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Kerviel: les prud’hommes et le bras d’honneur à l’Etat de droit

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Jérôme Kerviel, fin 2015, entouré de son avocat, David Koubbi, et du porte-parole d'Europe écologie - Les Verts, Julien Bayou (Photo : SIPA.00726917_000004)

Le Conseil des prud’hommes de Paris (CPH) a donc condamné la Société générale à verser à son ex-employé Jérôme Kerviel une somme de 450 000 €, en réparation des divers préjudices résultant de son licenciement début 2008, qui a été jugé « sans cause réelle et sérieuse ». La clique du trader déchu s’est immédiatement et bruyamment répandue, louant une décision enfin juste après la honte du procès pénal signe d’une justice complice du Grand Capital, et n’hésitant pas en à appeler à l’affaire Dreyfus pour saluer la réhabilitation de Saint-Jérôme opérée par le CPH.

Régis de Castelnau, notoire adorateur du capitalisme financier, a dit dans ces colonnes le mal que l’on pouvait — voire devait — penser de cette décision.

Seuls quelques autres juristes de mon espèce, atrabilaires et soucieux de l’Etat de droit, sont également outrés par cette décision. Pas parce que la banque doit débourser quelque menue monnaie, non ; un peu parce qu’un trader, figure habituellement honnie de la plupart, se trouve soudain propulsé héros de tout un peuple qui a toujours ses derniers agios en travers de la gorge, oui ; beaucoup parce que cette décision est juridiquement aberrante, et même grave (non, ne partez pas après avoir lu « juridiquement », je vous promets que c’est plutôt simple, malheureusement).

Il y a un principe, en droit, qui s’appelle « l’autorité de chose jugée au pénal », qui implique que quand un jugement pénal est devenu définitif, il s’impose au juge civil, qui est obligé, lorsqu’il statue, de prendre en compte la solution pénale et les considérations qui l’ont directement fondée (ce qu’on appelle les « motifs qui en sont le soutien nécessaire »).

De l’importance de la cohérence

En d’autre termes, si le juge pénal dit « Machin est coupable d’avoir fait ceci », le juge civil ne peut pas dire : « Nan, c’est même pas vrai ». Ce qui garantit une certaine cohérence dans les différents volets d’une même affaire, la primauté de la solution pénale se justifiant de façon assez évidente par l’ordre public supérieur au respect duquel elle veille.

Dans notre affaire, Kerviel a été pénalement condamné, par un jugement devenu définitif, pour abus de confiance, manipulations informatiques, faux et usage – la Cour de cassation ayant rejeté le pourvoi sur le volet pénal (et ayant cassé l’arrêt sur le volet civil, au prix d’un revirement très inattendu de jurisprudence, acceptant d’imputer à la victime d’une infraction pénale une part de la responsabilité de son préjudice du fait de sa négligence fautive ; c’est dire si ces juges sont vendus).

En particulier, pour juger l’abus de confiance, le juge pénal a évidemment dû se pencher sur la question de savoir si la Société générale était au courant, puisqu’il ne peut par définition y avoir d’abus de confiance si l’abusé sait à chaque instant ce que l’abuseur est en train de faire. L’arrêt de la Cour d’appel consacre ainsi 13 pages (pp. 70 à 83) à caractériser l’infraction, en réfutant toute la ligne de défense de Kerviel qui, bien sûr, prétendait déjà que « la banque savait ». Et la Cour de conclure au terme de cet examen minutieux que Kerviel a passé, « sciemment et à l’insu de son employeur », les ordres ayant abouti à la position catastrophique dont le débouclage a coûté 4,9 milliards à la banque. La Cour de cassation a approuvé la Cour d’appel d’avoir jugé « que la Société générale n’a pas eu connaissance des activités de son salarié, qui les lui a dissimulées ».

« A l’insu de son employeur », ce sont les mots de la Cour, qui lui permettent de caractériser le délit d’abus de confiance. C’est donc un « motif qui en est le soutien nécessaire ». Il a donc l’autorité absolue de chose jugée au pénal, et aucune juridiction civile ne peut écrire le contraire, sauf à faire litière de ce principe fondamental.

Et pourtant. Le CPH, pour juger le licenciement sans cause réelle et sérieuse, retient que les faits reprochés à Kerviel par son ex-employeur, à savoir engager à lui tout seul et ses 2 ans d’expérience comme trader 1,5 fois les fonds propres de la banque sur des positions directionnelles non-couvertes en pleine crise financière (une broutille, on ne voit vraiment pas pourquoi la SoGé ne l’aurait pas sciemment laissé faire), étaient prescrits au moment de la décision de licenciement. En effet, en droit du travail, l’employeur dispose de deux mois à compter d’un fait fautif pour engager des poursuites disciplinaires, faute de quoi il ne pourra par la suite plus s’en prévaloir.

Or le CPH estime que la Société générale était « au courant de longue date » des agissements de Kerviel, « et en tout état de cause plus de deux mois » avant la décision de licenciement début 2008. Le CPH dit donc « vous le saviez avant, vous n’avez rien fait, maintenant c’est trop tard ».

Et c’est là que, juridiquement, ça coince sévèrement : « A l’insu de son employeur » vs. « Au courant de longue date ». Juge pénal vs. Juge civil.

Les juges ont-ils perdu la raison ?

« Et l’autorité de chose jugée, alors ?! », direz-vous parce que vous avez suivi. Fi ! Foin d’arguties juridicistes ! Le CPH ne se gêne pas pour si peu, et réécrit toute l’histoire (en un paragraphe, contre 13 pages pour la Cour d’appel, parce que, bon, on ne va pas non plus y passer des plombes, hein), se livrant à une appréciation des mêmes faits et éléments de preuve en contradiction totale et directe avec celle du juge pénal. Il s’assied ainsi gaiement sur trois jugements successifs ayant donné lieu à deux instructions (dont une menée par le juge Van Ruymbeke, notoirement complice des banques…), plusieurs semaines d’audience et quelques centaines de pages de jugements scrupuleusement motivés. Et sur l’autorité de chose jugée.

La seule solution possible pour le CPH était en réalité de prendre acte de la condamnation pénale et de son « support nécessaire » qu’est l’ignorance de la banque (fautive, certes, et pour laquelle elle a été condamnée à 4 millions d’euros d’amende par la Commission bancaire du fait de ses graves défauts de contrôle) jusqu’en janvier 2008, et d’en tirer les conséquences quant à la qualification des faits (non-prescrits puisque découverts très tardivement) en faute grave (la faute lourde étant peu probable, puisqu’elle suppose d’établir une intention de nuire à l’employeur, ce qui ne semble pas le cas de Saint-Jérôme), justifiant le licenciement.

Cette décision est donc juridiquement aberrante, et il ne fait aucun doute qu’elle sera censurée en appel. Elle est également grave, parce qu’il ne s’agit pas juste d’une erreur de droit comme cela arrive régulièrement, mais d’une remise en cause manifestement délibérée, par le CPH, de l’autorité de la chose jugée par la Cour de cassation  et, par là, d’un bras d’honneur à l’Etat de droit, dont on peut légitimement se demander ce qu’il en reste lorsque des juges choisissent de s’affranchir des règles de droit pour rendre une décision médiatique, plan sur lequel Kerviel a déjà gagné depuis longtemps et de façon définitive.

A tous ceux qui, bien que ne connaissant rien du dossier, me ressortiront Dreyfus, le fait que la vérité judiciaire n’est pas la vérité, et qu’il est bien évident que le juge pénal était vendu et manipulé : le but n’était pas ici de refaire les procès et de répondre une énième fois à leurs questions et objections prétendument dérangeantes. Cela a déjà été fait autant de fois par les juges et par les connaisseurs du dossier, qui les ont précisément examinées et démontées, au premier rang desquels les excellentes Olivia Dufour (ses billets de blog et son livre) et Pascale Robert-Diard. Mais ces voix resteront pour beaucoup inaudibles : la haine anti-banques, le romantisme de caniveau et les fantasmes des sommes vertigineuses annihilent toute trace de raison. Y compris, et c’est inquiétant, chez les juges.

Football: Iran vs Qatar, un match français?

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Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21876526_000013.

Alors que le Championnat d’Europe des nations va débuter, une nouvelle concernant  le monde de football n’a sans doute pas eu l’écho qu’elle méritait. Le célèbre Olympique de Marseille ayant été mis en vente il y a quelques semaines par sa propriétaire Margarita Louis-Dreyfus, un fonds d’investissement serait très bien placé pour conclure l’achat du club aux soixante-sept saisons dans l’élite française. C’est le journal France Football qui l’annonce : ce fonds d’investissement serait iranien. Les relations diplomatiques entre les pays occidentaux et la République islamique ayant connu un certain réchauffement ces dernières années, le business reprend également. Et, en 2016, qui dit business dit évidemment football.

Si l’affaire devait se conclure dans les prochaines semaines, l’Iran ne serait pas le premier pays à investir dans le football français. Même si France Football fait état de précisions du club selon lesquelles il ne s’agirait pas de l’Etat iranien mais bien d’un fonds d’investissements privé perse, on imagine mal que les Gardiens de la Révolution n’aient pas leur mot à dire dans une telle transaction. Ainsi, depuis quelques années, un proche du gouvernement azerbaïdjanais avait pris le contrôle du RC Lens, avec de nombreuses infortunes, l’AS Monaco est la propriété d’un richissime homme d’affaires russe, et last but not least, le fonds souverain du Qatar possède le PSG, club de la capitale. Je n’évoquerai pas le triste sort de mon FC Sochaux vendu par Peugeot à un illustre inconnu propriétaire d’une PME hong-kongaise.

Des stades aux noms de marques

La rivalité entre le club phocéen et celui de la capitale, créée de toutes pièces par le duo Denisot-Tapie dans les années 1990, et qui a abouti à des heurts réguliers entre les supporters de l’OM et ceux du PSG, pourrait bien prendre de l’ampleur. On connaît l’état des relations entre l’émirat sunnite du Qatar et la République islamique chiite. Voilà qu’ils pourraient bien s’opposer sur les pelouses du Vélodrome et du Parc des Princes dans le cadre du « soft power footballistique », thème cher à notre excellent confrère Régis Soubrouillard. L’Iran et le Qatar n’ont d’ailleurs pas d’autre choix pour l’heure que d’investir dans le football de clubs. En matière de sélections nationales, le premier n’a participé qu’à deux phases finales de Coupe du monde (1978, 1998) tandis que le second y participera…  en 2022, parce que la FIFA lui en a confié l’organisation, dans les conditions que l’on sait.

Ainsi va le football français d’aujourd’hui. Les clubs deviennent les instruments de promotion de nations étrangères et ils jouent dans des stades aux noms de firmes. Le Vélodrome aurait d’ailleurs été rebaptisé « Orange Vélodrome », du nom d’un célèbre opérateur téléphonique, le stade de Nice a été nommé « Allianz riviera » tandis que celui de Bordeaux a pris le nom poétique de « Matmut Atlantique ».
À défaut de présenter un niveau de jeu comparable à celui de ses voisins, le championnat de France de football ne manque décidément pas d’assurances.

La jouer « plus libéral que moi tu meurs » ne peut suffire

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Etonnant ces candidats Les Républicains : au moment où le gouvernement rencontre les pires difficultés à faire passer la loi El Khomri  qui réforme le code du travail a minima, les participants à la primaire de droite se livrent à une surenchère libérale annonçant une révolution qu’ils veulent sans précédent : retour aux  39 heures, retraite à 65 ans,  fin des régimes spéciaux, refonte en profondeur du code du travail, réduction drastique des effectifs de fonctionnaires, 100 milliards d’économies budgétaires et hausse de la TVA (donc baisse des salaires réels !), mesures accompagnées d’autres qui ne toucheront pas au niveau de vie des classes populaires, telle la suppression de l’ISF, mais ne feront pas nécessairement plaisir à l’immense majorité qui ne le paye pas : un Fouquet’s programmatique en quelque sorte.

Beaucoup de ces réformes à prétention libérale ont un air de déjà-vu : sélection à l’entrée des universités (qui avait, bien inutilement, mis le feu au pays  en 1986), nouvelles refontes territoriales (dont il ne semble pas que les candidats mesurent la lassitude et le désarroi  qu’elles suscitent chez les Français), etc.

Dans cette surenchère, Juppé semble aujourd’hui en pointe mais Sarkozy et Fillon et ne sont pas en reste. La tonalité des campagnes de Le Maire ou Copé  n’est pas différente.

Nous ne ferons pas aux uns et aux autres l’injure de penser qu’il ne s’agit là que de poses pour séduire dans la perspective de la primaire un électorat de droite   largement conditionné par des prescripteurs à qui cette rhétorique libérale plaît : patronat petit et grand, think tanks libéraux de tout poil, sans oublier nos  partenaires européens. Non, les candidats y croient vraiment. Mais il est une question à laquelle ils ne répondent pas : comment feront-ils pour faire passer de telles réformes  alors que la gauche elle-même n’y arrive pas ?

Fillon compte sur l’« état de grâce » qui  lui  permettra, pense-t-il, de faire adopter certaines par référendum. La règle d’or par exemple. Juppé veut commencer  son quinquennat par un « choc ».

Quelle légitimité ?

Tout cela est bien joli. Mais quelle légitimité auront-ils ? Les politologues l’observent : le  fameux « état de grâce » est de plus en plus court. Il est plus que probable que le candidat de la droite classique sera élu au second tour contre un candidat du Front national avec un écart assez faible, témoignant à lui seul d’un profond mécontentement du pays. Il le sera avec des voix de gauche. Cela devrait, en théorie, lui permettre de s’appuyer sur tout l’« arc républicain » pour entreprendre  des réformes vigoureuses, mais l’expérience du passé montre que c’est le contraire qui se passe. Jacques Chirac, élu en 2002 avec 80 % des voix,  ne se crut pas pour autant autorisé  à faire des reformes en profondeur car il ne voulait pas contrarier la gauche dont il avait recueilli  les voix. Les présidents de région élus récemment dans des conditions analogues se  sont sentis tenus, à tort ou à raison, de faire tout de suite des concessions à la gauche pour lui  marquer leur reconnaissance.

La  gauche, malgré sa faiblesse actuelle, dispose dans le pays réel, de relais qui lui permettent de contrôler en partie au moins les remous sociaux occasionnés  par ses tentatives de réformes. On la soupçonne même de se servir de ces relais extrémistes, antifas et autres, pour discréditer, en entretenant des   violences, l’opposition syndicale. Qu’importe ! Si la droite, au temps de Pasqua,  eut autrefois de tels relais, elle n’en a plus aucun aujourd’hui.

Il fut un temps où la grande  presse se partageait, certes inégalement, entre la droite et la gauche. Aujourd’hui,  elle semble presque entièrement acquise à la gauche. Cela ne la conduit certes pas à faire preuve d’indulgence pour un Hollande au bout du rouleau, mais ne nous leurrons pas : très vite, elle en aurait encore moins  pour un gouvernement affiché à droite.

Reagan et Thatcher purent faire des réformes libérales profondes mais ils n’étaient pas que libéraux, ils jouaient aussi sur la fibre nationale, voire nationaliste. Nulle orientation de ce genre chez les candidats LR dont aucun (sauf Myard et Poisson qui ne font pas la course en tête) ne remet en cause la dépendance actuelle à l’égard des contraintes euro-atlantiques. En définitive qu’offrent-ils en échange d’une remise en cause  de ce que beaucoup tiennent encore pour des acquis sociaux : un peu plus de sécurité publique, un meilleur contrôle de l’immigration : avec quelle crédibilité ? Une réforme en profondeur de l’école ? Même pas. Une remise en cause des dérives sociétales : surtout  pas, politiquement correct oblige. D’ailleurs, la plupart des réformes promises  par la droite sont-elles autre chose que la transposition de directives de Bruxelles ? Tout comme les rares propositions qui émanent d’un Macron.

Des « princes esclaves »

Or c’est là que le bât blesse. Pour exiger des gens des sacrifices courageux, il faut soi-même donné le sentiment de faire preuve de  courage. Quoiqu’ ils n’en    soient pas toujours conscients, les Français sentent bien que les réformes libérales, même si certaines sont nécessaires, visent à satisfaire des donneurs d’ordres étrangers (Bruxelles, Berlin ou d’autres), que ces ordres sont  répercutés par des « princes esclaves » selon l’expression de Gaston Fessard. Piètre posture pour exiger « du sang et des larmes ».

Ajoutons que les réformes libérales sont plus faciles à faire en période de croissance : il est plus aisé par exemple de  rétablir l’équilibre budgétaire quand les rentrées fiscales augmentent, de supprimer des postes de fonctionnaires quand le secteur privé recrute, d’augmenter le temps de travail quand on peut en même temps augmenter les salaires. Rien de tel ne se profile à l’horizon 2017. L’assouplissement du code du travail a lui-même peu de chances de se traduire par des recrutements massifs si les conditions macroéconomiques d’une reprise ne sont pas au rendez-vous.

