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L’homme qui a prévu l’élection de Trump et la défaite de Juppé

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serge galam donald trump
Serge Galam. Photo: Hannah Assouline.

Gil Mihaely. Vous aviez prévu la victoire de Donald Trump et rédigé un article, il y a cinq mois, rendant public votre pronostic. Comment avez-vous réussi là où presque tout le monde a échoué ?

Serge Galam[1. Serge Galam est physicien, théoricien, spécialiste des systèmes désordonnés, fondateur de la sociophysique, directeur de recherche au CNRS.]. Moi aussi, j’ai été surpris de la victoire de Trump. En voyant les derniers sondages et en écoutant les experts, j’ai eu du mal à croire à la prédiction du modèle que j’ai développé

Malgré tout, vous avez maintenu votre prédiction…

C’est précisément le principe de l’approche sociophysique. A partir du modèle qu’on développe, on fait des prédictions sur un événement réel, et on s’y tient, pour tester le bien-fondé du modèle. Et cela indépendamment de sa perception personnelle. Il ne s’agit pas de devenir « voyant », mais d’élaborer un outil prédictif. C’est seulement en fonction des succès et des échecs des prédictions que l’on peut retravailler le modèle, le renforcer, sachant qu’il n’est pas la réalité.

Est-il vraiment envisageable de réduire les comportements des hommes et des sociétés à de modèles scientifiques ? Cela semble contraire à notre vision de l’histoire, selon laquelle rien n’est jamais joué d’avance et aucun événement inévitable…

Tout d’abord, je tiens à vous faire remarquer que “nos” visions du monde, de l’homme et de leurs histories n’ont de valeur que par la croyance que nous leur octroyons. Vouloir défendre “notre“ vision du libre arbitre au nom de l’a priori que nous en avons est la meilleure façon de nous enfermer dans nos déterminismes dans le cas où ceux-ci existeraient vraiment. Si l’homme obéit à des lois dans ses comportements, ce sera seulement en les identifiant que l’on pourra éventuellement atteindre un libre arbitre en inventant les manières de nous affranchir de ces lois. Mais certainement pas en affirmant qu’elles n’existent pas.

Ensuite, l’existence de lois quantifiables n’implique pas forcément le déterminisme et l’ordre. Les progrès énormes réalisés dans notre compréhension du fonctionnement du monde inanimé depuis une quarantaine d’années nous ont fait découvrir les comportements probabilistes et chaotiques, le rôle essentiel des défauts et de l’hétérogénéité ainsi que la richesse des systèmes désordonnés. Et en effet, je pense qu’il existe des évènements inévitables, et que c’est paradoxalement lorsqu’on aura identifié leurs mécanismes, que l’on pourra peut-être mettre sur pied des scénarios d’évitement. Mais dans tous les cas, la sociophysique ne prétend ni n’aspire à se substituer aux sciences sociales. Elle ambitionne d’apporter une contribution différente et cohérente du social et du politique, qui viendra en supplément des approches traditionnelles. En particulier, mon modèle de dynamique d’opinion aura besoin des contributions d’autres disciplines comme l’histoire, la psychologie, la psychologie-sociale, les sciences politiques, pour devenir un outil solide de prédiction social et politique. Les enjeux sont incommensurables et l’histoire nous apprend qu’il est urgent d’élaborer de nouveaux paradigmes pour pouvoir espérer ne pas retomber dans les pièges catastrophiques du passé.

Ce modèle, de quoi s’agit-il ? D’un algorithme ?

L’originalité de mon modèle est justement qu’il ne repose pas sur un algorithme. Alors que les Big Data sont à la mode et font rêver tous les chercheurs, mon approche utilise très peu de données. Il s’agit d’une construction formelle qui suppose des lois d’interaction entre individus, celles-ci étant régies par une dynamique d’évolution locale. C’est à partir de discussions répétées et informelles entre de petits groupes d’individus, qu’on calcule l’état collectif au moment du vote. Et c’est là qu’intervient la « magie » de la modélisation mathématique à la physicienne. Les « faiblesses » mathématiques du modèle sont compensées par des hypothèses qui font appel aux sciences sociales. Je procède ainsi comme on le fait en physique lorsqu’on essaie de comprendre un problème.

Votre modèle est-il fiable ?

Nous sommes au début de ces recherches et même si mon modèle a permis depuis 2005 [Ndlr : Serge Galam avait prédit la victoire du Non au référendum pour une Constitution européenne] de faire plusieurs prédictions réalisées, il est encore loin d’être validé. Néanmoins, ses succès indiquent que nous sommes sur une voie prometteuse. Mon approche permet déjà de donner des éclairages nouveaux, souvent contre-intuitifs, à certains phénomènes sociaux et politiques, qui par ailleurs semblent aller de soi, comme par exemple le caractère démocratique d’un débat public, au sens où ce débat permettrait de faire émerger l’avis de la majorité des individus qui y participent.

Concrètement, comment avez-vous procédé pour travailler sur les élections américaines ?

Ce modèle fonctionne essentiellement sur deux composants : un qu’on peut qualifier de rationnel et un autre qu’on peut décrire comme plutôt psychologique. Le premier composant correspond à une dynamique d’échange d’arguments au sein de petits groupes d’individus rationnels. L’électeur et ses proches parlent d’un candidat ou d’un sujet, chacun défend une opinion jusqu’au moment où une majorité se dégage, amenant ainsi la minorité initiale à se rallier à la majorité. C’est démocratique. Or, il peut arriver que cette mise en commun des arguments pour et contre crée une impasse collective au sein du groupe qui discute : les arguments se neutralisent les uns les autres. Résultat : le groupe ne sait plus quoi choisir ! Les choix se valent. Dans cette situation, la raison n’est pas en mesure de faire un choix, et c’est là qu’intervient le deuxième composant : la psychologie, les phénomènes cognitifs et des éléments de sciences sociales. Quand les arguments s’annulent, les individus se laissent porter dans leur choix par un biais cognitif ou un préjugé, conscient ou inconscient, qui, s’invitant subrepticement dans le débat, lève le doute dans une direction ou une autre en fonction de son contenu, sans que les gens y fassent référence. C’est une forme de choix au hasard sauf que les dés sont biaisés par le préjugé…

Par exemple ?

Quatre individus discutent d’une réforme. Si deux la soutiennent et deux s’y opposent et que les arguments des uns et des autres se neutralisent, le groupe ne sait pas quoi choisir et ne peut dire sur la base des avantages et inconvénients identifiés, s’il accepte ou rejette la réforme. À ce moment-là, dans beaucoup de cas, le préjugé – commun à de nombreuses personnes – qui pourrait être activé est : « s’agissant de changement de cadre de vie, dans le doute, mieux vaut s’abstenir ». Donc, à ce moment-là, les deux personnes qui étaient pour la réforme se joignent aux deux qui étaient contre et tous rejettent finalement la réforme.

Mais si on change d’enjeu, par exemple pour décider non pas d’une réforme mais du choix d’un nouveau Smartphone, au sein du même groupe, dans la même situation de doute collectif avec des choix qui se valent, un préjugé contraire peut s’activer : la prime à la nouveauté.  C’est le déclenchement de ces préjugés lors de l’occurrence de doutes locaux, qui crée un bouleversement de la dynamique d’opinion, où une opinion minoritaire va progressivement devenir majoritaire entraînant du même coup la fonte de la majorité initiale.

Pour pouvoir appliquer le modèle, il est donc essentiel d’identifier les préjugés pertinents qui pourraient être activés en cas d’impuissance de la raison face à une agrégation d’arguments contradictoires.

Mais lorsque l’argumentation tombe dans l’impasse, les gens peuvent réagir de plusieurs façons : s’obstiner, rester « seuls contre tous »,… et donc faire appel à un mécanisme psychologique qui ignore les préjugés…  

C’est un élément très important.  Il existe trois mécanismes dans mon modèle : activation des préjugés, prédominance d’inflexibles et présence de contrariants. Une faiblesse actuelle de l’application de mon modèle est que je dois, en combinant différents sondages et ma perception des préjugés potentiellement activables, décider lequel de ces trois ingrédients est déterminant  dans une campagne d’opinion donnée.

Comment votre modèle a-t-il fonctionné dans le cas des élections américaines ?  

J’ai d’abord décidé que le mécanisme déterminant était celui du déclenchement des préjugés. Ensuite, j’ai commencé le travail, à l’époque de la primaire, en sélectionnant le préjugé suivant : « Si un groupe d’individus discute avec deux personnes pour Trump et deux pour Ted Cruz (son principal adversaire de la primaire républicaine), et qu’on arrive à une égalité d’arguments pour l’un et l’autre, le préjugé activé est de préférer l’expérience et donc Cruz, un homme politique expérimenté plutôt que Trump qui n’a jamais été élu. Dans ce cas, le modèle prédisait la défaite de Trump dès la primaire des républicains comme la quasi-totalité des experts et analystes.

Mais j’ai été invité aux Etats-Unis en février 2016, et c’est là-bas que j’ai compris que ce n’était pas aussi simple. Trump avait commencé à lancer ses affirmations choquantes en mettant tout le monde hors de lui. Ce que faisait Trump, en choquant, sur tel ou tel thème, c’était activer des préjugés endormis ou gelés. Il changeait la hiérarchie du préjugé qui allait être actif en cas d’hésitation. Quand il fait une affirmation éhontée contre les Mexicains, beaucoup de ses supporters disent sincèrement : « Je ne peux plus voter pour lui parce que c’est une affirmation raciste. » Et effectivement il chute dans les sondages. Mais cette indignation créée par son affirmation réveille en même temps un préjugé qui sommeillait chez ces mêmes gens furieux contre lui. In fine, en cas de doute, sans avoir besoin de dire qu’ils le choisissent à cause de ça, ils étaient guidés par un préjugé anti-immigration ou anti-mexicain. Cela explique sa montée après la baisse. Ces outrances ont réveillé et activé tour à tour des préjugés anti-latinos, antimusulmans ou sexistes et cela chez des gens sincèrement choqués par ces propos. Quand j’ai compris cela, j’ai tenu la clé de la bonne application de mon modèle de dynamique d’opinion. Alors qu’avant son « dérapage » le préjugé activé jouait contre Trump, son outrance, bien qu’elle le fasse chuter dans un premier temps, lui permet ensuite de remonter grâce au nouveau préjugé activé cette fois en sa faveur et au débat relancé par ses propos.

Cela introduit un élément supplémentaire : la durée de la campagne…  

Tout à fait ! Plus la campagne est longue, plus les gens discutent, et plus ils ont de chances de se retrouver dans une impasse, dans une situation de doute collectif. Et quand ils sont dans un doute collectif, les préjugés pertinents s’activent. Aux Etats-Unis le fait que la campagne ait été très longue a clairement joué pour Trump. Un long débat ouvert et démocratique va créer de plus en plus de cas de doute et favoriser la montée en puissance des préjugés dans les décisions des gens qui discutent.

Trump a donc eu raison de ne pas écouter certains de ses conseillers…

Oui. À partir du moment où il a été le candidat républicain, beaucoup de ses conseillers, et même lui, ont pu se dire : « maintenant, il faut que tu deviennes raisonnable, respectable… présidentiable ». D’après mon modèle, s’il avait fait ça, il était sûr de perdre. Ce qu’il fallait absolument, c’est qu’il continue sa dynamique provocatrice mais en modifiant le positionnement des préjugés à activer. Alors que pour les primaires, il fallait qu’il active des préjugés présents en majorité chez les Républicains, pour la présidentielle, il fallait qu’il touche des préjugés présents à la fois chez les Républicains et quelques Démocrates. Et le sexisme est un des préjugés les plus partagés, indépendamment des choix politiques.

Vous voulez dire que le célèbre enregistrement qui a failli le tuer politiquement était en fait une bénédiction ?

Oui. D’après mon modèle, en rendant publique cette conversation privée on lui a rendu un service énorme parce qu’on a activé le préjugé sexiste. Mais il a d’abord subi une baisse dans les intentions de vote : on peut en conclure que cette arme aurait été fatale pour lui si elle avait été utilisée un peu plus tard, à quelques jours du vote.

Pourquoi le même genre de mécanisme n’a-t-il pas été bénéfique à Hilary Clinton ?

Ces mécanismes ont aussi marché dans son cas, mais surtout contre elle lors de la primaire démocrate. En cas de doute entre elle et Bernie Sanders, les préjugés activés ont été en majorité favorables à Sanders : « Clinton est une va-t-en-guerre »,  « Elle est achetée par Wall Street », « elle n’est  pas très honnête avec les e-mails ». Mais si ça n’a pas suffit à faire gagner Sanders, ça a sûrement joué pour la faire échouer face à Trump.

Et ici en France, avez-vous travaillé sur la primaire des Républicains ? [question posée le 15 novembre, cinq jours avant le 1er tour]

Oui. Mes premiers résultats, depuis maintenant quinze jours, montrent que Juppé va perdre. Pour moi, c’est Fillon ou Sarkozy.  Mais le vote annoncé d’un grand nombre d’électeurs de gauche en faveur de Juppé risque fort de fausser la donne.

Et pour la présidentielle de 2017 ?

Je commence à y travailler mais on ne connaît pas encore l’ensemble des candidats. Selon moi, on est passé depuis plusieurs mois à une situation où l’élection de Marine Le Pen à la présidence de la République en 2017 était impossible à une situation où son élection est désormais improbable, improbable signifiant qu’elle a très peu de chance de se réaliser mais qu’elle est désormais de l’ordre du possible.

Serge Galam, Sociophysics: A Physicist’s Modeling of Psycho-political Phenomena », 439 p. , Springer 2012.

Merci pour ce quinquennat!

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François Hollande annonce qu'il renonce à se présenter à la présidentielle, décembre 2016. SIPA. 00783621_000001

Un fond bleu apparaît. Une seconde passe. Un homme entre dans le champ. Ce n’est pas François Fillon, non, le costume est noir : on reconnaît François Hollande. Les yeux humides et le regard froid, il s’accroche à son pupitre. Raclement de gorge, « mes chers compatriotes », il se met enfin à parler. La voix est blanche, le ton est faible, la liste est longue : François Hollande énonce son absence de bilan. A ses mots, il est flatteur. Et plus ça dure, plus on y pense : « il a osé ! » Et c’est à ça qu’on le reconnaît… Mais non, non le président le plus impopulaire de la Ve République ne se représentera pas. Et fait ainsi preuve de décence, pour la toute première fois.

A moins qu’on ait mal compris ? J’ai réussi et donc je ne me représente pas : voilà finalement ce que vient de dire – sans y croire ? – François Hollande, dans une ultime tentative de transformer le plomb en or. En se retirant de la course, il choisit la voie de la moindre humiliation et ouvre en même temps une longue période d’inter-regnum. Le pouvoir, déjà très affaibli par Hollande, sera désormais encore plus faible. Le Premier ministre – dont on comprend mieux le petit jeu de ces derniers jours – démissionnera sûrement bientôt. Le sommet de l’Etat restera lui, ce qu’il a été pendant cinq ans : impuissant, sans importance.

