Accueil Site Page 1953

Pour une vraie réforme libérale de la Sécurité sociale

122
securite sociale sante liberale
Sipa. Numéro de reportage : 00782119_000008.

Les débats autour du projet Fillon de réforme de la Sécurité sociale ont l’avantage de faire sortir du gîte – parfois à l’initiative du candidat – un certain nombre de lièvres.
En premier lieu, celui des comptes de la Sécu. En la matière, l’image qui s’impose est celle de l’entrelacs des terriers d’une colonie de lapins de garenne. Les Comptes que certifie chaque année la Commission des comptes de la Sécurité sociale ne donnent guère d’indications à qui voudrait savoir où l’on en est vraiment. En effet, toute subvention publique ou impôt totalement ou partiellement affecté à la Sécu ou à l’une de ses composantes (ITAF) est considéré comme une ressource. Il est donc possible de ramener son déficit à zéro, ou à un niveau très bas, simplement en augmentant les transferts publics … et donc le déficit de l’État. De plus, les transferts arbitraires entre branches font apparaître des résultats officiels, déficitaires ou excédentaires, dépourvus de signification réelle.

Usine à gaz étatique

Ce jeu de vases communicants doit impérativement cesser. La France a bien fait de réaliser, en son temps, la séparation de l’Église et de l’État ; le moment est venu de procéder à la séparation de la Sécu et de l’État.

Cette séparation ne saurait être seulement comptable. Pour que la gestion d’un organisme soit de bonne qualité, il faut que ses responsables disposent d’une véritable autonomie et répondent effectivement de leurs résultats. Or ce n’est pas le cas pour la Sécu. Chaque année, son budget et la plupart de ses décisions lui sont dictées par l’État, au moyen de la loi de financement de la sécurité sociale –  LFSS pour les intimes. En ce qui concerne l’assurance maladie, la LFSS contient l’ONDAM (Objectif national des dépenses d’assurance maladie), qui prévoit par le menu tout ce qui concerne cette branche. Ainsi l’État ne laisse-t-il quasiment aucune marge de manœuvre aux gestionnaires. Par exemple, via les Agences régionales de santé, les directeurs d’hôpitaux sont soumis à un encadrement très strict ; il leur est demandé d’obéir, pas de gérer et encore moins d’innover.

Primes à la responsabilité

Nous devons faire table rase de cette organisation bureaucratique, et la remplacer par des responsabilités pleines et entières, assorties de récompenses en cas de bons résultats (sanitaires aussi bien que pécuniaires, cela va de soi !) et de sanctions, pouvant aller jusqu’au licenciement, dans le cas contraire.

Ces gestionnaires devenus pleinement responsables comprendront vite que le statut de fonctionnaire n’est adapté ni aux hôpitaux, ni aux centres de convalescence, ni aux maisons médicales, et ils embaucheront sous statut privé : le lancinant problème créé par les socialistes au début des années 1980 – la fonctionnarisation du personnel de santé – se résorbera ainsi progressive ment. Des solutions plus rapides sont également envisageables.

Venons-en à l’Assurance maladie. Depuis plusieurs décennies, les déficits chroniques de l’État et de la Sécu ont conduit nos dirigeants à rogner les remboursements, ce qui a poussé les Français à se tourner vers les complémentaires santé. La loi récente rendant obligatoire l’affiliation des salariés, par leur entreprise, à un tel organisme, est le point d’orgue de ce comportement stupide. Une complémentaire incroyablement bien gérée peut fonctionner avec des frais représentant 10 % des remboursements effectués ; d’autres montent à 25 %. Tout cela pour effectuer un travail qui pourrait être réalisé à coût supplémentaire quasiment nul par l’assurance maladie si l’État la laissait rembourser convenablement l’odontologie, l’optique et plus généralement tout ce qui est réellement utile.

Mettre fin au gaspillage

Le coût de fonctionnement de la couverture santé a ainsi, par simple bêtise administrative, été multiplié par 2. Cela signifie un gaspillage annuel de 2 à 3 milliards, en partie mis à la charge des entreprises – et on viendra parler de compétitivité ! La solution existe pourtant, en France même : les caisses d’assurance maladie d’Alsace-Moselle, à l’instar de leurs voisines allemandes, moyennant une cotisation un peu plus élevée, prennent en charge comme le font sur le reste du territoire la Sécu plus une complémentaire.

Enfin, la concurrence peut aider à faire progresser le rapport qualité/prix. Laissons les complémentaires gérer, pour ceux qui le veulent, l’assurance maladie de base, et les CPAM proposer des compléments sur mesure. Chacun doit pouvoir s’adresser là où l’accueil du client est le plus agréable et le plus efficace. Au lieu de bureaucratiser des complémentaires rendues obligatoires, libéralisons la distribution de la couverture de base.

D’autant que ces points d’accueil des adhérents pourraient traiter tous leurs problèmes, retraite, dépendance, prestations familiales, assistance, prévoyance,  à l’instar de ces grandes surfaces d’où l’on peut sortir pourvu de presque tout ce dont on avait besoin – avec, en plus, un accueil personnalisé.

Encore faudra-t-il pour y arriver réformer aussi en profondeur les autres branches de notre Sécu, à commencer par la plus « grosse » d’entre elles, la branche vieillesse : ce sera l’objet d’une prochaine tribune.

Humour juif, humour arabe

3
Une semaine et un jour Asaph Polonsky Tant qu'il y aura des films
Tomer Kapon et Shai Avivi dans "Une semaine et un jour"

Un premier film. Le sujet : un couple de quinquagénaire confronté à la mort de leur fils unique, des suites d’un cancer. On pourrait s’attendre au pire. Pathos, hystérie, caméra qui tremble sur visage qui s’agite. Cris et chuchotements d’un couple brisé par la douleur.

Il n’en est rien. L’Israélien Asaph Polonski ne s’est pas contenté d’éviter les écueils d’un tel argument. Il signe au contraire une étonnante comédie et entre d’emblée dans la cour des grands avec ce premier long-métrage à la fois bouleversant et drôle, sensible et tonique.

Une semaine et un jour nous emmène ainsi en Israël, dans un pavillon de banlieue, au lendemain du Shiv’ah, la période de deuil qu’ont observée Vicky et Eyal, les deux parents. Selon la tradition juive, ils doivent désormais réapprendre à vivre normalement. Vicky, la mère, s’accroche à la vie la plus normale, la plus quotidienne, avec une sorte d’énergie si obstinée qu’elle en devient maniaque, déroutante pour l’entourage, notamment professionnel. Eyal, le père, découvre le cannabis à usage médical laissé par son fils, et comme il ne sait pas rouler les joints, il appelle un jeune voisin, Zooler, qui a à peu près l’âge de son fils, pour partager sa fumette.

Asaph Polonsky a parfaitement compris qu’un humour trop volontaire, surjoué, du côté de la farce, n’aurait pas manqué de virer à l’obscène. Toute la force comique d’Une semaine et un jour tient donc dans les situations, à la fois déjantées et contenues, parfois absurdes, mais souvent seulement en limite de normalité, et d’où le rire surgit, irrépressible, libérateur.

Paradoxalement, et c’est là un tour de force du réalisateur, c’est au cœur de ce rire que se déploie la force émotionnelle du film.[access capability= »lire_inedits »] Loin de nous isoler du drame que vivent Vicky et Eyal, l’humour dope notre capacité d’empathie, et donne à la rude fraternité israélienne une proximité inédite.

Quitte à faire très diplomatie genevoise, je ne peux m’empêcher d’évoquer maintenant un film… arabe. Mais qu’on se rassure : il ne s’agit pas là d’une de ces déclarations soigneusement balancées d’un fonctionnaire ne souhaitant fâcher personne. Il se trouve que le très beau film de l’Égyptien Yousry Nasrallah participe d’une même vitalité, d’un même humour, d’une même générosité et d’une même tendresse. Mais cette fois avec le ton des comédies égyptiennes des années 1960, voire, par instants, un registre quasi pasolinien.

Bien sûr, les couleurs de Le Ruisseau, le Pré vert et le Doux Visage pourront surprendre, tant elles vibrent – à tel point que si Nasrallah avait filmé les crocodiles du Nil, on aurait pu les confondre avec ceux des sachets de bonbons Haribo. Mais tout est là, justement, dans cette fausse candeur crâne, irrévérencieuse jusqu’à la témérité. Yousry Nasrallah et ses acteurs épatants opposent au démon mortifère de l’islamisme, à son projet mélancolique et féroce, l’énergie sensuelle, rieuse, légère et gouailleuse d’un peuple égyptien qui s’obstine à faire la fête, à s’aimer, à désirer. À être.

Une semaine et un jour, d’Asaph Polonsky, en salles le 14 décembre.

Le Ruisseau, le Pré vert et le Doux Visage, de Yousry Nasrallah, en salles le 21 décembre.[/access]

Liban: le changement, c’est pas maintenant

24
liban hariri aoun hezbollah
Le président de la République libanaise Michel Aoun et son Premier ministre Saad Hariri. Sipa. Numéro de reportage : AP21965714_000001.

« Les féodaux sont là, ils sont vénérés et ils se considèrent comme ayant un droit d’héritage politique. Ce féodalisme favorise un certain confessionnalisme fanatique dans le système. Le fanatisme religieux qui est, au mieux, un facteur de neutralisation des forces vives de la Nation ; au pire, un facteur d’autodestruction total », déclarait Michel Aoun en 2007. « Je souhaite laïciser l’Etat libanais en opérant un transfert du confessionnalisme politique vers la citoyenneté », ajoutait alors celui qui est depuis sept semaines le Président de la République libanaise. Au vu de son premier gouvernement, dont la composition a été annoncée dimanche, ses partisans ont de quoi être déçus.

Un accord branlant entre chefs de partis

Alors que personne ne s’y attendait, le Premier ministre Saad Hariri, milliardaire sunnite libano-saoudien, a annoncé les 29 personnalités qui l’entoureront. Un « gouvernement d’entente » selon ce dernier, qui se veut symbole d’unité nationale à même de faire face aux défis urgents du pays : la nouvelle loi électorale pour les législatives de 2017, « et surtout les crises auxquelles font face les citoyens, en particulier les déchets, l’électricité et les problèmes d’eau ». En réalité, l’unité prétendue n’est qu’un accord branlant entre chefs de partis désireux de s’accrocher à leurs postes.

« C’est un gouvernement de quotas, qui regroupe divers représentants d’une classe politique corrompue responsable de la détérioration de la situation du pays depuis la guerre. Ils se sont partagés les sièges après des tractations en public pour s’arracher les gros morceaux, se conduisant comme ceux que le président Fouad Chéhab (1958-1964) nommait  »les fromagistes » », résume l’intellectuelle libanaise Leila Barakat.  Il en va ainsi de la formation de chaque gouvernement du pays du Cèdre depuis des années. Plutôt qu’une unité, c’est une coexistence de groupes d’intérêt qui ressort de ce gouvernement.

L’unité nationale… sans les Phalanges

Il est établi à l’avance que les postes doivent être répartis entre des représentants des principales communautés religieuses du pays, qui en compte dix-huit. Ce schéma se retrouve également au parlement, où les circonscriptions sont attribuées confessionnellement. Alors que les Accords de Taëf, qui ont mis fin à la guerre civile en 1989, faisaient de l’abolition du confessionnalisme « un objectif national », force est de constater que plus d’un quart de siècle plus tard, il n’en est rien.

La liste des ministres publiée dimanche montre de façon flagrante la permanence de ce système. Certains ministères d’importance n’ont même pas changé de visage avec le changement de président : Gebran Bassil reste ministre des Affaires étrangères, Ali Hassan Khalil aux Finances et Nouhad Machnouk à l’Intérieur. Les représentants des partis, quasi-exclusivement confessionnels, tentent d’accaparer un maximum de sièges pour leur faction. Le revenant Marwan Hamadé, ministre à plusieurs reprises entre 1980 et 1992, l’illustre. C’est un ami de Walid Joumblatt, dirigeant druze. Ce dernier se dit défenseur de la laïcité, mais se montre particulièrement attaché à sa possession pleine et entière du gâteau électoral druze, face à son rival Wiam Wahhab.

La volonté du Courant patriotique libre et des Forces libanaises de s’accaparer les sièges chrétiens a abouti à l’exclusion du gouvernement des Phalanges libanaises, le parti de la famille chrétienne maronite des Gemayel. « Ce gouvernement ne nous ressemble pas, nous n’abandonnons pas nos principes pour un portefeuille ministériel », a déclaré le dirigeant des Phalanges Samy Gemayel, portant un coup public au beau récit de l’unité nationale. Celle-ci correspond en réalité plus à un régime des partis.

Une loi électorale censée tout changer

Dans la démocratie parlementaire libanaise, la répartition des ministères par communautés découle de la composition du parlement  dont le gouvernement est  issu. Le parlement actuel a élu d’après la loi électorale de 2009. Selon elle, cette assemblée est composée de 128 membres, 64 chrétiens et 64 musulmans, parfaitement répartis entre communautés : des 31 maronites à l’unique évangélique. Chacune des 26 circonscriptions de la carte électorale libanaise doit élire de 2 à 10 députés, dont la confession est également établie d’avance. Une aubaine pour les féodaux locaux, tel Joumblatt, assuré d’emporter les sièges druzes du Chouf même quand les appartenances confessionnelles des habitants de cette région sont de plus en plus hétérogènes. Et, bien que la majorité des partis représentés au gouvernement disent vouloir une nouvelle loi électorale, en réalité ils s’accommodent parfaitement du confessionnalisme que la loi de 2009 institue. Or, l’une des pommes de discorde qui ont empêché le Liban d’avoir un gouvernement pendant presque deux ans était justement la volonté de certains acteurs politiques de faire voter une nouvelle loi électorale permettant de casser les anciennes logiques confessionnelles. Abandonner toute référence confessionnelle pourrait transformer les députés, aujourd’hui élus de leur communauté, en élus de la nation. L’adoption du scrutin proportionnel intégral, soutenue par les grands partis chiites Amal et le Hezbollah, ainsi que par le Courant Patriotique Libre du Président Aoun, pourrait briser les féodalités locales. Sans surprise, le dirigeant druze Joumblatt, grand perdant d’un tel changement, s’est d’ores et déjà opposé à un scrutin proportionnel, au nom, bien sûr, du respect de la diversité. Samy Gemayel, un autre perdant potentiel de la réforme, défend quant à lui un scrutin uninominal, qui réduirait ainsi la taille des circonscriptions et le rôle des partis, tout en créant des circonscriptions plus homogènes communautairement. Bref, une nouvelle loi intégrera les évolutions sociologiques et démographiques de la société libanaise et donc pénaliserait les chrétiens qui verraient leur poids politique s’amoindrir au profit des chiites et dans une moindre mesure des sunnites.  Les perdants de la réforme peuvent-ils faire confiance à la nation libanaise pour faire émerger un intérêt général susceptible de les protéger ?

