La fiction posée face au réel et condamnée à n’en être que le contraire et la sacralisation de l’auteur, de l’unique auteur majuscule, tels sont les poncifs, les règles implicites de l’écriture, que l’association AJAR a fini par dynamiter. AJAR, c’est une vingtaine d’auteurs, jeunes et suisses (c’est possible) qui ont écrit en une soirée, ensemble, le roman fictif d’une femme écrivain qui n’a pas existé, Esther Montandon, romancière vaudoise des années 1950.
Il fallait, pour être convaincant, un sujet que tout le monde saisisse, comme le mode d’emploi d’un outil ou la notice d’un médicament traduits en plusieurs langues: ce sera la mort. Il fallait aussi une dose d’imprévu propre à la littérature: il s’agira d’un événement qu’aucun d’eux n’a vécu, la mort d’un enfant. Il fallait une méthode: l’écriture fragmentaire, fragmentée comme une chaîne de montage.

Les membres de l’AJAR décortiquent la douleur d’une mère privée de sa fille de quatre ans, son premier sourire « après », le printemps qui renaît, le désir brisé, l’oubli du corps, la bêtise des âmes de bonne volonté, la colère, les tentatives d’un être pour se guérir d’une douleur surnaturelle. Esther ne reste pas longtemps Mater Dolorosa. Elle sait qu’elle oubliera Louise, elle oublie déjà son nombril, puis ce sera sa voix, sa peau, et le reste. Elle n’en veut à personne d’avoir laissée ouverte la fenêtre depuis laquelle Louise a chuté, pas même à Dieu, que son père l’exhorte à appeler à l’aide. Elle lui reproche son sens de la tragédie: « Elle est tombée, mon Dieu. Elle est tombée et tu ne l’as pas retenue. »

« Le chagrin est moins un état qu’une action », écrit aussi Esther à qui l’on reproche de rien « faire » pour soulager sa peine. C’est pourquoi il était possible pour une, deux, dix, vingt personnes de se figurer assez nettement ce deuil pour pouvoir l’écrire. Entre la communauté de destin qui unit tout homme dans la perspective proche ou lointaine de perdre ceux qui l’entourent, et la particularité de chaque deuil, il existait cette brèche, accessible à la littérature, où le ou les écrivains sauraient exploiter tous les fragments de leurs propres douleurs, toutes les combinaisons possibles du chagrin, pour reformer celui d’Esther.

Il ne s’agit pas d’un canular, même si l’acronyme de l’association rappelle le tour de passe-passe de Romain Gary. L’AJAR revendique aussi d’ avoir signé un manifeste pour la littérature. Pour sa renaissance, pour sa préservation, pour la reconnaissance de sa magie, de son droit à abolir les frontières du réel… Nous n’en finissons pas de nous prouver mutuellement qu’écrire sert encore à quelque chose. Réussir ou non ce pari n’a pas grande importance à côté de celui de parvenir, pour Esther, pour toutes les Esther, à « vivre près des tilleuls ensoleillés du cimetières ».

AJAR (Association de Jeunes Auteur-e-s Romandes et Romands), Vivre près des tilleuls – Flammarion, 126 pages.

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Marie Céhère
étudie la sophistique de Protagoras à Heidegger.Elle a publié début 2015 un récit chez L'Editeur, Une Liaison dangereuse.