François Hollande à l’Elysée c’était la France divisée. Par le chômage, qui n’a pas vraiment baissé, par le « mariage », qui n’a jamais vraiment été accepté. François Hollande à l’Elysée c’était la France rassemblée. Par le terrorisme, pas trois dates clés : 7 janvier, 13 novembre, 14 juillet. François Hollande à l’Elysée c’était la guerre. Sociale d’abord. Les lois Macron et El-Khomri. Militaire ensuite. Mali, Centrafrique, Irak, Syrie. François Hollande à l’Elysée, c’était le socialisme insurgé… contre lui-même. En un mot, ça se dit « frondeurs ». En plusieurs, Valls, Macron, Montebourg, Hamon…

Les plus indécents ce sont eux.  Qui n’ont même pas voulu attendre. Quitte à manger, autant le faire chaud. Dès ce soir, Hamon s’est redit « plus que jamais candidat ». Dès demain, les autres suivront. Primaire oblige. Après tout, elle est lancée. Et Hollande n’avait aucune chance de la gagner. On ne peut pas dire qu’ils soient très sûrs mais, eux, ont ce mérite d’être francs : de récents sondages ont fait comprendre au marcheur blanc ce qu’il n’a pas su saisir seul : la vérité. Cinquième, derrière François Fillon, Marine Le Pen, Manuel Valls, Emmanuel Macron, François Hollande n’avait rien à espérer, si ce n’est d’être encore plus humilié. Alors, forcé, il a appris l’humilité.

Peut-on lui donner quitus pour autant ? Son courage – ou plutôt sa lucidité – suffit-il pour que tout soit oublié, pardonné ? Non, Hollande peut bien décider de se suicider politiquement plutôt que mourir dans la bataille, il n’emportera pas son bilan dans la tombe. Mais avant de partir, il s’est offert un petit plaisir, celui des « sans-dents » : déjouer tous les pronostics !

Primaires: un succès en trompe-l’oeil

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L'ombre de François Fillon à la Maison de la Chimie à Paris, novembre 2016. SIPA. 00782992_000011

Il était de bon ton, dimanche soir, dans le camp des vainqueurs comme dans celui des vaincus, de se féliciter chaudement du grand succès rencontré par cette « primaire », inédite pour la droite et le centre depuis l’instauration de la Ve République. Cette forme de consultation populaire, pourtant si étrangère à l’esprit gaulliste, était ainsi promue sous les acclamations comme article non écrit de la Constitution, passage désormais incontournable pour quiconque aspire à exercer la magistrature suprême. L’adoption des primaires dans la culture de la droite dite de gouvernement venait compléter leur validation par une gauche tout aussi gouvernementale en 2011. Et tout le monde de saluer une importante avancée démocratique, invitant le peuple à court-circuiter les obscures manœuvres d’appareil utilisées pour conquérir le pouvoir. Le soir du 27 novembre, on célébrait les noces des deux grandes traditions démocratiques de la planète, celle d’une France héritière de 1789 s’enrichissant d’un élément de la révolution américaine de 1776…

Il n’est pas interdit de voir les choses autrement, et de s’interroger sur la singularité de ces primaires à la française, notamment celle qui vient de se dérouler à droite. Ce qui pourrait inciter à modérer l’enthousiasme unanimiste des soirées d’élections. Tout d’abord, la participation massive à la primaire de la droite est largement liée au fait que son vainqueur était considéré comme ayant quasiment son bon de logement à l’Élysée pour 2017, au vu de la situation politique du moment, ce qui n’était pas le cas pour François Hollande, promis à un combat incertain en 2012. Le rejet du président sortant, la montée en puissance de Marine Le Pen, la multiplication des candidatures hors primaires à gauche ont incité 600 000 électeurs sympathisants de la gauche à aller voter aux deux tours pour le « moins pire », Juppé, afin de s’éviter un choix douloureux entre Marine et Sarko d’abord, Marine et Fillon ensuite. Cela a fonctionné à plein dans les métropoles « boboïsées » comme Paris ou Lyon. Résultat : le poids politique global des candidats hors primaires (Le Pen, Mélenchon, Macron, Dupont-Aignan, peut-être Bayrou, trotskistes et PRG), tel qu’il apparaît aujourd’hui dans les enquêtes d’opinion, est à peu près équivalent au total des deux « primaristes » patentés, l’un étant déjà désigné, et l’autre devant l’être en janvier.

Le cens populaire

On est loin du modèle des États-Unis, où les candidats indépendants restent marginaux, à la seule exception de Ross Perot en 1992, qui contribua à la défaite du président sortant George Bush père devant Bill Clinton. Aux États-Unis, jamais les primaires n’ont préjugé du résultat final de l’élection présidentielle. Dans le contexte français, la composition sociologique du corps électoral des primaires, fort différente de celle de la « vraie » élection présidentielle, est donc un élément déterminant du degré de légitimité de ceux qu’elles ont adoubés. Un seul chiffre donnera la mesure de l’écart entre les deux : à la primaire de la droite et du centre, près de 40 % des électeurs étaient âgés de plus de 65 ans, alors que cette catégorie d’âge ne constitue pas plus de 19 % de la population globale. Cette surreprésentation des seniors avait pu être également constatée lors de la primaire de la gauche en 2011. D’autres écarts se sont révélés : l’électeur de la primaire est plus masculin, plus aisé, plus diplômé que celui qui reste chez lui ou va à la pêche ce jour-là. Le retraité bien loti ne s’offusque pas de la perspective d’un recul de l’âge légal de la retraite, si cela peut lui garantir le maintien de son pouvoir d’achat. Le baby-boomer aux cheveux gris a remisé les illusions de sa folle jeunesse, n’est plus insensible aux charmes de la famille (il est meilleur grand-père ou grand-mère qu’il ne fut père ou mère) et se désole de la situation d’une école en perdition de savoir, pour avoir trop sacrifié cette verticalité de la transmission qu’il détestait jadis tout en s’y soumettant. La nation, pour lui, a cessé d’être un gros mot.

Patrick Buisson n’a pas totalement tort lorsqu’il accuse le système des primaires d’avoir réintroduit subrepticement le suffrage censitaire au cœur de la démocratie, sauf que l’exclusion des jeunes, des pauvres et des marginaux de l’espace public où se construit le pouvoir n’est pas imposée d’en haut à une foule qui serait désireuse d’y pénétrer. Ce peuple-là est sur la ligne du Bartleby d’Herman Melville : I would prefer not to… je préférerais ne pas… cette politique n’est pas pour moi. J’irai voir ailleurs pour voter, si je vote, ou préfère ne pas.


Bartleby, Les Iles enchantées, Le Campanile

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France Inter, c’était mieux avant

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France Inter Histoire jeu
Les 50 ans du "Jeu des 1000 euros" sur France Inter (photo : SIPA 00561974_000006)

J’ai connu jadis France Inter sous le nom de « Programme parisien de la radiodiffusion française ». Je n’ai même connu que cela comme radio, seul lien hertzien reliant le vaste monde au foyer familial, hormis quelques bribes de Radio Luxembourg picorées lors de visites chez une tante fan de Zappy Max et de la famille Duraton. Chez nous, l’exigence culturelle des parents avait pour conséquence de priver les enfants des joies simples des programmes populaires, où Luis Mariano, André Claveau, Tino Rossi squattaient les plages musicales, ponctuées de pubs pour le shampoing Dop et le savon Cadum.

On pense à tort que la mainmise du pouvoir sur les médias date du retour au pouvoir du Général. Entre les auditeurs et leur service public de radiodiffusion, le contrat était clair, défini en 1945 par le ministre de l’Information Pierre-Henri Teitgen: la radio publique française ne serait pas la BBC, en dépit des services rendus à la Résistance française par cette honorable institution britannique jalouse de son indépendance éditoriale. La radiodiffusion nationale serait la voix du gouvernement, point barre !

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On trouvait cela normal : après le « Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand ! » de l’immortel Pierre Dac, pour la majorité des Français l’expulsion des « Teutons » de l’émetteur de la tour Eiffel était synonyme du retour de la vérité dans l’espace hertzien national. Un « speaker » lisait deux à trois fois par jour à l’antenne les dépêches visées par le ministre de l’Information, avec un ton et une diction qui n’incitaient pas à en mettre en doute la véracité ou la pertinence. La « voix du gouvernement » était reçue comme telle, libre ensuite aux auditeurs, aidés par leurs journaux habituels, dont la pluralité et le pluralisme étaient bien plus développés qu’aujourd’hui, de bricoler leur analyse et de se forger une opinion. Il était alors impensable qu’un journaliste de radio profite de son temps d’antenne pour distiller, en douce, sa vision du monde, ne s’autorisant que de lui-même, comme disait Jacques Lacan à propos de la légitimité du psychanalyste à interpréter le discours de son patient. C’était, au bout du compte, plus honnête que la privatisation idéologique des ondes nationales par des rédactions imbues de leurs certitudes.

Je passais, dès l’âge de raison, pour un enfant plutôt éveillé, intéressé à la marche du monde, conséquence d’une histoire familiale récente : se désintéresser des infos, c’était risquer d’être intellectuellement désarmé face à ceux qui vous voulaient du mal. J’étais donc « accro » au seul média à ma disposition : Radiodiffusion française, programme parisien. Les grands moments de l’histoire de l’époque, l’arrivée de Mao Zedong au pouvoir, Diên Biên Phu, Pan Mun Jon et la guerre de Corée, l’échec de la CED, Suez, Budapest s’imprimaient dans ma mémoire d’enfant à une époque où les parents n’avaient pas le souci imbécile de nous préserver à tout prix de la brutalité du monde.

Les vraies stars de la TSF n’étaient pas les journalistes, mais les commentateurs sportifs : Georges Briquet, décrivant un match de foot sans un « blanc » durant quatre-vingt-dix minutes, le jeune Roger Couderc, chantant les louanges de Jean Prat, Guy Basquet ou Puig-Aubert, dit Pipette avec l’accent de la France du rugby, quand celui-ci n’était pas encore envahi par les mercenaires du Pacifique…

Et il y avait aussi les amuseurs du Grenier de Montmartre qui brocardaient (gentiment) les hommes politiques en alexandrins émaillés d’imparfaits du subjonctif.

Bref, France Inter, c’était mieux avant, sauf du lundi au vendredi de 12 h 45 à 13 h, où subsiste un dinosaure rescapé par miracle de la Radiodiffusion française : Le Jeu des 1 000€, animé par l’excellent Nicolas Stoufflet. Il a commencé sous le nom de « Cent mille francs (anciens) par jour » au printemps 1958. Étant donné que le Smic était, à l’époque, d’environ 25 000 francs par mois, on mesure combien la radio nationale est en plus, du reste, devenue pingre !

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Marine Le Pen: la stratégie de l’absence

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« L’absence est la meilleure des présences ». C’est la leçon portée à l’écran par The Young Pope de Paolo Sorrentino. La première série du réalisateur italien met en scène un jeune pape, réac et branché, qui refuse obstinément d’apparaître en public. Son but : intriguer, déconcerter, délaisser les fidèles… pour mieux les faire revenir à lui. Donc à l’Eglise.

Le bleu est une nuance de blanc. Et on se surprend à comparer l’année 2016 de Marine Le Pen à celle du personnage joué par Jude Law. Nice, le Brexit, la vague Trump, l’agonie de François Hollande et celle de Nicolas Sarkozy, les querelles du PS et les « bobos » de Nuit Debout…  2016 ou l’année de l’insécurité, de la demande de frontières et dudit « populisme ». Tout était réuni pour favoriser ses idées. Pourtant Marine – comme elle souhaite qu’on l’appelle – s’est faite rare, discrète, lointaine, ne laissant filtrer qu’un sourd écho de la voix qu’elle porte d’habitude si haut.

Après l’attentat de Nice, qui a fait 86 morts en moins de cinq minutes, Marine Le Pen s’en est tenue au minimum : une conférence de presse. Une charge contre les « responsables » : «Hollande, Valls, Cazeneuve, Sarkozy et consorts, plus jamais ça! Plus jamais eux! Plus jamais une telle incapacité, plus jamais un tel renoncement au pouvoir». Une autre contre l’islam radical : une «idéologie meurtrière».

Plus tôt, fin mars, alors que se lève Nuit Debout, incarnation s’il en est de la révolte bobo, ce n’est pas elle mais sa nièce, Marion, qui relève l’oxymoron.  « Un mouvement  qui ne représente rien et personne de jeunes lycéens, étudiants, qui se font plaisir, qui fument des pétards, qui défendent les 25 heures en durée légale du travail, qui cassent à l’occasion lorsque ça peut leur faire plaisir, qui défend une soi-disant démocratie avec des assemblées générales et qui crachent sur Alain Finkielkraut. » Son parti a réagi, demandé la dissolution de ce « centre opérationnel du saccage de Paris », mais Marine ? Silence radio. Difficile de retrouver un mot d’elle.  A la même époque, un an plus tôt, elle commentait sans hésiter un fait divers similaire, encore plus anecdotique. Sur le plateau d’iTélé, la dame d’Hénin-Beaumont fustigeait les Enfoirés, « millionnaires bobos donneurs de leçons », après la sortie de Toute la vie, leur mémorable chanson « anti-jeunes ».


Cette année, quand elle s’exprime, Marine Le Pen le fait de loin. De très très loin. Du Québec par exemple, quand elle dénonce la décision du gouvernement Trudeau d’accueillir 25 000 « réfugiés » syriens. « C’est 25 000 aujourd’hui. Et combien demain ? C’est ça, la vraie question. Combien êtes-vous prêts à en accepter ? Et à quel prix ? » Pour trouver trace, en France, d’une déclaration si médiatique, il faut remonter à novembre 2015. Trois jours après les attentats du 13, elle réclamait, par communiqué – et donc déjà sans s’exposer – « l’arrêt immédiat de tout accueil de migrants ».

Seul le Brexit l’a sortie de sa réserve. « Marine Le Pen n’en finit plus de se réjouir, ironise Le Monde. Une semaine après la victoire du « Brexit » au Royaume-Uni, jeudi 23 juin, la présidente du Front national multiplie sa présence dans les médias pour se féliciter de ce résultat, qu’elle considère comme « l’événement historique le plus important que notre continent ait connu depuis la chute du mur de Berlin ». Tribune dans le New York Times, interview à la BBC ou à LCI, conférence de presse, discours au Parlement européen… »  Une obole compte tenu de l’importance de l’évènement pour un parti « eurosceptique » et de la déferlante anti-britannique orchestrée et suivie par  l’ensemble – ou presque – de la presse hexagonale.

Même chose pour  l’élection de Donald Trump: le candidat honni des médias devient le président d’un des pays les plus puissants. Marine « exulte » par un tweet et un « 20h » de Julian Bugier. On a connu moins modeste. Exulter ? Si elle l’avait vraiment voulu, 2016 était la bonne année. Mais pour quoi faire ? Son absence ne s’est même pas remarquée : elle était toujours présente. Dans les jours et les nuits de chaque journaliste, homme politique, éditorialiste. Car pour être absente aussi, 2016 était l’année rêvée. Sans elle, les événements font parler d’elle. Son discours s’est imposé : « elle considère […] dès aujourd’hui qu’elle a gagné la bataille des idées », regrette Christophe Fornari. Pour elle, « les idées prônées et défendues depuis des années [par le Front national] ont été reprises par tout le monde », ajoute le journaliste ès FN à Libé.

