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À l’origine, l’idée de nation était de gauche

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Frédéric Encel. Photo: Hannah Assouline.

Causeur. Vous signez avec Yves Lacoste Géopolitique de la nation France. Or votre coauteur a publié il y a vingt ans Vive la nation ! Pourquoi revenir sur la question aujourd’hui, la nation française est-elle en danger ?

Frédéric Encel. À l’origine du projet, il y avait ma volonté de travailler avec mon maître Yves Lacoste sur le concept de nation. Et lui a tenu à revenir spécifiquement sur la nation française à laquelle il est extrêmement attaché. À l’époque de sa publication, Vive la nation n’avait eu que peu ou pas d’écho car il avait été boycotté par la gauche ! De plus, il y a vingt ans la situation était moins dramatique, le projet politique islamiste n’était pas aussi affirmé et ne paraissait pas aussi dangereux. Cependant, une partie de la gauche française n’a jamais abandonné l’idée de la nation, et nous voulions évoquer aussi cette gauche, celle d’un Manuel Valls notamment.

Quelle est votre réponse à la question que se posait Renan, qu’est-ce qu’une nation ?

Pour nous, la nation n’est pas une identité, c’est une « représentation », conformément au concept géopolitique développé par Yves Lacoste. Concrètement, notre nation ne s’appuie pas sur des caractéristiques ethniques ou religieuses, mais sur une idée collective, une représentation, elle-même inscrite dans un socle d’appartenances, de valeurs, dans une géographie, à travers des mots, des symboles. C’est bien ainsi qu’elle a été vécue par les républicains, à Valmy, où, derrière Kellermann, il n’y avait pas que des « Français ». C’est également ainsi que la grande République, la IIIe, celle des Jules, que j’apprécie particulièrement, a pensé la nation. On l’oublie, la nation a été un concept de gauche pendant plusieurs décennies.[access capability= »lire_inedits »]

Cet universalisme ne finit-il pas par occulter l’existence d’un peuple autochtone, ou de souche, doté de caractères spécifiques ? Ainsi est-il permis d’évoquer et même de célébrer toutes les identités, sauf celles-ci.

Ce n’est pas ce que j’ai dit. Mais je considère que personne n’est en droit, en France, de refuser à quiconque respecte les lois, les mots, les symboles, les mœurs et les valeurs de cette nation d’en faire partie. Cela n’efface évidemment pas la réalité qui est qu’au début du xxe siècle, une grande majorité de Français étaient chrétiens, blancs de peau et de culture gréco-romaine. Simplement, il n’y a pas de quoi en faire une obsession.

Le problème, c’est que parmi ceux qui ne respectent pas « les lois, les mots, les symboles, les mœurs et les valeurs de notre nation », beaucoup sont déjà français. Notre nation est-elle aujourd’hui d’abord confrontée à des ennemis intérieurs ?

La nation et la République sont aujourd’hui menacées par les islamistes. Et dans « islamisme » j’inclus non seulement le hardcore violent voire terroriste, mais également l’islamisme « soft », celui des salafistes et des Frères musulmans. L’islamisme introduit un double désordre : la violence mais aussi la coercition, le prosélytisme agressif, le refus de l’égalité des hommes et des femmes, l’antisémitisme et le racisme anti-Blanc.

Cependant, comme le disait Paul Valéry : « Deux périls menacent le monde : l’ordre et le désordre. » Alors, je ne veux pas non plus basculer dans un boulangisme ou pire, dans une forme de fascisme.

Et où voyez-vous ce risque boulangiste ou fasciste ? Chez Marine Le Pen ?

Non. J’ai toujours combattu Jean-Marie Le Pen pour ce qu’il est et ce qu’il restera, à mon avis: un raciste, un antisémite, un pétainiste et un crypto-fasciste. Marine Le Pen en revanche n’a jamais démontré qu’elle adoptait un discours, une geste ou une idéologie fascisante. Je combats ses idées populistes mais elle n’est pas fasciste. On ne stigmatise pas les électeurs du FN, on leur dit : « La nation n’appartient pas à un parti qui se prétend plus “national” que les autres ». La nation appartient à tout le monde.

Mais certains citoyens semblent plus égaux que d’autres. Patrick Buisson compare la France d’aujourd’hui à l’Algérie coloniale : dans les deux on donne plus de droits aux derniers arrivés, pieds-noirs ou enfants d’immigrés…

C’est une imposture historique ! En Algérie, entre 1830 et 1962, il y avait une puissance étatique qui entendait contrôler des ressources humaines et économiques considérées comme les siennes. Et aujourd’hui on ne peut pas sérieusement établir qu’il existe un projet politique d’invasion de musulmans ! Du reste, dans les années 1950-1960, ces derniers sont venus à la demande des patrons français… En revanche, au sein de la seconde génération, une minorité active porte effectivement un vrai projet politique, islamiste.

Cependant, le problème vient aussi de ceux que vous appelez les « idiots utiles de l’islamisme ». Comment expliquez-vous cet aveuglement ?

D’abord, il y a sans doute la haine de soi très française des internationalistes qui détestent la frontière et l’idée de nation, et considèrent que la France doit cesser d’être ce qu’elle est. D’autres bataillons d’idiots utiles sont constitués de ces crypto-marxistes qui croient retrouver chez « les musulmans » le prolétariat perdu de l’ère industrielle. C’est un mythe de substitution.

Curieusement, vous récusez la thèse de Huntington sur le choc des civilisations, alors qu’elle apparaît aujourd’hui comme furieusement prémonitoire.

Je la trouve indigente: Huntington considère que, puisque les Africains sont noirs, ils constituent une civilisation. Or, à voir la quantité et la violence des conflits, non seulement entre États, entre groupes d’États, et parfois entre tribus et clans, cette idée ne tient pas. Idem pour l’Asie orientale et d’autres zones.

En l’occurrence, au moment où il écrit, il parle surtout du choc entre l’Occident et l’islam ! Et c’est ce que nous vivons dans nos banlieues à peu près tous les jours !

Mais l’islam n’existe pas sur le plan géopolitique ! Il y a 57 États qui se retrouvent dans l’Organisation de la conférence islamique, et qui n’ont jamais noué une seule alliance militaire,  ni exprimé la moindre solidarité économique…

Et l’Oumma, ça n’existe pas ?

L’Oumma est un principe religieux. Mais qui le respecte au sein des 57 pouvoirs musulmans où chacun jalouse les frontières de son voisin ? À la limite, Daech, mais pas les autres !

L’ensemble occidental non plus n’est pas homogène ! Mais nous n’en vivons pas moins un affrontement permanent entre les valeurs françaises, ou occidentales, et les valeurs islamiques.

D’après l’Institut Montaigne, une forte majorité des gens de culture ou d’origine musulmane en France accordent une priorité forte à la culture française et veulent d’abord être perçus comme des Français, des Européens, des Occidentaux. Pour les islamistes, ce ne sont pas des musulmans mais des koufars vautrés dans nos valeurs « ignobles ». Face à ceux-là, et même contre eux, il existe un projet politique islamiste totalitaire qui a un rapport direct avec l’islam.

Vous admettez cependant que notre problème trouve sa source dans l’immigration massive.

Le problème, c’est la qualité, ce n’est pas la quantité. La France a accueilli, au xxe siècle, des millions de gens jusqu’à un temps relativement récent. Était-ce vraiment une question grave pour le pays ?

Oui, cela a souvent été une source de très grandes tensions. Mais il est certain qu’aujourd’hui, nous peinons beaucoup plus à fabriquer des Français. Est-ce seulement parce qu’il s’agit essentiellement d’une immigration musulmane ?

Non, C’est surtout par manque de volonté et d’autorité républicaine. Or, aujourd’hui, il faut davantage de volonté qu’il y a vingt ans, précisément parce que certains de ces immigrés ou enfants d’immigrés adhèrent à un projet politique délétère et déstructurant. Ce qui n’était pas le cas avec les Yougoslaves, les Italiens, les Polonais, les Espagnols, les Portugais, les Cambodgiens, etc…

Vous avez un peu tendance à confondre nation et République, ce qui déplaît à nos copains cathos….

Je ne les confonds pas : la nation est une idée, la République un cadre et un mode d’exercice du pouvoir. Il est parfaitement exact que la nation est antérieure à la République. Mais en France, c’est l’État qui a créé la nation. Cela commence avec Hugues Capet, mais il faut attendre Jeanne d’Arc et le milieu du xve siècle pour que les prodromes d’un commencement d’idée de nation voient le jour.

La monarchie absolue a tout de même le projet de jouer le peuple contre les féodalités.

Peut-être, mais cela n’empêche pas Louis XIV d’échanger allègrement telle population francophone contre telle population germanophone pour le bien de sa propre dynastie, et d’expulser un million de protestants qui appartenaient manifestement à la nation. Louis XIV est un casseur ! Il est vrai qu’en 1792, Kellermann crie : « Vive la nation ! » avant même la proclamation de la République. Reste que depuis Valmy, le peuple français a le plus souvent plébiscité ce régime, qui permet de protéger et de valoriser l’idée de nation. Et je souhaite vivement que ce plébiscite se poursuive.

Notre République, parfois tentée par le gouvernement des juges et amollie par l’invocation incessante des droits de l’homme, est-elle à la hauteur des périls ?

Je suis pour une République forte qui assume son droit et son devoir de puissance. En effet, notre faiblesse ne vient pas de la République, mais du fait que nous ne sommes plus assez républicains. Autrement dit, est-ce que le régime républicain ne renonce pas à faire usage d’un certain nombre d’armes et d’instruments – éducatifs, juridiques, policiers, militaires, moraux – qui permettraient de mieux se défendre ? La République française a réussi à vaincre le terrorisme nihiliste et anarchiste dans les années 1880-1910, elle a tenu bon pendant la Première Guerre mondiale, elle a résisté aux tentations fascisantes dans les années 1930, et elle a empêché l’extrême gauche de déstabiliser le pays dans les années 1970-80. Vous appelez ça un régime faible ?

Malgré tout, face aux séductions de l’islam radical, notre idée de la nation, dans son juridisme abstrait, ne manque-t-elle pas de chaleur ?

Si. J’appelle à un « réenchantement » de la nation et de la République face à un romantisme révolutionnaire aujourd’hui porté par les barbares de l’État islamique, après l’avoir été par l’extrême gauche violente, les fascistes et les nihilistes. Mais il est aujourd’hui plus dangereux encore, car il « joue » sur un vide à combler. Face au récit obscurantiste et fanatique qu’il propose, il ne peut pas y avoir 65 millions de récits nationaux. Nous avons besoin d’un récit national et d’un amour de la patrie transmis à tous dès la petite enfance. Sinon, ce sera le clanisme mafieux, le tribalisme religieux, et finalement la guerre civile…[/access]

Géopolitique de la nation France

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Sausage party, le porno de 7 à 77 ans

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sausage party manif tous

« La Manif pour tous dénonce le caractère pornographique du film Sausage party  écrit  Le Monde comme si ce caractère pornographique annoncé n’était pas à questionner, comme si le plus important était le positionnement de la Manif pour tous sur cette question.

Un film interdit aux moins de 12 ans

Sausage party, un film que digère mal la Manif pour tous ». « La Manif pour tous part en croisade contre le film Sausage party  titrent respectivement Le Figaro et le Huffington Post. L’événement, si l’on en croit tous les médias s’étant emparé du sujet ces derniers jours, n’est pas qu’un dessin animé interdit aux moins de 17 ans aux Etats-Unis et présentant toutes les caractéristiques d’un film d’animation pornographique (scènes de sexe explicite, partouze géante, dialogues et bruitages qui n’ont rien à envier aux films pornos) ne soit interdit en France qu’aux moins de 12 ans-aux moins de 7 ans en Suède! Non, l’événement, c’est que la Manif pour tous ait osé se prononcer contre la diffusion de ce film aux mineurs.

Pas étonnant, dès lors, qu’aucun média ne remette en question l’interdiction aux moins de 12 ans, les uns se contentant de reprendre les accusations lancées par la Manif pour tous sans jamais s’interroger sur la pertinence de celles-ci, les autres choisissant de moquer « toute la nébuleuse catholique traditionnelle » (Les Inrocks) . « Toujours à l’affût d’une polémique pour exister dans le champ médiatique, la Manif pour tous vient à nouveau de se ridiculiser en s’attaquant à Sausage party » explique même Télérama  avec toute l’impartialité qu’on lui connaît. Pourquoi s’est-elle ridiculisée, en quoi ses arguments seraient-ils irrecevables ? On ne le saura jamais, le journaliste en charge du papier s’attaquant tour à tour à un papier du site infochrétienne.com puis du Figaro plutôt qu’aux arguments de la Manif pour tous.

Manif pour tous, la nouvelle reductio ad hitlerum?

Il est certes bien commode de se cacher derrière la Manif pour tous pour éviter le débat. Mais on peut légitimement se demander s’il est normal, pour des médias réputés sérieux, de ne pas pouvoir penser en dehors d’un mouvement  catholique qu’ils qualifient eux-mêmes de « ridicule ». Toute leur démonstration ne consiste dès lors qu’à prouver que le film « prétendument pornographique » (Les Inrocks) ne l’est pas, Télérama allant jusqu’à dénier le caractère dérangeant du film, le qualifiant ironiquement de « hautement subversif » puisque « le héros est une saucisse qui parle » et Les Inrocks concluant ainsi leur papier : « De là à empêcher la diffusion d’un film sur des saucisses qui parlent et se rebellent contre la société de consommation, il y a un pas ». Pour un peu, on nous ferait croire que la Manif pour tous a voulu  faire interdire le film pour empêcher qu’on donne la parole à une saucisse.

On aurait attendu de la part de tous ces journalistes avides de tendre des micros pour recueillir des réactions, qu’ils aient la curiosité d’interroger les personnes directement concernées par le problème, à savoir les parents. Mais si l’on en croit leurs articles, aucun parent n’appartenant pas à la Manif pour tous n’aurait été lui aussi choqué d’apprendre cette interdiction aux moins de 12 ans, et ce malgré les 16000 signatures déjà récoltées par la pétition en ligne demandant que sa classification soit revue.

Des enfants, il n’est quasiment jamais question, trop occupés que sont les journalistes à vilipender les adultes de La Manif’ pour tous. Et pour cause, le Huffington Post nous apprend en effet qu’à 12 ans, on est presque un adulte : « le film ne s’adresse pas aux enfants mais aux mineurs et adultes d’au moins de 12 ans ». Et il faut croire qu’en Suède, les enfants sont juste un peu plus précoces que chez nous. D’ailleurs, la vraie raison de la réaction indignée de La Manif’pour tous serait qu’en réalité elle est choquée, « effrayée » même si l’on en croit Les Inrocks, par toutes ces saucisses dénudées prêtes à se livrer aux pires excès.

Le porno moins transgressif que jamais

C’est toujours fascinant de constater à quel point certains journalistes sont convaincus que le porno, en 2016, c’est éminemment transgressif. Et que c’est pour cette raison qu’on cherche à le faire interdire, ne voyant dans la défense des enfants qu’on cherche à mettre en avant qu’un prétexte à un combat d’arrière-garde. Mais ça ne l’est pas moins de voir à quel point ces gens-là pensent, avec un sentiment de supériorité à peine déguisé, que l’on a beaucoup avancé depuis qu’au lieu d’ériger systématiquement le sexe en vice, on l’érige systématiquement en vertu. Que le « dialogue intergénérationnel » se porte pour le mieux, maintenant qu’après avoir bâti des murs entre le monde des adultes et des enfants, on a choisi de rendre cette frontière de plus en plus poreuse. Et qu’on soit passé, sans nuance, d’un monde où on leur cachait tout, à un monde où on leur montre tout.

« L’histoire de l’humanité devient de plus en plus une course entre l’éducation et la catastrophe » disait H. G Wells. Il semblerait que l’une ait pris un peu d’avance sur l’autre.

Valls, Montebourg, Macron… ressortez les Colt!

