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La Gaule pour tous!

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Le 15 septembre, Madjid Si Hocine, médecin, appelait, dans Libération, à la dé-zemmourisation des esprits. « Il faut déradicaliser Éric Zemmour », écrivait-il, finaud – les attentats commis par Zemmour ont dû m’échapper. Trois jours plus tard, paraissait dans le JDD l’enquête de l’institut Montaigne révélant, entre autres données désastreuses sur l’intégration, que 28 % des musulmans de France feraient passer la charia avant la loi de la République. Et on était tenté de répondre au docteur Hocine : ce n’est pas la France qui se zemmourise, c’est la réalité[1. Je paraphrase, ici, une vieille formule de Laurent Joffrin, au sujet, déjà, des « néo-réacs ». « Ce n’est pas la droite, qui devient réac, c’est la réalité », avait-il remarqué fort justement – sans d’ailleurs tirer la moindre conséquence de cette observation.]. Réalité qui s’ingénie, dirait-on, à réaliser les plus sombres observations de notre brillant ami sur le caractère foncièrement inassimilable de l’islam de France. L’enquête dirigée par Hakim El Karoui est peut-être critiquable sur le plan méthodologique, comme l’ont abondamment expliqué les nombreux experts en maquillage du réel appelés à la rescousse pour faire oublier ses déplorables observations. Elle indique des tendances plus que des faits précis. Elle n’en confirme pas moins l’expérience sensible de nombre de nos concitoyens. Hors des paroxysmes que constituent les attentats, difficile d’ignorer qu’un choc des civilisations de faible ou moyenne intensité se déroule au quotidien dans de multiples points de notre territoire. À moins, bien sûr, d’être un journaliste-de-gauche, auquel cas on s’emploie à dénoncer bruyamment le messager afin de ne surtout pas entendre le message.

Saisis par le réflexe pavlovien que suscite toujours chez eux la parution d’un nouveau Zemmour, les confrères de la bonne presse et des médias convenables se sont partagés entre le tombereau d’injures et l’étouffoir. « Faut-il bannir Zemmour des écrans de télé ? », s’interroge gravement Les Inrocks, la réponse étant bien sûr dans la question. Thierry Ardisson l’a fait comparaître devant un tribunal composé des sommités de la profession – Bourdin hésitait entre colère et résignation, Ruquier semblait presque dégoûté, le pauvret a des remords, il croit pour de bon que, sans lui, Zemmour n’existerait pas. Il a donc décidé que le public de France 2 devrait être protégé de sa mauvaise influence, de même que la direction de France Inter où il est interdit d’antenne. J’ignorais que le service public de l’audiovisuel fût chargé de la rééducation des masses zemmourisées. Dans l’article de Libé sur Zemmour, intégré à un dossier sur la « fachosphère » (au cas où on n’aurait pas compris), il est question de « discours toujours plus nauséabond », de « goût de moisi », et d’« idées nauséabondes ». En clair, la gauche olfactive a toujours du nez. Bizarre qu’elle ne flaire pas que ça sent le roussi pour son magistère.

Bien entendu, aucun de ces grands esprits ne s’abaisserait à réfuter les arguments de Zemmour, auraient-ils peur d’être zemmourisés à leur tour ?[access capability=”lire_inedits”] Au mieux, ils se contentent d’une prétendue « vérification des faits », brandissant triomphalement ses erreurs historiques, supposées, réelles ou discutables, pour ne pas répondre à ses constats. Pourtant, sa thèse d’un islam ontologiquement incapable de la moindre adaptation est largement critiquable. Si les flots de haine qui s’abattent sur lui et la dégoûtante volonté de le faire taire requièrent notre solidarité, ils ne nous interdisent nullement une discussion toujours animée, parfois enflammée.

Sur le présent, Éric Zemmour a malheureusement raison : l’assimilation n’est plus qu’un souvenir, l’intégration régresse et on découvre que s’est créée en France une contre-société musulmane hostile à la société française et à son mode de vie. Bien sûr, elle ne rassemble pas tout l’islam, et peut-être a-t-on tendance à sous-estimer le poids de ceux qui sont devenus des Français comme les autres. Reste que tous les indicateurs vont dans le mauvais sens et que, dans de nombreux territoires, l’islamisation n’est plus une menace mais une réalité. Il faut un blindage idéologique sacrément performant pour ne pas voir que le multiculturalisme est en faillite partout – comme en témoigne le passionnant reportage de Daoud Boughezala à Aubervilliers.