Marine Le Pen a donc pu se comporter comme une équipe déjà assurée d’être en finale et qui n’attend plus qu’une chose : connaître son adversaire. Seulement voilà, la primaire est passée par là. « De la droite et du centre », c’est la droite qui a gagné. Pas le centre, pas Juppé, non, Fillon. Le bon Papa, le bon chrétien, le candidat «des familles ». Les mots sont d’elle, pas anodin. Les familles qu’on n’entend pas, c’est justement l’électorat qu’elle espère encore attirer. D’autant que le FN version Marine a quelques écarts à se faire pardonner : les fans de la Manif pour tous avaient très moyennent apprécié que Florian Philippot compare la question – à leurs yeux cruciale – du mariage gay à la « culture du bonsaï« … Pour se faire pardonner telle offense, la présidente frontiste fait feu sur le candidat LR :  « C’est le nouvel étendard de François Fillon : le défenseur des familles. Ah bon ? Mais moi j’ai vu la suppression de la demi-part pour les veuves sous Fillon, j’ai vu la suppression de l’avantage fiscal pour les jeunes mariés sous Fillon, j’ai vu le gel des allocations familiales sous Fillon… Si c’est ça un ami de la famille… » Marine attaque mais le fait encore à distance : depuis l’île de la Réunion.

L’absence est bonne quand elle crée le besoin d’un retour. A la fin de la série de Paolo Sorrentino, le jeune pape Pie XIII finit par se laisser voir en public. Pour les fidèles rassemblés, c’est une immense émotion. Le même genre d’attraction que doit espérer Marine Le Pen. Pour l’instant, la future candidate se rode. Mais la « surprise » Fillon a pu désajuster ses plans… Assez pour envisager un « retour » anticipé ?

Hamilton, Fiona, Sauvage: deux semaines, trois lynchages

Manifestation de soutien à Jacqueline Sauvage à Paris, janvier 2016. SIPA. 00739153_000002

Pendant 15 jours, les médias ont déployé des efforts considérables pour nous persuader que la primaire de la droite était en fait l’élection présidentielle. Cet événement à l’importance relative, la mère des batailles devant se dérouler au mois de mai prochain, a quand même occupé la quasi-totalité de l’espace médiatique. Il a bien fallu pour éviter répétition et lassitude trouver de quoi distraire les foules. Trois lynchages ont fait l’affaire, trois lynchages qui ont permis d’alimenter la machine à broyer, en donnant du grain à moudre à ceux qui ne se sentent jamais mieux que lorsqu’ils sont en meute.

Le feuilleton Jacqueline Sauvage tout d’abord, puisque la justice vient de refuser une nouvelle fois sa mise en liberté anticipée. Depuis le début, c’est la justice et ceux qui la rendent qu’on traîne dans la boue. Rappelons si nécessaire que Jacqueline Sauvage a été condamnée par deux cours d’assises successives à 10 ans de réclusion criminelle pour le meurtre de son mari, et que deux demandes de mise en liberté ont été refusées par les juridictions d’application des peines. Sauf à considérer que la justice est rendue par des sadiques obtus, il y aurait quand même à s’interroger sur cette continuité. Et la réponse fournie serait très simple. L’histoire de Jacqueline Sauvage n’est en aucun cas celle qu’on nous raconte, celle d’une femme et ses enfants brutalisés pendant 47 ans par un mari tortionnaire, qu’elle aurait tué pour se défendre. Ce storytelling commode est simplement faux, et la malheureuse en est aujourd’hui prisonnière. On ne reviendra pas sur les détails du dossier dont la consultation et l’étude permettent de revenir au réel et à la vérité cette information est disponible. Alors pourquoi cette étrange clameur, dont beaucoup de ceux qui y participent ne mesurent probablement pas, sa conséquence logique ? Parce que si la fable de la femme battue tuant pour se défendre que nous servent les médias et les groupes militants est la vérité cela implique que tous les magistrats et les jurés qui ont eu à en connaître sont des salauds.

Jacqueline Sauvage est l’otage de gens qui n’ont pas le souci de ses intérêts

Mais cet aveuglement prend sa source dans le choix délibéré de la défense de Jacqueline Sauvage devant la cour d’assises d’appel, et dans le militantisme féministe victimaire de groupes qui bénéficient de relais dans le « mainstream ». La défense a choisi en appel, de ne plaider que la légitime défense, ce qui ne tenait, factuellement et juridiquement, pas debout. Écoutons Pascale Robert–Diard : « deux avocates habiles communicantes transforment le cinglant échec qu’elles ont essuyé pour leur cliente devant la cour d’assises en bruyante cause médiatique ». La clameur goulûment relayée dans les médias énamourés a débouché sur une grâce partielle accordée, par un François Hollande que l’on sait depuis Leonarda incapable de résister à la foule. Deuxième cadeau empoisonné, qui a encore un peu plus enfermé à double tour Jacqueline Sauvage dans le mensonge d’un statut de victime qui n’est pas le sien. Confronté à la persistance de ce mensonge, les magistrats qui ont désormais son sort entre leurs mains ne peuvent le reconnaître pour vérité. Ils désavoueraient ainsi toute la chaîne judiciaire qui a pourtant objectivement fait son travail, et priverait la peine prononcée à deux reprises de sa dimension de « châtiment ». La peine pénale n’est pas seulement destinée à mettre hors-circuit le délinquant, mais également à « rétribuer » d’une punition l’infraction commise. Il est finalement affligeant de constater que la malheureuse Jacqueline Sauvage est l’otage de gens qui tout à leur militantisme narcissique, n’ont pas le souci de ses véritables intérêts.

L’affaire Fiona ensuite, terrible histoire d’enfant maltraité jusqu’à la mort, accompagnée d’un horrible mensonge, et de l’impossibilité de retrouver le petit corps. Il faut faire un effort, c’est vrai pour ne pas céder aux bouffées de haine qui montent lorsque l’on entend ces histoires insupportables. Aussi, lorsque le procès a débuté, que l’odeur du sang a commencé à flotter, les médias ne se sont pas fait prier pour donner du grain à moudre à la foule. Il est tellement plus facile d’alimenter la haine que d’en appeler à la raison. Alors, quand survint le verdict ce fut un déchaînement, la gueule de la meute n’était pas belle à voir. L’avocat général avait demandé le maximum, 30 ans de réclusion criminelle, pour chacun des deux accusés qu’il ne voulait pas séparer dans l’horreur du crime. Ce fut pourtant 30 ans pour le compagnon de la mère et 5 ans pour la mère. Cette différence provoqua immédiatement une incompréhension furieuse et un immense tollé. Lynchage médiatique immédiat de la mère et bien sûr des magistrats et des jurés coupables de cette mansuétude insupportable. Et pas grand monde pour se poser la question du pourquoi. Eh bien parce que la cour d’assises a appliqué rigoureusement la loi et les principes. Les deux adultes étaient poursuivis pour avoir porté les coups mortels. La preuve en a été rapportée pour le compagnon de la mère qui a subi le maximum prévu par la loi. Pas pour la mère, et ce n’était pas elle de prouver qu’elle n’avait pas frappé, mais à l’accusation de rapporter la preuve qu’elle l’avait fait. Ce qu’elle n’a pu réaliser, ramenant l’infraction commise à la « non-assistance à personne en danger » pour laquelle la mère de Fiona s’est vu infliger là aussi le maximum c’est-à-dire cinq ans de détention. J’ai suffisamment souvent critiqué les magistrats pour cette fois-ci leur exprimer mon respect, ainsi qu’aux jurés, pour ce que je considère comme une bonne nouvelle. Qu’ils aient eu le courage et la fermeté de résister à l’émotion et de faire valoir les principes indispensables à un État de droit.

Une mission sur le viol confiée à Flavie Flament

Venons-en enfin à ce lynchage médiatique qui a abouti sans que cela gêne grand monde à la mort d’un vieillard de 83 ans. Une animatrice people d’émissions de télévision et de radio publie brusquement à l’automne 2016 un livre dans lequel elle accuse de façon transparente un photographe en vue dans les années 70 de l’avoir violée alors qu’elle avait 13 ans. Puis au cours des bruyantes opérations de promotion, elle jette son nom en pâture aux médias et aux réseaux qui s’en emparent avec gourmandise. Naturellement, pour expliquer un silence trentenaire, que l’on rompt bien après la prescription pénale acquise, ressortent à tout propos les théories de la mémoire traumatique, de la terrible difficulté à libérer la parole, pour justifier que l’on jette brutalement l’honneur d’un homme dans le caniveau. Les membres de sa famille disent leur stupéfaction devant ce qu’ils considèrent parfois comme des affabulations. David Hamilton âgé de 83 ans rejette véhémentement ces accusations. Et pourtant les médias embrayent et présentent en violation de toutes les règles les accusations de Flavie Flament comme avérées. Ce qui, comme d’habitude, réveille brutalement les souvenirs enfouis depuis des dizaines d’années d’autres accusatrices. La ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, Laurence Rossignol qui n’en rate pas une décide de lui confier une mission sur l’allongement des délais de prescription. Pas à des universitaires, des psychiatres, des spécialistes sur une question essentielle qui concerne les principes du droit pénal applicable dans notre pays, non, non, à l’animatrice d’émissions de télé réalité car « elle, c’est une victime mais c’est une experte de ce sujet également.» Une victime ? Mais qu’en savez-vous Madame le ministre ? Une experte ? Mais depuis quand ?

Je ne sais pas ce qui s’est passé il y a 30 ans, et il est aujourd’hui impossible de le savoir. Mais il y a des règles qui s’appliquent dans un État de droit, et dans ce lynchage médiatique elles ont été foulées aux pieds. David Hamilton a compris que son innocence judiciaire pourtant définitive ne le protégerait de rien. Le vieillard a préféré quitter ce monde. Ce qui n’a pas provoqué le moindre remord chez l’accusatrice tardive et ceux qui ont aboyé derrière elle. Flavie Flament a dit être « dévastée », non par la mort de l’homme qu’elle a jeté aux chiens, mais parce que sa disparition « allait la condamner au silence ». Le même que celui qu’elle avait gardé pendant 30 ans ?

La société du spectacle a parfois très vilaine figure.

Italie: la Ligue du Nord se rêve en Front national

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Marion Le Pen et Matteo Salvini. Sipa. Numéro de reportage : 00747258_000009.

En pleine cure d’opposition, alors que le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo engrange le vote populiste, la Ligue du Nord hésite entre deux stratégies. Depuis quelques années, son président Matteo Salvini tente de nationaliser le mouvement en mettant sous le boisseau ses revendications régionalistes pour en faire un grand parti populiste (anti-euro, anti-immigration, anti-austérité) sur le modèle du Front national. Mais certains caciques ne l’entendent pas de cette oreille : ainsi, Roberto Maroni, ancien ministre de l’Intérieur et gouverneur de Lombardie, voudrait poursuivre l’alliance avec le centre-droit berlusconiste.

Toute coïncidence avec les débats stratégiques qui secouent le FN n’est pas seulement fortuite. Car les millions d’électeurs LR qui ont adoubé François Fillon n’appartiennent pas aux classes populaires les plus fragiles, désormais dévolues au parti de Marine Le Pen. Vérité en deçà des Alpes, erreur au-delà ? Le grand spécialiste du populiste Marco Tarchi nous offre son éclairage.

Daoud Boughezala. Sous sa forme actuelle ou future, la Ligue du nord aspire-t-elle à diriger le bloc de centre-droit à partir de son flanc droit ?

Marco Tarchi[1. Professeur de sciences politiques à l’université de Florence, Marco Tarchi est l’un des plus grands spécialistes européens du populisme.] La Ligue, actuellement, essaie d’exploiter le vide qui s’est ouvert sur la partie de droite de l’échiquier électoral après le déclin de Berlusconi. Elle a quand même un obstacle devant elle, car Berlusconi avait créé une coalition de centre-droit contre la gauche en rassemblant des sensibilités très différentes, voire opposées. Plus spécifiquement, la composante centriste est opposée aux positions de la Ligue sur plusieurs sujets (immigration, islam, politiques économiques de rigueur, euro etc.). Une alliance avec Forza Italia ne suffirait pas à obtenir une majorité et donnerait une image très hétérogène de cette coalition.

Au sein de la Ligue, Roberto Maroni, ancien ministre de l’Intérieur, et Mateo Salvini s’affrontent-ils sur la stratégie ou l’idéologie ? Il se dit que Salvini voudrait créer une sorte de FN italien sous la forme d’une fédération…

Maroni a montré, lors de son accès à la direction de la Ligue, qu’il voulait débarrasser le mouvement de ses aspects plus strictement populistes, pour en faire une sorte de « syndicat du Nord » au sein de la coalition de centre-droit, tandis que Salvini joue ouvertement la carte du rassemblement populiste, en essayant d’imiter ses alliés au parlement européen (FN, FPÖ, etc.). La limite de cette opération est l’attrait qu’exerce Grillo sur une grande partie des électeurs de mentalité populiste. Le différend Maroni-Salvini est aussi bien stratégique qu’idéologique, mais, pour l’instant, reste assez caché au grand public.

Alors que la Ligue et l’ex-MSI (pour partie devenu Fratelli d’Italia) ont participé aux gouvernements Berlusconi, pourquoi le Front national, bien moins sulfureux, reste-t-il ostracisé ?

Cela dépend évidemment de la configuration des deux systèmes politiques, dont les différences dépendent surtout des lois électorales. Le FN voit son poids électoral écrasé par le système majoritaire à deux tours, alors que, en Italie, afin de s’assurer une majorité parlementaire, il faut faire des alliances. Et tout au long de la prétendue « deuxième république » (c’est-à-dire à partir de l’effondrement du système partisan traditionnel, en 1993, jusqu’à aujourd’hui) le centre-droit a dû se plier à cette évidence, en acceptant de « dédouaner », donc de légitimer, les néofascistes du MSI, qui ont accepté ce jeu au prix d’une progressive atténuation des leurs fondements idéologiques, que Gianfranco Fini a presque effacés.

A mesure que la question de l’immigration gagnera en importance dans le pays, une Ligue du Nord fédéralisée sera-t-elle en mesure de supplanter le Mouvement 5 étoiles comme premier parti populiste ? 

Je n’en suis pas sûr, car le Mouvement 5 étoiles est bien plus efficace qu’elle sur l’autre thème qui mobilise les électeurs de tendance populiste: la critique de la corruption, de la politique politicienne, des oligarchies économiques, politiques et intellectuels. La LN, dès son entrée dans des coalitions de centre-droit, a négligé ces aspects essentiels, et cela a favorisé le mouvement de Beppe Grillo.

