« L’absence est la meilleure des présences ». C’est la leçon portée à l’écran par The Young Pope de Paolo Sorrentino. La première série du réalisateur italien met en scène un jeune pape, réac et branché, qui refuse obstinément d’apparaître en public. Son but : intriguer, déconcerter, délaisser les fidèles… pour mieux les faire revenir à lui. Donc à l’Eglise.

Le bleu est une nuance de blanc. Et on se surprend à comparer l’année 2016 de Marine Le Pen à celle du personnage joué par Jude Law. Nice, le Brexit, la vague Trump, l’agonie de François Hollande et celle de Nicolas Sarkozy, les querelles du PS et les « bobos » de Nuit Debout…  2016 ou l’année de l’insécurité, de la demande de frontières et dudit « populisme ». Tout était réuni pour favoriser ses idées. Pourtant Marine – comme elle souhaite qu’on l’appelle – s’est faite rare, discrète, lointaine, ne laissant filtrer qu’un sourd écho de la voix qu’elle porte d’habitude si haut.

Après l’attentat de Nice, qui a fait 86 morts en moins de cinq minutes, Marine Le Pen s’en est tenue au minimum : une conférence de presse. Une charge contre les « responsables » : «Hollande, Valls, Cazeneuve, Sarkozy et consorts, plus jamais ça! Plus jamais eux! Plus jamais une telle incapacité, plus jamais un tel renoncement au pouvoir». Une autre contre l’islam radical : une «idéologie meurtrière».

Plus tôt, fin mars, alors que se lève Nuit Debout, incarnation s’il en est de la révolte bobo, ce n’est pas elle mais sa nièce, Marion, qui relève l’oxymoron.  « Un mouvement  qui ne représente rien et personne de jeunes lycéens, étudiants, qui se font plaisir, qui fument des pétards, qui défendent les 25 heures en durée légale du travail, qui cassent à l’occasion lorsque ça peut leur faire plaisir, qui défend une soi-disant démocratie avec des assemblées générales et qui crachent sur Alain Finkielkraut. » Son parti a réagi, demandé la dissolution de ce « centre opérationnel du saccage de Paris », mais Marine ? Silence radio. Difficile de retrouver un mot d’elle.  A la même époque, un an plus tôt, elle commentait sans hésiter un fait divers similaire, encore plus anecdotique. Sur le plateau d’iTélé, la dame d’Hénin-Beaumont fustigeait les Enfoirés, « millionnaires bobos donneurs de leçons », après la sortie de Toute la vie, leur mémorable chanson « anti-jeunes ».


Cette année, quand elle s’exprime, Marine Le Pen le fait de loin. De très très loin. Du Québec par exemple, quand elle dénonce la décision du gouvernement Trudeau d’accueillir 25 000 « réfugiés » syriens. « C’est 25 000 aujourd’hui. Et combien demain ? C’est ça, la vraie question. Combien êtes-vous prêts à en accepter ? Et à quel prix ? » Pour trouver trace, en France, d’une déclaration si médiatique, il faut remonter à novembre 2015. Trois jours après les attentats du 13, elle réclamait, par communiqué – et donc déjà sans s’exposer – « l’arrêt immédiat de tout accueil de migrants ».

Seul le Brexit l’a sortie de sa réserve. « Marine Le Pen n’en finit plus de se réjouir, ironise Le Monde. Une semaine après la victoire du « Brexit » au Royaume-Uni, jeudi 23 juin, la présidente du Front national multiplie sa présence dans les médias pour se féliciter de ce résultat, qu’elle considère comme « l’événement historique le plus important que notre continent ait connu depuis la chute du mur de Berlin ». Tribune dans le New York Times, interview à la BBC ou à LCI, conférence de presse, discours au Parlement européen… »  Une obole compte tenu de l’importance de l’évènement pour un parti « eurosceptique » et de la déferlante anti-britannique orchestrée et suivie par  l’ensemble – ou presque – de la presse hexagonale.

Même chose pour  l’élection de Donald Trump: le candidat honni des médias devient le président d’un des pays les plus puissants. Marine « exulte » par un tweet et un « 20h » de Julian Bugier. On a connu moins modeste. Exulter ? Si elle l’avait vraiment voulu, 2016 était la bonne année. Mais pour quoi faire ? Son absence ne s’est même pas remarquée : elle était toujours présente. Dans les jours et les nuits de chaque journaliste, homme politique, éditorialiste. Car pour être absente aussi, 2016 était l’année rêvée. Sans elle, les événements font parler d’elle. Son discours s’est imposé : « elle considère […] dès aujourd’hui qu’elle a gagné la bataille des idées », regrette Christophe Fornari. Pour elle, « les idées prônées et défendues depuis des années [par le Front national] ont été reprises par tout le monde », ajoute le journaliste ès FN à Libé.

Marine Le Pen a donc pu se comporter comme une équipe déjà assurée d’être en finale et qui n’attend plus qu’une chose : connaître son adversaire. Seulement voilà, la primaire est passée par là. « De la droite et du centre », c’est la droite qui a gagné. Pas le centre, pas Juppé, non, Fillon. Le bon Papa, le bon chrétien, le candidat «des familles ». Les mots sont d’elle, pas anodin. Les familles qu’on n’entend pas, c’est justement l’électorat qu’elle espère encore attirer. D’autant que le FN version Marine a quelques écarts à se faire pardonner : les fans de la Manif pour tous avaient très moyennent apprécié que Florian Philippot compare la question – à leurs yeux cruciale – du mariage gay à la « culture du bonsaï« … Pour se faire pardonner telle offense, la présidente frontiste fait feu sur le candidat LR :  « C’est le nouvel étendard de François Fillon : le défenseur des familles. Ah bon ? Mais moi j’ai vu la suppression de la demi-part pour les veuves sous Fillon, j’ai vu la suppression de l’avantage fiscal pour les jeunes mariés sous Fillon, j’ai vu le gel des allocations familiales sous Fillon… Si c’est ça un ami de la famille… » Marine attaque mais le fait encore à distance : depuis l’île de la Réunion.

L’absence est bonne quand elle crée le besoin d’un retour. A la fin de la série de Paolo Sorrentino, le jeune pape Pie XIII finit par se laisser voir en public. Pour les fidèles rassemblés, c’est une immense émotion. Le même genre d’attraction que doit espérer Marine Le Pen. Pour l’instant, la future candidate se rode. Mais la « surprise » Fillon a pu désajuster ses plans… Assez pour envisager un « retour » anticipé ?

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