Pour rappel, l’une des exigences des accords de Taëf ayant soldé la guerre civile libanaise était le désarmement de toutes les milices, Hezbollah compris, ce que le pays n’a toujours pas réussi à accomplir vingt-cinq ans plus tard. Vu la zone de tensions régionale où se niche le Liban, on peut comprendre que les chrétiens et les druzes rechignent à se désarmer politiquement face à des gagnants littéralement surarmés (l’Iran place ses pions du Yémen à la Syrie en passant par le Sud-Liban).

Le confessionnalisme toujours vivace

Les débats que la loi  électorale suscitera s’annoncent rudes et pourraient entraîner le report des élections législatives. Et la question ne concerne pas uniquement les Libanais. Les puissances régionales ne manqueront pas de surveiller ces débats. L’enjeu est d’autant plus important qu’une modification importante de cette loi puisse faire basculer le Liban dans le camp de l’Arabie saoudite ou de la Syrie. Certains dirigeants du 14 mars (coalition des partis anti-syriens) accusent quant à eux d’ores et déjà l’axe syro-iranien d’avoir poussé à un gouvernement de trente ministres pour accroître son influence au Liban – à travers son allié hezbollahi  -, et pousser à une loi électorale qui les favoriserait. Accusation retournée par l’autre camp, via la journaliste Scarlett Haddad, qui met en évidence dans L’Orient-Le Jour la nomination par Saad Hariri de « ministres combatifs en mesure de mener la bataille électorale qui s’annonce » aux postes qu’il a pu obtenir pour son parti.

L’abandon du confessionnalisme apparaît peu probable : les dirigeants libanais sont extrêmement attachés à leurs intérêts, beaucoup conservent une mentalité des féodaux et l’idée d’intérêt national est encore faible. Les familles Gemayel, Hariri, Joumblatt et autres se partagent le pouvoir depuis des décennies. Il est probable que la nouvelle loi électorale ne soit qu’une modification à la marge de la précédente. Or, le système ne pourra pas durer éternellement. Tout l’enjeu est de savoir si le Liban est capable de s’en sortir par le haut.

Il faut mépriser cette « Gauche »

159
Manuel Valls, François Rebsamen, Benoît Hamon et Arnaud Montebourg à l'Assemblée nationale, Paris, juillet 2014. SIPA. 00687987_000023

Nous ne détestons pas détester, en France. Nous votons contre.

Exécrer est une chose. Mépriser en est une autre. On peut à la limite se passer d’être aimé — De Gaulle ne l’était guère, mais il fut longtemps plébiscité, avant que Giscard ne le flingue. Mais on ne se relève pas du mépris — Hollande vient d’en tirer la conclusion en se retirant de la compétition.

Le PS tout entier est méprisable. Quand j’entends des gens les appeler « la Gauche », je m’esclaffe. Quelle Gauche ? Ces gens dont l’adversaire n’est pas la finance. Qui se cachent derrière le petit doigt d’Angela Merkel. Qui augmentent le SMIC de 0,93% en 2017 — dis-moi, Hollande, tu as déjà essayé de vivre avec 1153 € par mois, logement compris ? Qui virent Filoche (il fallait entendre le grand numéro de Cambadélis priant l’ancien inspecteur du travail d’« arrêter son cirque ») parce qu’ils en ont une trouille bleue — dans un débat public, il aurait été le seul anti-libéral, et il avait assez de coffre pour rallier à lui pas mal de suffrages qui vont désormais se porter…

Se porter sur qui ? Sur Hamon, que n’inquiète guère le fait qu’en France, des cafés et des rues entières soient interdits aux femmes ? Le reportage de France 2 s’est circonscrit à la région parisienne et aux faubourgs de Lyon, ils auraient pu venir à Marseille ou à Lille, ils auraient constaté le même phénomène. Relativise, Benoît ! Seuls les masochistes voteront pour toi.


France: des lieux publics interdits aux femmes

Certains voteront Mélenchon, le spécialiste du taboulé au quinoa — un végan qui tonitrue, c’est toujours drôle, ça doit faire mourir de rire toute une petite paysannerie française qui est en train de crever. Les plus résignés (mais comment peut-on se résigner ?) iront droit chez Macron, la bulle gonflée par les médias. Les autres…

Les autres sont nombreux, et imprévisibles. Les autres ont élu Trump — pas forcément une grande idée, mais élire Clinton n’en était pas une bonne : la démocratie montre ses limites, ces derniers temps. Les autres ont voté pour le Brexit, contre les diktats de la City, de Bruxelles et de Berlin. Les autres renverront le PS au cimetière des éléphants — et j’espère bien qu’ils n’atteindront pas les 100 députés aux législatives. Les autres affûtent leur bulletin de vote, tout en préparant le troisième tour, voire le quatrième — dans la rue. On n’en a pas fini avec les surprises.

Je sais bien que je radote, mais…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

 

 

La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

Price: ---

0 used & new available from


Voltaire ou le jihad

Price: ---

0 used & new available from

« Désobéir aux traités européens sans sortir de l’UE serait dangereux »

30
François Asselineau upr
François Asselineau. Sipa. 00732989_000007

David Desgouilles. En 2012, vous n’aviez pas pu réunir les cinq-cents parrainages d’élus nécessaires pour être candidat à la présidence de la République. Compte tenu du durcissement législatif des conditions pour les obtenir, quelles sont les raisons qui vous poussent à croire que vous réussirez en 2017 ?

François Asselineau[1. Président de l’Union populaire républicaine (UPR), François Asselineau est candidat à la présidentielle.]. Nous ne comptions que 707 adhérents fin 2011. Nous avons désormais plus de 14150 adhérents et au rythme actuel, il est possible que nous dépassions les 15000 d’ici à la mi-janvier 2017. Cela fait de l’UPR le 5ème ou 6ème parti de France en nombre d’adhérents et l’un des tout premiers en nombre de militants. Or il faut beaucoup de démarcheurs sur le terrain pour récolter les parrainages. Il faut savoir que les maires, principaux détenteurs du pouvoir de parrainage, sont très réticents à parrainer. Environ 60% d’entre eux refusent de parrainer quiconque. Seulement 20% de ceux que nous contactons acceptent de nous recevoir. Et moins de 10% de ceux que nous rencontrons acceptent de me parrainer, le plus souvent d’ailleurs au bout de la deuxième ou troisième visite. Un simple calcul permet de conclure que nous devons passer environ 25000 appels téléphoniques et effectuer quelque 10000 à 15000 visites pour obtenir ces fameux 500 parrainages. Seul un parti structuré, avec une puissante force de démarcheurs très motivés, peut opérer ce travail de Titan. Nous n’avions pas cette force militante en 2011. Nous l’avons maintenant. Au passage, cela montre que beaucoup de ceux qui se déclarent candidats n’ont strictement aucune chance d’obtenir les 500 parrainages, car le simple fait d’être une personnalité connue ne suffit pas, loin s’en faut ! De fait, les retours du terrain dont nous disposons donnent à penser qu’il y aura pas plus de candidats en 2017 qu’en 2012, et même probablement moins. Si je suis de ceux-là, il est possible que je sois la seule véritable tête nouvelle.

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles.

Boko Haram: Shekau capturé?

6
shekau boko haram nigeria
Shekau. Sipa. Numéro de reportage : AP21941634_000002.

Depuis lundi matin, les rumeurs d’une capture d’Abubakar Shekau grandissent. L’homme serait encerclé avec des partisans dans la forêt de Sembisa au nord-est du Nigeria, dans l’État de Borno, pris au piège par un assaut coordonné des armées nigérianes et camerounaises. On évoque déjà sa reddition.

Daech or not Daech

Si l’information se confirmait, cela signifierait une victoire importante pour le président nigérian Buhari qui a promis la capture du leader djihadiste depuis son élection en mai 2015. Ce serait aussi une victoire symbolique pour les États-Unis et la France qui soutiennent activement le Nigeria depuis 2014, notamment dans le domaine du renseignement et du dronage.

Pourtant, la fin de Shekau ne signera pas celle de Boko Haram. En effet, depuis deux ans déjà des tensions internes ont été périodiquement relevées au sein de l’appareil dirigeant du groupe terroriste. Une partie de ses élites voulait s’affilier à Daech, ce que Shekau a consenti en septembre 2014, avant de se raviser et de suivre sa propre ligne djihadiste, frappant aveuglément les populations musulmanes du nord du pays et de l’État de Borno. Sans ligne directrice claire, justifiant son pouvoir par une ultra-violence de chaque instant, Shekau a progressivement perdu le contrôle de la secte. À plusieurs reprises entre 2015 et 2016, il a été mis sur la touche, avant de s’imposer à nouveau à la tête du groupe et de réapparaître dans des vidéos où il frisait le délire.

Trop brutal avec les musulmans

Pourtant, durant l’été 2016, Musab Al-Barnawi, un des leaders du groupe, est parvenu à l’écarter définitivement et à prendre la tête de Boko Haram. Dans son discours du 5 août, Al-Barnawi déclara que Shekau était devenu trop brutal avec les musulmans, qu’il avait fait des bénéfices personnels et qu’il s’était détourné de la lutte originelle du fondateur de la secte, Muhammad Yusuf, contre l’influence des chrétiens et de l’État fédéral. Et le nouveau leader de menacer de mort son rival écarté.

Depuis trois mois, Abubakar Shekau a vraisemblablement cherché à réorganiser ses fidèles contre Al-Barnawi, pour reprendre le pouvoir. En vain. Abandonné par la hiérarchie de la secte, il a poursuivi son combat, traqué par les troupes nigérianes, camerounaises et occidentales. Sa fin apaisera pendant quelques mois le front du jihadisme dans la région, avant qu’Al-Barnawi relance le dynamisme du groupe, une fois purgé et remotivé, et fasse retrouver à Boko Haram les éléments originaux de sa lutte contre l’influence occidentale. La chute de Shekau n’est donc qu’un répit.

Irak: après Daech, quoi?

irak benraad daech chiisme maliki
Char de l'armée irakienne, Ramadi, novembre 2015. Sipa. Numéro de reportage : AP21825644_000007.

Causeur. Depuis plus d’un an, l’État islamique (EI) perd du terrain en Syrie et a fortiori en Irak. Certaines localités ont été reprises il y a plusieurs mois et Ramadi, une ville de presque 400 000 habitants, est tombée entre les mains de l’armée irakienne il y a un an déjà. Du point de vue de la population locale, peut-on parler de « libération » ?

Myriam Benraad[1. Chercheuse à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam, CNRS, Aix-en-Provence) et maître de conférences en science politique à l’Université de Limerick (Irlande), Myriam Benraad est spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient. Auteur d’Irak, la revanche de l’Histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique (Paris, Vendémiaire, 2015) et Irak : de Babylone à l’État islamique. Idées reçues sur une nation complexe (Paris, Le Cavalier Bleu, 2015)]. C’est là une question essentielle mais qui, paradoxalement, demeure très peu abordée dans la couverture médiatique actuelle de la crise. Or la situation de villes comme Ramadi, Fallouja ou Tikrit, pour ne citer qu’elles, a sans doute autant d’importance dans le contexte présent que les opérations militaires en cours pour reprendre Mossoul à l’EI. Elle témoigne en effet de l’extrême précarité dans laquelle se trouvent une majorité de ces territoires dits « libérés » de l’emprise jihadiste, tant au plan sécuritaire en raison du retour du groupe terroriste au bout de quelques mois, et de la reprise consécutive des attaques et attentats, qu’au niveau politique où aucune gouvernance véritable, en dehors de celle, ad hoc, des tribus, n’a vu le jour. En termes d’infrastructures et de relance économique, ces zones restent dévastées et les promesses faites par le gouvernement central d’une reconstruction rapide prêtent quelque peu à sourire. Si l’on détaille dans les grandes lignes la situation qui prévaut, en particulier dans la grande province occidentale d’Al-Anbar, la configuration locale est tout sauf reluisante.

Sait-on précisément ce qui se passe à Ramadi et dans d’autres villes et villages reconquis ?

Ramadi, qui était tombée sous le contrôle de l’État islamique en mai 2015, fait figure de ville fantôme vue du ciel. Les bâtiments réduits à des champs de ruines par les bombardements de la coalition occidentale et les combats acharnés entre forces irakiennes et jihadistes durant des mois se comptent par dizaines. L’état de l’architecture locale témoigne de cette ultra-violence qui s’est déployée : murs criblés d’impacts de balles, amoncellements de gravats, traces des engins explosifs communément utilisés par les jihadistes comme tactique de guérilla. Au mois de février 2016, l’ONU estimait le coût de la remise en état de la ville à plusieurs millions de dollars. Les mines laissées derrière lui par l’EI n’ont d’ailleurs pas entièrement été nettoyées, obstruant le retour des populations déplacées ; l’eau continue de manquer dans de nombreux quartiers ; des milliers de maisons doivent être rebâties, de même que les routes et principales artères de la ville. La « libération » promise a donc un goût quelque peu amer pour tous ceux qui escomptaient une amélioration rapide.

La chute de Mossoul au début de l’été 2014 a sonné le glas du gouvernement de Nouri al-Maliki, remplacé à l’automne de cette année par Haïdar Al-Abadi, lui aussi chiite. Quel bilan peut-on faire des 26 mois au pouvoir d’Al-Abadi ? L’État irakien arrive-t-il à mieux appréhender les clivages tribaux et religieux ?  

Il est sans doute prématuré de procéder à un bilan du mandat d’Al-Abadi, lequel a hérité, lors de son accession au pouvoir fin 2014, d’un pays profondément fracturé, communautarisé, au bord de l’implosion suite à la blitzkrieg lancée par l’État islamique. Pour apprécier le temps qu’il a passé au pouvoir, il importe tout d’abord de prendre en compte le contexte politique et sécuritaire dans lequel il a fait son entrée sur la scène irakienne et qu’il a dû gérer. Al-Maliki avait réussi à cristalliser autour de lui une véritable « coalition de la détestation » ; les espoirs placés en Al-Abadi étaient donc très grands initialement, à la fois au sein de la famille chiite irakienne mais aussi parmi les Kurdes, en conflit avec Bagdad depuis de longues années, et parmi les sunnites.

Qu’a-t-il changé depuis ? Rappelons ses promesses de réformes contre la corruption et pour une refondation de l’armée. Sur ces deux dossiers, le désenchantement n’a pas tardé à prendre le dessus : les protestations anti-gouvernementales ont ainsi repris à l’été 2015 pour pointer du doigt l’incurie des élites politiques ; l’institution militaire, quant à elle, n’est toujours pas à la hauteur des enjeux, comme l’illustrent ses nombreuses pertes dans la bataille de Mossoul. Pis, Al-Abadi a permis la quasi-fusion de l’armée nationale avec les milices chiites qui composent les forces de la Mobilisation populaire (Hachd al-cha‘bi), proches de l’Iran et connues pour leurs exactions anti-sunnites. Les relations qu’entretient Al-Abadi avec les Kurdes demeurent très inégales et sa crédibilité parmi les forces sunnites, dont il n’a guère amélioré le sort ces deux dernières années, est inexistante, au mieux. Le Premier ministre est enfin défié dans son propre camp, mais aussi par la Turquie au nord de l’Irak. Il est surtout incapable de se défaire du primat américano-iranien qui pèse sur lui et l’empêche d’être un leader national.