Rocco, de long en large

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Rocco Siffredi et Caroline Trousselard dans "Romance", janvier 1999. SIPA. REX43045523_000001

Le visage de Rocco Siffredi – son assez belle gueule, d’ailleurs – a envahi l’espace public. Il n’est pourtant pas certain qu’un collectif de citoyens indignés exige de quelque maire de l’ouest parisien l’interdiction des affiches consacrées à la star du porno. Dans un élan de sagesse, la production a décidé de la jouer profil bas : affiche en noir et blanc, visage en gros plan, grave – façon réalité intérieure, drame intime. À moins que, et, dans le fond, c’est plus probable, il ne s’agisse d’un calcul cynique : comment vendre un documentaire sur la pornographie en donnant à chacun le délicat alibi de son intérêt artistique, psychologique, cinématographique – fort réel par ailleurs ? C’est d’ailleurs ici la seule dimension exaspérante du film et des commentaires qui vont avec (dossiers de presse, interviews): son air de ne pas y toucher, de réfléchir à l’idée de tabou, d’au delà du tabou, cette manière de se défendre de la pulsion scopique tout en jouant, évidemment, avec.

De ce point de vue, grâce soit tout de même rendue aux réalisateurs, Thierry Demaizière et Alban Teurlai : dès les tout premiers plans, la caméra s’attarde longuement sur le sexe de Rocco Siffredi qui prend sa douche – plan que je sous-titrerais ainsi : « Vous avez voulu voir. Maintenant regardez bien, tranquillement… Et qu’on puisse, après, passer à autre chose. »

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Olivier Prévôt

Modèle allemand, catastrophe au tournant

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Le Premier ministre François Fillon passe devant le président Sarkozy et la chancelière Merkel lors d'une rencontre à Paris, février 2012. SIPA. AP21166881_000005

Et si le modèle allemand était en réalité un modèle à ne pas suivre ? Diantre ! Notre classe politique nous mentirait-elle sur la bonne santé économique de l’Allemagne ? Et dans quel intérêt ? Il faut bien avouer qu’ils sont peu à ne pas vanter le « modèle allemand. » Un peu de Mélenchon et de Chevènement par-ci, un peu de Dupont-Aignan par-là. Quant aux grands ténors de la classe politique actuelle, leurs yeux pétillent en évoquant la puissance allemande. Dans les discours et les arguments, elle est généralement utilisée pour attaquer la France et discréditer son modèle social. Les chiffres parlent pour eux : l’Allemagne ne déplore que 6,1% de chômage en septembre 2016 (contre 9.9% en France, au troisième trimestre), son plus bas niveau depuis la réunification de 1990.

Selon les propos du président François Hollande en 2013, cette réussite est due au « courage » allemand du début des années 2000, sous l’ère Schröder (« courage » qui lui a pourtant valu sa réélection). Des privatisations à tout-va et une libéralisation brutale de l’Etat-providence. Modèle suivi par son successeur, Angela Merkel. Constater le leadership allemand dans la zone euro suffit à se conforter dans cet angélisme. A entendre la majorité des commentaires politiques, l’erreur française viendrait de son conservatisme à préserver des blocages économiques. Le premier d’entre eux : le code du travail. Trop lourd pour François Bayrou. « Il fait plus de 3000 pages ! » s’était-il offusqué sur le plateau de « Des paroles et des actes », en février 2015, dans une audacieuse comparaison avec le très mince code du travail suisse. En Allemagne, il est beaucoup plus léger : 3000 pages…

 

 

Quels sont les sempiternels autres « obstacles » à l’économie française ? Une trop grande protection accordée aux salariés en CDI, la lourdeur des charges sociales pour les entreprises (qu’elles soient petites, moyennes ou grandes), la crainte de la justice prud’homale et les 35 heures. Il faut  « réécrire » le droit du travail , martelait, en 2015, le Premier ministre socialiste Manuel Valls. Avec moins de brutalité que ses voisins, la France a donc épousé la réforme. « Le minimum de ce qu’il faut faire », commente encore l’ancien président de l’Eurogroupe Jean-Claude Juncker, chantre du libéralisme et de l’austérité en Europe.

A bien regarder, nul doute, les lois Macron et El Khomri ont quelque peu assoupli notre marché du travail. Egalement, avec le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), les entrepreneurs ont pu profiter d’aides étatiques afin d’améliorer – c’était le but – l’embauche. Malgré cela, les résultats, sur la courbe du chômage, se font encore attendre.

Des « minijobs » à 80 centimes l’heure

Tous ces mécanismes pourtant sont inspirés des modèles allemand et anglo-saxon (lui, aussi, généralement vanté). Incontestablement, les « minijobs » allemands (ou le contrat zéro heure en Angleterre) – des contrats à temps partiels – ont permis de faire réduire le chômage.  Ce ne sont, en revanche, ni François Fillon, ni Alain Juppé, ni même Emmanuel Macron qui évoqueront les salaires de misère (plafond maximal de 450 euros par mois pour un salarié) convoyés par ces modèles. En Allemagne, cela concerne 20% de sa population active. L’Italie, l’Espagne et le Portugal, sur les recommandations de l’Union européenne, ont bien suivi le schéma de ces petits emplois précaires, si faciles à « faire sauter » pour l’entreprise. Toutefois, dans ces trois pays latins, encensés par la droite française et la gauche sociale-libérale, rien ne s’est déroulé comme le plan le prévoyait. Il y a bien eu une petite baisse du chômage, mais à quel prix ? Les réformes ont explosé chaque modèle social, sans que celles-ci ne puissent permettre de recouvrer une sérénité économique et politique. Les inégalités se sont creusées, la pauvreté a augmenté (le nombre de sans-abri grimpe, des maladies rares refont leur apparition et la malnutrition infantile inquiète, particulièrement au Portugal), les services publics (à commencer par les hôpitaux) sont dans un état catastrophique et les jeunes diplômés, sans espoir, fuient massivement leur pays.

Quant à l’Allemagne, sa situation n’a rien de reluisante : outre-Rhin, l’écart entre les pauvres et les riches ne fait, là aussi, que s’amplifier. En 2015, près de 12,5 millions de ses habitants vivaient sous le seuil de pauvreté (15,29 % de la population). Le seuil étant fixé à 892 euros en Allemagne contre 935 euros en France, où, selon l’Insee, 4,9 millions d’habitants sont sous ce plafond (7,28 % de la population).

Des usines de 30 000 porcs

La prétendue « réussite » allemande est due à sa violence dans les rapports avec ses partenaires. L’Allemagne n’a pas de scrupules lorsqu’elle vient concurrencer par un dumping social ses voisins, comme les salariés français – paysans en tête. L’alliance européenne a bon dos…

Parmi les attaques économiques : l’agriculture. Le choix allemand s’est orienté vers la surproduction, la culture intensive – sans recherche de qualité, des fermes à 3000-4000 vaches dans les « länder » de l’Est. Aucune chance pour les exploitations françaises, de quelques dizaines de vaches, de les concurrencer, sauf à fabriquer des « fermes » à mille vaches. Il en est de même pour la filière porcine : l’Allemagne a créé des usines de 10 000 à plus de 30 000 porcs.

La paysannerie est, là, loin de sa vocation nourricière (au sens noble) et de recherche de qualité. L’avenir de l’agriculture française est morose et ce n’est pas un chèque de consolation, donné par l’Etat, qui lui donnera de la visibilité. La lutte est impossible. D’autant plus que l’Allemagne s’amuse à une concurrence totalement déloyale en employant des travailleurs détachés de l’est, des Bulgares, des Roumains, des Polonais, plus ou moins déclarés, payés quelques euros de l’heure. Au final, leur viande est vendue 20, 30 % moins cher que notre production. La France ne peut suivre un modèle de mise en péril de la condition, tant humaine qu’animale.

100 000 emplois destinés aux réfugiés

Les logiques économiques de l’Union européenne tendent à vanter ce canon productiviste. Dès lors, il n’était pas surprenant de voir l’enthousiasme d’Angela Merkel, durant l’été 2015, à souhaiter l’arrivée massive de migrants en terre allemande. Loin d’un discours pieux et humanitaire, la chancelière avait provisoirement ouvert les vannes de l’immigration, sur les conseils du patronat allemand. Une aubaine pour provoquer la baisse des coûts salariaux et faire face au vieillissement de la population active. Les migrants permettent de concurrencer directement les salariés allemands et les poussent à travailler plus pour moins cher. Le ministère du travail allemand compte d’ailleurs créer 100 000 emplois destinés aux réfugiés, des « minijobs » à 80 centimes de l’heure…

Pour obtenir un bref succès allemand (ou l’illusion d’un succès), la France devrait donc massacrer son système pour parvenir à rivaliser avec ses voisins. Est-ce là l’idée de l’Union européenne ? Où est la recherche de la troisième voie, celle de l’innovation et du courage politique ? Pour l’heure, la France n’en vient qu’à copier les dogmes économiques existants. L’échec est assuré.

En Belgique, des cours d’Histoire adaptés aux origines des élèves?

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catherine moureaux belgique islam
Wikipedia.

Depuis  les attentats islamistes qui ont ensanglanté la France et la figure de style « zemmourienne » proposant de la « bombarder », plus personne n’ignore l’existence de la commune de Molenbeek. Elle fut décrite dans la presse comme « chamarrée » et « multiculturelle », ce qui est assez surprenant puisqu’elle est au contraire une des plus homogènes de la région bruxelloise. Et si homogénéité il y a, elle s’est faite sous l’étendard d’Allah qui y est grand, grâce au pseudo laïque mais anticlérical rabique que le monde entier ne nous envie pas : Philippe Moureaux. Adulé par les fondamentalistes musulmans, grand mufti du PS, ancien ministre et professeur d’Histoire, Philippe Moureaux a deux filles de sa première épouse, elle aussi ponte du PS,  dont l’une, Catherine, marche sur les traces de papa.

Députée PS, Catherine Moureaux a rejoint ce même parti à Molenbeek, bien qu’elle soit originaire de la très huppée commune d’Uccle.  Alignant le plus souvent des niaiseries que même le plus attardé des soixante-huitards jugerait pénibles à force d’idéologie baveuse, la jeune héritière s’est illustrée il y a peu. Catherine Moureaux, a suçoté son Bic, consulté le plafond, froncé les sourcils et trouvé la bonne idée :  des cours d’Histoire personnalisés !

Ça fait « peuple » et même « nation », donc exclusif

Il n’y a rien de vraiment neuf : depuis la Révolution française, et même avant, ceux-ci sont trafiqués, instrumentalisés afin d’ensemencer les jeunes cerveaux dans le sens de la doxa du moment. Mais, reconnaissons-le, même falsifié, le cours d’Histoire constituait un « roman national », fait d’heures glorieuses et de défaites, outrageantes mais provisoires. Cela avait l’avantage de souder une nation autours de mythes ou de réalités factuelles et de donner aux enfants immigrés l’envie et la fierté de rejoindre ce superbe troupeau. Depuis peu, la tendance allait plutôt à la repentance et à la honte, nous étions les descendants piteux d’horribles colonialistes ou d’immondes esclavagistes. Soit ! Mais enfin, c’était « nous ». Nous tous qui portions le fardeau de la culpabilité, nous tous qui allions à Canossa, nous tous qui, depuis nos ancêtres les Gaulois jusqu’à la guerre d’Algérie, partagions la croix du genre humain, nous tous qui nous vautrions dans le narcissisme du conquérant haïssable.
Mais ce « nous tous », ça fait « peuple », et même « nation », donc exclusif, a pensé Mlle Moureaux. En un mot, discriminatoire. Mais si ! Adieu donc ces cours d’Histoire !

Frétillant à la pensée de tenir l’idée du siècle comme Archimède sortant de son bain, elle se rua vers l’hémicycle pour annoncer son intention d’instaurer des cours d’Histoire adaptés, c’est-à-dire des cours d’Histoire construits en fonction de l’origine des « apprenants ».  A l’instar des tribunaux médiévaux qui, jusqu’à ce que Saint-Louis harmonise tout cela sous son chêne, demandaient au prévenu « Quelle est ta loi ? » et jugeaient en fonction,  les profs d’Histoire demanderaient à chacun « Quelle est ton origine ? » et dispenseraient leur savoir à la carte. Voilà un projet fascinant. Comme ces tribunaux « sharia » pour les différends conjugaux entre musulmans qui s’implantent tout doucement à Londres.

Elle rétropédale, mais le ver est dans le fruit

Malheureusement, les nations, si honnies depuis la dernière guerre mondiale, le peuple, devenu nauséabond depuis qu’il s’exprime, n’ont pas loupé l’occasion de la ridiculiser, elle et son projet. Non contents d’avoir tressé les lauriers de la victoire de Trump ou de Fillon, les réseaux sociaux ont dénoncé cette nouvelle ineptie.

Elle aura beau crier à la démagogie, la pleutrerie , la bêtise, le principe est toujours le même: on lance un ballon d’essai, fut-il outrancier, on rétro-pédale, mais le ver est dans le fruit.

Face au tollé, Mademoiselle Moureaux a en effet décrété qu’on l’avait mal comprise, qu’elle parlait simplement d’étudier l’Histoire des colonisations sous un autre angle d’attaque. Pardon Mademoiselle, scripta manent ! « Il serait intéressant de ne pas perdre cet élément [le devoir de mémoire de diverses autres personnes ou communautés] de vue, d’autant que certains publics scolaires pourraient trouver pertinent de remonter la trace d’autres faits […] ». Sans compter que vous prônez sur votre site la recherche identitaire et la prise de conscience des racines. Le simple fait que vous parliez sans cesse de l’enseignement du colonialisme en lieu et place de l’enseignement des colonisations est déjà très révélateur…

La digne héritière de son père

Cas typique de rétropédalage. Mais le mal est fait ! Digne héritière de votre père, fossoyeur en chef de tout ce qui peut paraître un poil conservateur, vous avez fissuré un des derniers piliers d’une nation dont l’unité a déjà beaucoup morflé. La lézarde s’agrandira, soyez-en convaincue. Comme pour le port du voile, les cantines hallal ou l’interdiction de fumer dans les troquets, on pense toujours que c’est tellement énorme et tellement idiot que ça ne passera jamais. Et pourtant !

Je vois comme un léger obstacle à votre inventif projet… Dans la foulée de la loi éponyme de votre papa – qui condamne le « racisme », « l’antisémitisme » et « la xénophobie » – les statistiques ethniques ont été interdites en Belgique. Comment vous y prendriez-vous donc pour déterminer quelle histoire enseigner à l’un ou à l’autre ? Quel sera votre critère ? Le nom de famille ? La couleur de la peau ? Un test ADN ? Raciste, va !

Votre esprit formaté n’a pas compris que les idées qui sous-tendent vos conneries sont une forme particulièrement perverse d’oppression : l’assignation à résidence identitaire. Combien de générations faudra-t-il pour qu’une personne puisse s’émanciper de ses origines et adhérer, librement, à une communauté nationale dont elle ferait siennes les racines parce qu’elle ferait sien le destin ?

L’homme qui a prévu l’élection de Trump et la défaite de Juppé

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serge galam donald trump
Serge Galam. Photo: Hannah Assouline.
serge galam donald trump
Serge Galam. Photo: Hannah Assouline.

Gil Mihaely. Vous aviez prévu la victoire de Donald Trump et rédigé un article, il y a cinq mois, rendant public votre pronostic. Comment avez-vous réussi là où presque tout le monde a échoué ?

