L’esprit de l’escalier – Alain Finkielkraut sur… par causeur
Vous avez apprécié la musique du générique ? La voici :
L’esprit de l’escalier – Alain Finkielkraut sur… par causeur
Vous avez apprécié la musique du générique ? La voici :
D’aucuns me demandent si j’en ai pas ma dose de déchirer les tickets. Réponse : ben non. Deux fois non.
D’abord, dix ans qu’on déchire plus. On a même arrêté de scanner des codes-barres. On flashe. On flashe des codes carrés Datamatrix. C’est vexant d’obéir, mal en plus, aux ordres de machines hailletèques. Du coup c’est long, ça énerve le public qui poireaute. Mais parole de directeur, c’est secure.
Ensuite, un billet, code à part, ça en dit, des choses ! Prenez le concert du 28 novembre à la Philharmonie. L’Orchestre national de Russie joue Prokofiev, Chostakovitch et le Concerto pour piano de Scriabine. La petite porte côté jardin va s’ouvrir quand le chef Guennadi Rojdestvenski, star historique (l’adagio pour cordes au troisième acte du film 2001 : l’odyssée de l’espace, c’est déjà lui qui dirigeait), quand le chef donc jette un œil au ticket d’entrée où il y a marqué, en gras : Philharmonie – Grande salle Pierre Boulez / Russian National Orchestra, et dessous en maigre : Mikhail Pletnev, piano. Pas de Rojdestvenski sur le ticket ! Ledit grille un fusible, défait son nœud pap. Pas mon nom sur le ticket ? Good bye et s’en va.
Notre public d’amour n’a pas tout perdu : Mikhail Pletnev, le pianiste, qui est aussi chef à ses heures, a pris sa place et c’était fameux. Mais le culot de la star ![access capability= »lire_inedits »] On se demande s’il faut incriminer son âge. Ou l’idée qu’il se fait de soi-même (paraît qu’ado, Prokofiev en personne l’aurait traité de « supergénie »). Ou plutôt la boursoufle post-perestroïka de l’ego russe brimé pendant trois quarts de siècle. Ou le complexe du Maestro – vous savez, ces gars qu’on appelle Maître depuis le conservatoire et qui, voyant Toscanini à la télé, se sont dit : Plus près de toi mon Dieu, il n’y a que Moi. Moi le savoir, Moi le pouvoir, Moi le tyran sacré, Moi le chef d’orchestre.
Fini tout ça. Le chef New Age est devenu démocrate. Il parle gentiment, respecte l’heure de la pause et aime les gens. Il ne fait pas peur, on l’appelle par son prénom, c’est mon pote le chef. Sauf ce soir. À 85 berges, le camarade Rojdestvenski s’en cogne du nouveau régime. Maestro c’est maestro. Privé de ticket ? Do svidania !
Il est petit, celui qui se perche sur la vanité (proverbe). Mais je vais vous dire : je le comprends. Si encore on n’avait qu’oublié son nom. Or point. Il y avait bien le nom d’un chef d’orchestre écrit sur le ticket – sur chaque ticket depuis le 26 octobre. Grande salle Pierre Boulez. Rojdestvenski a dû se croire confondu. Grande salle Pierre Boulez ! Tous les jours, à la Philharmonie, c’est un peu Pierre Boulez qui dirige. Grande salle Pierre Boulez ! Et quelle autre salle que la grande pouvait s’appeler Pierre Boulez ? En hommage au disparu, la « grande salle » devient « salle Pierre Boulez ». Pas les deux ! Comment d’un simple adjectif nos inépuisables managers vous changent l’artiste regretté en précieux ridicule.
Lundi 28 novembre, le maestro qui a connu Staline et Chostakovitch s’est trouvé petit. Plus petit que le pianiste. Plus petit que la grande salle et ses morts. Ça l’a chagriné, il nous l’a jouée Toscanini furioso. Chef, quoi. Mais pas chef de l’orchestre. Chef du ticket. En entendant claquer la porte de la Philharmonie et l’orchestre jouer si bien sans lui, on se disait, mélancolique : tout ça pour ça. C’est peu de chose, chef. [/access]

Si la désindustrialisation plane toujours sur notre économie, il y a un secteur où nous relevons la tête : la fiction télévisée ! A force de nous asséner que seuls les américains ont le génie du petit écran, nous commencions à faire des complexes de réalisation. Incapacité à revoir notre chaîne de production, scénaristes à la traîne, comédiens sans entrain, une création figée entre les désirs contradictoires des autorités de tutelle et l’appétit vorace des annonceurs, nous manquions de souffle et d’audace. Les années 90 ont été désolantes de platitudes et d’errements, surtout en prime time. Certains soirs, la ménagère avait envie d’ouvrir le gaz. Nos programmes ressemblaient à un débat soporifique sur les vertus de la monnaie unique entre un social-libéral et un libéral-social.
La zappette en berne comme la vigueur de notre Démocratie, nous doutions de notre santé mentale dans un système aussi vérolé. Nous osions à peine formuler ce rêve fou de regarder des séries de bonne facture ne tombant ni dans les grosses ficelles de la comédie, ni dans un misérabilisme à faire pleurer dans les cités bétonnées. En clair, une télé de qualité comme le furent jadis nos dramatiques et autres feuilletons à rallonges tenant la France qui se lève tôt en haleine. C’était méconnaître notre capacité de rebond et surtout notre vivier d’acteurs de tout premier plan. Quel autre pays au monde offre une telle variété de tempéraments, de caractères et de talents ! Le service public a su, à sa manière, proposer ces dernières années une contre-programmation assez subtile. Il s’agissait de ne pas heurter les téléspectateurs avec des œuvres trop violentes ou faussement révoltées, tout en conservant une fine psychologie des personnages.
Pour cette rentrée, nous avons donc plaisir à retrouver nos héros du vendredi ou du samedi soir. « Les Petits Meurtres d’Agatha Christie », plébiscités par le public dans un dernier sondage OpinionWay paru dans TV Magazine, sont d’une redoutable addiction pour les nostalgiques des années 50 et 60. Il ne suffit pourtant pas de filmer une Facel-Vega, une Lambretta ou des costumes taillés à l’italienne pour faire grimper l’audimat. Plus que l’intrigue plus ou moins alambiquée de chaque épisode, le succès repose essentiellement sur le jeu et la communion d’esprit d’un casting de haut niveau. Samuel Labarthe en irrésistible commissaire Laurence, cabot et délicat, dans cet entre-deux fragile dont il a le secret, déplie avec grâce et malice son long corps dégingandé. Un régal. La journaliste Alice Avril jouée par une Blandine Bellavoir, plus sûre chaque année dans ses exceptionnels dons comiques laisse toujours poindre une émotion véritable qui serre le cœur. Quant à la secrétaire Marlène, pin-up de sous-préfecture au cœur d’artichaut, la protéiforme Elodie Frenck casse vraiment la baraque dans cet exercice de style. Du grand art. Un seul regret, l’absence de Natacha Lindinger. On se demande ce qu’attend le cinéma français pour la faire tourner plus souvent. Certainement la meilleure actrice de sa génération.
Les petits meurtres d’Agatha Christie – Meurtre… par bande-annonce-film
Sur France 2 également, depuis le vendredi 6 janvier, la saison 4 de « Chérif » reprend du service. Là aussi, le duo-vedette composé d’Abdelhafid Metalsi et de Carole Bianic fait des merveilles à la Crim’ de Lyon. Souple et puissant, le capitaine Cherif vient se fracasser sur le granit tendre du capitaine Briard. Ils sont d’un naturel désarmant. Mention spéciale à François Bureloup et Vincent Primault, toujours d’une parfaite justesse de ton.
CHERIF [Ep 5 et 6] – Bande Annonce par CherifFr2
Parmi les retours à l’antenne, la saison 5 de « Caïn » devrait arriver dans les prochaines semaines. Bruno Debrandt, le flic paraplégique le plus intrusif de France et Julie Delarme, sa complice de charme aux failles abyssales font des miracles d’interprétation sous la lumière de Marseille.
SÉRIE : Caïn sur TV5MONDELatina par TV5Monde
Sur France 3, la série franco-britannique « The Collection » démarrée avant Noël se poursuit jusqu’à la mi-janvier. Elle raconte la vie d’une maison de haute-couture dans le Paris de l’après-guerre entre soif d’argent et « Occupation » mal digérée. La présence de la trop rare Irène Jacob mérite un visionnage attentif. En France, on manque finalement de tout sauf d’excellents acteurs. Les candidats à la future Présidentielle devraient en prendre de la graine.

La rentrée littéraire de janvier 2017 a déjà balayé la fournée de septembre 2016. Qui se souvient encore des Prix d’automne ? Les lauréats sont passés du statut de vedettes aux oubliettes en l’espace d’un tweet. Leurs livres jadis encensés par la presse ont fini leur vie dans les solderies dès les premiers frimas de l’hiver. Cette rotation infernale laisse sur le carreau de très nombreuses victimes grisés par l’espoir fugace et forcément déçu d’un succès en librairie. D’abord les auteurs, ces sprinteurs de l’impossible, manouvriers de l’écrit, n’ont qu’une mince fenêtre de tir pour imposer leur roman ou leur essai face à une concurrence déchaînée. Le libéralisme débridé sévit autant dans l’édition que dans le secteur de la Grande Distribution. Marketing agressif, campagne d’influence et/ou de dénigrement, vaines polémiques, alertes sur les réseaux sociaux, tout est matière à faire parler de son livre.
Pour un passage à la télé, certains sont mêmes prêts à se mettre à nu, voire à dénoncer la pauvreté, le cancer et la pollution. Les opinions se polissent à l’approche des Prix, la banalité du propos prend ses aises sur les plateaux et l’écrivain se transforme en homme politique chassant l’électeur ou le lecteur, mêmes proies d’un système devenu fou. A ce jeu de massacre, rares sont les élus. La date de péremption d’un ouvrage arrive plus vite qu’un recommandé par la Poste. Une espérance de trois mois pour les plus chanceux, quelques semaines à peine pour l’immense majorité de la troupe, et puis s’en va l’auteur avec ses rêves de carrière. Cette hyperconsommation met aussi à mal les nerfs des attaché(e)s de presse qui n’arrivent plus à suivre les perpétuels changements au catalogue. Il est plus facile aujourd’hui de connaître dans le détail toutes les options d’une automobile de luxe que de se retrouver dans les méandres d’une maison d’édition. Et puis le critique ne sait plus où donner de la tête. Chaque jour, il reçoit des livres, il effectue un tri rapide, maladroit, partisan et manque de place pour parler de tout ce qu’il a aimé. L’actualité ne repasse pas forcément les plats. Cette sélection parcellaire ne le satisfait guère.
