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Promenons-nous sur la lagune!

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venise francois crecy lagune
Venise. Sipa. Numéro de reportage : AP21975460_000013.

Le plus vénitien des Bourguignons n’en finit pas de se perdre dans la lagune, pour mieux en saisir la fragile beauté. A travers la brume des eaux changeantes, François de Crécy continue son long cheminement de découvertes. On lui doit un Venise préfacé par Michel Mohrt paru en 2001, son célèbre Venezianamente dont l’avant-propos est signé du non moins célèbre Jean d’Ormesson en 2005 ou son récent Bal(l)ades vénitiennes préfacé par Alain Sanders en 2015.  A la fois naturaliste, enlumineur et historien, il récidive toujours en bonne compagnie, cette fois-ci avec l’académicien Frédéric Vitoux aux éditions Via Romana. Que cache cette lagune longue de 50 km, large de 15 km, bordée par la mer Adriatique, constellée de 118 îles et parsemée de 160 canaux ?

Chaque chapitre s’ouvre comme un sas de liberté et d’érudition, un moment fugace où l’écrivain se souvient d’un campanile, d’une église, d’une couleur du ciel, d’un personnage historique ou d’un repas partagé entre amis. « Je livre donc au lecteur le fruit de mes promenades, navigations et recherches » écrit-il, humblement, sans volonté de révolutionner un sujet, pourtant maintes fois abordé et saccagé par tant d’inattentifs observateurs. La majesté d’un tel décor ne s’apprivoise pas après une visite éclair. Il faut avoir beaucoup marché, attendu, lu, pris la pluie et joué aussi de malchance pour que la lagune daigne révéler ses secrets intimes. C’est la force tranquille de ces pastilles buissonnières qui charment et donnent résolument envie de retourner à Venise. La magie opère également grâce aux illustrations très réussies de Françoise Pichard, un noir et blanc discret où l’imaginaire peut voguer à sa guise. François de Crécy sait que la Sérénissime, débordante de touristes et assaillie d’indécentes propositions commerciales, perd de son éclat dans l’œil de l’Homme pressé. Flâner à côté de cet esthète prolonge notre regard et irrigue, à nouveau, notre curiosité. Même les lieux fréquentés jusqu’à l’excès prennent, sous sa plume légère, une teinte plus contrastée.

Si, à Murano, il déplore « les rabatteurs pour les magasins de verre », il contemple cependant l’église Santi Maria e Donato construite dans le plus pur style vénéto-byzantin et notamment son admirable abside. Frédéric Vitoux le qualifie, à juste titre, de « guide incomparable […] Il ne force pas sa voix, comme tous ceux qui n’ont rien à dire ». Cet embarquement en « terre » inconnue ressuscite certaines îles disparues appelées Ammiana, Ammianella, Castrasia, Centranica et Costanziaca ensevelies « en raison de la progression des eaux saumâtres ».

Ce récit de voyage se poursuit par Burano, l’île de la dentelle et des pêcheurs, la Certosa qui revit aujourd’hui grâce au chantier naval et à la base nautique, l’oliveraie de Sacca Sessola, le potager de San’Erasmo, ou encore le terrible passé de San Clemente où fut internée la première femme de Mussolini. Après avoir refermé ce bel objet littéraire, le voyageur a hâte de découvrir cette maison rouge foncé si intrigante, posée à Mazzorbo, où l’auteur rêve de s’installer et d’y faire ses courses avec une barque.

La lagune de Venise, François de Crécy – Préface de Frédéric Vitoux – Illustrations de Françoise Pichard – Editions Via Romana, 2016.

La lagune de Venise

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Venezianamente

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Requiem pour un Déon éternel

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michel deon hussards poneys
Michel Déon. Sipa. Numéro de reportage : 00590055_000004.

L’écrivain Michel Déon vient de nous quitter. Ce n’est que partie remise, tant il a de bonnes raisons de nous apparaître immortel. Réfractaire en habit vert, son oeuvre, tout entière colorée de délicieuses incertitudes et de plaisirs partagés, est inscrite pour continuer sa généreuse entreprise d’ensoleillement des imaginaires.

Chagrin d’enfance

Que de sentiers parcourus par Edouard Michel, de son vrai nom, depuis sa naissance à Paris en 1919. Très tôt, on le souhaite mobile, il bivouaque. D’abord à Monaco, puis flottant à Nice. Il lit beaucoup, navigue non moins, accompagné de son père, conseiller à la cour du prince Louis II. C’est une enfance heureuse, du moins comme peut l’être celle d’un fils unique qui voit son modèle disparaître pour ses 13 ans. « Nos plus ineffaçables chagrins sont d’enfance. Le reste de l’existence se passe à les défier ou à redresser des ruines. » Revenu à Paris, lycéen à Janson-de-Sailly, Edouard Michel, un moment tenté par le communisme, prend au lendemain des manifestations du 6 février 1934 sa carte de lycéen d’Action Française. Au-delà des outrances de langage et des égarements conceptuels, ce mouvement offre une caisse de résonnance au long cortège d’allégresses anarchiques de l’adolescent, elle lui tient lieu d’école, de rencontre et d’éveil. Michel Déon, nostalgique des grandeurs fanées, demeurera sa vie durant quoiqu’il lui en coûte monarchiste. De coeur, de raison, ou par baroud d’honneur, sans doute considère-t-il que c’est bien plus beau quand c’est inutile.

1939. Fantassin, Déon a vingt ans et ce qui lui reste de naïveté derrière lui. Il se bat dans les Ardennes, échappe de justesse à la captivité. Au contact de compatriotes de tous horizons confondus, il s’imprègne et murit. Cette fraternité des ruines lui garantira sa vie durant un puissant vivier créatif: « tout le temps où un écrivain voit les autres il cesse de regarder son nombril ».

Fidèle à Maurras

En novembre 1942, il rejoint Lyon, devient secrétaire de rédaction à L’Action Française auprès de Charles Maurras. Edouard Michel va chercher ses articles, reçoit ses conseils, lui sert de chauffeur, parfois d’oreille, et peu à peu le vieux maître devient pour lui une sorte de père de substitution, même s’il sait notamment vis à vis de la question juive, s’en écarter; « il n’y a rien de tel pour respecter un homme que d’en connaître les faiblesses ». Encombrant héritage, mais Déon n’en a cure, il est et restera fidèle, en amitié comme en admiration. Ce qui continuera de lui valoir de tenaces a priori. Fuyant le journal saboté, il débarque à Paris quelques jours avant la Libération. Encore et toujours à rebours, il « aurait aimé participer à la joie générale, si basse fut-elle, mais quelque chose (le) retenait, une tristesse affreuse à la pensée de ces millions de morts sur qui la victoire était bâtie et dont nous aurions dû en ce jour nous souvenir en silence ».

Paris libéré, mais Brasillach fusillé, Drieu suicidé, Maurras enfermé. Par capillarité littéraire pris de justice, Déon se retrouve deux ans privé de carte de presse. Les bruits de la guerre venaient à peine de s’éloigner, mais il avait gardé le goût de l’aventure. N’aspirant qu’à vivre sa jeunesse par la guerre envolée, Déon suit sa bonne étoile buissonnière, il voyage. L’écrivain Jacques Chardonne résumera quelques années plus tard la technique d’exploration déonienne: « Déon ne voyage pas comme nous ; il s’incruste. Esprit un peu lent, qui cherche ses propres sources. Il creuse. » Déon prend un peu d’air avant de se lancer dans la mêlée. Il se bronze l’âme et virevolte déjà dans l’existence comme il écrit: à sa guise, peaufinant ce quelque chose que beaucoup ne tarderont pas à lui envier, cette zone obscure et féconde qu’on nomme communément l’art de vivre.

Au sortir de la guerre, les lumières du Plan Marshall scintillent dans les cœurs, on quitte les abris pour les caves, on découvre le jazz, Jean-Paul Sartre et son fatras conceptuel qu’on élève au rang d’opium du peuple: l’existentialisme. La grande famille des lettres su profiter de ces étourdissements. Prenant goût aux excommunications, elle se prit, par commodité et sous liste noire, à traiter les adversaires de fascistes. Déon comprend qu’au fond la guerre n’est pas finie; de la chaude à la froide, elle s’habillait désormais littérairement d’un label, le roman devait s’enticher d’engagement.

La naissance des Hussards

À la veille des années cinquante, de prometteuses étincelles de dissensus émergent en ordre dispersé, notamment sous l’effet d’une poignée de jeunes frondeurs qu’une légende tenace réunira sous les traits martiaux du hussard, avec Roger Nimier, Jacques Laurent et Antoine Blondin pour têtes de gondole. Sans chef ni manifeste, cet attelage auquel on ajoute rapidement Michel Déon et quelques autres partage quelques goûts communs, aussi simples, tenaces et essentiels que le rejet d’un supposé sens de l’Histoire, une fâcheuse tendance à ne pas se courber devant les conformismes, une bonne éducation dans le choix des tristesses, un certain appétit pour l’absolu sentimental, le lever de coude ou la religion de l’amitié.

Comme le mauvais bétail et les hors-la-loi, ces jeunes hommes pressés se retrouvèrent étiquetés: déviants, comprenez de droite. Roland Laudenbach pressentant « les frémissements d’une école de l’insolence », saisit la nécessité d’affuter les armes et de réunir les insolences. Contre la nausée et l’asphyxie des temps, il crée les éditions de la Table Ronde, « agréable refuge où régnait un climat d’improvisation ingénue ». Malgré l’évangile en vigueur, le refus de troquer le plaisir contre le devoir maintiendrait cette fratrie néo-classique à contre-courant. Elle s’entiche, charge ou chahute, mais chacun vole de ses propres ailes.

Au retour d’un voyage d’un an à travers les États-Unis, Michel Déon revient au journalisme, tient la rubrique théâtrale d’Aspects de la France, chronique ses émerveillements pour La Gazette de Lausanne, Paris Match, Marie Claire ou La Parisienne, squatte l’appartement d’Antoine Blondin, brule quelques chandelles chez les limonadiers, devient conseiller littéraire aux éditions Plon, sympathise avec Coco Chanel, Marcel Aymé, André Fraigneau, Jean Cocteau ou Salvador Dali. Au-delà des coteries, Michel Déon commence surtout à publier quelques romans emprunts de banalités somptueuses, peuplés de chevaliers déchus et de frivolités profondes, tels que Je ne veux jamais l’oublier (1950), Les Trompeuses Espérances (1956), Tout l’amour du monde (1956)… Remarqués, ils ne trouvent encore d’autre succès que d’estime, grappillant quelques prix et l’éloge de glorieux ainés en instance de décontamination.