À Bassora, une ville à grande majorité chiite éloignée du front, la sécurité est précaire et de nombreuses milices créent une situation qui n’est pas sans rappeler la Libye. Si même au cœur du « Chiistan » un État n’est pas viable, quel espoir reste-t-il à l’Irak en tant qu’entité politique ?

Tout d’abord, gardons-nous de l’usage des formules de « Chiistan » ou « Sunnistan » en Irak car au-delà de l’identité confessionnelle à laquelle elles renvoient, elles ne recouvrent aucune réalité sociale. Le sud chiite correspond ainsi à un espace aussi vaste que disparate du point de vue de ses populations, citadines ou plus rurales, de ses pratiques socioreligieuses, entre villes saintes conservatrices et milieux progressistes, et de ses ancrages idéologiques et politiques, un grand nombre de formations concurrentes y étant représentées. Le cas de Bassora, qui est la troisième plus grande ville d’Irak et l’un des grands ports du pays, est à ce titre intéressant car la ville possède une histoire et une identité qui lui sont propres. Lorsque l’État irakien fut fondé par les Britanniques en 1921, elle fut l’une des dernières cités à se résoudre à intégrer le nouvel ensemble national. À l’époque, plusieurs de ses classes tentèrent même un coup d’État visant à se constituer en République indépendante et cosmopolite sur le Chatt al-Arab.

Depuis l’invasion américaine de 2003, la situation s’y est détériorée sur tous les plans, ce qui a permis pareille « milicisation » de la vie locale. Pourtant, on ne saurait trop évoquer quel est le potentiel de cette cité marchande dont l’environnement regorge d’hydrocarbures à bas prix et de ressources agricoles qui en avaient fait la richesse autrefois. Bassora a le potentiel de se transformer en plate-forme commerciale capable de rivaliser avec ses voisines de la péninsule, y compris Dubaï. Or l’interminable crise irakienne en a voulu autrement. Certains considèrent que seule une autonomie sur le modèle kurde pourrait finalement l’extraire de son enlisement ; or ceci ne règlerait toujours pas la question de l’État failli irakien, dont les effets continuent de peser sur elle et sur l’ensemble du pays.

Irak, La Revanche De L'Histoire

Price: ---

0 used & new available from

Finkielkraut a raison, Trump est un « gros con »

456
Donald Trump à Orlande aux Etats-Unis, décembre 2016. SIPA. AP21990104_000004

La sensibilité qui semble dominer, ici plus qu’ailleurs, est celle d’une certaine indulgence pour le président élu américain. La jubilation produite par la déroute du camp de la « bien-pensance », par l’explosion induite du couvercle de béton qui recouvre les difficultés et parfois les souffrances des classes moyennes et populaires, par le pied de nez au discours convenu des thuriféraires du libre-échange dérégulé et mondialisé est sans doute l’explication de cette indulgence. Il serait cependant dangereux que tout cela amène à « euphémiser » la catastrophe que cette élection représente pour les Etats-Unis, et, par propagation, pour nous tous. Dans L’Esprit de l’escalier, Alain Finkielkraut analysait cela comme « le produit » d’une  « grande mutation ». « Il est ce qui arrive quand l’esprit des jeux vidéos, des tweets et de la télé-réalité remplacent le livre », s’expliquait-il. C’est d’ailleurs cette phrase qui a inspiré mon article précédent.  Des propos du philosophe sur le nouveau président américain, Donald Trump, il semble que ce qui en est retenu et commenté est l’expression « gros con » ; c’est celle que je me propose ici de développer un peu, au-delà des exemples cités, en montrant qu’elle signifie bien plus qu’un « cri du cœur ». Je serais par ailleurs surpris que ces interprétations soient, pour l’essentiel, désavouées par l’auteur de ce cri.

Il n’est pas soutenable de faire l’impasse sur le personnage, de considérer comme anodines ses déclarations abjectes, et ses prises de positions délirantes, comme si les décisions qui allaient suivre, les politiques qui allaient être appliquées seules avaient de l’importance, et qu’elles ne seraient en rien corrélées à son inconséquence. Les premières nominations infirment déjà cette imprudente insouciance. Mais avant même que l’exercice du pouvoir donne matière à confirmer ce jugement, le comportement de Donald Trump s’avère être une grave régression par rapport à un certain nombre de valeurs politiques et sociales établies. Montesquieu a dit « le pire que puisse faire un ministre n’est pas de ruiner le pays, mais de donner un mauvais exemple ». A  notre époque, avec la visibilité radicale que produisent les nouvelles technologies de l’information, un tel avertissement résonne avec bien plus de force encore. Cette dimension exemplaire, pour le meilleur, et, en l’occurrence, surtout pour le pire, projette chaque trait du personnage sur la totalité de la société américaine.

Trump incarne la négation de la fonction présidentielle

Un principe fondamental de nos états démocratiques modernes est la séparation entre la personne privée et la fonction d’Etat dans laquelle elle s’incarne et – normalement à ce niveau – se transcende. Désormais, quand Donald Trump parle, il ne s’agit plus du chef d’entreprise, du chef de clan, de l’histrion médiatique, ou du grand consommateur de femmes. C’est le Président qui parle et dont la parole engage l’Etat, c’est-à-dire l’ensemble des citoyens américains. S’il est vulgaire, menteur, raciste ou machiste, c’est l’ensemble du corps social – au-delà même des frontières de ce grand pays, dans la mesure où il est un des pivots de la « communauté internationale » – qui s’en trouve éclaboussé. Le plus préoccupant, c’est qu’il semble que chez lui, cette distinction fondamentale de la personne et de la fonction ne semble même pas être perçue. Quand Sarkozy avait sorti son fameux « casse-toi pauvre con », nous fûmes nombreux à nous sentir personnellement honteux. Mais au moins l’intéressé a-t-il eu conscience de la portée de ce dérapage, puisqu’il a confessé plus tard le regretter.

Il  ne semble pas que les  insanités « trumpiennes » aient quelques chances d’être un jour objets de repentance pour leur auteur. L’avoir élu, puis bientôt, accepter qu’il exerce normalement ses prérogatives – sauf ultime coup de théâtre – équivaut en théorie pour le peuple américain (au moins) à les ratifier, à les assumer, comme s’ils étaient des traits de leur conscience collective. Certes cela peut être vrai pour une partie de la population ;  mais le devoir d’un gouvernant « normal » à ce niveau, est précisément de résister à ces tendances ; en d’autres termes, il doit chercher à tirer cette fraction de la société « vers le haut », au lieu de la conforter dans ses bassesses, et d’encourager des phénomènes régressifs. Alors qu’il devrait incarner, à travers sa fonction, les plus hautes valeurs de la civilisation souvent portées dans l’histoire par les Etats-Unis, en ridiculisant cette mission, c’est tout le contraire qu’il promeut obstinément.

Trump incarne la fin du progrès de la civilisation.

Ce n’est rien moins que le processus de civilisation, axe central de la lecture de l’histoire de Norbert Elias qui se trouve remis en question par cet évènement. Selon cet auteur, le progrès de la civilisation repose avant tout sur  « l’intériorisation individuelle des prohibitions autrefois imposées de l’extérieur , dans une transformation de l’économie psychique qui fortifie les mécanismes d’auto-contrôle exercés sur les pulsions et les émotions, et fait passer de la contrainte sociale à l’auto-contrainte » [1]. Pour le dire autrement, une société civilisée, apte à s’épargner l’exercice de la violence d’Etat, n’est concevable qu’avec des sujets responsables, autonomes, maîtres de leurs pulsions et dominant leurs sentiments. Donald Trump incarne tout le contraire : il n’impose aucun filtre à ses émotions, aucun frein à l’exhibition de ses pulsions, et même s’en fait une fierté. L’exemple qu’il offre ainsi en spectacle est délétère, puisque c’est en même temps une des conditions de base du vivre-ensemble qu’il encourage à bafouer.

La grossièreté du langage, l’absence de politesse envers ses interlocuteurs relève de cette même incapacité à s’élever au niveau d’une sociabilité indispensable à la vie en commun. Beaucoup de « rebellocrâtes » – pour reprendre l’expression de Christophe Guilluy – se réjouissent de ce qu’il « casse les codes ». Ils devraient y regarder à deux fois. Il faudrait prendre conscience que lesdits codes sont précisément une façon de conjurer la violence réciproque. Robert Muchambled[2] a montré que l’invention des codes de civilité sous l’Ancien Régime a une portée politique, qu’ils régulent le lien social et traduisent en comportements le contrat entre les citoyens. A l’inverse leur ébranlement depuis mai 68 est inséparable de la crise politique et sociale dans laquelle nous pataugeons depuis plusieurs décennies.

Trump incarne la « ringardisation » de la vertu civique.

Il invoque comme preuve d’intelligence la façon dont il est devenu riche « J’ai utilisé les lois de ce pays tout comme les grands de ce monde dont on parle chaque jour dans les pages éco, pour faire du bon boulot pour mon entreprise, pour moi-même, pour mes employés, pour ma famille, etc ».[3] Cela signifie qu’il semble n’avoir même pas conscience que l’intérêt collectif existe, en dehors de la somme des intérêts particuliers, et que la vie en société implique souvent un arbitrage difficile entre les deux.

Trump remet en cause le progrès des valeurs universelles.

Au moins nous épargne-t-il les subtilités des débats  sur les effets pervers des politiques de droits de l’homme, sur les dérives communautaristes de l’antiracisme, les injonctions à la repentance de l’anticolonialisme, ou les excès revanchards du féminisme militant. En proclamant fièrement un racisme basique – « la paresse est une caractéristique des Noirs… » -, une désinvolture pour les droits de l’homme – « je remettrai en place la torture par la noyade et je remettrai en place bien pire que la torture par la noyade » -,  un mépris des femmes – « les femmes, vous devez les traiter comme des chiennes » -,  en s’exposant  donc à la critique dans des termes dépassés depuis un demi-siècle, au moins peut-il réunir contre lui tous les courants idéologiques sérieux du jour.

Trump incarne un nouvel enterrement de la culture.

En 2003 déjà, Jean-Pierre Le Goff fustigeait dans un ouvrage « la barbarie douce ». La logique des modes d’expression dominant cette nouvelle société du spectacle et de ses déclinaisons numériques aboutit à ce qu’elle devienne « dure », et la défaite de la pensée décrite en 1987 par Finkielkraut se prolonge ici en débâcle. Or, l’élection de ce personnage à la tête de la première puissance mondiale s’avère être un jalon supplémentaire décisif de cette descente aux enfers. Les anglicistes ont noté la pauvreté de son vocabulaire, son goût pour les tweets donne la mesure de l’ampleur de ses pensées, et il semble incapable de sortir de l’univers des émissions de téléréalité pour manifester quelque préoccupation culturelle. A l’inverse de beaucoup de membres fortunés des élites mondiales qui comprennent – ne fût-ce qu’en termes d’images – la nécessité d’élargir leur horizon au-delà du monde des affaires, il n’a aucune velléité de mécénat, et je ne trouve nulle trace d’une collection privée d’art contemporain. Le message aux américains, et à la terre entière qu’une telle posture implique, est que l’argent se suffit à lui-même, et est le seul étalon propre à mesurer l’accomplissement humain. On peut penser que c’est précisément l’illusion mortelle portée par le néolibéralisme contre laquelle il est temps de s’insurger.

Trump incarne la prédilection pour la loi de la jungle.

De cette focalisation sur la réussite matérielle découle l’encouragement de comportements corrosifs du lien social : un survol rapide de ses citations prouve sans équivoque que sa grille de vision du monde se résume à l’opposition gagnants/perdants, avec évidemment l’injonction de tout faire, sans barguigner sur les moyens,  pour être du bon côté. Cela implique le mépris manifeste pour les autres, qui transpire en permanence de ses propos. Comme modèle de vie sociale, cela revient à préconiser ni plus ni moins le retour à l’état sauvage. Là encore, les pesanteurs sociales existant déjà en ce sens impliquent que nos responsables politiques pèsent de toutes leurs forces pour y résister, si l’on veut laisser un monde vivable aux générations qui viennent.

Trump l’anti-modèle

Pour conclure, qu’il me soit permis de rappeler l’évidence sociologique que l’on se construit à travers les autres, par eux, et pour eux. Une introspection élémentaire révèle que dans son histoire personnelle, parmi ces « autres », émergent toujours quelques figures, des personnalités qui nous marquent, qui gravent les points fixes de nos boussoles psychiques. C’est par eux que l’on hérite l’essentiel de ce que l’on devient, ou souhaite devenir. Ils sont nos modèles et le sentiment qu’on leur porte s’appelle l’admiration. Pourtant, ce sentiment devient inopportun en ces temps d’individualisme forcené qui laissent se répandre l’illusion d’un individu libre et autonome, s’autoproduisant, capable de se construire par lui-même sans recours à quelque transmission que ce soit. Et en même temps c’est un des ingrédients essentiels du ciment social qui se désagrège. L’admiration est devenue un sentiment indésirable, et les valeurs dominantes de nos sociétés de méfiance incitent à le refouler s’il semble s’insinuer quelque part dans notre conscience. De ce point de vue, Donald Trump est efficace : il est le repoussoir idéal de toute velléité d’admiration, l’anti-modèle parfait.

 


[1] La Société de cour, Flammarion, 1993

[2] Robert Muchambled ; Société policée. Politique et politesse en France du XVIe au XXe siècle, Seuil – 1998

[3]Toutes les citations sont reprises de ça Trump énormément, Le Cherche Midi, 2016



Ca Trump énormément !: Les Pensées de Donald

Price: ---

0 used & new available from

L’AfD: l’autre Allemagne

22
Manifestation de l'AfD à Erfurt, septembre 2015. SIPA. AP21798077_000003

Herbert, 51 ans, ingénieur, vit au nord-est de Berlin.

« J’ai voté AfD parce que les autres partis allemands pensent tous la même chose : ils ressemblent à l’Union européenne. Les Allemands n’ont pas forcément la même opinion que l’« Europe ». Mais leurs idées sont brisées par les partis de gauche. Au moins l’AfD a sa propre opinion, loin de la majorité. Donc on nous écoute. La semaine dernière, M. Hendrik Pauli, un professeur, a été licencié parce qu’il avait voté AfD, où est la démocratie ? La France a le Front national, l’Autriche le Mouvement pour l’Europe des nations et des libertés. Nous sommes l’une des dernières nations à ne pas pouvoir nous exprimer, on veut plus de démocratie. »

Herbert, 51 ans, ingénieur, vit au nord-est de Berlin

 

Hendrik Pauli, 38 ans, professeur de biologie et de chimie, vit dans le quartier de Neukölln, à Berlin.