Serge Galam[1. Serge Galam est physicien, théoricien, spécialiste des systèmes désordonnés, fondateur de la sociophysique, directeur de recherche au CNRS.]. Moi aussi, j’ai été surpris de la victoire de Trump. En voyant les derniers sondages et en écoutant les experts, j’ai eu du mal à croire à la prédiction du modèle que j’ai développé

Malgré tout, vous avez maintenu votre prédiction…

C’est précisément le principe de l’approche sociophysique. A partir du modèle qu’on développe, on fait des prédictions sur un événement réel, et on s’y tient, pour tester le bien-fondé du modèle. Et cela indépendamment de sa perception personnelle. Il ne s’agit pas de devenir « voyant », mais d’élaborer un outil prédictif. C’est seulement en fonction des succès et des échecs des prédictions que l’on peut retravailler le modèle, le renforcer, sachant qu’il n’est pas la réalité.

Est-il vraiment envisageable de réduire les comportements des hommes et des sociétés à de modèles scientifiques ? Cela semble contraire à notre vision de l’histoire, selon laquelle rien n’est jamais joué d’avance et aucun événement inévitable…

Tout d’abord, je tiens à vous faire remarquer que “nos” visions du monde, de l’homme et de leurs histories n’ont de valeur que par la croyance que nous leur octroyons. Vouloir défendre “notre“ vision du libre arbitre au nom de l’a priori que nous en avons est la meilleure façon de nous enfermer dans nos déterminismes dans le cas où ceux-ci existeraient vraiment. Si l’homme obéit à des lois dans ses comportements, ce sera seulement en les identifiant que l’on pourra éventuellement atteindre un libre arbitre en inventant les manières de nous affranchir de ces lois. Mais certainement pas en affirmant qu’elles n’existent pas.

Ensuite, l’existence de lois quantifiables n’implique pas forcément le déterminisme et l’ordre. Les progrès énormes réalisés dans notre compréhension du fonctionnement du monde inanimé depuis une quarantaine d’années nous ont fait découvrir les comportements probabilistes et chaotiques, le rôle essentiel des défauts et de l’hétérogénéité ainsi que la richesse des systèmes désordonnés. Et en effet, je pense qu’il existe des évènements inévitables, et que c’est paradoxalement lorsqu’on aura identifié leurs mécanismes, que l’on pourra peut-être mettre sur pied des scénarios d’évitement. Mais dans tous les cas, la sociophysique ne prétend ni n’aspire à se substituer aux sciences sociales. Elle ambitionne d’apporter une contribution différente et cohérente du social et du politique, qui viendra en supplément des approches traditionnelles. En particulier, mon modèle de dynamique d’opinion aura besoin des contributions d’autres disciplines comme l’histoire, la psychologie, la psychologie-sociale, les sciences politiques, pour devenir un outil solide de prédiction social et politique. Les enjeux sont incommensurables et l’histoire nous apprend qu’il est urgent d’élaborer de nouveaux paradigmes pour pouvoir espérer ne pas retomber dans les pièges catastrophiques du passé.

Ce modèle, de quoi s’agit-il ? D’un algorithme ?

L’originalité de mon modèle est justement qu’il ne repose pas sur un algorithme. Alors que les Big Data sont à la mode et font rêver tous les chercheurs, mon approche utilise très peu de données. Il s’agit d’une construction formelle qui suppose des lois d’interaction entre individus, celles-ci étant régies par une dynamique d’évolution locale. C’est à partir de discussions répétées et informelles entre de petits groupes d’individus, qu’on calcule l’état collectif au moment du vote. Et c’est là qu’intervient la « magie » de la modélisation mathématique à la physicienne. Les « faiblesses » mathématiques du modèle sont compensées par des hypothèses qui font appel aux sciences sociales. Je procède ainsi comme on le fait en physique lorsqu’on essaie de comprendre un problème.

Votre modèle est-il fiable ?

Nous sommes au début de ces recherches et même si mon modèle a permis depuis 2005 [Ndlr : Serge Galam avait prédit la victoire du Non au référendum pour une Constitution européenne] de faire plusieurs prédictions réalisées, il est encore loin d’être validé. Néanmoins, ses succès indiquent que nous sommes sur une voie prometteuse. Mon approche permet déjà de donner des éclairages nouveaux, souvent contre-intuitifs, à certains phénomènes sociaux et politiques, qui par ailleurs semblent aller de soi, comme par exemple le caractère démocratique d’un débat public, au sens où ce débat permettrait de faire émerger l’avis de la majorité des individus qui y participent.

Concrètement, comment avez-vous procédé pour travailler sur les élections américaines ?

Ce modèle fonctionne essentiellement sur deux composants : un qu’on peut qualifier de rationnel et un autre qu’on peut décrire comme plutôt psychologique. Le premier composant correspond à une dynamique d’échange d’arguments au sein de petits groupes d’individus rationnels. L’électeur et ses proches parlent d’un candidat ou d’un sujet, chacun défend une opinion jusqu’au moment où une majorité se dégage, amenant ainsi la minorité initiale à se rallier à la majorité. C’est démocratique. Or, il peut arriver que cette mise en commun des arguments pour et contre crée une impasse collective au sein du groupe qui discute : les arguments se neutralisent les uns les autres. Résultat : le groupe ne sait plus quoi choisir ! Les choix se valent. Dans cette situation, la raison n’est pas en mesure de faire un choix, et c’est là qu’intervient le deuxième composant : la psychologie, les phénomènes cognitifs et des éléments de sciences sociales. Quand les arguments s’annulent, les individus se laissent porter dans leur choix par un biais cognitif ou un préjugé, conscient ou inconscient, qui, s’invitant subrepticement dans le débat, lève le doute dans une direction ou une autre en fonction de son contenu, sans que les gens y fassent référence. C’est une forme de choix au hasard sauf que les dés sont biaisés par le préjugé…

Par exemple ?

Quatre individus discutent d’une réforme. Si deux la soutiennent et deux s’y opposent et que les arguments des uns et des autres se neutralisent, le groupe ne sait pas quoi choisir et ne peut dire sur la base des avantages et inconvénients identifiés, s’il accepte ou rejette la réforme. À ce moment-là, dans beaucoup de cas, le préjugé – commun à de nombreuses personnes – qui pourrait être activé est : « s’agissant de changement de cadre de vie, dans le doute, mieux vaut s’abstenir ». Donc, à ce moment-là, les deux personnes qui étaient pour la réforme se joignent aux deux qui étaient contre et tous rejettent finalement la réforme.

Mais si on change d’enjeu, par exemple pour décider non pas d’une réforme mais du choix d’un nouveau Smartphone, au sein du même groupe, dans la même situation de doute collectif avec des choix qui se valent, un préjugé contraire peut s’activer : la prime à la nouveauté.  C’est le déclenchement de ces préjugés lors de l’occurrence de doutes locaux, qui crée un bouleversement de la dynamique d’opinion, où une opinion minoritaire va progressivement devenir majoritaire entraînant du même coup la fonte de la majorité initiale.

Pour pouvoir appliquer le modèle, il est donc essentiel d’identifier les préjugés pertinents qui pourraient être activés en cas d’impuissance de la raison face à une agrégation d’arguments contradictoires.

Mais lorsque l’argumentation tombe dans l’impasse, les gens peuvent réagir de plusieurs façons : s’obstiner, rester « seuls contre tous »,… et donc faire appel à un mécanisme psychologique qui ignore les préjugés…  

C’est un élément très important.  Il existe trois mécanismes dans mon modèle : activation des préjugés, prédominance d’inflexibles et présence de contrariants. Une faiblesse actuelle de l’application de mon modèle est que je dois, en combinant différents sondages et ma perception des préjugés potentiellement activables, décider lequel de ces trois ingrédients est déterminant  dans une campagne d’opinion donnée.

Comment votre modèle a-t-il fonctionné dans le cas des élections américaines ?  

J’ai d’abord décidé que le mécanisme déterminant était celui du déclenchement des préjugés. Ensuite, j’ai commencé le travail, à l’époque de la primaire, en sélectionnant le préjugé suivant : « Si un groupe d’individus discute avec deux personnes pour Trump et deux pour Ted Cruz (son principal adversaire de la primaire républicaine), et qu’on arrive à une égalité d’arguments pour l’un et l’autre, le préjugé activé est de préférer l’expérience et donc Cruz, un homme politique expérimenté plutôt que Trump qui n’a jamais été élu. Dans ce cas, le modèle prédisait la défaite de Trump dès la primaire des républicains comme la quasi-totalité des experts et analystes.

Mais j’ai été invité aux Etats-Unis en février 2016, et c’est là-bas que j’ai compris que ce n’était pas aussi simple. Trump avait commencé à lancer ses affirmations choquantes en mettant tout le monde hors de lui. Ce que faisait Trump, en choquant, sur tel ou tel thème, c’était activer des préjugés endormis ou gelés. Il changeait la hiérarchie du préjugé qui allait être actif en cas d’hésitation. Quand il fait une affirmation éhontée contre les Mexicains, beaucoup de ses supporters disent sincèrement : « Je ne peux plus voter pour lui parce que c’est une affirmation raciste. » Et effectivement il chute dans les sondages. Mais cette indignation créée par son affirmation réveille en même temps un préjugé qui sommeillait chez ces mêmes gens furieux contre lui. In fine, en cas de doute, sans avoir besoin de dire qu’ils le choisissent à cause de ça, ils étaient guidés par un préjugé anti-immigration ou anti-mexicain. Cela explique sa montée après la baisse. Ces outrances ont réveillé et activé tour à tour des préjugés anti-latinos, antimusulmans ou sexistes et cela chez des gens sincèrement choqués par ces propos. Quand j’ai compris cela, j’ai tenu la clé de la bonne application de mon modèle de dynamique d’opinion. Alors qu’avant son « dérapage » le préjugé activé jouait contre Trump, son outrance, bien qu’elle le fasse chuter dans un premier temps, lui permet ensuite de remonter grâce au nouveau préjugé activé cette fois en sa faveur et au débat relancé par ses propos.

Cela introduit un élément supplémentaire : la durée de la campagne…  

Tout à fait ! Plus la campagne est longue, plus les gens discutent, et plus ils ont de chances de se retrouver dans une impasse, dans une situation de doute collectif. Et quand ils sont dans un doute collectif, les préjugés pertinents s’activent. Aux Etats-Unis le fait que la campagne ait été très longue a clairement joué pour Trump. Un long débat ouvert et démocratique va créer de plus en plus de cas de doute et favoriser la montée en puissance des préjugés dans les décisions des gens qui discutent.

Trump a donc eu raison de ne pas écouter certains de ses conseillers…

Oui. À partir du moment où il a été le candidat républicain, beaucoup de ses conseillers, et même lui, ont pu se dire : « maintenant, il faut que tu deviennes raisonnable, respectable… présidentiable ». D’après mon modèle, s’il avait fait ça, il était sûr de perdre. Ce qu’il fallait absolument, c’est qu’il continue sa dynamique provocatrice mais en modifiant le positionnement des préjugés à activer. Alors que pour les primaires, il fallait qu’il active des préjugés présents en majorité chez les Républicains, pour la présidentielle, il fallait qu’il touche des préjugés présents à la fois chez les Républicains et quelques Démocrates. Et le sexisme est un des préjugés les plus partagés, indépendamment des choix politiques.

Vous voulez dire que le célèbre enregistrement qui a failli le tuer politiquement était en fait une bénédiction ?

Oui. D’après mon modèle, en rendant publique cette conversation privée on lui a rendu un service énorme parce qu’on a activé le préjugé sexiste. Mais il a d’abord subi une baisse dans les intentions de vote : on peut en conclure que cette arme aurait été fatale pour lui si elle avait été utilisée un peu plus tard, à quelques jours du vote.

Pourquoi le même genre de mécanisme n’a-t-il pas été bénéfique à Hilary Clinton ?

Ces mécanismes ont aussi marché dans son cas, mais surtout contre elle lors de la primaire démocrate. En cas de doute entre elle et Bernie Sanders, les préjugés activés ont été en majorité favorables à Sanders : « Clinton est une va-t-en-guerre »,  « Elle est achetée par Wall Street », « elle n’est  pas très honnête avec les e-mails ». Mais si ça n’a pas suffit à faire gagner Sanders, ça a sûrement joué pour la faire échouer face à Trump.

Et ici en France, avez-vous travaillé sur la primaire des Républicains ? [question posée le 15 novembre, cinq jours avant le 1er tour]

Oui. Mes premiers résultats, depuis maintenant quinze jours, montrent que Juppé va perdre. Pour moi, c’est Fillon ou Sarkozy.  Mais le vote annoncé d’un grand nombre d’électeurs de gauche en faveur de Juppé risque fort de fausser la donne.

Et pour la présidentielle de 2017 ?

Je commence à y travailler mais on ne connaît pas encore l’ensemble des candidats. Selon moi, on est passé depuis plusieurs mois à une situation où l’élection de Marine Le Pen à la présidence de la République en 2017 était impossible à une situation où son élection est désormais improbable, improbable signifiant qu’elle a très peu de chance de se réaliser mais qu’elle est désormais de l’ordre du possible.

Serge Galam, Sociophysics: A Physicist’s Modeling of Psycho-political Phenomena », 439 p. , Springer 2012.

Merci pour ce quinquennat!

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François Hollande annonce qu'il renonce à se présenter à la présidentielle, décembre 2016. SIPA. 00783621_000001
François Hollande annonce qu'il renonce à se présenter à la présidentielle, décembre 2016. SIPA. 00783621_000001

Un fond bleu apparaît. Une seconde passe. Un homme entre dans le champ. Ce n’est pas François Fillon, non, le costume est noir : on reconnaît François Hollande. Les yeux humides et le regard froid, il s’accroche à son pupitre. Raclement de gorge, « mes chers compatriotes », il se met enfin à parler. La voix est blanche, le ton est faible, la liste est longue : François Hollande énonce son absence de bilan. A ses mots, il est flatteur. Et plus ça dure, plus on y pense : « il a osé ! » Et c’est à ça qu’on le reconnaît… Mais non, non le président le plus impopulaire de la Ve République ne se représentera pas. Et fait ainsi preuve de décence, pour la toute première fois.

A moins qu’on ait mal compris ? J’ai réussi et donc je ne me représente pas : voilà finalement ce que vient de dire – sans y croire ? – François Hollande, dans une ultime tentative de transformer le plomb en or. En se retirant de la course, il choisit la voie de la moindre humiliation et ouvre en même temps une longue période d’inter-regnum. Le pouvoir, déjà très affaibli par Hollande, sera désormais encore plus faible. Le Premier ministre – dont on comprend mieux le petit jeu de ces derniers jours – démissionnera sûrement bientôt. Le sommet de l’Etat restera lui, ce qu’il a été pendant cinq ans : impuissant, sans importance.