La convergence des propositions des candidats Les Républicains ne tient pas seulement au conformisme technocratique : ne remettant évidement pas en cause l’euro, ils n’envisagent pas non plus des solutions alternatives  comme un vigoureux transfert des charges sociales sur la TVA dite « TVA sociale » (assortie d’une hausse des salaires à due proportion, sinon la mesure apparaîtra elle aussi pénitentielle). A l’intérieur des contraintes dans lesquelles ils inscrivent leur projet, la seule solution qu’ils voient pour relancer la croissance est la politique dite de l’offre : faciliter l’initiative des chefs d’entreprise en améliorant leur situation financière et réglementaire vis-à-vis du reste de la population. Une telle politique serait sans doute acceptée par les Français s’ils étaient sûrs de son efficacité, ce qui n’est évidemment pas le cas, non sans raisons. Sans compter le risque qu’une compression brutale des dépenses publiques et privées n’enfonce davantage encore le pays dans la récession.

Le plus probable à ce jour est que le prochain président soit issu des rangs des Républicains. La règle à suivre par ceux qui conseillent les candidats à la primaire de ce parti ne devrait pas être seulement « plus libéral que moi tu meurs », mais : « Comment éviter que la nouvelle majorité ne soit carbonisée en trois mois ? »  Autrement dit, comment ne pas réitérer les mésaventures de 1986 et 1995 : toute la  population dans  la rue aux premières réformes ?  Mais qui s’en souvient ? C’est alors en effet qu’aurait lieu l’explosion que tout le monde attend depuis des mois, voire des années. Les réformes en seraient définitivement discréditées et la gauche, malgré son épuisement idéologique,  se trouverait une fois de plus, remise en selle.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Colombie: la paix maintenant?

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Camp des Farc, janvier 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21848346_000022.

Certains conflits passionnent l’opinion, d’autres moins. Ainsi, si on parle à juste titre de la guerre en Syrie, de l’Irak et maintenant de l’Etat islamique, du moins depuis qu’il nous a attaqués ; de la Libye, du Soudan (un peu), et très régulièrement, du conflit israélo-palestinien, on ne parle guère, ou bien peu, du conflit qui oppose les guérillas d’inspiration dite marxiste au gouvernement de droite en Colombie. Pourquoi ne s’intéresser qu’au rapt d’Ingrid Betancourt, militante écolo franco-colombienne ?

Soixante ans de guerre civile

Revenons aux sources de la guerre civile dont l’enlèvement de la candidate verte à la présidentielle colombienne de 2002 ne fut que la énième péripétie. Il y eut naguère, dans les années 1940 un monsieur dénommé Jorge Eliécer Gaitán, candidat à la présidentielle, à juste titre très populaire, proposant de faire des réformes sociales inédites (qui manquent encore cruellement au pays), et également de faire éclater au grand jour des soupçons de corruption dans son propre parti. Malheureusement, l’oligarchie ne l’entendant pas de cette oreille, Gaitán fut assassiné, on ne sait d’ailleurs pas vraiment par quel camp.

La droite catholique et la gauche libérale entrent alors dans un conflit très violent, des militaires et des groupes armés conservateurs commettent des exactions sur des paysans, qui s’organisent en groupes d’autodéfense, c’est la période de la « Violencia », qui porte très bien son nom. Selon sa fille, le défunt Jorge Eliécer Gaitán aurait dit que si jamais il lui arrivait d’être assassiné, suivrait soixante ans de guerre civile. Un prophète, ce Gaitán ?

Dix ans plus tard, un jeune agriculteur analphabète dénommé Manuel Maruland,  qui a vu une partie de sa famille massacrée par l’armée, fonde les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc). Il sera resté moins connu que Fidel Castro.

Si Fidel a pu faire sa révolution, sans trop de résistance, Marulanda et ses Farc ne sont pas parvenus à grand-chose en soixante ans de guerre, si ce n’est s’attirer l’antipathie d’une bonne partie de leur concitoyens et aussi du reste du monde. Cerise sur le gâteau, la gauche sociale est arrivée au pouvoir au Chili, en Equateur et en Bolivie sans violence. C’est sans doute la raison pour laquelle les Farc, conscients d’en être toujours au même point qu’il y a soixante ans, sont-ils acculés à choisir la voie de la paix.

Uribe contre son successeur

Dans les négociations de paix en cours, un nom revient sans cesse : Timochenko. Si le nom est facile à retenir, le personnage n’est pas aussi connu que Yasser Arafat. Pourtant, il a lui aussi passé toute sa vie au sein d’une organisation révolutionnaire pour certains, terroriste pour d’autres, les Farc. Médecin cardiologue, il a été entraîné militairement dans la Yougoslavie du maréchal Tito avant d´intégrer les Farc, dont il a pris la direction il y a cinq ans. Bien que sa petite barbe lui donne des airs de Robert Hue, il est loin d’être un ange. Jugez par vous-même les saloperies qu’ont commises les Farc : attentats, extorsions, enlèvements, assassinats ciblés ou exécutions en masse (de pauvres paysans) etc. On comprendra que les familles des victimes des Farc, comme celles de l’armée ou des paramilitaires, aient du mal à pardonner. Par ailleurs, les Farc n’ont pas lésiné sur l’embrigadement précoce, non seulement pour éduquer les têtes fraîches à leur façon, mais aussi pour en faire des soldats.

En Colombie, malgré une guerre larvée qui dure depuis plus de soixante ans, les horreurs et les six millions de déplacés sur son territoire qui en découlent (le plus grand nombre de déplacés interne au monde jusqu’à l’avènement de la guerre en Syrie), il semble qu’un chemin vers la paix soit tracé. Et cela sans des allers-retours d’Obama, sans les gesticulations de l’ONU ou les propositions de conférences de Fabius. Bien sûr, ce n’est pas encore gagné ; l’ancien président Alvaro Uribe, issu de la droite dure et proche des paramilitaires, ne l’entend pas de cette oreille, tout comme le groupe paramilitaire ELN (Ejercito de liberación nacional), qui ne semble pas disposé pour l’instant à jeter les armes. Mais jusque-là, les efforts des deux côtés se dirigent vers une paix encore improbable il y a quelques années. Pourtant, le président colombien Juan Manuel Santos était le ministre de la Défense de son prédécesseur et n’a rien d’un nouveau Nelson Mandela (sera-t-il le nouveau De Klerk ?). Les deux camps semblent en tout cas avoir la volonté d’arriver à un accord de paix.

Quand Juppé se tweete une balle dans le pied

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Alain Juppé, début mai 2016, lors d'une conférence de presse à Bordeaux (Photo : SIPA.00756566_000012)

Dans la nuit de dimanche à lundi, un jeune ardéchois de 17 ans connu sur la toile sous le pseudo de Candide, a publié un gag : un faux tweet signé Alain Juppé dans lequel il souhaite un « bon ramadan à tous mes frères et sœurs en islam ».

Cependant, ce lycéen, habitué à ce genre de montages, qui se veulent satiriques, ignorait – ou bien oubliait – le mot de Desproges : « On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui ». En moins de 24 heures, ce faux tweet, très partagé, est devenu l’un des sujets les plus discutés sur le réseau de micro-messages. Si nous évoquons cette petite blague, ce n’est pas pour parler de l’humour militant du lycéen qui s’est justifié en disant vouloir « s’amuser du cliché selon lequel Alain Juppé serait très islamophile, selon l’extrême droite », mais bien politique, car la réaction d’Alain Juppé et son équipe à cet incident apparemment insignifiant nous en dit beaucoup sur le maire de Bordeaux candidat à primaire des Républicains et peut-être à la présidence.

Le premier à réagir a été Gilles Boyer, directeur de campagne du maire de Bordeaux. Selon le bras droit de Juppé, le compte Twitter de ce dernier a été tout bonnement « hacké » (il a depuis effacé ce message, ndlr).

Une information fausse, démentie quelques heures plus tard quand l’identité de l’auteur du faux tweet a été révélée. C’est à ce moment qu’Alain Juppé lui-même est entré en scène en annonçant avoir porté plainte contre X dans un commissariat de police de Bordeaux. De son côté Candide, et ce n’est pas surprenant, a jugé cette réaction un peu trop sévère, s’étonnant dans un article du site Buzzfeed qu’« un homme ayant 35 ans de vie politique derrière lui porte plainte contre un montage d’un ado de 17 ans qui n’est pas même injurieux. Cette histoire ne l’honore pas. »

C’était aussi l’avis de plusieurs internautes qui, trouvant la réaction du maire de Bordeaux disproportionnée, ont lancé une petite campagne de soutien au lycéen ardéchois via le hashtag #FreeCandide. Finalement, Benoist Apparu, a essayé de tourner la page. « Dont acte, le jeune s’est excusé donc il n’y aura évidemment pas de suites par rapport à ça » déclarait ce matin sur France Info l’ancien ministre qui soutient la candidature de Juppé.

L’équipe Juppé se noie dans un verre d’eau

L’impression que nous laisse cet incident de prime abord dérisoire est que Juppé et son chef d’état-major se sont noyés dans un verre d’eau, tant le nombre d’erreurs commises en si peu de temps est impressionnant, surtout par rapport au problème qu’il leur a fallu réglé. Tout d’abord le directeur de campagne annonce une fausse information. Pourquoi ? A-t-il réagi sans consulter les personnes chargées du numérique dans l’équipe de campagne ? Et s’il l’a fait, celles-ci l’ont-elles mal renseigné ? A ce premier dysfonctionnement s’ajoute la décision hâtive de porter plainte. Comment a-t-elle été prise ? A l’évidence, il s’agit d’une erreur car de la position de victime d’une mauvaise blague qui est une opportunité en or pour le candidat de gagner des points, Juppé et son équipe se sont mis très vite dans une situation où ce sont eux les persécuteurs d’un jeune lycéen maladroitement antiraciste, obligés de mener en urgence une opération rétropédalage pour sauver les meubles. Tout cela révèle une grande nervosité de la part d’une équipe de campagne où la communication entre l’état-major et les autres membres n’est pas très fluide. Et, au passage, voilà réduit en miettes, en quelques heures seulement, tout leur travail visant à rendre Juppé « djeun’s compatible ».

Mais tout cela est encore plus intéressant quand on prend un peu de distance. En fait, cette affaire ridicule arrive à un moment où, pour la première fois depuis longtemps, la campagne Juppé ne ressemble pas à une promenade de santé. D’abord ce sont les sondages qui depuis quelques semaines sont moins favorables. Ensuite c’est François Baroin qui rejoint Nicolas Sarkozy en « balançant » sur le « meilleur d’entre nous », rappelant que les « enfants » de Chirac ne partagent pas nécessairement ni l’amour fraternel ni le jugement et les préférences de leur père en politique. Et puisque, comme l’a justement observé le mari de Bernadette, « les emmerdes, ça vole toujours en escadrille », la question identitaire, un sujet très sarkozyste qui est le talon d’Achille d’Alain Juppé, fait également son retour à l’ordre du jour (et l’affaire du faux tweet n’est d’ailleurs pas complément étrangère à cette problématique). Les plus vigilants ajouteront à cette liste la question que le Monde, pourtant temple du conformisme, a osé mettre à sa une récemment : « Alain Juppé guetté par la “balladurisation” » ?

Les équipes de Juppé se préparent à deux campagnes dures, violentes et brutales : la primaire des Républicains et l’élection présidentielle. Pour le moment nous sommes toujours dans une « drôle de guerre », c’est-à-dire que les hostilités n’ont pas vraiment débuté. En clair, on n’a pas encore commencé à tirer vraiment. Or, le premier pétard, de surcroît un peu mouillé, envoyé sur Twitter par un gamin potache, fait perdre la tête à l’état-major. Les conséquences ne sont pas très graves. Mais si les choses ne changent pas rapidement – ce qui est possible uniquement s’il ne s’agit pas d’un problème plus profond et irrémédiable de caractère et de méthodes de la part d’Alain Juppé et de sa garde rapprochée – on peut légitimement se poser des questions sur la capacité de cette équipe d’emporter des combats autrement plus rudes. Ou de diriger un grand pays.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

La morgue tranquille

Alain Juppé quitte la cour d'appel de Versailles, lors de son procès en appel dans l'affaire des emplois fictifs du RPR, 13 octobre 2004 (Photo : DENIS ALLARD/REA)

Alain Juppé a de la chance. Les Français viennent de faire en grand l’expérience d’Ulysse dans son voyage de retour en tombant de Charybde-Sarkozy en Scylla-Hollande. Passés d’un parvenu détesté à un incapable humiliant, ils voient venir avec angoisse la prochaine échéance car il n’y a pas grand monde de crédible ou de disponible sur le marché. Qu’à cela ne tienne, on va leur proposer une construction parfaitement artificielle prétendant qu’on va tout changer, pour que surtout rien ne change. C’est un classique, Raymond Barre, Édouard Balladur, et DSK en savent quelque chose. Alain Juppé a vu la fenêtre de tir, et s’y est engouffré, soutenu par une opération de communication d’envergure. Effacés ses multiples échecs politiques, dès lors qu’il quitta l’ombre protectrice de Jacques Chirac, oubliés les traits de caractère tout de suffisance cassante, gommées les convictions politiques d’européiste austéritaire des plus classiques. « Il a changé », nous serinent les médias, et même son âge, quand même avancé, est présenté comme un avantage. « Dans ces conditions, il ne fera qu’un mandat », dit-on pour nous rassurer. Reste tout de même un petit problème, Alain Juppé arbore un casier judiciaire, ce qui est un peu ennuyeux. Les journalistes excités par la chasse au Sarkozy s’interrogeaient doctement sur la possibilité pour celui-ci, mis en examen et présumé innocent, de se présenter à la primaire de la droite, en oubliant que leur champion est, lui, condamné définitif.

Il est vrai que les pratiques républicaines du Parti socialiste ont ouvert la voie avec un Premier ministre, aujourd’hui ministre des Affaires étrangères, un secrétaire d’État aux Affaires européennes et un secrétaire national du Parti, tous dotés de casiers judiciaires chargés. Alors, pour traiter le problème, les spin doctors vont réactiver le récit du pauvre Alain Juppé ayant payé pour Jacques Chirac. Malheureusement, c’est une fable.[access capability= »lire_inedits »]

Petit retour en arrière, les années 1980 furent celles de l’argent fou en politique, où la corruption de la décision publique fut le moteur essentiel du financement des partis. La fameuse loi de 1990 sur le financement public était destinée à mettre fin aux délires. C’était une révolution et il a fallu un certain temps pour compléter le dispositif légal, permettre à la jurisprudence de préciser ce qui devait l’être, et aux acteurs de s’adapter. Les Italiens, confrontés à un phénomène identique avaient traité le problème en se débarrassant de toute une classe politique. La fameuse opération Mains propres qui eut entre autres conséquences celle de permettre l’arrivée au pouvoir de Silvio Berlusconi… En France, ce fut l’opération Mains moites. La justice et les médias mirent la classe politique sous surveillance en utilisant la décimation, la violence de ce qui arrivait à quelques-uns devant faire réfléchir les autres.

Alain Juppé fut un gibier facile, ses traits de caractère et ses comportements ne firent qu’aggraver les choses, et Jacques Chirac n’y est pour rien si ce n’est pour avoir adoubé celui qu’il appelait « le meilleur d’entre nous ». Parce qu’Alain Juppé doit tout à Jacques Chirac qui lui a mis le pied à l’étrier, l’a protégé, lui a trouvé une circonscription sur mesure, et l’a ensuite nommé Premier ministre. Il faut rappeler que, pendant les années folles, la gauche était au pouvoir d’État et bénéficiait entre autres de la manne des rétrocommissions de contrats à l’export et de l’appui bienveillant des grandes sociétés nationales. En contrepartie, la Ville de Paris était une forteresse fournissant au RPR les commissions sur les marchés publics et les emplois fictifs de permanents. Alain Juppé occupait le poste stratégique d’adjoint aux finances de la Ville depuis 1983, et depuis 1988 celui de secrétaire général du RPR.

Concernant sa mise en cause, les choses se sont passées en trois temps. Tout d’abord il avait bénéficié en pleine campagne électorale de l’appui de l’afficheur Decaux inondant Paris d’affiches dans les fameuses « sucettes », vantant un de ses livres. Cela fit beaucoup grincer, et pourtant n’eut aucune suite, ce qui suscita quelques aigreurs. La revanche intervint rapidement avec le Canard enchaîné, qui souleva le problème de la gestion du domaine privé de la Ville de Paris, quelques jours après sa nomination comme Premier ministre par Jacques Chirac au printemps 1995. Comme adjoint aux finances de la capitale, Alain Juppé avait la surveillance et l’administration de cette gestion, et les fonctionnaires lui en rendaient compte, afin qu’il puisse prendre les décisions d’affectation des logements. Et c’est là qu’on constata qu’il avait une conception particulière de son mandat public, puisqu’il l’utilisait, pour loger des membres de sa famille et lui-même au passage, dans des logements parisiens de qualité à des loyers défiant toute concurrence. Tout juste si certains des baux ne portaient pas deux fois la signature de l’adjoint aux finances, une fois comme bailleur une autre fois comme locataire…

Ce mélange des genres entre la décision publique et l’intérêt personnel est depuis longtemps prohibé. Auparavant cela s’appelait l’ingérence, aujourd’hui la « prise illégale d’intérêts ». L’infraction était constituée, la polémique fit rage, et le procureur de Paris qui subit de fortes pressions trouva une solution élégante. Probablement soucieux de ne pas perturber le début de mandat de Jacques Chirac, il constata la réalité de l’infraction mais proposa un classement sans suite sous condition. Qu’Alain Juppé déménage de son duplex de 170 m² avec parking de la rue Jacob – dans le 6e arrondissement. Obligé d’obtempérer, celui-ci, se considéra comme victime d’une horrible injustice, et « droit dans ses bottes », ne voyant pas où était le problème, puisqu’il aurait pu bénéficier d’un logement de fonction, et qu’il était bien gentil d’avoir payé un loyer, même faible, à la Ville de Paris. On appréciera la qualité de l’argument et l’imperméabilité à tout raisonnement juridique de base. Cette rigidité arrogante laissera des traces dans la tête de beaucoup de magistrats.