Alors, le critique repenti décide de consacrer quelques lignes à des livres vieux de trois mois, une audace folle dans un monde accro à la nouveauté stérile. Si la lecture abolit le temps, il faut se plonger dans Iphigénie en Thuringe de Ghislain de Diesbach, un admirable recueil de douze nouvelles courant du milieu du XVIIIème siècle jusqu’en 1900. Une bouffée de romantisme allemand, une écriture décorsetée, une intelligence pétillante où l’érudition et la légèreté forment un mariage vigoureux. Via Romana republie ces textes parus une première fois en 1960 chez Julliard en les accompagnant d’illustrations inédites de Philippe Jullian. Dans un registre plus populaire, encore qu’il s’agisse toujours d’Histoire avec un grand H, prenons la défense de notre patrimoine bistrotier. L’échappée, maison de caractère, a réuni une partie des 700 chroniques sur le zinc de Jacques Yonnet (1915-1974), l’auteur du célèbre essai Rue des maléfices sorti en 1954, le copain de Carco, Fallet, Giraud, Clébert ou encore Mac Orlan. Troquets de Paris dans la collection Lampe-tempête affiche crânement sur sa couverture un tire-bouchon et avertit le lecteur autant sur le contenu que le contenant. Yonnet, figure légendaire de la Mouffe et de la Maube, a tenu la rubrique « Aubergistes et bistrots de Paris » dans L’Auvergnat de Paris, le journal des immigrants du Centre de la France. A la fois historien du Vieux Paris, entomologiste de la profession et dénicheur de curiosités, il fait le récit d’une ville disparue. « En un mot : au comptoir, on FRATERNISE. Plus de hiérarchies, de classes sociales, de complexes (le terme est à la mode), pas d’épate, pas d’esbroufe : on est ce que l’on est » écrit-il dans son billet du 4 février 1961 intitulé « Rôle des cabarets et tavernes dans la formation de Paris ». Il est aussi question de conversations impromptues dans le dernier ouvrage de Michael Edwards, premier Britannique à avoir été élu à l’Académie française. Dans ses Dialogues singuliers sur la langue française au PUF, il confronte le français et l’anglais dans une partie de ping-pong sémantique aux racines des mots. Qui sortira vainqueur du « me » ou du « moi » ? Symbolique du « e » muet ou savoureuse analyse sur le français comme « périphrase du réel » font se creuser les méninges. Trois livres intemporels qui méritent un rab d’intérêt dans cette incontrôlable course à l’audience.
Iphigénie en Thuringe de Ghislain de Diesbach – Via Romana
Troquets de Paris de Jacques Yonnet – L’échappée –
Dialogues singuliers sur la langue française de Michael Edwards – PUF

«Ne soyez pas pressé de croire tout ce qu’on vous raconte ». Ce n’est pas Éric Chevillard qui le dit, c’est Lewis Carroll, dont la muse Alice Liddell ressemble par certains traits à Ronce-Rose. Ronce, Rose ou Ronce-Rose, héroïne du roman d’Éric Chevillard, a l’air d’une petite fille comme les autres, qui change de culotte matin et soir, mange des sandwiches pain de mie jambon sans salir sa robe de princesse et confie ses secrets à son carnet, soigneusement cadenassé.
Eric Chevillard : La nébuleuse du crabe par ina
Nous avions des soupçons, au moins depuis La Nébuleuse du crabe (Minuit, 1993) ; c’est confirmé: Eric Chevillard est un effroyable logicien de l’absurde. On aimerait sortir du terrier du lapin comme Alice, on ne le peut pas, parce qu’aucune issue de secours n’est ouverte dans l’écriture. Aucune occasion de refermer le livre en pensant que l’auteur a bien déliré mais qu’avec nous, ça ne prend pas. Tout se tient, comme le disent les complotistes. Ronce-Rose vit avec Mâchefer et son copain bodybuildé, Bruce. Tous deux passent plus de temps à préparer des mauvais coups et à boire des bières qu’à s’occuper de la petite fille, mais elle est heureuse. Ronce-Rose a pour voisins un unijambiste, un escadron de mésanges et une sorcière. Sa richesse : la crédulité sans fond de l’enfance, la naïveté merveilleuse, et cynique sans faire exprès, avec laquelle elle perçoit le monde.
Mâchefer et Bruce, du moins leurs sosies parfaits, sont les héros d’un film projeté sur tous les téléviseurs, « fin de cavale sanglante ». Ronce-Rose en prend note sur son carnet et espère bientôt les retrouver pour leur raconter son périple, le long voyage qu’elle a entrepris à leur recherche. Elle a pris soin de flécher son itinéraire.
Nous ne savons pas combien de temps a mis Ronce-Rose pour rentrer à la maison, ni si elle a fini par retrouver Mâchefer, Bruce, les mésanges. D’équation pratique en équation psychologique, le roman est un traité de logique cruelle, le plan du labyrinthe d’un cerveau d’enfant. C’est aussi et surtout la preuve que le monde n’est pas ce que l’on croit, le monde est la somme de ce qu’il paraît à travers les yeux d’une petite fille, d’une association de malfaiteurs, d’une vieille dame paralysée, des gentils, des méchants, des cordonniers et des indifférents.
Gageons que malgré ses chagrins bien cachés, nous aurons envie de suivre le chemin fléché de Ronce-Rose, plus que n’importe quel autre.
Ronce-Rose, Eric Chevillard, Minuit, 144 pages. (à paraître le 3 janvier)

Sur le papier, l’exposition Chtchoukine qui se tient à la fondation Louis Vuitton jusqu’au 20 février 2017 est sans rivale. Pensez donc : 130 chefs-d’œuvre impressionnistes, post-impressionnistes et modernes soit un authentique trésor, celui que Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, collectionneur russe et francophile rassembla une vie durant. Gauguin, Derain, Matisse, Le Douanier Rousseau, Picasso… J’allais pouvoir m’en mettre plein les yeux ! Mais pour autant cette excitante promesse ne me fait pas perdre mon sens pratique. Prudemment, j’achète donc mon billet d’entrée en ligne une semaine à l’avance. Comme dans d’autres musées, je dois choisir un horaire précis parmi une liste de créneaux, ça sera donc le mardi 20 décembre à 12h30. Le jour dit, un mauvais vent m’accompagne lors de la traversée du jardin d’acclimatation jusqu’à la Fondation Louis Vuitton. Un édifice audacieux (ou plutôt « un geste architectural fort » comme on dit maintenant), tout en larges courbes, que ne renieraient pas les émirs dubaoïtes. Le bâtiment a été habillé par Daniel Buren de filtres colorés alternés et rectangulaires, rappelant ainsi le motif à carreaux, emblématique de la marque Louis Vuitton… Bel exemple d’intérêt bien compris entre un homme d’affaire avisé et un artiste qui sait d’où tirer son inspiration pour ne pas contrarier son mécène.
Il est 12h20, je cherche la file d’attente destinée aux visiteurs déjà détenteurs d’un ticket. Introuvable. L’agent de sécurité questionné me répond qu’il n’y a qu’une seule file pour tous les visiteurs et qu’il faut donc faire la queue en attendant que « le flux soit régulé ».
Après 25 minutes d’attente dans un froid glacial, je pénètre enfin dans la fondation. Le hall d’entrée est digne d’un centre commercial en période de soldes : énormément de monde, des indications confuses censées orienter les visiteurs vers le restaurant, la boutique, l’auditorium… Je m’approche du comptoir d’accueil où il est précisé que chaque billet donne droit à un audio-guide. Je réclame donc mon dû et m’entends répondre que pour profiter de ce service, il faut être détenteur d’un smartphone et télécharger une application. J’explique que je n’ai pas pris d’écouteurs mais cela ne pose aucun problème puisque l’hôtesse me répond qu’il est tout à fait possible d’écouter à voix haute les indications dispensées par l’application… Je reste perplexe, ce musée du XXIe siècle qui se veut reflet de son époque, aurait-il poussé son souci de contemporanéité jusqu’à adopter le mode d’expression des lascars du RER B qui font profiter à tous les voyageurs du dernier titre de Nekfeu en mettant leur portable à pleine puissance ?
La personne qui m’accompagne a le tort de ne posséder qu’un modeste téléphone portable et fait part de son incompréhension quant à la promesse d’un audio-guide. Réplique cinglante et définitive : « Vous n’êtes pas dans un vieux musée, Monsieur ». Et tac ! Quant à l’intérêt d’acheter préalablement un billet nominatif, daté et comportant une heure précise l’hôtesse nous répond -agacée- que ce billet n’est en aucun cas un coupe-file et que si nous nous sommes gelés, c’est pour la bonne cause. Il s’agit en effet de « ne pas saturer les salles d’exposition de visiteurs afin que chacun puisse en profiter dans les meilleures conditions ». Nous tournons les talons et entrons (pas dans les meilleures dispositions, il est vrai) dans l’exposition, prêts à oublier ces déconvenues grâce aux merveilles qui nous attendent. Las ! Les salles sont toutes plus bondées les unes que les autres, on s’y bouscule. Il faut jouer des coudes pour espérer s’approcher des tableaux. Les visiteurs déambulent un smartphone dans une main avec le son à voix haute, et un appareil photo dans l’autre. En fait de « meilleures conditions » c’est l’entassement et le bruit qui dominent. La Fondation Louis Vuitton a fait le plein de visiteurs et une belle recette (16€ le ticket plein tarif) mais nous nous sommes hagards, déboussolés, frustrés, fatigués. Nous écourtons la visite.
Bernard Arnault qui cultive son image de mécène devrait pouvoir comprendre que la politique du chiffre qu’il pratique à merveille à la tête de LVMH, est un non-sens appliquée aux arts. Le public, comme les œuvres, méritent que l’on ne les traite pas comme des marchandises.[1. Contactée par Causeur.fr, la Fondation Louis Vuitton n’a pas encore répondu à nos questions]

Morne plaine au cinéma. Les stars ont pris la tangente. Un seul fait de la résistance. Le plus grand matador du box-office, Monsieur Belmondo en personne, « el unico », comme il se présentait dans Un singe en hiver en 1962, face à un Jean Gabin enivré par les vapeurs d’Extrême-Orient. Il suffit d’épeler son nom, d’apercevoir son blouson en cuir, son flingue de compétition, son cigare, son nez cassé, son yorkshire dans les loges de Roland-Garros, de l’imaginer pendu à un hélicoptère au-dessus de Venise, toréant sur une départementale de Normandie, chevauchant une rame de métro au pont Bir-Hakeim, remontant les Champs-Élysées avec Jean Seberg ou chahutant avec ses copains du Conservatoire, pour qu’un sourire illumine notre visage et que l’espoir renaisse enfin.
Ce grand frère de 83 ans abolit le temps. Il redonne à la France de 2017 l’insouciance de ses Trente Glorieuses. Il ravive le souvenir des réalisateurs disparus (Melville, Chabrol, Truffaut, Verneuil, Lautner, Sautet, Becker, De Sica), des écrivains oubliés (Félicien Marceau, Antoine Blondin, Béatrix Beck) et des actrices indomptables (Ursula Andress, Laura Antonelli). Pour la première fois, l’acteur égrène ses souvenirs à la première personne dans Mille vies valent mieux qu’une aux éditions Fayard, avec la collaboration de son fils Paul et de Sophie Blandinières.