« J’ai voté AfD lors des dernières élections locales de Berlin, j’y ai même participé en tant que candidat dans le district de Neukölln, mais je n’ai pas eu assez de voix. Depuis ses débuts en octobre 2013, j’ai vu l’AfD monter en puissance, nous ne savons pas où le vent nous mènera mais je suis convaincu que cette montée n’est pas près de s’arrêter. Aux dernières élections nous avons obtenu 14,2 % de votes, je me demande comment nous pourrions obtenir jusqu’à 17-20 % en septembre 2017. »

Hendrik Pauli a perdu son poste de professeur de collège pour avoir ouvertement parlé de ses activités politiques. Il a participé en 2016 à des rassemblements berlinois de PEGIDA (Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident). Il affirme être proche des militants du Bloc identitaire (Identitäre Bewegung).

Hendrik Pauli, 38 ans, professeur de biologie et de chimie, vit dans le quartier de Neukölln, à Berlin.

 

Christian Buchholz, député AfD (Alternative pour l’Allemagne) au parlement local de Berlin, a été élu dans le sous-district de Pankow-1 lors des élections du 18 septembre 2016, avec 22,44 % des voix.

Causeur. Pouvez-vous vous présenter ?

Christian Buchholz. J’ai 50 ans, je suis né à Hambourg et j’habite dans le quartier de Prenzlauer Berg à Berlin. Ma famille est originaire de Hanovre et de Rostock. J’ai rejoint l’AfD il y a deux ans et demi. Auparavant, j’ai été officier dans l’armée allemande pendant douze ans (je suis toujours capitaine de réserve). Je suis arrivé à Berlin en 2006 pour travailler chez Daimler. Ma famille a toujours voté CDU, mais dans les années 1980-1990 nous avons commencé à nous poser des questions car aucun parti ne représentait la classe moyenne et les citoyens conservateurs. Aujourd’hui, l’AfD occupe cet espace politique. Nous avons notre propre culture, nous avons de l’expérience et nous sommes intellectuellement armés contre le système actuel. Nous sommes une vraie opposition.

Pensiez-vous obtenir de tels scores aux élections locales de 2016 ?

C’était peu probable. Mon score dans le sous-district de Pankow-1, 22,44 %, était inespéré.

Pourquoi avez-vous choisi de vous présenter dans ce sous-district ?

Nous estimions, à raison, que les difficultés de ce quartier jouaient en notre faveur. Tout d’abord, il y a un gros problème de transport en commun : il faut environ une heure et demie pour rejoindre le centre de Berlin. Ensuite, un problème d’immigration : on compte déjà 8 500 immigrants sur 50 000 habitants et on en attend 7 000 à 8 000 de plus en 2017. Il faudra donc forcément construire des centres d’accueil pour réfugiés qui s’ajouteront à ceux qui existent déjà. Or le gouvernement ne dit rien de ses projets. Mais les habitants ne sont pas stupides, et ils ne supportent pas qu’on fasse cela dans leur dos, sans même les informer. Voilà pourquoi ils votent AfD. Enfin, Pankow-1 souffre de difficultés économiques et d’une pénurie de logements. Le gouvernement s’est trompé de projets : plus de 78 millions d’euros ont été injectés dans des projets de construction mais les prix sont exorbitants. Enfin, il y a moins d’argent pour l’éducation. J’aurais aimé au contraire que Berlin rénove les écoles de Pankow-1, dont beaucoup sont délabrées.

Selon vous, donc, c’est un problème de communication entre le gouvernement et les citoyens ?

Exactement. Les gens étaient surpris, est-ce qu’on leur a demandé ?

Quel est le profil d’un électeur AfD ?

Il a entre 30 et 60 ans. Les plus jeunes et les étudiants ne s’intéressent pas à l’AfD avant de se heurter aux marchés du travail et du logement. C’est alors qu’ils découvrent aussi qu’il y a beaucoup trop de taxes. Nous avons également beaucoup de personnes issues de la classe ouvrière et des indépendants.

Politiquement, d’où viennent-ils ?

Essentiellement, ce sont des abstentionnistes. Sur environ 231 000 votes en notre faveur dans les élections locales de septembre 2016, quelque 70 000 étaient d’anciens abstentionnistes.

Quelles sont les exigences de l’AfD pour l’avenir proche ?

Que le gouvernement allemand respecte la loi et qu’Angela Merkel communique plus avec les citoyens allemands. Après les attentats du Bataclan et de Nice, et les événements de Cologne, la chancelière n’a presque pas communiqué ! Nous voulons informer le peuple et faire entendre notre critique du gouvernement mais aussi du Parlement. Même si nous ne sommes pas encore assez puissants, nous allons réveiller le peuple.

Christian Buchholz, député AfD (Alternative pour l'Allemagne) au parlement local de Berlin, a été élu dans le sous-district de Pankow-1 lors des élections du 18 septembre 2016.

 

Warner Bruns, 53 ans, ingénieur en calcul numérique à Berlin et à Losenstein en Autriche.

« J’ai voté AfD à Charlottenburg pour les élections locales de Berlin, car je n’avais pas d’autre choix. Les autres partis n’ont aucun sens à mes yeux. L’AfD propose une vraie alternative, car ici, à Berlin… il n’y a pas de liberté d’expression avec les partis ; c’est une fausse démocratie. On en a marre de l’actuel gouvernement [Merkel], on s’est moqué de nous et on se sent exclus de la société allemande, alors qu’avec l’AfD on est entendus. Ils nous comprennent. Ce parti permet de briser le silence qui règne dans la société. J’attends qu’il nous sorte de la crise des migrants et de notre économie en berne à cause de la Grèce. »

Warner Bruns, 53 ans, ingénieur en calcul numérique à Berlin et à Losenstein en Autriche.

 

Beate Prömm, 42 ans, traductrice freelance français-allemand, habite au nord de Berlin

« J’ai voté AfD pour renforcer l’hégémonie allemande.[access capability= »lire_inedits »] Je n’ai pas du tout apprécié que Merkel ait décidé d’aider la Grèce, en 2012, sans demander leur avis aux citoyens. Merkel préfère l’Union européenne. Elle n’a pas pensé une seule seconde aux Allemands. Il faut une politique pour le peuple et pas contre lui, et je parle même des Allemands qui ne vivent pas ici.

Avant je votais pour le Parti pirate, un parti d’extrême gauche voire anarchiste, mais en 2013 je les ai quittés car ils sont devenus antination.

Je me suis intéressée à l’AfD en aout 2015, quand l’Allemagne a décidé d’ouvrir ses frontières aux réfugiés. Je comprends que des gens cherchent une nouvelle vie car j’ai moi-même des origines roumaines, mais je ne vois pas pourquoi on laisse passer cette immigration de masse, c’est sans limite.

Les gens disent que nous, les électeurs de l’AfD, nous sommes le diable. Désolée, mais nous sommes une communauté où il y a des idées différentes, il faut les respecter.

Je ne veux pas de guerre avec les autres nations, mais l’AfD doit nous sortir de l’Union européenne qui reste à mes yeux une dictature. J’ai peur que les nations européennes soient dissoutes à travers les décennies. »

Beate Prömm, 42 ans, traductrice freelance français-allemand, habite au nord de Berlin.

 

Sarah-Emanuela Leins, 30 ans, ex-conseillère en affaires, élue AfD au parlement local de Berlin, vit dans le sud de Berlin à Steglitz-Zehlendorf.

« J’ai décidé de voter AfD car je ne supporte plus la politique d’Angela Merkel. Elle travaille contre nous, citoyens allemands. Elle a trahi le peuple. Il faut arrêter les flux frontaliers de l’immigration. Le problème, aujourd’hui, c’est que la politique allemande est déséquilibrée vers la gauche. En se comportant comme une véritable opposition qui contrôle le gouvernement, l’AfD va rétablir l’équilibre politique. J’espère que d’ici cinq à dix ans l’AfD sera le premier parti au Bundestag. Aujourd’hui, il est trop jeune, il a besoin d’apprendre à gouverner le pays avant que les Allemands lui fassent confiance. »

Sarah-Emanuela Leins, 30 ans, ex-conseillère commerciale, élue AfD au parlement local de Berlin, vit dans le sud de Berlin à Steglitz-Zehlendorf.

[/access]

Lagarde: les communicants du FN ont un métier reposant

173
Christine Lagarde lors de son procès à Paris, décembre 2016. SIPA. AP21988367_000012

Christine Lagarde a été reconnue coupable par la Cour de Justice de la République de négligences ayant permis un détournement de fonds publics. Infraction prévue et réprimée par l’article 432-16 du code pénal. En application de la loi, Christine Lagarde a été dispensée de peine.

Immédiatement, comme il fallait s’y attendre, la clameur et quelle clameur ! On convoque prestement La Fontaine et ses animaux malades de la peste, on braille au « tous pourris ! », on profère des énormités à base d’ignorance crasse, les statuts vengeurs apparaissent aux quatre coins des réseaux, et les fils se remplissent d’invectives, voire d’appels à la mort. Comme souvent Facebook devient un singulier défouloir. Les médias traditionnels ont eu besoin d’un peu de temps pour réagir mais finalement disent exactement la même chose.

Ce mode de fonctionnement finit par être assez fatiguant, en ce qu’il repose sur une méconnaissance traditionnelle chez nous des questions juridiques et judiciaires.

Essayons d’y voir un peu plus clair et de comprendre ce qui s’est passé.

Il y a 23 ans, Bernard Tapie a été victime d’une entourloupe de la part du Crédit Lyonnais à l’occasion de la revente d’Adidas. Quiconque connaît un peu le dossier sait très bien que cela s’est passé de cette façon. Après 15 ans de procédure et la perspective d’une durée équivalente avant la conclusion, Bernard Tapie qui avait envie d’avoir son argent avant de mourir a fait pression pour en terminer par un arbitrage. Il a obtenu gain de cause sur le principe de cet arbitrage et celui-ci s’est déroulé, le conseil d’État considérant qu’il était régulier en la forme. Bernard Tapie a obtenu des sommes importantes dont il faut rappeler qu’elles étaient à l’échelle du préjudice dont il avait été victime. Après l’arrivée au pouvoir de François Hollande, l’arbitrage a été remis en cause d’abord sur des bases politiques, et ensuite dans des décisions au caractère politique tout aussi évident. Les juridictions civiles ont annulé l’arbitrage et condamné Tapie au remboursement des sommes perçues. La morale y a peut-être trouvé son compte, la justice sûrement pas.

Un cadeau royal pour le FN

En parallèle, des procédures pénales ont été ouvertes, avec des collections de gardes à vue, de perquisitions et de mise en examen. Procédures toujours en cours et jusqu’à présent, aucune condamnation n’a été prononcée pour «détournement de fonds publics», infraction prévue et réprimée par l’article 432-15 du Code Pénal. Dans l’ancien code pénal datant de 1804 et qui fut remplacé en 1994, le détournement de fonds publics existait mais ne s’appliquait qu’aux comptables publics, seuls détenteur de fonds en application du principe de la comptabilité publique « de la séparation de l’ordonnateur et du comptable ». En 1994, après l’explosion des affaires, il fallait laver plus blanc. On a donc aggravé l’incrimination, et désormais contre le simple bon sens, on peut condamner des gens pour avoir détourné des choses dont ils n’ont jamais été dépositaires. Techniquement, on ne voit pas très bien comment c’est possible mais on ne va pas s’arrêter à ce genre de détail. Et puis, comme il fallait continuer à donner des gages, on a inventé le « détournement de fonds publics par négligence », celui du 432-16. Ce qui est réprimé, c’est la négligence de l’agent public qui n’a pas suffisamment surveillé son subordonné, ce qui lui a permis de détourner des fonds. C’est donc une infraction pénale non intentionnelle. Ce qui ne va pas sans poser le premier problème de la contradiction avec l’article 121–3 du Code Pénal qui dispose qu’«il n’y a point de crime ou de délit sans intention de le commettre. » C’est un principe fondamental du droit pénal, mais si on commence à renoncer à la démagogie et à respecter les principes, on ne va pas s’en sortir. La deuxième question est relative à une évidence : il est nécessaire avant de poursuivre le supérieur hiérarchique sur la base de l’article 432-16, que l’auteur principal du détournement INTENTIONNEL ait été reconnu coupable sur la base du 432-15. Et pour l’instant, dans l’affaire Tapie ce n’est pas le cas.

Mais on n’allait quand même pas s’arrêter pour si peu, et on a donc concocté cette opération absurde et surtout illégale. Les décisions civiles qui ont annulé arbitrage ont été considérées comme suffisantes pour établir un détournement de fonds publics (!), et contre l’esprit et la lettre de la loi, on a renvoyé Christine Lagarde devant la Cour de Justice de la République. Juridiction particulière qui juge les ministres pour les actes accomplis dans l’exercice de leurs fonctions et qui est absolument nécessaire pour respecter le principe de séparation des pouvoirs. On se doute que la lâcheté de la classe politique amènera bientôt à sa suppression.

Mais pourquoi cette manipulation bizarre, et judiciairement tout à fait inutile donnant ainsi du grain à moudre aux médias ignorants et alimentant la propagande de l’extrême-droite ? En fait, Michel Sapin qui n’a pas attendu longtemps pour soutenir Christine Lagarde et souhaité son maintien à la tête du Fonds monétaire international (FMI) nous donne la réponse. Il fallait absolument sortir l’ancienne ministre des Finances de la cohorte de ceux qui auront (peut-être) à répondre dans longtemps du volet pénal de ce dossier. Pour qu’elle puisse rester à la tête du FMI sans traîner cet encombrant boulet. Alors, pourquoi se gêner et ne pas monter une petite opération.

Résultat prévisible de cette initiative imbécile : un procureur réputé proche de la droite qui requiert la relaxe, une défense qui s’est bien gardée de mettre en cause la légalité ou de déposer une Question Prioritaire de Constitutionnalité, une reconnaissance de culpabilité, et une dispense de peine pour Christine Lagarde. Par une juridiction majoritairement composée de parlementaires. Impossible de faire pire et de mieux démontrer la connivence des élites, impossible de plus abaisser l’autorité de l’institution judiciaire et de faire un cadeau royal au FN.

Chapeau les artistes !

 

Pour une vraie réforme libérale de la Sécurité sociale

122
securite sociale sante liberale
Sipa. Numéro de reportage : 00782119_000008.
securite sociale sante liberale
Sipa. Numéro de reportage : 00782119_000008.