François Hollande à l’Elysée c’était la France divisée. Par le chômage, qui n’a pas vraiment baissé, par le « mariage », qui n’a jamais vraiment été accepté. François Hollande à l’Elysée c’était la France rassemblée. Par le terrorisme, pas trois dates clés : 7 janvier, 13 novembre, 14 juillet. François Hollande à l’Elysée c’était la guerre. Sociale d’abord. Les lois Macron et El-Khomri. Militaire ensuite. Mali, Centrafrique, Irak, Syrie. François Hollande à l’Elysée, c’était le socialisme insurgé… contre lui-même. En un mot, ça se dit « frondeurs ». En plusieurs, Valls, Macron, Montebourg, Hamon…

Les plus indécents ce sont eux.  Qui n’ont même pas voulu attendre. Quitte à manger, autant le faire chaud. Dès ce soir, Hamon s’est redit « plus que jamais candidat ». Dès demain, les autres suivront. Primaire oblige. Après tout, elle est lancée. Et Hollande n’avait aucune chance de la gagner. On ne peut pas dire qu’ils soient très sûrs mais, eux, ont ce mérite d’être francs : de récents sondages ont fait comprendre au marcheur blanc ce qu’il n’a pas su saisir seul : la vérité. Cinquième, derrière François Fillon, Marine Le Pen, Manuel Valls, Emmanuel Macron, François Hollande n’avait rien à espérer, si ce n’est d’être encore plus humilié. Alors, forcé, il a appris l’humilité.

Peut-on lui donner quitus pour autant ? Son courage – ou plutôt sa lucidité – suffit-il pour que tout soit oublié, pardonné ? Non, Hollande peut bien décider de se suicider politiquement plutôt que mourir dans la bataille, il n’emportera pas son bilan dans la tombe. Mais avant de partir, il s’est offert un petit plaisir, celui des « sans-dents » : déjouer tous les pronostics !

Primaires: un succès en trompe-l’oeil

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L'ombre de François Fillon à la Maison de la Chimie à Paris, novembre 2016. SIPA. 00782992_000011
L'ombre de François Fillon à la Maison de la Chimie à Paris, novembre 2016. SIPA. 00782992_000011

Il était de bon ton, dimanche soir, dans le camp des vainqueurs comme dans celui des vaincus, de se féliciter chaudement du grand succès rencontré par cette « primaire », inédite pour la droite et le centre depuis l’instauration de la Ve République. Cette forme de consultation populaire, pourtant si étrangère à l’esprit gaulliste, était ainsi promue sous les acclamations comme article non écrit de la Constitution, passage désormais incontournable pour quiconque aspire à exercer la magistrature suprême. L’adoption des primaires dans la culture de la droite dite de gouvernement venait compléter leur validation par une gauche tout aussi gouvernementale en 2011. Et tout le monde de saluer une importante avancée démocratique, invitant le peuple à court-circuiter les obscures manœuvres d’appareil utilisées pour conquérir le pouvoir. Le soir du 27 novembre, on célébrait les noces des deux grandes traditions démocratiques de la planète, celle d’une France héritière de 1789 s’enrichissant d’un élément de la révolution américaine de 1776…

Il n’est pas interdit de voir les choses autrement, et de s’interroger sur la singularité de ces primaires à la française, notamment celle qui vient de se dérouler à droite. Ce qui pourrait inciter à modérer l’enthousiasme unanimiste des soirées d’élections. Tout d’abord, la participation massive à la primaire de la droite est largement liée au fait que son vainqueur était considéré comme ayant quasiment son bon de logement à l’Élysée pour 2017, au vu de la situation politique du moment, ce qui n’était pas le cas pour François Hollande, promis à un combat incertain en 2012. Le rejet du président sortant, la montée en puissance de Marine Le Pen, la multiplication des candidatures hors primaires à gauche ont incité 600 000 électeurs sympathisants de la gauche à aller voter aux deux tours pour le « moins pire », Juppé, afin de s’éviter un choix douloureux entre Marine et Sarko d’abord, Marine et Fillon ensuite. Cela a fonctionné à plein dans les métropoles « boboïsées » comme Paris ou Lyon. Résultat : le poids politique global des candidats hors primaires (Le Pen, Mélenchon, Macron, Dupont-Aignan, peut-être Bayrou, trotskistes et PRG), tel qu’il apparaît aujourd’hui dans les enquêtes d’opinion, est à peu près équivalent au total des deux « primaristes » patentés, l’un étant déjà désigné, et l’autre devant l’être en janvier.

Le cens populaire

On est loin du modèle des États-Unis, où les candidats indépendants restent marginaux, à la seule exception de Ross Perot en 1992, qui contribua à la défaite du président sortant George Bush père devant Bill Clinton. Aux États-Unis, jamais les primaires n’ont préjugé du résultat final de l’élection présidentielle. Dans le contexte français, la composition sociologique du corps électoral des primaires, fort différente de celle de la « vraie » élection présidentielle, est donc un élément déterminant du degré de légitimité de ceux qu’elles ont adoubés. Un seul chiffre donnera la mesure de l’écart entre les deux : à la primaire de la droite et du centre, près de 40 % des électeurs étaient âgés de plus de 65 ans, alors que cette catégorie d’âge ne constitue pas plus de 19 % de la population globale. Cette surreprésentation des seniors avait pu être également constatée lors de la primaire de la gauche en 2011. D’autres écarts se sont révélés : l’électeur de la primaire est plus masculin, plus aisé, plus diplômé que celui qui reste chez lui ou va à la pêche ce jour-là. Le retraité bien loti ne s’offusque pas de la perspective d’un recul de l’âge légal de la retraite, si cela peut lui garantir le maintien de son pouvoir d’achat. Le baby-boomer aux cheveux gris a remisé les illusions de sa folle jeunesse, n’est plus insensible aux charmes de la famille (il est meilleur grand-père ou grand-mère qu’il ne fut père ou mère) et se désole de la situation d’une école en perdition de savoir, pour avoir trop sacrifié cette verticalité de la transmission qu’il détestait jadis tout en s’y soumettant. La nation, pour lui, a cessé d’être un gros mot.

Patrick Buisson n’a pas totalement tort lorsqu’il accuse le système des primaires d’avoir réintroduit subrepticement le suffrage censitaire au cœur de la démocratie, sauf que l’exclusion des jeunes, des pauvres et des marginaux de l’espace public où se construit le pouvoir n’est pas imposée d’en haut à une foule qui serait désireuse d’y pénétrer. Ce peuple-là est sur la ligne du Bartleby d’Herman Melville : I would prefer not to… je préférerais ne pas… cette politique n’est pas pour moi. J’irai voir ailleurs pour voter, si je vote, ou préfère ne pas.

Bartleby le scribe

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Bartleby, Les Iles enchantées, Le Campanile

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France Inter, c’était mieux avant

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France Inter Histoire jeu
Les 50 ans du "Jeu des 1000 euros" sur France Inter
France Inter Histoire jeu
Les 50 ans du "Jeu des 1000 euros" sur France Inter (photo : SIPA 00561974_000006)

J’ai connu jadis France Inter sous le nom de « Programme parisien de la radiodiffusion française ». Je n’ai même connu que cela comme radio, seul lien hertzien reliant le vaste monde au foyer familial, hormis quelques bribes de Radio Luxembourg picorées lors de visites chez une tante fan de Zappy Max et de la famille Duraton. Chez nous, l’exigence culturelle des parents avait pour conséquence de priver les enfants des joies simples des programmes populaires, où Luis Mariano, André Claveau, Tino Rossi squattaient les plages musicales, ponctuées de pubs pour le shampoing Dop et le savon Cadum.

On pense à tort que la mainmise du pouvoir sur les médias date du retour au pouvoir du Général. Entre les auditeurs et leur service public de radiodiffusion, le contrat était clair, défini en 1945 par le ministre de l’Information Pierre-Henri Teitgen: la radio publique française ne serait pas la BBC, en dépit des services rendus à la Résistance française par cette honorable institution britannique jalouse de son indépendance éditoriale. La radiodiffusion nationale serait la voix du gouvernement, point barre !

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On trouvait cela normal : après le « Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand ! » de l’immortel Pierre Dac, pour la majorité des Français l’expulsion des « Teutons » de l’émetteur de la tour Eiffel était synonyme du retour de la vérité dans l’espace hertzien national. Un « speaker » lisait deux à trois fois par jour à l’antenne les dépêches visées par le ministre de l’Information, avec un ton et une diction qui n’incitaient pas à en mettre en doute la véracité ou la pertinence. La « voix du gouvernement » était reçue comme telle, libre ensuite aux auditeurs, aidés par leurs journaux habituels, dont la pluralité et le pluralisme étaient bien plus développés qu’aujourd’hui, de bricoler leur analyse et de se forger une opinion. Il était alors impensable qu’un journaliste de radio profite de son temps d’antenne pour distiller, en douce, sa vision du monde, ne s’autorisant que de lui-même, comme disait Jacques Lacan à propos de la légitimité du psychanalyste à interpréter le discours de son patient. C’était, au bout du compte, plus honnête que la privatisation idéologique des ondes nationales par des rédactions imbues de leurs certitudes.

Je passais, dès l’âge de raison, pour un enfant plutôt éveillé, intéressé à la marche du monde, conséquence d’une histoire familiale récente : se désintéresser des infos, c’était risquer d’être intellectuellement désarmé face à ceux qui vous voulaient du mal. J’étais donc « accro » au seul média à ma disposition : Radiodiffusion française, programme parisien. Les grands moments de l’histoire de l’époque, l’arrivée de Mao Zedong au pouvoir, Diên Biên Phu, Pan Mun Jon et la guerre de Corée, l’échec de la CED, Suez, Budapest s’imprimaient dans ma mémoire d’enfant à une époque où les parents n’avaient pas le souci imbécile de nous préserver à tout prix de la brutalité du monde.

Les vraies stars de la TSF n’étaient pas les journalistes, mais les commentateurs sportifs : Georges Briquet, décrivant un match de foot sans un « blanc » durant quatre-vingt-dix minutes, le jeune Roger Couderc, chantant les louanges de Jean Prat, Guy Basquet ou Puig-Aubert, dit Pipette avec l’accent de la France du rugby, quand celui-ci n’était pas encore envahi par les mercenaires du Pacifique…

Et il y avait aussi les amuseurs du Grenier de Montmartre qui brocardaient (gentiment) les hommes politiques en alexandrins émaillés d’imparfaits du subjonctif.

Bref, France Inter, c’était mieux avant, sauf du lundi au vendredi de 12 h 45 à 13 h, où subsiste un dinosaure rescapé par miracle de la Radiodiffusion française : Le Jeu des 1 000€, animé par l’excellent Nicolas Stoufflet. Il a commencé sous le nom de « Cent mille francs (anciens) par jour » au printemps 1958. Étant donné que le Smic était, à l’époque, d’environ 25 000 francs par mois, on mesure combien la radio nationale est en plus, du reste, devenue pingre !

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Marine Le Pen: la stratégie de l’absence

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« L’absence est la meilleure des présences ». C’est la leçon portée à l’écran par The Young Pope de Paolo Sorrentino. La première série du réalisateur italien met en scène un jeune pape, réac et branché, qui refuse obstinément d’apparaître en public. Son but : intriguer, déconcerter, délaisser les fidèles… pour mieux les faire revenir à lui. Donc à l’Eglise.

Le bleu est une nuance de blanc. Et on se surprend à comparer l’année 2016 de Marine Le Pen à celle du personnage joué par Jude Law. Nice, le Brexit, la vague Trump, l’agonie de François Hollande et celle de Nicolas Sarkozy, les querelles du PS et les « bobos » de Nuit Debout…  2016 ou l’année de l’insécurité, de la demande de frontières et dudit « populisme ». Tout était réuni pour favoriser ses idées. Pourtant Marine – comme elle souhaite qu’on l’appelle – s’est faite rare, discrète, lointaine, ne laissant filtrer qu’un sourd écho de la voix qu’elle porte d’habitude si haut.

Après l’attentat de Nice, qui a fait 86 morts en moins de cinq minutes, Marine Le Pen s’en est tenue au minimum : une conférence de presse. Une charge contre les « responsables » : «Hollande, Valls, Cazeneuve, Sarkozy et consorts, plus jamais ça! Plus jamais eux! Plus jamais une telle incapacité, plus jamais un tel renoncement au pouvoir». Une autre contre l’islam radical : une «idéologie meurtrière».

Plus tôt, fin mars, alors que se lève Nuit Debout, incarnation s’il en est de la révolte bobo, ce n’est pas elle mais sa nièce, Marion, qui relève l’oxymoron.  « Un mouvement  qui ne représente rien et personne de jeunes lycéens, étudiants, qui se font plaisir, qui fument des pétards, qui défendent les 25 heures en durée légale du travail, qui cassent à l’occasion lorsque ça peut leur faire plaisir, qui défend une soi-disant démocratie avec des assemblées générales et qui crachent sur Alain Finkielkraut. » Son parti a réagi, demandé la dissolution de ce « centre opérationnel du saccage de Paris », mais Marine ? Silence radio. Difficile de retrouver un mot d’elle.  A la même époque, un an plus tôt, elle commentait sans hésiter un fait divers similaire, encore plus anecdotique. Sur le plateau d’iTélé, la dame d’Hénin-Beaumont fustigeait les Enfoirés, « millionnaires bobos donneurs de leçons », après la sortie de Toute la vie, leur mémorable chanson « anti-jeunes ».


Cette année, quand elle s’exprime, Marine Le Pen le fait de loin. De très très loin. Du Québec par exemple, quand elle dénonce la décision du gouvernement Trudeau d’accueillir 25 000 « réfugiés » syriens. « C’est 25 000 aujourd’hui. Et combien demain ? C’est ça, la vraie question. Combien êtes-vous prêts à en accepter ? Et à quel prix ? » Pour trouver trace, en France, d’une déclaration si médiatique, il faut remonter à novembre 2015. Trois jours après les attentats du 13, elle réclamait, par communiqué – et donc déjà sans s’exposer – « l’arrêt immédiat de tout accueil de migrants ».

Seul le Brexit l’a sortie de sa réserve. « Marine Le Pen n’en finit plus de se réjouir, ironise Le Monde. Une semaine après la victoire du « Brexit » au Royaume-Uni, jeudi 23 juin, la présidente du Front national multiplie sa présence dans les médias pour se féliciter de ce résultat, qu’elle considère comme « l’événement historique le plus important que notre continent ait connu depuis la chute du mur de Berlin ». Tribune dans le New York Times, interview à la BBC ou à LCI, conférence de presse, discours au Parlement européen… »  Une obole compte tenu de l’importance de l’évènement pour un parti « eurosceptique » et de la déferlante anti-britannique orchestrée et suivie par  l’ensemble – ou presque – de la presse hexagonale.

Même chose pour  l’élection de Donald Trump: le candidat honni des médias devient le président d’un des pays les plus puissants. Marine « exulte » par un tweet et un « 20h » de Julian Bugier. On a connu moins modeste. Exulter ? Si elle l’avait vraiment voulu, 2016 était la bonne année. Mais pour quoi faire ? Son absence ne s’est même pas remarquée : elle était toujours présente. Dans les jours et les nuits de chaque journaliste, homme politique, éditorialiste. Car pour être absente aussi, 2016 était l’année rêvée. Sans elle, les événements font parler d’elle. Son discours s’est imposé : « elle considère […] dès aujourd’hui qu’elle a gagné la bataille des idées », regrette Christophe Fornari. Pour elle, « les idées prônées et défendues depuis des années [par le Front national] ont été reprises par tout le monde », ajoute le journaliste ès FN à Libé.