Ne vous attendez pas à des révélations fracassantes, ce n’est pas le genre de la maison. Car Belmondo, toujours démonstratif à l’écran, jamais avare d’une cascade, demeure pudique sur sa vie privée. Il ne renie pas ses origines bourgeoises, il ne s’invente pas une extraction miséreuse pour charmer la presse bien-pensante comme tant d’autres usurpateurs. Sa carrière offre de meilleurs repères chronologiques que les successifs gouvernements de la Ve République. C’est un condensé de notre histoire récente, des combats dans les Aurès aux marches du Palais des festivals. Sur 300 pages, l’acteur déroule à vive allure ses débuts, ses ratés, ses succès, ses goûts notamment pour Céline et le personnage de Bardamu, avec cette joie communicative qui lui est propre. Son drame personnel, la perte de sa fille, il l’évoque à sa manière, élégante et digne. Notre compagnon du dimanche soir livre ici une échappée buissonnière,[access capability= »lire_inedits »] sans jamais tomber dans le pathos et sans oublier les monstres sacrés (Michel Simon, Jules Berry, Louis Jouvet, Arletty, Gabin, Ventura, Charles Dullin ou l’insaisissable Pierre Brasseur).
Tout commence dans le XIVe arrondissement, un turbulent garçon déploie une énergie épuisante dans l’appartement familial. Il court, il bondit, il dévale, il exulte, comme plus tard il cavalera dans L’Homme de Rio, sous l’œil amusé de Philippe de Broca. Ses parents observent ce tourbillon de la vie, avec étonnement et affection. Sur les bancs de la très sélecte École alsacienne, le petit Belmondo enrage. L’autoritarisme obtus de certains professeurs le désarçonne. L’École, l’Armée, les Institutions en général, ne comprendront jamais cet être fulgurant. Dans l’atelier de son père, il exerce son œil d’esthète en épiant les modèles qui viennent poser en tenue d’Ève. Les leçons l’ennuient profondément. Le soir, il revit en lisant Les Trois Mousquetaires : « Tout, dans ce roman de cape et d’épée m’enchante », avoue-t-il. L’imaginaire sera sa seconde patrie. Le théâtre, son terrain d’expression favori. « Quand la réalité est déplaisante, la fiction demeure un recours idéal », pourrait résumer l’esprit de ses mémoires.
Au Conservatoire, son jeu virevoltant, son physique cabossé, son naturel fougueux ont heurté bien des académismes. Durant cette formation pavée de mauvaises intentions, Belmondo s’est trouvé une bande d’inséparables copains (Guy Bedos, Michel Beaune, Jean-Pierre Marielle, Claude Rich, Jean Rochefort, Pierre Vernier, Bruno Cremer, Françoise Fabian). On sent Belmondo nostalgique du Saint-Germain-des-Prés de cette fin des années 1950, propice aux canulars et aux rigolades. Une atmosphère de liberté planait sur Paris. Les figures de Mario David et de Charles Gérard, bambochards émérites, viennent égayer la description de ces folles nuits. La rive gauche n’était pas encore au programme des tour-opérateurs et des fripiers de luxe.
Il suffit qu’un Suisse binoclard aussi révolutionnaire qu’incompris lui donne son premier rôle dans À bout de souffle pour que la nouvelle vague Belmondo déferle. Nous sommes en 1960, sa carrière est lancée. Plus rien ne l’arrêtera. Sa filmographie donne le tournis. Jean-Paul, c’est l’ami de la famille. Son état de santé tient lieu de baromètre national. Quand Belmondo va bien, la France respire. Qu’il fasse du cinéma intello, du polar, de la comédie, du film d’aventures, en costume, à cheval ou en bateau cigarette, il occupe tout l’espace. Les filles l’adorent, les garçons l’imitent, les parents l’adoubent, les réalisateurs rêvent de capturer cet Animal dans leurs filets. Sa rivalité (non feinte) avec Alain Delon fait le bonheur de la presse à scandale et des tribunaux.
Chez les hommes, la taille (le nom de Delon figurait deux fois sur l’affiche de Borsalino en tant qu’acteur et producteur) est un sujet sensible. Ces deux-là se sont assez reniflés pendant cinquante ans pour ne pas éprouver désormais une complicité de seigneurs. Celui qui prit, un temps, la présidence du syndicat des acteurs s’offrit même le luxe de refuser les sirènes d’Hollywood. À L.A., il s’amusait pourtant avec le Rat Pack et affolait les producteurs. « J’étais à l’aise en France, j’étais bien français, culturellement ; je n’étais pas prêt à abandonner mon pays alors que c’était lui qui m’avait donné sa confiance et son estime », dit-il sans aucune amertume.
Ce livre est l’occasion de partager quelques souvenirs du bon vieux temps. Aucun ressentiment ne l’anime bien que les brimades des professeurs du Conservatoire aient laissé des traces indélébiles. Le Professionnel supporte mal l’injustice. Sur le tournage de L’Aîné des Ferchaux, il prit notamment la défense active de Charles Vanel qui subissait la furie moqueuse de Melville. Le Stetson du réalisateur s’en souvient encore, comme le rappelait Bertrand Tavernier dans son Voyage à travers le cinéma français. Notre magnifique Bébel, à la fois héritier, marginal, alpagueur, flic et voyou, incarne une parenthèse enchantée dans le monde d’avant.[/access]

La « Pax Russia » imposée, après l’écrasement de la partie Est d’Alep, par la Russie en Syrie, en coordination avec l’Iran et la Turquie, enterre la belle idée du « soft power ». On a dit qu’Alep-Est était le tombeau des « valeurs occidentales ». C’est surtout celui de ses habitants. Ensuite celui de nos illusions. A Alep, à la différence de Sarajevo pendant le siège, pas de casques bleus, pas d’humanitaires. Un passage à l’acte unilatéral de la Russie, épaulée par les Pasdarans iraniens, leurs affidés du Hezbollah, des volontaires chiites irakiens ou afghans, et ce qui reste de troupes capables de combattre de l’armée syrienne. Les Occidentaux et l’ONU : simples témoins sidérés, honteux et impuissants. Même l’évacuation des derniers milliers d’habitants survivants a été supervisée par l’armée russe, qui a directement négocié avec les groupes rebelles. Le croissant rouge et le CICR n’ont servis que d’auxiliaires et de caution.
Après donc la sidération du passage à l’acte en Géorgie (2008) puis en Ukraine et enfin en Syrie, cette fin d’année 2016 a vu la mort de l’illusion occidentale du « soft power », de la diplomatie d’influence, la persuasion sans les armes. Et nous, Occidentaux, ne pouvons nous en prendre, si nous sommes honnêtes, qu’à nous-mêmes. Nous avons cru si longtemps à ces idées, à ces concepts contre l’évidence insupportable du réel. Le ministre de la défense russe Sergueï Choïgou, à l’occasion de la rencontre Russie-Iran-Turquie à Moscou ayant préparé la Pax Russia sur la Syrie, a lapidairement formulé l’épitaphe du soft power tel que nous le rêvions, en évoquant les précédentes initiatives diplomatiques de l’ONU, des Américains ou de leurs alliés : « Aucun d’entre eux n’avait de réelle influence sur le terrain ». Tout est dit.
Eh oui, pas d’influence sans capacité – et surtout volonté – crédible, effective, de passage à l’acte. Pas d’influence sans puissance, pas de soft power sans hard power. Pas de paix sans menace. « Si vis pacem, para bellum » ; mais surtout : si l’on menace, il ne faut jamais reculer, ensuite. Quitte à souffrir, ce que nous ne voulons plus. Obama pense que les Américains ne veulent plus souffrir, et ce président, qui aurait pu rester comme l’un des plus grands de l’histoire des Etats-Unis, a planté, en montrant au monde la faiblesse de sa volonté, les graines de souffrances futures pour le Moyen-Orient, l’Amérique et l’Occident. C’était en août 2013, quand il a reculé après l’attaque chimique de la Ghouta en août 2013, alors qu’il avait averti que l’usage par Damas d’armes chimiques serait une « ligne rouge » à ne pas franchir. Sans cette faiblesse, Bachar Al-Assad eût été amené à négocier avant qu’il ne soit trop tard, les égorgeurs islamistes auraient bénéficié de moins de ralliements, il n’y aurait pas eu d’intervention militaire russe directe en Syrie à partir de septembre 2015, il n’y aurait pas eu d’écrasement barbare d’Alep-Est, et peut-être, en Amérique, Trump aurait-il eu plus de mal à faire croire à des millions de gogos en sa « force » d’Hercule de foire.
La Pax Russia prend donc la place abandonnée par la Pax Americana. Cette Pax Russia, si elle tient, mettra en partie fin à la boucherie syrienne, a fortiori si c’est celui qui tient le hachoir qui siffle la fin de la partie. Mais au-delà d’en finir avec nos illusions de soft power – il était temps – elle laisse aussi sur le carreau l’ONU comme instance de règlement des conflits. Au mieux, l’ONU va devenir l’instance d’approbation de la paix des vainqueurs, comme l’adoption à l’unanimité par son conseil de sécurité de la résolution 2336, soutenant « l’initiative de paix » russo-turque, le préfigure. Elle met enfin un terme à l’idée d’une Europe autre que strictement économique et à celle d’une Amérique garante d’une stabilité internationale qui appartient définitivement au siècle dernier, au temps où le monde était passé de bipolaire à unipolaire. Il est aujourd’hui devenu un échiquier multipolaire où l’avantage va à la brutalité du ou des joueurs les plus déterminés.
Mais cette Pax Russia laisse de côté bien plus que cela : d’abord les Arabes, pas invités à la table de ceux qui – Russie, Iran, Turquie – ont décidé du cessez-le-feu (les groupes d’opposition « non terroristes » seront invités aux négociations prévues par le triumvirat fin janvier à Astana au Kazakhstan).
Les Kurdes ensuite qui seront, comme toujours, les dindons de la farce, utilisés comme supplétifs des Occidentaux en Syrie, soutenus un peu mais pas assez par ceux-ci, puis lâchés à la fin par peur d’affronter la Turquie pour si peu, pour ceux qui ne comptent pas assez sur l’échiquier dont nous ne sommes d’ailleurs plus nous-mêmes un pion stratégique.
Et, enfin, le coup de maître de Poutine, judoka et joueur d’échecs : la Turquie. Les Russes, qui n’ont pas la mémoire aussi courte que nous, n’oublient pas que nous avons, au temps de leur faiblesse post-soviétiques, et à l’encontre des promesses faites, été décrocher leurs anciens pays alliés du pacte de Varsovie pour les arrimer, progressivement, à l’OTAN, puis à l’UE. Nous n’avons jamais voulu – sûrs alors de notre « soft power », qui avait, selon la légende, triomphé sans combattre du communisme (lequel s’est surtout effondré sur lui-même comme une étoile auto-consumée) – prendre conscience de ce qui a été perçu par ceux-ci comme du mépris.