Il choisit l’exil

Des années de noctambulisme rigoureux ont rendues l’atmosphère de Paris avilissante. Pour « fuir la nuit où l’on périt à petit feu », Déon choisi l’exil. Le voyage devient pour lui une manière de s’enraciner. Déon se plait surtout dans les îles, ces « défis insensés lancés à la mer », et ses peuples où une « humanité en réduction s’y révèle sans masques ». La Grèce, l’Irlande et l’Académie Française deviendront ses « arches de Noé », ses refuges, en même temps que celui des dernières aristocraties: « elles sont pauvres, on y vit donc sans besoins, elles sont riches en beautés, on y vit donc dans l’illusion ». Il n’est pas un voyageur comme on l’entend communément, plutôt un flâneur. Ce « nomade sédentaire » comme le surnomme Paul Morand, ne se contente pas d’observer le monde, il se l’approprie pour en faire l’objet d’une méditation: il crée ni plus ni moins un style de vie qui se confond avec un style littéraire. Disponible aux élans qui mènent au bout des rêves, cet écrivain de l’immersion balade sa plume dans divers fugaces édens pour nous les restituer, la verve haletante et le rictus gorgé de complicité.

« A une certaine époque, écrivait Blondin, la France commença à perdre ses colonies et beaucoup de l’empire qu’elle aurait dû conserver sur elle-même». A la fin des années cinquante, Déon et ses camarades rompent avec leur vocation au désengagement: ils soutiennent une cause. Perdue d’avance forcément; la défense de l’Algérie française. Refusant de porter le deuil d’une grandeur évanouie, Déon vadrouille quelques mois en Algérie, rédige reportages, articles et récits, ferraillant jusqu’à la fin de cette guerre qui n’ose dire son nom, contre les reniements et l’air constipé des gouvernants. Face à ce morceau de France qui se détache, ce quarteron de vagabonds célestes qu’on appelle Hussards lèvera son irrévérence pour mieux contempler l’agonie d’une France raccourcie. Cela finira de ternir leurs réputations et de détourner définitivement Michel Déon de l’hexagone et provisoirement du roman. Il s’abstiendra dix ans. Choix judicieux; à mesure qu’il s’éloigne, le public le rejoint. Sa gloire littéraire débute réellement à la cinquantaine avec Les Poneys sauvages (prix interallié 1970), Le Taxi mauve (Grand prix du roman de l’Académie française 1973), ou Le Jeune homme vert (1975).

De la flanelle au tweed, Déon s’est allégé, sans jamais s’asseoir, il s’est assagi. Marié, père de deux enfants, l’esprit irlandais a fini de le captiver; « ses songes féeriques, son extraordinaire faculté de s’évader de l’épuisante réalité, pour vivre de fantasmes ». Pour les nouveaux arrivants, sans attendre le purgatoire, il toilette ses œuvres passées, les revisite: «par respect pour les lecteurs, je me devais de donner la meilleure copie possible. J’avais l’impression d’être un professeur corrigeant un jeune élève».

La fin d’un monde

Convertissant peu à peu son handicap idéologique en atout esthétique, il publie des récits autobiographiques: Mes arches de Noé (1978) et Bagages pour Vancouver (1985), où plus que des confidences, il livre des aveux. Sans jamais délaisser le roman : Un déjeuner  de  soleil (1981), Je vous écris d’Italie… (1984) La Montée du soir (1987) qui lui vaudront, entre autres, une reconnaissance définitive. Le président Mitterrand le remercie « Vous n’aimez pas ma politique. J’aime vos livres. » Qu’on se rassure, ni l’âge ni les honneurs ne sauront domestiquer son indiscipline organisée.

Plutôt que de se risquer à cartographier l’ensemble et de ranger l’auteur sous les épithètes, l’usage commanderait plutôt de se cantonner à une analyse succincte des personnages. Jean-Marie Rouart le note, « les héroïnes de Déon ont toujours le même destin: faire rêver, donner l’illusion de se donner et faire souffrir ».  La recherche de ces créatures d’une beauté effrayante et inaccessible entraine les héros sur les précipices d’une folie qui les tentent. Instables et inadaptés, coupables de « s’être aventuré à la légère sur un terrain mouvant », ils sont trop libres, purs et obstinés pour se satisfaire d’une existence lisse et pré-établie. À travers les brèches du fatum, ces dissidents sans projets avancent, trébuchent, s’écorchent et se relèvent; avec l’illusion qu’ils prennent leur destinée en main.

Au crépuscule d’une existence rompue aux effervescences, scrutant de son bureau la joyeuse agonie d’un monde qui, à force de désagrégation, n’était depuis longtemps plus vraiment le sien, l’immortel peaufinait son épopée d’outres tombes: Port-Amen (2019?). Un testament dont la lecture ne devrait pas manquer de rappeler à nos pauvres consciences le plus terrifiant de ses aveux : « Nous allons vers un monde où il y aura de moins en moins de poneys sauvages ».

Ndlr : Charles Thimon a réalisé un documentaire sur les Hussards où il est notamment question de Michel Déon. Le voici :

Les poneys sauvages - Prix Interallié

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Le jeune homme vert

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Les Vingt ans du jeune homme vert

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Un taxi mauve

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Retro 2016 (8/8): Trump, cochons de votants!

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A Las Vegas, des Américains fêtent l'élection de Donald Trump, novembre 2016. SIPA. AP21974039_000028

Peut-être avez-vous raté cette breaking news : au lendemain de l’élection de Donald Trump, Marine Le Pen et l’éditorialiste du Monde ont eu exactement la même analyse. « Ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde », a déclaré la première (qui peut remercier sa plume pour cette belle formule). « L’élection de Donald Trump est un bouleversement majeur, une date pour les démocraties occidentales. Comme la chute du Mur de Berlin, comme le 11-Septembre 2001, cet événement ouvre sur un nouveau monde », écrivait pour sa part Jérôme Fenoglio, le directeur du Monde qui, pour l’occasion, avait sorti les grands mots.

Bien sûr, la convergence s’arrête là, car le rêve de la patronne du FN est le cauchemar du journaliste (et de 95 % de ses confrères). Or, avec l’élection du « très controversé Donald Trump », comme on l’appelle désormais sur France Inter, ce rêve et ce cauchemar ont effectivement acquis une nouvelle consistance. Dans le nouveau monde dont on nous annonce l’avènement, Marine Le Pen aura probablement beaucoup plus de pouvoir que Jérôme Fenoglio. Et quoi qu’on pense de l’ascension annoncée de la première, on peut trouver quelques vertus à la déconfiture du second et de sa corporation.

Voilà des années que Fenoglio et ses congénères observent le plouc occidental avec mépris et suffisance, qu’ils dénoncent ses manières « déplorables » comme dit Hillary Clinton, l’engueulent pour ses votes lamentables et  lui prodiguent en toute occasion des leçons de maintien destinées à élargir son esprit étroit, à désodoriser ses idées nauséabondes et à aérer ses peurs rances. Et voilà des années que le populo affirme avec constance qu’il ne veut pas du monde mondialisé et ouvert à tous les vents qu’on lui présente comme son avenir inéluctable. Le plouc qu’on appelle également petit blanc bien qu’il ne le soit pas toujours, veut des frontières à l’intérieur desquelles il pourra faire peuple en conservant ses traditions et ses petites manies.

Lisez la suite de l’édito d’Elisabeth Lévy sur son lien d’origine.

Pot belge suisse

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Un marché de Noël à Berne, décembre 2016. SIPA. AP21992295_000001

Les derniers jours de l’année, dans la capitale vaudoise, les rues sont bercées par des chants de Noël, interprétés par les impeccables volontaires de l’Armée du Salut. Les places sont envahies de cabanons traditionnels, on sent les marrons grillés, la fondue, la réglisse et le pain d’épices. Les cheminées fument, les sommets sont blancs, et contrairement à ce que dit la rumeur, les Suisses ne passent pas leur temps à acheter des montres et des sacs Hermès pour transporter leurs lingots.

Ils achètent, ô surprise ! des livres.

À Lausanne, place Pépinet, la grande librairie Payot est aussi bondée que les Galeries Lafayette doivent l’être à Paris un 23 décembre à 18 heures. Cette sempiternelle bousculade est l’occasion de revenir sur les dernières parutions romandes, dont nous pouvons déplorer l’absence relative dans nos librairies. Et de remarquer que les auteurs suisses, en 2016, ont eu à coeur de voyager.

La Suisse est un village

Dans l’ouvrage collectif La Suisse est un village, c’est dans des contrées aussi exotiques que Martigny, Schaffhouse, Morges ou Porrentruy que nous embarquent les auteurs locaux, attachés d’une manière ou d’une autre, mais bien attachés, à ce grand village. De Genève, on prendra un avion régional, un petit engin à hélices, pour atterrir à Venise, qui inspire ou n’inspira pas l’auteur de Trois saisons à Venise, Mathias Zsohkke. Le romancier alémanique raconte sa propre « mort » à Venise. Il est l’invité d’une fondation et habite un appartement du centre ville ; toutes les richesses vénitiennes s’offrent à lui et le happent. Il n’écrira aucune ligne, puisque tout est, était, déjà là.

Que tout soit déjà là, sous nos yeux, quelque part en Europe, c’est l’idée du journaliste Jacques Pilet qui signe avec Polonaises sa première incursion dans le genre romanesque. La Pologne, l’Ukraine, l’Italie, les déchirements politiques du XXème siècle, les anciennes régions de Silésie, Poméranie, Bessarabie sont incarnés par quatre femmes rebelles, décidées à se sortir du pétrin par le haut. Jacques Pilet, européiste convaincu, affirme entre les lignes que l’Europe, celle de l’idéal bruxellois, aurait intérêt à prendre de la graine de ses Polonaises. Le roman donne droit à tout.

La jeunesse aussi, lorsque le talent l’accompagne. C’est le cas d’Élisa Shua Dusapin, prix Robert Walser, prix révélation de la Société des Gens de Lettres pour Hiver à Sokcho, un roman hypnotique, dessiné à l’encre noire sur le blanc d’un hiver entre les deux Corée. Nous sommes très loin des chalets et des pentes enneigées, tout près de la littérature avec une majuscule.

Mais il est un adage auquel les Helvètes tiennent, celui qui assure au voyageur que rien de ce qu’il trouvera hors de son pays ne vaudra les merveilles qui jonchent le pas de sa porte. C’est peut-être la raison pour laquelle le photographe et ancien facteur Jean-Jacques Kissling a consacré son dernier roman, Une vie de facteur, aux « agents auxiliaires de distribution du courrier ». Un récit de portes closes, de voisins, de petites passions violentes et d’apéritifs offerts dès le matin.