La troisième étape de ce chemin de croix bifurqua de la polémique politico-juridique vers l’épreuve judiciaire elle-même, qu’Alain Juppé aborda avec, malheureusement pour lui, la même inconscience. Affaibli par son humiliation des élections législatives après la dissolution de 1997 où il fut brutalement débarqué entre les deux tours au profit de Philippe Séguin pour essayer de sauver les meubles, il devint une cible tentante.

La gauche au pouvoir, le moment était venu de se faire le RPR. Les magistrats du tribunal correctionnel de Nanterre ne se firent pas prier pour mener une instruction tambour battant et en 1999, Alain Juppé fut mis en examen pour « abus de confiance, recel d’abus de biens sociaux, et prise illégale d’intérêt ». Il sera renvoyé début 2004, et avec lui dans la charrette une fournée de dirigeants, secrétaires et autres trésoriers, occultes ou pas, du RPR de l’époque où Alain Juppé était secrétaire général puis président du parti, mais aussi et c’était l’essentiel du problème, adjoint aux finances de la Ville de Paris pendant la même période. Au centre des incriminations il y avait la question des « emplois fictifs » de la Ville de Paris, c’est-à-dire des fonctionnaires payés sur fonds publics mais qui travaillaient exclusivement pour le Parti. La connaissance que j’avais du dossier et ma pratique professionnelle de l’époque m’incitaient à penser qu’il était possible de limiter les dégâts. Malheureusement, toujours verrouillé dans la conscience de sa supériorité et son inculture juridique, Alain Juppé considérait la procédure comme une injure personnelle infondée, ce qui l’amena à développer une stratégie d’audience suicidaire.

Il commença, mauvaise pioche, par prendre de haut les magistrats du siège en invoquant sa légitimité politique opposée à leur légitimité judiciaire. Il nia ensuite les évidences, choix particulièrement malheureux, et ce d’autant que dans ce genre d’affaires, les amitiés politiques ne comptent plus pour les coprévenus. Chacun pour soi et « c’est pas moi, c’est l’autre » sont les seuls mots d’ordre, d’autant plus quand le chef vous lâche. Alain Juppé ayant trouvé indigne de son rang de paraître régulièrement aux audiences, ne s’y présenta que trois fois en trois semaines… Les absents ayant toujours tort, il vaut mieux faire attention quand vos oreilles sifflent, et lorsqu’on est face à des magistrats qui tiennent le manche avec votre avenir entre leurs mains, la prudence élémentaire invite à être au moins courtois.

Résultat, ce fut un massacre ; 18 mois de prison avec sursis et une inéligibilité fixée à dix ans ! Grâce à une astuce dont je ne sais pas lequel des trois magistrats eut l’idée, mais qui permit de proclamer cette énorme durée non pas en prononçant la sanction, mais en constatant qu’elle l’était de fait par l’application de l’article L-7 du Code électoral. Cet article inconstitutionnel, et depuis abrogé, prévoyait une peine automatique de cinq ans d’inéligibilité portés à dix ans pour les parlementaires, en cas de condamnation pour une infraction du chapitre « des atteintes à la probité » du Code pénal. J’avais écrit alors un article pour affirmer qu’Alain Juppé n’était pas inéligible à la suite de ce jugement. Je maintiens ma position aujourd’hui, mais à l’époque cela avait fait rigoler tout le monde. Ce cataclysme provoqua la sidération au sein de la droite politique, témoignant une fois de plus sa difficulté à appréhender le rôle et le fonctionnement de l’institution judiciaire. Je me rappellerai toujours la réflexion d’un membre de l’entourage me disant : « cette condamnation est incompréhensible, la présidente du tribunal est dame catéchiste».

Partant de si haut, la cour d’appel de Versailles, même si elle avait été portée à l’indulgence, ne pouvait guère que colmater. La décision rendue à la fin de l’année 2004 ramena les choses à de plus justes proportions, la peine de prison fixée à 14 mois avec sursis et l’inéligibilité à un an. Cela étant, les attendus en disent long et méritent une petite citation : « Il est particulièrement regrettable qu’au moment où le législateur prenait conscience de la nécessité de mettre fin à des pratiques délictueuses qui existaient à l’occasion du financement des partis politiques, M. Juppé n’ait pas appliqué à son propre parti, dont il était le secrétaire général à l’autorité incontestée, les règles qu’il avait votées au Parlement… Il est également regrettable que M. Juppé, dont les qualités intellectuelles sont unanimement reconnues, n’ait pas cru devoir assumer devant la justice, l’ensemble de ses responsabilités pénales et ait maintenu la négation de faits avérés. »

La possibilité pour un condamné définitif ayant accompli sa peine de se présenter aux élections, fussent-elles présidentielles, ne pose pas de problèmes juridiques. C’est un problème moral qu’il appartient, en démocratie, aux électeurs de trancher. Encore faut-il que ce soit sur la base d’une information sincère, ce que la légende du fusible pour Jacques Chirac n’est pas. Alain Juppé n’a été victime que de ses propres agissements et de son comportement. On dit qu’il a changé. Beaucoup pensent que c’est en pire. Son attitude vis-à-vis d’Éric Woerth au moment du procès Bettencourt à Bordeaux et cette façon qu’il a d’appeler Nicolas Sarkozy Paul Bismuth dans ses meetings démontrent que c’est effectivement à craindre.[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Hollande, l’inversion au pouvoir

(Photo : SIPA.00714852_000013)

« Ce sera une tendance, ce sera une ambiance. Plus une ambiance qu’une tendance d’ailleurs. Il y aura toujours des gens au chômage, mais il faut qu’ils aient le sentiment qu’ils ne le seront plus longtemps ». C’est la réponse formulée par François Hollande à deux journalistes[1. Le pari, Bastien Bonnefous, Charlotte Chaffanjon, Ed. Plon.] venus l’interroger sur le niveau de baisse du chômage qui rendrait possible une nouvelle candidature de l’actuel titulaire du poste en 2017. Comme souvent, à gauche, on se berce d’illusions. Déjà en 2007, certains sociologues « spécialisés » dans la délinquance  expliquaient que l’insécurité n’était qu’un sentiment sans rapport avec l’insécurité « réelle » et que la priorité était de combattre cette impression. Hollande, charmant agent d’ambiance de la République française, se fout ainsi royalement de faire baisser massivement ou non le chômage pour se représenter à la prochaine présidentielle. Tout n’est, une fois encore, qu’une question de sentiment : « Tu le sens comment ton chômage, toi, en ce moment ? »

C’est justement la recherche de cette fameuse « ambiance » qui a justifié la mise en place de la loi El Khomri, selon le dogme néolibéral qui veut que moins de protection des salariés entraînerait quasi mécaniquement une baisse du chômage et que l’économie, voire la santé de nos entreprises, procèderaient presque entièrement du droit du travail.

Ces idées reprises par une gauche en panne d’inspiration ont été démontées par le juriste, spécialiste du droit du travail Alain Supiot dans son livre La gouvernance par les nombres[2. La gouvernance par les nombres, Alain Supiot, Ed. Fayard]. Une évolution caractéristique de la loi El Khomri qui érige la loi en instrument économique dans une course au moins-disant social : « Se dessine ainsi un nouveau type de lien de droit qui, à la différence du contrat, n’a pas pour objet une quantité de travail mesurée en temps et en argent mais la personne même du travailleur. Sa réactivité et sa flexibilité étant incompatibles avec la force obligatoire du contrat : il est inévitable de le priver d’une partie de ses attributs de contractants. »

Ayant cédés tous les leviers, les politiques se raccrochent au droit du travail

Dans une interview récente à l’Humanité, il analysait cet entêtement à détricoter le droit du travail malgré l’absence de résultats produits par les multiples réformes déjà engagées telle que par exemple la suppression, en 1986, de l’autorisation administrative de licenciement, qui avait été présentée à l’époque comme le principal frein à l’embauche et qui n’a jamais entraîné les créations d’emplois promises. Une obstination qui s’explique par le fait que le droit du travail est un des rares leviers sur lequel les dirigeants politiques ont encore une possibilité d’action : « Les États, comme du reste bon nombre d’entreprises, ont perdu toute capacité d’action stratégique à long terme. Les États de la zone euro en particulier ne contrôlent plus ni leur politique des changes, ni la politique douanière, ni même leur politique budgétaire. La classe politique s’étant dépouillée des instruments d’une politique économique, la seule chose qui lui reste entre les mains, c’est le droit du travail ».

Comme la plupart des énarques des années 1980, déformé en plus par un passage par HEC, François Hollande, est atteint d’une fâcheuse tendance à réduire la politique à sa fonction économétrique, attribuant à l’économie des capacités de mobilisation du collectif qui ne relèvent en fait que de la politique. En hollandie, l’indice, la courbe et le pourcentage sont ainsi des données du réel. Dérive absurde du système politico-médiatique que d’avoir réduit l’idéal de justice sociale à un baromètre de l’emploi. François Rebsamen ne s’en est toujours pas remis…

Une confusion des genres qui masque mal une insuffisance politique et un véritable aveuglement de l’homme de pouvoir face au malaise social tel que décrit par Alain Supiot : « Par exemple, des courbes du chômage dont on attend l’inversion, confondant ainsi une évolution des faits avec sa représentation géométrique. Des confusions de ce genre illustrent la tendance plus générale de la gouvernance par les nombres à substituer la carte au territoire dans l’organisation et la conduite des affaires publiques et à perdre ainsi pied avec la réalité. »

Des économistes aidés de chercheurs en informatique ont souhaité mesurer les effets des nouveaux critères de licenciement introduits par la loi El Khomri. Utilisant un modèle informatique qui reproduit le marché du travail français à partir d’un échantillon, ils sont arrivés à la conclusion que celui-ci serait bouleversé en quatre ans !

« Si la loi El Khomri est votée, une PME de moins de 11 salariés pourra y recourir dès lors qu’elle aura subi une baisse de son chiffre d’affaires pendant un trimestre, une entreprise de 11 à 50 salariés pendant deux trimestres, celle de 50 à 300 salariés pendant trois trimestres et celle de plus de 300 salariés pendant quatre trimestres » explique ainsi l’économiste Gérard Ballot au magazine Challenges. Et les effets sur les embauches seront massifs : « La part des embauches en CDD va chuter en quatre ans de 78 % à 33 % et celle des CDI bondir de 22 % à 67 % ! Les conversions de CDD en CDI chez le même employeur grimperont de 17 % à 40 %. Au total, les CDD ne représenteront plus que 2,6 % de l’emploi total, contre 8,5 % actuellement. A l’inverse, les licenciements économiques seront beaucoup plus fréquents : leur part dans les fins de contrats explosera de 0,5 % à 20 %. La durée médiane d’un CDI tombera de cinq ans à moins de trois ans ». Soit le remplacement des CDD par des CDI en fait plus précaires.

La loi El Khomri ou l’escroquerie de la « flexisécurité » révélée

Un bouleversement social pour quel résultat concret : une quasi-stagnation, la loi El Khomri elle-même n’ayant que des effets mineurs sur le taux de chômage. Tout dépendra de la croissance économique. Des licenciements plus rapides en périodes difficiles et des embauches plus massives en phases de reprise. Un détail puisque, rappelons-le, tout est une question d’« ambiance ». D’autant que Hollande aura obtenu ce qu’il voulait : la mise en place d’un marché du travail plus flexible mais beaucoup moins sécurisé dans l’hypothèse — de plus en plus improbable — d’un second mandat qui le verrait tenir à partir de 2017 les promesses formulées en 2012. C’est bien là que réside l’escroquerie — on s’en doutait… — dans le concept fumeux de « flexisécurité ».

Un quinquennat pour se chauffer et la mise en œuvre d’une véritable « gouvernance par les nombres », voire plus précisément dans le cas de François Hollande « la gouvernance par les courbes » tant la promesse de l’inversion aura été le fait politique et graphique majeur de son quinquennat.

Mais la politique n’est-elle qu’une affaire de courbes ? C’est le drame et toute la médiocrité de François Hollande d’avoir pu penser que, par un effet de vases communicants, un changement d’ordre géométrique sur une courbe — celle du chômage — en entraînerait mécaniquement un autre, sur sa courbe de popularité, ignorant totalement la dimension proprement sociale du problème et sa traduction « réelle ».

« Le monde dominé par le Nombre est ignoble » avait prophétisé Bernanos dans La France contre les robots, inquiets de l’avènement d’une société ou le sujet n’est que quantité, peuplé d’êtres non plus égaux mais parfaitement identiques. Le rêve du politique au pouvoir qui n’aurait qu’à actionner des leviers économiques pour faire évoluer à sa convenance les nombres et les courbes. Celles qui donnent des résultats…

C’est sans doute là, la démonstration de l’incapacité politique de François Hollande, d’avoir totalement ignoré que derrière les courbes qui s’inversent plus ou moins et fascinent les éditorialistes, le nez collé sur la prochaine échéance électorale, se cachent encore des individus et que comme l’avait diagnostiqué Raymond Aron « ce peuple, apparemment tranquille, est encore dangereux ».

La Gouvernance par les nombres

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Un enfumeur nommé Kerviel

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Photo: Jérôme Kerviel. Sipa: Numéro de reportage : AP21906044_000001.

L’interminable feuilleton Kerviel vient de donner lieu à un nouvel épisode qui en dit long sur l’état de la société française. On renverra à des écrits précédents pour éviter les redites. On conseillera également la lecture des articles de Pascale Robert Diard sur le sujet dans Le Monde.

Escroquerie et abus de confiance

Simplement, il convient de rappeler que Jérôme Kerviel a été reconnu coupable d’escroquerie et d’abus de confiance à l’égard de son ex-employeur la Société générale. Après une instruction particulièrement minutieuse, une audience de trois semaines devant le tribunal correctionnel aboutissant à une décision de condamnation de 300 pages, une audience d’appel également de trois semaines pour un arrêt tout aussi long aboutissant à la même conclusion. Au regard du droit et de la justice, Jérôme Kerviel est donc définitivement un escroc. La Cour de Cassation a simplement cassé l’arrêt sur la question des dommages et intérêts dus à la société générale. Il a été reproché à la Cour de ne pas avoir recherché si la responsabilité de la banque partie civile, dans la surveillance de son agent, ne pouvait pas être étudiée, et aboutir ainsi à une diminution des sommes mises à la charge de celui-ci. C’est ce que la Cour d’appel de Versailles devra examiner. En aucun cas la condamnation pénale n’est remise en cause.

Désinvolture prud’hommale

Coup de tonnerre dans un ciel serein, le conseil des prud’hommes de Paris, faisant preuve d’une désinvolture juridique stratosphérique, vient de nous dire que le licenciement de l’agent escroc était dépourvu de « cause réelle et sérieuse » et que par conséquent il fallait indemniser le malheureux à hauteur de 450 000 euros ! Alors comme ça, il n’est pas possible de foutre à la porte un employé, qui en trafiquant les procédures, vous a fait perdre plusieurs milliards d’euros ? Pour la juridiction paritaire, il faut croire que non. Nous n’avons pas disposé du détail de la décision mais n’importe quel juriste la trouvera ahurissante.

Si l’on s’en réfère au droit lui-même, c’est encore pire. Car il existe un principe fondamental, celui de « l’autorité de la chose jugée au pénal sur le civil (qui comprend les décisions prud’hommales) ». La Cour de Cassation l’a encore rappelé dans l’attendu de principe de son arrêt du 24 octobre 2012, en confirmant que cette règle « s’attache à ce qui a été définitivement, nécessairement et certainement décidé par le juge pénal sur l’existence du fait qui forme la base commune de l’action civile et de l’action pénale, sur sa qualification ainsi que sur la culpabilité de celui à qui le fait est imputé ». Si la règle ne s’attache en principe qu’au dispositif de la décision, la Cour de cassation réaffirme dans cet arrêt qu’elle s’étend également aux « motifs qui en sont le soutien nécessaire ».