Kirk Douglas et Burt Lancaster dans "Réglement de comptes à O.K. Corral", 1957. SIPA. REX43070829_000001

Malgré les objurgations de Jean-Christophe Cambadélis (mais y a t-il encore quelqu’un pour écouter ce que dit Cambadélis ?), Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon joueront la présidentielle sans passer par la case Primaire : « Quand on prétend présider aux destinées d’un pays, on n’est pas là pour s’enfermer dans des querelles de clans », a expliqué le leader de En marche au JDD ce week-end. Et d’ajouter : « Cette primaire, c’est OK Corral ! »

Un rapide sondage auprès de mes élèves de classes prépas m’a permis de constater que la référence leur échappait. OK Corral ? Ils sentent bien qu’il y a là une référence, mais laquelle ? Aucun d’entre eux n’a vu les diverses adaptations du duel qui en 1881 vit s’affronter à Tombstone, Arizona, les Earp et les Clanton. Ni Law and order (Edward L. Cahn, 1932), un peu oublié, ni la Poursuite infernale (My Darling Clementine, John Ford, 1946, avec un Henry Fonda finement moustachu et terriblement patient devant Linda Darnell — et Victor Mature en Doc Holliday un peu à contre-emploi, parce que personne ne pourra jamais croire que Mature, presque plus large d’épaules que moi, était tuberculeux). Ni Règlement de comptes à OK Corral (John Sturges, 1956, au plus fort de l’association Lancaster-Douglas, avec Denis Hopper et Lee Van Cleef dans de petits rôles — Lee Van Cleef, déjà repéré quatre ans auparavant dans High Noon, où il se fait abattre par Gary Cooper, pas encore engagé par Leone dans Pour quelques dollars de plus — 1965 — ou le Bon, la Brute et le Truand, l’année suivante), ni Sept secondes en enfer(John Sturges encore, 1967, Jason Robards y faisait un Doc Holliday grandiose), ni même Tombstone(George Pan Cosmatos, 1993, où Kurt Russell s’était greffer la moustache du vrai Wyatt Earp de 1881) ou Wyatt Earp (Lawrence Kasdan, 1994) où Kevin Costner dilapida ses économies.

Ce n’est plus le règne du Colt, c’est celui de la peau de banane.

Macron, apparemment sait de quoi il parle. « La gauche est éliminée du second tour depuis dix-huit mois ! Il n’y en a pas un qui va au second tour ! Pas un ! Quand bien même cette primaire se passerait bien, le vainqueur n’y arriverait pas. Si Arnaud Montebourg sort de la primaire, vous pensez que Valls le soutiendra ? Si Manuel Valls gagne, pensez-vous que les soutiens d’Arnaud Montebourg ou de Benoît Hamon iront derrière lui ? » J’ai dans l’idée qu’il ne se fait guère d’illusions sur la bonne volonté de cow-boys de la rue de Solferino pour soutenir un autre champion qu’eux-mêmes. Ce n’est plus le règne du Colt, c’est celui de la peau de banane.

 

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Europe: Merkel a fait le vide

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merkel renzi europe tusk migrants
Mateo Renzi et Angela Merkel. Sipa. Numéro de reportage : AP21941369_000021.

Souvenons- nous : en septembre 2015, Cameron habitait au 10 Downing street, Matteo Renzi rayonnait de sa juvénile ardeur au Palais Chigi, à Rome, espoir d’une social-démocratie européenne peinant à trouver ses marques dans le fracas du monde, la Pologne n’avait pas encore basculé dans l’ultraconservatisme catholique, François Hollande, bien qu’impopulaire, pouvait encore rêver de rejouer un match indécis face à son vieux rival et complice Nicolas Sarkozy. La montée en puissance des forces dites populistes sur tout le continent était certes préoccupante pour les pouvoirs en place, mais on s’interdisait d’imaginer qu’un an plus tard, le jeu de massacre démocratique des pouvoirs établis ait provoqué une telle hécatombe.

Tusk, Cameron et Renzi? Kaputt!

Au petit matin du lundi 5 décembre 2016, le champ politique européen ressemble à celui d’Eylau décrit par Victor Hugo : vainqueurs à Vienne, certes, où un vieux grognard écolo a défait le jeune diable boiteux de la droite extrême, mais autour, que de cadavres ! Cameron l’anglais ? Terrassé par le Brexit ! La libérale Pologne de Donald Tusk ? Retournée à ses passions bigotes et nationalistes ! Renzi l’espoir florentin d’une Italie régénérée ? Bouté hors de Rome par une coalition allant de la droite extrême à la gauche radicale ! Hollande de Paris ? Acculé à la reddition avec sursis par la mutinerie de ses propres troupes ? Rajoy de Galice ? Toujours vivant, certes, mais en si piteux état qu’il est bien en peine de se poser en grand d’Espagne dans la tourmente qui s’annonce.

Reste Angela Merkel, la Prussienne. Elle sera, nulle n’en doute, confirmée, le 7 décembre, comme candidate à la chancellerie par son parti, la CDU, réuni en congrès à Essen. Elle seule sort indemne, ou presque de la furieuse mêlée de l’année précédente, avec des chances raisonnables de se succéder à elle-même à l’automne 2016. Qu’importe que mes voisins périssent, si cela me permet de survivre !

Car il ne faut pas se leurrer : septembre 2015, ce mois terrible où s’est, en fait, décidé le sort de ses petits camarades européens, nous étions au paroxysme de la crise migratoire. C’est elle, et nul autre qui, par ses imprudentes déclarations de bienvenue générale à toute la misère du monde, a ouvert les vannes.

La crise migratoire (mal) gérée en solitaire

C’est elle, qui sans consulter personne, est allée à Canossa, pardon, à Ankara, pour obtenir, à prix d’or, du sultan Erdogan la fermeture de ces mêmes vannes. Pendant ce temps-là, le flux, loin d’être tari, se détournait vers Calais et Lampedusa. Contrairement au football, sur le champ géopolitique, il est parfois payant de jouer perso. Nul ne doute aujourd’hui que la question migratoire a été déterminante dans la victoire du Brexit en Grande-Bretagne, qu’elle a fédéré, contre Bruxelles et Berlin, les nations d’Europe centrale et orientale, qu’elle a contribué, en France, à déchirer encore plus une gauche secouée par les attaques terroristes contre ses citoyens.

Merkel est aujourd’hui la reine d’une basse-cour européenne entourée de canards boiteux : la France aux abonnés absents pour cinq mois, l’Angleterre tout entière occupée à gérer son Brexit, l’Italie décapitée et au bord du chaos politique, l’Espagne à la merci d’un renversement de majorité aux Cortés…

Obama parti, elle se trouve, seule face à un Poutine qui n’en fera qu’une bouchée si Donald Trump décide de ne pas poursuivre la ligne d’affrontement avec la Russie, en Syrie et en Ukraine, de son prédécesseur. Ce n’est pas son annonce d’augmenter le budget allemand de la défense de 1,2% à 2% du PIB qui risque de faire trembler le Kremlin ! Angela Merkel sera peut-être réélue, car les Allemands lui sauront gré d’avoir fait passer leurs intérêts immédiats avant tout, mais elle risque fort de se retrouver, aux yeux de l’Histoire, comme le fossoyeur en chef de l’utopie européenne. N’ayant jamais vu d’occurrence de la féminisation de nom de métier pour celui consistant à creuser des tombes, je m’en voudrais d’être le premier à l’utiliser.

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Dupont-Aignan Debout la France
Nicolas Dupont-Aignan, en campagne pour l'élection présidentielle de 2017, lors du congrès annuel de Debout la France à Paris, 2 octobre 2016

Du grand Charles à Seguin et Pasqua, le gaullisme a toujours eu de la gueule – et pas celle du gendre idéal. Nicolas Dupont-Aignan, on l’aurait plutôt vu à la tête d’un parti centriste – promettant de faire de la politique autrement, égrenant devant des caméras complaisantes quelques propositions pour une République numérique et participative, écologique et citoyenne. Pour l’eau tiède, il aurait été parfait. Charmant, plein de repartie. Le Petit journal, Libé, Les Inrocks auraient adoré. Au lieu de quoi, on le raille volontiers. Paris ne pardonne pas les erreurs de casting.

Sauf que, sur ce fichu réel qu’on appelle élections, c’est un peu plus compliqué. Bien que coincé entre LR et le FN, non seulement son mouvement ne disparaît pas, mais il progresse (800 000 voix aux dernières régionales). Le mépris n’aura eu raison ni du bonhomme ni de ses quelques amis – militants fidèles qui voient aujourd’hui arriver, non sans inquiétudes, des premiers ralliements.

Au culot, et sans autre argument que ma curiosité, je suis allé rencontrer l’homme.

11 h 34, ce vendredi matin. Le train part dans moins de trois minutes. Nicolas Dupont-Aignan arrive sur le quai, à peine essoufflé : costume bleu marine de bonne coupe, chemise blanche et, autour du cou, un large chèche en coton imprimé bleu et blanc. Séduisant, dans le coup. Tout sourire, frais, affable, heureux, il salue son jeune directeur de campagne, pose une main légère, amicale, sur son avant-bras, lance un « Ça va, Laurent ? », me découvre au même instant d’un regard sec, mais sans hostilité – Ah oui, c’est vrai, c’est vous… – et glisse dans le compartiment.

Vivre vite, c’est ça leur truc à tous, la drogue qui les fait tenir. Au programme : un marathon de vingt-huit heures dans la grande périphérie de Marseille où vont se succéder rencontres, interviews, réunions avec les élus, meetings publics. La vraie vie, quoi.
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13 h 00. Laurent Jacobelli m’avait prévenu. Le patron et lui devaient régler quelques problèmes. Une demi-heure. Après vous pourrez lui parler. J’observe pendant plus d’une heure trente les mille et un SMS, mails, coups de fil, tantôt souriants, tantôt graves, voire agacés. Cette interminable partition où alternent remontrances et encouragements, impatiences et satisfactions. Les « appelez-le », les « dites-lui » et les « passez-le moi ». Ping-pong électronique à travers le pays et qui se joue à dix, quinze contre un. Enfin, Nicolas Dupont-Aignan relève le nez. Ça vous dit d’aller grignoter quelque chose ?

Au bar du TGV, le candidat à la présidentielle se contente d’une salade et d’une eau minérale. Un inconnu nous adresse un sourire de loin, Dupont-Aignan hoche aimablement la tête. J’aborde les questions traditionnelles : exister pendant la primaire de la droite, ou face au Front national. Imperceptiblement, son corps se resserre, le regard, le geste de la main se font plus précis. Le séducteur veut maintenant convaincre. Sur un ton de confidence, il brocarde la primaire – « un scrutin qui voudrait en abolir un autre : le premier tour. Mais il y aura des déçus. » Je comprends qu’on s’apprête à les accueillir. Au risque de froisser les combattants de la première heure. Tout mouvement politique est confronté à cette gageure : retenir les anciens sans décourager les nouveaux.

14 h 40. Nous arrivons à Aix-TGV. Le candidat est accueilli par le maire de Cadolive, village des environs de Gardanne, Serge Perottino. C’est justement une nouvelle recrue de DLF. Et c’est lui qui a organisé ce déplacement, c’est son épreuve du feu. Costume cintré gris clair, la poignée de main franche, ce chef d’entreprise a le regard droit, concentré, le sourire un rien retenu. Au tennis, j’imagine qu’il joue pour gagner. Le contraste avec Nicolas Dupont-Aignan, qui ne boude pas son plaisir d’être là, sous ce soleil éclatant, humant la brise, s’arrêtant pour photographier le massif de la Sainte-Victoire, est flagrant.

15 h 10. Nous arrivons à Gardanne, dans une zone d’activités. Militants et responsables nous rejoignent sur le parking. Le patron de France Arrosage, une PME spécialisée dans le négoce de matériel d’irrigation, accueille notre caravane avec chaleur, aisance – pantalons de toile claire, chemise bleu ciel, mocassins, l’homme appartient à cette bourgeoisie entrepreneuriale énergique et cool. Bientôt Roger Meï, le maire communiste de Gardanne nous rejoint, un dialogue « républicain » est entamé dans le vaste entrepôt où s’amoncellent asperseurs, tuyaux et autres kits faciles-à-poser. Les journalistes de La Provence prennent des notes. France 3 n’a pas voulu se déplacer. Nicolas Dupont-Aignan montre qu’il écoute – » nous voudrions plus de flexibilité, moins de charge  » –, puis reprend son credo économique, libéralisme pour les PME et État stratège, détaille quelques mesures techniques. L’assemblée hoche la tête. Nous repartons au pas de charge visiter l’entreprise suivante, entendre et dire les mêmes choses.

17 h 05. Serge Perottino nous conduit dans son fief, le village de Cadolive. Un employé municipal reconnaît de loin le véhicule, déplace les barrières, nous sourit. Tout est simple, fluide, facile. Magie du pouvoir qui explique tant de choses. Sur la place de l’hôtel de ville, le général Christian Piquemal vient, en voisin, saluer Nicolas Dupont-Aignan. Le militaire en retraite, arrêté cet été lors d’une manifestation à Calais contre l’arrivée des migrants et depuis lourdement sanctionné par la hiérarchie, est devenu un héros et un martyr de la droite. Le candidat et le général s’enferment un quart d’heure dans un bureau de la mairie. Une femme à l’élégance discrète attend avec moi dans le hall. C’est Virginie Angevin, élue de Sète, armateur de pêche, qui a fait le voyage spécialement. Avec beaucoup de naturel, d’aisance, une douce autorité, elle justifie son engagement à Debout la France (« Quand on travaille dans mon secteur d’activité, on ne peut être que contre Bruxelles« ), puis elle évoque ses origines mêlées, juive pied-noir et protestante, qui l’éloignent des extrêmes.

17 h 55. La réunion peut commencer. Huit maires sont présents, dont le charismatique Georges Cristiani, maire sans étiquette de la commune voisine de Mimet et président de l’Association des maires de France dans les Bouches-du-Rhône. De son regard farouche, il me toise un court instant. L’homme exsude l’énergie, une sorte de colère contenue. Les huit maires présents expriment leur désarroi face au durcissement de la loi sur le logement social « qui leur tombe dessus ». Paris, toujours Paris. Et puis cette satanée métropole d’Aix-Marseille, monstre administratif récemment créé et qui se confond presque avec le département (elle rassemble l’essentiel de la population). Les paroles fusent, entre accablement et révolte. Le candidat écoute, se présente en élu de terrain, raconte ses propres difficultés. Dans le brouhaha du village gaulois, sa parole s’impose, lentement. La force de Nicolas Dupont-Aignan ne vient ni de son sourire ni de sa bonne tête, mais de sa voix, limpide. Elle se détache des autres, force l’attention. Dès que le candidat se tait, le brouhaha reprend.

19 h 20. Quelques mètres seulement séparent la grande salle de la mairie de celle où nous attend un groupe d’étudiants de Sciences Po-Aix. Un autre monde. Ces jeunes gens veulent interviewer le candidat de Debout la France. Ils ont été invités par Valentin Rebuffat, un tout jeune homme au visage doux, quasi enfantin, un peu triste dans son costume sombre de responsable « jeunes » à DLF. Face à eux, Nicolas Dupont-Aignan sort le grand jeu. « Qu’est-ce que la politique pour vous ? » lui demande-t-on. « La dernière aventure romantique », réplique-t-il tout de go, séchant un instant son interlocuteur. Le candidat a quitté son chèche bleu dans le train mais retrouve avec ces jeunes sa flamboyance. Il ne triche pas, j’en suis certain. Il aime ça – séduire, emballer son monde.

20 h 00. À peine le temps d’avaler un verre de jus d’orange, et nous traversons la place à grandes enjambées. 280 personnes se sont massées dans la petite salle des fêtes de Cadolive, et je joue des coudes pour me trouver une place au fond. Drapeaux, grandes affiches, pupitre de Plexiglas, on a bien fait les choses. Nicolas Dupont-Aignan commence son discours. L’assemblée est dominée par les cheveux gris – j’estime au doigt mouillé qu’ils forment une grosse moitié de l’assistance. Mais j’observe aussi quelques jeunes gens. Certains ont l’air de militants, bien mis, de sortie. D’autres non. Ceux-là sont vraiment venus là par curiosité, en sortant du travail. J’en repère trois, non loin de moi. Je ne les quitterai pratiquement pas des yeux, observant leurs réactions. Ils applaudissent très fort le discours de fermeté sur l’immigration, sur l’Europe. Et boudent lorsque le candidat refuse la préférence nationale. Mais quand arrive la question des travailleurs détachés, l’enthousiasme les fait se dresser sur leurs jambes. Après le discours, j’irai à leur rencontre. Trois copains, trois « manuels », l’un porte encore un vêtement de travail. Deux votent FN, le troisième était pour Sarkozy. « Dupont-Aignan nous réunit », me glisse l’un d’entre eux. C’est presque trop beau – comme un désir de complaire. Mais si c’était vrai, NDA aurait réussi son pari.

21 h 30. Nous quittons Cadolive en trombe. Un cocktail dînatoire nous attend. Une rencontre « avec des acteurs de la vie économique » – comprendre des patrons. Autour d’un buffet, une vingtaine de personnes bien mises discutent par groupes de trois ou quatre. Ici un architecte, là un entrepreneur en bâtiment ou le créateur d’un magazine local. Dupont-Aignan a repris sa casquette d’homme à l’écoute des forces vives de la nation. La fatigue commence peut-être à se faire sentir, le visage est peut-être un tout petit peu moins aimable. À deux invités qui lui lancent du « french-tech ceci, french-tech cela », le candidat finit par demander, avec cette fausse candeur qui masque, d’ordinaire, son ironie profonde : « Mais en deux mots, french-tech, ça veut dire quoi ? » Nos deux apôtres se regardent, mi-consternés, mi-paniqués. Ils bafouillent, s’embrouillent, s’agacent. Finissent par sortir un grossier : « Vous savez tout de même ce que sont les nouvelles technologies ? » Dupont-Aignan ignore encore l’art de déplaire et oublie de tourner les talons.