Les paquets cadeaux et les bolducs rutilants sont assemblés à la chaîne. Plus que trois jours avant Noël. La star locale et internationale Joël Dicker ravit le cœur des indécis, suivie de très, très près par le Manifeste Incertain 5, la superbe biographie dessinée de Van Gogh par Frédéric Pajak, et Les Fils, le roman noir de la délicate Lolvé Tillmanns.

Un seul manque à l’appel. Philippe Becquelin, génial dessinateur de presse sous le pseudonyme de Mix et Remix, emporté par un cancer, a pris ses cliques et ses claques.

On annonce des flocons pour le 1er janvier.

 

Ouvrages cités:

La Suisse est un village, Collectif, Éditions de l’Aire, Vevey
Trois saison à Venise, Mathias Zsohkke, Zoé, Genève
Polonaises, Jacques Pilet, Éditions de l’Aire, Vevey
Hiver à Sokcho, Elisa Shua Dusapin, Zoé, Genève
Une vie de facteur, Jean-Jacques Kissling, Héros-Limite, Genève
Manifeste Incertain 5, Van Gogh, une biographie, Frédéric Pajak, Noir sur Blanc
Les Fils, Lolvé Tillmanns, Faim de siècle & Cousu Mouche, Fribourg

Trois saisons à Venise

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Polonaises

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Hiver à Sokcho

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Manifeste incertain t5: Vincent van gogh une biographie (5)

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Retro 2016 (7/8): Musulmans de France, l’enquête qui fait peur

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Prière à la mosquée de Villefontaine, juin 2015. SIPA. 00717050_000006Alain Finkielkraut a défini un jour le politiquement correct comme le fait de ne pas voir ce qu’on montre. Le traitement de l’étude sur les musulmans de France réalisée par l’Institut Montaigne sous la direction de Hakim El Karoui et publiée hier par le JDD nous en a fourni un exemple éclatant. On dirait que les médias se sont concertés pour tenter de planquer la réalité sous des titres lénifiants. « Musulmans de France, l’enquête qui surprend », annonçait le JDD à sa « une ». « L’enquête qui terrifie » aurait été un titre plus adapté.

28% de fans de la charia

C’est la première fois, à ma connaissance, qu’un travail aussi sérieux tente d’établir un portrait idéologique et culturel des musulmans de France (trois quarts de Français, un quart d’étrangers). On se disait bien qu’une partie d’entre eux avait quitté le monde commun – ou n’y avait jamais résidé – mais on pouvait encore espérer qu’il s’agissait d’une infime minorité. Or, on apprend que 28 % des musulmans de France estiment que la charia prévaut sur la loi de la République. Oui, vous avez bien lu : près d’un tiers des musulmans vivant dans notre pays vivent mentalement dans une tout autre contrée. Un tiers sur une population estimée (à la baisse) entre 3 et 4 millions, ça fait un million de personnes, souvent jeunes. Combien seront-ils, dans dix ans, à être passés de la charia au djihad ? Seulement 1 %, soit “seulement” 10000 ? Voilà qui rassurera certainement les 70 à 80 % de Français que l’islam inquiète.

Lisez la suite de l’article sur son lien d’origine.

Marie Madeleine, la passion révélée

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Détail de "Sainte Marie Madeleine" par le Titien, Wikimedia.

« “Once a woman washed my feet with tears, and wiped them with her hair, and poured on precious ointment.” » (D.H. Lawrence, The escaped cock / The man who died, 1929).

Tout le monde connaît l’histoire de Marie Madeleine (sans tiret, parce que c’est la traduction de Marie la Magdaléenne, et non l’addition de deux prénoms comme en français aujourd’hui), courtisane qui tomba aux pieds du Christ, et les lui lava avec des parfums — d’où le flacon de myrrhe avec lequel on la représente souvent. Puis elle les essuya de ses cheveux, qu’elle avait abondants — et d’une couleur fauve, ce qui renvoie au caractère assez peu sacré de sa profession initiale. Les peintres ont donc choisi de nous la montrer rouquine et ambiguë, entre la mystique de la nouvelle convertie, associée le plus souvent à un Memento mori symbolisé par un crâne, comme dans les Vanités, et la permanence du péché de chair — bref, la volupté et la mort.

Tout cela pour vous dire que j’ai pris le train jusqu’à Bourg-en-Bresse où, dans le cadre exceptionnel de l’abbaye de Brou, se tient jusqu’à la mi-février une très belle exposition sur « Marie Madeleine, la passion révélée », où sont présentées quelques-unes des innombrables représentations de la sainte pécheresse — qui est à mes yeux un prototype de la dualité indissociable de l’ange et de la bête (version Pascal) ou de Jekyll et Hyde, version Stevenson.

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

L'Homme qui était mort

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2016 en huit albums

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david bowie casablanca drivers
David Bowie. Sipa. Numéro de reportage : REX40463416_000022.

Grand Blanc est un groupe de jeunes gens produisant une noisy pop froide comme l’hiver messin (ville d’origine des membres), aux brillances de métal blanc assorties à la crinière opaline de sa chanteuse. Leurs morceaux se situent entre les fragrances eighties des belges de Vive la Fête et la noirceur post-humaniste de la musique industrielle, avec un soupçon de carrosserie glamour imparable. A écouter : « L’Amour fou »


Grand Blanc chante « L’amour fou » dans La bande… par rfi

Autre révélation française de l’année, les Corses de Casablanca Drivers divulguent dans leur nouveau clip une technique de close combat toute personnelle, dont Jean-Claude Van Damme fait les frais. Une vidéo qui illustre admirablement les propos suivants de l’acteur belge : « J’aime l’action, mais je veux de l’action pour avoir une direction ou une mission, ou quelque chose de très profond. Un homme ou une femme ne frapperont pas quelqu’un sans raison. Il faut qu’ils soient poussés à la limite pour qu’ils deviennent primitifs et physiques […] tu vois, comme dans les temps anciens. Ça devient presque comme un acte sexuel. » La preuve en images, avec « The Shores Of Danger »

Primitifs et physiques, les Rolling Stones le sont sur Havana Moon Live in Cuba, à la sublime pochette (très « Brown Sugar »). Là où les détracteurs des rockers septuagénaires voudraient y voir une prestation davantage cubiste que cubaine (avec des solos de guitare pas très carrés néanmoins), la prestation est à la hauteur du mythe. Ici, pas de rock’n’roll de contrebande, juste un trafic de bonnes doses de Satisfaction électrique à ciel ouvert. A se procurer pour le plaisir de retrouver la complicité charnelle entre Keith Richards et Mick Jagger, pyromanes des cieux caribéens constellés de blues. A écouter : « Out of Control »


Rolling Stones – Out of Control (Live).1998 par bebepanda

Le groupe New Model Army a de nouveau sorti l’artillerie lourde cette année, dans l’indifférence française habituelle… L’explication ? Le chanteur Justin Sullivan l’a fournie au site Zicazic cet été : « On adorerait être plus populaires en France, mais on l’est davantage en Allemagne… Je pense qu’à cela, il y a 2 ou 3 raisons : l’Allemagne possède un réseau de clubs que n’a pas la France […] L’autre raison est qu’en Allemagne, il n’y a  pas d’endroit où tout est centralisé, les gens sont libres d’aimer ce qu’ils veulent contrairement à la France ou à l’Angleterre, où les capitales régentent tout niveau culture. Nous, on est tout sauf un groupe médiatique, on n’a jamais été « cool » »… Pas cool Justin ? Avec son petit air de Kurt Cobain ? Davantage sans doute que Justin Bieber, jugez plutôt : « Die Trying »

Le groupe sera en concert à Lille, Rennes, Vauréal et Lyon en mars 2017 !

Nick Cave, lui, a livré un album de deuil : l’un de ses fils est mort accidentellement, à l’âge de 15 ans, pendant l’été 2015. Ce disque de l’absence, antre de soliloques ensanglantés, recèle huit psaumes d’exorcisme paternel, pour conjurer la peine insondable. Cette plongée dans la matrice de la douleur pianotée, de toute beauté, marque d’une pierre blanche le jardin discographique de l’auteur de « Where the Wild Roses Grow ». A écouter : « Magneto »


Nick Cave & The Bad Seeds – Magneto (Official… par camseh

Bob Dylan
, prix Nobel de littérature folk, a sorti le deuxième volume de son hommage à Sinatra, en guise de mémoires de substitution. La musique se conjugue ici comme le prolongement – tout en mélancolie de velours – de l’âge d’or de l’Amérique, mais aussi de la jeunesse de Robert Zimmerman. Se savoure comme un whisky hors d’âge. A écouter : « Melancholy Mood »


Bob Dylan – Melancholy Mood – November 1 , 2015… par herseydenvar

La voix sépulcrale de Leonard Cohen résonne désormais de cette patine céleste immanente à l’œuvre des grands, comparable dans son genre à celle d’un John Lee Hooker, parti au même âge (à un an près). Ce dandy du folk sombre et seigneurial (« Hallelujah », « Suzanne ») a su joué sur toutes les cordes sensibles du registre humain (« Dance Me to the End of Love »). Il nous a quittés 15 jours après la publication d’un album testament apaisé, à la pochette on ne peut plus éloquente. Et l’auditeur de tutoyer les anges avec lui. A écouter : « It Seemed the Better Way »


Leonard Cohen – You Want it Darker – It Seemed… par fonguieng_nat

Enfin, ce long tunnel tragique – sans parler des décès de Prince et de George Michael – s’achève sur Blackstar. L’étoile Sirius du rock protéiforme, David Bowie, s’est éteinte deux jours seulement après son dernier coup d’éclat. Ziggy Stardust a déposé à nos pieds cet ultime morceau de basalte dont il a parsemé son œuvre extraterrestre, juste avant de partir sur la pointe des branches. Quel cadeau tombé du ciel ! Album de l’année qui n’a pas fini d’étendre son champ magnétique dans les contrées de l’univers pop-rock. A écouter : « Blackstar »

Bonus : le nouveau Agnes Obel, album empreint de religiosité remontant aux sources de Meredith Monk et d’une PJ Harvey chamanique. Citizen Of Glass est le genre d’album que l’on n’attend plus de la part de Hope Sandeval (Mazzy Star). A écouter : « Golden Green »


Découvrez le nouveau clip "Golden Green" d… par leparisien

Retro 2016 (6/8): Parler de souveraineté a plus de sens que jamais

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Natacha Polony, février 2014. SIPA. 00677227_000002

Je vais vous raconter une histoire[1. Ceci est le texte du discours prononcé par Natacha Polony lors du colloque organisé ce samedi 18 juin par le Comité Orwell.]. Une histoire belge. Plus encore, l’histoire d’un symbole national belge, la mayonnaise qui accompagne les frites servies dans les baraques et les brasseries, et dont la recette traditionnelle fait la fierté de nos voisins. Récemment, un arrêté royal a autorisé à dénommer mayonnaise une préparation contenant 70 et non plus 80% d’huile, et 5 et non plus 7,5% de jaune d’œuf. La raison de cette modification est la demande adressée par l’industrie pour pouvoir rester compétitive face à la concurrence étrangère, qui propose des produits moins chers. Tollé chez les Belges qui dénoncent le dumping, la perte de qualité au nom du profit et protestent en invoquant la tradition, l’identité de leur cher pays qui serait menacée par les assauts de la modernité.