Les Russes commencent, aujourd’hui, à nous rendre la monnaie de notre pièce en désarrimant, sous nos yeux, la Turquie de l’OTAN. La Turquie d’Erdogan, notre alliée supposée, qui fait sa guerre et organise la paix en Syrie et au Moyen-Orient, main dans la main avec la Russie et l’Iran ? Poutine, dans ce qui sera peut-être analysé plus tard comme un basculement systémique, renforce ainsi avec pragmatisme et opportunisme la défense sur le terrain des intérêts russes en s’alliant avec les deux autres acteurs qui osent passer résolument à l’acte (en parvenant à passer au-delà de l’opposition d’Erdogan à Bachar Al-Assad, ce qui prouve que les ennemis de mes amis peuvent aussi être un peu mes amis si tout le monde y gagne). Il introduit en passant un ver mortifère au cœur de l’Alliance Atlantique. Pire encore qu’une possible défection de la Turquie qui quitterait l’OTAN (probablement le scénario idéal si nous avions le courage de le mettre sur la table), nous gardons – avec la bénédiction de Moscou – au sein de cette alliance, un membre envers lequel nous ne pouvons plus avoir confiance. La confiance, cœur nucléaire d’une alliance militaire et stratégique. Poutine ne désarrime pas formellement la Turquie de l’OTAN, il la désarrime effectivement, tout en la laissant théoriquement en faire partie, suffisamment en tout cas pour y propager le ver de la méfiance. L’OTAN pourrira peut-être par la Turquie… Cette Turquie de plus en plus frappée et déstabilisée par les coups en retour de ses mauvais calculs (déclenchement d’une nouvelle guerre interne et externe avec les Kurdes, soutien puis lâchage de Daech), comme en témoigne la fusillade aveugle du club Reina à Istanbul la nuit du Nouvel An, revendiquée par ledit « Etat » islamique.
En France, l’attitude de nos politiques, devant le conflit régional syrien, hésite depuis le début entre une condamnation du régime syrien que l’on ne peut que partager si l’on souhaite rester humain – au regard ne serait-ce que de l’attaque chimique de la Ghouta puis de l’utilisation intensive et aveugle des bombardements aériens, aux bombes-barils, au chlore, etc. ; condamnation légitime mais impuissante parce que nous ne punissons pas sur le terrain le coupable -, une fascination-admiration envers Poutine (Marine Le Pen, Mélenchon, Fillon,…) et cette vieille antienne de la diplomatie seule comme solution au problème chez les autres. Jusqu’à cette ânerie énoncée comme une géniale clairvoyance par Dominique de Villepin, qui appelait récemment à « une coalition internationale diplomatique et surtout pas militaire » pour enrayer la crise au Moyen-Orient, au prétexte qu’« utiliser un lance-flammes pour éteindre un incendie, c’est absurde ». Oui, c’est absurde chez les pompiers mais, sur le terrain en Syrie, c’est bien une coalition militaire agissante, dénuée de scrupules, brutale, déterminée, cynique même, qui, après avoir presque tout brûlé, impose la paix dans les décombres fumants… pendant que nos diplomates observent et regrettent avec nostalgie le temps de « la grande politique arabe de la France »…
Nous ne pourrons éternellement observer ce qui arrive, ce qui nous arrive, ce qui arrive vers nous aussi. A l’heure où des candidats à l’élection présidentielle hésitent à dire si le budget de la Défense doit se situer à 1,9 ou bien 2 % du PIB (en fait nous devrions le hausser à 4 %, mais qui osera ?), la réalité est brutalement, et salement, prise à bras-le corps par d’autres. Oui, il faut faire de la diplomatie, il faut parler les yeux dans les yeux à Poutine, aux autres, à tous ceux qui se battent sur le terrain. Et partout ailleurs, aux Chinois, par exemple, qui pratiquent en mer de Chine l’expansionnisme par le fait accompli. Comme je l’avais écrit, ce ne sont pas (encore) nos ennemis, mais une menace pour aujourd’hui et demain que nous ne pouvons éluder. Mais arrêtons de nous payer de mots. La diplomatie de pays que personne ne craint ne pèse plus rien aujourd’hui. L’année 2016 a été l’année Poutine ; 2017 sera peut-être l’année Poutine-Trump-Erdogan-Xi Jinping… Face à eux, qui osera être un nouveau Churchill ? Le paradoxe de la vraie diplomatie, c’est qu’elle doit s’efforcer d’éviter le sang, la sueur et les larmes, tout en donnant à percevoir qu’on se tient prêt à les assumer, si nécessaire.

Un précédent article a mis en évidence le fonctionnement réel des retraites par répartition : l’investissement dans le capital humain génère un dividende versé sous forme de pensions. Mais l’erreur dirimante que constitue le calcul actuel des droits à pension au prorata des cotisations vieillesse n’est pas la seule à laquelle il faille remédier pour repartir du bon pied ; le cadre catégoriel qui divise nos retraites par répartition en trois douzaines de régimes, les uns dits « de base », et les autres « complémentaires », est une autre cause majeure de dysfonctionnement du système.
On le voit bien : les exploitants agricoles actuels, les cheminots actuels, les commerçants actuels, sont trop peu nombreux pour verser de quoi vivre décemment à ceux qui exerçaient jadis le même métier. En laissant subsister des régimes catégoriels, dont la fusion avait pourtant été prévue à la Libération, le législateur a failli à son devoir. La répartition ne peut fonctionner correctement que dans un cadre au minimum national, tout simplement parce que, si les enfants de Français sont des Français, les enfants d’agriculteurs ne sont pas forcément des paysans.
Pour tenter de conserver ce cadre catégoriel, une « compensation démographique » entre régimes de base a été instaurée en 1975, complétée par des subventions en provenance du Trésor public. Mais ce rafistolage ne suffit pas pour que notre système de retraites fonctionne correctement. Moult rapports ont cherché le moyen d’améliorer la compensation démographique ; aucun n’a fourni une solution satisfaisante. Il est temps de tirer la conclusion de ce feuilleton languissant, et de son homologue, celui de la « convergence » des régimes : l’unification de nos trois douzaines de régimes, prévue en 1945, doit enfin être réalisée.
Il est grand temps, et cela est possible : la Suède et l’Italie, notamment, y sont parvenues. Laborieusement, certes, car ces pays étaient des pionniers, mais nous pouvons tirer parti de leurs expériences. La Confédération française des retraités a organisé récemment un colloque[1. « Le régime universel de retraite : la réforme que la France attend ? », Sénat, le 16 décembre 2016. ] où sont intervenus deux experts des retraites suédoises et Elsa Fornero, qui a conduit la réforme italienne de 2011 en tant que ministre du travail ; une fois de plus, le message a été : « l’unification est possible, nous l’avons réalisée. » Voyons donc comment faire.
La solution la plus radicale est la meilleure : transformer tous les droits acquis dans nos divers régimes par répartition en points du nouveau et unique régime, disons France Retraites. Les retraités obtiendront un nombre de points calculé d’après la somme des pensions qu’ils reçoivent actuellement (près de 3 par personne, en moyenne, sans compter les pensions de réversion) ; pour eux, ce sera une simplification : ils recevront un seul virement mensuel, égal à la somme de leurs diverses pensions antérieures.
Pour les actifs, à partir par exemple du 1er janvier 2018, les acquisitions de droits à pension prendront exclusivement la forme de points France retraites (points FR). La conversion en points FR des droits acquis antérieurement dans les divers régimes sera très simple en ce qui concerne les actuels régimes par points, tel que l’Arrco et l’Agirc : il suffira d’établir un « taux de change » équitable entre chacun de ces points et le point FR. Pour les régimes par annuités, comme l’assurance vieillesse de la CNAV et celle des fonctionnaires, il faudra pratiquer une liquidation fictive : la pension virtuelle ainsi déterminée sera convertie en points FR comme les pensions réelles des retraités.
Fort heureusement, il existe un fichier national où sont répertoriés tous les droits à pension de tous les assurés sociaux de 55 ans et plus : cela permettra de commencer immédiatement le travail de liquidation fictive. Compléter ce fichier en y faisant entrer les assurés sociaux de moins de 55 ans sera certes un gros travail, mais nous disposerons de plusieurs années pour le mener à bien. L’important est que, pour chaque actif, les liquidations fictives permettant le calcul du nombre de points acquis avant le 1er janvier 2018 aient lieu longtemps avant leur départ à la retraite.
Un « big-bang » mettant en place le régime unique est donc techniquement réalisable. Reste à préciser en quoi cette réforme améliorera les choses. Premièrement, les frais de gestion seront divisés par un facteur supérieur à 2, ce qui économisera plus de 2 Md€ par an, tout simplement parce que le travail requis pour tenir 3 comptes de droits à pension est 3 fois supérieur à celui qui suffit pour tenir un seul compte.
Deuxièmement, la gouvernance du système unique sera autrement plus simple et efficace que celle de 36 régimes disparates. La variable de commande principale sera la valeur de service du point : il suffit de la fixer chaque trimestre au niveau requis pour que les pensions versées ne dépassent pas les cotisations perçues. Les gestionnaires pourront être rendus responsables de leur gestion, c’est-à-dire débarqués s’ils n’équilibrent pas le budget de France Retraites. Le législateur, ayant instauré un cadre institutionnel convenable, n’aura plus à se mêler de tripatouiller la loi année après année, que ce soit en votant des lois retraite spécifique, ou en prenant des dispositions dans le cadre des LFSS (loi de financement de la Sécurité sociale) annuelles.
Troisièmement, la technique des points, jumelée au principe de neutralité actuarielle, engendre simplicité, équité et liberté, comme nous le montrons dans un ouvrage qui sort actuellement en librairie.[2. La retraite en Liberté, Le Cherche-midi, 128 p.] Par exemple, un enfant élevé pendant un an donnera droit à X points FR, 100 € versés pour la formation initiale ou pour la branche famille donneront droit à Y points FR, etc. Autre exemple, la retraite pourra être prise par chacun quand il le voudra, moyennant application de coefficients actuariels à la valeur de service du point, de façon à ce que nul ne soit financièrement avantagé ou lésé du fait de son choix. Enfin, il sera possible à tout assuré social de liquider une fraction seulement de ses points, pour passer à un travail à temps partiel ou pour toute autre raison – dont il sera seul juge.
Bref, un régime unique de retraites par répartition simple, astucieux, efficace et juste peut remplacer le fatras de régimes actuels, pour peu que nos futurs gouvernants possèdent deux qualités : assez d’intelligence pour comprendre le fonctionnement de la répartition, et assez de volonté pour réaliser une vraie réforme.