Les débats autour du projet Fillon de réforme de la Sécurité sociale ont l’avantage de faire sortir du gîte – parfois à l’initiative du candidat – un certain nombre de lièvres.
En premier lieu, celui des comptes de la Sécu. En la matière, l’image qui s’impose est celle de l’entrelacs des terriers d’une colonie de lapins de garenne. Les Comptes que certifie chaque année la Commission des comptes de la Sécurité sociale ne donnent guère d’indications à qui voudrait savoir où l’on en est vraiment. En effet, toute subvention publique ou impôt totalement ou partiellement affecté à la Sécu ou à l’une de ses composantes (ITAF) est considéré comme une ressource. Il est donc possible de ramener son déficit à zéro, ou à un niveau très bas, simplement en augmentant les transferts publics … et donc le déficit de l’État. De plus, les transferts arbitraires entre branches font apparaître des résultats officiels, déficitaires ou excédentaires, dépourvus de signification réelle.

Usine à gaz étatique

Ce jeu de vases communicants doit impérativement cesser. La France a bien fait de réaliser, en son temps, la séparation de l’Église et de l’État ; le moment est venu de procéder à la séparation de la Sécu et de l’État.

Cette séparation ne saurait être seulement comptable. Pour que la gestion d’un organisme soit de bonne qualité, il faut que ses responsables disposent d’une véritable autonomie et répondent effectivement de leurs résultats. Or ce n’est pas le cas pour la Sécu. Chaque année, son budget et la plupart de ses décisions lui sont dictées par l’État, au moyen de la loi de financement de la sécurité sociale –  LFSS pour les intimes. En ce qui concerne l’assurance maladie, la LFSS contient l’ONDAM (Objectif national des dépenses d’assurance maladie), qui prévoit par le menu tout ce qui concerne cette branche. Ainsi l’État ne laisse-t-il quasiment aucune marge de manœuvre aux gestionnaires. Par exemple, via les Agences régionales de santé, les directeurs d’hôpitaux sont soumis à un encadrement très strict ; il leur est demandé d’obéir, pas de gérer et encore moins d’innover.

Primes à la responsabilité

Nous devons faire table rase de cette organisation bureaucratique, et la remplacer par des responsabilités pleines et entières, assorties de récompenses en cas de bons résultats (sanitaires aussi bien que pécuniaires, cela va de soi !) et de sanctions, pouvant aller jusqu’au licenciement, dans le cas contraire.

Ces gestionnaires devenus pleinement responsables comprendront vite que le statut de fonctionnaire n’est adapté ni aux hôpitaux, ni aux centres de convalescence, ni aux maisons médicales, et ils embaucheront sous statut privé : le lancinant problème créé par les socialistes au début des années 1980 – la fonctionnarisation du personnel de santé – se résorbera ainsi progressive ment. Des solutions plus rapides sont également envisageables.

Venons-en à l’Assurance maladie. Depuis plusieurs décennies, les déficits chroniques de l’État et de la Sécu ont conduit nos dirigeants à rogner les remboursements, ce qui a poussé les Français à se tourner vers les complémentaires santé. La loi récente rendant obligatoire l’affiliation des salariés, par leur entreprise, à un tel organisme, est le point d’orgue de ce comportement stupide. Une complémentaire incroyablement bien gérée peut fonctionner avec des frais représentant 10 % des remboursements effectués ; d’autres montent à 25 %. Tout cela pour effectuer un travail qui pourrait être réalisé à coût supplémentaire quasiment nul par l’assurance maladie si l’État la laissait rembourser convenablement l’odontologie, l’optique et plus généralement tout ce qui est réellement utile.

Mettre fin au gaspillage

Le coût de fonctionnement de la couverture santé a ainsi, par simple bêtise administrative, été multiplié par 2. Cela signifie un gaspillage annuel de 2 à 3 milliards, en partie mis à la charge des entreprises – et on viendra parler de compétitivité ! La solution existe pourtant, en France même : les caisses d’assurance maladie d’Alsace-Moselle, à l’instar de leurs voisines allemandes, moyennant une cotisation un peu plus élevée, prennent en charge comme le font sur le reste du territoire la Sécu plus une complémentaire.

Enfin, la concurrence peut aider à faire progresser le rapport qualité/prix. Laissons les complémentaires gérer, pour ceux qui le veulent, l’assurance maladie de base, et les CPAM proposer des compléments sur mesure. Chacun doit pouvoir s’adresser là où l’accueil du client est le plus agréable et le plus efficace. Au lieu de bureaucratiser des complémentaires rendues obligatoires, libéralisons la distribution de la couverture de base.

D’autant que ces points d’accueil des adhérents pourraient traiter tous leurs problèmes, retraite, dépendance, prestations familiales, assistance, prévoyance,  à l’instar de ces grandes surfaces d’où l’on peut sortir pourvu de presque tout ce dont on avait besoin – avec, en plus, un accueil personnalisé.

Encore faudra-t-il pour y arriver réformer aussi en profondeur les autres branches de notre Sécu, à commencer par la plus « grosse » d’entre elles, la branche vieillesse : ce sera l’objet d’une prochaine tribune.

Humour juif, humour arabe

3
Une semaine et un jour Asaph Polonsky Tant qu'il y aura des films
Tomer Kapon et Shai Avivi dans "Une semaine et un jour"
Une semaine et un jour Asaph Polonsky Tant qu'il y aura des films
Tomer Kapon et Shai Avivi dans "Une semaine et un jour"

Un premier film. Le sujet : un couple de quinquagénaire confronté à la mort de leur fils unique, des suites d’un cancer. On pourrait s’attendre au pire. Pathos, hystérie, caméra qui tremble sur visage qui s’agite. Cris et chuchotements d’un couple brisé par la douleur.

Il n’en est rien. L’Israélien Asaph Polonski ne s’est pas contenté d’éviter les écueils d’un tel argument. Il signe au contraire une étonnante comédie et entre d’emblée dans la cour des grands avec ce premier long-métrage à la fois bouleversant et drôle, sensible et tonique.

Une semaine et un jour nous emmène ainsi en Israël, dans un pavillon de banlieue, au lendemain du Shiv’ah, la période de deuil qu’ont observée Vicky et Eyal, les deux parents. Selon la tradition juive, ils doivent désormais réapprendre à vivre normalement. Vicky, la mère, s’accroche à la vie la plus normale, la plus quotidienne, avec une sorte d’énergie si obstinée qu’elle en devient maniaque, déroutante pour l’entourage, notamment professionnel. Eyal, le père, découvre le cannabis à usage médical laissé par son fils, et comme il ne sait pas rouler les joints, il appelle un jeune voisin, Zooler, qui a à peu près l’âge de son fils, pour partager sa fumette.

Asaph Polonsky a parfaitement compris qu’un humour trop volontaire, surjoué, du côté de la farce, n’aurait pas manqué de virer à l’obscène. Toute la force comique d’Une semaine et un jour tient donc dans les situations, à la fois déjantées et contenues, parfois absurdes, mais souvent seulement en limite de normalité, et d’où le rire surgit, irrépressible, libérateur.

Paradoxalement, et c’est là un tour de force du réalisateur, c’est au cœur de ce rire que se déploie la force émotionnelle du film.[access capability= »lire_inedits »] Loin de nous isoler du drame que vivent Vicky et Eyal, l’humour dope notre capacité d’empathie, et donne à la rude fraternité israélienne une proximité inédite.

Quitte à faire très diplomatie genevoise, je ne peux m’empêcher d’évoquer maintenant un film… arabe. Mais qu’on se rassure : il ne s’agit pas là d’une de ces déclarations soigneusement balancées d’un fonctionnaire ne souhaitant fâcher personne. Il se trouve que le très beau film de l’Égyptien Yousry Nasrallah participe d’une même vitalité, d’un même humour, d’une même générosité et d’une même tendresse. Mais cette fois avec le ton des comédies égyptiennes des années 1960, voire, par instants, un registre quasi pasolinien.

Bien sûr, les couleurs de Le Ruisseau, le Pré vert et le Doux Visage pourront surprendre, tant elles vibrent – à tel point que si Nasrallah avait filmé les crocodiles du Nil, on aurait pu les confondre avec ceux des sachets de bonbons Haribo. Mais tout est là, justement, dans cette fausse candeur crâne, irrévérencieuse jusqu’à la témérité. Yousry Nasrallah et ses acteurs épatants opposent au démon mortifère de l’islamisme, à son projet mélancolique et féroce, l’énergie sensuelle, rieuse, légère et gouailleuse d’un peuple égyptien qui s’obstine à faire la fête, à s’aimer, à désirer. À être.

Une semaine et un jour, d’Asaph Polonsky, en salles le 14 décembre.

Le Ruisseau, le Pré vert et le Doux Visage, de Yousry Nasrallah, en salles le 21 décembre.[/access]

Liban: le changement, c’est pas maintenant

24
liban hariri aoun hezbollah
Le président de la République libanaise Michel Aoun et son Premier ministre Saad Hariri. Sipa. Numéro de reportage : AP21965714_000001.
liban hariri aoun hezbollah
Le président de la République libanaise Michel Aoun et son Premier ministre Saad Hariri. Sipa. Numéro de reportage : AP21965714_000001.

« Les féodaux sont là, ils sont vénérés et ils se considèrent comme ayant un droit d’héritage politique. Ce féodalisme favorise un certain confessionnalisme fanatique dans le système. Le fanatisme religieux qui est, au mieux, un facteur de neutralisation des forces vives de la Nation ; au pire, un facteur d’autodestruction total », déclarait Michel Aoun en 2007. « Je souhaite laïciser l’Etat libanais en opérant un transfert du confessionnalisme politique vers la citoyenneté », ajoutait alors celui qui est depuis sept semaines le Président de la République libanaise. Au vu de son premier gouvernement, dont la composition a été annoncée dimanche, ses partisans ont de quoi être déçus.

Un accord branlant entre chefs de partis

Alors que personne ne s’y attendait, le Premier ministre Saad Hariri, milliardaire sunnite libano-saoudien, a annoncé les 29 personnalités qui l’entoureront. Un « gouvernement d’entente » selon ce dernier, qui se veut symbole d’unité nationale à même de faire face aux défis urgents du pays : la nouvelle loi électorale pour les législatives de 2017, « et surtout les crises auxquelles font face les citoyens, en particulier les déchets, l’électricité et les problèmes d’eau ». En réalité, l’unité prétendue n’est qu’un accord branlant entre chefs de partis désireux de s’accrocher à leurs postes.

« C’est un gouvernement de quotas, qui regroupe divers représentants d’une classe politique corrompue responsable de la détérioration de la situation du pays depuis la guerre. Ils se sont partagés les sièges après des tractations en public pour s’arracher les gros morceaux, se conduisant comme ceux que le président Fouad Chéhab (1958-1964) nommait  »les fromagistes » », résume l’intellectuelle libanaise Leila Barakat.  Il en va ainsi de la formation de chaque gouvernement du pays du Cèdre depuis des années. Plutôt qu’une unité, c’est une coexistence de groupes d’intérêt qui ressort de ce gouvernement.

L’unité nationale… sans les Phalanges

Il est établi à l’avance que les postes doivent être répartis entre des représentants des principales communautés religieuses du pays, qui en compte dix-huit. Ce schéma se retrouve également au parlement, où les circonscriptions sont attribuées confessionnellement. Alors que les Accords de Taëf, qui ont mis fin à la guerre civile en 1989, faisaient de l’abolition du confessionnalisme « un objectif national », force est de constater que plus d’un quart de siècle plus tard, il n’en est rien.

La liste des ministres publiée dimanche montre de façon flagrante la permanence de ce système. Certains ministères d’importance n’ont même pas changé de visage avec le changement de président : Gebran Bassil reste ministre des Affaires étrangères, Ali Hassan Khalil aux Finances et Nouhad Machnouk à l’Intérieur. Les représentants des partis, quasi-exclusivement confessionnels, tentent d’accaparer un maximum de sièges pour leur faction. Le revenant Marwan Hamadé, ministre à plusieurs reprises entre 1980 et 1992, l’illustre. C’est un ami de Walid Joumblatt, dirigeant druze. Ce dernier se dit défenseur de la laïcité, mais se montre particulièrement attaché à sa possession pleine et entière du gâteau électoral druze, face à son rival Wiam Wahhab.

La volonté du Courant patriotique libre et des Forces libanaises de s’accaparer les sièges chrétiens a abouti à l’exclusion du gouvernement des Phalanges libanaises, le parti de la famille chrétienne maronite des Gemayel. « Ce gouvernement ne nous ressemble pas, nous n’abandonnons pas nos principes pour un portefeuille ministériel », a déclaré le dirigeant des Phalanges Samy Gemayel, portant un coup public au beau récit de l’unité nationale. Celle-ci correspond en réalité plus à un régime des partis.

Une loi électorale censée tout changer

Dans la démocratie parlementaire libanaise, la répartition des ministères par communautés découle de la composition du parlement  dont le gouvernement est  issu. Le parlement actuel a élu d’après la loi électorale de 2009. Selon elle, cette assemblée est composée de 128 membres, 64 chrétiens et 64 musulmans, parfaitement répartis entre communautés : des 31 maronites à l’unique évangélique. Chacune des 26 circonscriptions de la carte électorale libanaise doit élire de 2 à 10 députés, dont la confession est également établie d’avance. Une aubaine pour les féodaux locaux, tel Joumblatt, assuré d’emporter les sièges druzes du Chouf même quand les appartenances confessionnelles des habitants de cette région sont de plus en plus hétérogènes. Et, bien que la majorité des partis représentés au gouvernement disent vouloir une nouvelle loi électorale, en réalité ils s’accommodent parfaitement du confessionnalisme que la loi de 2009 institue. Or, l’une des pommes de discorde qui ont empêché le Liban d’avoir un gouvernement pendant presque deux ans était justement la volonté de certains acteurs politiques de faire voter une nouvelle loi électorale permettant de casser les anciennes logiques confessionnelles. Abandonner toute référence confessionnelle pourrait transformer les députés, aujourd’hui élus de leur communauté, en élus de la nation. L’adoption du scrutin proportionnel intégral, soutenue par les grands partis chiites Amal et le Hezbollah, ainsi que par le Courant Patriotique Libre du Président Aoun, pourrait briser les féodalités locales. Sans surprise, le dirigeant druze Joumblatt, grand perdant d’un tel changement, s’est d’ores et déjà opposé à un scrutin proportionnel, au nom, bien sûr, du respect de la diversité. Samy Gemayel, un autre perdant potentiel de la réforme, défend quant à lui un scrutin uninominal, qui réduirait ainsi la taille des circonscriptions et le rôle des partis, tout en créant des circonscriptions plus homogènes communautairement. Bref, une nouvelle loi intégrera les évolutions sociologiques et démographiques de la société libanaise et donc pénaliserait les chrétiens qui verraient leur poids politique s’amoindrir au profit des chiites et dans une moindre mesure des sunnites.  Les perdants de la réforme peuvent-ils faire confiance à la nation libanaise pour faire émerger un intérêt général susceptible de les protéger ?