Cette histoire est une parabole chimiquement pure des conséquences d’une mondialisation dérégulée sur un corps politique : impression de dépossession et réaffirmation identitaire. Il y a fort à parier que nos amis belges seront considérés par certains faiseurs d’opinion comme de sympathiques ringards, ou, au pire, d’ignobles chauvins en pleine dérive populiste et identitaire. On leur répondra que c’est le marché qui décide, que si le consommateur préfère payer sa mayonnaise moins cher, c’est l’essence même du libéralisme, et qu’ils ne voudraient tout de même pas interdire la mayonnaise sans huile et sans œufs. Bolchéviques, va ! Et puis, si l’on n’y prend garde, avec ces histoires de mayonnaise, on va finir par parler protectionnisme, et autres lubies xénophobes. Le repli l’aura emporté sur l’ouverture, la haine sur la générosité et l’accueil. De quel droit est-ce qu’ils préfèrent leur mayonnaise, ces Belges ?

Alors nous y sommes. Parler de souveraineté a-t-il encore un sens dans un monde globalisé ? C’est la question qui nous rassemble et il n’y a pas de hasard à la poser en un 18 juin, 76 ans après un appel qui prenait justement acte de la dimension mondiale de la guerre pour en appeler à la légitimité face à la légalité qui s’était exprimée la veille à travers la demande d’armistice du Maréchal Pétain. Nous y reviendrons, mais l’homme du 18 juin est aussi celui qui déclarera le 27 mai 1942 : « La démocratie se confond exactement, pour moi, avec la souveraineté nationale. La démocratie, c’est le gouvernement du peuple exerçant la souveraineté sans entrave. »

Parler de souveraineté quand le territoire national est occupé, quand l’Etat et ses rouages ont choisi de collaborer avec l’ennemi, voilà qui est compréhensible. Mais aujourd’hui ? Est-ce que ça ne relèverait pas d’une vieille rengaine masquant des obsessions plus coupables ?

Lisez la suite de l’article sur son lien d’origine.

Easy Rider, porte de Saint-Ouen

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"Blousons noirs". Photo: Yan Morvan.

Si vous l’offrez demain soir, le beau livre de Yan Morvan dans sa livrée rouge carmin risque d’animer votre réveillon à coups de ceinturon. Ses photos brutes de fonderie vous changeront des insipides vues de New York ou des plages caribéennes, le décor dégoulinant de mièvrerie qui donne des ailes aux éditeurs de fin d’année.

Pierre Fourniaud, le patron de La Manufacture de livres, ne fait pas dans le genre calendrier des postes. Coup dur pour cet éditeur – qui, s’il flirte avec les flous de la loi, s’empare de sujets passés complètement sous silence par les médias traditionnels –, sa petite maison vient d’être condamnée à verser 3 000 euros pour atteinte au droit à l’image, à la demande de l’un des protagonistes photographiés.

Ce n’est pas une première pour lui, qui avait vu en 2013, Gangs Story, du même Yan Morvan, interdit à la vente. Cette fois-ci, ce livre, premier volet d’un triptyque, s’inscrit dans un travail historique sur les mouvements de jeunes dans les banlieues parisiennes. Les Perfecto cloutés remplacent avantageusement les petits chats, et le folklore rural s’efface devant les bastons du samedi soir. De toute façon, n’attendez pas demain pour vous offrir ce portfolio qui embaume la Valstar et la botte (texane) boueuse. C’est aussi acide qu’un coucher de soleil sur Les Mureaux ou l’éveil d’une cité pavillonnaire raconté par Christophe Guilluy.

"Blousons noirs". Photo: Yan Morvan.

Étudiant à la fac de Vincennes en section cinéma dans les années 1974-1975, le jeune Yan Morvan entre au service photo de Libé pour gagner sa vie.

D’emblée, il est attiré par les mauvais garçons, les blousons noirs, génération perdue qui, tel le chiendent, prolifère dans les zones périurbaines. La crise du pétrole n’a pas seulement mis un frein aux grosses cylindrées, elle a laissé sur le carreau les victimes expiatoires des Trente Glorieuses, toute une frange marginalisée de la société qui n’a pas réussi à s’accrocher au wagon de la croissance. Ces déshérités, à la fois désœuvrés et enragés, noient leur quotidien dans les provocations et dorment à l’ombre de leur 22 long rifle. La lose semble leur coller à la peau. Ces marlous ont un lointain air de famille avec les héros des Valseuses en moins rigolos. Ils portent l’échec sur leurs gueules de métèques, ils multiplient les provocations et se forgent une identité poisseuse faite de relents racistes et de dérives pétaradantes. Bref, ils ont tous les attributs d’une France à la traîne.

"Blousons noirs". Photo: Yan Morvan.

Il y a quarante ans déjà, la jeunesse prolétaire se fabriquait un destin en cul-de-sac. « Ils sont pour la plupart des fils d’immigrés […] Leur activité de fin de semaine se résume à boire des litres de bibine, se déhancher devant les guitares saturées des groupes de rock, faire la chasse aux “chevelus” pour les dépouiller de leur cuir ou de leurs santiags », analyse l’auteur. Alors, pendant de longs mois, il va les suivre et les photographier dans leur « very bad trip », une errance pathétique et dérisoire.[access capability= »lire_inedits »] Il partagera leur goût pour une Amérique en carton-pâte et leur lente désagrégation. La presse de l’époque n’est pas très chaude pour publier des clichés montrant des types tatoués de la croix gammée et se prenant pour les Hells Angels des fortifs. La jaquette qui recouvre ce livre met dans l’ambiance. On y voit une sorte d’Easy Rider de la porte de Saint-Ouen, au visage quasi christique, chevaucher un chopper, sans casque évidemment. Une tête de mort surmonte son phare et indique aux passants qu’il ne vaut mieux pas croiser son regard, sous peine de perdre l’usage d’un genou ou d’un bras. À l’intérieur, les superbes photos en noir et blanc restituent la dèche à l’état naturel.

Une atmosphère de zincs crasseux, de casses automobiles et de virées sans espoir, au milieu de Simca et de Dyane pourries. Ces « sans-dents-là », clones touchants de Gene Vincent ou d’Eddie Cochran, portent des bagouses, ont le cheveu gominé ou la banane branlante, enfilent parfois des vestes à franges façon Davy Crockett ou des cravates de cow-boy. Leurs lieux de rendez-vous : la route, des bars miteux, des caves, des squats, parfois même la salle à manger de leurs vieux, la toile cirée et la bouteille de Vieux Papes sur la table. Dans cet univers où le mâle blanc est un roi sans couronne, les filles ne sont pas en reste. Paumées, droguées ou affranchies, elles suivent ces desperados du bitume. Ne vous fiez pas à leur beauté aride, elles savent jouer des poings et se bagarrent entre elles pour conquérir leur parcelle de survie. Le bonheur est un mot qui n’appartient pas à leur vocabulaire. Leurs yeux noirs en attestent.

Morvan a magnifiquement saisi cette violence ordinaire dans la douceur giscardienne. Il a également posé son œil sur d’autres groupes, des fils de bourges, cette fois-ci, lookés façon Teddy Boys, ambiance fifties assurée, bagnoles américaines chromées et jolies pépées, toujours aussi rétifs à l’étranger, et cette même envie d’exister par la force.

Préférez cet ouvrage à tous les essais de sociologie sur les racines du mal français. Bien avant Guilluy lui-même, Morvan avait tout compris et capturé dans sa boîte à images les oubliés de la mondialisation naissante.[/access]

Retro 2016 (15/8): Brexit, yes we can !

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Des manifestants pro-Brexit à Londres, novembre 2016. SIPA. AP21980103_000001

Ils ont osé. Ma première réaction, au réveil, en entendant les voix blanches qui causaient dans le poste, a été un immense éclat de rire, vite teinté d’une grosse pointe de jalousie (pourquoi ça n’arrive pas chez nous des trucs pareils, on a une grande gueule, mais quand faut se jeter du haut du plongeoir, il n’y a plus personne). « Pour nous qui sommes des gens de culture…. », disait un pompeux cornichon sur France Culture, justement. La messe était dite : le Brexit, c’est la victoire du plouc évidemment xénophobe qui défrise tant les beaux quartiers où on aime d’autant plus les immigrés qu’on ne les voit pas. Bref, avant d’avoir la moindre pensée, je savais que c’était une bonne, non une formidable nouvelle. Un truc comme le retour de la politique, peut-être même de l’Histoire, ai-je lancé à Muray qui rigole dans son cadre (avant le café, il ne faut pas trop m’en demander).

Souverainisme distingué et souverainisme de pauvres

Peu m’importe que les Britanniques aient eu, du point de vue boutiquier qui intéresse exclusivement les éditorialistes, raison ou tort. Ils ont eu le culot d’envoyer au diable les gens convenables, ceux qui trouvent que le populo sent mauvais et qui s’agacent qu’on perde du temps à parler alors qu’ils savent ce qui est bon pour lui. Yes we can. Le bras d’honneur géant que les sujets de Sa gracieuse viennent de faire à tous les maîtres-chanteurs, qui les menacent depuis des mois sur le thème « Si tu sors tu meurs », m’a soudain donné à moi des envies de liberté et de grand large. De vrais gaullistes, ces gens-là ! Au passage, ils ont aussi dit un peu merde à l’Amérique, aux éditocrates et aux « marchés » qui étaient remainistes et l’ont immédiatement fait savoir. Il y a un certain panache à sacrifier son PEL à ses convictions. Même s’il existe un souverainisme distingué qui a voté « out » parce qu’il pense que les intérêts britanniques y gagneront à long terme. Et aussi un souverainisme de pauvres qui, comme le disait Coluche, sont bien contents de savoir qu’ils vivent dans un pays riche.

Lisez la suite de l’édito sur son lien d’origine.

 

Promenons-nous sur la lagune!

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venise francois crecy lagune
Venise. Sipa. Numéro de reportage : AP21975460_000013.
venise francois crecy lagune
Venise. Sipa. Numéro de reportage : AP21975460_000013.