23 h 30. Dans la voiture qui file vers notre hôtel, Serge Perottino se félicite de cette soirée, souligne la qualité de ses invités, et notamment ces gens du magazine local « qui tire quand même à 20 000 exemplaires ». Et d’ajouter à qui veut l’entendre : « Quand je pense que ces journalistes parisiens nous regardent de haut… »

Samedi matin. Le ciel est d’un bleu mythique, les collines provençales se déploient à l’infini, verdoyantes en cette saison. Nicolas Dupont-Aignan les observe, rêveur. Il doit avoir envie de faire faux bond, d’aller se perdre sur ces sentiers. Il n’en dira rien. Une nouvelle réunion publique nous attend.

9 h 30. Contre toute attente, on se presse devant l’immense salle des fêtes de Mimet. Le sujet peut pourtant paraître austère : le collectif des « communes carencées » invite à débattre du logement social. Je ne tarderai pas à le comprendre : dans ces communes semi-rurales qui respirent la douceur de vivre, le rattachement forcé à Marseille, via la création de la métropole, et le durcissement de la loi SRU sont vécus comme une déclaration de guerre du pouvoir central. On veut forcer le vivre ensemble. La population, maires en tête, se cabre, rejette de toutes ses forces pareille perspective. J’interroge les gens au hasard : ils sont indignés. Mais personne ne me dira : on ne veut pas des arabes, on ne veut pas des trafics, on ne veut pas des cités de Marseille. Dupont-Aignan serre des mains anonymes, embrasse une vieille militante qui lui donne du Nicolas. Il est là, auprès de ces gens. Les journalistes prennent des photos.

10 h 00. À la tribune, Georges Cristiani, le maire de Mimet qui n’a pas que la mèche rebelle, est la puissance invitante. Il dénonce méthodiquement la nouvelle loi tout en défendant son bilan de maire, avant de céder la parole à ses invités. Nicolas Dupont-Aignan défend le principe du logement social, et même de la contrainte financière, mais plaide pour que l’État raisonne en termes de flux (nouveaux logements) et non de stock (parc existant). Face à l’indignation, les ténors parisiens, même quand ils justifient d’une expérience d’élus locaux, ne font plus le poids. C’est trop tard. La révolte est plus profonde. Viscérale. Dans la salle, des élus de villes dont j’ignorais le nom s’expriment tour à tour avec une théâtralité toute méridionale. Les propos véhéments sont applaudis de plus en plus chaleureusement. Robert Dagorne, maire d’Éguilles, conclut son intervention par un « C’est pas la France ! » qui soulève la foule – c’est bien d’identité menacée dont il est question ce jour-là.

Nous quittons cette assemblée furieuse et reprenons le train pour Paris. Au vol. Épuisés, nous échangeons sur ce que nous avons vu, entendu. Nous bavardons aussi de choses et d’autres. J’évoque mon souvenir du Bataclan. Nicolas Dupont-Aignan me glisse : « Vous voyez, après ça, je comprends mieux Israël. » Je le tiens, mon scoop.[/access]

Rabhi, fécondation post-mortem, Caroline de Haas…

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pierre rabhi audigier duflot
Pierre Rabhi. Photo: Hannah Assouline.

Rabhi : Crieur lit-il Causeur ?

Par Daoud Boughezala

Pierre Rabhi, le prophète de la décroissance, est intouchable. Ou presque. Égratigné par une enquête à charge de Vanity Fair sur son business et son carnet d’adresses très CAC 40, le chantre de la sobriété heureuse commence à échauder la presse progressiste. Ainsi La Revue du crieur, branche papier de Mediapart, lui consacre-t-elle un portrait mi-figue, mi-raisin dans sa dernière édition. À lire, l’article de Jade Lindgaard , « le Bisounours de la décroissance » entonne « une ritournelle antimoderne » suspecte et se rend surtout coupable d’une faute irrémissible : ne pas être de gauche.

En cause, notamment, les sorties faurissoniennes des deux fils du gourou. Mais, pourrait-on répondre, on ne choisit pas ses enfants « complotistes »… Par contre, l’enquête est plus étayée sur certaines positions hétérodoxes de Rabhi, dont Lindgaard a découvert qu’il exprime « publiquement ses doutes sur le mariage pour tous » et qu’il condamne la PMA. Crieur aurait gagné à lire Causeur plus tôt : dans notre numéro de janvier, je vous contais mon interviewus interruptus avec l’ensemenceur réac. Sur l’air de « la Nature a tellement bien fait les choses que je ne vois pas pourquoi on cherche à les compliquer… », Rabhi comparait le mariage gay à certaines unions loufoques entre équidés. Avant de se raviser et de jeter notre entretien à la poubelle. Pas grave : sans le savoir, Mediapart l’a recyclé ![access capability= »lire_inedits »]

Héritage gelé

Par Pierre Joncquez

Le site hollywoodien TMZ vient de rendre public l’étrange et moderne héritage de feu Christian Audigier, couturier clubber français établi en Californie, décédé l’année dernière d’un cancer. Car il revient à son mannequin de veuve le soin de veiller sur le sperme congelé de son défunt mari et d’en faire usage à sa convenance (« use however she sees fit », est-il mentionné dans le testament). L’enjeu est de taille : il implique un petit paquet de dizaines de millions de dollars, qui doivent être répartis équitablement entre les descendants de Christian Audigier.

Des dollars, un top model, un héritage, du sperme congelé, un média un peu trash voletant autour de la morgue des people, tout est réuni pour convoquer le scénario idéal de ce qu’est devenu notre quotidien : une sitcom posthistorique, sinistre vue de l’intérieur, hilarante vue de l’extérieur.

Car ce sommeil de la semence nous pose là en spectateur de l’Histoire congédiée, où la longue chaîne de la généalogie humaine voit ses maillons décousus ci, recousus là. Que se passerait-il si la belle optait pour l’insémination ? Alors son défunt mari aura peut-être un enfant l’année prochaine. Ou dans vingt-cinq ans. On ne sait pas. Comme c’est however she sees fit, tout devient possible. Peut-être qu’elle va donner du sperme à ses copines. Ou à une ex de son mari qui aimerait bien avoir un souvenir. Ou à la science, qui fera des petits Audigier dans cent ans, dans cinq cents ans, dans deux mille cinq cents ans. Who cares ? However she sees fit ! En attendant, le partage de l’héritage crée de grosses tensions du côté des enfants « déjà nés » du défunt. Car à chaque naissance biotech, on retirera de leur héritage le pourcentage qui doit revenir au nouveau petit frère. C’est un scénario de fou, non ? Des juristes, des comptables, des médecins en blouse blanche, des huissiers qui viennent prélever les millions.

Moitié tombeau, moitié frigo, l’existence de Christian Audigier est ainsi coincée entre les deux berges du Styx, prisonnière d’un tourbillon juridico-cryogénique qui l’empêche de rejoindre pour de bon l’un ou l’autre côté des enfers. Le temps est suspendu, le temps est aboli, on sort de l’Histoire. Par la porte du congélo.

Le boycott a la cote

Par Axelle de Mauny

Comme beaucoup de ses collègues des milieux d’affaires, Peter Thiel, cofondateur de Paypal, actionnaire de Facebook et créateur d’une multitude de start-up, a participé au financement de la campagne présidentielle américaine. Et pas qu’un peu : 1,25 million de dollars ! Petit problème, c’est à l’ordre de Donald Trump que le malotru a libellé son chèque. De fait, très rares sont les grands patrons qui ne soutiennent pas Hillary. En vertu de quoi le mouton noir Peter, bien qu’ouvertement gay et très investi dans le soutien aux minorités ethniques, se retrouve au centre d’une campagne d’appel au boycott pur et simple de ses entreprises.

En France, on n’en est pas encore là, mais ça vient doucement. Ainsi les appels au boycott de Michel et Augustin font de plus en plus de buzz dans la gauchosphère. L’affaire est grave : les deux fondateurs de la marque sont réputés proches de La Manif pour tous, et l’un d’entre eux a aggravé son cas en osant soutenir le programme économique de François Fillon ! Après tout, Halloween, c’est le moment idéal pour la chasse aux sorcières.

Cassée, Caro !

Par David Desgouilles

Le 7 septembre, on a célébré un mariage politique d’importance, celui de Cécile Duflot, candidate à la primaire écolo, avec Caroline De Haas. Cette dernière est bien connue des lecteurs de Causeur. C’est elle à qui notre cheffe reprochait de « vouloir créer des brigades des plumeaux », chargées de vérifier dans les foyers le juste partage sexué des tâches ménagères.

C’est elle aussi qui a lancé en 2011 la campagne « Osez le clito ! » parce que tout le monde il se fiche du plaisir féminin. C’est encore elle qui créa le site « Macholand », espèce de pilori numérique réservé à des sexistes soigneusement choisis.

Rappelons enfin qu’à l’automne dernier, Caro avait pris tout le monde de vitesse en lançant la première pétition en ligne contre la loi El Khomri. Toutes choses qui ont convaincu Cécile Duflot de l’engager comme directrice de campagne.

A priori, c’était un bon choix côté plan média : à force de campagnes clinquantes contre tous les méchants, Caro est devenue la mascotte des journalistes. Un exemple ? Le matin du premier tour de la primaire, j’ai eu la joie d’entendre une reporter d’Europe 1 dire toute l’admiration qu’elle avait pour cette « chef d’orchestre », qui a osé utiliser dans la campagne « la technique de la chaîne de SMS ». Bon, en vrai la chaine de SMS, c’est à peine plus moderne que le 3615, mais quand on aime…

Il va de soi que pour notre journaliste radio énamourée, le scrutin était plié d’avance, Cécile Duflot risquant même d’être élue dès le premier tour ! La suite, on la connaît…

Comme quoi, faire le buzz et séduire les médias, c’est une chose ; convaincre les électeurs, c’en est une autre. Cette leçon vaut bien un fromage bio, sans doute.

Un bon mois pour mourir

Par François-Xavier Ajavon

Au mois de novembre, les lacs commencent à geler, certains animaux entrent en hibernation (tel le spermophile rayé, qui est un petit rongeur que Dieu a ainsi nommé en gloussant), les Américains vont voter et les centenaires trépassent. On meurt beaucoup en novembre. Il faut dire que le moral, donc l’envie de vivre, en prennent un sacré coup avec le triptyque mortifère Toussaint-Halloween-Fiac.

C’est dans ce contexte pas gai-gai que les États-Unis sont confrontés à une explosion du phénomène des « clowns sinistres » (Creepy clowns en VO), qui s’amusent à terroriser les petits enfants. La psychose a débuté dès la fin de l’été en Caroline du Nord, où des silhouettes effrayantes ont été aperçues à la sortie des écoles. Après quoi, un collège de l’Ohio a été fermé suite à une attaque d’augustes, etc. etc. Depuis fin août, on compte des centaines d’appels au 911 et une douzaine d’arrestations. Heureusement, la Maison-Blanche s’est saisie du dossier. En attendant, pour les kids, c’est la double peine, puisque McDo a décidé de limiter les exhibitions publiques de Ronald !

À propos d’actualité funéraire encore, pas un jour sans qu’on enterre la presse écrite sur du papier avec de l’encre ! Eh bien, un quotidien japonais a pris au mot cette prévision : The Mainichi a inventé le concept de journal « plantable », truffé de graines. Mettez-le en terre, dites « Amen ! » et vous verrez bientôt cent fleurs s’épanouir ! Remarquez, chez nous, en France, il n’est pas rare que les journaux se plantent, et en beauté…

La mort toujours : nous apprenons que les Pays-Bas, après avoir inventé les tournesols et le niveau de la mer, ont décidé de faire à nouveau parler d’eux en promouvant le suicide assisté pour « ceux qui estiment avoir assez vécu ». Nous sommes là bien au-delà de l’euthanasie, puisque le dispositif présenté ne concerne pas les malades incurables, mais les seniors qui jugent que « leur vie est terminée ». Je plains le législateur hollandais qui devra définir ce qu’est une vie accomplie… Dans sa lettre d’adieu, Romain Gary avait expliqué son geste par cette phrase : « Je me suis enfin exprimé entièrement… » Mais c’est lui qui a tiré…

On le voit, on meurt beaucoup en novembre. Sauf Chuck Berry, qui vient d’entrer dans sa 90 ème année, et qui ne mourra vraisemblablement jamais. Depuis que Dylan a eu le Nobel, les rockers aussi peuvent bien prétendre à devenir immortels…

Un colloque sur l’islamisme empêché par la Mairie de Paris

Par André Senik

Le 19 octobre, le colloque annuel organisé par l’Institut d’histoire sociale (créé par Boris Souvarine) devait avoir lieu, comme presque toujours depuis des années, à la Maison de l’Europe, rue des Francs-Bourgeois, à Paris. La question qui devait y être débattue était : « L’islamisme conquérant : une nouvelle offensive totalitaire ? » Parmi les intervenants figuraient Bernard Bruneteau,
professeur à l’université Rennes I, Gérard Grunberg,
directeur de recherche émérite au CEE de Sciences-Po, et Philippe Raynaud,
professeur à l’université Paris-Panthéon-Assas, ainsi que votre aimable serviteur.

Le cadre de la Maison de l’Europe était plus que pertinent puisque les intervenants étaient tous des Européens convaincus, des adversaires résolus des totalitarismes contre lesquels l’Europe s’est construite et des partisans de la démocratie libérale qui est le socle politique de l’Union.

Or, la veille au soir du colloque, les organisateurs sont informés par téléphone qu’ils n’auront pas accès le lendemain matin à la salle de conférence qu’ils ont dûment réservée. Et cela, sans le moindre document écrit. La directrice de la Maison de l’Europe, Catherine Lalumière, bien embarrassée, explique qu’elle a reçu un coup de téléphone de la Mairie de Paris, qui est propriétaire de la maison de l’Europe, lui enjoignant de ne pas accueillir ce colloque. Le motif ? Une personne « de confession juive » venait d’avertir la mairie qu’un des participants au colloque était un militant d’extrême droite et antisémite, ce qui n’était pas acceptable dans l’enceinte de la Maison de l’Europe.

Moi qui ne suis pas « de confession juive », mais carrément juif, et assez chatouilleux sur la question de l’antisémitisme, je puis attester que l’accusation est totalement fausse. Jean-Gilles Malliarakis – c’est lui qui était visé par le dénonciateur – a certes été d’extrême droite à la même époque qu’Alain Madelin et Patrick Devedjian, mais il est devenu depuis des dizaines d’années un partisan de la démocratie libérale. Il s’agit donc d’un pur délit d’opinion.

La vérité, c’est que la Mairie de Paris fait sa police de la pensée. La seule réunion qu’elle ait cherché à empêcher était une réflexion sur l’islamisme conquérant auquel nous devons faire face. L’ennemi que la Mairie de Paris a vraiment envie de combattre n’est pas l’islamisme conquérant, le fascisme d’aujourd’hui, c’est l’extrême droite d’il y a cinquante ans. Dis-moi qui tu hais…[/access]

Antiterrorisme: faut-il suivre le modèle israélien?

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La vague d’attentats qui a frappé la France et le monde depuis le 11 septembre 2001 aux Etats-Unis et depuis le Bataclan à Paris, a fini par faire comprendre, avec retard, à de nombreux observateurs occidentaux, ce qu’Israël répète depuis de nombreuses années. Le destin de l’Etat juif, en proie au terrorisme islamiste depuis sa création, préfigure celui de l’ensemble du monde libre face aux organisations terroristes (et aux Etats qui les soutiennent et les financent), qu’elles soient motivées par l’idéologie du djihad global, comme l’Etat islamique et Al-Qaïda ou par sa variante islamo-nationaliste, comme le Hamas et le Fatah.

L’antiterrorisme dans le viseur

Ce constat simple et aujourd’hui banal, a même fini par gagner un journal comme Le Monde, qui publiait, vendredi 2 décembre, une chronique signée Christophe Ayad en dernière page, intitulée “L’israélisation du monde (occidental)”. Encore faut-il tirer de ce constat les bonnes conclusions… Ayad explique ainsi, en renvoyant à un autre article du Monde paru quelques jours auparavant, que “les services de sécurité israéliens ont déjoué, en avril 2016, le projet d’attaque au couteau d’une jeune fille palestinienne de Jénine, avant qu’elle ne tente de passer à l’acte. Une attaque fomentée dans le secret de sa chambre d’adolescente, sans prendre d’ordre ni avertir personne, un projet parfait de “loup solitaire”. Comment ? En croisant des renseignements humains avec les données de ses connexions Internet, analysées par de puissants algorithmes qui surveillent en permanence la quasi-totalité de la population palestinienne (2 millions sur 2,9 millions) de Cisjordanie”.

