Vladimir Poutine au Kremlin à Moscou, décembre 2016. SIPA. AP21986196_000001

La « Pax Russia » imposée, après l’écrasement de la partie Est d’Alep, par la Russie en Syrie, en coordination avec l’Iran et la Turquie, enterre la belle idée du « soft power ». On a dit qu’Alep-Est était le tombeau des « valeurs occidentales ». C’est surtout celui de ses habitants. Ensuite celui de nos illusions. A Alep, à la différence de Sarajevo pendant le siège, pas de casques bleus, pas d’humanitaires. Un passage à l’acte unilatéral de la Russie, épaulée par les Pasdarans iraniens, leurs affidés du Hezbollah, des volontaires chiites irakiens ou afghans, et ce qui reste de troupes capables de combattre de l’armée syrienne. Les Occidentaux et l’ONU : simples témoins sidérés, honteux et impuissants. Même l’évacuation des derniers milliers d’habitants survivants a été supervisée par l’armée russe, qui a directement négocié avec les groupes rebelles. Le croissant rouge et le CICR n’ont servis que d’auxiliaires et de caution.

Pas de paix sans menace

Après donc la sidération du passage à l’acte en Géorgie (2008) puis en Ukraine et enfin en Syrie, cette fin d’année 2016 a vu la mort de l’illusion occidentale du « soft power », de la diplomatie d’influence, la persuasion sans les armes. Et nous, Occidentaux, ne pouvons nous en prendre, si nous sommes honnêtes, qu’à nous-mêmes. Nous avons cru si longtemps à ces idées, à ces concepts contre l’évidence insupportable du réel. Le ministre de la défense russe Sergueï Choïgou, à l’occasion de la rencontre Russie-Iran-Turquie à Moscou ayant préparé la Pax Russia sur la Syrie, a lapidairement formulé l’épitaphe du soft power tel que nous le rêvions, en évoquant les précédentes initiatives diplomatiques de l’ONU, des Américains ou de leurs alliés : « Aucun d’entre eux n’avait de réelle influence sur le terrain ». Tout est dit.

Eh oui, pas d’influence sans capacité – et surtout volonté – crédible, effective, de passage à l’acte. Pas d’influence sans puissance, pas de soft power sans hard power. Pas de paix sans menace. « Si vis pacem, para bellum » ; mais surtout : si l’on menace, il ne faut jamais reculer, ensuite. Quitte à souffrir, ce que nous ne voulons plus. Obama pense que les Américains ne veulent plus souffrir, et ce président, qui aurait pu rester comme l’un des plus grands de l’histoire des Etats-Unis, a planté, en montrant au monde la faiblesse de sa volonté, les graines de souffrances futures pour le Moyen-Orient, l’Amérique et l’Occident. C’était en août 2013, quand il a reculé après l’attaque chimique de la Ghouta en août 2013, alors qu’il avait averti que l’usage par Damas d’armes chimiques serait une « ligne rouge » à ne pas franchir. Sans cette faiblesse, Bachar Al-Assad eût été amené à négocier avant qu’il ne soit trop tard, les égorgeurs islamistes auraient bénéficié de moins de ralliements, il n’y aurait pas eu d’intervention militaire russe directe en Syrie à partir de septembre 2015, il n’y aurait pas eu d’écrasement barbare d’Alep-Est, et peut-être, en Amérique, Trump aurait-il eu plus de mal à faire croire à des millions de gogos en sa « force » d’Hercule de foire.

Adieu l’ONU

La Pax Russia prend donc la place abandonnée par la Pax Americana. Cette Pax Russia, si elle tient, mettra en partie fin à la boucherie syrienne, a fortiori si c’est celui qui tient le hachoir qui siffle la fin de la partie. Mais au-delà d’en finir avec nos illusions de soft power – il était temps –  elle laisse aussi sur le carreau l’ONU comme instance de règlement des conflits. Au mieux, l’ONU va devenir l’instance d’approbation de la paix des vainqueurs, comme l’adoption à l’unanimité par son conseil de sécurité de la résolution 2336, soutenant « l’initiative de paix » russo-turque, le préfigure. Elle met enfin un terme à l’idée d’une Europe autre que strictement économique et à celle d’une Amérique garante d’une stabilité internationale qui appartient définitivement au siècle dernier, au temps où le monde était passé de bipolaire à unipolaire. Il est aujourd’hui devenu un échiquier multipolaire où l’avantage va à la brutalité du ou des joueurs les plus déterminés.

Mais cette Pax Russia laisse de côté bien plus que cela : d’abord les Arabes, pas invités à la table de ceux qui – Russie, Iran, Turquie – ont décidé du cessez-le-feu (les groupes d’opposition « non terroristes » seront invités aux négociations prévues par le triumvirat fin janvier à Astana au Kazakhstan).

Les Kurdes ensuite qui seront, comme toujours, les dindons de la farce, utilisés comme supplétifs des Occidentaux en Syrie, soutenus un peu mais pas assez par ceux-ci, puis lâchés à la fin par peur d’affronter la Turquie pour si peu, pour ceux qui ne comptent pas assez sur l’échiquier dont nous ne sommes d’ailleurs plus nous-mêmes un pion stratégique.