L’esprit de l’escalier – Alain Finkielkraut sur… par causeur
Vous avez apprécié la musique du générique ? La voici :
D’aucuns me demandent si j’en ai pas ma dose de déchirer les tickets. Réponse : ben non. Deux fois non.
D’abord, dix ans qu’on déchire plus. On a même arrêté de scanner des codes-barres. On flashe. On flashe des codes carrés Datamatrix. C’est vexant d’obéir, mal en plus, aux ordres de machines hailletèques. Du coup c’est long, ça énerve le public qui poireaute. Mais parole de directeur, c’est secure.
Ensuite, un billet, code à part, ça en dit, des choses ! Prenez le concert du 28 novembre à la Philharmonie. L’Orchestre national de Russie joue Prokofiev, Chostakovitch et le Concerto pour piano de Scriabine. La petite porte côté jardin va s’ouvrir quand le chef Guennadi Rojdestvenski, star historique (l’adagio pour cordes au troisième acte du film 2001 : l’odyssée de l’espace, c’est déjà lui qui dirigeait), quand le chef donc jette un œil au ticket d’entrée où il y a marqué, en gras : Philharmonie – Grande salle Pierre Boulez / Russian National Orchestra, et dessous en maigre : Mikhail Pletnev, piano. Pas de Rojdestvenski sur le ticket ! Ledit grille un fusible, défait son nœud pap. Pas mon nom sur le ticket ? Good bye et s’en va.
Notre public d’amour n’a pas tout perdu : Mikhail Pletnev, le pianiste, qui est aussi chef à ses heures, a pris sa place et c’était fameux. Mais le culot de la star ![access capability= »lire_inedits »] On se demande s’il faut incriminer son âge. Ou l’idée qu’il se fait de soi-même (paraît qu’ado, Prokofiev en personne l’aurait traité de « supergénie »). Ou plutôt la boursoufle post-perestroïka de l’ego russe brimé pendant trois quarts de siècle. Ou le complexe du Maestro – vous savez, ces gars qu’on appelle Maître depuis le conservatoire et qui, voyant Toscanini à la télé, se sont dit : Plus près de toi mon Dieu, il n’y a que Moi. Moi le savoir, Moi le pouvoir, Moi le tyran sacré, Moi le chef d’orchestre.
Fini tout ça. Le chef New Age est devenu démocrate. Il parle gentiment, respecte l’heure de la pause et aime les gens. Il ne fait pas peur, on l’appelle par son prénom, c’est mon pote le chef. Sauf ce soir. À 85 berges, le camarade Rojdestvenski s’en cogne du nouveau régime. Maestro c’est maestro. Privé de ticket ? Do svidania !
Il est petit, celui qui se perche sur la vanité (proverbe). Mais je vais vous dire : je le comprends. Si encore on n’avait qu’oublié son nom. Or point. Il y avait bien le nom d’un chef d’orchestre écrit sur le ticket – sur chaque ticket depuis le 26 octobre. Grande salle Pierre Boulez. Rojdestvenski a dû se croire confondu. Grande salle Pierre Boulez ! Tous les jours, à la Philharmonie, c’est un peu Pierre Boulez qui dirige. Grande salle Pierre Boulez ! Et quelle autre salle que la grande pouvait s’appeler Pierre Boulez ? En hommage au disparu, la « grande salle » devient « salle Pierre Boulez ». Pas les deux ! Comment d’un simple adjectif nos inépuisables managers vous changent l’artiste regretté en précieux ridicule.
Lundi 28 novembre, le maestro qui a connu Staline et Chostakovitch s’est trouvé petit. Plus petit que le pianiste. Plus petit que la grande salle et ses morts. Ça l’a chagriné, il nous l’a jouée Toscanini furioso. Chef, quoi. Mais pas chef de l’orchestre. Chef du ticket. En entendant claquer la porte de la Philharmonie et l’orchestre jouer si bien sans lui, on se disait, mélancolique : tout ça pour ça. C’est peu de chose, chef. [/access]

Si la désindustrialisation plane toujours sur notre économie, il y a un secteur où nous relevons la tête : la fiction télévisée ! A force de nous asséner que seuls les américains ont le génie du petit écran, nous commencions à faire des complexes de réalisation. Incapacité à revoir notre chaîne de production, scénaristes à la traîne, comédiens sans entrain, une création figée entre les désirs contradictoires des autorités de tutelle et l’appétit vorace des annonceurs, nous manquions de souffle et d’audace. Les années 90 ont été désolantes de platitudes et d’errements, surtout en prime time. Certains soirs, la ménagère avait envie d’ouvrir le gaz. Nos programmes ressemblaient à un débat soporifique sur les vertus de la monnaie unique entre un social-libéral et un libéral-social.
La zappette en berne comme la vigueur de notre Démocratie, nous doutions de notre santé mentale dans un système aussi vérolé. Nous osions à peine formuler ce rêve fou de regarder des séries de bonne facture ne tombant ni dans les grosses ficelles de la comédie, ni dans un misérabilisme à faire pleurer dans les cités bétonnées. En clair, une télé de qualité comme le furent jadis nos dramatiques et autres feuilletons à rallonges tenant la France qui se lève tôt en haleine. C’était méconnaître notre capacité de rebond et surtout notre vivier d’acteurs de tout premier plan. Quel autre pays au monde offre une telle variété de tempéraments, de caractères et de talents ! Le service public a su, à sa manière, proposer ces dernières années une contre-programmation assez subtile. Il s’agissait de ne pas heurter les téléspectateurs avec des œuvres trop violentes ou faussement révoltées, tout en conservant une fine psychologie des personnages.
Pour cette rentrée, nous avons donc plaisir à retrouver nos héros du vendredi ou du samedi soir. « Les Petits Meurtres d’Agatha Christie », plébiscités par le public dans un dernier sondage OpinionWay paru dans TV Magazine, sont d’une redoutable addiction pour les nostalgiques des années 50 et 60. Il ne suffit pourtant pas de filmer une Facel-Vega, une Lambretta ou des costumes taillés à l’italienne pour faire grimper l’audimat. Plus que l’intrigue plus ou moins alambiquée de chaque épisode, le succès repose essentiellement sur le jeu et la communion d’esprit d’un casting de haut niveau. Samuel Labarthe en irrésistible commissaire Laurence, cabot et délicat, dans cet entre-deux fragile dont il a le secret, déplie avec grâce et malice son long corps dégingandé. Un régal. La journaliste Alice Avril jouée par une Blandine Bellavoir, plus sûre chaque année dans ses exceptionnels dons comiques laisse toujours poindre une émotion véritable qui serre le cœur. Quant à la secrétaire Marlène, pin-up de sous-préfecture au cœur d’artichaut, la protéiforme Elodie Frenck casse vraiment la baraque dans cet exercice de style. Du grand art. Un seul regret, l’absence de Natacha Lindinger. On se demande ce qu’attend le cinéma français pour la faire tourner plus souvent. Certainement la meilleure actrice de sa génération.
Les petits meurtres d’Agatha Christie – Meurtre… par bande-annonce-film
Sur France 2 également, depuis le vendredi 6 janvier, la saison 4 de « Chérif » reprend du service. Là aussi, le duo-vedette composé d’Abdelhafid Metalsi et de Carole Bianic fait des merveilles à la Crim’ de Lyon. Souple et puissant, le capitaine Cherif vient se fracasser sur le granit tendre du capitaine Briard. Ils sont d’un naturel désarmant. Mention spéciale à François Bureloup et Vincent Primault, toujours d’une parfaite justesse de ton.
CHERIF [Ep 5 et 6] – Bande Annonce par CherifFr2
Parmi les retours à l’antenne, la saison 5 de « Caïn » devrait arriver dans les prochaines semaines. Bruno Debrandt, le flic paraplégique le plus intrusif de France et Julie Delarme, sa complice de charme aux failles abyssales font des miracles d’interprétation sous la lumière de Marseille.
SÉRIE : Caïn sur TV5MONDELatina par TV5Monde
Sur France 3, la série franco-britannique « The Collection » démarrée avant Noël se poursuit jusqu’à la mi-janvier. Elle raconte la vie d’une maison de haute-couture dans le Paris de l’après-guerre entre soif d’argent et « Occupation » mal digérée. La présence de la trop rare Irène Jacob mérite un visionnage attentif. En France, on manque finalement de tout sauf d’excellents acteurs. Les candidats à la future Présidentielle devraient en prendre de la graine.

La rentrée littéraire de janvier 2017 a déjà balayé la fournée de septembre 2016. Qui se souvient encore des Prix d’automne ? Les lauréats sont passés du statut de vedettes aux oubliettes en l’espace d’un tweet. Leurs livres jadis encensés par la presse ont fini leur vie dans les solderies dès les premiers frimas de l’hiver. Cette rotation infernale laisse sur le carreau de très nombreuses victimes grisés par l’espoir fugace et forcément déçu d’un succès en librairie. D’abord les auteurs, ces sprinteurs de l’impossible, manouvriers de l’écrit, n’ont qu’une mince fenêtre de tir pour imposer leur roman ou leur essai face à une concurrence déchaînée. Le libéralisme débridé sévit autant dans l’édition que dans le secteur de la Grande Distribution. Marketing agressif, campagne d’influence et/ou de dénigrement, vaines polémiques, alertes sur les réseaux sociaux, tout est matière à faire parler de son livre.
Pour un passage à la télé, certains sont mêmes prêts à se mettre à nu, voire à dénoncer la pauvreté, le cancer et la pollution. Les opinions se polissent à l’approche des Prix, la banalité du propos prend ses aises sur les plateaux et l’écrivain se transforme en homme politique chassant l’électeur ou le lecteur, mêmes proies d’un système devenu fou. A ce jeu de massacre, rares sont les élus. La date de péremption d’un ouvrage arrive plus vite qu’un recommandé par la Poste. Une espérance de trois mois pour les plus chanceux, quelques semaines à peine pour l’immense majorité de la troupe, et puis s’en va l’auteur avec ses rêves de carrière. Cette hyperconsommation met aussi à mal les nerfs des attaché(e)s de presse qui n’arrivent plus à suivre les perpétuels changements au catalogue. Il est plus facile aujourd’hui de connaître dans le détail toutes les options d’une automobile de luxe que de se retrouver dans les méandres d’une maison d’édition. Et puis le critique ne sait plus où donner de la tête. Chaque jour, il reçoit des livres, il effectue un tri rapide, maladroit, partisan et manque de place pour parler de tout ce qu’il a aimé. L’actualité ne repasse pas forcément les plats. Cette sélection parcellaire ne le satisfait guère.