Il est donc évident que l’escroquerie et l’abus de confiance établis à l’encontre de Jérôme Kerviel et assorti quand même de quatre ans de prison (!) impliquent la possibilité pour son employeur de le licencier non seulement pour « cause réelle et sérieuse », mais également pour « faute grave » et même pour « faute lourde ». Eh bien non, nous dit le conseil des prud’hommes, la Société Générale aurait dû le garder dans ses effectifs. Et le laisser poursuivre son petit commerce délirant ?

Je fais partie de ceux qui considèrent que comme en Islande, la crise de 2008 aurait dû remplir de banquiers responsables de la catastrophe les divisions VIP des maisons d’arrêt et des centrales de notre pays. Les dirigeants de la Société générale comme les autres.

Un « héros » pas très discret

Mais ce n’est pas une raison pour dire et faire n’importe quoi, ni transformer un petit trader escroc en « working class hero ». Cette imposture est difficilement supportable.

Alors que celui-ci et son avocat se défendent avec énergie, c’est normal et c’est juste. Ce n’est pas une raison pour que des journalistes et des hommes politiques continuent à répandre le mensonge et à nourrir l’imposture. Malheureusement, qu’il se soit trouvé aujourd’hui un Conseil des prud’hommes pour jouer à ce petit jeu est déplorable et c’est une mauvaise action. Les tenants de la disparition de cette juridiction paritaire utile, disparition qui permettrait de compléter le démantèlement du code du travail, vont se frotter les mains. Et les complotistes de tous poils vont pouvoir continuer à nourrir leurs fantasmes. Par charité on ne parlera pas des amis de Jean-Luc Mélenchon.

Il y a pourtant bien un combat à mener contre les banques et leurs affidés. Le gouvernement socialiste a réussi à vider la nouvelle loi bancaire de toute substance, à l’encontre même du rapport de Michel Barnier pourtant difficilement qualifiable de gauchiste excité. La séparation des activités de dépôt et d’investissement est urgente et impérative. Mais il n’est nul besoin de brandir un faux héros comme étendard, au contraire.

Ce nouvel épisode fait également apparaître un phénomène inquiétant. La justice est une des fonctions régaliennes de l’État, et le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne va pas très bien. Le caractère calamiteux du passage de Christiane Taubira place Vendôme, relevé par son successeur, a laissé l’appareil judiciaire à l’abandon, voire à certains endroits en état de clochardisation avancée. Par ailleurs, il y a eu l’instrumentalisation de la justice pénale à des fins partisanes dans une chasse au Sarkozy, mais aussi aux syndicalistes comme l’ont montré les affaires Goodyear et Air France. Tout cela a laissé des traces. Dont la plus sérieuse est une perte de crédibilité voire de légitimité des institutions judiciaires.

Le bras d’honneur que vient d’adresser le conseil des prud’hommes de Paris à la hiérarchie judiciaire est, de ce point de vue, un symptôme inquiétant.

Sans la famille!

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Isabelle Huppert dans «Elle» de Paul Verhoeven (Photo : SBS Distribution)

L’excellent commentaire de Elle qu’a fait Olivier Prévôt sous-estime, je crois, la portée du film : rien de moins qu’une parabole du monde émergeant parmi nous, mais il identifie bien le personnage central, le personnage pivot, on hésite à dire l’héroïne, comme une femme castratrice et phallique : autoritaire et manipulatrice dans son entreprise, attirant les fantasmes de ses subordonnés, humiliant sans scrupule un mâle inoffensif… Comme le montre le critique de Causeur, ce qu’elle refuse c’est toute relation qui la mettrait dans la dépendance d’un objet d’amour ou de désir. Mais je cesse d’être d’accord quand il décrit Michelle comme de bout en bout manipulatrice. Sans doute Olivier Prévôt, fasciné par le jeu imperturbable d’Isabelle Huppert, prête-t-il au personnage ce qui revient à l’actrice.

Si on croit que la « patronne de la boîte » est toujours à la manœuvre, fabriquant le piège où tombera son agresseur, on croit assister à un duel, lire un polar. Je vois plutôt une tragédie où les protagonistes sont conduits vers leur destin par des facteurs qui débordent leurs volontés. La psychologie individuelle serait une grille de lecture suffisante si l’on n’était que devant un épisode. Mais c’est un monde globalement détraqué que l’on nous donne à décrypter, où l’on est introduit par un récit obscur, heurté, rythmé par les viols à répétition, qui distille peu à peu des indications partielles. Une telle œuvre appelle des grilles de lecture plus larges que la psychologie. Sociologiquement, c’est la description d’un groupe de professionnels du fantasme ; anthropologiquement, le film met au centre une femme qui est dans le déni de la famille ; historiquement, il donne à ce monde comme repoussoir et origine, un catholicisme caricatural et caricaturé.

Il y a, dit-on, des travailleuses du sexe, ici on a des travailleurs du fantasme, qui doivent aller toujours plus loin, dans l’effrayant, le choquant, le suggestif : on n’est pas des enfants de chœur ! Et, dans leur vie personnelle aussi les dits travailleurs ne sont pas des enfants de chœur, ils ont tendance au turn over cynique, sachant qu’à cet égard on aurait tort de faire confiance aux collègues, au risque de se retrouver, comme Anne, l’associée de Michelle, trompé et bafoué. A l’aune du fantasme, la sexualité est satisfaction individuelle et/ou domination, masturbation ou viol. Une seule relation hors viol de Michelle est reconnue satisfaisante, elle y a joué à être une morte sur quoi l’autre peut s’affairer à son gré.

Que ce film, où rapports sexuels et rapports de pouvoir s’entremêlent, ait valeur de parabole, des échos le montrent venus de milieux (les politiciens écolos par exemple), où les rivalités d’image comptent plus que tout. L’agence d’Anne et Michelle, est un modèle reproductible, banal peut-être. En tout cas, c’est ce qu’indique la conduite de Michelle. Elle ne renonce pas du tout à se défendre, mais elle ne dénonce pas son agresseur, le voisin d’en face, qu’elle a vite identifié. Ce n’est pas seulement parce qu’elle aimerait bien avoir avec lui un rapport consenti (ce dont il est incapable), mais aussi parce qu’elle sait que la sexualité sauvage et brutale dont elle est victime participe du monde où par ailleurs, elle triomphe. Elle en est si consciente qu’elle s’impose de parler en société de ses mésaventures avec décontraction et naturel.

Un rêve de stérilité derrière la revendication d’une sexualité « décontextualisée » ?

Encore faut-il pour jouer ce jeu, être personnellement capable d’une sexualité complètement « désentimentalisée ». Si Michelle y parvient, c’est parce qu’elle est radicalement, monstrueusement, une sans famille, qu’elle est dans le déni de la famille. Nous savons tous, par une expérience première, que notre sexualité a été comprise, dès le début, dans le bloc de sentiments qui réunit les parents entre eux et avec leurs enfants ? C’est pourquoi, il nous est par la suite difficile d’être complètement cynique en cette matière.

Dans le cas de Michelle, cette expérience initiale fait défaut ou est récusée. Son père est un serial killer condamné à vie, qui a tué presque sous les yeux de sa fille. Quand il apprend que celle-ci, au bout de trente ans, veut le voir (pour lui « cracher à la figure ») il se pend dans sa cellule.

La mère, une riche décatie, s’offre des gigolos qui convoitent l’héritage, sa fille n’a pour elle que des sarcasmes, en particulier quand, entrant à l’improviste dans l’appartement, elle la surprend en situation « embarrassante ». La mort de la vieille n’émeut personne, on répand ses cendres  dans n’importe quelle eau.

Pour la famille qu’elle a « fondée » Michelle n’a pas plus de dévotion, elle la dévalorise autant qu’elle peut. L’ex est évanescent, le fils, Vincent, sa mère le met plus bas que terre, sa naissance a déjà été une torture, maintenant c’est un nigaud à emploi précaire, qui a besoin de son aide (chichement consentie), elle couvre d’injures l’amie de son fils, dont l’enfant, répète-t-elle à Vincent, ne peut pas être de lui, donc pas de sa descendance à elle. En matière de famille, sa devise est en somme : rien avant moi ! Rien après moi !

On la voit à la fin du film en position de mettre un sceau à ce programme négatif : son associée ayant licencié le mari qui la trompait avec Michelle (qui ne veut plus de lui), le violeur d’en face ayant été tué, les deux associées vont habiter ensemble, prêtes, suggère-t-on, à nouer une relation lesbienne. Happy end logique d’un déni acharné de la famille.

En tant que parabole, le film de Verhoeven, donne à voir les implications de ce que notre monde fomente, qu’appellent, par exemple, les polémiques de Didier Eribon contre Irène Théry, accusée de ne pas aller jusqu’au bout de la disjonction entre union sexuelle et procréation, de vouloir qu’au moins on dise aux enfants d’où viennent les gamètes de leur conception. Verhoeven décèle un rêve de stérilité derrière la revendication d’une sexualité « décontextualisée » et allégée et il craint que la sexualité ne devienne pas pour autant plus harmonieuse et plus heureuse.

Dans le film même, la perspective lesbienne n’est pas la seule ouverte à la fin. On a eu besoin du fils méprisé pour, d’un coup de trique bien asséné, éliminer le violeur récurrent. Que cette intervention de Vincent (sa présence au bon moment) semble hors récit, montre qu’elle procède d’une nécessité profonde. C’est la vie, la vie bête et naïve incarnée par Vincent, qui met fin au cauchemar du viol à répétition. Tout à la fin, les deux femmes « se mettent ensemble », mais à travers Vincent la vie continue, avec la copine et le bébé[1. Le personnage, masculin et créatif de Kurt (le seul, comme Olivier Prévôt l’a montré, qui échappe à la domination de Michelle) est dans un autre ordre, le symétrique de Vincent. Ce sont les deux failles d’un univers bouclé par où la vie peut entrer.]. Ce monde quasi infernal pourrait paraître le mauvais destin d’un milieu particulier, passablement dézingué, si le film ne se donnait pas une dimension historique, en rapportant obstinément ce qu’il décrit à un monde dont, paraît-il, il procède et se détache, le monde catho-traditionnaliste. Le père (présenté de manière à évoquer un fait divers récent) était un bigot qui traçait un signe de croix sur le front des enfants du quartier à l’entrée de l’école. Sa violence s’est déchaînée à cause des protestations des parents contre ce prosélytisme. Rébecca, l’épouse du violeur, appartient au même monde, elle impose la récitation d’une prière avant le diner de Noël[2. Le metteur en scène se permet d’être inexact quand il évoque les traditions cathos. Symptôme d’une désinvolture dont il donne d’autres exemples, il nomme « grâces » et non benedicite la prière qui précède le repas.], elle dresse une énorme crèche devant chez elle, elle va en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, elle quitte la table pour la messe de minuit. Il ne manque pour que la stigmatisation soit complète, que la participation à la « manif pour tous » Et, nous dit-on, son archaïsme provocateur n’est pas plus innocent que celui du père de Michelle. A la fin du film on a la surprise que la bonne voisine, devenue veuve d’un violeur obsessionnel, remercie la victime de son mari d’avoir donné à ce détraqué, « ce dont il avait besoin ». Manière d’avouer deux fautes : avoir été une épouse « insuffisante » et avoir couvert un crime. Manière surtout de commettre une troisième faute, celle de pardonner l’impardonnable à la place d’une autre. Voilà comment sont les cathos ! On indique donc, à la fin du film, comme en évoquant le père de Michelle, que la pétaudière ambiante est le résultat d’une émancipation par rapport à une culture étouffante qui n’a pas disparu.

On peut trouver que la ficelle est un peu grosse. Mais pourquoi Verhoeven a-t-il eu besoin de se donner un tel bouc émissaire ? Sinon parce qu’au fond, le monde qu’il décrit ne s’assume pas. C’est plutôt une bonne nouvelle.

La refondation Ripolin de Najat Vallaud-Belkacem

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Meeting d'"Hé oh la gauche !" à Paris en avril dernier (Photo : SIPA.00752920_000005)

Toujours à la pointe, Najat Vallaud-Belkacem vient de se saisir avec plusieurs mois d’avance du marronnier de la rentrée : le poids des cartables (parce qu’elle écoute le peuple, elle a bien vu qu’à TF1, tous les ans, ils parlent de ça, donc c’est que ça doit être important). D’ailleurs elle a commencé par alléger le contenu des manuels et des programmes, c’est vous dire si elle prend le sujet à cœur.

Comme Florence Robine (la directrice générale de l’enseignement scolaire) lui a dit qu’il fallait arrêter de lire (ou peut-être parce qu’elle pense que les enseignants ne savent pas lire, puisque qu’ils sont tous allés à l’école avant sa merveilleuse-refondation-qui-fait-la-réussite-de-tous), elle a pris soin de produire un document tout en  pictogrammes.

En plus, elle est très développement durable. Les enfants devront faire l’année avec un seul bâton de colle et un seul effaceur. Je conseille à tous de commencer l’entraînement dès maintenant, parce qu’actuellement, quand ton enfant réussit à faire le mois avec, c’est un miracle.

Point positif pour l’élève, en primaire, si ses parents lui achètent la boîte de gouache et les pinceaux demandés, il pourra en tirer pleinement profit… à la maison ! Car dans le premier degré le matériel d’arts plastiques est acheté avec les crédits de fonctionnement alloués par les communes ou les intercommunalités. Il semble donc que le souci du « pas d’amalgame » ait épargné le ministère de l’Education nationale qui n’hésite plus à commettre des directives identiques pour les premier et second degrés, dont les fonctionnements diffèrent pourtant de façon notoire.

Soyons indulgents, Najat ne peut pas tout savoir, déjà, elle a dû faire la tournée « Hé oh la gauche ! » avec la veste bleue de Ségolène pour avoir l’air d’une future Première ministre,  elle ne peut pas en plus savoir comment fonctionne une école.

Pourtant tout était bien parti, comme en atteste la source de sa liste de commissions : un rapport sur la « Grande pauvreté et réussite scolaire » en 224 pages et 69 propositions signé par Jean-Paul Delahaye, inspecteur général de l’Education nationale.

Les pistes étaient prometteuses : 14 propositions reposaient sur des créations de postes,  10 impliquaient des temps de formation et 8 des hausses de budget.  11 mesures devaient aboutir à  de nouvelles directives  et 9 à la mise en place d’évaluations diverses. Une charge supplémentaire pour des personnels déjà submergés par des directives désordonnées et prises sans aucune pertinence quand au déroulé d’une année scolaire. Si l’on ajoute à cela la tirelire déjà cassée pour tenter d’acheter le vote des enseignants, il ne restait pas grand-chose pour financer le plan Jean-Paul…

Il faut donc reconnaître une certaine forme de sagesse à ne retenir de ce copieux rapport que les conseils sur le contenu de la trousse. Pour le reste, l’égalité attendra.

Pour ce qui concerne l’égalité, on repassera…

Ainsi, il  n’y aura pas d’égalité car on a compté pour quantité négligeable ceux des plus modestes qui quelquefois parviennent à se glisser dans ces zones que le ministère a considéré comme favorisées et à qui il a retiré du personnel pour « concentrer les moyens là où il y a de vrais besoins ».

Il n’y aura pas d’égalité car on a refusé de reconnaître qu’avant même le changement qui devait être « maintenant », les crédits pédagogiques alloués aux écoles par les communes variaient déjà dans des proportions de 1 à 10 (selon une enquête du SNUIPP).

Il n’y aura pas d’égalité car on a camouflé les dégâts de la réforme des rythmes scolaires en asseyant son évaluation sur une saisie informatique de données confiée… aux mairies dont la docilité conditionne l’obtention de maigres subsides.

Il n’y aura pas d’égalité car on a soigné l’électorat bobo en maintenant les classes de latinistes à Paris et en les détruisant ailleurs.

Il n’y aura pas d’égalité car on a encouragé les éditeurs à commettre des manuels aux contenus indigents, pendant que les plus favorisés ont des bibliothèques foisonnantes à la maison.

Il n’y aura pas d’égalité car on va supprimer les livrets en maternelle au profit d’un catalogue photographique rassemblant uniquement « les exploits de l’enfant », ce qui réservera ainsi aux seuls parents les plus éclairés la possibilité de se rendre compte d’éventuelles difficultés chez leur enfant et d’y remédier.

Le goût de la « refondation de l’école » à la sauce Hollandaise sera donc bien amer : du dogmatisme, de l’angélisme, de l’idéologie, du cynisme, du mépris, du mensonge, du clientélisme… Mais de l’égalité réelle nulle trace et une affiche infantilisante sur la liste des courses ne trompera personne sur cet état de fait.

Kerviel: les prud’hommes et le bras d’honneur à l’Etat de droit

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Jérôme Kerviel, fin 2015, entouré de son avocat, David Koubbi, et du porte-parole d'Europe écologie - Les Verts, Julien Bayou (Photo : SIPA.00726917_000004)
Jérôme Kerviel, fin 2015, entouré de son avocat, David Koubbi, et du porte-parole d'Europe écologie - Les Verts, Julien Bayou (Photo : SIPA.00726917_000004)

Le Conseil des prud’hommes de Paris (CPH) a donc condamné la Société générale à verser à son ex-employé Jérôme Kerviel une somme de 450 000 €, en réparation des divers préjudices résultant de son licenciement début 2008, qui a été jugé « sans cause réelle et sérieuse ». La clique du trader déchu s’est immédiatement et bruyamment répandue, louant une décision enfin juste après la honte du procès pénal signe d’une justice complice du Grand Capital, et n’hésitant pas en à appeler à l’affaire Dreyfus pour saluer la réhabilitation de Saint-Jérôme opérée par le CPH.