Le plus vénitien des Bourguignons n’en finit pas de se perdre dans la lagune, pour mieux en saisir la fragile beauté. A travers la brume des eaux changeantes, François de Crécy continue son long cheminement de découvertes. On lui doit un Venise préfacé par Michel Mohrt paru en 2001, son célèbre Venezianamente dont l’avant-propos est signé du non moins célèbre Jean d’Ormesson en 2005 ou son récent Bal(l)ades vénitiennes préfacé par Alain Sanders en 2015.  A la fois naturaliste, enlumineur et historien, il récidive toujours en bonne compagnie, cette fois-ci avec l’académicien Frédéric Vitoux aux éditions Via Romana. Que cache cette lagune longue de 50 km, large de 15 km, bordée par la mer Adriatique, constellée de 118 îles et parsemée de 160 canaux ?

Chaque chapitre s’ouvre comme un sas de liberté et d’érudition, un moment fugace où l’écrivain se souvient d’un campanile, d’une église, d’une couleur du ciel, d’un personnage historique ou d’un repas partagé entre amis. « Je livre donc au lecteur le fruit de mes promenades, navigations et recherches » écrit-il, humblement, sans volonté de révolutionner un sujet, pourtant maintes fois abordé et saccagé par tant d’inattentifs observateurs. La majesté d’un tel décor ne s’apprivoise pas après une visite éclair. Il faut avoir beaucoup marché, attendu, lu, pris la pluie et joué aussi de malchance pour que la lagune daigne révéler ses secrets intimes. C’est la force tranquille de ces pastilles buissonnières qui charment et donnent résolument envie de retourner à Venise. La magie opère également grâce aux illustrations très réussies de Françoise Pichard, un noir et blanc discret où l’imaginaire peut voguer à sa guise. François de Crécy sait que la Sérénissime, débordante de touristes et assaillie d’indécentes propositions commerciales, perd de son éclat dans l’œil de l’Homme pressé. Flâner à côté de cet esthète prolonge notre regard et irrigue, à nouveau, notre curiosité. Même les lieux fréquentés jusqu’à l’excès prennent, sous sa plume légère, une teinte plus contrastée.

Si, à Murano, il déplore « les rabatteurs pour les magasins de verre », il contemple cependant l’église Santi Maria e Donato construite dans le plus pur style vénéto-byzantin et notamment son admirable abside. Frédéric Vitoux le qualifie, à juste titre, de « guide incomparable […] Il ne force pas sa voix, comme tous ceux qui n’ont rien à dire ». Cet embarquement en « terre » inconnue ressuscite certaines îles disparues appelées Ammiana, Ammianella, Castrasia, Centranica et Costanziaca ensevelies « en raison de la progression des eaux saumâtres ».

Ce récit de voyage se poursuit par Burano, l’île de la dentelle et des pêcheurs, la Certosa qui revit aujourd’hui grâce au chantier naval et à la base nautique, l’oliveraie de Sacca Sessola, le potager de San’Erasmo, ou encore le terrible passé de San Clemente où fut internée la première femme de Mussolini. Après avoir refermé ce bel objet littéraire, le voyageur a hâte de découvrir cette maison rouge foncé si intrigante, posée à Mazzorbo, où l’auteur rêve de s’installer et d’y faire ses courses avec une barque.

La lagune de Venise, François de Crécy – Préface de Frédéric Vitoux – Illustrations de Françoise Pichard – Editions Via Romana, 2016.

La lagune de Venise

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Venezianamente

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Requiem pour un Déon éternel

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michel deon hussards poneys
Michel Déon. Sipa. Numéro de reportage : 00590055_000004.
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Michel Déon. Sipa. Numéro de reportage : 00590055_000004.

L’écrivain Michel Déon vient de nous quitter. Ce n’est que partie remise, tant il a de bonnes raisons de nous apparaître immortel. Réfractaire en habit vert, son oeuvre, tout entière colorée de délicieuses incertitudes et de plaisirs partagés, est inscrite pour continuer sa généreuse entreprise d’ensoleillement des imaginaires.

Chagrin d’enfance

Que de sentiers parcourus par Edouard Michel, de son vrai nom, depuis sa naissance à Paris en 1919. Très tôt, on le souhaite mobile, il bivouaque. D’abord à Monaco, puis flottant à Nice. Il lit beaucoup, navigue non moins, accompagné de son père, conseiller à la cour du prince Louis II. C’est une enfance heureuse, du moins comme peut l’être celle d’un fils unique qui voit son modèle disparaître pour ses 13 ans. « Nos plus ineffaçables chagrins sont d’enfance. Le reste de l’existence se passe à les défier ou à redresser des ruines. » Revenu à Paris, lycéen à Janson-de-Sailly, Edouard Michel, un moment tenté par le communisme, prend au lendemain des manifestations du 6 février 1934 sa carte de lycéen d’Action Française. Au-delà des outrances de langage et des égarements conceptuels, ce mouvement offre une caisse de résonnance au long cortège d’allégresses anarchiques de l’adolescent, elle lui tient lieu d’école, de rencontre et d’éveil. Michel Déon, nostalgique des grandeurs fanées, demeurera sa vie durant quoiqu’il lui en coûte monarchiste. De coeur, de raison, ou par baroud d’honneur, sans doute considère-t-il que c’est bien plus beau quand c’est inutile.

1939. Fantassin, Déon a vingt ans et ce qui lui reste de naïveté derrière lui. Il se bat dans les Ardennes, échappe de justesse à la captivité. Au contact de compatriotes de tous horizons confondus, il s’imprègne et murit. Cette fraternité des ruines lui garantira sa vie durant un puissant vivier créatif: « tout le temps où un écrivain voit les autres il cesse de regarder son nombril ».

Fidèle à Maurras

En novembre 1942, il rejoint Lyon, devient secrétaire de rédaction à L’Action Française auprès de Charles Maurras. Edouard Michel va chercher ses articles, reçoit ses conseils, lui sert de chauffeur, parfois d’oreille, et peu à peu le vieux maître devient pour lui une sorte de père de substitution, même s’il sait notamment vis à vis de la question juive, s’en écarter; « il n’y a rien de tel pour respecter un homme que d’en connaître les faiblesses ». Encombrant héritage, mais Déon n’en a cure, il est et restera fidèle, en amitié comme en admiration. Ce qui continuera de lui valoir de tenaces a priori. Fuyant le journal saboté, il débarque à Paris quelques jours avant la Libération. Encore et toujours à rebours, il « aurait aimé participer à la joie générale, si basse fut-elle, mais quelque chose (le) retenait, une tristesse affreuse à la pensée de ces millions de morts sur qui la victoire était bâtie et dont nous aurions dû en ce jour nous souvenir en silence ».

Paris libéré, mais Brasillach fusillé, Drieu suicidé, Maurras enfermé. Par capillarité littéraire pris de justice, Déon se retrouve deux ans privé de carte de presse. Les bruits de la guerre venaient à peine de s’éloigner, mais il avait gardé le goût de l’aventure. N’aspirant qu’à vivre sa jeunesse par la guerre envolée, Déon suit sa bonne étoile buissonnière, il voyage. L’écrivain Jacques Chardonne résumera quelques années plus tard la technique d’exploration déonienne: « Déon ne voyage pas comme nous ; il s’incruste. Esprit un peu lent, qui cherche ses propres sources. Il creuse. » Déon prend un peu d’air avant de se lancer dans la mêlée. Il se bronze l’âme et virevolte déjà dans l’existence comme il écrit: à sa guise, peaufinant ce quelque chose que beaucoup ne tarderont pas à lui envier, cette zone obscure et féconde qu’on nomme communément l’art de vivre.

Au sortir de la guerre, les lumières du Plan Marshall scintillent dans les cœurs, on quitte les abris pour les caves, on découvre le jazz, Jean-Paul Sartre et son fatras conceptuel qu’on élève au rang d’opium du peuple: l’existentialisme. La grande famille des lettres su profiter de ces étourdissements. Prenant goût aux excommunications, elle se prit, par commodité et sous liste noire, à traiter les adversaires de fascistes. Déon comprend qu’au fond la guerre n’est pas finie; de la chaude à la froide, elle s’habillait désormais littérairement d’un label, le roman devait s’enticher d’engagement.

La naissance des Hussards

À la veille des années cinquante, de prometteuses étincelles de dissensus émergent en ordre dispersé, notamment sous l’effet d’une poignée de jeunes frondeurs qu’une légende tenace réunira sous les traits martiaux du hussard, avec Roger Nimier, Jacques Laurent et Antoine Blondin pour têtes de gondole. Sans chef ni manifeste, cet attelage auquel on ajoute rapidement Michel Déon et quelques autres partage quelques goûts communs, aussi simples, tenaces et essentiels que le rejet d’un supposé sens de l’Histoire, une fâcheuse tendance à ne pas se courber devant les conformismes, une bonne éducation dans le choix des tristesses, un certain appétit pour l’absolu sentimental, le lever de coude ou la religion de l’amitié.

Comme le mauvais bétail et les hors-la-loi, ces jeunes hommes pressés se retrouvèrent étiquetés: déviants, comprenez de droite. Roland Laudenbach pressentant « les frémissements d’une école de l’insolence », saisit la nécessité d’affuter les armes et de réunir les insolences. Contre la nausée et l’asphyxie des temps, il crée les éditions de la Table Ronde, « agréable refuge où régnait un climat d’improvisation ingénue ». Malgré l’évangile en vigueur, le refus de troquer le plaisir contre le devoir maintiendrait cette fratrie néo-classique à contre-courant. Elle s’entiche, charge ou chahute, mais chacun vole de ses propres ailes.

Au retour d’un voyage d’un an à travers les États-Unis, Michel Déon revient au journalisme, tient la rubrique théâtrale d’Aspects de la France, chronique ses émerveillements pour La Gazette de Lausanne, Paris Match, Marie Claire ou La Parisienne, squatte l’appartement d’Antoine Blondin, brule quelques chandelles chez les limonadiers, devient conseiller littéraire aux éditions Plon, sympathise avec Coco Chanel, Marcel Aymé, André Fraigneau, Jean Cocteau ou Salvador Dali. Au-delà des coteries, Michel Déon commence surtout à publier quelques romans emprunts de banalités somptueuses, peuplés de chevaliers déchus et de frivolités profondes, tels que Je ne veux jamais l’oublier (1950), Les Trompeuses Espérances (1956), Tout l’amour du monde (1956)… Remarqués, ils ne trouvent encore d’autre succès que d’estime, grappillant quelques prix et l’éloge de glorieux ainés en instance de décontamination.