Cette information a de quoi impressionner et réjouir ceux qui se soucient de la sécurité d’Israël et de la France, face aux attentats menés par des “loups solitaires”, qui sont par définition imprévisibles et difficiles à contrer. Mais pour le chroniqueur du Monde, ce n’est pas une bonne nouvelle ! Il déplore en effet “la cybersurveillance poussée à son point de sophistication le plus élevé et le refus de se poser la seule question qui vaille : pourquoi une jeune fille pas encore majeure en vient à projeter de poignarder des soldats ou des civils au lieu d’aller en classe?”

Cette question est certes légitime, et on peut se demander quelle éducation les jeunes Palestiniens reçoivent de leurs enseignants et dans leurs manuels scolaires, et quelle incitation subissent-ils des réseaux sociaux, des programmes télévisés glorifiant les “martyrs” du djihad, et de l’environnement général où ils grandissent, pour en venir à de telles abominations? Mais la réponse de Christophe Ayad est tout autre : “Israël n’a cessé de sophistiquer son arsenal technologique et ses moyens militaires dans sa lutte sans fin “contre la terreur” [guillemets de C. Ayad], avec un succès réel mais en adoptant une approche essentialiste des Palestiniens, qui chercheraient par nature à tuer les juifs, et au détriment de toute possibilité de règlement politique”.

Qui essentialise qui ?

S’il observait la réalité israélienne de manière objective et sans la regarder à travers le prisme de l’idéologie, le chroniqueur du Monde écrirait plutôt que ce sont les Arabes qui adoptent une “approche essentialiste” des Juifs, approche qui apparaît déjà dans le Coran, où les Juifs sont dépeints comme “maudits” et comme des “singes et des porcs”. Mais sa lecture biaisée des événements ne concerne pas seulement Israël : pour étayer sa thèse, Ayad écrit aussi que “l’Occident tout entier s’est mis à ressembler de plus en plus à l’Etat juif : une forteresse assiégée, cherchant des réponses sécuritaires à ses problèmes politiques”.

“Si la droitisation extrême de la vie politique et de l’opinion israéliennes a pu donner l’illusion d’un isolement croissant de l’Etat juif par rapport au reste du monde occidental… c’est en réalité le contraire qui s’est passé : c’est l’Occident qui a rejoint Israël, devenu le symptôme avant-coureur de ce qui l’attend”, conclut Christophe Ayad. L’israélisation de l’Occident est ainsi, sous ses plumes, une marque d’infamie : en adoptant les techniques et le mode de pensée israéliens pour combattre le terrorisme, l’Occident deviendrait selon lui aussi critiquable que l’Etat juif dans sa lutte contre le terrorisme!

Cette description très tendancieuse de la réalité, tant israélienne que française, montre que certains observateurs n’ont rien appris des derniers attentats meurtriers qui ont frappé la France. Aux yeux du chroniqueur du Monde, de manière quasiment pathologique, c’est toujours la France, Israël et l’Occident qui sont coupables, même quand des terroristes islamistes tuent hommes, femmes et enfants dans les rues de Paris ou de Jérusalem… Mais il faut reconnaître que cette “culpabilité originelle” de l’Occident n’a pas été inventée par Christophe Ayad et par Le Monde.

En réalité, comme je le montre dans mon livre La trahison des clercs d’Israël, ce sont des intellectuels juifs qui ont, parmi les premiers, développé l’idée d’une faute consubstantielle à la naissance de l’Etat d’Israël (le “péché originel du sionisme”), en accusant systématiquement les Juifs et le sionisme d’être responsables de chaque vague de violence arabe en Eretz Israël, depuis les années 1920 (avant la création de l’Etat et bien avant la soi-disant ‘occupation des territoires’…). Nous vivons aujourd’hui encore dans le paradigme trompeur de la culpabilité des Juifs et de l’Occident.

La trahison des clercs d'Israël

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Le « gang de Roubaix » annonçait les djihadistes d’aujourd’hui

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gang roubaix regis lesommier daech
Hocine Bendaoui, membre du gang de Roubaix, escorté au tribunal de Douai. Sipa. Numéro de reportage : AP20003607_000002.

Daoud Boughezala. Dans Les mercenaires du calife (La Martinière, 2016), vous consacrez de nombreuses pages à un réseau terroriste démantelé en 1996 : le tristement célèbre « gang de Roubaix ». En quoi cette filière préfigure-t-elle l’itinéraire des djihadistes de ces dernières années ?

Régis Le Sommier[1. Reporter de guerre, directeur adjoint de la rédaction de Paris Match, Régis Le Sommier vient de publier Les mercenaires du calife (La Martinière, 2016).]. J’accorde une place importante au gang de Roubaix car Jean-Louis Debré, alors ministre de l’Intérieur, avait parlé d’une « affaire de droit commun vaguement teinté d’islamisme ». Or, en étudiant les profils de Lionel Dumont et Christophe Caze, les deux principales figures du gang, on s’aperçoit que ces deux individus sont exactement l’inverse : des islamistes radicaux teintés de droit commun. On les appelait le « gang de Roubaix » un peu comme il y avait à l’époque le « gang des Lyonnais » mais le moteur de leur action n’était pas du tout l’enrichissement. Il s’agissait déjà de faire le djihad dans une configuration ultrareligieuse. La conversion de Dumont à la suite de son service militaire en Somalie puis le reste de sa vie expliquent cette entrée dans la radicalité. En ce sens, ces « ch’tis de l’islam » ont été des précurseurs car ils ont mis leurs savoir-faire de délinquants au service du djihad. C’est un élément que l’on retrouve dans le profil des frères Bakraoui auteurs de l’attentat de Bruxelles le 22 mars 2016.

Vous retracez l’itinéraire des auteurs des attentats de Paris, Bruxelles, Istanbul, etc. Hormis leur idéologie, qu’ont en commun ces soldats du djihad ?

On retrouve le même maillage étroit. J’explique sur tout un chapitre pourquoi Molenbeek est considérée comme la base arrière du djihad en Europe, non pas tant parce que ce quartier prête comme d’autres à la radicalité islamiste mais parce qu’un certain nombre d’individus  liés au terrorisme y transitent. On y retrouve un terreau communautaire de Marocains pour la plupart originaires du Rif qui parlent le même dialecte entre eux. Dans ce maillage étroit entre individus qui se connaissent très bien, émergent des figures qui influencent les autres comme Abdelhamid Abbaoud. Ce dernier s’est singularisé par son charisme, voire son courage car il a été le premier à partir  pour la Syrie. Sa logique a consisté à dire : « Mon père a fait une migration économique, je fais une migration spirituelle. Mon père est devenu un entrepreneur propriétaire de deux magasins à Molenbeek, moi je vais au nom du Coran partir faire le djihad en Syrie. »

Depuis quand Molenbeek est-elle la plaque tournante du terrorisme en Europe ?

Depuis le 9 septembre 2001, lors du premier attentat commis par un djihadiste originaire de Molenbeek : l’assassinat du commandant Massoud. Par la suite, tous les individus liés de près ou de loin au terrorisme en Europe sont passés par Molenbeek.  Cela n’empêche pas une diversité d’itinéraires. Il existe notamment des contrastes énormes entre les terroristes du 13 novembre, tels que Samy Amimour, ancien de la RATP, ou Mohamed Abrini, petites figures qui ont commencé comme « chouf » dans le tric de drogue avant de grimper les échelons.

Votre livre démontre cependant que les terroristes du 13 novembre ne sont pas tous des petites frappes, mais parfois des individus économiquement bien intégrés…

Il y a en effet de véritables cadres de l’Etat islamique comme l’artificier des attentats de Paris et Bruxelles, Najim Laachraoui, quelqu’un de parfaitement intégré qui a fait des études brillantes. Un événement s’est produit dans sa vie qui l’a fait basculer dans la radicalité, chose qui n’est pas arrivée à son frère. L’ex-otage français en Syrie Didier François m’en a beaucoup parlé. Il a côtoyé Laachraoui qui menait les négociations au nom de son « émir ». C’était un homme extrêmement brillant, qui occupait une place hiérarchique plus élevée que les opérateurs de base. Ce genre de profil est symptomatique d’un accident de vie, comme un échec universitaire, qui l’a peut-être fait renier l’Occident.  Des Ben Laden et des Mohamed Atta ont eu des parcours voisins, comme beaucoup de djihadistes de la première époque d’Al-Qaïda, lesquels ont eu un contact avec l’Occident dont ils ont épousé les valeurs avant de se retourner contre lui.

Bien que vous connaissiez la capacité de résilience de l’EI, dont la première mouture a été défaite militairement en Irak entre 2006 et 2010,  vous pensez aujourd’hui que les revers militaires de l’Etat islamique annoncent la « déroute idéologique » de Daech. Pourquoi un tel optimisme ?

La perte du califat va enlever une capacité d’attraction phénoménale à Daech. Sur les dix années de guerre en Afghanistan (2001-2011), une quarantaine de djihadistes français étaient partis combattre sur le terrain. Or, rien qu’en deux ans d’Etat islamique, le total de nos djihadistes enrôlés par Daech a dépassé le millier de combattants ! Dès lors qu’Aboubakr Al-Baghdadi a décrété le califat le 29 juin 2014, cela a créé un électrochoc et une aimantation autour de cette terre de djihad. Cette assise territoriale inédite a bousculé les frontières (Irak, Syrie) et a attiré les djihadistes comme jamais Al-Qaïda n’était parvenu à le faire dans son sanctuaire afghan. Ben Laden avait certes préparé les attentats du 11 septembre dans ses camps comme Kandahar où passaient nombre de djihadistes mais l’organisation de l’E.I est d’une ampleur inédite. Dans la région d’Al-Bab, près de la frontière turque, Daech avait installé sa structure préparant les attentats et envoyant les djihadistes à l’étranger (Amn Al-khariji) sous l’autorité du Syrien Al-Adnani. Si, en cas de défaite militaire, le califat revient « dans le désert sans villes », selon l’expression d’Al-Adnani, l’E.I passera par une période similaire à celle qu’a traversée Al-Qaïda en Irak entre 2006 et 2010 à la suite du revirement des tribus sunnites des provinces de Ninive et Salaheddine. Daech ne disparaîtra pas mais pourrait s’« al-qaïdaïser » en devenant une organisation terroriste internationale déterritorialisée.

Hélas, de toute évidence, le danger persistera car l’E.I a montré un grand professionnalisme dans la préparation des attentats et la mobilisation de jeunes musulmans…

Je vous répondrai par un symbole : en juillet dernier, le dernier fabriquant de magnétoscopes a fermé boutique ; or, la VHS était l’arme de prédilection de Ben Laden dans la clandestinité. On a changé d’époque. Le recrutement se faisait avec des liens humains très forts ; la conversion nécessitait du contact. Aujourd’hui, tout cela se passe extrêmement rapidement grâce aux réseaux sociaux et aux messageries électroniques. Cette nouvelle ère permet sans doute à l’E.I de conserver une capacité de nuisance et de mobilisation même quand il aura perdu sa base arrière syro-irakienne.  Mais cette base arrière reste néanmoins fondamentale : religieusement, le califat est le souhait d’une majorité de sunnites, qui pour la plupart n’a toutefois pas cru au projet d’Al-Baghdadi.

Les Mercenaires du calife

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Nuit de cauchemar

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Massacre dans le train fantôme
Massacre dans le train fantôme

La scène d’ouverture de ce film de 1981 est un double hommage explicite à tout un courant du cinéma d’épouvante. Dans un premier temps, le spectateur comprend qu’une jeune femme est menacée puisqu’un individu masqué prend une arme blanche et la suit dans sa maison. Par l’utilisation de la caméra subjective, Tobe Hooper cite directement Halloween de John Carpenter. Le tueur s’introduit dans la salle de bain où la jeune femme est en train de prendre une douche. Cette fois, par le découpage et la manière de recopier les mêmes plans, le cinéaste nous propose une sorte de remake de la plus célèbre scène de Psychose d’Hitchcock (sans doute la scène la plus citée, plagiée, copiée, parodiée de l’histoire du cinéma).

Mais alors que le couteau s’apprête à pénétrer la chair de la victime, on réalise que la lame est en caoutchouc et que la demoiselle est le cobaye d’une mauvaise blague de son petit frère. Du coup, on songe à ce qu’écrit Emmanuel Levaufre dans récent essai sur Wes Craven et l’évolution du cinéma d’horreur du naturalisme vers une certaine distanciation ironique. Comme Craven, Hooper a marqué à jamais les esprits avec son chef-d’œuvre Massacre à la tronçonneuse qui s’inscrivait, pour le coup, dans une veine naturaliste et une esthétique « documentaire ». Avec The Funhouse (titre original), il livre une œuvre plus ironique et distanciée, jouant constamment sur les codes du film d’horreur (après tout, le « train fantôme » n’est-il pas une métaphore parfaite du spectateur de films d’épouvante qui s’enferme dans le noir pour jouer à avoir peur ?) et sur les références, y compris à Massacre à la tronçonneuse (les crochets utilisés pour la machinerie du train fantôme qui renvoient aux crochets de boucher dudit film).

Fais-moi peur !

L’argument de base du scénario est simple comme bonjour : quatre adolescents décident, pour se donner des frissons, de passer une nuit dans un train fantôme. Pour l’héroïne, cette nuit marque aussi la conjugaison de tous les interdits puisqu’elle pourrait en profiter pour perdre sa virginité. Mais il se trouve que nos héros vont assister à un meurtre commis par le rejeton monstrueux d’un forain. Repérés, ils vont devoir fuir pour échapper à un père bien décidé à protéger sa progéniture…

A la lecture de ce résumé, on pourra penser que Massacres dans le train fantôme n’est qu’un banal slasher comme il en existe tant. Pourtant, ce qui séduit dans le film d’Hooper est justement cette mise à distance du genre et sa manière, pourtant, de « jouer le jeu » et de parvenir à nous effrayer. Outre les citations littérales déjà évoquées, le film convoque de manière plus lointaine, comme un arrière-plan, les Frankenstein de James Whale (par le biais d’un poster, d’un masque que porte le tueur et par les images d’une diffusion télévisée de La Fiancée de Frankenstein…) ou le Freaks de Browning (avec ses forains et les « monstres » qu’on exhibe).

En un sens, et pour reprendre l’argumentaire d’Emmanuel Levaufre, Hooper convoque toute l’histoire du cinéma d’horreur : d’abord les monstres « classiques » du studio Universal, puis toutes les attractions foraines qui peuvent être vues comme les différents visages d’un certain cinéma d’exploitation misant tout sur le choc visuel et la vérité « documentaire » : le « mondo movie » avec l’exhibition d’animaux monstrueux mais réels, le « burlesque » avec les baraques à strip-tease… La question, dès lors, est de savoir ce qui peut effrayer un spectateur contemporain.

La fin de toutes les innocences

Plutôt que de jouer sur la surenchère ou les effets chocs, Hooper opte pour un classicisme élégant (le film est joliment mis en scène et le travail sur la lumière est excellent, rappelant parfois les visions baroques d’un Dario Argento) et pour l’injonction d’un certain trouble qui s’exprime dans les liens familiaux. Dès le départ, le rapport frère/sœur est placé sous le signe d’un certain malaise et d’une ambiguïté que l’on retrouvera au cœur de cette famille de forain qui fait bloc autour du rejeton monstrueux. Ici, Hooper renoue avec la thématique de Massacre à la tronçonneuse et de sa famille dégénérée, envers terrifiant de la famille traditionnelle américaine. Dans Massacres dans le train fantôme, on retrouve cette famille de forains faisant bloc dans l’abjection mais pour l’héroïne, cette aventure est aussi un moyen de s’éloigner de sa propre famille et de passer à l’âge adulte.

Comme le souligne très justement Stéphane du Mesnildot dans un supplément très intéressant, le film d’Hooper peut se voir comme un conte cruel sur la fin de l’enfance et la perte de l’innocence. Pour les personnages du film, certes, mais aussi pour un genre qui ne pourra désormais plus composer sans songer à ce qui a existé avant…

Massacres dans le train fantôme (1981) de Tobe Hooper avec Elizabeth Berridge, Jeanne Austin. Editions Elephant films.

À l’origine, l’idée de nation était de gauche

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frederic encel lacoste islam
Frédéric Encel. Photo: Hannah Assouline.
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Frédéric Encel. Photo: Hannah Assouline.

Causeur. Vous signez avec Yves Lacoste Géopolitique de la nation France. Or votre coauteur a publié il y a vingt ans Vive la nation ! Pourquoi revenir sur la question aujourd’hui, la nation française est-elle en danger ?