Régis de Castelnau, notoire adorateur du capitalisme financier, a dit dans ces colonnes le mal que l’on pouvait — voire devait — penser de cette décision.

Seuls quelques autres juristes de mon espèce, atrabilaires et soucieux de l’Etat de droit, sont également outrés par cette décision. Pas parce que la banque doit débourser quelque menue monnaie, non ; un peu parce qu’un trader, figure habituellement honnie de la plupart, se trouve soudain propulsé héros de tout un peuple qui a toujours ses derniers agios en travers de la gorge, oui ; beaucoup parce que cette décision est juridiquement aberrante, et même grave (non, ne partez pas après avoir lu « juridiquement », je vous promets que c’est plutôt simple, malheureusement).

Il y a un principe, en droit, qui s’appelle « l’autorité de chose jugée au pénal », qui implique que quand un jugement pénal est devenu définitif, il s’impose au juge civil, qui est obligé, lorsqu’il statue, de prendre en compte la solution pénale et les considérations qui l’ont directement fondée (ce qu’on appelle les « motifs qui en sont le soutien nécessaire »).

De l’importance de la cohérence

En d’autre termes, si le juge pénal dit « Machin est coupable d’avoir fait ceci », le juge civil ne peut pas dire : « Nan, c’est même pas vrai ». Ce qui garantit une certaine cohérence dans les différents volets d’une même affaire, la primauté de la solution pénale se justifiant de façon assez évidente par l’ordre public supérieur au respect duquel elle veille.

Dans notre affaire, Kerviel a été pénalement condamné, par un jugement devenu définitif, pour abus de confiance, manipulations informatiques, faux et usage – la Cour de cassation ayant rejeté le pourvoi sur le volet pénal (et ayant cassé l’arrêt sur le volet civil, au prix d’un revirement très inattendu de jurisprudence, acceptant d’imputer à la victime d’une infraction pénale une part de la responsabilité de son préjudice du fait de sa négligence fautive ; c’est dire si ces juges sont vendus).

En particulier, pour juger l’abus de confiance, le juge pénal a évidemment dû se pencher sur la question de savoir si la Société générale était au courant, puisqu’il ne peut par définition y avoir d’abus de confiance si l’abusé sait à chaque instant ce que l’abuseur est en train de faire. L’arrêt de la Cour d’appel consacre ainsi 13 pages (pp. 70 à 83) à caractériser l’infraction, en réfutant toute la ligne de défense de Kerviel qui, bien sûr, prétendait déjà que « la banque savait ». Et la Cour de conclure au terme de cet examen minutieux que Kerviel a passé, « sciemment et à l’insu de son employeur », les ordres ayant abouti à la position catastrophique dont le débouclage a coûté 4,9 milliards à la banque. La Cour de cassation a approuvé la Cour d’appel d’avoir jugé « que la Société générale n’a pas eu connaissance des activités de son salarié, qui les lui a dissimulées ».

« A l’insu de son employeur », ce sont les mots de la Cour, qui lui permettent de caractériser le délit d’abus de confiance. C’est donc un « motif qui en est le soutien nécessaire ». Il a donc l’autorité absolue de chose jugée au pénal, et aucune juridiction civile ne peut écrire le contraire, sauf à faire litière de ce principe fondamental.

Et pourtant. Le CPH, pour juger le licenciement sans cause réelle et sérieuse, retient que les faits reprochés à Kerviel par son ex-employeur, à savoir engager à lui tout seul et ses 2 ans d’expérience comme trader 1,5 fois les fonds propres de la banque sur des positions directionnelles non-couvertes en pleine crise financière (une broutille, on ne voit vraiment pas pourquoi la SoGé ne l’aurait pas sciemment laissé faire), étaient prescrits au moment de la décision de licenciement. En effet, en droit du travail, l’employeur dispose de deux mois à compter d’un fait fautif pour engager des poursuites disciplinaires, faute de quoi il ne pourra par la suite plus s’en prévaloir.

Or le CPH estime que la Société générale était « au courant de longue date » des agissements de Kerviel, « et en tout état de cause plus de deux mois » avant la décision de licenciement début 2008. Le CPH dit donc « vous le saviez avant, vous n’avez rien fait, maintenant c’est trop tard ».

Et c’est là que, juridiquement, ça coince sévèrement : « A l’insu de son employeur » vs. « Au courant de longue date ». Juge pénal vs. Juge civil.

Les juges ont-ils perdu la raison ?

« Et l’autorité de chose jugée, alors ?! », direz-vous parce que vous avez suivi. Fi ! Foin d’arguties juridicistes ! Le CPH ne se gêne pas pour si peu, et réécrit toute l’histoire (en un paragraphe, contre 13 pages pour la Cour d’appel, parce que, bon, on ne va pas non plus y passer des plombes, hein), se livrant à une appréciation des mêmes faits et éléments de preuve en contradiction totale et directe avec celle du juge pénal. Il s’assied ainsi gaiement sur trois jugements successifs ayant donné lieu à deux instructions (dont une menée par le juge Van Ruymbeke, notoirement complice des banques…), plusieurs semaines d’audience et quelques centaines de pages de jugements scrupuleusement motivés. Et sur l’autorité de chose jugée.

La seule solution possible pour le CPH était en réalité de prendre acte de la condamnation pénale et de son « support nécessaire » qu’est l’ignorance de la banque (fautive, certes, et pour laquelle elle a été condamnée à 4 millions d’euros d’amende par la Commission bancaire du fait de ses graves défauts de contrôle) jusqu’en janvier 2008, et d’en tirer les conséquences quant à la qualification des faits (non-prescrits puisque découverts très tardivement) en faute grave (la faute lourde étant peu probable, puisqu’elle suppose d’établir une intention de nuire à l’employeur, ce qui ne semble pas le cas de Saint-Jérôme), justifiant le licenciement.

Cette décision est donc juridiquement aberrante, et il ne fait aucun doute qu’elle sera censurée en appel. Elle est également grave, parce qu’il ne s’agit pas juste d’une erreur de droit comme cela arrive régulièrement, mais d’une remise en cause manifestement délibérée, par le CPH, de l’autorité de la chose jugée par la Cour de cassation  et, par là, d’un bras d’honneur à l’Etat de droit, dont on peut légitimement se demander ce qu’il en reste lorsque des juges choisissent de s’affranchir des règles de droit pour rendre une décision médiatique, plan sur lequel Kerviel a déjà gagné depuis longtemps et de façon définitive.

A tous ceux qui, bien que ne connaissant rien du dossier, me ressortiront Dreyfus, le fait que la vérité judiciaire n’est pas la vérité, et qu’il est bien évident que le juge pénal était vendu et manipulé : le but n’était pas ici de refaire les procès et de répondre une énième fois à leurs questions et objections prétendument dérangeantes. Cela a déjà été fait autant de fois par les juges et par les connaisseurs du dossier, qui les ont précisément examinées et démontées, au premier rang desquels les excellentes Olivia Dufour (ses billets de blog et son livre) et Pascale Robert-Diard. Mais ces voix resteront pour beaucoup inaudibles : la haine anti-banques, le romantisme de caniveau et les fantasmes des sommes vertigineuses annihilent toute trace de raison. Y compris, et c’est inquiétant, chez les juges.

Football: Iran vs Qatar, un match français?

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iran om psg qatar
Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21876526_000013.
iran om psg qatar
Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21876526_000013.

Alors que le Championnat d’Europe des nations va débuter, une nouvelle concernant  le monde de football n’a sans doute pas eu l’écho qu’elle méritait. Le célèbre Olympique de Marseille ayant été mis en vente il y a quelques semaines par sa propriétaire Margarita Louis-Dreyfus, un fonds d’investissement serait très bien placé pour conclure l’achat du club aux soixante-sept saisons dans l’élite française. C’est le journal France Football qui l’annonce : ce fonds d’investissement serait iranien. Les relations diplomatiques entre les pays occidentaux et la République islamique ayant connu un certain réchauffement ces dernières années, le business reprend également. Et, en 2016, qui dit business dit évidemment football.

Si l’affaire devait se conclure dans les prochaines semaines, l’Iran ne serait pas le premier pays à investir dans le football français. Même si France Football fait état de précisions du club selon lesquelles il ne s’agirait pas de l’Etat iranien mais bien d’un fonds d’investissements privé perse, on imagine mal que les Gardiens de la Révolution n’aient pas leur mot à dire dans une telle transaction. Ainsi, depuis quelques années, un proche du gouvernement azerbaïdjanais avait pris le contrôle du RC Lens, avec de nombreuses infortunes, l’AS Monaco est la propriété d’un richissime homme d’affaires russe, et last but not least, le fonds souverain du Qatar possède le PSG, club de la capitale. Je n’évoquerai pas le triste sort de mon FC Sochaux vendu par Peugeot à un illustre inconnu propriétaire d’une PME hong-kongaise.

Des stades aux noms de marques

La rivalité entre le club phocéen et celui de la capitale, créée de toutes pièces par le duo Denisot-Tapie dans les années 1990, et qui a abouti à des heurts réguliers entre les supporters de l’OM et ceux du PSG, pourrait bien prendre de l’ampleur. On connaît l’état des relations entre l’émirat sunnite du Qatar et la République islamique chiite. Voilà qu’ils pourraient bien s’opposer sur les pelouses du Vélodrome et du Parc des Princes dans le cadre du « soft power footballistique », thème cher à notre excellent confrère Régis Soubrouillard. L’Iran et le Qatar n’ont d’ailleurs pas d’autre choix pour l’heure que d’investir dans le football de clubs. En matière de sélections nationales, le premier n’a participé qu’à deux phases finales de Coupe du monde (1978, 1998) tandis que le second y participera…  en 2022, parce que la FIFA lui en a confié l’organisation, dans les conditions que l’on sait.

Ainsi va le football français d’aujourd’hui. Les clubs deviennent les instruments de promotion de nations étrangères et ils jouent dans des stades aux noms de firmes. Le Vélodrome aurait d’ailleurs été rebaptisé « Orange Vélodrome », du nom d’un célèbre opérateur téléphonique, le stade de Nice a été nommé « Allianz riviera » tandis que celui de Bordeaux a pris le nom poétique de « Matmut Atlantique ».
À défaut de présenter un niveau de jeu comparable à celui de ses voisins, le championnat de France de football ne manque décidément pas d’assurances.

La jouer « plus libéral que moi tu meurs » ne peut suffire

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Etonnant ces candidats Les Républicains : au moment où le gouvernement rencontre les pires difficultés à faire passer la loi El Khomri  qui réforme le code du travail a minima, les participants à la primaire de droite se livrent à une surenchère libérale annonçant une révolution qu’ils veulent sans précédent : retour aux  39 heures, retraite à 65 ans,  fin des régimes spéciaux, refonte en profondeur du code du travail, réduction drastique des effectifs de fonctionnaires, 100 milliards d’économies budgétaires et hausse de la TVA (donc baisse des salaires réels !), mesures accompagnées d’autres qui ne toucheront pas au niveau de vie des classes populaires, telle la suppression de l’ISF, mais ne feront pas nécessairement plaisir à l’immense majorité qui ne le paye pas : un Fouquet’s programmatique en quelque sorte.

Beaucoup de ces réformes à prétention libérale ont un air de déjà-vu : sélection à l’entrée des universités (qui avait, bien inutilement, mis le feu au pays  en 1986), nouvelles refontes territoriales (dont il ne semble pas que les candidats mesurent la lassitude et le désarroi  qu’elles suscitent chez les Français), etc.

Dans cette surenchère, Juppé semble aujourd’hui en pointe mais Sarkozy et Fillon et ne sont pas en reste. La tonalité des campagnes de Le Maire ou Copé  n’est pas différente.

Nous ne ferons pas aux uns et aux autres l’injure de penser qu’il ne s’agit là que de poses pour séduire dans la perspective de la primaire un électorat de droite   largement conditionné par des prescripteurs à qui cette rhétorique libérale plaît : patronat petit et grand, think tanks libéraux de tout poil, sans oublier nos  partenaires européens. Non, les candidats y croient vraiment. Mais il est une question à laquelle ils ne répondent pas : comment feront-ils pour faire passer de telles réformes  alors que la gauche elle-même n’y arrive pas ?

Fillon compte sur l’« état de grâce » qui  lui  permettra, pense-t-il, de faire adopter certaines par référendum. La règle d’or par exemple. Juppé veut commencer  son quinquennat par un « choc ».

Quelle légitimité ?

Tout cela est bien joli. Mais quelle légitimité auront-ils ? Les politologues l’observent : le  fameux « état de grâce » est de plus en plus court. Il est plus que probable que le candidat de la droite classique sera élu au second tour contre un candidat du Front national avec un écart assez faible, témoignant à lui seul d’un profond mécontentement du pays. Il le sera avec des voix de gauche. Cela devrait, en théorie, lui permettre de s’appuyer sur tout l’« arc républicain » pour entreprendre  des réformes vigoureuses, mais l’expérience du passé montre que c’est le contraire qui se passe. Jacques Chirac, élu en 2002 avec 80 % des voix,  ne se crut pas pour autant autorisé  à faire des reformes en profondeur car il ne voulait pas contrarier la gauche dont il avait recueilli  les voix. Les présidents de région élus récemment dans des conditions analogues se  sont sentis tenus, à tort ou à raison, de faire tout de suite des concessions à la gauche pour lui  marquer leur reconnaissance.

La  gauche, malgré sa faiblesse actuelle, dispose dans le pays réel, de relais qui lui permettent de contrôler en partie au moins les remous sociaux occasionnés  par ses tentatives de réformes. On la soupçonne même de se servir de ces relais extrémistes, antifas et autres, pour discréditer, en entretenant des   violences, l’opposition syndicale. Qu’importe ! Si la droite, au temps de Pasqua,  eut autrefois de tels relais, elle n’en a plus aucun aujourd’hui.

Il fut un temps où la grande  presse se partageait, certes inégalement, entre la droite et la gauche. Aujourd’hui,  elle semble presque entièrement acquise à la gauche. Cela ne la conduit certes pas à faire preuve d’indulgence pour un Hollande au bout du rouleau, mais ne nous leurrons pas : très vite, elle en aurait encore moins  pour un gouvernement affiché à droite.

Reagan et Thatcher purent faire des réformes libérales profondes mais ils n’étaient pas que libéraux, ils jouaient aussi sur la fibre nationale, voire nationaliste. Nulle orientation de ce genre chez les candidats LR dont aucun (sauf Myard et Poisson qui ne font pas la course en tête) ne remet en cause la dépendance actuelle à l’égard des contraintes euro-atlantiques. En définitive qu’offrent-ils en échange d’une remise en cause  de ce que beaucoup tiennent encore pour des acquis sociaux : un peu plus de sécurité publique, un meilleur contrôle de l’immigration : avec quelle crédibilité ? Une réforme en profondeur de l’école ? Même pas. Une remise en cause des dérives sociétales : surtout  pas, politiquement correct oblige. D’ailleurs, la plupart des réformes promises  par la droite sont-elles autre chose que la transposition de directives de Bruxelles ? Tout comme les rares propositions qui émanent d’un Macron.

Des « princes esclaves »

Or c’est là que le bât blesse. Pour exiger des gens des sacrifices courageux, il faut soi-même donné le sentiment de faire preuve de  courage. Quoiqu’ ils n’en    soient pas toujours conscients, les Français sentent bien que les réformes libérales, même si certaines sont nécessaires, visent à satisfaire des donneurs d’ordres étrangers (Bruxelles, Berlin ou d’autres), que ces ordres sont  répercutés par des « princes esclaves » selon l’expression de Gaston Fessard. Piètre posture pour exiger « du sang et des larmes ».

Ajoutons que les réformes libérales sont plus faciles à faire en période de croissance : il est plus aisé par exemple de  rétablir l’équilibre budgétaire quand les rentrées fiscales augmentent, de supprimer des postes de fonctionnaires quand le secteur privé recrute, d’augmenter le temps de travail quand on peut en même temps augmenter les salaires. Rien de tel ne se profile à l’horizon 2017. L’assouplissement du code du travail a lui-même peu de chances de se traduire par des recrutements massifs si les conditions macroéconomiques d’une reprise ne sont pas au rendez-vous.