Alors, le critique repenti décide de consacrer quelques lignes à des livres vieux de trois mois, une audace folle dans un monde accro à la nouveauté stérile. Si la lecture abolit le temps, il faut se plonger dans Iphigénie en Thuringe de Ghislain de Diesbach, un admirable recueil de douze nouvelles courant du milieu du XVIIIème siècle jusqu’en 1900. Une bouffée de romantisme allemand, une écriture décorsetée, une intelligence pétillante où l’érudition et la légèreté forment un mariage vigoureux. Via Romana republie ces textes parus une première fois en 1960 chez Julliard en les accompagnant d’illustrations inédites de Philippe Jullian. Dans un registre plus populaire, encore qu’il s’agisse toujours d’Histoire avec un grand H, prenons la défense de notre patrimoine bistrotier. L’échappée, maison de caractère, a réuni une partie des 700 chroniques sur le zinc de Jacques Yonnet (1915-1974), l’auteur du célèbre essai Rue des maléfices sorti en 1954, le copain de Carco, Fallet, Giraud, Clébert ou encore Mac Orlan. Troquets de Paris dans la collection Lampe-tempête affiche crânement sur sa couverture un tire-bouchon et avertit le lecteur autant sur le contenu que le contenant. Yonnet, figure légendaire de la Mouffe et de la Maube, a tenu la rubrique « Aubergistes et bistrots de Paris » dans L’Auvergnat de Paris, le journal des immigrants du Centre de la France. A la fois historien du Vieux Paris, entomologiste de la profession et dénicheur de curiosités, il fait le récit d’une ville disparue. « En un mot : au comptoir, on FRATERNISE. Plus de hiérarchies, de classes sociales, de complexes (le terme est à la mode), pas d’épate, pas d’esbroufe : on est ce que l’on est » écrit-il dans son billet du 4 février 1961 intitulé « Rôle des cabarets et tavernes dans la formation de Paris ». Il est aussi question de conversations impromptues dans le dernier ouvrage de Michael Edwards, premier Britannique à avoir été élu à l’Académie française. Dans ses Dialogues singuliers sur la langue française au PUF, il confronte le français et l’anglais dans une partie de ping-pong sémantique aux racines des mots. Qui sortira vainqueur du « me » ou du « moi » ? Symbolique du « e » muet ou savoureuse analyse sur le français comme « périphrase du réel » font se creuser les méninges. Trois livres intemporels qui méritent un rab d’intérêt dans cette incontrôlable course à l’audience.
Iphigénie en Thuringe de Ghislain de Diesbach – Via Romana
Troquets de Paris de Jacques Yonnet – L’échappée –
Dialogues singuliers sur la langue française de Michael Edwards – PUF

«Ne soyez pas pressé de croire tout ce qu’on vous raconte ». Ce n’est pas Éric Chevillard qui le dit, c’est Lewis Carroll, dont la muse Alice Liddell ressemble par certains traits à Ronce-Rose. Ronce, Rose ou Ronce-Rose, héroïne du roman d’Éric Chevillard, a l’air d’une petite fille comme les autres, qui change de culotte matin et soir, mange des sandwiches pain de mie jambon sans salir sa robe de princesse et confie ses secrets à son carnet, soigneusement cadenassé.
Eric Chevillard : La nébuleuse du crabe par ina
Nous avions des soupçons, au moins depuis La Nébuleuse du crabe (Minuit, 1993) ; c’est confirmé: Eric Chevillard est un effroyable logicien de l’absurde. On aimerait sortir du terrier du lapin comme Alice, on ne le peut pas, parce qu’aucune issue de secours n’est ouverte dans l’écriture. Aucune occasion de refermer le livre en pensant que l’auteur a bien déliré mais qu’avec nous, ça ne prend pas. Tout se tient, comme le disent les complotistes. Ronce-Rose vit avec Mâchefer et son copain bodybuildé, Bruce. Tous deux passent plus de temps à préparer des mauvais coups et à boire des bières qu’à s’occuper de la petite fille, mais elle est heureuse. Ronce-Rose a pour voisins un unijambiste, un escadron de mésanges et une sorcière. Sa richesse : la crédulité sans fond de l’enfance, la naïveté merveilleuse, et cynique sans faire exprès, avec laquelle elle perçoit le monde.
Mâchefer et Bruce, du moins leurs sosies parfaits, sont les héros d’un film projeté sur tous les téléviseurs, « fin de cavale sanglante ». Ronce-Rose en prend note sur son carnet et espère bientôt les retrouver pour leur raconter son périple, le long voyage qu’elle a entrepris à leur recherche. Elle a pris soin de flécher son itinéraire.
Nous ne savons pas combien de temps a mis Ronce-Rose pour rentrer à la maison, ni si elle a fini par retrouver Mâchefer, Bruce, les mésanges. D’équation pratique en équation psychologique, le roman est un traité de logique cruelle, le plan du labyrinthe d’un cerveau d’enfant. C’est aussi et surtout la preuve que le monde n’est pas ce que l’on croit, le monde est la somme de ce qu’il paraît à travers les yeux d’une petite fille, d’une association de malfaiteurs, d’une vieille dame paralysée, des gentils, des méchants, des cordonniers et des indifférents.
Gageons que malgré ses chagrins bien cachés, nous aurons envie de suivre le chemin fléché de Ronce-Rose, plus que n’importe quel autre.
Ronce-Rose, Eric Chevillard, Minuit, 144 pages. (à paraître le 3 janvier)

Sur le papier, l’exposition Chtchoukine qui se tient à la fondation Louis Vuitton jusqu’au 20 février 2017 est sans rivale. Pensez donc : 130 chefs-d’œuvre impressionnistes, post-impressionnistes et modernes soit un authentique trésor, celui que Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, collectionneur russe et francophile rassembla une vie durant. Gauguin, Derain, Matisse, Le Douanier Rousseau, Picasso… J’allais pouvoir m’en mettre plein les yeux ! Mais pour autant cette excitante promesse ne me fait pas perdre mon sens pratique. Prudemment, j’achète donc mon billet d’entrée en ligne une semaine à l’avance. Comme dans d’autres musées, je dois choisir un horaire précis parmi une liste de créneaux, ça sera donc le mardi 20 décembre à 12h30. Le jour dit, un mauvais vent m’accompagne lors de la traversée du jardin d’acclimatation jusqu’à la Fondation Louis Vuitton. Un édifice audacieux (ou plutôt « un geste architectural fort » comme on dit maintenant), tout en larges courbes, que ne renieraient pas les émirs dubaoïtes. Le bâtiment a été habillé par Daniel Buren de filtres colorés alternés et rectangulaires, rappelant ainsi le motif à carreaux, emblématique de la marque Louis Vuitton… Bel exemple d’intérêt bien compris entre un homme d’affaire avisé et un artiste qui sait d’où tirer son inspiration pour ne pas contrarier son mécène.
Il est 12h20, je cherche la file d’attente destinée aux visiteurs déjà détenteurs d’un ticket. Introuvable. L’agent de sécurité questionné me répond qu’il n’y a qu’une seule file pour tous les visiteurs et qu’il faut donc faire la queue en attendant que « le flux soit régulé ».
Après 25 minutes d’attente dans un froid glacial, je pénètre enfin dans la fondation. Le hall d’entrée est digne d’un centre commercial en période de soldes : énormément de monde, des indications confuses censées orienter les visiteurs vers le restaurant, la boutique, l’auditorium… Je m’approche du comptoir d’accueil où il est précisé que chaque billet donne droit à un audio-guide. Je réclame donc mon dû et m’entends répondre que pour profiter de ce service, il faut être détenteur d’un smartphone et télécharger une application. J’explique que je n’ai pas pris d’écouteurs mais cela ne pose aucun problème puisque l’hôtesse me répond qu’il est tout à fait possible d’écouter à voix haute les indications dispensées par l’application… Je reste perplexe, ce musée du XXIe siècle qui se veut reflet de son époque, aurait-il poussé son souci de contemporanéité jusqu’à adopter le mode d’expression des lascars du RER B qui font profiter à tous les voyageurs du dernier titre de Nekfeu en mettant leur portable à pleine puissance ?
La personne qui m’accompagne a le tort de ne posséder qu’un modeste téléphone portable et fait part de son incompréhension quant à la promesse d’un audio-guide. Réplique cinglante et définitive : « Vous n’êtes pas dans un vieux musée, Monsieur ». Et tac ! Quant à l’intérêt d’acheter préalablement un billet nominatif, daté et comportant une heure précise l’hôtesse nous répond -agacée- que ce billet n’est en aucun cas un coupe-file et que si nous nous sommes gelés, c’est pour la bonne cause. Il s’agit en effet de « ne pas saturer les salles d’exposition de visiteurs afin que chacun puisse en profiter dans les meilleures conditions ». Nous tournons les talons et entrons (pas dans les meilleures dispositions, il est vrai) dans l’exposition, prêts à oublier ces déconvenues grâce aux merveilles qui nous attendent. Las ! Les salles sont toutes plus bondées les unes que les autres, on s’y bouscule. Il faut jouer des coudes pour espérer s’approcher des tableaux. Les visiteurs déambulent un smartphone dans une main avec le son à voix haute, et un appareil photo dans l’autre. En fait de « meilleures conditions » c’est l’entassement et le bruit qui dominent. La Fondation Louis Vuitton a fait le plein de visiteurs et une belle recette (16€ le ticket plein tarif) mais nous nous sommes hagards, déboussolés, frustrés, fatigués. Nous écourtons la visite.
Bernard Arnault qui cultive son image de mécène devrait pouvoir comprendre que la politique du chiffre qu’il pratique à merveille à la tête de LVMH, est un non-sens appliquée aux arts. Le public, comme les œuvres, méritent que l’on ne les traite pas comme des marchandises.[1. Contactée par Causeur.fr, la Fondation Louis Vuitton n’a pas encore répondu à nos questions]

Morne plaine au cinéma. Les stars ont pris la tangente. Un seul fait de la résistance. Le plus grand matador du box-office, Monsieur Belmondo en personne, « el unico », comme il se présentait dans Un singe en hiver en 1962, face à un Jean Gabin enivré par les vapeurs d’Extrême-Orient. Il suffit d’épeler son nom, d’apercevoir son blouson en cuir, son flingue de compétition, son cigare, son nez cassé, son yorkshire dans les loges de Roland-Garros, de l’imaginer pendu à un hélicoptère au-dessus de Venise, toréant sur une départementale de Normandie, chevauchant une rame de métro au pont Bir-Hakeim, remontant les Champs-Élysées avec Jean Seberg ou chahutant avec ses copains du Conservatoire, pour qu’un sourire illumine notre visage et que l’espoir renaisse enfin.
Ce grand frère de 83 ans abolit le temps. Il redonne à la France de 2017 l’insouciance de ses Trente Glorieuses. Il ravive le souvenir des réalisateurs disparus (Melville, Chabrol, Truffaut, Verneuil, Lautner, Sautet, Becker, De Sica), des écrivains oubliés (Félicien Marceau, Antoine Blondin, Béatrix Beck) et des actrices indomptables (Ursula Andress, Laura Antonelli). Pour la première fois, l’acteur égrène ses souvenirs à la première personne dans Mille vies valent mieux qu’une aux éditions Fayard, avec la collaboration de son fils Paul et de Sophie Blandinières.