Marine Le Pen a donc pu se comporter comme une équipe déjà assurée d’être en finale et qui n’attend plus qu’une chose : connaître son adversaire. Seulement voilà, la primaire est passée par là. « De la droite et du centre », c’est la droite qui a gagné. Pas le centre, pas Juppé, non, Fillon. Le bon Papa, le bon chrétien, le candidat «des familles ». Les mots sont d’elle, pas anodin. Les familles qu’on n’entend pas, c’est justement l’électorat qu’elle espère encore attirer. D’autant que le FN version Marine a quelques écarts à se faire pardonner : les fans de la Manif pour tous avaient très moyennent apprécié que Florian Philippot compare la question – à leurs yeux cruciale – du mariage gay à la « culture du bonsaï« … Pour se faire pardonner telle offense, la présidente frontiste fait feu sur le candidat LR :  « C’est le nouvel étendard de François Fillon : le défenseur des familles. Ah bon ? Mais moi j’ai vu la suppression de la demi-part pour les veuves sous Fillon, j’ai vu la suppression de l’avantage fiscal pour les jeunes mariés sous Fillon, j’ai vu le gel des allocations familiales sous Fillon… Si c’est ça un ami de la famille… » Marine attaque mais le fait encore à distance : depuis l’île de la Réunion.

L’absence est bonne quand elle crée le besoin d’un retour. A la fin de la série de Paolo Sorrentino, le jeune pape Pie XIII finit par se laisser voir en public. Pour les fidèles rassemblés, c’est une immense émotion. Le même genre d’attraction que doit espérer Marine Le Pen. Pour l’instant, la future candidate se rode. Mais la « surprise » Fillon a pu désajuster ses plans… Assez pour envisager un « retour » anticipé ?

Hamilton, Fiona, Sauvage: deux semaines, trois lynchages

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Manifestation de soutien à Jacqueline Sauvage à Paris, janvier 2016. SIPA. 00739153_000002
Manifestation de soutien à Jacqueline Sauvage à Paris, janvier 2016. SIPA. 00739153_000002

Pendant 15 jours, les médias ont déployé des efforts considérables pour nous persuader que la primaire de la droite était en fait l’élection présidentielle. Cet événement à l’importance relative, la mère des batailles devant se dérouler au mois de mai prochain, a quand même occupé la quasi-totalité de l’espace médiatique. Il a bien fallu pour éviter répétition et lassitude trouver de quoi distraire les foules. Trois lynchages ont fait l’affaire, trois lynchages qui ont permis d’alimenter la machine à broyer, en donnant du grain à moudre à ceux qui ne se sentent jamais mieux que lorsqu’ils sont en meute.

Le feuilleton Jacqueline Sauvage tout d’abord, puisque la justice vient de refuser une nouvelle fois sa mise en liberté anticipée. Depuis le début, c’est la justice et ceux qui la rendent qu’on traîne dans la boue. Rappelons si nécessaire que Jacqueline Sauvage a été condamnée par deux cours d’assises successives à 10 ans de réclusion criminelle pour le meurtre de son mari, et que deux demandes de mise en liberté ont été refusées par les juridictions d’application des peines. Sauf à considérer que la justice est rendue par des sadiques obtus, il y aurait quand même à s’interroger sur cette continuité. Et la réponse fournie serait très simple. L’histoire de Jacqueline Sauvage n’est en aucun cas celle qu’on nous raconte, celle d’une femme et ses enfants brutalisés pendant 47 ans par un mari tortionnaire, qu’elle aurait tué pour se défendre. Ce storytelling commode est simplement faux, et la malheureuse en est aujourd’hui prisonnière. On ne reviendra pas sur les détails du dossier dont la consultation et l’étude permettent de revenir au réel et à la vérité cette information est disponible. Alors pourquoi cette étrange clameur, dont beaucoup de ceux qui y participent ne mesurent probablement pas, sa conséquence logique ? Parce que si la fable de la femme battue tuant pour se défendre que nous servent les médias et les groupes militants est la vérité cela implique que tous les magistrats et les jurés qui ont eu à en connaître sont des salauds.

Jacqueline Sauvage est l’otage de gens qui n’ont pas le souci de ses intérêts

Mais cet aveuglement prend sa source dans le choix délibéré de la défense de Jacqueline Sauvage devant la cour d’assises d’appel, et dans le militantisme féministe victimaire de groupes qui bénéficient de relais dans le « mainstream ». La défense a choisi en appel, de ne plaider que la légitime défense, ce qui ne tenait, factuellement et juridiquement, pas debout. Écoutons Pascale Robert–Diard : « deux avocates habiles communicantes transforment le cinglant échec qu’elles ont essuyé pour leur cliente devant la cour d’assises en bruyante cause médiatique ». La clameur goulûment relayée dans les médias énamourés a débouché sur une grâce partielle accordée, par un François Hollande que l’on sait depuis Leonarda incapable de résister à la foule. Deuxième cadeau empoisonné, qui a encore un peu plus enfermé à double tour Jacqueline Sauvage dans le mensonge d’un statut de victime qui n’est pas le sien. Confronté à la persistance de ce mensonge, les magistrats qui ont désormais son sort entre leurs mains ne peuvent le reconnaître pour vérité. Ils désavoueraient ainsi toute la chaîne judiciaire qui a pourtant objectivement fait son travail, et priverait la peine prononcée à deux reprises de sa dimension de « châtiment ». La peine pénale n’est pas seulement destinée à mettre hors-circuit le délinquant, mais également à « rétribuer » d’une punition l’infraction commise. Il est finalement affligeant de constater que la malheureuse Jacqueline Sauvage est l’otage de gens qui tout à leur militantisme narcissique, n’ont pas le souci de ses véritables intérêts.

L’affaire Fiona ensuite, terrible histoire d’enfant maltraité jusqu’à la mort, accompagnée d’un horrible mensonge, et de l’impossibilité de retrouver le petit corps. Il faut faire un effort, c’est vrai pour ne pas céder aux bouffées de haine qui montent lorsque l’on entend ces histoires insupportables. Aussi, lorsque le procès a débuté, que l’odeur du sang a commencé à flotter, les médias ne se sont pas fait prier pour donner du grain à moudre à la foule. Il est tellement plus facile d’alimenter la haine que d’en appeler à la raison. Alors, quand survint le verdict ce fut un déchaînement, la gueule de la meute n’était pas belle à voir. L’avocat général avait demandé le maximum, 30 ans de réclusion criminelle, pour chacun des deux accusés qu’il ne voulait pas séparer dans l’horreur du crime. Ce fut pourtant 30 ans pour le compagnon de la mère et 5 ans pour la mère. Cette différence provoqua immédiatement une incompréhension furieuse et un immense tollé. Lynchage médiatique immédiat de la mère et bien sûr des magistrats et des jurés coupables de cette mansuétude insupportable. Et pas grand monde pour se poser la question du pourquoi. Eh bien parce que la cour d’assises a appliqué rigoureusement la loi et les principes. Les deux adultes étaient poursuivis pour avoir porté les coups mortels. La preuve en a été rapportée pour le compagnon de la mère qui a subi le maximum prévu par la loi. Pas pour la mère, et ce n’était pas elle de prouver qu’elle n’avait pas frappé, mais à l’accusation de rapporter la preuve qu’elle l’avait fait. Ce qu’elle n’a pu réaliser, ramenant l’infraction commise à la « non-assistance à personne en danger » pour laquelle la mère de Fiona s’est vu infliger là aussi le maximum c’est-à-dire cinq ans de détention. J’ai suffisamment souvent critiqué les magistrats pour cette fois-ci leur exprimer mon respect, ainsi qu’aux jurés, pour ce que je considère comme une bonne nouvelle. Qu’ils aient eu le courage et la fermeté de résister à l’émotion et de faire valoir les principes indispensables à un État de droit.

Une mission sur le viol confiée à Flavie Flament

Venons-en enfin à ce lynchage médiatique qui a abouti sans que cela gêne grand monde à la mort d’un vieillard de 83 ans. Une animatrice people d’émissions de télévision et de radio publie brusquement à l’automne 2016 un livre dans lequel elle accuse de façon transparente un photographe en vue dans les années 70 de l’avoir violée alors qu’elle avait 13 ans. Puis au cours des bruyantes opérations de promotion, elle jette son nom en pâture aux médias et aux réseaux qui s’en emparent avec gourmandise. Naturellement, pour expliquer un silence trentenaire, que l’on rompt bien après la prescription pénale acquise, ressortent à tout propos les théories de la mémoire traumatique, de la terrible difficulté à libérer la parole, pour justifier que l’on jette brutalement l’honneur d’un homme dans le caniveau. Les membres de sa famille disent leur stupéfaction devant ce qu’ils considèrent parfois comme des affabulations. David Hamilton âgé de 83 ans rejette véhémentement ces accusations. Et pourtant les médias embrayent et présentent en violation de toutes les règles les accusations de Flavie Flament comme avérées. Ce qui, comme d’habitude, réveille brutalement les souvenirs enfouis depuis des dizaines d’années d’autres accusatrices. La ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, Laurence Rossignol qui n’en rate pas une décide de lui confier une mission sur l’allongement des délais de prescription. Pas à des universitaires, des psychiatres, des spécialistes sur une question essentielle qui concerne les principes du droit pénal applicable dans notre pays, non, non, à l’animatrice d’émissions de télé réalité car « elle, c’est une victime mais c’est une experte de ce sujet également.» Une victime ? Mais qu’en savez-vous Madame le ministre ? Une experte ? Mais depuis quand ?

Je ne sais pas ce qui s’est passé il y a 30 ans, et il est aujourd’hui impossible de le savoir. Mais il y a des règles qui s’appliquent dans un État de droit, et dans ce lynchage médiatique elles ont été foulées aux pieds. David Hamilton a compris que son innocence judiciaire pourtant définitive ne le protégerait de rien. Le vieillard a préféré quitter ce monde. Ce qui n’a pas provoqué le moindre remord chez l’accusatrice tardive et ceux qui ont aboyé derrière elle. Flavie Flament a dit être « dévastée », non par la mort de l’homme qu’elle a jeté aux chiens, mais parce que sa disparition « allait la condamner au silence ». Le même que celui qu’elle avait gardé pendant 30 ans ?

La société du spectacle a parfois très vilaine figure.

Italie: la Ligue du Nord se rêve en Front national

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Marion Le Pen et Matteo Salvini. Sipa. Numéro de reportage : 00747258_000009.
Marion Le Pen et Matteo Salvini. Sipa. Numéro de reportage : 00747258_000009.

En pleine cure d’opposition, alors que le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo engrange le vote populiste, la Ligue du Nord hésite entre deux stratégies. Depuis quelques années, son président Matteo Salvini tente de nationaliser le mouvement en mettant sous le boisseau ses revendications régionalistes pour en faire un grand parti populiste (anti-euro, anti-immigration, anti-austérité) sur le modèle du Front national. Mais certains caciques ne l’entendent pas de cette oreille : ainsi, Roberto Maroni, ancien ministre de l’Intérieur et gouverneur de Lombardie, voudrait poursuivre l’alliance avec le centre-droit berlusconiste.

Toute coïncidence avec les débats stratégiques qui secouent le FN n’est pas seulement fortuite. Car les millions d’électeurs LR qui ont adoubé François Fillon n’appartiennent pas aux classes populaires les plus fragiles, désormais dévolues au parti de Marine Le Pen. Vérité en deçà des Alpes, erreur au-delà ? Le grand spécialiste du populiste Marco Tarchi nous offre son éclairage.

Daoud Boughezala. Sous sa forme actuelle ou future, la Ligue du nord aspire-t-elle à diriger le bloc de centre-droit à partir de son flanc droit ?

Marco Tarchi[1. Professeur de sciences politiques à l’université de Florence, Marco Tarchi est l’un des plus grands spécialistes européens du populisme.] La Ligue, actuellement, essaie d’exploiter le vide qui s’est ouvert sur la partie de droite de l’échiquier électoral après le déclin de Berlusconi. Elle a quand même un obstacle devant elle, car Berlusconi avait créé une coalition de centre-droit contre la gauche en rassemblant des sensibilités très différentes, voire opposées. Plus spécifiquement, la composante centriste est opposée aux positions de la Ligue sur plusieurs sujets (immigration, islam, politiques économiques de rigueur, euro etc.). Une alliance avec Forza Italia ne suffirait pas à obtenir une majorité et donnerait une image très hétérogène de cette coalition.

Au sein de la Ligue, Roberto Maroni, ancien ministre de l’Intérieur, et Mateo Salvini s’affrontent-ils sur la stratégie ou l’idéologie ? Il se dit que Salvini voudrait créer une sorte de FN italien sous la forme d’une fédération…

Maroni a montré, lors de son accès à la direction de la Ligue, qu’il voulait débarrasser le mouvement de ses aspects plus strictement populistes, pour en faire une sorte de « syndicat du Nord » au sein de la coalition de centre-droit, tandis que Salvini joue ouvertement la carte du rassemblement populiste, en essayant d’imiter ses alliés au parlement européen (FN, FPÖ, etc.). La limite de cette opération est l’attrait qu’exerce Grillo sur une grande partie des électeurs de mentalité populiste. Le différend Maroni-Salvini est aussi bien stratégique qu’idéologique, mais, pour l’instant, reste assez caché au grand public.

Alors que la Ligue et l’ex-MSI (pour partie devenu Fratelli d’Italia) ont participé aux gouvernements Berlusconi, pourquoi le Front national, bien moins sulfureux, reste-t-il ostracisé ?

Cela dépend évidemment de la configuration des deux systèmes politiques, dont les différences dépendent surtout des lois électorales. Le FN voit son poids électoral écrasé par le système majoritaire à deux tours, alors que, en Italie, afin de s’assurer une majorité parlementaire, il faut faire des alliances. Et tout au long de la prétendue « deuxième république » (c’est-à-dire à partir de l’effondrement du système partisan traditionnel, en 1993, jusqu’à aujourd’hui) le centre-droit a dû se plier à cette évidence, en acceptant de « dédouaner », donc de légitimer, les néofascistes du MSI, qui ont accepté ce jeu au prix d’une progressive atténuation des leurs fondements idéologiques, que Gianfranco Fini a presque effacés.

A mesure que la question de l’immigration gagnera en importance dans le pays, une Ligue du Nord fédéralisée sera-t-elle en mesure de supplanter le Mouvement 5 étoiles comme premier parti populiste ? 

Je n’en suis pas sûr, car le Mouvement 5 étoiles est bien plus efficace qu’elle sur l’autre thème qui mobilise les électeurs de tendance populiste: la critique de la corruption, de la politique politicienne, des oligarchies économiques, politiques et intellectuels. La LN, dès son entrée dans des coalitions de centre-droit, a négligé ces aspects essentiels, et cela a favorisé le mouvement de Beppe Grillo.