Il choisit l’exil

Des années de noctambulisme rigoureux ont rendues l’atmosphère de Paris avilissante. Pour « fuir la nuit où l’on périt à petit feu », Déon choisi l’exil. Le voyage devient pour lui une manière de s’enraciner. Déon se plait surtout dans les îles, ces « défis insensés lancés à la mer », et ses peuples où une « humanité en réduction s’y révèle sans masques ». La Grèce, l’Irlande et l’Académie Française deviendront ses « arches de Noé », ses refuges, en même temps que celui des dernières aristocraties: « elles sont pauvres, on y vit donc sans besoins, elles sont riches en beautés, on y vit donc dans l’illusion ». Il n’est pas un voyageur comme on l’entend communément, plutôt un flâneur. Ce « nomade sédentaire » comme le surnomme Paul Morand, ne se contente pas d’observer le monde, il se l’approprie pour en faire l’objet d’une méditation: il crée ni plus ni moins un style de vie qui se confond avec un style littéraire. Disponible aux élans qui mènent au bout des rêves, cet écrivain de l’immersion balade sa plume dans divers fugaces édens pour nous les restituer, la verve haletante et le rictus gorgé de complicité.

« A une certaine époque, écrivait Blondin, la France commença à perdre ses colonies et beaucoup de l’empire qu’elle aurait dû conserver sur elle-même». A la fin des années cinquante, Déon et ses camarades rompent avec leur vocation au désengagement: ils soutiennent une cause. Perdue d’avance forcément; la défense de l’Algérie française. Refusant de porter le deuil d’une grandeur évanouie, Déon vadrouille quelques mois en Algérie, rédige reportages, articles et récits, ferraillant jusqu’à la fin de cette guerre qui n’ose dire son nom, contre les reniements et l’air constipé des gouvernants. Face à ce morceau de France qui se détache, ce quarteron de vagabonds célestes qu’on appelle Hussards lèvera son irrévérence pour mieux contempler l’agonie d’une France raccourcie. Cela finira de ternir leurs réputations et de détourner définitivement Michel Déon de l’hexagone et provisoirement du roman. Il s’abstiendra dix ans. Choix judicieux; à mesure qu’il s’éloigne, le public le rejoint. Sa gloire littéraire débute réellement à la cinquantaine avec Les Poneys sauvages (prix interallié 1970), Le Taxi mauve (Grand prix du roman de l’Académie française 1973), ou Le Jeune homme vert (1975).

De la flanelle au tweed, Déon s’est allégé, sans jamais s’asseoir, il s’est assagi. Marié, père de deux enfants, l’esprit irlandais a fini de le captiver; « ses songes féeriques, son extraordinaire faculté de s’évader de l’épuisante réalité, pour vivre de fantasmes ». Pour les nouveaux arrivants, sans attendre le purgatoire, il toilette ses œuvres passées, les revisite: «par respect pour les lecteurs, je me devais de donner la meilleure copie possible. J’avais l’impression d’être un professeur corrigeant un jeune élève».

La fin d’un monde

Convertissant peu à peu son handicap idéologique en atout esthétique, il publie des récits autobiographiques: Mes arches de Noé (1978) et Bagages pour Vancouver (1985), où plus que des confidences, il livre des aveux. Sans jamais délaisser le roman : Un déjeuner  de  soleil (1981), Je vous écris d’Italie… (1984) La Montée du soir (1987) qui lui vaudront, entre autres, une reconnaissance définitive. Le président Mitterrand le remercie « Vous n’aimez pas ma politique. J’aime vos livres. » Qu’on se rassure, ni l’âge ni les honneurs ne sauront domestiquer son indiscipline organisée.

Plutôt que de se risquer à cartographier l’ensemble et de ranger l’auteur sous les épithètes, l’usage commanderait plutôt de se cantonner à une analyse succincte des personnages. Jean-Marie Rouart le note, « les héroïnes de Déon ont toujours le même destin: faire rêver, donner l’illusion de se donner et faire souffrir ».  La recherche de ces créatures d’une beauté effrayante et inaccessible entraine les héros sur les précipices d’une folie qui les tentent. Instables et inadaptés, coupables de « s’être aventuré à la légère sur un terrain mouvant », ils sont trop libres, purs et obstinés pour se satisfaire d’une existence lisse et pré-établie. À travers les brèches du fatum, ces dissidents sans projets avancent, trébuchent, s’écorchent et se relèvent; avec l’illusion qu’ils prennent leur destinée en main.

Au crépuscule d’une existence rompue aux effervescences, scrutant de son bureau la joyeuse agonie d’un monde qui, à force de désagrégation, n’était depuis longtemps plus vraiment le sien, l’immortel peaufinait son épopée d’outres tombes: Port-Amen (2019?). Un testament dont la lecture ne devrait pas manquer de rappeler à nos pauvres consciences le plus terrifiant de ses aveux : « Nous allons vers un monde où il y aura de moins en moins de poneys sauvages ».

Ndlr : Charles Thimon a réalisé un documentaire sur les Hussards où il est notamment question de Michel Déon. Le voici :

Les poneys sauvages - Prix Interallié

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Le jeune homme vert

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Les Vingt ans du jeune homme vert

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Retro 2016 (8/8): Trump, cochons de votants!

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A Las Vegas, des Américains fêtent l'élection de Donald Trump, novembre 2016. SIPA. AP21974039_000028
A Las Vegas, des Américains fêtent l'élection de Donald Trump, novembre 2016. SIPA. AP21974039_000028

Peut-être avez-vous raté cette breaking news : au lendemain de l’élection de Donald Trump, Marine Le Pen et l’éditorialiste du Monde ont eu exactement la même analyse. « Ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde », a déclaré la première (qui peut remercier sa plume pour cette belle formule). « L’élection de Donald Trump est un bouleversement majeur, une date pour les démocraties occidentales. Comme la chute du Mur de Berlin, comme le 11-Septembre 2001, cet événement ouvre sur un nouveau monde », écrivait pour sa part Jérôme Fenoglio, le directeur du Monde qui, pour l’occasion, avait sorti les grands mots.

Bien sûr, la convergence s’arrête là, car le rêve de la patronne du FN est le cauchemar du journaliste (et de 95 % de ses confrères). Or, avec l’élection du « très controversé Donald Trump », comme on l’appelle désormais sur France Inter, ce rêve et ce cauchemar ont effectivement acquis une nouvelle consistance. Dans le nouveau monde dont on nous annonce l’avènement, Marine Le Pen aura probablement beaucoup plus de pouvoir que Jérôme Fenoglio. Et quoi qu’on pense de l’ascension annoncée de la première, on peut trouver quelques vertus à la déconfiture du second et de sa corporation.

Voilà des années que Fenoglio et ses congénères observent le plouc occidental avec mépris et suffisance, qu’ils dénoncent ses manières « déplorables » comme dit Hillary Clinton, l’engueulent pour ses votes lamentables et  lui prodiguent en toute occasion des leçons de maintien destinées à élargir son esprit étroit, à désodoriser ses idées nauséabondes et à aérer ses peurs rances. Et voilà des années que le populo affirme avec constance qu’il ne veut pas du monde mondialisé et ouvert à tous les vents qu’on lui présente comme son avenir inéluctable. Le plouc qu’on appelle également petit blanc bien qu’il ne le soit pas toujours, veut des frontières à l’intérieur desquelles il pourra faire peuple en conservant ses traditions et ses petites manies.

Lisez la suite de l’édito d’Elisabeth Lévy sur son lien d’origine.

Pot belge suisse

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Un marché de Noël à Berne, décembre 2016. SIPA. AP21992295_000001
Un marché de Noël à Berne, décembre 2016. SIPA. AP21992295_000001

Les derniers jours de l’année, dans la capitale vaudoise, les rues sont bercées par des chants de Noël, interprétés par les impeccables volontaires de l’Armée du Salut. Les places sont envahies de cabanons traditionnels, on sent les marrons grillés, la fondue, la réglisse et le pain d’épices. Les cheminées fument, les sommets sont blancs, et contrairement à ce que dit la rumeur, les Suisses ne passent pas leur temps à acheter des montres et des sacs Hermès pour transporter leurs lingots.

Ils achètent, ô surprise ! des livres.

À Lausanne, place Pépinet, la grande librairie Payot est aussi bondée que les Galeries Lafayette doivent l’être à Paris un 23 décembre à 18 heures. Cette sempiternelle bousculade est l’occasion de revenir sur les dernières parutions romandes, dont nous pouvons déplorer l’absence relative dans nos librairies. Et de remarquer que les auteurs suisses, en 2016, ont eu à coeur de voyager.

La Suisse est un village

Dans l’ouvrage collectif La Suisse est un village, c’est dans des contrées aussi exotiques que Martigny, Schaffhouse, Morges ou Porrentruy que nous embarquent les auteurs locaux, attachés d’une manière ou d’une autre, mais bien attachés, à ce grand village. De Genève, on prendra un avion régional, un petit engin à hélices, pour atterrir à Venise, qui inspire ou n’inspira pas l’auteur de Trois saisons à Venise, Mathias Zsohkke. Le romancier alémanique raconte sa propre « mort » à Venise. Il est l’invité d’une fondation et habite un appartement du centre ville ; toutes les richesses vénitiennes s’offrent à lui et le happent. Il n’écrira aucune ligne, puisque tout est, était, déjà là.

Que tout soit déjà là, sous nos yeux, quelque part en Europe, c’est l’idée du journaliste Jacques Pilet qui signe avec Polonaises sa première incursion dans le genre romanesque. La Pologne, l’Ukraine, l’Italie, les déchirements politiques du XXème siècle, les anciennes régions de Silésie, Poméranie, Bessarabie sont incarnés par quatre femmes rebelles, décidées à se sortir du pétrin par le haut. Jacques Pilet, européiste convaincu, affirme entre les lignes que l’Europe, celle de l’idéal bruxellois, aurait intérêt à prendre de la graine de ses Polonaises. Le roman donne droit à tout.

La jeunesse aussi, lorsque le talent l’accompagne. C’est le cas d’Élisa Shua Dusapin, prix Robert Walser, prix révélation de la Société des Gens de Lettres pour Hiver à Sokcho, un roman hypnotique, dessiné à l’encre noire sur le blanc d’un hiver entre les deux Corée. Nous sommes très loin des chalets et des pentes enneigées, tout près de la littérature avec une majuscule.

Mais il est un adage auquel les Helvètes tiennent, celui qui assure au voyageur que rien de ce qu’il trouvera hors de son pays ne vaudra les merveilles qui jonchent le pas de sa porte. C’est peut-être la raison pour laquelle le photographe et ancien facteur Jean-Jacques Kissling a consacré son dernier roman, Une vie de facteur, aux « agents auxiliaires de distribution du courrier ». Un récit de portes closes, de voisins, de petites passions violentes et d’apéritifs offerts dès le matin.

