havane et Caracas que se trouve la clef de l’équation géopolitique américaine. Épicentre du risorgimento sud-américain, le Venezuela s’est, à la fin des années 1990, partiellement substitué à l’Union soviétique, partenaire principal de l’île rouge jusqu’à l’effondrement du régime soviétique.

Géopolitique, d’abord !

En contrepartie de livraisons d’hydrocarbures à prix d’ami, Cuba met depuis 1999 des cohortes de médecins à la disposition des ambitieuses réformes sociales d’Hugo Chavez ; les FAR forment l’armée et les paramilitaires « chavistes » ; des Cubains occupent fréquemment des postes de conseillers au sein des entreprises publiques et de l’administration. Une assistance critiquée sans relâche par l’opposition qui dénonce une « occupation étrangère ».

Si certains Vénézuéliens vivent mal la présence des insulaires, Raul Castro a toujours vu d’un mauvais œil la dépendance cubaine au pétrole de l’Orénoque et n’a jamais fait mystère de sa volonté de diversifier les sources d’approvisionnement. Cette orientation inquiétait déjà Hugo Chavez, qui n’avait guère d’affinités avec ce militaire plus inspiré par Clausewitz que par Bolivar ; elle s’est affirmée avec la chute des cours du brut, qui rogne la rente pétrolière du chavisme.

La rapidité et l’intensité affichée de la « réconciliation » américano-cubaine ont d’autant plus surpris Nicolas Maduro, successeur de Chavez, qu’elles coïncident avec un durcissement de la Maison Blanche à l’encontre de Caracas. Le 14 mars dernier, soit une semaine avant de s’envoler pour Cuba, Barack Obama renouvelait sur CNN en espagnol les sanctions prononcées à l’égard de plusieurs officiels vénézuéliens en 2015 et n’hésitait pas à qualifier le pouvoir de Caracas de « menace envers la sécurité nationale » des Etats-Unis. L’interview prit un tour proprement menaçant lorsque le président des États-Unis fit part de son souhait « de voir au plus tôt le peuple vénézuélien élire un gouvernement légitime (sic) capable de sortir son économie de la spirale où il se trouve».

« Le rapprochement cubano-américain est une gifle de La Havane à Caracas », analysait dès 2014 le politologue vénézuélien Carlos Romero, réputé proche d’Enrique Capriles, chef de l’opposition soutenue par les Etats-Unis, lequel ironisait de son côté sur les « infidélités que Raul fait à Nicolas ». Dans le même registre, la presse de droite a tourné en dérision l’aller-retour effectué par Nicolas Maduro à Cuba, à peine un jour avant l’arrivée de son homologue américain. Ainsi, pour le quotidien El Estimulo, le président vénézuélien « s’en est allé soupirer les paroles de la chanson “Be Careful, It’s my Heart” aux oreilles des Castro». Outranciers, vulgaires, ces propos n’en contiennent pas moins une part de vérité : le réchauffement de la relation entre les deux adversaires de la guerre froide renforce l’isolation politique, économique du Venezuela et affecte l’économie charismatique du chavisme.

D’un Castro l’autre

Sur le fond, les accords passés entre les deux pays octroient désormais aux citoyens américains le droit de détenir à 100 % une entreprise à Cuba et les dispensent de l’obligation faites aux entrepreneurs étrangers d’opérer en joint-venture avec des compagnies publiques —  privilège jusque-là réservé aux investisseurs vénézuéliens… Dans cette partie, RauI Castro risque bien autre chose que la fidélité aux principes internationalistes — et risque sans doute bien plus gros que son partenaire vénézuélien, dont l’itinéraire s’inscrit dans le cadre d’un système légal plus ou moins « routinisé ». La recherche de l’apaisement des relations avec le grand voisin Yankee est indissociable d’une transition économique dont dépend, en dernière analyse, la survie du groupe dominant des militaires businessmen.