Frédéric Encel. À l’origine du projet, il y avait ma volonté de travailler avec mon maître Yves Lacoste sur le concept de nation. Et lui a tenu à revenir spécifiquement sur la nation française à laquelle il est extrêmement attaché. À l’époque de sa publication, Vive la nation n’avait eu que peu ou pas d’écho car il avait été boycotté par la gauche ! De plus, il y a vingt ans la situation était moins dramatique, le projet politique islamiste n’était pas aussi affirmé et ne paraissait pas aussi dangereux. Cependant, une partie de la gauche française n’a jamais abandonné l’idée de la nation, et nous voulions évoquer aussi cette gauche, celle d’un Manuel Valls notamment.

Quelle est votre réponse à la question que se posait Renan, qu’est-ce qu’une nation ?

Pour nous, la nation n’est pas une identité, c’est une « représentation », conformément au concept géopolitique développé par Yves Lacoste. Concrètement, notre nation ne s’appuie pas sur des caractéristiques ethniques ou religieuses, mais sur une idée collective, une représentation, elle-même inscrite dans un socle d’appartenances, de valeurs, dans une géographie, à travers des mots, des symboles. C’est bien ainsi qu’elle a été vécue par les républicains, à Valmy, où, derrière Kellermann, il n’y avait pas que des « Français ». C’est également ainsi que la grande République, la IIIe, celle des Jules, que j’apprécie particulièrement, a pensé la nation. On l’oublie, la nation a été un concept de gauche pendant plusieurs décennies.[access capability= »lire_inedits »]

Cet universalisme ne finit-il pas par occulter l’existence d’un peuple autochtone, ou de souche, doté de caractères spécifiques ? Ainsi est-il permis d’évoquer et même de célébrer toutes les identités, sauf celles-ci.

Ce n’est pas ce que j’ai dit. Mais je considère que personne n’est en droit, en France, de refuser à quiconque respecte les lois, les mots, les symboles, les mœurs et les valeurs de cette nation d’en faire partie. Cela n’efface évidemment pas la réalité qui est qu’au début du xxe siècle, une grande majorité de Français étaient chrétiens, blancs de peau et de culture gréco-romaine. Simplement, il n’y a pas de quoi en faire une obsession.

Le problème, c’est que parmi ceux qui ne respectent pas « les lois, les mots, les symboles, les mœurs et les valeurs de notre nation », beaucoup sont déjà français. Notre nation est-elle aujourd’hui d’abord confrontée à des ennemis intérieurs ?

La nation et la République sont aujourd’hui menacées par les islamistes. Et dans « islamisme » j’inclus non seulement le hardcore violent voire terroriste, mais également l’islamisme « soft », celui des salafistes et des Frères musulmans. L’islamisme introduit un double désordre : la violence mais aussi la coercition, le prosélytisme agressif, le refus de l’égalité des hommes et des femmes, l’antisémitisme et le racisme anti-Blanc.

Cependant, comme le disait Paul Valéry : « Deux périls menacent le monde : l’ordre et le désordre. » Alors, je ne veux pas non plus basculer dans un boulangisme ou pire, dans une forme de fascisme.

Et où voyez-vous ce risque boulangiste ou fasciste ? Chez Marine Le Pen ?

Non. J’ai toujours combattu Jean-Marie Le Pen pour ce qu’il est et ce qu’il restera, à mon avis: un raciste, un antisémite, un pétainiste et un crypto-fasciste. Marine Le Pen en revanche n’a jamais démontré qu’elle adoptait un discours, une geste ou une idéologie fascisante. Je combats ses idées populistes mais elle n’est pas fasciste. On ne stigmatise pas les électeurs du FN, on leur dit : « La nation n’appartient pas à un parti qui se prétend plus “national” que les autres ». La nation appartient à tout le monde.

Mais certains citoyens semblent plus égaux que d’autres. Patrick Buisson compare la France d’aujourd’hui à l’Algérie coloniale : dans les deux on donne plus de droits aux derniers arrivés, pieds-noirs ou enfants d’immigrés…

C’est une imposture historique ! En Algérie, entre 1830 et 1962, il y avait une puissance étatique qui entendait contrôler des ressources humaines et économiques considérées comme les siennes. Et aujourd’hui on ne peut pas sérieusement établir qu’il existe un projet politique d’invasion de musulmans ! Du reste, dans les années 1950-1960, ces derniers sont venus à la demande des patrons français… En revanche, au sein de la seconde génération, une minorité active porte effectivement un vrai projet politique, islamiste.

Cependant, le problème vient aussi de ceux que vous appelez les « idiots utiles de l’islamisme ». Comment expliquez-vous cet aveuglement ?

D’abord, il y a sans doute la haine de soi très française des internationalistes qui détestent la frontière et l’idée de nation, et considèrent que la France doit cesser d’être ce qu’elle est. D’autres bataillons d’idiots utiles sont constitués de ces crypto-marxistes qui croient retrouver chez « les musulmans » le prolétariat perdu de l’ère industrielle. C’est un mythe de substitution.

Curieusement, vous récusez la thèse de Huntington sur le choc des civilisations, alors qu’elle apparaît aujourd’hui comme furieusement prémonitoire.

Je la trouve indigente: Huntington considère que, puisque les Africains sont noirs, ils constituent une civilisation. Or, à voir la quantité et la violence des conflits, non seulement entre États, entre groupes d’États, et parfois entre tribus et clans, cette idée ne tient pas. Idem pour l’Asie orientale et d’autres zones.

En l’occurrence, au moment où il écrit, il parle surtout du choc entre l’Occident et l’islam ! Et c’est ce que nous vivons dans nos banlieues à peu près tous les jours !

Mais l’islam n’existe pas sur le plan géopolitique ! Il y a 57 États qui se retrouvent dans l’Organisation de la conférence islamique, et qui n’ont jamais noué une seule alliance militaire,  ni exprimé la moindre solidarité économique…

Et l’Oumma, ça n’existe pas ?

L’Oumma est un principe religieux. Mais qui le respecte au sein des 57 pouvoirs musulmans où chacun jalouse les frontières de son voisin ? À la limite, Daech, mais pas les autres !

L’ensemble occidental non plus n’est pas homogène ! Mais nous n’en vivons pas moins un affrontement permanent entre les valeurs françaises, ou occidentales, et les valeurs islamiques.

D’après l’Institut Montaigne, une forte majorité des gens de culture ou d’origine musulmane en France accordent une priorité forte à la culture française et veulent d’abord être perçus comme des Français, des Européens, des Occidentaux. Pour les islamistes, ce ne sont pas des musulmans mais des koufars vautrés dans nos valeurs « ignobles ». Face à ceux-là, et même contre eux, il existe un projet politique islamiste totalitaire qui a un rapport direct avec l’islam.

Vous admettez cependant que notre problème trouve sa source dans l’immigration massive.

Le problème, c’est la qualité, ce n’est pas la quantité. La France a accueilli, au xxe siècle, des millions de gens jusqu’à un temps relativement récent. Était-ce vraiment une question grave pour le pays ?

Oui, cela a souvent été une source de très grandes tensions. Mais il est certain qu’aujourd’hui, nous peinons beaucoup plus à fabriquer des Français. Est-ce seulement parce qu’il s’agit essentiellement d’une immigration musulmane ?

Non, C’est surtout par manque de volonté et d’autorité républicaine. Or, aujourd’hui, il faut davantage de volonté qu’il y a vingt ans, précisément parce que certains de ces immigrés ou enfants d’immigrés adhèrent à un projet politique délétère et déstructurant. Ce qui n’était pas le cas avec les Yougoslaves, les Italiens, les Polonais, les Espagnols, les Portugais, les Cambodgiens, etc…

Vous avez un peu tendance à confondre nation et République, ce qui déplaît à nos copains cathos….

Je ne les confonds pas : la nation est une idée, la République un cadre et un mode d’exercice du pouvoir. Il est parfaitement exact que la nation est antérieure à la République. Mais en France, c’est l’État qui a créé la nation. Cela commence avec Hugues Capet, mais il faut attendre Jeanne d’Arc et le milieu du xve siècle pour que les prodromes d’un commencement d’idée de nation voient le jour.

La monarchie absolue a tout de même le projet de jouer le peuple contre les féodalités.

Peut-être, mais cela n’empêche pas Louis XIV d’échanger allègrement telle population francophone contre telle population germanophone pour le bien de sa propre dynastie, et d’expulser un million de protestants qui appartenaient manifestement à la nation. Louis XIV est un casseur ! Il est vrai qu’en 1792, Kellermann crie : « Vive la nation ! » avant même la proclamation de la République. Reste que depuis Valmy, le peuple français a le plus souvent plébiscité ce régime, qui permet de protéger et de valoriser l’idée de nation. Et je souhaite vivement que ce plébiscite se poursuive.

Notre République, parfois tentée par le gouvernement des juges et amollie par l’invocation incessante des droits de l’homme, est-elle à la hauteur des périls ?

Je suis pour une République forte qui assume son droit et son devoir de puissance. En effet, notre faiblesse ne vient pas de la République, mais du fait que nous ne sommes plus assez républicains. Autrement dit, est-ce que le régime républicain ne renonce pas à faire usage d’un certain nombre d’armes et d’instruments – éducatifs, juridiques, policiers, militaires, moraux – qui permettraient de mieux se défendre ? La République française a réussi à vaincre le terrorisme nihiliste et anarchiste dans les années 1880-1910, elle a tenu bon pendant la Première Guerre mondiale, elle a résisté aux tentations fascisantes dans les années 1930, et elle a empêché l’extrême gauche de déstabiliser le pays dans les années 1970-80. Vous appelez ça un régime faible ?

Malgré tout, face aux séductions de l’islam radical, notre idée de la nation, dans son juridisme abstrait, ne manque-t-elle pas de chaleur ?

Si. J’appelle à un « réenchantement » de la nation et de la République face à un romantisme révolutionnaire aujourd’hui porté par les barbares de l’État islamique, après l’avoir été par l’extrême gauche violente, les fascistes et les nihilistes. Mais il est aujourd’hui plus dangereux encore, car il « joue » sur un vide à combler. Face au récit obscurantiste et fanatique qu’il propose, il ne peut pas y avoir 65 millions de récits nationaux. Nous avons besoin d’un récit national et d’un amour de la patrie transmis à tous dès la petite enfance. Sinon, ce sera le clanisme mafieux, le tribalisme religieux, et finalement la guerre civile…[/access]

Géopolitique de la nation France

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Sausage party, le porno de 7 à 77 ans

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sausage party manif tous

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« La Manif pour tous dénonce le caractère pornographique du film Sausage party  écrit  Le Monde comme si ce caractère pornographique annoncé n’était pas à questionner, comme si le plus important était le positionnement de la Manif pour tous sur cette question.

Un film interdit aux moins de 12 ans

Sausage party, un film que digère mal la Manif pour tous ». « La Manif pour tous part en croisade contre le film Sausage party  titrent respectivement Le Figaro et le Huffington Post. L’événement, si l’on en croit tous les médias s’étant emparé du sujet ces derniers jours, n’est pas qu’un dessin animé interdit aux moins de 17 ans aux Etats-Unis et présentant toutes les caractéristiques d’un film d’animation pornographique (scènes de sexe explicite, partouze géante, dialogues et bruitages qui n’ont rien à envier aux films pornos) ne soit interdit en France qu’aux moins de 12 ans-aux moins de 7 ans en Suède! Non, l’événement, c’est que la Manif pour tous ait osé se prononcer contre la diffusion de ce film aux mineurs.

Pas étonnant, dès lors, qu’aucun média ne remette en question l’interdiction aux moins de 12 ans, les uns se contentant de reprendre les accusations lancées par la Manif pour tous sans jamais s’interroger sur la pertinence de celles-ci, les autres choisissant de moquer « toute la nébuleuse catholique traditionnelle » (Les Inrocks) . « Toujours à l’affût d’une polémique pour exister dans le champ médiatique, la Manif pour tous vient à nouveau de se ridiculiser en s’attaquant à Sausage party » explique même Télérama  avec toute l’impartialité qu’on lui connaît. Pourquoi s’est-elle ridiculisée, en quoi ses arguments seraient-ils irrecevables ? On ne le saura jamais, le journaliste en charge du papier s’attaquant tour à tour à un papier du site infochrétienne.com puis du Figaro plutôt qu’aux arguments de la Manif pour tous.

Manif pour tous, la nouvelle reductio ad hitlerum?

Il est certes bien commode de se cacher derrière la Manif pour tous pour éviter le débat. Mais on peut légitimement se demander s’il est normal, pour des médias réputés sérieux, de ne pas pouvoir penser en dehors d’un mouvement  catholique qu’ils qualifient eux-mêmes de « ridicule ». Toute leur démonstration ne consiste dès lors qu’à prouver que le film « prétendument pornographique » (Les Inrocks) ne l’est pas, Télérama allant jusqu’à dénier le caractère dérangeant du film, le qualifiant ironiquement de « hautement subversif » puisque « le héros est une saucisse qui parle » et Les Inrocks concluant ainsi leur papier : « De là à empêcher la diffusion d’un film sur des saucisses qui parlent et se rebellent contre la société de consommation, il y a un pas ». Pour un peu, on nous ferait croire que la Manif pour tous a voulu  faire interdire le film pour empêcher qu’on donne la parole à une saucisse.

On aurait attendu de la part de tous ces journalistes avides de tendre des micros pour recueillir des réactions, qu’ils aient la curiosité d’interroger les personnes directement concernées par le problème, à savoir les parents. Mais si l’on en croit leurs articles, aucun parent n’appartenant pas à la Manif pour tous n’aurait été lui aussi choqué d’apprendre cette interdiction aux moins de 12 ans, et ce malgré les 16000 signatures déjà récoltées par la pétition en ligne demandant que sa classification soit revue.

Des enfants, il n’est quasiment jamais question, trop occupés que sont les journalistes à vilipender les adultes de La Manif’ pour tous. Et pour cause, le Huffington Post nous apprend en effet qu’à 12 ans, on est presque un adulte : « le film ne s’adresse pas aux enfants mais aux mineurs et adultes d’au moins de 12 ans ». Et il faut croire qu’en Suède, les enfants sont juste un peu plus précoces que chez nous. D’ailleurs, la vraie raison de la réaction indignée de La Manif’pour tous serait qu’en réalité elle est choquée, « effrayée » même si l’on en croit Les Inrocks, par toutes ces saucisses dénudées prêtes à se livrer aux pires excès.

Le porno moins transgressif que jamais

C’est toujours fascinant de constater à quel point certains journalistes sont convaincus que le porno, en 2016, c’est éminemment transgressif. Et que c’est pour cette raison qu’on cherche à le faire interdire, ne voyant dans la défense des enfants qu’on cherche à mettre en avant qu’un prétexte à un combat d’arrière-garde. Mais ça ne l’est pas moins de voir à quel point ces gens-là pensent, avec un sentiment de supériorité à peine déguisé, que l’on a beaucoup avancé depuis qu’au lieu d’ériger systématiquement le sexe en vice, on l’érige systématiquement en vertu. Que le « dialogue intergénérationnel » se porte pour le mieux, maintenant qu’après avoir bâti des murs entre le monde des adultes et des enfants, on a choisi de rendre cette frontière de plus en plus poreuse. Et qu’on soit passé, sans nuance, d’un monde où on leur cachait tout, à un monde où on leur montre tout.

« L’histoire de l’humanité devient de plus en plus une course entre l’éducation et la catastrophe » disait H. G Wells. Il semblerait que l’une ait pris un peu d’avance sur l’autre.

Valls, Montebourg, Macron… ressortez les Colt!

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Kirk Douglas et Burt Lancaster dans "Réglemente de comptes à O.K. Corral", 1957. SIPA. REX43070829_000001
Kirk Douglas et Burt Lancaster dans "Réglement de comptes à O.K. Corral", 1957. SIPA. REX43070829_000001

Malgré les objurgations de Jean-Christophe Cambadélis (mais y a t-il encore quelqu’un pour écouter ce que dit Cambadélis ?), Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon joueront la présidentielle sans passer par la case Primaire : « Quand on prétend présider aux destinées d’un pays, on n’est pas là pour s’enfermer dans des querelles de clans », a expliqué le leader de En marche au JDD ce week-end. Et d’ajouter : « Cette primaire, c’est OK Corral ! »

Un rapide sondage auprès de mes élèves de classes prépas m’a permis de constater que la référence leur échappait. OK Corral ? Ils sentent bien qu’il y a là une référence, mais laquelle ? Aucun d’entre eux n’a vu les diverses adaptations du duel qui en 1881 vit s’affronter à Tombstone, Arizona, les Earp et les Clanton. Ni Law and order (Edward L. Cahn, 1932), un peu oublié, ni la Poursuite infernale (My Darling Clementine, John Ford, 1946, avec un Henry Fonda finement moustachu et terriblement patient devant Linda Darnell — et Victor Mature en Doc Holliday un peu à contre-emploi, parce que personne ne pourra jamais croire que Mature, presque plus large d’épaules que moi, était tuberculeux). Ni Règlement de comptes à OK Corral (John Sturges, 1956, au plus fort de l’association Lancaster-Douglas, avec Denis Hopper et Lee Van Cleef dans de petits rôles — Lee Van Cleef, déjà repéré quatre ans auparavant dans High Noon, où il se fait abattre par Gary Cooper, pas encore engagé par Leone dans Pour quelques dollars de plus — 1965 — ou le Bon, la Brute et le Truand, l’année suivante), ni Sept secondes en enfer(John Sturges encore, 1967, Jason Robards y faisait un Doc Holliday grandiose), ni même Tombstone(George Pan Cosmatos, 1993, où Kurt Russell s’était greffer la moustache du vrai Wyatt Earp de 1881) ou Wyatt Earp (Lawrence Kasdan, 1994) où Kevin Costner dilapida ses économies.