Rocco, de long en large

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Rocco Siffredi et Caroline Trousselard dans "Romance", janvier 1999. SIPA. REX43045523_000001
Rocco Siffredi et Caroline Trousselard dans "Romance", janvier 1999. SIPA. REX43045523_000001

Le visage de Rocco Siffredi – son assez belle gueule, d’ailleurs – a envahi l’espace public. Il n’est pourtant pas certain qu’un collectif de citoyens indignés exige de quelque maire de l’ouest parisien l’interdiction des affiches consacrées à la star du porno. Dans un élan de sagesse, la production a décidé de la jouer profil bas : affiche en noir et blanc, visage en gros plan, grave – façon réalité intérieure, drame intime. À moins que, et, dans le fond, c’est plus probable, il ne s’agisse d’un calcul cynique : comment vendre un documentaire sur la pornographie en donnant à chacun le délicat alibi de son intérêt artistique, psychologique, cinématographique – fort réel par ailleurs ? C’est d’ailleurs ici la seule dimension exaspérante du film et des commentaires qui vont avec (dossiers de presse, interviews): son air de ne pas y toucher, de réfléchir à l’idée de tabou, d’au delà du tabou, cette manière de se défendre de la pulsion scopique tout en jouant, évidemment, avec.

De ce point de vue, grâce soit tout de même rendue aux réalisateurs, Thierry Demaizière et Alban Teurlai : dès les tout premiers plans, la caméra s’attarde longuement sur le sexe de Rocco Siffredi qui prend sa douche – plan que je sous-titrerais ainsi : « Vous avez voulu voir. Maintenant regardez bien, tranquillement… Et qu’on puisse, après, passer à autre chose. »

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Olivier Prévôt

Modèle allemand, catastrophe au tournant

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Le Premier ministre François Fillon passe devant le président Sarkozy et la chancelière Merkel lors d'une rencontre à Paris, février 2012. SIPA. AP21166881_000005
Le Premier ministre François Fillon passe devant le président Sarkozy et la chancelière Merkel lors d'une rencontre à Paris, février 2012. SIPA. AP21166881_000005

Et si le modèle allemand était en réalité un modèle à ne pas suivre ? Diantre ! Notre classe politique nous mentirait-elle sur la bonne santé économique de l’Allemagne ? Et dans quel intérêt ? Il faut bien avouer qu’ils sont peu à ne pas vanter le « modèle allemand. » Un peu de Mélenchon et de Chevènement par-ci, un peu de Dupont-Aignan par-là. Quant aux grands ténors de la classe politique actuelle, leurs yeux pétillent en évoquant la puissance allemande. Dans les discours et les arguments, elle est généralement utilisée pour attaquer la France et discréditer son modèle social. Les chiffres parlent pour eux : l’Allemagne ne déplore que 6,1% de chômage en septembre 2016 (contre 9.9% en France, au troisième trimestre), son plus bas niveau depuis la réunification de 1990.

Selon les propos du président François Hollande en 2013, cette réussite est due au « courage » allemand du début des années 2000, sous l’ère Schröder (« courage » qui lui a pourtant valu sa réélection). Des privatisations à tout-va et une libéralisation brutale de l’Etat-providence. Modèle suivi par son successeur, Angela Merkel. Constater le leadership allemand dans la zone euro suffit à se conforter dans cet angélisme. A entendre la majorité des commentaires politiques, l’erreur française viendrait de son conservatisme à préserver des blocages économiques. Le premier d’entre eux : le code du travail. Trop lourd pour François Bayrou. « Il fait plus de 3000 pages ! » s’était-il offusqué sur le plateau de « Des paroles et des actes », en février 2015, dans une audacieuse comparaison avec le très mince code du travail suisse. En Allemagne, il est beaucoup plus léger : 3000 pages…

 

 

Quels sont les sempiternels autres « obstacles » à l’économie française ? Une trop grande protection accordée aux salariés en CDI, la lourdeur des charges sociales pour les entreprises (qu’elles soient petites, moyennes ou grandes), la crainte de la justice prud’homale et les 35 heures. Il faut  « réécrire » le droit du travail , martelait, en 2015, le Premier ministre socialiste Manuel Valls. Avec moins de brutalité que ses voisins, la France a donc épousé la réforme. « Le minimum de ce qu’il faut faire », commente encore l’ancien président de l’Eurogroupe Jean-Claude Juncker, chantre du libéralisme et de l’austérité en Europe.

A bien regarder, nul doute, les lois Macron et El Khomri ont quelque peu assoupli notre marché du travail. Egalement, avec le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), les entrepreneurs ont pu profiter d’aides étatiques afin d’améliorer – c’était le but – l’embauche. Malgré cela, les résultats, sur la courbe du chômage, se font encore attendre.

Des « minijobs » à 80 centimes l’heure

Tous ces mécanismes pourtant sont inspirés des modèles allemand et anglo-saxon (lui, aussi, généralement vanté). Incontestablement, les « minijobs » allemands (ou le contrat zéro heure en Angleterre) – des contrats à temps partiels – ont permis de faire réduire le chômage.  Ce ne sont, en revanche, ni François Fillon, ni Alain Juppé, ni même Emmanuel Macron qui évoqueront les salaires de misère (plafond maximal de 450 euros par mois pour un salarié) convoyés par ces modèles. En Allemagne, cela concerne 20% de sa population active. L’Italie, l’Espagne et le Portugal, sur les recommandations de l’Union européenne, ont bien suivi le schéma de ces petits emplois précaires, si faciles à « faire sauter » pour l’entreprise. Toutefois, dans ces trois pays latins, encensés par la droite française et la gauche sociale-libérale, rien ne s’est déroulé comme le plan le prévoyait. Il y a bien eu une petite baisse du chômage, mais à quel prix ? Les réformes ont explosé chaque modèle social, sans que celles-ci ne puissent permettre de recouvrer une sérénité économique et politique. Les inégalités se sont creusées, la pauvreté a augmenté (le nombre de sans-abri grimpe, des maladies rares refont leur apparition et la malnutrition infantile inquiète, particulièrement au Portugal), les services publics (à commencer par les hôpitaux) sont dans un état catastrophique et les jeunes diplômés, sans espoir, fuient massivement leur pays.

Quant à l’Allemagne, sa situation n’a rien de reluisante : outre-Rhin, l’écart entre les pauvres et les riches ne fait, là aussi, que s’amplifier. En 2015, près de 12,5 millions de ses habitants vivaient sous le seuil de pauvreté (15,29 % de la population). Le seuil étant fixé à 892 euros en Allemagne contre 935 euros en France, où, selon l’Insee, 4,9 millions d’habitants sont sous ce plafond (7,28 % de la population).

Des usines de 30 000 porcs

La prétendue « réussite » allemande est due à sa violence dans les rapports avec ses partenaires. L’Allemagne n’a pas de scrupules lorsqu’elle vient concurrencer par un dumping social ses voisins, comme les salariés français – paysans en tête. L’alliance européenne a bon dos…

Parmi les attaques économiques : l’agriculture. Le choix allemand s’est orienté vers la surproduction, la culture intensive – sans recherche de qualité, des fermes à 3000-4000 vaches dans les « länder » de l’Est. Aucune chance pour les exploitations françaises, de quelques dizaines de vaches, de les concurrencer, sauf à fabriquer des « fermes » à mille vaches. Il en est de même pour la filière porcine : l’Allemagne a créé des usines de 10 000 à plus de 30 000 porcs.

La paysannerie est, là, loin de sa vocation nourricière (au sens noble) et de recherche de qualité. L’avenir de l’agriculture française est morose et ce n’est pas un chèque de consolation, donné par l’Etat, qui lui donnera de la visibilité. La lutte est impossible. D’autant plus que l’Allemagne s’amuse à une concurrence totalement déloyale en employant des travailleurs détachés de l’est, des Bulgares, des Roumains, des Polonais, plus ou moins déclarés, payés quelques euros de l’heure. Au final, leur viande est vendue 20, 30 % moins cher que notre production. La France ne peut suivre un modèle de mise en péril de la condition, tant humaine qu’animale.

100 000 emplois destinés aux réfugiés

Les logiques économiques de l’Union européenne tendent à vanter ce canon productiviste. Dès lors, il n’était pas surprenant de voir l’enthousiasme d’Angela Merkel, durant l’été 2015, à souhaiter l’arrivée massive de migrants en terre allemande. Loin d’un discours pieux et humanitaire, la chancelière avait provisoirement ouvert les vannes de l’immigration, sur les conseils du patronat allemand. Une aubaine pour provoquer la baisse des coûts salariaux et faire face au vieillissement de la population active. Les migrants permettent de concurrencer directement les salariés allemands et les poussent à travailler plus pour moins cher. Le ministère du travail allemand compte d’ailleurs créer 100 000 emplois destinés aux réfugiés, des « minijobs » à 80 centimes de l’heure…

Pour obtenir un bref succès allemand (ou l’illusion d’un succès), la France devrait donc massacrer son système pour parvenir à rivaliser avec ses voisins. Est-ce là l’idée de l’Union européenne ? Où est la recherche de la troisième voie, celle de l’innovation et du courage politique ? Pour l’heure, la France n’en vient qu’à copier les dogmes économiques existants. L’échec est assuré.

En Belgique, des cours d’Histoire adaptés aux origines des élèves?

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catherine moureaux belgique islam
Wikipedia.
catherine moureaux belgique islam
Wikipedia.

Depuis  les attentats islamistes qui ont ensanglanté la France et la figure de style « zemmourienne » proposant de la « bombarder », plus personne n’ignore l’existence de la commune de Molenbeek. Elle fut décrite dans la presse comme « chamarrée » et « multiculturelle », ce qui est assez surprenant puisqu’elle est au contraire une des plus homogènes de la région bruxelloise. Et si homogénéité il y a, elle s’est faite sous l’étendard d’Allah qui y est grand, grâce au pseudo laïque mais anticlérical rabique que le monde entier ne nous envie pas : Philippe Moureaux. Adulé par les fondamentalistes musulmans, grand mufti du PS, ancien ministre et professeur d’Histoire, Philippe Moureaux a deux filles de sa première épouse, elle aussi ponte du PS,  dont l’une, Catherine, marche sur les traces de papa.

Députée PS, Catherine Moureaux a rejoint ce même parti à Molenbeek, bien qu’elle soit originaire de la très huppée commune d’Uccle.  Alignant le plus souvent des niaiseries que même le plus attardé des soixante-huitards jugerait pénibles à force d’idéologie baveuse, la jeune héritière s’est illustrée il y a peu. Catherine Moureaux, a suçoté son Bic, consulté le plafond, froncé les sourcils et trouvé la bonne idée :  des cours d’Histoire personnalisés !

Ça fait « peuple » et même « nation », donc exclusif

Il n’y a rien de vraiment neuf : depuis la Révolution française, et même avant, ceux-ci sont trafiqués, instrumentalisés afin d’ensemencer les jeunes cerveaux dans le sens de la doxa du moment. Mais, reconnaissons-le, même falsifié, le cours d’Histoire constituait un « roman national », fait d’heures glorieuses et de défaites, outrageantes mais provisoires. Cela avait l’avantage de souder une nation autours de mythes ou de réalités factuelles et de donner aux enfants immigrés l’envie et la fierté de rejoindre ce superbe troupeau. Depuis peu, la tendance allait plutôt à la repentance et à la honte, nous étions les descendants piteux d’horribles colonialistes ou d’immondes esclavagistes. Soit ! Mais enfin, c’était « nous ». Nous tous qui portions le fardeau de la culpabilité, nous tous qui allions à Canossa, nous tous qui, depuis nos ancêtres les Gaulois jusqu’à la guerre d’Algérie, partagions la croix du genre humain, nous tous qui nous vautrions dans le narcissisme du conquérant haïssable.
Mais ce « nous tous », ça fait « peuple », et même « nation », donc exclusif, a pensé Mlle Moureaux. En un mot, discriminatoire. Mais si ! Adieu donc ces cours d’Histoire !

Frétillant à la pensée de tenir l’idée du siècle comme Archimède sortant de son bain, elle se rua vers l’hémicycle pour annoncer son intention d’instaurer des cours d’Histoire adaptés, c’est-à-dire des cours d’Histoire construits en fonction de l’origine des « apprenants ».  A l’instar des tribunaux médiévaux qui, jusqu’à ce que Saint-Louis harmonise tout cela sous son chêne, demandaient au prévenu « Quelle est ta loi ? » et jugeaient en fonction,  les profs d’Histoire demanderaient à chacun « Quelle est ton origine ? » et dispenseraient leur savoir à la carte. Voilà un projet fascinant. Comme ces tribunaux « sharia » pour les différends conjugaux entre musulmans qui s’implantent tout doucement à Londres.

Elle rétropédale, mais le ver est dans le fruit

Malheureusement, les nations, si honnies depuis la dernière guerre mondiale, le peuple, devenu nauséabond depuis qu’il s’exprime, n’ont pas loupé l’occasion de la ridiculiser, elle et son projet. Non contents d’avoir tressé les lauriers de la victoire de Trump ou de Fillon, les réseaux sociaux ont dénoncé cette nouvelle ineptie.

Elle aura beau crier à la démagogie, la pleutrerie , la bêtise, le principe est toujours le même: on lance un ballon d’essai, fut-il outrancier, on rétro-pédale, mais le ver est dans le fruit.

Face au tollé, Mademoiselle Moureaux a en effet décrété qu’on l’avait mal comprise, qu’elle parlait simplement d’étudier l’Histoire des colonisations sous un autre angle d’attaque. Pardon Mademoiselle, scripta manent ! « Il serait intéressant de ne pas perdre cet élément [le devoir de mémoire de diverses autres personnes ou communautés] de vue, d’autant que certains publics scolaires pourraient trouver pertinent de remonter la trace d’autres faits […] ». Sans compter que vous prônez sur votre site la recherche identitaire et la prise de conscience des racines. Le simple fait que vous parliez sans cesse de l’enseignement du colonialisme en lieu et place de l’enseignement des colonisations est déjà très révélateur…

La digne héritière de son père

Cas typique de rétropédalage. Mais le mal est fait ! Digne héritière de votre père, fossoyeur en chef de tout ce qui peut paraître un poil conservateur, vous avez fissuré un des derniers piliers d’une nation dont l’unité a déjà beaucoup morflé. La lézarde s’agrandira, soyez-en convaincue. Comme pour le port du voile, les cantines hallal ou l’interdiction de fumer dans les troquets, on pense toujours que c’est tellement énorme et tellement idiot que ça ne passera jamais. Et pourtant !

Je vois comme un léger obstacle à votre inventif projet… Dans la foulée de la loi éponyme de votre papa – qui condamne le « racisme », « l’antisémitisme » et « la xénophobie » – les statistiques ethniques ont été interdites en Belgique. Comment vous y prendriez-vous donc pour déterminer quelle histoire enseigner à l’un ou à l’autre ? Quel sera votre critère ? Le nom de famille ? La couleur de la peau ? Un test ADN ? Raciste, va !

Votre esprit formaté n’a pas compris que les idées qui sous-tendent vos conneries sont une forme particulièrement perverse d’oppression : l’assignation à résidence identitaire. Combien de générations faudra-t-il pour qu’une personne puisse s’émanciper de ses origines et adhérer, librement, à une communauté nationale dont elle ferait siennes les racines parce qu’elle ferait sien le destin ?