Les paquets cadeaux et les bolducs rutilants sont assemblés à la chaîne. Plus que trois jours avant Noël. La star locale et internationale Joël Dicker ravit le cœur des indécis, suivie de très, très près par le Manifeste Incertain 5, la superbe biographie dessinée de Van Gogh par Frédéric Pajak, et Les Fils, le roman noir de la délicate Lolvé Tillmanns.

Un seul manque à l’appel. Philippe Becquelin, génial dessinateur de presse sous le pseudonyme de Mix et Remix, emporté par un cancer, a pris ses cliques et ses claques.

On annonce des flocons pour le 1er janvier.

 

Ouvrages cités:

La Suisse est un village, Collectif, Éditions de l’Aire, Vevey
Trois saison à Venise, Mathias Zsohkke, Zoé, Genève
Polonaises, Jacques Pilet, Éditions de l’Aire, Vevey
Hiver à Sokcho, Elisa Shua Dusapin, Zoé, Genève
Une vie de facteur, Jean-Jacques Kissling, Héros-Limite, Genève
Manifeste Incertain 5, Van Gogh, une biographie, Frédéric Pajak, Noir sur Blanc
Les Fils, Lolvé Tillmanns, Faim de siècle & Cousu Mouche, Fribourg

Trois saisons à Venise

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Polonaises

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Hiver à Sokcho

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Une vie de facteur

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Manifeste incertain t5: Vincent van gogh une biographie (5)

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Retro 2016 (7/8): Musulmans de France, l’enquête qui fait peur

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Prière à la mosquée de Villefontaine, juin 2015. SIPA. 00717050_000006

Prière à la mosquée de Villefontaine, juin 2015. SIPA. 00717050_000006Alain Finkielkraut a défini un jour le politiquement correct comme le fait de ne pas voir ce qu’on montre. Le traitement de l’étude sur les musulmans de France réalisée par l’Institut Montaigne sous la direction de Hakim El Karoui et publiée hier par le JDD nous en a fourni un exemple éclatant. On dirait que les médias se sont concertés pour tenter de planquer la réalité sous des titres lénifiants. « Musulmans de France, l’enquête qui surprend », annonçait le JDD à sa « une ». « L’enquête qui terrifie » aurait été un titre plus adapté.

28% de fans de la charia

C’est la première fois, à ma connaissance, qu’un travail aussi sérieux tente d’établir un portrait idéologique et culturel des musulmans de France (trois quarts de Français, un quart d’étrangers). On se disait bien qu’une partie d’entre eux avait quitté le monde commun – ou n’y avait jamais résidé – mais on pouvait encore espérer qu’il s’agissait d’une infime minorité. Or, on apprend que 28 % des musulmans de France estiment que la charia prévaut sur la loi de la République. Oui, vous avez bien lu : près d’un tiers des musulmans vivant dans notre pays vivent mentalement dans une tout autre contrée. Un tiers sur une population estimée (à la baisse) entre 3 et 4 millions, ça fait un million de personnes, souvent jeunes. Combien seront-ils, dans dix ans, à être passés de la charia au djihad ? Seulement 1 %, soit “seulement” 10000 ? Voilà qui rassurera certainement les 70 à 80 % de Français que l’islam inquiète.

Lisez la suite de l’article sur son lien d’origine.

Marie Madeleine, la passion révélée

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Détail de "Sainte Marie Madeleine" par le Titien, Wikimedia.
Détail de "Sainte Marie Madeleine" par le Titien, Wikimedia.

« “Once a woman washed my feet with tears, and wiped them with her hair, and poured on precious ointment.” » (D.H. Lawrence, The escaped cock / The man who died, 1929).

Tout le monde connaît l’histoire de Marie Madeleine (sans tiret, parce que c’est la traduction de Marie la Magdaléenne, et non l’addition de deux prénoms comme en français aujourd’hui), courtisane qui tomba aux pieds du Christ, et les lui lava avec des parfums — d’où le flacon de myrrhe avec lequel on la représente souvent. Puis elle les essuya de ses cheveux, qu’elle avait abondants — et d’une couleur fauve, ce qui renvoie au caractère assez peu sacré de sa profession initiale. Les peintres ont donc choisi de nous la montrer rouquine et ambiguë, entre la mystique de la nouvelle convertie, associée le plus souvent à un Memento mori symbolisé par un crâne, comme dans les Vanités, et la permanence du péché de chair — bref, la volupté et la mort.

Tout cela pour vous dire que j’ai pris le train jusqu’à Bourg-en-Bresse où, dans le cadre exceptionnel de l’abbaye de Brou, se tient jusqu’à la mi-février une très belle exposition sur « Marie Madeleine, la passion révélée », où sont présentées quelques-unes des innombrables représentations de la sainte pécheresse — qui est à mes yeux un prototype de la dualité indissociable de l’ange et de la bête (version Pascal) ou de Jekyll et Hyde, version Stevenson.

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

L'Homme qui était mort

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2016 en huit albums

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david bowie casablanca drivers
David Bowie. Sipa. Numéro de reportage : REX40463416_000022.
david bowie casablanca drivers
David Bowie. Sipa. Numéro de reportage : REX40463416_000022.

Grand Blanc est un groupe de jeunes gens produisant une noisy pop froide comme l’hiver messin (ville d’origine des membres), aux brillances de métal blanc assorties à la crinière opaline de sa chanteuse. Leurs morceaux se situent entre les fragrances eighties des belges de Vive la Fête et la noirceur post-humaniste de la musique industrielle, avec un soupçon de carrosserie glamour imparable. A écouter : « L’Amour fou »


Grand Blanc chante « L’amour fou » dans La bande… par rfi

Autre révélation française de l’année, les Corses de Casablanca Drivers divulguent dans leur nouveau clip une technique de close combat toute personnelle, dont Jean-Claude Van Damme fait les frais. Une vidéo qui illustre admirablement les propos suivants de l’acteur belge : « J’aime l’action, mais je veux de l’action pour avoir une direction ou une mission, ou quelque chose de très profond. Un homme ou une femme ne frapperont pas quelqu’un sans raison. Il faut qu’ils soient poussés à la limite pour qu’ils deviennent primitifs et physiques […] tu vois, comme dans les temps anciens. Ça devient presque comme un acte sexuel. » La preuve en images, avec « The Shores Of Danger »

Primitifs et physiques, les Rolling Stones le sont sur Havana Moon Live in Cuba, à la sublime pochette (très « Brown Sugar »). Là où les détracteurs des rockers septuagénaires voudraient y voir une prestation davantage cubiste que cubaine (avec des solos de guitare pas très carrés néanmoins), la prestation est à la hauteur du mythe. Ici, pas de rock’n’roll de contrebande, juste un trafic de bonnes doses de Satisfaction électrique à ciel ouvert. A se procurer pour le plaisir de retrouver la complicité charnelle entre Keith Richards et Mick Jagger, pyromanes des cieux caribéens constellés de blues. A écouter : « Out of Control »


Rolling Stones – Out of Control (Live).1998 par bebepanda

Le groupe New Model Army a de nouveau sorti l’artillerie lourde cette année, dans l’indifférence française habituelle… L’explication ? Le chanteur Justin Sullivan l’a fournie au site Zicazic cet été : « On adorerait être plus populaires en France, mais on l’est davantage en Allemagne… Je pense qu’à cela, il y a 2 ou 3 raisons : l’Allemagne possède un réseau de clubs que n’a pas la France […] L’autre raison est qu’en Allemagne, il n’y a  pas d’endroit où tout est centralisé, les gens sont libres d’aimer ce qu’ils veulent contrairement à la France ou à l’Angleterre, où les capitales régentent tout niveau culture. Nous, on est tout sauf un groupe médiatique, on n’a jamais été « cool » »… Pas cool Justin ? Avec son petit air de Kurt Cobain ? Davantage sans doute que Justin Bieber, jugez plutôt : « Die Trying »

Le groupe sera en concert à Lille, Rennes, Vauréal et Lyon en mars 2017 !

Nick Cave, lui, a livré un album de deuil : l’un de ses fils est mort accidentellement, à l’âge de 15 ans, pendant l’été 2015. Ce disque de l’absence, antre de soliloques ensanglantés, recèle huit psaumes d’exorcisme paternel, pour conjurer la peine insondable. Cette plongée dans la matrice de la douleur pianotée, de toute beauté, marque d’une pierre blanche le jardin discographique de l’auteur de « Where the Wild Roses Grow ». A écouter : « Magneto »


Nick Cave & The Bad Seeds – Magneto (Official… par camseh

Bob Dylan
, prix Nobel de littérature folk, a sorti le deuxième volume de son hommage à Sinatra, en guise de mémoires de substitution. La musique se conjugue ici comme le prolongement – tout en mélancolie de velours – de l’âge d’or de l’Amérique, mais aussi de la jeunesse de Robert Zimmerman. Se savoure comme un whisky hors d’âge. A écouter : « Melancholy Mood »


Bob Dylan – Melancholy Mood – November 1 , 2015… par herseydenvar

La voix sépulcrale de Leonard Cohen résonne désormais de cette patine céleste immanente à l’œuvre des grands, comparable dans son genre à celle d’un John Lee Hooker, parti au même âge (à un an près). Ce dandy du folk sombre et seigneurial (« Hallelujah », « Suzanne ») a su joué sur toutes les cordes sensibles du registre humain (« Dance Me to the End of Love »). Il nous a quittés 15 jours après la publication d’un album testament apaisé, à la pochette on ne peut plus éloquente. Et l’auditeur de tutoyer les anges avec lui. A écouter : « It Seemed the Better Way »


Leonard Cohen – You Want it Darker – It Seemed… par fonguieng_nat

Enfin, ce long tunnel tragique – sans parler des décès de Prince et de George Michael – s’achève sur Blackstar. L’étoile Sirius du rock protéiforme, David Bowie, s’est éteinte deux jours seulement après son dernier coup d’éclat. Ziggy Stardust a déposé à nos pieds cet ultime morceau de basalte dont il a parsemé son œuvre extraterrestre, juste avant de partir sur la pointe des branches. Quel cadeau tombé du ciel ! Album de l’année qui n’a pas fini d’étendre son champ magnétique dans les contrées de l’univers pop-rock. A écouter : « Blackstar »

Bonus : le nouveau Agnes Obel, album empreint de religiosité remontant aux sources de Meredith Monk et d’une PJ Harvey chamanique. Citizen Of Glass est le genre d’album que l’on n’attend plus de la part de Hope Sandeval (Mazzy Star). A écouter : « Golden Green »


Découvrez le nouveau clip "Golden Green" d… par leparisien

Retro 2016 (6/8): Parler de souveraineté a plus de sens que jamais

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polony souverainete comité orwell
Natacha Polony, février 2014. SIPA. 00677227_000002
Natacha Polony, février 2014. SIPA. 00677227_000002

Je vais vous raconter une histoire[1. Ceci est le texte du discours prononcé par Natacha Polony lors du colloque organisé ce samedi 18 juin par le Comité Orwell.]. Une histoire belge. Plus encore, l’histoire d’un symbole national belge, la mayonnaise qui accompagne les frites servies dans les baraques et les brasseries, et dont la recette traditionnelle fait la fierté de nos voisins. Récemment, un arrêté royal a autorisé à dénommer mayonnaise une préparation contenant 70 et non plus 80% d’huile, et 5 et non plus 7,5% de jaune d’œuf. La raison de cette modification est la demande adressée par l’industrie pour pouvoir rester compétitive face à la concurrence étrangère, qui propose des produits moins chers. Tollé chez les Belges qui dénoncent le dumping, la perte de qualité au nom du profit et protestent en invoquant la tradition, l’identité de leur cher pays qui serait menacée par les assauts de la modernité.