Ne vous attendez pas à des révélations fracassantes, ce n’est pas le genre de la maison. Car Belmondo, toujours démonstratif à l’écran, jamais avare d’une cascade, demeure pudique sur sa vie privée. Il ne renie pas ses origines bourgeoises, il ne s’invente pas une extraction miséreuse pour charmer la presse bien-pensante comme tant d’autres usurpateurs. Sa carrière offre de meilleurs repères chronologiques que les successifs gouvernements de la Ve République. C’est un condensé de notre histoire récente, des combats dans les Aurès aux marches du Palais des festivals. Sur 300 pages, l’acteur déroule à vive allure ses débuts, ses ratés, ses succès, ses goûts notamment pour Céline et le personnage de Bardamu, avec cette joie communicative qui lui est propre. Son drame personnel, la perte de sa fille, il l’évoque à sa manière, élégante et digne. Notre compagnon du dimanche soir livre ici une échappée buissonnière,[access capability= »lire_inedits »] sans jamais tomber dans le pathos et sans oublier les monstres sacrés (Michel Simon, Jules Berry, Louis Jouvet, Arletty, Gabin, Ventura, Charles Dullin ou l’insaisissable Pierre Brasseur).
Tout commence dans le XIVe arrondissement, un turbulent garçon déploie une énergie épuisante dans l’appartement familial. Il court, il bondit, il dévale, il exulte, comme plus tard il cavalera dans L’Homme de Rio, sous l’œil amusé de Philippe de Broca. Ses parents observent ce tourbillon de la vie, avec étonnement et affection. Sur les bancs de la très sélecte École alsacienne, le petit Belmondo enrage. L’autoritarisme obtus de certains professeurs le désarçonne. L’École, l’Armée, les Institutions en général, ne comprendront jamais cet être fulgurant. Dans l’atelier de son père, il exerce son œil d’esthète en épiant les modèles qui viennent poser en tenue d’Ève. Les leçons l’ennuient profondément. Le soir, il revit en lisant Les Trois Mousquetaires : « Tout, dans ce roman de cape et d’épée m’enchante », avoue-t-il. L’imaginaire sera sa seconde patrie. Le théâtre, son terrain d’expression favori. « Quand la réalité est déplaisante, la fiction demeure un recours idéal », pourrait résumer l’esprit de ses mémoires.
Au Conservatoire, son jeu virevoltant, son physique cabossé, son naturel fougueux ont heurté bien des académismes. Durant cette formation pavée de mauvaises intentions, Belmondo s’est trouvé une bande d’inséparables copains (Guy Bedos, Michel Beaune, Jean-Pierre Marielle, Claude Rich, Jean Rochefort, Pierre Vernier, Bruno Cremer, Françoise Fabian). On sent Belmondo nostalgique du Saint-Germain-des-Prés de cette fin des années 1950, propice aux canulars et aux rigolades. Une atmosphère de liberté planait sur Paris. Les figures de Mario David et de Charles Gérard, bambochards émérites, viennent égayer la description de ces folles nuits. La rive gauche n’était pas encore au programme des tour-opérateurs et des fripiers de luxe.
Il suffit qu’un Suisse binoclard aussi révolutionnaire qu’incompris lui donne son premier rôle dans À bout de souffle pour que la nouvelle vague Belmondo déferle. Nous sommes en 1960, sa carrière est lancée. Plus rien ne l’arrêtera. Sa filmographie donne le tournis. Jean-Paul, c’est l’ami de la famille. Son état de santé tient lieu de baromètre national. Quand Belmondo va bien, la France respire. Qu’il fasse du cinéma intello, du polar, de la comédie, du film d’aventures, en costume, à cheval ou en bateau cigarette, il occupe tout l’espace. Les filles l’adorent, les garçons l’imitent, les parents l’adoubent, les réalisateurs rêvent de capturer cet Animal dans leurs filets. Sa rivalité (non feinte) avec Alain Delon fait le bonheur de la presse à scandale et des tribunaux.
Chez les hommes, la taille (le nom de Delon figurait deux fois sur l’affiche de Borsalino en tant qu’acteur et producteur) est un sujet sensible. Ces deux-là se sont assez reniflés pendant cinquante ans pour ne pas éprouver désormais une complicité de seigneurs. Celui qui prit, un temps, la présidence du syndicat des acteurs s’offrit même le luxe de refuser les sirènes d’Hollywood. À L.A., il s’amusait pourtant avec le Rat Pack et affolait les producteurs. « J’étais à l’aise en France, j’étais bien français, culturellement ; je n’étais pas prêt à abandonner mon pays alors que c’était lui qui m’avait donné sa confiance et son estime », dit-il sans aucune amertume.
Ce livre est l’occasion de partager quelques souvenirs du bon vieux temps. Aucun ressentiment ne l’anime bien que les brimades des professeurs du Conservatoire aient laissé des traces indélébiles. Le Professionnel supporte mal l’injustice. Sur le tournage de L’Aîné des Ferchaux, il prit notamment la défense active de Charles Vanel qui subissait la furie moqueuse de Melville. Le Stetson du réalisateur s’en souvient encore, comme le rappelait Bertrand Tavernier dans son Voyage à travers le cinéma français. Notre magnifique Bébel, à la fois héritier, marginal, alpagueur, flic et voyou, incarne une parenthèse enchantée dans le monde d’avant.[/access]

La « Pax Russia » imposée, après l’écrasement de la partie Est d’Alep, par la Russie en Syrie, en coordination avec l’Iran et la Turquie, enterre la belle idée du « soft power ». On a dit qu’Alep-Est était le tombeau des « valeurs occidentales ». C’est surtout celui de ses habitants. Ensuite celui de nos illusions. A Alep, à la différence de Sarajevo pendant le siège, pas de casques bleus, pas d’humanitaires. Un passage à l’acte unilatéral de la Russie, épaulée par les Pasdarans iraniens, leurs affidés du Hezbollah, des volontaires chiites irakiens ou afghans, et ce qui reste de troupes capables de combattre de l’armée syrienne. Les Occidentaux et l’ONU : simples témoins sidérés, honteux et impuissants. Même l’évacuation des derniers milliers d’habitants survivants a été supervisée par l’armée russe, qui a directement négocié avec les groupes rebelles. Le croissant rouge et le CICR n’ont servis que d’auxiliaires et de caution.
Après donc la sidération du passage à l’acte en Géorgie (2008) puis en Ukraine et enfin en Syrie, cette fin d’année 2016 a vu la mort de l’illusion occidentale du « soft power », de la diplomatie d’influence, la persuasion sans les armes. Et nous, Occidentaux, ne pouvons nous en prendre, si nous sommes honnêtes, qu’à nous-mêmes. Nous avons cru si longtemps à ces idées, à ces concepts contre l’évidence insupportable du réel. Le ministre de la défense russe Sergueï Choïgou, à l’occasion de la rencontre Russie-Iran-Turquie à Moscou ayant préparé la Pax Russia sur la Syrie, a lapidairement formulé l’épitaphe du soft power tel que nous le rêvions, en évoquant les précédentes initiatives diplomatiques de l’ONU, des Américains ou de leurs alliés : « Aucun d’entre eux n’avait de réelle influence sur le terrain ». Tout est dit.
Eh oui, pas d’influence sans capacité – et surtout volonté – crédible, effective, de passage à l’acte. Pas d’influence sans puissance, pas de soft power sans hard power. Pas de paix sans menace. « Si vis pacem, para bellum » ; mais surtout : si l’on menace, il ne faut jamais reculer, ensuite. Quitte à souffrir, ce que nous ne voulons plus. Obama pense que les Américains ne veulent plus souffrir, et ce président, qui aurait pu rester comme l’un des plus grands de l’histoire des Etats-Unis, a planté, en montrant au monde la faiblesse de sa volonté, les graines de souffrances futures pour le Moyen-Orient, l’Amérique et l’Occident. C’était en août 2013, quand il a reculé après l’attaque chimique de la Ghouta en août 2013, alors qu’il avait averti que l’usage par Damas d’armes chimiques serait une « ligne rouge » à ne pas franchir. Sans cette faiblesse, Bachar Al-Assad eût été amené à négocier avant qu’il ne soit trop tard, les égorgeurs islamistes auraient bénéficié de moins de ralliements, il n’y aurait pas eu d’intervention militaire russe directe en Syrie à partir de septembre 2015, il n’y aurait pas eu d’écrasement barbare d’Alep-Est, et peut-être, en Amérique, Trump aurait-il eu plus de mal à faire croire à des millions de gogos en sa « force » d’Hercule de foire.
La Pax Russia prend donc la place abandonnée par la Pax Americana. Cette Pax Russia, si elle tient, mettra en partie fin à la boucherie syrienne, a fortiori si c’est celui qui tient le hachoir qui siffle la fin de la partie. Mais au-delà d’en finir avec nos illusions de soft power – il était temps – elle laisse aussi sur le carreau l’ONU comme instance de règlement des conflits. Au mieux, l’ONU va devenir l’instance d’approbation de la paix des vainqueurs, comme l’adoption à l’unanimité par son conseil de sécurité de la résolution 2336, soutenant « l’initiative de paix » russo-turque, le préfigure. Elle met enfin un terme à l’idée d’une Europe autre que strictement économique et à celle d’une Amérique garante d’une stabilité internationale qui appartient définitivement au siècle dernier, au temps où le monde était passé de bipolaire à unipolaire. Il est aujourd’hui devenu un échiquier multipolaire où l’avantage va à la brutalité du ou des joueurs les plus déterminés.
Mais cette Pax Russia laisse de côté bien plus que cela : d’abord les Arabes, pas invités à la table de ceux qui – Russie, Iran, Turquie – ont décidé du cessez-le-feu (les groupes d’opposition « non terroristes » seront invités aux négociations prévues par le triumvirat fin janvier à Astana au Kazakhstan).
Les Kurdes ensuite qui seront, comme toujours, les dindons de la farce, utilisés comme supplétifs des Occidentaux en Syrie, soutenus un peu mais pas assez par ceux-ci, puis lâchés à la fin par peur d’affronter la Turquie pour si peu, pour ceux qui ne comptent pas assez sur l’échiquier dont nous ne sommes d’ailleurs plus nous-mêmes un pion stratégique.
Et, enfin, le coup de maître de Poutine, judoka et joueur d’échecs : la Turquie. Les Russes, qui n’ont pas la mémoire aussi courte que nous, n’oublient pas que nous avons, au temps de leur faiblesse post-soviétiques, et à l’encontre des promesses faites, été décrocher leurs anciens pays alliés du pacte de Varsovie pour les arrimer, progressivement, à l’OTAN, puis à l’UE. Nous n’avons jamais voulu – sûrs alors de notre « soft power », qui avait, selon la légende, triomphé sans combattre du communisme (lequel s’est surtout effondré sur lui-même comme une étoile auto-consumée) – prendre conscience de ce qui a été perçu par ceux-ci comme du mépris.