Pour rappel, l’une des exigences des accords de Taëf ayant soldé la guerre civile libanaise était le désarmement de toutes les milices, Hezbollah compris, ce que le pays n’a toujours pas réussi à accomplir vingt-cinq ans plus tard. Vu la zone de tensions régionale où se niche le Liban, on peut comprendre que les chrétiens et les druzes rechignent à se désarmer politiquement face à des gagnants littéralement surarmés (l’Iran place ses pions du Yémen à la Syrie en passant par le Sud-Liban).

Le confessionnalisme toujours vivace

Les débats que la loi  électorale suscitera s’annoncent rudes et pourraient entraîner le report des élections législatives. Et la question ne concerne pas uniquement les Libanais. Les puissances régionales ne manqueront pas de surveiller ces débats. L’enjeu est d’autant plus important qu’une modification importante de cette loi puisse faire basculer le Liban dans le camp de l’Arabie saoudite ou de la Syrie. Certains dirigeants du 14 mars (coalition des partis anti-syriens) accusent quant à eux d’ores et déjà l’axe syro-iranien d’avoir poussé à un gouvernement de trente ministres pour accroître son influence au Liban – à travers son allié hezbollahi  -, et pousser à une loi électorale qui les favoriserait. Accusation retournée par l’autre camp, via la journaliste Scarlett Haddad, qui met en évidence dans L’Orient-Le Jour la nomination par Saad Hariri de « ministres combatifs en mesure de mener la bataille électorale qui s’annonce » aux postes qu’il a pu obtenir pour son parti.

L’abandon du confessionnalisme apparaît peu probable : les dirigeants libanais sont extrêmement attachés à leurs intérêts, beaucoup conservent une mentalité des féodaux et l’idée d’intérêt national est encore faible. Les familles Gemayel, Hariri, Joumblatt et autres se partagent le pouvoir depuis des décennies. Il est probable que la nouvelle loi électorale ne soit qu’une modification à la marge de la précédente. Or, le système ne pourra pas durer éternellement. Tout l’enjeu est de savoir si le Liban est capable de s’en sortir par le haut.

Il faut mépriser cette « Gauche »

159
Manuel Valls, François Rebsamen, Benoît Hamon et Arnaud Montebourg à l'Assemblée nationale, Paris, juillet 2014. SIPA. 00687987_000023
Manuel Valls, François Rebsamen, Benoît Hamon et Arnaud Montebourg à l'Assemblée nationale, Paris, juillet 2014. SIPA. 00687987_000023

Nous ne détestons pas détester, en France. Nous votons contre.

Exécrer est une chose. Mépriser en est une autre. On peut à la limite se passer d’être aimé — De Gaulle ne l’était guère, mais il fut longtemps plébiscité, avant que Giscard ne le flingue. Mais on ne se relève pas du mépris — Hollande vient d’en tirer la conclusion en se retirant de la compétition.

Le PS tout entier est méprisable. Quand j’entends des gens les appeler « la Gauche », je m’esclaffe. Quelle Gauche ? Ces gens dont l’adversaire n’est pas la finance. Qui se cachent derrière le petit doigt d’Angela Merkel. Qui augmentent le SMIC de 0,93% en 2017 — dis-moi, Hollande, tu as déjà essayé de vivre avec 1153 € par mois, logement compris ? Qui virent Filoche (il fallait entendre le grand numéro de Cambadélis priant l’ancien inspecteur du travail d’« arrêter son cirque ») parce qu’ils en ont une trouille bleue — dans un débat public, il aurait été le seul anti-libéral, et il avait assez de coffre pour rallier à lui pas mal de suffrages qui vont désormais se porter…

Se porter sur qui ? Sur Hamon, que n’inquiète guère le fait qu’en France, des cafés et des rues entières soient interdits aux femmes ? Le reportage de France 2 s’est circonscrit à la région parisienne et aux faubourgs de Lyon, ils auraient pu venir à Marseille ou à Lille, ils auraient constaté le même phénomène. Relativise, Benoît ! Seuls les masochistes voteront pour toi.


France: des lieux publics interdits aux femmes

Certains voteront Mélenchon, le spécialiste du taboulé au quinoa — un végan qui tonitrue, c’est toujours drôle, ça doit faire mourir de rire toute une petite paysannerie française qui est en train de crever. Les plus résignés (mais comment peut-on se résigner ?) iront droit chez Macron, la bulle gonflée par les médias. Les autres…

Les autres sont nombreux, et imprévisibles. Les autres ont élu Trump — pas forcément une grande idée, mais élire Clinton n’en était pas une bonne : la démocratie montre ses limites, ces derniers temps. Les autres ont voté pour le Brexit, contre les diktats de la City, de Bruxelles et de Berlin. Les autres renverront le PS au cimetière des éléphants — et j’espère bien qu’ils n’atteindront pas les 100 députés aux législatives. Les autres affûtent leur bulletin de vote, tout en préparant le troisième tour, voire le quatrième — dans la rue. On n’en a pas fini avec les surprises.

Je sais bien que je radote, mais…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

 

 

La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

Price: ---

0 used & new available from


Voltaire ou le jihad

Price: ---

0 used & new available from

« Désobéir aux traités européens sans sortir de l’UE serait dangereux »

30
François Asselineau upr
François Asselineau. Sipa. François Asselineau.
François Asselineau upr
François Asselineau. Sipa. 00732989_000007

David Desgouilles. En 2012, vous n’aviez pas pu réunir les cinq-cents parrainages d’élus nécessaires pour être candidat à la présidence de la République. Compte tenu du durcissement législatif des conditions pour les obtenir, quelles sont les raisons qui vous poussent à croire que vous réussirez en 2017 ?

François Asselineau[1. Président de l’Union populaire républicaine (UPR), François Asselineau est candidat à la présidentielle.]. Nous ne comptions que 707 adhérents fin 2011. Nous avons désormais plus de 14150 adhérents et au rythme actuel, il est possible que nous dépassions les 15000 d’ici à la mi-janvier 2017. Cela fait de l’UPR le 5ème ou 6ème parti de France en nombre d’adhérents et l’un des tout premiers en nombre de militants. Or il faut beaucoup de démarcheurs sur le terrain pour récolter les parrainages. Il faut savoir que les maires, principaux détenteurs du pouvoir de parrainage, sont très réticents à parrainer. Environ 60% d’entre eux refusent de parrainer quiconque. Seulement 20% de ceux que nous contactons acceptent de nous recevoir. Et moins de 10% de ceux que nous rencontrons acceptent de me parrainer, le plus souvent d’ailleurs au bout de la deuxième ou troisième visite. Un simple calcul permet de conclure que nous devons passer environ 25000 appels téléphoniques et effectuer quelque 10000 à 15000 visites pour obtenir ces fameux 500 parrainages. Seul un parti structuré, avec une puissante force de démarcheurs très motivés, peut opérer ce travail de Titan. Nous n’avions pas cette force militante en 2011. Nous l’avons maintenant. Au passage, cela montre que beaucoup de ceux qui se déclarent candidats n’ont strictement aucune chance d’obtenir les 500 parrainages, car le simple fait d’être une personnalité connue ne suffit pas, loin s’en faut ! De fait, les retours du terrain dont nous disposons donnent à penser qu’il y aura pas plus de candidats en 2017 qu’en 2012, et même probablement moins. Si je suis de ceux-là, il est possible que je sois la seule véritable tête nouvelle.

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles.

Boko Haram: Shekau capturé?

6
shekau boko haram nigeria
Shekau. Sipa. Numéro de reportage : AP21941634_000002.
shekau boko haram nigeria
Shekau. Sipa. Numéro de reportage : AP21941634_000002.

Depuis lundi matin, les rumeurs d’une capture d’Abubakar Shekau grandissent. L’homme serait encerclé avec des partisans dans la forêt de Sembisa au nord-est du Nigeria, dans l’État de Borno, pris au piège par un assaut coordonné des armées nigérianes et camerounaises. On évoque déjà sa reddition.

Daech or not Daech

Si l’information se confirmait, cela signifierait une victoire importante pour le président nigérian Buhari qui a promis la capture du leader djihadiste depuis son élection en mai 2015. Ce serait aussi une victoire symbolique pour les États-Unis et la France qui soutiennent activement le Nigeria depuis 2014, notamment dans le domaine du renseignement et du dronage.

Pourtant, la fin de Shekau ne signera pas celle de Boko Haram. En effet, depuis deux ans déjà des tensions internes ont été périodiquement relevées au sein de l’appareil dirigeant du groupe terroriste. Une partie de ses élites voulait s’affilier à Daech, ce que Shekau a consenti en septembre 2014, avant de se raviser et de suivre sa propre ligne djihadiste, frappant aveuglément les populations musulmanes du nord du pays et de l’État de Borno. Sans ligne directrice claire, justifiant son pouvoir par une ultra-violence de chaque instant, Shekau a progressivement perdu le contrôle de la secte. À plusieurs reprises entre 2015 et 2016, il a été mis sur la touche, avant de s’imposer à nouveau à la tête du groupe et de réapparaître dans des vidéos où il frisait le délire.

Trop brutal avec les musulmans

Pourtant, durant l’été 2016, Musab Al-Barnawi, un des leaders du groupe, est parvenu à l’écarter définitivement et à prendre la tête de Boko Haram. Dans son discours du 5 août, Al-Barnawi déclara que Shekau était devenu trop brutal avec les musulmans, qu’il avait fait des bénéfices personnels et qu’il s’était détourné de la lutte originelle du fondateur de la secte, Muhammad Yusuf, contre l’influence des chrétiens et de l’État fédéral. Et le nouveau leader de menacer de mort son rival écarté.

Depuis trois mois, Abubakar Shekau a vraisemblablement cherché à réorganiser ses fidèles contre Al-Barnawi, pour reprendre le pouvoir. En vain. Abandonné par la hiérarchie de la secte, il a poursuivi son combat, traqué par les troupes nigérianes, camerounaises et occidentales. Sa fin apaisera pendant quelques mois le front du jihadisme dans la région, avant qu’Al-Barnawi relance le dynamisme du groupe, une fois purgé et remotivé, et fasse retrouver à Boko Haram les éléments originaux de sa lutte contre l’influence occidentale. La chute de Shekau n’est donc qu’un répit.

Irak: après Daech, quoi?

11
irak benraad daech chiisme maliki
Char de l'armée irakienne, Ramadi, novembre 2015. Sipa. Numéro de reportage : AP21825644_000007.
irak benraad daech chiisme maliki
Char de l'armée irakienne, Ramadi, novembre 2015. Sipa. Numéro de reportage : AP21825644_000007.

Causeur. Depuis plus d’un an, l’État islamique (EI) perd du terrain en Syrie et a fortiori en Irak. Certaines localités ont été reprises il y a plusieurs mois et Ramadi, une ville de presque 400 000 habitants, est tombée entre les mains de l’armée irakienne il y a un an déjà. Du point de vue de la population locale, peut-on parler de « libération » ?

Myriam Benraad[1. Chercheuse à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam, CNRS, Aix-en-Provence) et maître de conférences en science politique à l’Université de Limerick (Irlande), Myriam Benraad est spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient. Auteur d’Irak, la revanche de l’Histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique (Paris, Vendémiaire, 2015) et Irak : de Babylone à l’État islamique. Idées reçues sur une nation complexe (Paris, Le Cavalier Bleu, 2015)]. C’est là une question essentielle mais qui, paradoxalement, demeure très peu abordée dans la couverture médiatique actuelle de la crise. Or la situation de villes comme Ramadi, Fallouja ou Tikrit, pour ne citer qu’elles, a sans doute autant d’importance dans le contexte présent que les opérations militaires en cours pour reprendre Mossoul à l’EI. Elle témoigne en effet de l’extrême précarité dans laquelle se trouvent une majorité de ces territoires dits « libérés » de l’emprise jihadiste, tant au plan sécuritaire en raison du retour du groupe terroriste au bout de quelques mois, et de la reprise consécutive des attaques et attentats, qu’au niveau politique où aucune gouvernance véritable, en dehors de celle, ad hoc, des tribus, n’a vu le jour. En termes d’infrastructures et de relance économique, ces zones restent dévastées et les promesses faites par le gouvernement central d’une reconstruction rapide prêtent quelque peu à sourire. Si l’on détaille dans les grandes lignes la situation qui prévaut, en particulier dans la grande province occidentale d’Al-Anbar, la configuration locale est tout sauf reluisante.

Sait-on précisément ce qui se passe à Ramadi et dans d’autres villes et villages reconquis ?

Ramadi, qui était tombée sous le contrôle de l’État islamique en mai 2015, fait figure de ville fantôme vue du ciel. Les bâtiments réduits à des champs de ruines par les bombardements de la coalition occidentale et les combats acharnés entre forces irakiennes et jihadistes durant des mois se comptent par dizaines. L’état de l’architecture locale témoigne de cette ultra-violence qui s’est déployée : murs criblés d’impacts de balles, amoncellements de gravats, traces des engins explosifs communément utilisés par les jihadistes comme tactique de guérilla. Au mois de février 2016, l’ONU estimait le coût de la remise en état de la ville à plusieurs millions de dollars. Les mines laissées derrière lui par l’EI n’ont d’ailleurs pas entièrement été nettoyées, obstruant le retour des populations déplacées ; l’eau continue de manquer dans de nombreux quartiers ; des milliers de maisons doivent être rebâties, de même que les routes et principales artères de la ville. La « libération » promise a donc un goût quelque peu amer pour tous ceux qui escomptaient une amélioration rapide.

La chute de Mossoul au début de l’été 2014 a sonné le glas du gouvernement de Nouri al-Maliki, remplacé à l’automne de cette année par Haïdar Al-Abadi, lui aussi chiite. Quel bilan peut-on faire des 26 mois au pouvoir d’Al-Abadi ? L’État irakien arrive-t-il à mieux appréhender les clivages tribaux et religieux ?  

Il est sans doute prématuré de procéder à un bilan du mandat d’Al-Abadi, lequel a hérité, lors de son accession au pouvoir fin 2014, d’un pays profondément fracturé, communautarisé, au bord de l’implosion suite à la blitzkrieg lancée par l’État islamique. Pour apprécier le temps qu’il a passé au pouvoir, il importe tout d’abord de prendre en compte le contexte politique et sécuritaire dans lequel il a fait son entrée sur la scène irakienne et qu’il a dû gérer. Al-Maliki avait réussi à cristalliser autour de lui une véritable « coalition de la détestation » ; les espoirs placés en Al-Abadi étaient donc très grands initialement, à la fois au sein de la famille chiite irakienne mais aussi parmi les Kurdes, en conflit avec Bagdad depuis de longues années, et parmi les sunnites.