La marche vers l’économie de marché place l’élite dirigeante face à une somme de contradictions explosives : comment peut-elle redéfinir à son profit de « vrais » droits sur la propriété des moyens de production toujours gérés au nom du peuple et instaurer un « vrai » salariat ? Comment, en d’autres termes, racheter les entreprises qu’il faudra bien privatiser, alors que l’économie est faiblement monétisée et que de nombreux services constituent des protections sociales non marchandes, auxquelles il faudra fatalement demander aux travailleurs de renoncer ? Comment, enfin, procéder à ces changements radicaux et impopulaires sans remettre en cause l’hégémonie politique du Parti communiste cubain ?

Pour l’heure, Raul Castro marche sur des œufs ; il faut, d’une part, éviter de heurter le « sentido de derecho » d’une population largement consciente de la valeurs de ses acquis, et d’autre part, éviter tout emballement susceptible d’aboutir à un chaos comparable à celui qui a suivi la tentative de reconversion « en désordre » de la nomenklatura soviétique. Prudentes, les réformes visent surtout à poser les jalons d’une économie capitaliste et à injecter des billets verts dans l’économie cubaine au profit de la bureaucratie politique. Ecarté du pouvoir, diminué sur le plan physique, coupés de ses collaborateurs « purgés » par Raul, Fidel rumine. Contraint et forcé, le « jefe maximo » avait introduit quelques réformes de marchés dans l’île au début des années 1990 ; il n’en a pas moins boudé, dix ans plus tard, les conférences-événements du conseiller économique du dirigeant chinois Jiang Zemin organisées à La Havane à l’initiative de Raul. À la fin des années 1960, Fidel ne cachait pas son mépris pour le maoïsme de la Révolution culturelle, dans lequel il ne voyait rien d’autre qu’un « culte superstitieux des idoles » ; le Castro de l’après-guerre froide ne prise guère plus le fétichisme de marché des continuateurs de Deng Xiaoping. En 2008, ce n’était plus le « Lider » mais simplement « el compañero Fidel » qui pourfendait l’« idéologie ennemie » — les réformes engagées par Raul — dans les colonnes de l’organe officiel Granma.

Les 21 et 22 mars derniers, l’ancien dirigeant tiers-mondiste a évité Barack Obama ; la veille, il avait accordé un long entretien privé à Nicolas Maduro, venu, histoire de garder la face, recevoir l’ordre de Josè Marti à La Havane. Le vieux chef déchu a attendu le départ du président américain pour commenter son passage et rappeler les luttes du peuple cubain et lancer une mise en garde au « frère Obama » : « Personne ne doit s’imaginer que le peuple de ce noble pays renoncera à sa gloire et à ses droits. Nous sommes capables de produire ce dont nous avons besoin (…) grâce au travail et à l’intelligence de notre peuple ». «  Frère » : l’adresse qui inaugure cette tribune libre publiée par Granma est pour le moins inattendue. Fidel Castro, qui avait fait sensation aux Etats-Unis il y a un demi-ciècle en refusant d’être hébergé dans un hôtel qui pratiquait la ségrégation raciale veut-il rappeler au premier président afro-américain de ce pays le compagnonnage des « barbus » avec la cause noire, qui a conduit certains brothers (et sisters) à s’exiler à La Havane, où ils vivent encore ? Ou ces avertissements s’adressent-ils, par ricochet, au frère qui l’a remplacé au pouvoir ?

Dites non à la vente aberrante du domaine de Grignon au PSG!

(Photo : INRA DIST - Flickr - cc)
(Photo : INRA DIST - Flickr - cc)

>>> Lire préalablement l’enquête de Causeur sur le sujet : « Thiverval-Grignon: comment l’Etat a proposé un site historique aux Qataris »

 

Madame la ministre de l’Environnement, Madame la présidente de la Cop 21,

Ce lundi, vous vous êtes envolée pour New York afin de présider au siège des Nations Unies la signature officielle de l’Accord de Paris, adopté lors de la Cop21 par 195 Etats et l’Union européenne. Cet accord historique, dont la France peut légitimement s’enorgueillir, laisse entrevoir une nouvelle ère, celle de la sortie des énergies fossiles et du respect de notre environnement.