Ce n’est plus le règne du Colt, c’est celui de la peau de banane.

Macron, apparemment sait de quoi il parle. « La gauche est éliminée du second tour depuis dix-huit mois ! Il n’y en a pas un qui va au second tour ! Pas un ! Quand bien même cette primaire se passerait bien, le vainqueur n’y arriverait pas. Si Arnaud Montebourg sort de la primaire, vous pensez que Valls le soutiendra ? Si Manuel Valls gagne, pensez-vous que les soutiens d’Arnaud Montebourg ou de Benoît Hamon iront derrière lui ? » J’ai dans l’idée qu’il ne se fait guère d’illusions sur la bonne volonté de cow-boys de la rue de Solferino pour soutenir un autre champion qu’eux-mêmes. Ce n’est plus le règne du Colt, c’est celui de la peau de banane.

 

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Europe: Merkel a fait le vide

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merkel renzi europe tusk migrants
Mateo Renzi et Angela Merkel. Sipa. Numéro de reportage : AP21941369_000021.
merkel renzi europe tusk migrants
Mateo Renzi et Angela Merkel. Sipa. Numéro de reportage : AP21941369_000021.

Souvenons- nous : en septembre 2015, Cameron habitait au 10 Downing street, Matteo Renzi rayonnait de sa juvénile ardeur au Palais Chigi, à Rome, espoir d’une social-démocratie européenne peinant à trouver ses marques dans le fracas du monde, la Pologne n’avait pas encore basculé dans l’ultraconservatisme catholique, François Hollande, bien qu’impopulaire, pouvait encore rêver de rejouer un match indécis face à son vieux rival et complice Nicolas Sarkozy. La montée en puissance des forces dites populistes sur tout le continent était certes préoccupante pour les pouvoirs en place, mais on s’interdisait d’imaginer qu’un an plus tard, le jeu de massacre démocratique des pouvoirs établis ait provoqué une telle hécatombe.

Tusk, Cameron et Renzi? Kaputt!

Au petit matin du lundi 5 décembre 2016, le champ politique européen ressemble à celui d’Eylau décrit par Victor Hugo : vainqueurs à Vienne, certes, où un vieux grognard écolo a défait le jeune diable boiteux de la droite extrême, mais autour, que de cadavres ! Cameron l’anglais ? Terrassé par le Brexit ! La libérale Pologne de Donald Tusk ? Retournée à ses passions bigotes et nationalistes ! Renzi l’espoir florentin d’une Italie régénérée ? Bouté hors de Rome par une coalition allant de la droite extrême à la gauche radicale ! Hollande de Paris ? Acculé à la reddition avec sursis par la mutinerie de ses propres troupes ? Rajoy de Galice ? Toujours vivant, certes, mais en si piteux état qu’il est bien en peine de se poser en grand d’Espagne dans la tourmente qui s’annonce.

Reste Angela Merkel, la Prussienne. Elle sera, nulle n’en doute, confirmée, le 7 décembre, comme candidate à la chancellerie par son parti, la CDU, réuni en congrès à Essen. Elle seule sort indemne, ou presque de la furieuse mêlée de l’année précédente, avec des chances raisonnables de se succéder à elle-même à l’automne 2016. Qu’importe que mes voisins périssent, si cela me permet de survivre !

Car il ne faut pas se leurrer : septembre 2015, ce mois terrible où s’est, en fait, décidé le sort de ses petits camarades européens, nous étions au paroxysme de la crise migratoire. C’est elle, et nul autre qui, par ses imprudentes déclarations de bienvenue générale à toute la misère du monde, a ouvert les vannes.

La crise migratoire (mal) gérée en solitaire

C’est elle, qui sans consulter personne, est allée à Canossa, pardon, à Ankara, pour obtenir, à prix d’or, du sultan Erdogan la fermeture de ces mêmes vannes. Pendant ce temps-là, le flux, loin d’être tari, se détournait vers Calais et Lampedusa. Contrairement au football, sur le champ géopolitique, il est parfois payant de jouer perso. Nul ne doute aujourd’hui que la question migratoire a été déterminante dans la victoire du Brexit en Grande-Bretagne, qu’elle a fédéré, contre Bruxelles et Berlin, les nations d’Europe centrale et orientale, qu’elle a contribué, en France, à déchirer encore plus une gauche secouée par les attaques terroristes contre ses citoyens.

Merkel est aujourd’hui la reine d’une basse-cour européenne entourée de canards boiteux : la France aux abonnés absents pour cinq mois, l’Angleterre tout entière occupée à gérer son Brexit, l’Italie décapitée et au bord du chaos politique, l’Espagne à la merci d’un renversement de majorité aux Cortés…

Obama parti, elle se trouve, seule face à un Poutine qui n’en fera qu’une bouchée si Donald Trump décide de ne pas poursuivre la ligne d’affrontement avec la Russie, en Syrie et en Ukraine, de son prédécesseur. Ce n’est pas son annonce d’augmenter le budget allemand de la défense de 1,2% à 2% du PIB qui risque de faire trembler le Kremlin ! Angela Merkel sera peut-être réélue, car les Allemands lui sauront gré d’avoir fait passer leurs intérêts immédiats avant tout, mais elle risque fort de se retrouver, aux yeux de l’Histoire, comme le fossoyeur en chef de l’utopie européenne. N’ayant jamais vu d’occurrence de la féminisation de nom de métier pour celui consistant à creuser des tombes, je m’en voudrais d’être le premier à l’utiliser.

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Dupont-Aignan Debout la France
Nicolas Dupont-Aignan, en campagne pour l'élection présidentielle de 2017, lors du congrès annuel de Debout la France à Paris, 2 octobre 2016
Dupont-Aignan Debout la France
Nicolas Dupont-Aignan, en campagne pour l'élection présidentielle de 2017, lors du congrès annuel de Debout la France à Paris, 2 octobre 2016

Du grand Charles à Seguin et Pasqua, le gaullisme a toujours eu de la gueule – et pas celle du gendre idéal. Nicolas Dupont-Aignan, on l’aurait plutôt vu à la tête d’un parti centriste – promettant de faire de la politique autrement, égrenant devant des caméras complaisantes quelques propositions pour une République numérique et participative, écologique et citoyenne. Pour l’eau tiède, il aurait été parfait. Charmant, plein de repartie. Le Petit journal, Libé, Les Inrocks auraient adoré. Au lieu de quoi, on le raille volontiers. Paris ne pardonne pas les erreurs de casting.

Sauf que, sur ce fichu réel qu’on appelle élections, c’est un peu plus compliqué. Bien que coincé entre LR et le FN, non seulement son mouvement ne disparaît pas, mais il progresse (800 000 voix aux dernières régionales). Le mépris n’aura eu raison ni du bonhomme ni de ses quelques amis – militants fidèles qui voient aujourd’hui arriver, non sans inquiétudes, des premiers ralliements.

Au culot, et sans autre argument que ma curiosité, je suis allé rencontrer l’homme.

11 h 34, ce vendredi matin. Le train part dans moins de trois minutes. Nicolas Dupont-Aignan arrive sur le quai, à peine essoufflé : costume bleu marine de bonne coupe, chemise blanche et, autour du cou, un large chèche en coton imprimé bleu et blanc. Séduisant, dans le coup. Tout sourire, frais, affable, heureux, il salue son jeune directeur de campagne, pose une main légère, amicale, sur son avant-bras, lance un « Ça va, Laurent ? », me découvre au même instant d’un regard sec, mais sans hostilité – Ah oui, c’est vrai, c’est vous… – et glisse dans le compartiment.

Vivre vite, c’est ça leur truc à tous, la drogue qui les fait tenir. Au programme : un marathon de vingt-huit heures dans la grande périphérie de Marseille où vont se succéder rencontres, interviews, réunions avec les élus, meetings publics. La vraie vie, quoi.
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13 h 00. Laurent Jacobelli m’avait prévenu. Le patron et lui devaient régler quelques problèmes. Une demi-heure. Après vous pourrez lui parler. J’observe pendant plus d’une heure trente les mille et un SMS, mails, coups de fil, tantôt souriants, tantôt graves, voire agacés. Cette interminable partition où alternent remontrances et encouragements, impatiences et satisfactions. Les « appelez-le », les « dites-lui » et les « passez-le moi ». Ping-pong électronique à travers le pays et qui se joue à dix, quinze contre un. Enfin, Nicolas Dupont-Aignan relève le nez. Ça vous dit d’aller grignoter quelque chose ?

Au bar du TGV, le candidat à la présidentielle se contente d’une salade et d’une eau minérale. Un inconnu nous adresse un sourire de loin, Dupont-Aignan hoche aimablement la tête. J’aborde les questions traditionnelles : exister pendant la primaire de la droite, ou face au Front national. Imperceptiblement, son corps se resserre, le regard, le geste de la main se font plus précis. Le séducteur veut maintenant convaincre. Sur un ton de confidence, il brocarde la primaire – « un scrutin qui voudrait en abolir un autre : le premier tour. Mais il y aura des déçus. » Je comprends qu’on s’apprête à les accueillir. Au risque de froisser les combattants de la première heure. Tout mouvement politique est confronté à cette gageure : retenir les anciens sans décourager les nouveaux.

14 h 40. Nous arrivons à Aix-TGV. Le candidat est accueilli par le maire de Cadolive, village des environs de Gardanne, Serge Perottino. C’est justement une nouvelle recrue de DLF. Et c’est lui qui a organisé ce déplacement, c’est son épreuve du feu. Costume cintré gris clair, la poignée de main franche, ce chef d’entreprise a le regard droit, concentré, le sourire un rien retenu. Au tennis, j’imagine qu’il joue pour gagner. Le contraste avec Nicolas Dupont-Aignan, qui ne boude pas son plaisir d’être là, sous ce soleil éclatant, humant la brise, s’arrêtant pour photographier le massif de la Sainte-Victoire, est flagrant.

15 h 10. Nous arrivons à Gardanne, dans une zone d’activités. Militants et responsables nous rejoignent sur le parking. Le patron de France Arrosage, une PME spécialisée dans le négoce de matériel d’irrigation, accueille notre caravane avec chaleur, aisance – pantalons de toile claire, chemise bleu ciel, mocassins, l’homme appartient à cette bourgeoisie entrepreneuriale énergique et cool. Bientôt Roger Meï, le maire communiste de Gardanne nous rejoint, un dialogue « républicain » est entamé dans le vaste entrepôt où s’amoncellent asperseurs, tuyaux et autres kits faciles-à-poser. Les journalistes de La Provence prennent des notes. France 3 n’a pas voulu se déplacer. Nicolas Dupont-Aignan montre qu’il écoute – » nous voudrions plus de flexibilité, moins de charge  » –, puis reprend son credo économique, libéralisme pour les PME et État stratège, détaille quelques mesures techniques. L’assemblée hoche la tête. Nous repartons au pas de charge visiter l’entreprise suivante, entendre et dire les mêmes choses.

17 h 05. Serge Perottino nous conduit dans son fief, le village de Cadolive. Un employé municipal reconnaît de loin le véhicule, déplace les barrières, nous sourit. Tout est simple, fluide, facile. Magie du pouvoir qui explique tant de choses. Sur la place de l’hôtel de ville, le général Christian Piquemal vient, en voisin, saluer Nicolas Dupont-Aignan. Le militaire en retraite, arrêté cet été lors d’une manifestation à Calais contre l’arrivée des migrants et depuis lourdement sanctionné par la hiérarchie, est devenu un héros et un martyr de la droite. Le candidat et le général s’enferment un quart d’heure dans un bureau de la mairie. Une femme à l’élégance discrète attend avec moi dans le hall. C’est Virginie Angevin, élue de Sète, armateur de pêche, qui a fait le voyage spécialement. Avec beaucoup de naturel, d’aisance, une douce autorité, elle justifie son engagement à Debout la France (« Quand on travaille dans mon secteur d’activité, on ne peut être que contre Bruxelles« ), puis elle évoque ses origines mêlées, juive pied-noir et protestante, qui l’éloignent des extrêmes.

17 h 55. La réunion peut commencer. Huit maires sont présents, dont le charismatique Georges Cristiani, maire sans étiquette de la commune voisine de Mimet et président de l’Association des maires de France dans les Bouches-du-Rhône. De son regard farouche, il me toise un court instant. L’homme exsude l’énergie, une sorte de colère contenue. Les huit maires présents expriment leur désarroi face au durcissement de la loi sur le logement social « qui leur tombe dessus ». Paris, toujours Paris. Et puis cette satanée métropole d’Aix-Marseille, monstre administratif récemment créé et qui se confond presque avec le département (elle rassemble l’essentiel de la population). Les paroles fusent, entre accablement et révolte. Le candidat écoute, se présente en élu de terrain, raconte ses propres difficultés. Dans le brouhaha du village gaulois, sa parole s’impose, lentement. La force de Nicolas Dupont-Aignan ne vient ni de son sourire ni de sa bonne tête, mais de sa voix, limpide. Elle se détache des autres, force l’attention. Dès que le candidat se tait, le brouhaha reprend.

19 h 20. Quelques mètres seulement séparent la grande salle de la mairie de celle où nous attend un groupe d’étudiants de Sciences Po-Aix. Un autre monde. Ces jeunes gens veulent interviewer le candidat de Debout la France. Ils ont été invités par Valentin Rebuffat, un tout jeune homme au visage doux, quasi enfantin, un peu triste dans son costume sombre de responsable « jeunes » à DLF. Face à eux, Nicolas Dupont-Aignan sort le grand jeu. « Qu’est-ce que la politique pour vous ? » lui demande-t-on. « La dernière aventure romantique », réplique-t-il tout de go, séchant un instant son interlocuteur. Le candidat a quitté son chèche bleu dans le train mais retrouve avec ces jeunes sa flamboyance. Il ne triche pas, j’en suis certain. Il aime ça – séduire, emballer son monde.

20 h 00. À peine le temps d’avaler un verre de jus d’orange, et nous traversons la place à grandes enjambées. 280 personnes se sont massées dans la petite salle des fêtes de Cadolive, et je joue des coudes pour me trouver une place au fond. Drapeaux, grandes affiches, pupitre de Plexiglas, on a bien fait les choses. Nicolas Dupont-Aignan commence son discours. L’assemblée est dominée par les cheveux gris – j’estime au doigt mouillé qu’ils forment une grosse moitié de l’assistance. Mais j’observe aussi quelques jeunes gens. Certains ont l’air de militants, bien mis, de sortie. D’autres non. Ceux-là sont vraiment venus là par curiosité, en sortant du travail. J’en repère trois, non loin de moi. Je ne les quitterai pratiquement pas des yeux, observant leurs réactions. Ils applaudissent très fort le discours de fermeté sur l’immigration, sur l’Europe. Et boudent lorsque le candidat refuse la préférence nationale. Mais quand arrive la question des travailleurs détachés, l’enthousiasme les fait se dresser sur leurs jambes. Après le discours, j’irai à leur rencontre. Trois copains, trois « manuels », l’un porte encore un vêtement de travail. Deux votent FN, le troisième était pour Sarkozy. « Dupont-Aignan nous réunit », me glisse l’un d’entre eux. C’est presque trop beau – comme un désir de complaire. Mais si c’était vrai, NDA aurait réussi son pari.

21 h 30. Nous quittons Cadolive en trombe. Un cocktail dînatoire nous attend. Une rencontre « avec des acteurs de la vie économique » – comprendre des patrons. Autour d’un buffet, une vingtaine de personnes bien mises discutent par groupes de trois ou quatre. Ici un architecte, là un entrepreneur en bâtiment ou le créateur d’un magazine local. Dupont-Aignan a repris sa casquette d’homme à l’écoute des forces vives de la nation. La fatigue commence peut-être à se faire sentir, le visage est peut-être un tout petit peu moins aimable. À deux invités qui lui lancent du « french-tech ceci, french-tech cela », le candidat finit par demander, avec cette fausse candeur qui masque, d’ordinaire, son ironie profonde : « Mais en deux mots, french-tech, ça veut dire quoi ? » Nos deux apôtres se regardent, mi-consternés, mi-paniqués. Ils bafouillent, s’embrouillent, s’agacent. Finissent par sortir un grossier : « Vous savez tout de même ce que sont les nouvelles technologies ? » Dupont-Aignan ignore encore l’art de déplaire et oublie de tourner les talons.

