Natacha Polony.

Causeur. Manifestement, la victoire de François Fillon à la primaire des Républicains invalide votre lecture des aspirations populaires, puisque l’ancien Premier ministre, plébiscité par le peuple de droite, entend libéraliser l’économie, alors que vous appelez à la réguler…

Natacha Polony. Distinguons deux choses. Le comité Orwell critique le modèle libéral et la financiarisation du capitalisme ayant abouti à la crise de 2008. Cette évolution funeste est une conséquence de l’arrêt de l’arrimage du dollar sur l’or, décidé par les États-Unis en 1971 et mettant fin à l’équilibre de Bretton Woods. Cela a mis en place un capitalisme qui ne sert plus à alimenter l’économie mais à produire du capital. Or cette dérive n’a rien à voir avec ce qu’on appelle « libéralisme » en France et qui est simplement la sortie d’une inflation bureaucratique en train d’étouffer les entreprises. Les enquêtes qualitatives sur les aspirations des Français disent d’ailleurs toutes la même chose : les gens réclament un assouplissement du marché du travail, la fin de certaines normes trop contraignantes, la baisse des charges sociales, etc. Mais si les citoyens aspirent à plus de liberté et de responsabilité, ils veulent aussi des frontières pour permettre aux États de les protéger et de résister au pouvoir des multinationales.

Le moins qu’on puisse dire est que Fillon n’a pas fait campagne sur le thème de la protection sociale. Comment expliquez-vous son succès ?

Il a bénéficié de la détestation que les électeurs pouvaient avoir de ce qu’ils appellent le « système », c’est-à-dire cette façon des médias de leur dire pour qui il faut voter et de désigner à l’avance les candidats du second tour ainsi que le vainqueur. Fillon n’avait rien d’un candidat médiatique, son apparence et son côté « vieille France » déplaisaient profondément aux médias. À mesure que Juppé et les médias le caricaturaient, il conquérait des électeurs !

Peut-être sa fibre thatchérienne a-t-elle séduit des millions de Français las des excès de l’étatisme : 60 % des revenus sont des revenus de transfert dans notre pays, c’est énorme !

Nous cumulons les inconvénients d’une économie administrée et ceux du système libéral. Au fond, l’inflation bureaucratique n’est que la conséquence de la perte progressive de pouvoir de l’État. Un État qui produit de la norme pour essayer de se faire croire qu’il existe mais qui a en fait renoncé à exister, à aider les Français et à projeter notre industrie et notre agriculture dans le monde. Ce qui me fait un peu peur dans le discours de Fillon, c’est qu’à aucun moment il n’articule explicitement liberté et protection. La libéralisation du marché intérieur ne peut marcher que dans un contexte protectionniste. Dans le système actuel de l’organisation des flux de capitaux en Europe, on risque un choc social majeur alors que le creusement des inégalités qui frappe les sociétés britannique et allemande nous avait jusqu’à présent été épargné.

À vous lire, la paupérisation des sociétés occidentales expliquerait en grande partie la montée du vote extrême. Or, en France, l’électeur FN n’est pas toujours une victime de la crise. Il exprime avant tout un rejet de l’immigration.

Facteurs économiques et facteurs culturels se mélangent. Bien sûr que l’insécurité culturelle se développe mais cette angoisse est aussi liée à l’imposition du multiculturalisme par le discours dominant. Les intérêts idéologiques des gentils multiculturalistes rencontrent de manière tout à fait opportune les intérêts des groupes multinationaux qui ne vivent que de la destruction des États-nations et de l’atomisation des individus. Le discours consistant à dire aux Français « vous pouvez devenir minoritaires chez vous, et vu les gens qui arrivent, vous serez minoritaires puisqu’ils n’adopteront pas votre culture » nous amène vers une montée des tensions et de la colère populaire…

Concédez que le facteur islamique complique encore un peu plus les choses.

Au siècle dernier, l’immigration européenne