L'ombre de François Fillon à la Maison de la Chimie à Paris, novembre 2016. SIPA. 00782992_000011

Il était de bon ton, dimanche soir, dans le camp des vainqueurs comme dans celui des vaincus, de se féliciter chaudement du grand succès rencontré par cette « primaire », inédite pour la droite et le centre depuis l’instauration de la Ve République. Cette forme de consultation populaire, pourtant si étrangère à l’esprit gaulliste, était ainsi promue sous les acclamations comme article non écrit de la Constitution, passage désormais incontournable pour quiconque aspire à exercer la magistrature suprême. L’adoption des primaires dans la culture de la droite dite de gouvernement venait compléter leur validation par une gauche tout aussi gouvernementale en 2011. Et tout le monde de saluer une importante avancée démocratique, invitant le peuple à court-circuiter les obscures manœuvres d’appareil utilisées pour conquérir le pouvoir. Le soir du 27 novembre, on célébrait les noces des deux grandes traditions démocratiques de la planète, celle d’une France héritière de 1789 s’enrichissant d’un élément de la révolution américaine de 1776…

Il n’est pas interdit de voir les choses autrement, et de s’interroger sur la singularité de ces primaires à la française, notamment celle qui vient de se dérouler à droite. Ce qui pourrait inciter à modérer l’enthousiasme unanimiste des soirées d’élections. Tout d’abord, la participation massive à la primaire de la droite est largement liée au fait que son vainqueur était considéré comme ayant quasiment son bon de logement à l’Élysée pour 2017, au vu de la situation politique du moment, ce qui n’était pas le cas pour François Hollande, promis à un combat incertain en 2012. Le rejet du président sortant, la montée en puissance de Marine Le Pen, la multiplication des candidatures hors primaires à gauche ont incité 600 000 électeurs sympathisants de la gauche à aller voter aux deux tours pour le « moins pire », Juppé, afin de s’éviter un choix douloureux entre Marine et Sarko d’abord, Marine et Fillon ensuite. Cela a fonctionné à plein dans les métropoles « boboïsées » comme Paris ou Lyon. Résultat : le poids politique global des candidats hors primaires (Le Pen, Mélenchon, Macron, Dupont-Aignan, peut-être Bayrou, trotskistes et PRG), tel qu’il apparaît aujourd’hui dans les enquêtes d’opinion, est à peu près équivalent au total des deux « primaristes » patentés, l’un étant déjà désigné, et l’autre devant l’être en janvier.

Le cens populaire

On est loin du modèle des États-Unis, où les candidats indépendants restent marginaux, à la seule exception de Ross Perot en 1992, qui contribua à la défaite du président sortant George Bush père devant Bill Clinton. Aux États-Unis, jamais les primaires n’ont préjugé du résultat final de l’élection présidentielle. Dans le contexte français, la composition sociologique du corps électoral des primaires, fort différente de celle de la « vraie » élection présidentielle, est donc un élément déterminant du degré de légitimité de ceux qu’elles ont adoubés. Un seul chiffre donnera la mesure de l’écart entre les deux : à la primaire de la droite et du centre, près de 40 % des électeurs étaient âgés de plus de 65 ans, alors que cette catégorie d’âge ne constitue pas plus de 19 % de la population globale. Cette surreprésentation des seniors avait pu être également constatée lors de la primaire de la gauche en 2011. D’autres écarts se sont révélés : l’électeur de la primaire est plus masculin, plus aisé, plus diplômé que celui qui reste chez lui ou va à la pêche ce jour-là. Le retraité bien loti ne s’offusque pas de la perspective d’un recul de l’âge légal de la retraite, si cela peut lui garantir le maintien de son pouvoir d’achat. Le baby-boomer aux cheveux gris a remisé les illusions de sa folle jeunesse, n’est plus insensible aux charmes de la famille (il est meilleur grand-père ou grand-mère qu’il ne fut père ou mère) et se désole de la situation d’une école en perdition de savoir, pour avoir trop sacrifié cette verticalité de la transmission qu’il détestait jadis tout en s’y soumettant. La nation, pour lui, a cessé d’être un gros mot.

Patrick Buisson n’a pas totalement tort lorsqu’il accuse le système des primaires d’avoir réintroduit subrepticement le suffrage censitaire au cœur de la démocratie, sauf que l’exclusion des jeunes, des pauvres et des marginaux de l’espace public où se construit le pouvoir n’est pas imposée d’en haut à une foule qui serait désireuse d’y pénétrer. Ce peuple-là est sur la ligne du Bartleby d’Herman Melville : I would prefer not to… je préférerais ne pas… cette politique n’est pas pour moi. J’irai voir ailleurs pour voter, si je vote, ou préfère ne pas.



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