23 h 30. Dans la voiture qui file vers notre hôtel, Serge Perottino se félicite de cette soirée, souligne la qualité de ses invités, et notamment ces gens du magazine local « qui tire quand même à 20 000 exemplaires ». Et d’ajouter à qui veut l’entendre : « Quand je pense que ces journalistes parisiens nous regardent de haut… »

Samedi matin. Le ciel est d’un bleu mythique, les collines provençales se déploient à l’infini, verdoyantes en cette saison. Nicolas Dupont-Aignan les observe, rêveur. Il doit avoir envie de faire faux bond, d’aller se perdre sur ces sentiers. Il n’en dira rien. Une nouvelle réunion publique nous attend.

9 h 30. Contre toute attente, on se presse devant l’immense salle des fêtes de Mimet. Le sujet peut pourtant paraître austère : le collectif des « communes carencées » invite à débattre du logement social. Je ne tarderai pas à le comprendre : dans ces communes semi-rurales qui respirent la douceur de vivre, le rattachement forcé à Marseille, via la création de la métropole, et le durcissement de la loi SRU sont vécus comme une déclaration de guerre du pouvoir central. On veut forcer le vivre ensemble. La population, maires en tête, se cabre, rejette de toutes ses forces pareille perspective. J’interroge les gens au hasard : ils sont indignés. Mais personne ne me dira : on ne veut pas des arabes, on ne veut pas des trafics, on ne veut pas des cités de Marseille. Dupont-Aignan serre des mains anonymes, embrasse une vieille militante qui lui donne du Nicolas. Il est là, auprès de ces gens. Les journalistes prennent des photos.

10 h 00. À la tribune, Georges Cristiani, le maire de Mimet qui n’a pas que la mèche rebelle, est la puissance invitante. Il dénonce méthodiquement la nouvelle loi tout en défendant son bilan de maire, avant de céder la parole à ses invités. Nicolas Dupont-Aignan défend le principe du logement social, et même de la contrainte financière, mais plaide pour que l’État raisonne en termes de flux (nouveaux logements) et non de stock (parc existant). Face à l’indignation, les ténors parisiens, même quand ils justifient d’une expérience d’élus locaux, ne font plus le poids. C’est trop tard. La révolte est plus profonde. Viscérale. Dans la salle, des élus de villes dont j’ignorais le nom s’expriment tour à tour avec une théâtralité toute méridionale. Les propos véhéments sont applaudis de plus en plus chaleureusement. Robert Dagorne, maire d’Éguilles, conclut son intervention par un « C’est pas la France ! » qui soulève la foule – c’est bien d’identité menacée dont il est question ce jour-là.

Nous quittons cette assemblée furieuse et reprenons le train pour Paris. Au vol. Épuisés, nous échangeons sur ce que nous avons vu, entendu. Nous bavardons aussi de choses et d’autres. J’évoque mon souvenir du Bataclan. Nicolas Dupont-Aignan me glisse : « Vous voyez, après ça, je comprends mieux Israël. » Je le tiens, mon scoop.[/access]

Rabhi, fécondation post-mortem, Caroline de Haas…

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pierre rabhi audigier duflot
Pierre Rabhi. Photo: Hannah Assouline.
pierre rabhi audigier duflot
Pierre Rabhi. Photo: Hannah Assouline.

Rabhi : Crieur lit-il Causeur ?

Par Daoud Boughezala

Pierre Rabhi, le prophète de la décroissance, est intouchable. Ou presque. Égratigné par une enquête à charge de Vanity Fair sur son business et son carnet d’adresses très CAC 40, le chantre de la sobriété heureuse commence à échauder la presse progressiste. Ainsi La Revue du crieur, branche papier de Mediapart, lui consacre-t-elle un portrait mi-figue, mi-raisin dans sa dernière édition. À lire, l’article de Jade Lindgaard , « le Bisounours de la décroissance » entonne « une ritournelle antimoderne » suspecte et se rend surtout coupable d’une faute irrémissible : ne pas être de gauche.

En cause, notamment, les sorties faurissoniennes des deux fils du gourou. Mais, pourrait-on répondre, on ne choisit pas ses enfants « complotistes »… Par contre, l’enquête est plus étayée sur certaines positions hétérodoxes de Rabhi, dont Lindgaard a découvert qu’il exprime « publiquement ses doutes sur le mariage pour tous » et qu’il condamne la PMA. Crieur aurait gagné à lire Causeur plus tôt : dans notre numéro de janvier, je vous contais mon interviewus interruptus avec l’ensemenceur réac. Sur l’air de « la Nature a tellement bien fait les choses que je ne vois pas pourquoi on cherche à les compliquer… », Rabhi comparait le mariage gay à certaines unions loufoques entre équidés. Avant de se raviser et de jeter notre entretien à la poubelle. Pas grave : sans le savoir, Mediapart l’a recyclé ![access capability= »lire_inedits »]

Héritage gelé

Par Pierre Joncquez

Le site hollywoodien TMZ vient de rendre public l’étrange et moderne héritage de feu Christian Audigier, couturier clubber français établi en Californie, décédé l’année dernière d’un cancer. Car il revient à son mannequin de veuve le soin de veiller sur le sperme congelé de son défunt mari et d’en faire usage à sa convenance (« use however she sees fit », est-il mentionné dans le testament). L’enjeu est de taille : il implique un petit paquet de dizaines de millions de dollars, qui doivent être répartis équitablement entre les descendants de Christian Audigier.

Des dollars, un top model, un héritage, du sperme congelé, un média un peu trash voletant autour de la morgue des people, tout est réuni pour convoquer le scénario idéal de ce qu’est devenu notre quotidien : une sitcom posthistorique, sinistre vue de l’intérieur, hilarante vue de l’extérieur.

Car ce sommeil de la semence nous pose là en spectateur de l’Histoire congédiée, où la longue chaîne de la généalogie humaine voit ses maillons décousus ci, recousus là. Que se passerait-il si la belle optait pour l’insémination ? Alors son défunt mari aura peut-être un enfant l’année prochaine. Ou dans vingt-cinq ans. On ne sait pas. Comme c’est however she sees fit, tout devient possible. Peut-être qu’elle va donner du sperme à ses copines. Ou à une ex de son mari qui aimerait bien avoir un souvenir. Ou à la science, qui fera des petits Audigier dans cent ans, dans cinq cents ans, dans deux mille cinq cents ans. Who cares ? However she sees fit ! En attendant, le partage de l’héritage crée de grosses tensions du côté des enfants « déjà nés » du défunt. Car à chaque naissance biotech, on retirera de leur héritage le pourcentage qui doit revenir au nouveau petit frère. C’est un scénario de fou, non ? Des juristes, des comptables, des médecins en blouse blanche, des huissiers qui viennent prélever les millions.

Moitié tombeau, moitié frigo, l’existence de Christian Audigier est ainsi coincée entre les deux berges du Styx, prisonnière d’un tourbillon juridico-cryogénique qui l’empêche de rejoindre pour de bon l’un ou l’autre côté des enfers. Le temps est suspendu, le temps est aboli, on sort de l’Histoire. Par la porte du congélo.

Le boycott a la cote

Par Axelle de Mauny

Comme beaucoup de ses collègues des milieux d’affaires, Peter Thiel, cofondateur de Paypal, actionnaire de Facebook et créateur d’une multitude de start-up, a participé au financement de la campagne présidentielle américaine. Et pas qu’un peu : 1,25 million de dollars ! Petit problème, c’est à l’ordre de Donald Trump que le malotru a libellé son chèque. De fait, très rares sont les grands patrons qui ne soutiennent pas Hillary. En vertu de quoi le mouton noir Peter, bien qu’ouvertement gay et très investi dans le soutien aux minorités ethniques, se retrouve au centre d’une campagne d’appel au boycott pur et simple de ses entreprises.

En France, on n’en est pas encore là, mais ça vient doucement. Ainsi les appels au boycott de Michel et Augustin font de plus en plus de buzz dans la gauchosphère. L’affaire est grave : les deux fondateurs de la marque sont réputés proches de La Manif pour tous, et l’un d’entre eux a aggravé son cas en osant soutenir le programme économique de François Fillon ! Après tout, Halloween, c’est le moment idéal pour la chasse aux sorcières.

Cassée, Caro !

Par David Desgouilles

Le 7 septembre, on a célébré un mariage politique d’importance, celui de Cécile Duflot, candidate à la primaire écolo, avec Caroline De Haas. Cette dernière est bien connue des lecteurs de Causeur. C’est elle à qui notre cheffe reprochait de « vouloir créer des brigades des plumeaux », chargées de vérifier dans les foyers le juste partage sexué des tâches ménagères.

C’est elle aussi qui a lancé en 2011 la campagne « Osez le clito ! » parce que tout le monde il se fiche du plaisir féminin. C’est encore elle qui créa le site « Macholand », espèce de pilori numérique réservé à des sexistes soigneusement choisis.

Rappelons enfin qu’à l’automne dernier, Caro avait pris tout le monde de vitesse en lançant la première pétition en ligne contre la loi El Khomri. Toutes choses qui ont convaincu Cécile Duflot de l’engager comme directrice de campagne.

A priori, c’était un bon choix côté plan média : à force de campagnes clinquantes contre tous les méchants, Caro est devenue la mascotte des journalistes. Un exemple ? Le matin du premier tour de la primaire, j’ai eu la joie d’entendre une reporter d’Europe 1 dire toute l’admiration qu’elle avait pour cette « chef d’orchestre », qui a osé utiliser dans la campagne « la technique de la chaîne de SMS ». Bon, en vrai la chaine de SMS, c’est à peine plus moderne que le 3615, mais quand on aime…

Il va de soi que pour notre journaliste radio énamourée, le scrutin était plié d’avance, Cécile Duflot risquant même d’être élue dès le premier tour ! La suite, on la connaît…

Comme quoi, faire le buzz et séduire les médias, c’est une chose ; convaincre les électeurs, c’en est une autre. Cette leçon vaut bien un fromage bio, sans doute.

Un bon mois pour mourir

Par François-Xavier Ajavon

Au mois de novembre, les lacs commencent à geler, certains animaux entrent en hibernation (tel le spermophile rayé, qui est un petit rongeur que Dieu a ainsi nommé en gloussant), les Américains vont voter et les centenaires trépassent. On meurt beaucoup en novembre. Il faut dire que le moral, donc l’envie de vivre, en prennent un sacré coup avec le triptyque mortifère Toussaint-Halloween-Fiac.

C’est dans ce contexte pas gai-gai que les États-Unis sont confrontés à une explosion du phénomène des « clowns sinistres » (Creepy clowns en VO), qui s’amusent à terroriser les petits enfants. La psychose a débuté dès la fin de l’été en Caroline du Nord, où des silhouettes effrayantes ont été aperçues à la sortie des écoles. Après quoi, un collège de l’Ohio a été fermé suite à une attaque d’augustes, etc. etc. Depuis fin août, on compte des centaines d’appels au 911 et une douzaine d’arrestations. Heureusement, la Maison-Blanche s’est saisie du dossier. En attendant, pour les kids, c’est la double peine, puisque McDo a décidé de limiter les exhibitions publiques de Ronald !

À propos d’actualité funéraire encore, pas un jour sans qu’on enterre la presse écrite sur du papier avec de l’encre ! Eh bien, un quotidien japonais a pris au mot cette prévision : The Mainichi a inventé le concept de journal « plantable », truffé de graines. Mettez-le en terre, dites « Amen ! » et vous verrez bientôt cent fleurs s’épanouir ! Remarquez, chez nous, en France, il n’est pas rare que les journaux se plantent, et en beauté…

La mort toujours : nous apprenons que les Pays-Bas, après avoir inventé les tournesols et le niveau de la mer, ont décidé de faire à nouveau parler d’eux en promouvant le suicide assisté pour « ceux qui estiment avoir assez vécu ». Nous sommes là bien au-delà de l’euthanasie, puisque le dispositif présenté ne concerne pas les malades incurables, mais les seniors qui jugent que « leur vie est terminée ». Je plains le législateur hollandais qui devra définir ce qu’est une vie accomplie… Dans sa lettre d’adieu, Romain Gary avait expliqué son geste par cette phrase : « Je me suis enfin exprimé entièrement… » Mais c’est lui qui a tiré…

On le voit, on meurt beaucoup en novembre. Sauf Chuck Berry, qui vient d’entrer dans sa 90 ème année, et qui ne mourra vraisemblablement jamais. Depuis que Dylan a eu le Nobel, les rockers aussi peuvent bien prétendre à devenir immortels…

Un colloque sur l’islamisme empêché par la Mairie de Paris

Par André Senik

Le 19 octobre, le colloque annuel organisé par l’Institut d’histoire sociale (créé par Boris Souvarine) devait avoir lieu, comme presque toujours depuis des années, à la Maison de l’Europe, rue des Francs-Bourgeois, à Paris. La question qui devait y être débattue était : « L’islamisme conquérant : une nouvelle offensive totalitaire ? » Parmi les intervenants figuraient Bernard Bruneteau,
professeur à l’université Rennes I, Gérard Grunberg,
directeur de recherche émérite au CEE de Sciences-Po, et Philippe Raynaud,
professeur à l’université Paris-Panthéon-Assas, ainsi que votre aimable serviteur.

Le cadre de la Maison de l’Europe était plus que pertinent puisque les intervenants étaient tous des Européens convaincus, des adversaires résolus des totalitarismes contre lesquels l’Europe s’est construite et des partisans de la démocratie libérale qui est le socle politique de l’Union.

Or, la veille au soir du colloque, les organisateurs sont informés par téléphone qu’ils n’auront pas accès le lendemain matin à la salle de conférence qu’ils ont dûment réservée. Et cela, sans le moindre document écrit. La directrice de la Maison de l’Europe, Catherine Lalumière, bien embarrassée, explique qu’elle a reçu un coup de téléphone de la Mairie de Paris, qui est propriétaire de la maison de l’Europe, lui enjoignant de ne pas accueillir ce colloque. Le motif ? Une personne « de confession juive » venait d’avertir la mairie qu’un des participants au colloque était un militant d’extrême droite et antisémite, ce qui n’était pas acceptable dans l’enceinte de la Maison de l’Europe.

Moi qui ne suis pas « de confession juive », mais carrément juif, et assez chatouilleux sur la question de l’antisémitisme, je puis attester que l’accusation est totalement fausse. Jean-Gilles Malliarakis – c’est lui qui était visé par le dénonciateur – a certes été d’extrême droite à la même époque qu’Alain Madelin et Patrick Devedjian, mais il est devenu depuis des dizaines d’années un partisan de la démocratie libérale. Il s’agit donc d’un pur délit d’opinion.

La vérité, c’est que la Mairie de Paris fait sa police de la pensée. La seule réunion qu’elle ait cherché à empêcher était une réflexion sur l’islamisme conquérant auquel nous devons faire face. L’ennemi que la Mairie de Paris a vraiment envie de combattre n’est pas l’islamisme conquérant, le fascisme d’aujourd’hui, c’est l’extrême droite d’il y a cinquante ans. Dis-moi qui tu hais…[/access]

Antiterrorisme: faut-il suivre le modèle israélien?

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israel terrorisme ayad monde

israel terrorisme ayad monde

La vague d’attentats qui a frappé la France et le monde depuis le 11 septembre 2001 aux Etats-Unis et depuis le Bataclan à Paris, a fini par faire comprendre, avec retard, à de nombreux observateurs occidentaux, ce qu’Israël répète depuis de nombreuses années. Le destin de l’Etat juif, en proie au terrorisme islamiste depuis sa création, préfigure celui de l’ensemble du monde libre face aux organisations terroristes (et aux Etats qui les soutiennent et les financent), qu’elles soient motivées par l’idéologie du djihad global, comme l’Etat islamique et Al-Qaïda ou par sa variante islamo-nationaliste, comme le Hamas et le Fatah.

L’antiterrorisme dans le viseur

Ce constat simple et aujourd’hui banal, a même fini par gagner un journal comme Le Monde, qui publiait, vendredi 2 décembre, une chronique signée Christophe Ayad en dernière page, intitulée “L’israélisation du monde (occidental)”. Encore faut-il tirer de ce constat les bonnes conclusions… Ayad explique ainsi, en renvoyant à un autre article du Monde paru quelques jours auparavant, que “les services de sécurité israéliens ont déjoué, en avril 2016, le projet d’attaque au couteau d’une jeune fille palestinienne de Jénine, avant qu’elle ne tente de passer à l’acte. Une attaque fomentée dans le secret de sa chambre d’adolescente, sans prendre d’ordre ni avertir personne, un projet parfait de “loup solitaire”. Comment ? En croisant des renseignements humains avec les données de ses connexions Internet, analysées par de puissants algorithmes qui surveillent en permanence la quasi-totalité de la population palestinienne (2 millions sur 2,9 millions) de Cisjordanie”.