La convergence des propositions des candidats Les Républicains ne tient pas seulement au conformisme technocratique : ne remettant évidement pas en cause l’euro, ils n’envisagent pas non plus des solutions alternatives  comme un vigoureux transfert des charges sociales sur la TVA dite « TVA sociale » (assortie d’une hausse des salaires à due proportion, sinon la mesure apparaîtra elle aussi pénitentielle). A l’intérieur des contraintes dans lesquelles ils inscrivent leur projet, la seule solution qu’ils voient pour relancer la croissance est la politique dite de l’offre : faciliter l’initiative des chefs d’entreprise en améliorant leur situation financière et réglementaire vis-à-vis du reste de la population. Une telle politique serait sans doute acceptée par les Français s’ils étaient sûrs de son efficacité, ce qui n’est évidemment pas le cas, non sans raisons. Sans compter le risque qu’une compression brutale des dépenses publiques et privées n’enfonce davantage encore le pays dans la récession.

Le plus probable à ce jour est que le prochain président soit issu des rangs des Républicains. La règle à suivre par ceux qui conseillent les candidats à la primaire de ce parti ne devrait pas être seulement « plus libéral que moi tu meurs », mais : « Comment éviter que la nouvelle majorité ne soit carbonisée en trois mois ? »  Autrement dit, comment ne pas réitérer les mésaventures de 1986 et 1995 : toute la  population dans  la rue aux premières réformes ?  Mais qui s’en souvient ? C’est alors en effet qu’aurait lieu l’explosion que tout le monde attend depuis des mois, voire des années. Les réformes en seraient définitivement discréditées et la gauche, malgré son épuisement idéologique,  se trouverait une fois de plus, remise en selle.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

Colombie: la paix maintenant?

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farc colombie santos uribe
Camp des Farc, janvier 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21848346_000022.
farc colombie santos uribe
Camp des Farc, janvier 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21848346_000022.

Certains conflits passionnent l’opinion, d’autres moins. Ainsi, si on parle à juste titre de la guerre en Syrie, de l’Irak et maintenant de l’Etat islamique, du moins depuis qu’il nous a attaqués ; de la Libye, du Soudan (un peu), et très régulièrement, du conflit israélo-palestinien, on ne parle guère, ou bien peu, du conflit qui oppose les guérillas d’inspiration dite marxiste au gouvernement de droite en Colombie. Pourquoi ne s’intéresser qu’au rapt d’Ingrid Betancourt, militante écolo franco-colombienne ?

Soixante ans de guerre civile

Revenons aux sources de la guerre civile dont l’enlèvement de la candidate verte à la présidentielle colombienne de 2002 ne fut que la énième péripétie. Il y eut naguère, dans les années 1940 un monsieur dénommé Jorge Eliécer Gaitán, candidat à la présidentielle, à juste titre très populaire, proposant de faire des réformes sociales inédites (qui manquent encore cruellement au pays), et également de faire éclater au grand jour des soupçons de corruption dans son propre parti. Malheureusement, l’oligarchie ne l’entendant pas de cette oreille, Gaitán fut assassiné, on ne sait d’ailleurs pas vraiment par quel camp.

La droite catholique et la gauche libérale entrent alors dans un conflit très violent, des militaires et des groupes armés conservateurs commettent des exactions sur des paysans, qui s’organisent en groupes d’autodéfense, c’est la période de la « Violencia », qui porte très bien son nom. Selon sa fille, le défunt Jorge Eliécer Gaitán aurait dit que si jamais il lui arrivait d’être assassiné, suivrait soixante ans de guerre civile. Un prophète, ce Gaitán ?

Dix ans plus tard, un jeune agriculteur analphabète dénommé Manuel Maruland,  qui a vu une partie de sa famille massacrée par l’armée, fonde les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc). Il sera resté moins connu que Fidel Castro.

Si Fidel a pu faire sa révolution, sans trop de résistance, Marulanda et ses Farc ne sont pas parvenus à grand-chose en soixante ans de guerre, si ce n’est s’attirer l’antipathie d’une bonne partie de leur concitoyens et aussi du reste du monde. Cerise sur le gâteau, la gauche sociale est arrivée au pouvoir au Chili, en Equateur et en Bolivie sans violence. C’est sans doute la raison pour laquelle les Farc, conscients d’en être toujours au même point qu’il y a soixante ans, sont-ils acculés à choisir la voie de la paix.

Uribe contre son successeur

Dans les négociations de paix en cours, un nom revient sans cesse : Timochenko. Si le nom est facile à retenir, le personnage n’est pas aussi connu que Yasser Arafat. Pourtant, il a lui aussi passé toute sa vie au sein d’une organisation révolutionnaire pour certains, terroriste pour d’autres, les Farc. Médecin cardiologue, il a été entraîné militairement dans la Yougoslavie du maréchal Tito avant d´intégrer les Farc, dont il a pris la direction il y a cinq ans. Bien que sa petite barbe lui donne des airs de Robert Hue, il est loin d’être un ange. Jugez par vous-même les saloperies qu’ont commises les Farc : attentats, extorsions, enlèvements, assassinats ciblés ou exécutions en masse (de pauvres paysans) etc. On comprendra que les familles des victimes des Farc, comme celles de l’armée ou des paramilitaires, aient du mal à pardonner. Par ailleurs, les Farc n’ont pas lésiné sur l’embrigadement précoce, non seulement pour éduquer les têtes fraîches à leur façon, mais aussi pour en faire des soldats.

En Colombie, malgré une guerre larvée qui dure depuis plus de soixante ans, les horreurs et les six millions de déplacés sur son territoire qui en découlent (le plus grand nombre de déplacés interne au monde jusqu’à l’avènement de la guerre en Syrie), il semble qu’un chemin vers la paix soit tracé. Et cela sans des allers-retours d’Obama, sans les gesticulations de l’ONU ou les propositions de conférences de Fabius. Bien sûr, ce n’est pas encore gagné ; l’ancien président Alvaro Uribe, issu de la droite dure et proche des paramilitaires, ne l’entend pas de cette oreille, tout comme le groupe paramilitaire ELN (Ejercito de liberación nacional), qui ne semble pas disposé pour l’instant à jeter les armes. Mais jusque-là, les efforts des deux côtés se dirigent vers une paix encore improbable il y a quelques années. Pourtant, le président colombien Juan Manuel Santos était le ministre de la Défense de son prédécesseur et n’a rien d’un nouveau Nelson Mandela (sera-t-il le nouveau De Klerk ?). Les deux camps semblent en tout cas avoir la volonté d’arriver à un accord de paix.

Quand Juppé se tweete une balle dans le pied

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Alain Juppé, début mai 2016, lors d'une conférence de presse à Bordeaux (Photo : SIPA.00756566_000012)
Alain Juppé, début mai 2016, lors d'une conférence de presse à Bordeaux (Photo : SIPA.00756566_000012)

Dans la nuit de dimanche à lundi, un jeune ardéchois de 17 ans connu sur la toile sous le pseudo de Candide, a publié un gag : un faux tweet signé Alain Juppé dans lequel il souhaite un « bon ramadan à tous mes frères et sœurs en islam ».

Cependant, ce lycéen, habitué à ce genre de montages, qui se veulent satiriques, ignorait – ou bien oubliait – le mot de Desproges : « On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui ». En moins de 24 heures, ce faux tweet, très partagé, est devenu l’un des sujets les plus discutés sur le réseau de micro-messages. Si nous évoquons cette petite blague, ce n’est pas pour parler de l’humour militant du lycéen qui s’est justifié en disant vouloir « s’amuser du cliché selon lequel Alain Juppé serait très islamophile, selon l’extrême droite », mais bien politique, car la réaction d’Alain Juppé et son équipe à cet incident apparemment insignifiant nous en dit beaucoup sur le maire de Bordeaux candidat à primaire des Républicains et peut-être à la présidence.

Le premier à réagir a été Gilles Boyer, directeur de campagne du maire de Bordeaux. Selon le bras droit de Juppé, le compte Twitter de ce dernier a été tout bonnement « hacké » (il a depuis effacé ce message, ndlr).

Une information fausse, démentie quelques heures plus tard quand l’identité de l’auteur du faux tweet a été révélée. C’est à ce moment qu’Alain Juppé lui-même est entré en scène en annonçant avoir porté plainte contre X dans un commissariat de police de Bordeaux. De son côté Candide, et ce n’est pas surprenant, a jugé cette réaction un peu trop sévère, s’étonnant dans un article du site Buzzfeed qu’« un homme ayant 35 ans de vie politique derrière lui porte plainte contre un montage d’un ado de 17 ans qui n’est pas même injurieux. Cette histoire ne l’honore pas. »

C’était aussi l’avis de plusieurs internautes qui, trouvant la réaction du maire de Bordeaux disproportionnée, ont lancé une petite campagne de soutien au lycéen ardéchois via le hashtag #FreeCandide. Finalement, Benoist Apparu, a essayé de tourner la page. « Dont acte, le jeune s’est excusé donc il n’y aura évidemment pas de suites par rapport à ça » déclarait ce matin sur France Info l’ancien ministre qui soutient la candidature de Juppé.

L’équipe Juppé se noie dans un verre d’eau

L’impression que nous laisse cet incident de prime abord dérisoire est que Juppé et son chef d’état-major se sont noyés dans un verre d’eau, tant le nombre d’erreurs commises en si peu de temps est impressionnant, surtout par rapport au problème qu’il leur a fallu réglé. Tout d’abord le directeur de campagne annonce une fausse information. Pourquoi ? A-t-il réagi sans consulter les personnes chargées du numérique dans l’équipe de campagne ? Et s’il l’a fait, celles-ci l’ont-elles mal renseigné ? A ce premier dysfonctionnement s’ajoute la décision hâtive de porter plainte. Comment a-t-elle été prise ? A l’évidence, il s’agit d’une erreur car de la position de victime d’une mauvaise blague qui est une opportunité en or pour le candidat de gagner des points, Juppé et son équipe se sont mis très vite dans une situation où ce sont eux les persécuteurs d’un jeune lycéen maladroitement antiraciste, obligés de mener en urgence une opération rétropédalage pour sauver les meubles. Tout cela révèle une grande nervosité de la part d’une équipe de campagne où la communication entre l’état-major et les autres membres n’est pas très fluide. Et, au passage, voilà réduit en miettes, en quelques heures seulement, tout leur travail visant à rendre Juppé « djeun’s compatible ».

Mais tout cela est encore plus intéressant quand on prend un peu de distance. En fait, cette affaire ridicule arrive à un moment où, pour la première fois depuis longtemps, la campagne Juppé ne ressemble pas à une promenade de santé. D’abord ce sont les sondages qui depuis quelques semaines sont moins favorables. Ensuite c’est François Baroin qui rejoint Nicolas Sarkozy en « balançant » sur le « meilleur d’entre nous », rappelant que les « enfants » de Chirac ne partagent pas nécessairement ni l’amour fraternel ni le jugement et les préférences de leur père en politique. Et puisque, comme l’a justement observé le mari de Bernadette, « les emmerdes, ça vole toujours en escadrille », la question identitaire, un sujet très sarkozyste qui est le talon d’Achille d’Alain Juppé, fait également son retour à l’ordre du jour (et l’affaire du faux tweet n’est d’ailleurs pas complément étrangère à cette problématique). Les plus vigilants ajouteront à cette liste la question que le Monde, pourtant temple du conformisme, a osé mettre à sa une récemment : « Alain Juppé guetté par la “balladurisation” » ?

Les équipes de Juppé se préparent à deux campagnes dures, violentes et brutales : la primaire des Républicains et l’élection présidentielle. Pour le moment nous sommes toujours dans une « drôle de guerre », c’est-à-dire que les hostilités n’ont pas vraiment débuté. En clair, on n’a pas encore commencé à tirer vraiment. Or, le premier pétard, de surcroît un peu mouillé, envoyé sur Twitter par un gamin potache, fait perdre la tête à l’état-major. Les conséquences ne sont pas très graves. Mais si les choses ne changent pas rapidement – ce qui est possible uniquement s’il ne s’agit pas d’un problème plus profond et irrémédiable de caractère et de méthodes de la part d’Alain Juppé et de sa garde rapprochée – on peut légitimement se poser des questions sur la capacité de cette équipe d’emporter des combats autrement plus rudes. Ou de diriger un grand pays.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de notre dossier « Juppé : le pire d’entre nous ? »

La morgue tranquille

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Alain Juppé quitte la cour d'appel de Versailles, lors de son procès en appel dans l'affaire des emplois fictifs du RPR, 13 octobre 2004 (Photo : DENIS ALLARD/REA)
Alain Juppé quitte la cour d'appel de Versailles, lors de son procès en appel dans l'affaire des emplois fictifs du RPR, 13 octobre 2004 (Photo : DENIS ALLARD/REA)

Alain Juppé a de la chance. Les Français viennent de faire en grand l’expérience d’Ulysse dans son voyage de retour en tombant de Charybde-Sarkozy en Scylla-Hollande. Passés d’un parvenu détesté à un incapable humiliant, ils voient venir avec angoisse la prochaine échéance car il n’y a pas grand monde de crédible ou de disponible sur le marché. Qu’à cela ne tienne, on va leur proposer une construction parfaitement artificielle prétendant qu’on va tout changer, pour que surtout rien ne change. C’est un classique, Raymond Barre, Édouard Balladur, et DSK en savent quelque chose. Alain Juppé a vu la fenêtre de tir, et s’y est engouffré, soutenu par une opération de communication d’envergure. Effacés ses multiples échecs politiques, dès lors qu’il quitta l’ombre protectrice de Jacques Chirac, oubliés les traits de caractère tout de suffisance cassante, gommées les convictions politiques d’européiste austéritaire des plus classiques. « Il a changé », nous serinent les médias, et même son âge, quand même avancé, est présenté comme un avantage. « Dans ces conditions, il ne fera qu’un mandat », dit-on pour nous rassurer. Reste tout de même un petit problème, Alain Juppé arbore un casier judiciaire, ce qui est un peu ennuyeux. Les journalistes excités par la chasse au Sarkozy s’interrogeaient doctement sur la possibilité pour celui-ci, mis en examen et présumé innocent, de se présenter à la primaire de la droite, en oubliant que leur champion est, lui, condamné définitif.

Il est vrai que les pratiques républicaines du Parti socialiste ont ouvert la voie avec un Premier ministre, aujourd’hui ministre des Affaires étrangères, un secrétaire d’État aux Affaires européennes et un secrétaire national du Parti, tous dotés de casiers judiciaires chargés. Alors, pour traiter le problème, les spin doctors vont réactiver le récit du pauvre Alain Juppé ayant payé pour Jacques Chirac. Malheureusement, c’est une fable.[access capability= »lire_inedits »]

Petit retour en arrière, les années 1980 furent celles de l’argent fou en politique, où la corruption de la décision publique fut le moteur essentiel du financement des partis. La fameuse loi de 1990 sur le financement public était destinée à mettre fin aux délires. C’était une révolution et il a fallu un certain temps pour compléter le dispositif légal, permettre à la jurisprudence de préciser ce qui devait l’être, et aux acteurs de s’adapter. Les Italiens, confrontés à un phénomène identique avaient traité le problème en se débarrassant de toute une classe politique. La fameuse opération Mains propres qui eut entre autres conséquences celle de permettre l’arrivée au pouvoir de Silvio Berlusconi… En France, ce fut l’opération Mains moites. La justice et les médias mirent la classe politique sous surveillance en utilisant la décimation, la violence de ce qui arrivait à quelques-uns devant faire réfléchir les autres.

Alain Juppé fut un gibier facile, ses traits de caractère et ses comportements ne firent qu’aggraver les choses, et Jacques Chirac n’y est pour rien si ce n’est pour avoir adoubé celui qu’il appelait « le meilleur d’entre nous ». Parce qu’Alain Juppé doit tout à Jacques Chirac qui lui a mis le pied à l’étrier, l’a protégé, lui a trouvé une circonscription sur mesure, et l’a ensuite nommé Premier ministre. Il faut rappeler que, pendant les années folles, la gauche était au pouvoir d’État et bénéficiait entre autres de la manne des rétrocommissions de contrats à l’export et de l’appui bienveillant des grandes sociétés nationales. En contrepartie, la Ville de Paris était une forteresse fournissant au RPR les commissions sur les marchés publics et les emplois fictifs de permanents. Alain Juppé occupait le poste stratégique d’adjoint aux finances de la Ville depuis 1983, et depuis 1988 celui de secrétaire général du RPR.