Il permettra de concrétiser le programme « 4 pour 1 000 », dont l’objectif est de développer la recherche agronomique afin d’améliorer les stocks de matière organique des sols de 4 pour 1 000 par an. Comme vous le savez, une telle augmentation permettrait de compenser l’ensemble des émissions des gaz à effet de serre de la planète.

Il se trouve que notre pays a la chance formidable de posséder à Grignon, dans les Yvelines, un centre historique de la recherche agronomique, dédié à une agriculture durable, à la souveraineté alimentaire, qui respecte les ressources et développe des techniques visant à devenir une agriculture puits de carbone et à énergie positive.

Or, au moment même où vous vous apprêtez à apposer votre signature au bas d’un accord fondateur d’une nouvelle ère, l’Etat français s’apprête à vendre ce domaine historique avec son château Louis XIII, son parc de 300 ha, ses amphithéâtres, ses laboratoires, ses champs d’expérimentation, etc. Selon nos informations et celles de nombreux médias, le club de football du Paris Saint-Germain dont la Qatar Investment Authority est le propriétaire, se porterait acquéreur du site.

Ainsi, tandis que vous signez l’Accord de Paris, l’Etat pourrait brader le temple de l’agronomie française pour y implanter 18 terrains de football dont une partie en pelouses synthétiques, une académie de formation, un hôtel de luxe, un centre de remise en forme pour joueurs, un ou plusieurs stades, des parkings, etc.

Vous allez écrire une page majeure de notre avenir quand d’autres autour de vous s’apprêtent à bétonner notre glorieux passé scientifique. Lequel est pourtant également notre avenir !

Au sein du domaine de Grignon, l’Institut national de la recherche agronomique et sa ferme expérimentale travaillent en effet depuis des années sur les objectifs poursuivis par l’Accord de Paris, l’un avec un programme de recherches appliquées portant sur l’amélioration des services écosystémiques des sols agricoles, l’autre avec le programme expérimental « Grignon énergie positive » portant sur l’impact de l’agriculture sur l’énergie, les gaz à effet de serre et la biodiversité. Ils sont aujourd’hui réunis dans une exceptionnelle plateforme de l’innovation en agroécologie sur le territoire de la Plaine de Versailles.

Madame la ministre, Madame la présidente, vous devez empêcher cette énorme faute que constituerait la vente de notre plus beau patrimoine agronomique au privé en général et au PSG en particulier ! Les générations futures nous le reprocheront. Comme ils nous reprocheront l’immense gaspillage d’argent public investi dans cette structure en pure perte !

En empêchant la réalisation de ce projet aberrant, vous diriez solennellement, avec toute la communauté scientifique, les défenseurs de l’environnement et du patrimoine : oui à une agriculture pour le climat !

Ce serait un signal fort et ambitieux, Madame la ministre, de faire vivre cet Accord de Paris que vous allez signer en notre nom à tous, en proposant au même moment, la création, sur le site privilégié de Grignon, entouré d’une grande plaine agricole proche de Paris et voisine du cluster de Saclay, d’un Centre international d’échanges et de formations pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement de demain, lieu de recherche, d’expérimentation et de partage pour la sauvegarde de la planète et le bien vivre de ses habitants. La France pourrait être le premier pays, en lien avec l’ONU, à mettre en place une telle plateforme.

Les 24 000 signataires de la pétition que nous avons lancée au moment de la COP21 vous le demandent instamment. Ils comptent sur votre détermination et votre courage dans la défense du bien commun pour permettre la réalisation de ce formidable projet.

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Et vous, qu’en pensez-vous ?