Cette information a de quoi impressionner et réjouir ceux qui se soucient de la sécurité d’Israël et de la France, face aux attentats menés par des “loups solitaires”, qui sont par définition imprévisibles et difficiles à contrer. Mais pour le chroniqueur du Monde, ce n’est pas une bonne nouvelle ! Il déplore en effet “la cybersurveillance poussée à son point de sophistication le plus élevé et le refus de se poser la seule question qui vaille : pourquoi une jeune fille pas encore majeure en vient à projeter de poignarder des soldats ou des civils au lieu d’aller en classe?”

Cette question est certes légitime, et on peut se demander quelle éducation les jeunes Palestiniens reçoivent de leurs enseignants et dans leurs manuels scolaires, et quelle incitation subissent-ils des réseaux sociaux, des programmes télévisés glorifiant les “martyrs” du djihad, et de l’environnement général où ils grandissent, pour en venir à de telles abominations? Mais la réponse de Christophe Ayad est tout autre : “Israël n’a cessé de sophistiquer son arsenal technologique et ses moyens militaires dans sa lutte sans fin “contre la terreur” [guillemets de C. Ayad], avec un succès réel mais en adoptant une approche essentialiste des Palestiniens, qui chercheraient par nature à tuer les juifs, et au détriment de toute possibilité de règlement politique”.

Qui essentialise qui ?

S’il observait la réalité israélienne de manière objective et sans la regarder à travers le prisme de l’idéologie, le chroniqueur du Monde écrirait plutôt que ce sont les Arabes qui adoptent une “approche essentialiste” des Juifs, approche qui apparaît déjà dans le Coran, où les Juifs sont dépeints comme “maudits” et comme des “singes et des porcs”. Mais sa lecture biaisée des événements ne concerne pas seulement Israël : pour étayer sa thèse, Ayad écrit aussi que “l’Occident tout entier s’est mis à ressembler de plus en plus à l’Etat juif : une forteresse assiégée, cherchant des réponses sécuritaires à ses problèmes politiques”.

“Si la droitisation extrême de la vie politique et de l’opinion israéliennes a pu donner l’illusion d’un isolement croissant de l’Etat juif par rapport au reste du monde occidental… c’est en réalité le contraire qui s’est passé : c’est l’Occident qui a rejoint Israël, devenu le symptôme avant-coureur de ce qui l’attend”, conclut Christophe Ayad. L’israélisation de l’Occident est ainsi, sous ses plumes, une marque d’infamie : en adoptant les techniques et le mode de pensée israéliens pour combattre le terrorisme, l’Occident deviendrait selon lui aussi critiquable que l’Etat juif dans sa lutte contre le terrorisme!

Cette description très tendancieuse de la réalité, tant israélienne que française, montre que certains observateurs n’ont rien appris des derniers attentats meurtriers qui ont frappé la France. Aux yeux du chroniqueur du Monde, de manière quasiment pathologique, c’est toujours la France, Israël et l’Occident qui sont coupables, même quand des terroristes islamistes tuent hommes, femmes et enfants dans les rues de Paris ou de Jérusalem… Mais il faut reconnaître que cette “culpabilité originelle” de l’Occident n’a pas été inventée par Christophe Ayad et par Le Monde.

En réalité, comme je le montre dans mon livre La trahison des clercs d’Israël, ce sont des intellectuels juifs qui ont, parmi les premiers, développé l’idée d’une faute consubstantielle à la naissance de l’Etat d’Israël (le “péché originel du sionisme”), en accusant systématiquement les Juifs et le sionisme d’être responsables de chaque vague de violence arabe en Eretz Israël, depuis les années 1920 (avant la création de l’Etat et bien avant la soi-disant ‘occupation des territoires’…). Nous vivons aujourd’hui encore dans le paradigme trompeur de la culpabilité des Juifs et de l’Occident.

La trahison des clercs d'Israël

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Le « gang de Roubaix » annonçait les djihadistes d’aujourd’hui

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gang roubaix regis lesommier daech
Hocine Bendaoui, membre du gang de Roubaix, escorté au tribunal de Douai. Sipa. Numéro de reportage : AP20003607_000002.
gang roubaix regis lesommier daech
Hocine Bendaoui, membre du gang de Roubaix, escorté au tribunal de Douai. Sipa. Numéro de reportage : AP20003607_000002.

Daoud Boughezala. Dans Les mercenaires du calife (La Martinière, 2016), vous consacrez de nombreuses pages à un réseau terroriste démantelé en 1996 : le tristement célèbre « gang de Roubaix ». En quoi cette filière préfigure-t-elle l’itinéraire des djihadistes de ces dernières années ?

Régis Le Sommier[1. Reporter de guerre, directeur adjoint de la rédaction de Paris Match, Régis Le Sommier vient de publier Les mercenaires du calife (La Martinière, 2016).]. J’accorde une place importante au gang de Roubaix car Jean-Louis Debré, alors ministre de l’Intérieur, avait parlé d’une « affaire de droit commun vaguement teinté d’islamisme ». Or, en étudiant les profils de Lionel Dumont et Christophe Caze, les deux principales figures du gang, on s’aperçoit que ces deux individus sont exactement l’inverse : des islamistes radicaux teintés de droit commun. On les appelait le « gang de Roubaix » un peu comme il y avait à l’époque le « gang des Lyonnais » mais le moteur de leur action n’était pas du tout l’enrichissement. Il s’agissait déjà de faire le djihad dans une configuration ultrareligieuse. La conversion de Dumont à la suite de son service militaire en Somalie puis le reste de sa vie expliquent cette entrée dans la radicalité. En ce sens, ces « ch’tis de l’islam » ont été des précurseurs car ils ont mis leurs savoir-faire de délinquants au service du djihad. C’est un élément que l’on retrouve dans le profil des frères Bakraoui auteurs de l’attentat de Bruxelles le 22 mars 2016.

Vous retracez l’itinéraire des auteurs des attentats de Paris, Bruxelles, Istanbul, etc. Hormis leur idéologie, qu’ont en commun ces soldats du djihad ?

On retrouve le même maillage étroit. J’explique sur tout un chapitre pourquoi Molenbeek est considérée comme la base arrière du djihad en Europe, non pas tant parce que ce quartier prête comme d’autres à la radicalité islamiste mais parce qu’un certain nombre d’individus  liés au terrorisme y transitent. On y retrouve un terreau communautaire de Marocains pour la plupart originaires du Rif qui parlent le même dialecte entre eux. Dans ce maillage étroit entre individus qui se connaissent très bien, émergent des figures qui influencent les autres comme Abdelhamid Abbaoud. Ce dernier s’est singularisé par son charisme, voire son courage car il a été le premier à partir  pour la Syrie. Sa logique a consisté à dire : « Mon père a fait une migration économique, je fais une migration spirituelle. Mon père est devenu un entrepreneur propriétaire de deux magasins à Molenbeek, moi je vais au nom du Coran partir faire le djihad en Syrie. »

Depuis quand Molenbeek est-elle la plaque tournante du terrorisme en Europe ?

Depuis le 9 septembre 2001, lors du premier attentat commis par un djihadiste originaire de Molenbeek : l’assassinat du commandant Massoud. Par la suite, tous les individus liés de près ou de loin au terrorisme en Europe sont passés par Molenbeek.  Cela n’empêche pas une diversité d’itinéraires. Il existe notamment des contrastes énormes entre les terroristes du 13 novembre, tels que Samy Amimour, ancien de la RATP, ou Mohamed Abrini, petites figures qui ont commencé comme « chouf » dans le tric de drogue avant de grimper les échelons.

Votre livre démontre cependant que les terroristes du 13 novembre ne sont pas tous des petites frappes, mais parfois des individus économiquement bien intégrés…

Il y a en effet de véritables cadres de l’Etat islamique comme l’artificier des attentats de Paris et Bruxelles, Najim Laachraoui, quelqu’un de parfaitement intégré qui a fait des études brillantes. Un événement s’est produit dans sa vie qui l’a fait basculer dans la radicalité, chose qui n’est pas arrivée à son frère. L’ex-otage français en Syrie Didier François m’en a beaucoup parlé. Il a côtoyé Laachraoui qui menait les négociations au nom de son « émir ». C’était un homme extrêmement brillant, qui occupait une place hiérarchique plus élevée que les opérateurs de base. Ce genre de profil est symptomatique d’un accident de vie, comme un échec universitaire, qui l’a peut-être fait renier l’Occident.  Des Ben Laden et des Mohamed Atta ont eu des parcours voisins, comme beaucoup de djihadistes de la première époque d’Al-Qaïda, lesquels ont eu un contact avec l’Occident dont ils ont épousé les valeurs avant de se retourner contre lui.

Bien que vous connaissiez la capacité de résilience de l’EI, dont la première mouture a été défaite militairement en Irak entre 2006 et 2010,  vous pensez aujourd’hui que les revers militaires de l’Etat islamique annoncent la « déroute idéologique » de Daech. Pourquoi un tel optimisme ?

La perte du califat va enlever une capacité d’attraction phénoménale à Daech. Sur les dix années de guerre en Afghanistan (2001-2011), une quarantaine de djihadistes français étaient partis combattre sur le terrain. Or, rien qu’en deux ans d’Etat islamique, le total de nos djihadistes enrôlés par Daech a dépassé le millier de combattants ! Dès lors qu’Aboubakr Al-Baghdadi a décrété le califat le 29 juin 2014, cela a créé un électrochoc et une aimantation autour de cette terre de djihad. Cette assise territoriale inédite a bousculé les frontières (Irak, Syrie) et a attiré les djihadistes comme jamais Al-Qaïda n’était parvenu à le faire dans son sanctuaire afghan. Ben Laden avait certes préparé les attentats du 11 septembre dans ses camps comme Kandahar où passaient nombre de djihadistes mais l’organisation de l’E.I est d’une ampleur inédite. Dans la région d’Al-Bab, près de la frontière turque, Daech avait installé sa structure préparant les attentats et envoyant les djihadistes à l’étranger (Amn Al-khariji) sous l’autorité du Syrien Al-Adnani. Si, en cas de défaite militaire, le califat revient « dans le désert sans villes », selon l’expression d’Al-Adnani, l’E.I passera par une période similaire à celle qu’a traversée Al-Qaïda en Irak entre 2006 et 2010 à la suite du revirement des tribus sunnites des provinces de Ninive et Salaheddine. Daech ne disparaîtra pas mais pourrait s’« al-qaïdaïser » en devenant une organisation terroriste internationale déterritorialisée.

Hélas, de toute évidence, le danger persistera car l’E.I a montré un grand professionnalisme dans la préparation des attentats et la mobilisation de jeunes musulmans…

Je vous répondrai par un symbole : en juillet dernier, le dernier fabriquant de magnétoscopes a fermé boutique ; or, la VHS était l’arme de prédilection de Ben Laden dans la clandestinité. On a changé d’époque. Le recrutement se faisait avec des liens humains très forts ; la conversion nécessitait du contact. Aujourd’hui, tout cela se passe extrêmement rapidement grâce aux réseaux sociaux et aux messageries électroniques. Cette nouvelle ère permet sans doute à l’E.I de conserver une capacité de nuisance et de mobilisation même quand il aura perdu sa base arrière syro-irakienne.  Mais cette base arrière reste néanmoins fondamentale : religieusement, le califat est le souhait d’une majorité de sunnites, qui pour la plupart n’a toutefois pas cru au projet d’Al-Baghdadi.

Les Mercenaires du calife

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Nuit de cauchemar

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Massacre dans le train fantôme
Massacre dans le train fantôme
Massacre dans le train fantôme
Massacre dans le train fantôme

La scène d’ouverture de ce film de 1981 est un double hommage explicite à tout un courant du cinéma d’épouvante. Dans un premier temps, le spectateur comprend qu’une jeune femme est menacée puisqu’un individu masqué prend une arme blanche et la suit dans sa maison. Par l’utilisation de la caméra subjective, Tobe Hooper cite directement Halloween de John Carpenter. Le tueur s’introduit dans la salle de bain où la jeune femme est en train de prendre une douche. Cette fois, par le découpage et la manière de recopier les mêmes plans, le cinéaste nous propose une sorte de remake de la plus célèbre scène de Psychose d’Hitchcock (sans doute la scène la plus citée, plagiée, copiée, parodiée de l’histoire du cinéma).

Mais alors que le couteau s’apprête à pénétrer la chair de la victime, on réalise que la lame est en caoutchouc et que la demoiselle est le cobaye d’une mauvaise blague de son petit frère. Du coup, on songe à ce qu’écrit Emmanuel Levaufre dans récent essai sur Wes Craven et l’évolution du cinéma d’horreur du naturalisme vers une certaine distanciation ironique. Comme Craven, Hooper a marqué à jamais les esprits avec son chef-d’œuvre Massacre à la tronçonneuse qui s’inscrivait, pour le coup, dans une veine naturaliste et une esthétique « documentaire ». Avec The Funhouse (titre original), il livre une œuvre plus ironique et distanciée, jouant constamment sur les codes du film d’horreur (après tout, le « train fantôme » n’est-il pas une métaphore parfaite du spectateur de films d’épouvante qui s’enferme dans le noir pour jouer à avoir peur ?) et sur les références, y compris à Massacre à la tronçonneuse (les crochets utilisés pour la machinerie du train fantôme qui renvoient aux crochets de boucher dudit film).

Fais-moi peur !

L’argument de base du scénario est simple comme bonjour : quatre adolescents décident, pour se donner des frissons, de passer une nuit dans un train fantôme. Pour l’héroïne, cette nuit marque aussi la conjugaison de tous les interdits puisqu’elle pourrait en profiter pour perdre sa virginité. Mais il se trouve que nos héros vont assister à un meurtre commis par le rejeton monstrueux d’un forain. Repérés, ils vont devoir fuir pour échapper à un père bien décidé à protéger sa progéniture…

A la lecture de ce résumé, on pourra penser que Massacres dans le train fantôme n’est qu’un banal slasher comme il en existe tant. Pourtant, ce qui séduit dans le film d’Hooper est justement cette mise à distance du genre et sa manière, pourtant, de « jouer le jeu » et de parvenir à nous effrayer. Outre les citations littérales déjà évoquées, le film convoque de manière plus lointaine, comme un arrière-plan, les Frankenstein de James Whale (par le biais d’un poster, d’un masque que porte le tueur et par les images d’une diffusion télévisée de La Fiancée de Frankenstein…) ou le Freaks de Browning (avec ses forains et les « monstres » qu’on exhibe).

En un sens, et pour reprendre l’argumentaire d’Emmanuel Levaufre, Hooper convoque toute l’histoire du cinéma d’horreur : d’abord les monstres « classiques » du studio Universal, puis toutes les attractions foraines qui peuvent être vues comme les différents visages d’un certain cinéma d’exploitation misant tout sur le choc visuel et la vérité « documentaire » : le « mondo movie » avec l’exhibition d’animaux monstrueux mais réels, le « burlesque » avec les baraques à strip-tease… La question, dès lors, est de savoir ce qui peut effrayer un spectateur contemporain.

La fin de toutes les innocences

Plutôt que de jouer sur la surenchère ou les effets chocs, Hooper opte pour un classicisme élégant (le film est joliment mis en scène et le travail sur la lumière est excellent, rappelant parfois les visions baroques d’un Dario Argento) et pour l’injonction d’un certain trouble qui s’exprime dans les liens familiaux. Dès le départ, le rapport frère/sœur est placé sous le signe d’un certain malaise et d’une ambiguïté que l’on retrouvera au cœur de cette famille de forain qui fait bloc autour du rejeton monstrueux. Ici, Hooper renoue avec la thématique de Massacre à la tronçonneuse et de sa famille dégénérée, envers terrifiant de la famille traditionnelle américaine. Dans Massacres dans le train fantôme, on retrouve cette famille de forains faisant bloc dans l’abjection mais pour l’héroïne, cette aventure est aussi un moyen de s’éloigner de sa propre famille et de passer à l’âge adulte.

Comme le souligne très justement Stéphane du Mesnildot dans un supplément très intéressant, le film d’Hooper peut se voir comme un conte cruel sur la fin de l’enfance et la perte de l’innocence. Pour les personnages du film, certes, mais aussi pour un genre qui ne pourra désormais plus composer sans songer à ce qui a existé avant…

Massacres dans le train fantôme (1981) de Tobe Hooper avec Elizabeth Berridge, Jeanne Austin. Editions Elephant films.