Qu’a-t-il changé depuis ? Rappelons ses promesses de réformes contre la corruption et pour une refondation de l’armée. Sur ces deux dossiers, le désenchantement n’a pas tardé à prendre le dessus : les protestations anti-gouvernementales ont ainsi repris à l’été 2015 pour pointer du doigt l’incurie des élites politiques ; l’institution militaire, quant à elle, n’est toujours pas à la hauteur des enjeux, comme l’illustrent ses nombreuses pertes dans la bataille de Mossoul. Pis, Al-Abadi a permis la quasi-fusion de l’armée nationale avec les milices chiites qui composent les forces de la Mobilisation populaire (Hachd al-cha‘bi), proches de l’Iran et connues pour leurs exactions anti-sunnites. Les relations qu’entretient Al-Abadi avec les Kurdes demeurent très inégales et sa crédibilité parmi les forces sunnites, dont il n’a guère amélioré le sort ces deux dernières années, est inexistante, au mieux. Le Premier ministre est enfin défié dans son propre camp, mais aussi par la Turquie au nord de l’Irak. Il est surtout incapable de se défaire du primat américano-iranien qui pèse sur lui et l’empêche d’être un leader national.

À Bassora, une ville à grande majorité chiite éloignée du front, la sécurité est précaire et de nombreuses milices créent une situation qui n’est pas sans rappeler la Libye. Si même au cœur du « Chiistan » un État n’est pas viable, quel espoir reste-t-il à l’Irak en tant qu’entité politique ?

Tout d’abord, gardons-nous de l’usage des formules de « Chiistan » ou « Sunnistan » en Irak car au-delà de l’identité confessionnelle à laquelle elles renvoient, elles ne recouvrent aucune réalité sociale. Le sud chiite correspond ainsi à un espace aussi vaste que disparate du point de vue de ses populations, citadines ou plus rurales, de ses pratiques socioreligieuses, entre villes saintes conservatrices et milieux progressistes, et de ses ancrages idéologiques et politiques, un grand nombre de formations concurrentes y étant représentées. Le cas de Bassora, qui est la troisième plus grande ville d’Irak et l’un des grands ports du pays, est à ce titre intéressant car la ville possède une histoire et une identité qui lui sont propres. Lorsque l’État irakien fut fondé par les Britanniques en 1921, elle fut l’une des dernières cités à se résoudre à intégrer le nouvel ensemble national. À l’époque, plusieurs de ses classes tentèrent même un coup d’État visant à se constituer en République indépendante et cosmopolite sur le Chatt al-Arab.

Depuis l’invasion américaine de 2003, la situation s’y est détériorée sur tous les plans, ce qui a permis pareille « milicisation » de la vie locale. Pourtant, on ne saurait trop évoquer quel est le potentiel de cette cité marchande dont l’environnement regorge d’hydrocarbures à bas prix et de ressources agricoles qui en avaient fait la richesse autrefois. Bassora a le potentiel de se transformer en plate-forme commerciale capable de rivaliser avec ses voisines de la péninsule, y compris Dubaï. Or l’interminable crise irakienne en a voulu autrement. Certains considèrent que seule une autonomie sur le modèle kurde pourrait finalement l’extraire de son enlisement ; or ceci ne règlerait toujours pas la question de l’État failli irakien, dont les effets continuent de peser sur elle et sur l’ensemble du pays.

Irak, La Revanche De L'Histoire

Price: ---

0 used & new available from

Finkielkraut a raison, Trump est un « gros con »

456
Donald Trump à Orlande aux Etats-Unis, décembre 2016. SIPA. AP21990104_000004
Donald Trump à Orlande aux Etats-Unis, décembre 2016. SIPA. AP21990104_000004

La sensibilité qui semble dominer, ici plus qu’ailleurs, est celle d’une certaine indulgence pour le président élu américain. La jubilation produite par la déroute du camp de la « bien-pensance », par l’explosion induite du couvercle de béton qui recouvre les difficultés et parfois les souffrances des classes moyennes et populaires, par le pied de nez au discours convenu des thuriféraires du libre-échange dérégulé et mondialisé est sans doute l’explication de cette indulgence. Il serait cependant dangereux que tout cela amène à « euphémiser » la catastrophe que cette élection représente pour les Etats-Unis, et, par propagation, pour nous tous. Dans L’Esprit de l’escalier, Alain Finkielkraut analysait cela comme « le produit » d’une  « grande mutation ». « Il est ce qui arrive quand l’esprit des jeux vidéos, des tweets et de la télé-réalité remplacent le livre », s’expliquait-il. C’est d’ailleurs cette phrase qui a inspiré mon article précédent.  Des propos du philosophe sur le nouveau président américain, Donald Trump, il semble que ce qui en est retenu et commenté est l’expression « gros con » ; c’est celle que je me propose ici de développer un peu, au-delà des exemples cités, en montrant qu’elle signifie bien plus qu’un « cri du cœur ». Je serais par ailleurs surpris que ces interprétations soient, pour l’essentiel, désavouées par l’auteur de ce cri.

Il n’est pas soutenable de faire l’impasse sur le personnage, de considérer comme anodines ses déclarations abjectes, et ses prises de positions délirantes, comme si les décisions qui allaient suivre, les politiques qui allaient être appliquées seules avaient de l’importance, et qu’elles ne seraient en rien corrélées à son inconséquence. Les premières nominations infirment déjà cette imprudente insouciance. Mais avant même que l’exercice du pouvoir donne matière à confirmer ce jugement, le comportement de Donald Trump s’avère être une grave régression par rapport à un certain nombre de valeurs politiques et sociales établies. Montesquieu a dit « le pire que puisse faire un ministre n’est pas de ruiner le pays, mais de donner un mauvais exemple ». A  notre époque, avec la visibilité radicale que produisent les nouvelles technologies de l’information, un tel avertissement résonne avec bien plus de force encore. Cette dimension exemplaire, pour le meilleur, et, en l’occurrence, surtout pour le pire, projette chaque trait du personnage sur la totalité de la société américaine.

Trump incarne la négation de la fonction présidentielle

Un principe fondamental de nos états démocratiques modernes est la séparation entre la personne privée et la fonction d’Etat dans laquelle elle s’incarne et – normalement à ce niveau – se transcende. Désormais, quand Donald Trump parle, il ne s’agit plus du chef d’entreprise, du chef de clan, de l’histrion médiatique, ou du grand consommateur de femmes. C’est le Président qui parle et dont la parole engage l’Etat, c’est-à-dire l’ensemble des citoyens américains. S’il est vulgaire, menteur, raciste ou machiste, c’est l’ensemble du corps social – au-delà même des frontières de ce grand pays, dans la mesure où il est un des pivots de la « communauté internationale » – qui s’en trouve éclaboussé. Le plus préoccupant, c’est qu’il semble que chez lui, cette distinction fondamentale de la personne et de la fonction ne semble même pas être perçue. Quand Sarkozy avait sorti son fameux « casse-toi pauvre con », nous fûmes nombreux à nous sentir personnellement honteux. Mais au moins l’intéressé a-t-il eu conscience de la portée de ce dérapage, puisqu’il a confessé plus tard le regretter.

Il  ne semble pas que les  insanités « trumpiennes » aient quelques chances d’être un jour objets de repentance pour leur auteur. L’avoir élu, puis bientôt, accepter qu’il exerce normalement ses prérogatives – sauf ultime coup de théâtre – équivaut en théorie pour le peuple américain (au moins) à les ratifier, à les assumer, comme s’ils étaient des traits de leur conscience collective. Certes cela peut être vrai pour une partie de la population ;  mais le devoir d’un gouvernant « normal » à ce niveau, est précisément de résister à ces tendances ; en d’autres termes, il doit chercher à tirer cette fraction de la société « vers le haut », au lieu de la conforter dans ses bassesses, et d’encourager des phénomènes régressifs. Alors qu’il devrait incarner, à travers sa fonction, les plus hautes valeurs de la civilisation souvent portées dans l’histoire par les Etats-Unis, en ridiculisant cette mission, c’est tout le contraire qu’il promeut obstinément.

Trump incarne la fin du progrès de la civilisation.

Ce n’est rien moins que le processus de civilisation, axe central de la lecture de l’histoire de Norbert Elias qui se trouve remis en question par cet évènement. Selon cet auteur, le progrès de la civilisation repose avant tout sur  « l’intériorisation individuelle des prohibitions autrefois imposées de l’extérieur , dans une transformation de l’économie psychique qui fortifie les mécanismes d’auto-contrôle exercés sur les pulsions et les émotions, et fait passer de la contrainte sociale à l’auto-contrainte » [1]. Pour le dire autrement, une société civilisée, apte à s’épargner l’exercice de la violence d’Etat, n’est concevable qu’avec des sujets responsables, autonomes, maîtres de leurs pulsions et dominant leurs sentiments. Donald Trump incarne tout le contraire : il n’impose aucun filtre à ses émotions, aucun frein à l’exhibition de ses pulsions, et même s’en fait une fierté. L’exemple qu’il offre ainsi en spectacle est délétère, puisque c’est en même temps une des conditions de base du vivre-ensemble qu’il encourage à bafouer.

La grossièreté du langage, l’absence de politesse envers ses interlocuteurs relève de cette même incapacité à s’élever au niveau d’une sociabilité indispensable à la vie en commun. Beaucoup de « rebellocrâtes » – pour reprendre l’expression de Christophe Guilluy – se réjouissent de ce qu’il « casse les codes ». Ils devraient y regarder à deux fois. Il faudrait prendre conscience que lesdits codes sont précisément une façon de conjurer la violence réciproque. Robert Muchambled[2] a montré que l’invention des codes de civilité sous l’Ancien Régime a une portée politique, qu’ils régulent le lien social et traduisent en comportements le contrat entre les citoyens. A l’inverse leur ébranlement depuis mai 68 est inséparable de la crise politique et sociale dans laquelle nous pataugeons depuis plusieurs décennies.

Trump incarne la « ringardisation » de la vertu civique.

Il invoque comme preuve d’intelligence la façon dont il est devenu riche « J’ai utilisé les lois de ce pays tout comme les grands de ce monde dont on parle chaque jour dans les pages éco, pour faire du bon boulot pour mon entreprise, pour moi-même, pour mes employés, pour ma famille, etc ».[3] Cela signifie qu’il semble n’avoir même pas conscience que l’intérêt collectif existe, en dehors de la somme des intérêts particuliers, et que la vie en société implique souvent un arbitrage difficile entre les deux.

Trump remet en cause le progrès des valeurs universelles.

Au moins nous épargne-t-il les subtilités des débats  sur les effets pervers des politiques de droits de l’homme, sur les dérives communautaristes de l’antiracisme, les injonctions à la repentance de l’anticolonialisme, ou les excès revanchards du féminisme militant. En proclamant fièrement un racisme basique – « la paresse est une caractéristique des Noirs… » -, une désinvolture pour les droits de l’homme – « je remettrai en place la torture par la noyade et je remettrai en place bien pire que la torture par la noyade » -,  un mépris des femmes – « les femmes, vous devez les traiter comme des chiennes » -,  en s’exposant  donc à la critique dans des termes dépassés depuis un demi-siècle, au moins peut-il réunir contre lui tous les courants idéologiques sérieux du jour.

Trump incarne un nouvel enterrement de la culture.

En 2003 déjà, Jean-Pierre Le Goff fustigeait dans un ouvrage « la barbarie douce ». La logique des modes d’expression dominant cette nouvelle société du spectacle et de ses déclinaisons numériques aboutit à ce qu’elle devienne « dure », et la défaite de la pensée décrite en 1987 par Finkielkraut se prolonge ici en débâcle. Or, l’élection de ce personnage à la tête de la première puissance mondiale s’avère être un jalon supplémentaire décisif de cette descente aux enfers. Les anglicistes ont noté la pauvreté de son vocabulaire, son goût pour les tweets donne la mesure de l’ampleur de ses pensées, et il semble incapable de sortir de l’univers des émissions de téléréalité pour manifester quelque préoccupation culturelle. A l’inverse de beaucoup de membres fortunés des élites mondiales qui comprennent – ne fût-ce qu’en termes d’images – la nécessité d’élargir leur horizon au-delà du monde des affaires, il n’a aucune velléité de mécénat, et je ne trouve nulle trace d’une collection privée d’art contemporain. Le message aux américains, et à la terre entière qu’une telle posture implique, est que l’argent se suffit à lui-même, et est le seul étalon propre à mesurer l’accomplissement humain. On peut penser que c’est précisément l’illusion mortelle portée par le néolibéralisme contre laquelle il est temps de s’insurger.

Trump incarne la prédilection pour la loi de la jungle.

De cette focalisation sur la réussite matérielle découle l’encouragement de comportements corrosifs du lien social : un survol rapide de ses citations prouve sans équivoque que sa grille de vision du monde se résume à l’opposition gagnants/perdants, avec évidemment l’injonction de tout faire, sans barguigner sur les moyens,  pour être du bon côté. Cela implique le mépris manifeste pour les autres, qui transpire en permanence de ses propos. Comme modèle de vie sociale, cela revient à préconiser ni plus ni moins le retour à l’état sauvage. Là encore, les pesanteurs sociales existant déjà en ce sens impliquent que nos responsables politiques pèsent de toutes leurs forces pour y résister, si l’on veut laisser un monde vivable aux générations qui viennent.

Trump l’anti-modèle

Pour conclure, qu’il me soit permis de rappeler l’évidence sociologique que l’on se construit à travers les autres, par eux, et pour eux. Une introspection élémentaire révèle que dans son histoire personnelle, parmi ces « autres », émergent toujours quelques figures, des personnalités qui nous marquent, qui gravent les points fixes de nos boussoles psychiques. C’est par eux que l’on hérite l’essentiel de ce que l’on devient, ou souhaite devenir. Ils sont nos modèles et le sentiment qu’on leur porte s’appelle l’admiration. Pourtant, ce sentiment devient inopportun en ces temps d’individualisme forcené qui laissent se répandre l’illusion d’un individu libre et autonome, s’autoproduisant, capable de se construire par lui-même sans recours à quelque transmission que ce soit. Et en même temps c’est un des ingrédients essentiels du ciment social qui se désagrège. L’admiration est devenue un sentiment indésirable, et les valeurs dominantes de nos sociétés de méfiance incitent à le refouler s’il semble s’insinuer quelque part dans notre conscience. De ce point de vue, Donald Trump est efficace : il est le repoussoir idéal de toute velléité d’admiration, l’anti-modèle parfait.

 


[1] La Société de cour, Flammarion, 1993

[2] Robert Muchambled ; Société policée. Politique et politesse en France du XVIe au XXe siècle, Seuil – 1998

[3]Toutes les citations sont reprises de ça Trump énormément, Le Cherche Midi, 2016



Ca Trump énormément !: Les Pensées de Donald

Price: ---

0 used & new available from

L’AfD: l’autre Allemagne

22
Manifestation de l'AfD à Erfurt, septembre 2015. SIPA. AP21798077_000003
Manifestation de l'AfD à Erfurt, septembre 2015. SIPA. AP21798077_000003

Herbert, 51 ans, ingénieur, vit au nord-est de Berlin.