Concernant sa mise en cause, les choses se sont passées en trois temps. Tout d’abord il avait bénéficié en pleine campagne électorale de l’appui de l’afficheur Decaux inondant Paris d’affiches dans les fameuses « sucettes », vantant un de ses livres. Cela fit beaucoup grincer, et pourtant n’eut aucune suite, ce qui suscita quelques aigreurs. La revanche intervint rapidement avec le Canard enchaîné, qui souleva le problème de la gestion du domaine privé de la Ville de Paris, quelques jours après sa nomination comme Premier ministre par Jacques Chirac au printemps 1995. Comme adjoint aux finances de la capitale, Alain Juppé avait la surveillance et l’administration de cette gestion, et les fonctionnaires lui en rendaient compte, afin qu’il puisse prendre les décisions d’affectation des logements. Et c’est là qu’on constata qu’il avait une conception particulière de son mandat public, puisqu’il l’utilisait, pour loger des membres de sa famille et lui-même au passage, dans des logements parisiens de qualité à des loyers défiant toute concurrence. Tout juste si certains des baux ne portaient pas deux fois la signature de l’adjoint aux finances, une fois comme bailleur une autre fois comme locataire…

Ce mélange des genres entre la décision publique et l’intérêt personnel est depuis longtemps prohibé. Auparavant cela s’appelait l’ingérence, aujourd’hui la « prise illégale d’intérêts ». L’infraction était constituée, la polémique fit rage, et le procureur de Paris qui subit de fortes pressions trouva une solution élégante. Probablement soucieux de ne pas perturber le début de mandat de Jacques Chirac, il constata la réalité de l’infraction mais proposa un classement sans suite sous condition. Qu’Alain Juppé déménage de son duplex de 170 m² avec parking de la rue Jacob – dans le 6e arrondissement. Obligé d’obtempérer, celui-ci, se considéra comme victime d’une horrible injustice, et « droit dans ses bottes », ne voyant pas où était le problème, puisqu’il aurait pu bénéficier d’un logement de fonction, et qu’il était bien gentil d’avoir payé un loyer, même faible, à la Ville de Paris. On appréciera la qualité de l’argument et l’imperméabilité à tout raisonnement juridique de base. Cette rigidité arrogante laissera des traces dans la tête de beaucoup de magistrats.

La troisième étape de ce chemin de croix bifurqua de la polémique politico-juridique vers l’épreuve judiciaire elle-même, qu’Alain Juppé aborda avec, malheureusement pour lui, la même inconscience. Affaibli par son humiliation des élections législatives après la dissolution de 1997 où il fut brutalement débarqué entre les deux tours au profit de Philippe Séguin pour essayer de sauver les meubles, il devint une cible tentante.

La gauche au pouvoir, le moment était venu de se faire le RPR. Les magistrats du tribunal correctionnel de Nanterre ne se firent pas prier pour mener une instruction tambour battant et en 1999, Alain Juppé fut mis en examen pour « abus de confiance, recel d’abus de biens sociaux, et prise illégale d’intérêt ». Il sera renvoyé début 2004, et avec lui dans la charrette une fournée de dirigeants, secrétaires et autres trésoriers, occultes ou pas, du RPR de l’époque où Alain Juppé était secrétaire général puis président du parti, mais aussi et c’était l’essentiel du problème, adjoint aux finances de la Ville de Paris pendant la même période. Au centre des incriminations il y avait la question des « emplois fictifs » de la Ville de Paris, c’est-à-dire des fonctionnaires payés sur fonds publics mais qui travaillaient exclusivement pour le Parti. La connaissance que j’avais du dossier et ma pratique professionnelle de l’époque m’incitaient à penser qu’il était possible de limiter les dégâts. Malheureusement, toujours verrouillé dans la conscience de sa supériorité et son inculture juridique, Alain Juppé considérait la procédure comme une injure personnelle infondée, ce qui l’amena à développer une stratégie d’audience suicidaire.

Il commença, mauvaise pioche, par prendre de haut les magistrats du siège en invoquant sa légitimité politique opposée à leur légitimité judiciaire. Il nia ensuite les évidences, choix particulièrement malheureux, et ce d’autant que dans ce genre d’affaires, les amitiés politiques ne comptent plus pour les coprévenus. Chacun pour soi et « c’est pas moi, c’est l’autre » sont les seuls mots d’ordre, d’autant plus quand le chef vous lâche. Alain Juppé ayant trouvé indigne de son rang de paraître régulièrement aux audiences, ne s’y présenta que trois fois en trois semaines… Les absents ayant toujours tort, il vaut mieux faire attention quand vos oreilles sifflent, et lorsqu’on est face à des magistrats qui tiennent le manche avec votre avenir entre leurs mains, la prudence élémentaire invite à être au moins courtois.

Résultat, ce fut un massacre ; 18 mois de prison avec sursis et une inéligibilité fixée à dix ans ! Grâce à une astuce dont je ne sais pas lequel des trois magistrats eut l’idée, mais qui permit de proclamer cette énorme durée non pas en prononçant la sanction, mais en constatant qu’elle l’était de fait par l’application de l’article L-7 du Code électoral. Cet article inconstitutionnel, et depuis abrogé, prévoyait une peine automatique de cinq ans d’inéligibilité portés à dix ans pour les parlementaires, en cas de condamnation pour une infraction du chapitre « des atteintes à la probité » du Code pénal. J’avais écrit alors un article pour affirmer qu’Alain Juppé n’était pas inéligible à la suite de ce jugement. Je maintiens ma position aujourd’hui, mais à l’époque cela avait fait rigoler tout le monde. Ce cataclysme provoqua la sidération au sein de la droite politique, témoignant une fois de plus sa difficulté à appréhender le rôle et le fonctionnement de l’institution judiciaire. Je me rappellerai toujours la réflexion d’un membre de l’entourage me disant : « cette condamnation est incompréhensible, la présidente du tribunal est dame catéchiste».

Partant de si haut, la cour d’appel de Versailles, même si elle avait été portée à l’indulgence, ne pouvait guère que colmater. La décision rendue à la fin de l’année 2004 ramena les choses à de plus justes proportions, la peine de prison fixée à 14 mois avec sursis et l’inéligibilité à un an. Cela étant, les attendus en disent long et méritent une petite citation : « Il est particulièrement regrettable qu’au moment où le législateur prenait conscience de la nécessité de mettre fin à des pratiques délictueuses qui existaient à l’occasion du financement des partis politiques, M. Juppé n’ait pas appliqué à son propre parti, dont il était le secrétaire général à l’autorité incontestée, les règles qu’il avait votées au Parlement… Il est également regrettable que M. Juppé, dont les qualités intellectuelles sont unanimement reconnues, n’ait pas cru devoir assumer devant la justice, l’ensemble de ses responsabilités pénales et ait maintenu la négation de faits avérés. »

La possibilité pour un condamné définitif ayant accompli sa peine de se présenter aux élections, fussent-elles présidentielles, ne pose pas de problèmes juridiques. C’est un problème moral qu’il appartient, en démocratie, aux électeurs de trancher. Encore faut-il que ce soit sur la base d’une information sincère, ce que la légende du fusible pour Jacques Chirac n’est pas. Alain Juppé n’a été victime que de ses propres agissements et de son comportement. On dit qu’il a changé. Beaucoup pensent que c’est en pire. Son attitude vis-à-vis d’Éric Woerth au moment du procès Bettencourt à Bordeaux et cette façon qu’il a d’appeler Nicolas Sarkozy Paul Bismuth dans ses meetings démontrent que c’est effectivement à craindre.[/access]

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Hollande, l’inversion au pouvoir

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(Photo : SIPA.00714852_000013)
(Photo : SIPA.00714852_000013)

« Ce sera une tendance, ce sera une ambiance. Plus une ambiance qu’une tendance d’ailleurs. Il y aura toujours des gens au chômage, mais il faut qu’ils aient le sentiment qu’ils ne le seront plus longtemps ». C’est la réponse formulée par François Hollande à deux journalistes[1. Le pari, Bastien Bonnefous, Charlotte Chaffanjon, Ed. Plon.] venus l’interroger sur le niveau de baisse du chômage qui rendrait possible une nouvelle candidature de l’actuel titulaire du poste en 2017. Comme souvent, à gauche, on se berce d’illusions. Déjà en 2007, certains sociologues « spécialisés » dans la délinquance  expliquaient que l’insécurité n’était qu’un sentiment sans rapport avec l’insécurité « réelle » et que la priorité était de combattre cette impression. Hollande, charmant agent d’ambiance de la République française, se fout ainsi royalement de faire baisser massivement ou non le chômage pour se représenter à la prochaine présidentielle. Tout n’est, une fois encore, qu’une question de sentiment : « Tu le sens comment ton chômage, toi, en ce moment ? »

C’est justement la recherche de cette fameuse « ambiance » qui a justifié la mise en place de la loi El Khomri, selon le dogme néolibéral qui veut que moins de protection des salariés entraînerait quasi mécaniquement une baisse du chômage et que l’économie, voire la santé de nos entreprises, procèderaient presque entièrement du droit du travail.

Ces idées reprises par une gauche en panne d’inspiration ont été démontées par le juriste, spécialiste du droit du travail Alain Supiot dans son livre La gouvernance par les nombres[2. La gouvernance par les nombres, Alain Supiot, Ed. Fayard]. Une évolution caractéristique de la loi El Khomri qui érige la loi en instrument économique dans une course au moins-disant social : « Se dessine ainsi un nouveau type de lien de droit qui, à la différence du contrat, n’a pas pour objet une quantité de travail mesurée en temps et en argent mais la personne même du travailleur. Sa réactivité et sa flexibilité étant incompatibles avec la force obligatoire du contrat : il est inévitable de le priver d’une partie de ses attributs de contractants. »

Ayant cédés tous les leviers, les politiques se raccrochent au droit du travail

Dans une interview récente à l’Humanité, il analysait cet entêtement à détricoter le droit du travail malgré l’absence de résultats produits par les multiples réformes déjà engagées telle que par exemple la suppression, en 1986, de l’autorisation administrative de licenciement, qui avait été présentée à l’époque comme le principal frein à l’embauche et qui n’a jamais entraîné les créations d’emplois promises. Une obstination qui s’explique par le fait que le droit du travail est un des rares leviers sur lequel les dirigeants politiques ont encore une possibilité d’action : « Les États, comme du reste bon nombre d’entreprises, ont perdu toute capacité d’action stratégique à long terme. Les États de la zone euro en particulier ne contrôlent plus ni leur politique des changes, ni la politique douanière, ni même leur politique budgétaire. La classe politique s’étant dépouillée des instruments d’une politique économique, la seule chose qui lui reste entre les mains, c’est le droit du travail ».

Comme la plupart des énarques des années 1980, déformé en plus par un passage par HEC, François Hollande, est atteint d’une fâcheuse tendance à réduire la politique à sa fonction économétrique, attribuant à l’économie des capacités de mobilisation du collectif qui ne relèvent en fait que de la politique. En hollandie, l’indice, la courbe et le pourcentage sont ainsi des données du réel. Dérive absurde du système politico-médiatique que d’avoir réduit l’idéal de justice sociale à un baromètre de l’emploi. François Rebsamen ne s’en est toujours pas remis…

Une confusion des genres qui masque mal une insuffisance politique et un véritable aveuglement de l’homme de pouvoir face au malaise social tel que décrit par Alain Supiot : « Par exemple, des courbes du chômage dont on attend l’inversion, confondant ainsi une évolution des faits avec sa représentation géométrique. Des confusions de ce genre illustrent la tendance plus générale de la gouvernance par les nombres à substituer la carte au territoire dans l’organisation et la conduite des affaires publiques et à perdre ainsi pied avec la réalité. »

Des économistes aidés de chercheurs en informatique ont souhaité mesurer les effets des nouveaux critères de licenciement introduits par la loi El Khomri. Utilisant un modèle informatique qui reproduit le marché du travail français à partir d’un échantillon, ils sont arrivés à la conclusion que celui-ci serait bouleversé en quatre ans !

« Si la loi El Khomri est votée, une PME de moins de 11 salariés pourra y recourir dès lors qu’elle aura subi une baisse de son chiffre d’affaires pendant un trimestre, une entreprise de 11 à 50 salariés pendant deux trimestres, celle de 50 à 300 salariés pendant trois trimestres et celle de plus de 300 salariés pendant quatre trimestres » explique ainsi l’économiste Gérard Ballot au magazine Challenges. Et les effets sur les embauches seront massifs : « La part des embauches en CDD va chuter en quatre ans de 78 % à 33 % et celle des CDI bondir de 22 % à 67 % ! Les conversions de CDD en CDI chez le même employeur grimperont de 17 % à 40 %. Au total, les CDD ne représenteront plus que 2,6 % de l’emploi total, contre 8,5 % actuellement. A l’inverse, les licenciements économiques seront beaucoup plus fréquents : leur part dans les fins de contrats explosera de 0,5 % à 20 %. La durée médiane d’un CDI tombera de cinq ans à moins de trois ans ». Soit le remplacement des CDD par des CDI en fait plus précaires.

La loi El Khomri ou l’escroquerie de la « flexisécurité » révélée

Un bouleversement social pour quel résultat concret : une quasi-stagnation, la loi El Khomri elle-même n’ayant que des effets mineurs sur le taux de chômage. Tout dépendra de la croissance économique. Des licenciements plus rapides en périodes difficiles et des embauches plus massives en phases de reprise. Un détail puisque, rappelons-le, tout est une question d’« ambiance ». D’autant que Hollande aura obtenu ce qu’il voulait : la mise en place d’un marché du travail plus flexible mais beaucoup moins sécurisé dans l’hypothèse — de plus en plus improbable — d’un second mandat qui le verrait tenir à partir de 2017 les promesses formulées en 2012. C’est bien là que réside l’escroquerie — on s’en doutait… — dans le concept fumeux de « flexisécurité ».

Un quinquennat pour se chauffer et la mise en œuvre d’une véritable « gouvernance par les nombres », voire plus précisément dans le cas de François Hollande « la gouvernance par les courbes » tant la promesse de l’inversion aura été le fait politique et graphique majeur de son quinquennat.

Mais la politique n’est-elle qu’une affaire de courbes ? C’est le drame et toute la médiocrité de François Hollande d’avoir pu penser que, par un effet de vases communicants, un changement d’ordre géométrique sur une courbe — celle du chômage — en entraînerait mécaniquement un autre, sur sa courbe de popularité, ignorant totalement la dimension proprement sociale du problème et sa traduction « réelle ».

« Le monde dominé par le Nombre est ignoble » avait prophétisé Bernanos dans La France contre les robots, inquiets de l’avènement d’une société ou le sujet n’est que quantité, peuplé d’êtres non plus égaux mais parfaitement identiques. Le rêve du politique au pouvoir qui n’aurait qu’à actionner des leviers économiques pour faire évoluer à sa convenance les nombres et les courbes. Celles qui donnent des résultats…

C’est sans doute là, la démonstration de l’incapacité politique de François Hollande, d’avoir totalement ignoré que derrière les courbes qui s’inversent plus ou moins et fascinent les éditorialistes, le nez collé sur la prochaine échéance électorale, se cachent encore des individus et que comme l’avait diagnostiqué Raymond Aron « ce peuple, apparemment tranquille, est encore dangereux ».

La Gouvernance par les nombres

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Un enfumeur nommé Kerviel

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jerome kerviel societe generale
Photo: Jérôme Kerviel. Sipa: Numéro de reportage : AP21906044_000001.
jerome kerviel societe generale
Photo: Jérôme Kerviel. Sipa: Numéro de reportage : AP21906044_000001.

L’interminable feuilleton Kerviel vient de donner lieu à un nouvel épisode qui en dit long sur l’état de la société française. On renverra à des écrits précédents pour éviter les redites. On conseillera également la lecture des articles de Pascale Robert Diard sur le sujet dans Le Monde.

Escroquerie et abus de confiance

Simplement, il convient de rappeler que Jérôme Kerviel a été reconnu coupable d’escroquerie et d’abus de confiance à l’égard de son ex-employeur la Société générale. Après une instruction particulièrement minutieuse, une audience de trois semaines devant le tribunal correctionnel aboutissant à une décision de condamnation de 300 pages, une audience d’appel également de trois semaines pour un arrêt tout aussi long aboutissant à la même conclusion. Au regard du droit et de la justice, Jérôme Kerviel est donc définitivement un escroc. La Cour de Cassation a simplement cassé l’arrêt sur la question des dommages et intérêts dus à la société générale. Il a été reproché à la Cour de ne pas avoir recherché si la responsabilité de la banque partie civile, dans la surveillance de son agent, ne pouvait pas être étudiée, et aboutir ainsi à une diminution des sommes mises à la charge de celui-ci. C’est ce que la Cour d’appel de Versailles devra examiner. En aucun cas la condamnation pénale n’est remise en cause.

Désinvolture prud’hommale

Coup de tonnerre dans un ciel serein, le conseil des prud’hommes de Paris, faisant preuve d’une désinvolture juridique stratosphérique, vient de nous dire que le licenciement de l’agent escroc était dépourvu de « cause réelle et sérieuse » et que par conséquent il fallait indemniser le malheureux à hauteur de 450 000 euros ! Alors comme ça, il n’est pas possible de foutre à la porte un employé, qui en trafiquant les procédures, vous a fait perdre plusieurs milliards d’euros ? Pour la juridiction paritaire, il faut croire que non. Nous n’avons pas disposé du détail de la décision mais n’importe quel juriste la trouvera ahurissante.

Si l’on s’en réfère au droit lui-même, c’est encore pire. Car il existe un principe fondamental, celui de « l’autorité de la chose jugée au pénal sur le civil (qui comprend les décisions prud’hommales) ». La Cour de Cassation l’a encore rappelé dans l’attendu de principe de son arrêt du 24 octobre 2012, en confirmant que cette règle « s’attache à ce qui a été définitivement, nécessairement et certainement décidé par le juge pénal sur l’existence du fait qui forme la base commune de l’action civile et de l’action pénale, sur sa qualification ainsi que sur la culpabilité de celui à qui le fait est imputé ». Si la règle ne s’attache en principe qu’au dispositif de la décision, la Cour de cassation réaffirme dans cet arrêt qu’elle s’étend également aux « motifs qui en sont le soutien nécessaire ».