Seulement, Zemmour ne se contente pas d’observer le présent. Il relit le passé et anticipe l’avenir en fonction de ce seul présent, comme si l’Histoire n’était qu’une éternelle reconduction. Certes, il y a un long passé de conflits entre l’islam et la France, mais peut-être pas sous la forme rectiligne et continue qu’il lui prête. Surtout, comme le disait souvent Muray avec un vague espoir que ses prédictions les plus sombres seraient démenties, l’Histoire, c’est ce qui rate, qui fait dérailler le scénario. L’existence de permanences ne signifie pas que la fin soit écrite.

Et Zemmour va encore plus loin. Postulant que l’identité musulmane est par nature immuable, il décrète que, pour être français, il faut renoncer à l’islam, écartant la possibilité d’une acclimatation de l’islam comparable à celle du judaïsme français au xixe siècle. « L’interprétation est interdite par le fait que le Coran est incréé », dit-il. Pour les croyants sans aucun doute. Pour l’observateur, le caractère « incréé » du Coran de même que la primauté, au cours des siècles, des interprétations les plus rétrogrades ne sont pas des données ontologiques mais des créations humaines, donc historiques, que l’Histoire pourrait détricoter. Mais paradoxalement, un amoureux de l’Histoire tel que Zemmour en arrive à revendiquer une vision des-historicisée. « Oui, je suis essentialiste, comme le général de Gaulle », réplique-t-il. Cet essentialisme et le virage identitaire assumé qu’il traduit expliquent d’ailleurs que, contrairement à ce que racontent ses détracteurs, Zemmour n’a ni mépris ni détestation pour l’islam, au contraire, il avoue une forme d’admiration, peut-être teintée d’envie, pour cette identité si forte que même notre génie national s’y casse les dents. Alors que l’islam, croit-il, ne fait que persister dans son être – et c’est en cela qu’il se trompe partiellement –, l’identité française s’auto-dissout dans le multiculti libéral-libertaire.

En réalité, beaucoup de nos compatriotes sont aujourd’hui musulmans comme d’autres sont juifs ou catholiques – en famille et dans leur for intérieur. Au risque d’exaspérer les lecteurs qui rêvent d’être délivrés de l’islam sous toutes ses formes, il faut admettre que même le voile, qui est pour beaucoup un étendard identitaire hostile, n’est pour d’autres que l’expression d’une religiosité qui progresse dans toute la société. Avec les autres, ceux qui refusent ostensiblement de devenir français et de vivre avec les Français, il y a une stratégie qu’on n’a jamais tentée : la fermeté. Définissons la règle commune, exigeons de tous les musulmans qu’ils la respectent et rendons – démocratiquement – la vie impossible aux autres (voir à ce sujet les réflexions de Paul Thibaud et Amar Dib, conseiller de la Mosquée de Paris). C’est évidemment plus facile à dire qu’à faire. Pourtant, il nous arrive encore de croire que la France pourrait être une chance pour l’islam. De moins en moins souvent, il est vrai.

La plupart des experts en zemmourologie concluent leur propos par le constat désespéré que, malgré leurs efforts de prophylaxie, Un quinquennat pour rien caracole en tête des ventes. Du reste, c’est en raison même de sa popularité qu’il faudrait interdire Zemmour de parole. Ce qu’ils ne voient pas, c’est que pour des milliers de gens, plébisciter Zemmour est aussi une façon de leur dire merde – qu’on me pardonne cet écart.

En ce sens, son succès n’est pas seulement un symptôme du choc des civilisations, il est aussi le révélateur d’un autre affrontement, peut-être plus historique encore. On dira qu’il oppose les souverainistes aux mondialistes, les perdants aux gagnants, ou encore le peuple aux élites. Dans son dernier essai où il s’inscrit avec classe dans les traces de Jean-Claude Michéa, Christophe Guilluy observe pour sa part un remake à plus ou moins bas bruit de la lutte des classes entre, d’un côté, la France périphérique des couches populaires, au sein desquelles la classe moyenne a rejoint les ouvriers, et de l’autre, la néobourgeoisie – qui, si l’ancienne n’a pas disparu, donne le la idéologique (voir pages XXX). Or, explique Guilluy, pour la première fois dans l’Histoire, ces classes populaires sont reléguées hors des territoires où se créent la richesse, le recours à une main-d’œuvre immigrée bon marché permettant aux heureux habitants des centres-villes de disposer de nounous et de restaurants point trop coûteux. Pour le reste, l’économie mondialisée se passe aisément d’une grande partie des peuples. L’autre nouveauté de notre situation, découvre-t-on dans les pages les plus percutantes du livre, c’est que cette érection d’une société de castes ou, en tout cas, de deux France qui ne se rencontrent plus, est recouverte par un chatoyant discours sur l’ouverture, la diversité et l’amour de l’Autre. Fort de la certitude de sa supériorité morale, le néobourgeois peut profiter de ses privilèges à l’abri de frontières culturelles invisibles mais bien gardées.