« J’ai voté AfD parce que les autres partis allemands pensent tous la même chose : ils ressemblent à l’Union européenne. Les Allemands n’ont pas forcément la même opinion que l’« Europe ». Mais leurs idées sont brisées par les partis de gauche. Au moins l’AfD a sa propre opinion, loin de la majorité. Donc on nous écoute. La semaine dernière, M. Hendrik Pauli, un professeur, a été licencié parce qu’il avait voté AfD, où est la démocratie ? La France a le Front national, l’Autriche le Mouvement pour l’Europe des nations et des libertés. Nous sommes l’une des dernières nations à ne pas pouvoir nous exprimer, on veut plus de démocratie. »

Herbert, 51 ans, ingénieur, vit au nord-est de Berlin

 

Hendrik Pauli, 38 ans, professeur de biologie et de chimie, vit dans le quartier de Neukölln, à Berlin.

« J’ai voté AfD lors des dernières élections locales de Berlin, j’y ai même participé en tant que candidat dans le district de Neukölln, mais je n’ai pas eu assez de voix. Depuis ses débuts en octobre 2013, j’ai vu l’AfD monter en puissance, nous ne savons pas où le vent nous mènera mais je suis convaincu que cette montée n’est pas près de s’arrêter. Aux dernières élections nous avons obtenu 14,2 % de votes, je me demande comment nous pourrions obtenir jusqu’à 17-20 % en septembre 2017. »

Hendrik Pauli a perdu son poste de professeur de collège pour avoir ouvertement parlé de ses activités politiques. Il a participé en 2016 à des rassemblements berlinois de PEGIDA (Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident). Il affirme être proche des militants du Bloc identitaire (Identitäre Bewegung).

Hendrik Pauli, 38 ans, professeur de biologie et de chimie, vit dans le quartier de Neukölln, à Berlin.

 

Christian Buchholz, député AfD (Alternative pour l’Allemagne) au parlement local de Berlin, a été élu dans le sous-district de Pankow-1 lors des élections du 18 septembre 2016, avec 22,44 % des voix.

Causeur. Pouvez-vous vous présenter ?

Christian Buchholz. J’ai 50 ans, je suis né à Hambourg et j’habite dans le quartier de Prenzlauer Berg à Berlin. Ma famille est originaire de Hanovre et de Rostock. J’ai rejoint l’AfD il y a deux ans et demi. Auparavant, j’ai été officier dans l’armée allemande pendant douze ans (je suis toujours capitaine de réserve). Je suis arrivé à Berlin en 2006 pour travailler chez Daimler. Ma famille a toujours voté CDU, mais dans les années 1980-1990 nous avons commencé à nous poser des questions car aucun parti ne représentait la classe moyenne et les citoyens conservateurs. Aujourd’hui, l’AfD occupe cet espace politique. Nous avons notre propre culture, nous avons de l’expérience et nous sommes intellectuellement armés contre le système actuel. Nous sommes une vraie opposition.

Pensiez-vous obtenir de tels scores aux élections locales de 2016 ?

C’était peu probable. Mon score dans le sous-district de Pankow-1, 22,44 %, était inespéré.

Pourquoi avez-vous choisi de vous présenter dans ce sous-district ?

Nous estimions, à raison, que les difficultés de ce quartier jouaient en notre faveur. Tout d’abord, il y a un gros problème de transport en commun : il faut environ une heure et demie pour rejoindre le centre de Berlin. Ensuite, un problème d’immigration : on compte déjà 8 500 immigrants sur 50 000 habitants et on en attend 7 000 à 8 000 de plus en 2017. Il faudra donc forcément construire des centres d’accueil pour réfugiés qui s’ajouteront à ceux qui existent déjà. Or le gouvernement ne dit rien de ses projets. Mais les habitants ne sont pas stupides, et ils ne supportent pas qu’on fasse cela dans leur dos, sans même les informer. Voilà pourquoi ils votent AfD. Enfin, Pankow-1 souffre de difficultés économiques et d’une pénurie de logements. Le gouvernement s’est trompé de projets : plus de 78 millions d’euros ont été injectés dans des projets de construction mais les prix sont exorbitants. Enfin, il y a moins d’argent pour l’éducation. J’aurais aimé au contraire que Berlin rénove les écoles de Pankow-1, dont beaucoup sont délabrées.

Selon vous, donc, c’est un problème de communication entre le gouvernement et les citoyens ?

Exactement. Les gens étaient surpris, est-ce qu’on leur a demandé ?

Quel est le profil d’un électeur AfD ?

Il a entre 30 et 60 ans. Les plus jeunes et les étudiants ne s’intéressent pas à l’AfD avant de se heurter aux marchés du travail et du logement. C’est alors qu’ils découvrent aussi qu’il y a beaucoup trop de taxes. Nous avons également beaucoup de personnes issues de la classe ouvrière et des indépendants.

Politiquement, d’où viennent-ils ?

Essentiellement, ce sont des abstentionnistes. Sur environ 231 000 votes en notre faveur dans les élections locales de septembre 2016, quelque 70 000 étaient d’anciens abstentionnistes.

Quelles sont les exigences de l’AfD pour l’avenir proche ?

Que le gouvernement allemand respecte la loi et qu’Angela Merkel communique plus avec les citoyens allemands. Après les attentats du Bataclan et de Nice, et les événements de Cologne, la chancelière n’a presque pas communiqué ! Nous voulons informer le peuple et faire entendre notre critique du gouvernement mais aussi du Parlement. Même si nous ne sommes pas encore assez puissants, nous allons réveiller le peuple.

Christian Buchholz, député AfD (Alternative pour l'Allemagne) au parlement local de Berlin, a été élu dans le sous-district de Pankow-1 lors des élections du 18 septembre 2016.

 

Warner Bruns, 53 ans, ingénieur en calcul numérique à Berlin et à Losenstein en Autriche.

« J’ai voté AfD à Charlottenburg pour les élections locales de Berlin, car je n’avais pas d’autre choix. Les autres partis n’ont aucun sens à mes yeux. L’AfD propose une vraie alternative, car ici, à Berlin… il n’y a pas de liberté d’expression avec les partis ; c’est une fausse démocratie. On en a marre de l’actuel gouvernement [Merkel], on s’est moqué de nous et on se sent exclus de la société allemande, alors qu’avec l’AfD on est entendus. Ils nous comprennent. Ce parti permet de briser le silence qui règne dans la société. J’attends qu’il nous sorte de la crise des migrants et de notre économie en berne à cause de la Grèce. »

Warner Bruns, 53 ans, ingénieur en calcul numérique à Berlin et à Losenstein en Autriche.

 

Beate Prömm, 42 ans, traductrice freelance français-allemand, habite au nord de Berlin

« J’ai voté AfD pour renforcer l’hégémonie allemande.[access capability= »lire_inedits »] Je n’ai pas du tout apprécié que Merkel ait décidé d’aider la Grèce, en 2012, sans demander leur avis aux citoyens. Merkel préfère l’Union européenne. Elle n’a pas pensé une seule seconde aux Allemands. Il faut une politique pour le peuple et pas contre lui, et je parle même des Allemands qui ne vivent pas ici.

Avant je votais pour le Parti pirate, un parti d’extrême gauche voire anarchiste, mais en 2013 je les ai quittés car ils sont devenus antination.

Je me suis intéressée à l’AfD en aout 2015, quand l’Allemagne a décidé d’ouvrir ses frontières aux réfugiés. Je comprends que des gens cherchent une nouvelle vie car j’ai moi-même des origines roumaines, mais je ne vois pas pourquoi on laisse passer cette immigration de masse, c’est sans limite.

Les gens disent que nous, les électeurs de l’AfD, nous sommes le diable. Désolée, mais nous sommes une communauté où il y a des idées différentes, il faut les respecter.

Je ne veux pas de guerre avec les autres nations, mais l’AfD doit nous sortir de l’Union européenne qui reste à mes yeux une dictature. J’ai peur que les nations européennes soient dissoutes à travers les décennies. »

Beate Prömm, 42 ans, traductrice freelance français-allemand, habite au nord de Berlin.

 

Sarah-Emanuela Leins, 30 ans, ex-conseillère en affaires, élue AfD au parlement local de Berlin, vit dans le sud de Berlin à Steglitz-Zehlendorf.

« J’ai décidé de voter AfD car je ne supporte plus la politique d’Angela Merkel. Elle travaille contre nous, citoyens allemands. Elle a trahi le peuple. Il faut arrêter les flux frontaliers de l’immigration. Le problème, aujourd’hui, c’est que la politique allemande est déséquilibrée vers la gauche. En se comportant comme une véritable opposition qui contrôle le gouvernement, l’AfD va rétablir l’équilibre politique. J’espère que d’ici cinq à dix ans l’AfD sera le premier parti au Bundestag. Aujourd’hui, il est trop jeune, il a besoin d’apprendre à gouverner le pays avant que les Allemands lui fassent confiance. »

Sarah-Emanuela Leins, 30 ans, ex-conseillère commerciale, élue AfD au parlement local de Berlin, vit dans le sud de Berlin à Steglitz-Zehlendorf.

[/access]

Lagarde: les communicants du FN ont un métier reposant

173
Christine Lagarde lors de son procès à Paris, décembre 2016. SIPA. AP21988367_000012
Christine Lagarde lors de son procès à Paris, décembre 2016. SIPA. AP21988367_000012

Christine Lagarde a été reconnue coupable par la Cour de Justice de la République de négligences ayant permis un détournement de fonds publics. Infraction prévue et réprimée par l’article 432-16 du code pénal. En application de la loi, Christine Lagarde a été dispensée de peine.

Immédiatement, comme il fallait s’y attendre, la clameur et quelle clameur ! On convoque prestement La Fontaine et ses animaux malades de la peste, on braille au « tous pourris ! », on profère des énormités à base d’ignorance crasse, les statuts vengeurs apparaissent aux quatre coins des réseaux, et les fils se remplissent d’invectives, voire d’appels à la mort. Comme souvent Facebook devient un singulier défouloir. Les médias traditionnels ont eu besoin d’un peu de temps pour réagir mais finalement disent exactement la même chose.

Ce mode de fonctionnement finit par être assez fatiguant, en ce qu’il repose sur une méconnaissance traditionnelle chez nous des questions juridiques et judiciaires.

Essayons d’y voir un peu plus clair et de comprendre ce qui s’est passé.

Il y a 23 ans, Bernard Tapie a été victime d’une entourloupe de la part du Crédit Lyonnais à l’occasion de la revente d’Adidas. Quiconque connaît un peu le dossier sait très bien que cela s’est passé de cette façon. Après 15 ans de procédure et la perspective d’une durée équivalente avant la conclusion, Bernard Tapie qui avait envie d’avoir son argent avant de mourir a fait pression pour en terminer par un arbitrage. Il a obtenu gain de cause sur le principe de cet arbitrage et celui-ci s’est déroulé, le conseil d’État considérant qu’il était régulier en la forme. Bernard Tapie a obtenu des sommes importantes dont il faut rappeler qu’elles étaient à l’échelle du préjudice dont il avait été victime. Après l’arrivée au pouvoir de François Hollande, l’arbitrage a été remis en cause d’abord sur des bases politiques, et ensuite dans des décisions au caractère politique tout aussi évident. Les juridictions civiles ont annulé l’arbitrage et condamné Tapie au remboursement des sommes perçues. La morale y a peut-être trouvé son compte, la justice sûrement pas.

Un cadeau royal pour le FN

En parallèle, des procédures pénales ont été ouvertes, avec des collections de gardes à vue, de perquisitions et de mise en examen. Procédures toujours en cours et jusqu’à présent, aucune condamnation n’a été prononcée pour «détournement de fonds publics», infraction prévue et réprimée par l’article 432-15 du Code Pénal. Dans l’ancien code pénal datant de 1804 et qui fut remplacé en 1994, le détournement de fonds publics existait mais ne s’appliquait qu’aux comptables publics, seuls détenteur de fonds en application du principe de la comptabilité publique « de la séparation de l’ordonnateur et du comptable ». En 1994, après l’explosion des affaires, il fallait laver plus blanc. On a donc aggravé l’incrimination, et désormais contre le simple bon sens, on peut condamner des gens pour avoir détourné des choses dont ils n’ont jamais été dépositaires. Techniquement, on ne voit pas très bien comment c’est possible mais on ne va pas s’arrêter à ce genre de détail. Et puis, comme il fallait continuer à donner des gages, on a inventé le « détournement de fonds publics par négligence », celui du 432-16. Ce qui est réprimé, c’est la négligence de l’agent public qui n’a pas suffisamment surveillé son subordonné, ce qui lui a permis de détourner des fonds. C’est donc une infraction pénale non intentionnelle. Ce qui ne va pas sans poser le premier problème de la contradiction avec l’article 121–3 du Code Pénal qui dispose qu’«il n’y a point de crime ou de délit sans intention de le commettre. » C’est un principe fondamental du droit pénal, mais si on commence à renoncer à la démagogie et à respecter les principes, on ne va pas s’en sortir. La deuxième question est relative à une évidence : il est nécessaire avant de poursuivre le supérieur hiérarchique sur la base de l’article 432-16, que l’auteur principal du détournement INTENTIONNEL ait été reconnu coupable sur la base du 432-15. Et pour l’instant, dans l’affaire Tapie ce n’est pas le cas.

Mais on n’allait quand même pas s’arrêter pour si peu, et on a donc concocté cette opération absurde et surtout illégale. Les décisions civiles qui ont annulé arbitrage ont été considérées comme suffisantes pour établir un détournement de fonds publics (!), et contre l’esprit et la lettre de la loi, on a renvoyé Christine Lagarde devant la Cour de Justice de la République. Juridiction particulière qui juge les ministres pour les actes accomplis dans l’exercice de leurs fonctions et qui est absolument nécessaire pour respecter le principe de séparation des pouvoirs. On se doute que la lâcheté de la classe politique amènera bientôt à sa suppression.

Mais pourquoi cette manipulation bizarre, et judiciairement tout à fait inutile donnant ainsi du grain à moudre aux médias ignorants et alimentant la propagande de l’extrême-droite ? En fait, Michel Sapin qui n’a pas attendu longtemps pour soutenir Christine Lagarde et souhaité son maintien à la tête du Fonds monétaire international (FMI) nous donne la réponse. Il fallait absolument sortir l’ancienne ministre des Finances de la cohorte de ceux qui auront (peut-être) à répondre dans longtemps du volet pénal de ce dossier. Pour qu’elle puisse rester à la tête du FMI sans traîner cet encombrant boulet. Alors, pourquoi se gêner et ne pas monter une petite opération.

Résultat prévisible de cette initiative imbécile : un procureur réputé proche de la droite qui requiert la relaxe, une défense qui s’est bien gardée de mettre en cause la légalité ou de déposer une Question Prioritaire de Constitutionnalité, une reconnaissance de culpabilité, et une dispense de peine pour Christine Lagarde. Par une juridiction majoritairement composée de parlementaires. Impossible de faire pire et de mieux démontrer la connivence des élites, impossible de plus abaisser l’autorité de l’institution judiciaire et de faire un cadeau royal au FN.

Chapeau les artistes !