Il est donc évident que l’escroquerie et l’abus de confiance établis à l’encontre de Jérôme Kerviel et assorti quand même de quatre ans de prison (!) impliquent la possibilité pour son employeur de le licencier non seulement pour « cause réelle et sérieuse », mais également pour « faute grave » et même pour « faute lourde ». Eh bien non, nous dit le conseil des prud’hommes, la Société Générale aurait dû le garder dans ses effectifs. Et le laisser poursuivre son petit commerce délirant ?

Je fais partie de ceux qui considèrent que comme en Islande, la crise de 2008 aurait dû remplir de banquiers responsables de la catastrophe les divisions VIP des maisons d’arrêt et des centrales de notre pays. Les dirigeants de la Société générale comme les autres.

Un « héros » pas très discret

Mais ce n’est pas une raison pour dire et faire n’importe quoi, ni transformer un petit trader escroc en « working class hero ». Cette imposture est difficilement supportable.

Alors que celui-ci et son avocat se défendent avec énergie, c’est normal et c’est juste. Ce n’est pas une raison pour que des journalistes et des hommes politiques continuent à répandre le mensonge et à nourrir l’imposture. Malheureusement, qu’il se soit trouvé aujourd’hui un Conseil des prud’hommes pour jouer à ce petit jeu est déplorable et c’est une mauvaise action. Les tenants de la disparition de cette juridiction paritaire utile, disparition qui permettrait de compléter le démantèlement du code du travail, vont se frotter les mains. Et les complotistes de tous poils vont pouvoir continuer à nourrir leurs fantasmes. Par charité on ne parlera pas des amis de Jean-Luc Mélenchon.

Il y a pourtant bien un combat à mener contre les banques et leurs affidés. Le gouvernement socialiste a réussi à vider la nouvelle loi bancaire de toute substance, à l’encontre même du rapport de Michel Barnier pourtant difficilement qualifiable de gauchiste excité. La séparation des activités de dépôt et d’investissement est urgente et impérative. Mais il n’est nul besoin de brandir un faux héros comme étendard, au contraire.

Ce nouvel épisode fait également apparaître un phénomène inquiétant. La justice est une des fonctions régaliennes de l’État, et le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne va pas très bien. Le caractère calamiteux du passage de Christiane Taubira place Vendôme, relevé par son successeur, a laissé l’appareil judiciaire à l’abandon, voire à certains endroits en état de clochardisation avancée. Par ailleurs, il y a eu l’instrumentalisation de la justice pénale à des fins partisanes dans une chasse au Sarkozy, mais aussi aux syndicalistes comme l’ont montré les affaires Goodyear et Air France. Tout cela a laissé des traces. Dont la plus sérieuse est une perte de crédibilité voire de légitimité des institutions judiciaires.

Le bras d’honneur que vient d’adresser le conseil des prud’hommes de Paris à la hiérarchie judiciaire est, de ce point de vue, un symptôme inquiétant.

Sans la famille!

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Isabelle Huppert dans «Elle» de Paul Verhoeven (Photo : SBS Distribution)
Isabelle Huppert dans «Elle» de Paul Verhoeven (Photo : SBS Distribution)

L’excellent commentaire de Elle qu’a fait Olivier Prévôt sous-estime, je crois, la portée du film : rien de moins qu’une parabole du monde émergeant parmi nous, mais il identifie bien le personnage central, le personnage pivot, on hésite à dire l’héroïne, comme une femme castratrice et phallique : autoritaire et manipulatrice dans son entreprise, attirant les fantasmes de ses subordonnés, humiliant sans scrupule un mâle inoffensif… Comme le montre le critique de Causeur, ce qu’elle refuse c’est toute relation qui la mettrait dans la dépendance d’un objet d’amour ou de désir. Mais je cesse d’être d’accord quand il décrit Michelle comme de bout en bout manipulatrice. Sans doute Olivier Prévôt, fasciné par le jeu imperturbable d’Isabelle Huppert, prête-t-il au personnage ce qui revient à l’actrice.

Si on croit que la « patronne de la boîte » est toujours à la manœuvre, fabriquant le piège où tombera son agresseur, on croit assister à un duel, lire un polar. Je vois plutôt une tragédie où les protagonistes sont conduits vers leur destin par des facteurs qui débordent leurs volontés. La psychologie individuelle serait une grille de lecture suffisante si l’on n’était que devant un épisode. Mais c’est un monde globalement détraqué que l’on nous donne à décrypter, où l’on est introduit par un récit obscur, heurté, rythmé par les viols à répétition, qui distille peu à peu des indications partielles. Une telle œuvre appelle des grilles de lecture plus larges que la psychologie. Sociologiquement, c’est la description d’un groupe de professionnels du fantasme ; anthropologiquement, le film met au centre une femme qui est dans le déni de la famille ; historiquement, il donne à ce monde comme repoussoir et origine, un catholicisme caricatural et caricaturé.

Il y a, dit-on, des travailleuses du sexe, ici on a des travailleurs du fantasme, qui doivent aller toujours plus loin, dans l’effrayant, le choquant, le suggestif : on n’est pas des enfants de chœur ! Et, dans leur vie personnelle aussi les dits travailleurs ne sont pas des enfants de chœur, ils ont tendance au turn over cynique, sachant qu’à cet égard on aurait tort de faire confiance aux collègues, au risque de se retrouver, comme Anne, l’associée de Michelle, trompé et bafoué. A l’aune du fantasme, la sexualité est satisfaction individuelle et/ou domination, masturbation ou viol. Une seule relation hors viol de Michelle est reconnue satisfaisante, elle y a joué à être une morte sur quoi l’autre peut s’affairer à son gré.

Que ce film, où rapports sexuels et rapports de pouvoir s’entremêlent, ait valeur de parabole, des échos le montrent venus de milieux (les politiciens écolos par exemple), où les rivalités d’image comptent plus que tout. L’agence d’Anne et Michelle, est un modèle reproductible, banal peut-être. En tout cas, c’est ce qu’indique la conduite de Michelle. Elle ne renonce pas du tout à se défendre, mais elle ne dénonce pas son agresseur, le voisin d’en face, qu’elle a vite identifié. Ce n’est pas seulement parce qu’elle aimerait bien avoir avec lui un rapport consenti (ce dont il est incapable), mais aussi parce qu’elle sait que la sexualité sauvage et brutale dont elle est victime participe du monde où par ailleurs, elle triomphe. Elle en est si consciente qu’elle s’impose de parler en société de ses mésaventures avec décontraction et naturel.

Un rêve de stérilité derrière la revendication d’une sexualité « décontextualisée » ?

Encore faut-il pour jouer ce jeu, être personnellement capable d’une sexualité complètement « désentimentalisée ». Si Michelle y parvient, c’est parce qu’elle est radicalement, monstrueusement, une sans famille, qu’elle est dans le déni de la famille. Nous savons tous, par une expérience première, que notre sexualité a été comprise, dès le début, dans le bloc de sentiments qui réunit les parents entre eux et avec leurs enfants ? C’est pourquoi, il nous est par la suite difficile d’être complètement cynique en cette matière.

Dans le cas de Michelle, cette expérience initiale fait défaut ou est récusée. Son père est un serial killer condamné à vie, qui a tué presque sous les yeux de sa fille. Quand il apprend que celle-ci, au bout de trente ans, veut le voir (pour lui « cracher à la figure ») il se pend dans sa cellule.

La mère, une riche décatie, s’offre des gigolos qui convoitent l’héritage, sa fille n’a pour elle que des sarcasmes, en particulier quand, entrant à l’improviste dans l’appartement, elle la surprend en situation « embarrassante ». La mort de la vieille n’émeut personne, on répand ses cendres  dans n’importe quelle eau.

Pour la famille qu’elle a « fondée » Michelle n’a pas plus de dévotion, elle la dévalorise autant qu’elle peut. L’ex est évanescent, le fils, Vincent, sa mère le met plus bas que terre, sa naissance a déjà été une torture, maintenant c’est un nigaud à emploi précaire, qui a besoin de son aide (chichement consentie), elle couvre d’injures l’amie de son fils, dont l’enfant, répète-t-elle à Vincent, ne peut pas être de lui, donc pas de sa descendance à elle. En matière de famille, sa devise est en somme : rien avant moi ! Rien après moi !

On la voit à la fin du film en position de mettre un sceau à ce programme négatif : son associée ayant licencié le mari qui la trompait avec Michelle (qui ne veut plus de lui), le violeur d’en face ayant été tué, les deux associées vont habiter ensemble, prêtes, suggère-t-on, à nouer une relation lesbienne. Happy end logique d’un déni acharné de la famille.

En tant que parabole, le film de Verhoeven, donne à voir les implications de ce que notre monde fomente, qu’appellent, par exemple, les polémiques de Didier Eribon contre Irène Théry, accusée de ne pas aller jusqu’au bout de la disjonction entre union sexuelle et procréation, de vouloir qu’au moins on dise aux enfants d’où viennent les gamètes de leur conception. Verhoeven décèle un rêve de stérilité derrière la revendication d’une sexualité « décontextualisée » et allégée et il craint que la sexualité ne devienne pas pour autant plus harmonieuse et plus heureuse.

Dans le film même, la perspective lesbienne n’est pas la seule ouverte à la fin. On a eu besoin du fils méprisé pour, d’un coup de trique bien asséné, éliminer le violeur récurrent. Que cette intervention de Vincent (sa présence au bon moment) semble hors récit, montre qu’elle procède d’une nécessité profonde. C’est la vie, la vie bête et naïve incarnée par Vincent, qui met fin au cauchemar du viol à répétition. Tout à la fin, les deux femmes « se mettent ensemble », mais à travers Vincent la vie continue, avec la copine et le bébé[1. Le personnage, masculin et créatif de Kurt (le seul, comme Olivier Prévôt l’a montré, qui échappe à la domination de Michelle) est dans un autre ordre, le symétrique de Vincent. Ce sont les deux failles d’un univers bouclé par où la vie peut entrer.]. Ce monde quasi infernal pourrait paraître le mauvais destin d’un milieu particulier, passablement dézingué, si le film ne se donnait pas une dimension historique, en rapportant obstinément ce qu’il décrit à un monde dont, paraît-il, il procède et se détache, le monde catho-traditionnaliste. Le père (présenté de manière à évoquer un fait divers récent) était un bigot qui traçait un signe de croix sur le front des enfants du quartier à l’entrée de l’école. Sa violence s’est déchaînée à cause des protestations des parents contre ce prosélytisme. Rébecca, l’épouse du violeur, appartient au même monde, elle impose la récitation d’une prière avant le diner de Noël[2. Le metteur en scène se permet d’être inexact quand il évoque les traditions cathos. Symptôme d’une désinvolture dont il donne d’autres exemples, il nomme « grâces » et non benedicite la prière qui précède le repas.], elle dresse une énorme crèche devant chez elle, elle va en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, elle quitte la table pour la messe de minuit. Il ne manque pour que la stigmatisation soit complète, que la participation à la « manif pour tous » Et, nous dit-on, son archaïsme provocateur n’est pas plus innocent que celui du père de Michelle. A la fin du film on a la surprise que la bonne voisine, devenue veuve d’un violeur obsessionnel, remercie la victime de son mari d’avoir donné à ce détraqué, « ce dont il avait besoin ». Manière d’avouer deux fautes : avoir été une épouse « insuffisante » et avoir couvert un crime. Manière surtout de commettre une troisième faute, celle de pardonner l’impardonnable à la place d’une autre. Voilà comment sont les cathos ! On indique donc, à la fin du film, comme en évoquant le père de Michelle, que la pétaudière ambiante est le résultat d’une émancipation par rapport à une culture étouffante qui n’a pas disparu.

On peut trouver que la ficelle est un peu grosse. Mais pourquoi Verhoeven a-t-il eu besoin de se donner un tel bouc émissaire ? Sinon parce qu’au fond, le monde qu’il décrit ne s’assume pas. C’est plutôt une bonne nouvelle.

La refondation Ripolin de Najat Vallaud-Belkacem

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Meeting d'"Hé oh la gauche !" à Paris en avril dernier (Photo : SIPA.00752920_000005)
Meeting d'"Hé oh la gauche !" à Paris en avril dernier (Photo : SIPA.00752920_000005)

Toujours à la pointe, Najat Vallaud-Belkacem vient de se saisir avec plusieurs mois d’avance du marronnier de la rentrée : le poids des cartables (parce qu’elle écoute le peuple, elle a bien vu qu’à TF1, tous les ans, ils parlent de ça, donc c’est que ça doit être important). D’ailleurs elle a commencé par alléger le contenu des manuels et des programmes, c’est vous dire si elle prend le sujet à cœur.

Comme Florence Robine (la directrice générale de l’enseignement scolaire) lui a dit qu’il fallait arrêter de lire (ou peut-être parce qu’elle pense que les enseignants ne savent pas lire, puisque qu’ils sont tous allés à l’école avant sa merveilleuse-refondation-qui-fait-la-réussite-de-tous), elle a pris soin de produire un document tout en  pictogrammes.

En plus, elle est très développement durable. Les enfants devront faire l’année avec un seul bâton de colle et un seul effaceur. Je conseille à tous de commencer l’entraînement dès maintenant, parce qu’actuellement, quand ton enfant réussit à faire le mois avec, c’est un miracle.

Point positif pour l’élève, en primaire, si ses parents lui achètent la boîte de gouache et les pinceaux demandés, il pourra en tirer pleinement profit… à la maison ! Car dans le premier degré le matériel d’arts plastiques est acheté avec les crédits de fonctionnement alloués par les communes ou les intercommunalités. Il semble donc que le souci du « pas d’amalgame » ait épargné le ministère de l’Education nationale qui n’hésite plus à commettre des directives identiques pour les premier et second degrés, dont les fonctionnements diffèrent pourtant de façon notoire.

Soyons indulgents, Najat ne peut pas tout savoir, déjà, elle a dû faire la tournée « Hé oh la gauche ! » avec la veste bleue de Ségolène pour avoir l’air d’une future Première ministre,  elle ne peut pas en plus savoir comment fonctionne une école.

Pourtant tout était bien parti, comme en atteste la source de sa liste de commissions : un rapport sur la « Grande pauvreté et réussite scolaire » en 224 pages et 69 propositions signé par Jean-Paul Delahaye, inspecteur général de l’Education nationale.

Les pistes étaient prometteuses : 14 propositions reposaient sur des créations de postes,  10 impliquaient des temps de formation et 8 des hausses de budget.  11 mesures devaient aboutir à  de nouvelles directives  et 9 à la mise en place d’évaluations diverses. Une charge supplémentaire pour des personnels déjà submergés par des directives désordonnées et prises sans aucune pertinence quand au déroulé d’une année scolaire. Si l’on ajoute à cela la tirelire déjà cassée pour tenter d’acheter le vote des enseignants, il ne restait pas grand-chose pour financer le plan Jean-Paul…

Il faut donc reconnaître une certaine forme de sagesse à ne retenir de ce copieux rapport que les conseils sur le contenu de la trousse. Pour le reste, l’égalité attendra.

Pour ce qui concerne l’égalité, on repassera…

Ainsi, il  n’y aura pas d’égalité car on a compté pour quantité négligeable ceux des plus modestes qui quelquefois parviennent à se glisser dans ces zones que le ministère a considéré comme favorisées et à qui il a retiré du personnel pour « concentrer les moyens là où il y a de vrais besoins ».

Il n’y aura pas d’égalité car on a refusé de reconnaître qu’avant même le changement qui devait être « maintenant », les crédits pédagogiques alloués aux écoles par les communes variaient déjà dans des proportions de 1 à 10 (selon une enquête du SNUIPP).

Il n’y aura pas d’égalité car on a camouflé les dégâts de la réforme des rythmes scolaires en asseyant son évaluation sur une saisie informatique de données confiée… aux mairies dont la docilité conditionne l’obtention de maigres subsides.

Il n’y aura pas d’égalité car on a soigné l’électorat bobo en maintenant les classes de latinistes à Paris et en les détruisant ailleurs.

Il n’y aura pas d’égalité car on a encouragé les éditeurs à commettre des manuels aux contenus indigents, pendant que les plus favorisés ont des bibliothèques foisonnantes à la maison.

Il n’y aura pas d’égalité car on va supprimer les livrets en maternelle au profit d’un catalogue photographique rassemblant uniquement « les exploits de l’enfant », ce qui réservera ainsi aux seuls parents les plus éclairés la possibilité de se rendre compte d’éventuelles difficultés chez leur enfant et d’y remédier.

Le goût de la « refondation de l’école » à la sauce Hollandaise sera donc bien amer : du dogmatisme, de l’angélisme, de l’idéologie, du cynisme, du mépris, du mensonge, du clientélisme… Mais de l’égalité réelle nulle trace et une affiche infantilisante sur la liste des courses ne trompera personne sur cet état de fait.