Pour cette classe dominante et/ou possédante, la vie est bien faite : ses intérêts et ses nobles convictions convergent harmonieusement, aussi peut-elle mépriser ce populo qu’elle veut bien entretenir, puisque ces abrutis pleurent sur leurs usines au lieu de devenir webmasters, mais qu’elle préfère voir le moins possible. C’est peu dire qu’ils ne sont pas glamour – sauf de temps en temps sur Canal +. Ils sentent le rance, ils votent comme on sait et en prime, ils adorent Zemmour.

L’auteur du Suicide français est, logiquement, le chouchou de cette France périphérique. C’est que le signifiant France est en quelque sorte le dernier fil qui la relie à l’Histoire. Tenue à l’écart des grands mouvements économiques, dénoncée comme une entrave à la glorieuse marche du Progrès, menacée de devenir culturellement minoritaire, elle voit de surcroît ceux qui la gouvernent s’attacher à détruire ce à quoi elle tient. Alors elle pense, comme Zemmour, que son identité est menacée de disparition et se bat, dos au mur, pour la défendre.

Il serait absurde de prétendre – et Guilluy y insiste – que cette France périphérique est exclusivement blanche, tant il est vrai que nombre d’enfants d’immigrés sont devenus de bons franchouillards. N’empêche, si elle est ethniquement diverse, elle se rêve – et demeure sans doute – culturellement plus homogène que les grandes métropoles où les populations se côtoient sans se mélanger. Ses habitants ne sont pas tous gaulois, comme on dit dans l’inventif français des cités, mais on continue d’y vivre comme des Gaulois. On a peu relevé, au demeurant, que le terme qui a fait scandale dans la bouche de Sarkozy est celui qu’emploient beaucoup de nos concitoyens arabes pour parler des « autres » Français, sans que cela semble gêner qui que ce soit. Après tout, quand on dit « gaulois », tout le monde comprend de quoi on parle, c’est plus distingué et moins bêtement ethnique que « blanc ». Et puis, Gaulois, tout le monde peut le devenir, y compris des juifs séfarades dont les ancêtres ne parlaient que l’arabe.

La bronca déclenchée par la petite phrase de Sarkozy appelant les enfants d’immigrés à vivre comme les Français et à adopter « nos ancêtres les Gaulois » est donc, au fond, une manifestation de plus de la condescendance avec laquelle, duu sommet de la société – si tant est que les grands médias ou les palais gouvernementaux puissent passer pour des sommets –, on observe ces ploucs accrochés à leurs petites habitudes. C’est ainsi que, de Najat Vallaud-Belkacem, dans son inimitable style de maîtresse d’école, à Alain Juppé, qui a aimablement pointé les incongruités de son adversaire, on a feint de ne pas comprendre que la formule se référait à une appartenance mythique, pas à une vérité historique, et fait la leçon à l’ancien président, Gaulois de souche comme chacun sait, lui rappelant que non, nos ancêtres n’étaient pas du tout gaulois, chacun y allant de ses aïeux burgondes, celtes ou arabes. Dans une tribune publiée par Figarovox, Gilles Platret, maire de Chalon-sur-Saône, leur oppose « le soulagement que cette affirmation provoque chez des milliers de nos compatriotes, qui ne croyaient plus pouvoir entendre de nouveau un jour saluer l’essence même de l’appartenance à la France ». Les Français veulent rester un peuple, un peuple accueillant, un peuple qui offre ses ancêtres à qui veut le rejoindre, comme le dit Alain Finkielkraut en insistant sur l’usage de ce beau verbe. Or, pour être un peuple, il faut au minimum un passé commun, fût-il mythique, un avenir partagé, fût-il incertain, et des frontières, sans lesquelles on ne saurait prétendre se gouverner collectivement. Quoi qu’en disent les apôtres du melting-pot planétaire, entre le riche et le pauvre, entre le fort et le faible, c’est l’ouverture qui opprime et la frontière qui protège.[/access]


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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