Et, enfin, le coup de maître de Poutine, judoka et joueur d’échecs : la Turquie. Les Russes, qui n’ont pas la mémoire aussi courte que nous, n’oublient pas que nous avons, au temps de leur faiblesse post-soviétiques, et à l’encontre des promesses faites, été décrocher leurs anciens pays alliés du pacte de Varsovie pour les arrimer, progressivement, à l’OTAN, puis à l’UE. Nous n’avons jamais voulu – sûrs alors de notre « soft power », qui avait, selon la légende, triomphé sans combattre du communisme (lequel s’est surtout effondré sur lui-même comme une étoile auto-consumée) – prendre conscience de ce qui a été perçu par ceux-ci comme du mépris.

La Turquie contre l’OTAN

Les Russes commencent, aujourd’hui, à nous rendre la monnaie de notre pièce en désarrimant, sous nos yeux, la Turquie de l’OTAN. La Turquie d’Erdogan, notre alliée supposée, qui fait sa guerre et organise la paix en Syrie et au Moyen-Orient, main dans la main avec la Russie et l’Iran ? Poutine, dans ce qui sera peut-être analysé plus tard comme un basculement systémique, renforce ainsi avec pragmatisme et opportunisme la défense sur le terrain des intérêts russes en s’alliant avec les deux autres acteurs qui osent passer résolument à l’acte (en parvenant à passer au-delà de l’opposition d’Erdogan à Bachar Al-Assad, ce qui prouve que les ennemis de mes amis peuvent aussi être un peu mes amis si tout le monde y gagne). Il introduit en passant un ver mortifère au cœur de l’Alliance Atlantique. Pire encore qu’une possible défection de la Turquie qui quitterait l’OTAN (probablement le scénario idéal si nous avions le courage de le mettre sur la table), nous gardons – avec la bénédiction de Moscou –  au sein de cette alliance, un membre envers lequel nous ne pouvons plus avoir confiance. La confiance, cœur nucléaire d’une alliance militaire et stratégique. Poutine ne désarrime pas formellement la Turquie de l’OTAN, il la désarrime effectivement, tout en la laissant théoriquement en faire partie, suffisamment en tout cas pour y propager le ver de la méfiance. L’OTAN pourrira peut-être par la Turquie… Cette Turquie de plus en plus frappée et déstabilisée par les coups en retour de ses mauvais calculs (déclenchement d’une nouvelle guerre interne et externe avec les Kurdes, soutien puis lâchage de Daech), comme en témoigne la fusillade aveugle du club Reina à Istanbul la nuit du Nouvel An, revendiquée par ledit « Etat » islamique.

En France, l’attitude de nos politiques, devant le conflit régional syrien, hésite depuis le début entre une condamnation du régime syrien que l’on ne peut que partager si l’on souhaite rester humain – au regard ne serait-ce que de l’attaque chimique de la Ghouta puis de l’utilisation intensive et aveugle des bombardements aériens, aux bombes-barils, au chlore, etc. ; condamnation légitime mais impuissante parce que nous ne punissons pas sur le terrain le coupable -, une fascination-admiration envers Poutine  (Marine Le Pen, Mélenchon, Fillon,…) et cette vieille antienne de la diplomatie seule comme solution au problème chez les autres. Jusqu’à cette ânerie énoncée comme une géniale clairvoyance par Dominique de Villepin, qui appelait récemment à « une coalition internationale diplomatique et surtout pas militaire » pour  enrayer la crise au Moyen-Orient, au prétexte qu’« utiliser un lance-flammes pour éteindre un incendie, c’est absurde ». Oui, c’est absurde chez les pompiers mais, sur le terrain en Syrie, c’est bien une coalition militaire agissante, dénuée de scrupules, brutale, déterminée, cynique même, qui, après avoir presque tout brûlé, impose la paix dans les décombres fumants… pendant que nos diplomates observent et regrettent avec nostalgie le temps de « la grande politique arabe de la France »…

Qui osera être un nouveau Churchill ?

Nous ne pourrons éternellement observer ce qui arrive, ce qui nous arrive, ce qui arrive vers nous aussi. A l’heure où des candidats à l’élection présidentielle hésitent à dire si le budget de la Défense doit se situer à 1,9 ou bien 2 % du PIB (en fait nous devrions le hausser à 4 %, mais qui osera ?), la réalité est brutalement, et salement, prise à bras-le corps par d’autres. Oui, il faut faire de la diplomatie, il faut parler les yeux dans les yeux à Poutine, aux autres, à tous ceux qui se battent sur le terrain. Et partout ailleurs, aux Chinois, par exemple, qui pratiquent en mer de Chine l’expansionnisme par le fait accompli. Comme je l’avais écrit, ce ne sont pas (encore) nos ennemis, mais une menace pour aujourd’hui et demain que nous ne pouvons éluder. Mais arrêtons de nous payer de mots. La diplomatie de pays que personne ne craint ne pèse plus rien aujourd’hui. L’année 2016 a été l’année Poutine ; 2017 sera peut-être l’année Poutine-Trump-Erdogan-Xi Jinping… Face à eux, qui osera être un nouveau Churchill ? Le paradoxe de la vraie diplomatie, c’est qu’elle doit s’efforcer d’éviter le sang, la sueur et les larmes, tout en donnant à percevoir qu’on se tient prêt à les assumer, si nécessaire.