Les Russes commencent, aujourd’hui, à nous rendre la monnaie de notre pièce en désarrimant, sous nos yeux, la Turquie de l’OTAN. La Turquie d’Erdogan, notre alliée supposée, qui fait sa guerre et organise la paix en Syrie et au Moyen-Orient, main dans la main avec la Russie et l’Iran ? Poutine, dans ce qui sera peut-être analysé plus tard comme un basculement systémique, renforce ainsi avec pragmatisme et opportunisme la défense sur le terrain des intérêts russes en s’alliant avec les deux autres acteurs qui osent passer résolument à l’acte (en parvenant à passer au-delà de l’opposition d’Erdogan à Bachar Al-Assad, ce qui prouve que les ennemis de mes amis peuvent aussi être un peu mes amis si tout le monde y gagne). Il introduit en passant un ver mortifère au cœur de l’Alliance Atlantique. Pire encore qu’une possible défection de la Turquie qui quitterait l’OTAN (probablement le scénario idéal si nous avions le courage de le mettre sur la table), nous gardons – avec la bénédiction de Moscou – au sein de cette alliance, un membre envers lequel nous ne pouvons plus avoir confiance. La confiance, cœur nucléaire d’une alliance militaire et stratégique. Poutine ne désarrime pas formellement la Turquie de l’OTAN, il la désarrime effectivement, tout en la laissant théoriquement en faire partie, suffisamment en tout cas pour y propager le ver de la méfiance. L’OTAN pourrira peut-être par la Turquie… Cette Turquie de plus en plus frappée et déstabilisée par les coups en retour de ses mauvais calculs (déclenchement d’une nouvelle guerre interne et externe avec les Kurdes, soutien puis lâchage de Daech), comme en témoigne la fusillade aveugle du club Reina à Istanbul la nuit du Nouvel An, revendiquée par ledit « Etat » islamique.
En France, l’attitude de nos politiques, devant le conflit régional syrien, hésite depuis le début entre une condamnation du régime syrien que l’on ne peut que partager si l’on souhaite rester humain – au regard ne serait-ce que de l’attaque chimique de la Ghouta puis de l’utilisation intensive et aveugle des bombardements aériens, aux bombes-barils, au chlore, etc. ; condamnation légitime mais impuissante parce que nous ne punissons pas sur le terrain le coupable -, une fascination-admiration envers Poutine (Marine Le Pen, Mélenchon, Fillon,…) et cette vieille antienne de la diplomatie seule comme solution au problème chez les autres. Jusqu’à cette ânerie énoncée comme une géniale clairvoyance par Dominique de Villepin, qui appelait récemment à « une coalition internationale diplomatique et surtout pas militaire » pour enrayer la crise au Moyen-Orient, au prétexte qu’« utiliser un lance-flammes pour éteindre un incendie, c’est absurde ». Oui, c’est absurde chez les pompiers mais, sur le terrain en Syrie, c’est bien une coalition militaire agissante, dénuée de scrupules, brutale, déterminée, cynique même, qui, après avoir presque tout brûlé, impose la paix dans les décombres fumants… pendant que nos diplomates observent et regrettent avec nostalgie le temps de « la grande politique arabe de la France »…
Nous ne pourrons éternellement observer ce qui arrive, ce qui nous arrive, ce qui arrive vers nous aussi. A l’heure où des candidats à l’élection présidentielle hésitent à dire si le budget de la Défense doit se situer à 1,9 ou bien 2 % du PIB (en fait nous devrions le hausser à 4 %, mais qui osera ?), la réalité est brutalement, et salement, prise à bras-le corps par d’autres. Oui, il faut faire de la diplomatie, il faut parler les yeux dans les yeux à Poutine, aux autres, à tous ceux qui se battent sur le terrain. Et partout ailleurs, aux Chinois, par exemple, qui pratiquent en mer de Chine l’expansionnisme par le fait accompli. Comme je l’avais écrit, ce ne sont pas (encore) nos ennemis, mais une menace pour aujourd’hui et demain que nous ne pouvons éluder. Mais arrêtons de nous payer de mots. La diplomatie de pays que personne ne craint ne pèse plus rien aujourd’hui. L’année 2016 a été l’année Poutine ; 2017 sera peut-être l’année Poutine-Trump-Erdogan-Xi Jinping… Face à eux, qui osera être un nouveau Churchill ? Le paradoxe de la vraie diplomatie, c’est qu’elle doit s’efforcer d’éviter le sang, la sueur et les larmes, tout en donnant à percevoir qu’on se tient prêt à les assumer, si nécessaire.

Un précédent article a mis en évidence le fonctionnement réel des retraites par répartition : l’investissement dans le capital humain génère un dividende versé sous forme de pensions. Mais l’erreur dirimante que constitue le calcul actuel des droits à pension au prorata des cotisations vieillesse n’est pas la seule à laquelle il faille remédier pour repartir du bon pied ; le cadre catégoriel qui divise nos retraites par répartition en trois douzaines de régimes, les uns dits « de base », et les autres « complémentaires », est une autre cause majeure de dysfonctionnement du système.
On le voit bien : les exploitants agricoles actuels, les cheminots actuels, les commerçants actuels, sont trop peu nombreux pour verser de quoi vivre décemment à ceux qui exerçaient jadis le même métier. En laissant subsister des régimes catégoriels, dont la fusion avait pourtant été prévue à la Libération, le législateur a failli à son devoir. La répartition ne peut fonctionner correctement que dans un cadre au minimum national, tout simplement parce que, si les enfants de Français sont des Français, les enfants d’agriculteurs ne sont pas forcément des paysans.
Pour tenter de conserver ce cadre catégoriel, une « compensation démographique » entre régimes de base a été instaurée en 1975, complétée par des subventions en provenance du Trésor public. Mais ce rafistolage ne suffit pas pour que notre système de retraites fonctionne correctement. Moult rapports ont cherché le moyen d’améliorer la compensation démographique ; aucun n’a fourni une solution satisfaisante. Il est temps de tirer la conclusion de ce feuilleton languissant, et de son homologue, celui de la « convergence » des régimes : l’unification de nos trois douzaines de régimes, prévue en 1945, doit enfin être réalisée.
Il est grand temps, et cela est possible : la Suède et l’Italie, notamment, y sont parvenues. Laborieusement, certes, car ces pays étaient des pionniers, mais nous pouvons tirer parti de leurs expériences. La Confédération française des retraités a organisé récemment un colloque[1. « Le régime universel de retraite : la réforme que la France attend ? », Sénat, le 16 décembre 2016. ] où sont intervenus deux experts des retraites suédoises et Elsa Fornero, qui a conduit la réforme italienne de 2011 en tant que ministre du travail ; une fois de plus, le message a été : « l’unification est possible, nous l’avons réalisée. » Voyons donc comment faire.
La solution la plus radicale est la meilleure : transformer tous les droits acquis dans nos divers régimes par répartition en points du nouveau et unique régime, disons France Retraites. Les retraités obtiendront un nombre de points calculé d’après la somme des pensions qu’ils reçoivent actuellement (près de 3 par personne, en moyenne, sans compter les pensions de réversion) ; pour eux, ce sera une simplification : ils recevront un seul virement mensuel, égal à la somme de leurs diverses pensions antérieures.
Pour les actifs, à partir par exemple du 1er janvier 2018, les acquisitions de droits à pension prendront exclusivement la forme de points France retraites (points FR). La conversion en points FR des droits acquis antérieurement dans les divers régimes sera très simple en ce qui concerne les actuels régimes par points, tel que l’Arrco et l’Agirc : il suffira d’établir un « taux de change » équitable entre chacun de ces points et le point FR. Pour les régimes par annuités, comme l’assurance vieillesse de la CNAV et celle des fonctionnaires, il faudra pratiquer une liquidation fictive : la pension virtuelle ainsi déterminée sera convertie en points FR comme les pensions réelles des retraités.
Fort heureusement, il existe un fichier national où sont répertoriés tous les droits à pension de tous les assurés sociaux de 55 ans et plus : cela permettra de commencer immédiatement le travail de liquidation fictive. Compléter ce fichier en y faisant entrer les assurés sociaux de moins de 55 ans sera certes un gros travail, mais nous disposerons de plusieurs années pour le mener à bien. L’important est que, pour chaque actif, les liquidations fictives permettant le calcul du nombre de points acquis avant le 1er janvier 2018 aient lieu longtemps avant leur départ à la retraite.
Un « big-bang » mettant en place le régime unique est donc techniquement réalisable. Reste à préciser en quoi cette réforme améliorera les choses. Premièrement, les frais de gestion seront divisés par un facteur supérieur à 2, ce qui économisera plus de 2 Md€ par an, tout simplement parce que le travail requis pour tenir 3 comptes de droits à pension est 3 fois supérieur à celui qui suffit pour tenir un seul compte.
Deuxièmement, la gouvernance du système unique sera autrement plus simple et efficace que celle de 36 régimes disparates. La variable de commande principale sera la valeur de service du point : il suffit de la fixer chaque trimestre au niveau requis pour que les pensions versées ne dépassent pas les cotisations perçues. Les gestionnaires pourront être rendus responsables de leur gestion, c’est-à-dire débarqués s’ils n’équilibrent pas le budget de France Retraites. Le législateur, ayant instauré un cadre institutionnel convenable, n’aura plus à se mêler de tripatouiller la loi année après année, que ce soit en votant des lois retraite spécifique, ou en prenant des dispositions dans le cadre des LFSS (loi de financement de la Sécurité sociale) annuelles.
Troisièmement, la technique des points, jumelée au principe de neutralité actuarielle, engendre simplicité, équité et liberté, comme nous le montrons dans un ouvrage qui sort actuellement en librairie.[2. La retraite en Liberté, Le Cherche-midi, 128 p.] Par exemple, un enfant élevé pendant un an donnera droit à X points FR, 100 € versés pour la formation initiale ou pour la branche famille donneront droit à Y points FR, etc. Autre exemple, la retraite pourra être prise par chacun quand il le voudra, moyennant application de coefficients actuariels à la valeur de service du point, de façon à ce que nul ne soit financièrement avantagé ou lésé du fait de son choix. Enfin, il sera possible à tout assuré social de liquider une fraction seulement de ses points, pour passer à un travail à temps partiel ou pour toute autre raison – dont il sera seul juge.
Bref, un régime unique de retraites par répartition simple, astucieux, efficace et juste peut remplacer le fatras de régimes actuels, pour peu que nos futurs gouvernants possèdent deux qualités : assez d’intelligence pour comprendre le fonctionnement de la répartition, et assez de volonté pour réaliser une vraie réforme.