Cette histoire est une parabole chimiquement pure des conséquences d’une mondialisation dérégulée sur un corps politique : impression de dépossession et réaffirmation identitaire. Il y a fort à parier que nos amis belges seront considérés par certains faiseurs d’opinion comme de sympathiques ringards, ou, au pire, d’ignobles chauvins en pleine dérive populiste et identitaire. On leur répondra que c’est le marché qui décide, que si le consommateur préfère payer sa mayonnaise moins cher, c’est l’essence même du libéralisme, et qu’ils ne voudraient tout de même pas interdire la mayonnaise sans huile et sans œufs. Bolchéviques, va ! Et puis, si l’on n’y prend garde, avec ces histoires de mayonnaise, on va finir par parler protectionnisme, et autres lubies xénophobes. Le repli l’aura emporté sur l’ouverture, la haine sur la générosité et l’accueil. De quel droit est-ce qu’ils préfèrent leur mayonnaise, ces Belges ?

Alors nous y sommes. Parler de souveraineté a-t-il encore un sens dans un monde globalisé ? C’est la question qui nous rassemble et il n’y a pas de hasard à la poser en un 18 juin, 76 ans après un appel qui prenait justement acte de la dimension mondiale de la guerre pour en appeler à la légitimité face à la légalité qui s’était exprimée la veille à travers la demande d’armistice du Maréchal Pétain. Nous y reviendrons, mais l’homme du 18 juin est aussi celui qui déclarera le 27 mai 1942 : « La démocratie se confond exactement, pour moi, avec la souveraineté nationale. La démocratie, c’est le gouvernement du peuple exerçant la souveraineté sans entrave. »

Parler de souveraineté quand le territoire national est occupé, quand l’Etat et ses rouages ont choisi de collaborer avec l’ennemi, voilà qui est compréhensible. Mais aujourd’hui ? Est-ce que ça ne relèverait pas d’une vieille rengaine masquant des obsessions plus coupables ?

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Easy Rider, porte de Saint-Ouen

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"Blousons noirs". Photo: Yan Morvan.
"Blousons noirs". Photo: Yan Morvan.

Si vous l’offrez demain soir, le beau livre de Yan Morvan dans sa livrée rouge carmin risque d’animer votre réveillon à coups de ceinturon. Ses photos brutes de fonderie vous changeront des insipides vues de New York ou des plages caribéennes, le décor dégoulinant de mièvrerie qui donne des ailes aux éditeurs de fin d’année.

Pierre Fourniaud, le patron de La Manufacture de livres, ne fait pas dans le genre calendrier des postes. Coup dur pour cet éditeur – qui, s’il flirte avec les flous de la loi, s’empare de sujets passés complètement sous silence par les médias traditionnels –, sa petite maison vient d’être condamnée à verser 3 000 euros pour atteinte au droit à l’image, à la demande de l’un des protagonistes photographiés.

Ce n’est pas une première pour lui, qui avait vu en 2013, Gangs Story, du même Yan Morvan, interdit à la vente. Cette fois-ci, ce livre, premier volet d’un triptyque, s’inscrit dans un travail historique sur les mouvements de jeunes dans les banlieues parisiennes. Les Perfecto cloutés remplacent avantageusement les petits chats, et le folklore rural s’efface devant les bastons du samedi soir. De toute façon, n’attendez pas demain pour vous offrir ce portfolio qui embaume la Valstar et la botte (texane) boueuse. C’est aussi acide qu’un coucher de soleil sur Les Mureaux ou l’éveil d’une cité pavillonnaire raconté par Christophe Guilluy.

"Blousons noirs". Photo: Yan Morvan.

Étudiant à la fac de Vincennes en section cinéma dans les années 1974-1975, le jeune Yan Morvan entre au service photo de Libé pour gagner sa vie.

D’emblée, il est attiré par les mauvais garçons, les blousons noirs, génération perdue qui, tel le chiendent, prolifère dans les zones périurbaines. La crise du pétrole n’a pas seulement mis un frein aux grosses cylindrées, elle a laissé sur le carreau les victimes expiatoires des Trente Glorieuses, toute une frange marginalisée de la société qui n’a pas réussi à s’accrocher au wagon de la croissance. Ces déshérités, à la fois désœuvrés et enragés, noient leur quotidien dans les provocations et dorment à l’ombre de leur 22 long rifle. La lose semble leur coller à la peau. Ces marlous ont un lointain air de famille avec les héros des Valseuses en moins rigolos. Ils portent l’échec sur leurs gueules de métèques, ils multiplient les provocations et se forgent une identité poisseuse faite de relents racistes et de dérives pétaradantes. Bref, ils ont tous les attributs d’une France à la traîne.

"Blousons noirs". Photo: Yan Morvan.

Il y a quarante ans déjà, la jeunesse prolétaire se fabriquait un destin en cul-de-sac. « Ils sont pour la plupart des fils d’immigrés […] Leur activité de fin de semaine se résume à boire des litres de bibine, se déhancher devant les guitares saturées des groupes de rock, faire la chasse aux “chevelus” pour les dépouiller de leur cuir ou de leurs santiags », analyse l’auteur. Alors, pendant de longs mois, il va les suivre et les photographier dans leur « very bad trip », une errance pathétique et dérisoire.[access capability= »lire_inedits »] Il partagera leur goût pour une Amérique en carton-pâte et leur lente désagrégation. La presse de l’époque n’est pas très chaude pour publier des clichés montrant des types tatoués de la croix gammée et se prenant pour les Hells Angels des fortifs. La jaquette qui recouvre ce livre met dans l’ambiance. On y voit une sorte d’Easy Rider de la porte de Saint-Ouen, au visage quasi christique, chevaucher un chopper, sans casque évidemment. Une tête de mort surmonte son phare et indique aux passants qu’il ne vaut mieux pas croiser son regard, sous peine de perdre l’usage d’un genou ou d’un bras. À l’intérieur, les superbes photos en noir et blanc restituent la dèche à l’état naturel.

Une atmosphère de zincs crasseux, de casses automobiles et de virées sans espoir, au milieu de Simca et de Dyane pourries. Ces « sans-dents-là », clones touchants de Gene Vincent ou d’Eddie Cochran, portent des bagouses, ont le cheveu gominé ou la banane branlante, enfilent parfois des vestes à franges façon Davy Crockett ou des cravates de cow-boy. Leurs lieux de rendez-vous : la route, des bars miteux, des caves, des squats, parfois même la salle à manger de leurs vieux, la toile cirée et la bouteille de Vieux Papes sur la table. Dans cet univers où le mâle blanc est un roi sans couronne, les filles ne sont pas en reste. Paumées, droguées ou affranchies, elles suivent ces desperados du bitume. Ne vous fiez pas à leur beauté aride, elles savent jouer des poings et se bagarrent entre elles pour conquérir leur parcelle de survie. Le bonheur est un mot qui n’appartient pas à leur vocabulaire. Leurs yeux noirs en attestent.

Morvan a magnifiquement saisi cette violence ordinaire dans la douceur giscardienne. Il a également posé son œil sur d’autres groupes, des fils de bourges, cette fois-ci, lookés façon Teddy Boys, ambiance fifties assurée, bagnoles américaines chromées et jolies pépées, toujours aussi rétifs à l’étranger, et cette même envie d’exister par la force.

Préférez cet ouvrage à tous les essais de sociologie sur les racines du mal français. Bien avant Guilluy lui-même, Morvan avait tout compris et capturé dans sa boîte à images les oubliés de la mondialisation naissante.[/access]

Retro 2016 (15/8): Brexit, yes we can !

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Des manifestants pro-Brexit à Londres, novembre 2016. SIPA. AP21980103_000001
Des manifestants pro-Brexit à Londres, novembre 2016. SIPA. AP21980103_000001

Ils ont osé. Ma première réaction, au réveil, en entendant les voix blanches qui causaient dans le poste, a été un immense éclat de rire, vite teinté d’une grosse pointe de jalousie (pourquoi ça n’arrive pas chez nous des trucs pareils, on a une grande gueule, mais quand faut se jeter du haut du plongeoir, il n’y a plus personne). « Pour nous qui sommes des gens de culture…. », disait un pompeux cornichon sur France Culture, justement. La messe était dite : le Brexit, c’est la victoire du plouc évidemment xénophobe qui défrise tant les beaux quartiers où on aime d’autant plus les immigrés qu’on ne les voit pas. Bref, avant d’avoir la moindre pensée, je savais que c’était une bonne, non une formidable nouvelle. Un truc comme le retour de la politique, peut-être même de l’Histoire, ai-je lancé à Muray qui rigole dans son cadre (avant le café, il ne faut pas trop m’en demander).

Souverainisme distingué et souverainisme de pauvres

Peu m’importe que les Britanniques aient eu, du point de vue boutiquier qui intéresse exclusivement les éditorialistes, raison ou tort. Ils ont eu le culot d’envoyer au diable les gens convenables, ceux qui trouvent que le populo sent mauvais et qui s’agacent qu’on perde du temps à parler alors qu’ils savent ce qui est bon pour lui. Yes we can. Le bras d’honneur géant que les sujets de Sa gracieuse viennent de faire à tous les maîtres-chanteurs, qui les menacent depuis des mois sur le thème « Si tu sors tu meurs », m’a soudain donné à moi des envies de liberté et de grand large. De vrais gaullistes, ces gens-là ! Au passage, ils ont aussi dit un peu merde à l’Amérique, aux éditocrates et aux « marchés » qui étaient remainistes et l’ont immédiatement fait savoir. Il y a un certain panache à sacrifier son PEL à ses convictions. Même s’il existe un souverainisme distingué qui a voté « out » parce qu’il pense que les intérêts britanniques y gagneront à long terme. Et aussi un souverainisme de pauvres qui, comme le disait Coluche, sont bien contents de savoir qu’ils vivent dans un pays riche.

Lisez la suite de l’édito sur son lien d’origine.