Une personne âgée à Marseille, août 2010. SIPA. 00642760_000001

Dans une précédente rubrique nous avons plaidé en faveur de la séparation de la sécu et de l’État, clarification indispensable pour mettre de l’ordre dans ce qui est devenu un capharnaüm ingérable. Nous avons traité plus particulièrement le cas de l’assurance maladie, actuellement pollué par l’obligation coûteuse de superposer une complémentaire santé à une assurance de base rendue insuffisante pour donner l’impression que la santé ne coûte pas trop cher — un mensonge qui coûte la bagatelle de 2 à 3 Md€ par an. Venons-en maintenant à l’assurance vieillesse.

Un malentendu doit d’abord être dissipé : l’idée absurde selon laquelle il existerait deux méthodes pour préparer les retraites futures, la capitalisation et la répartition. Aucun économiste sérieux ne peut être dupe des lois qui prétendent que des cotisations reversées directement aux retraités sous forme de pensions (« pay-as-you-go ») préparent les rentes qui seront versées dans plusieurs décennies. Les législateurs du monde entier ont pourtant fait de cette fable des textes de lois, se mettant ainsi à la remorque de Charles Ponzi et de Bernard Madoff, avec toutefois un avantage qui les préserve d’aller en prison : ils peuvent obliger les actifs à payer pour que des droits basés sur du vent soient grosso-modo respectés.

Il y a peu de choses dont on soit sûr et certain en économie ; le lien de cause à effet entre l’investissement d’aujourd’hui et les revenus de demain en fait partie. Chaque jeune a compris que c’est en se formant – le cas échéant sur le tas – c’est-à-dire en investissant dans ce qu’on appelle son « capital humain », qu’il prépare ses revenus futurs. Mais il n’est pas seul à investir en lui-même : d’autres lui apportent de quoi passer du stade fœtal à celui d’adulte compétent et opérationnel. La mise en œuvre de son capital humain par son travail devra donc logiquement donner lieu à un double dividende : pour lui-même, et pour ceux qui ont contribué à investir en lui.

Cesser de croire au Père Noël

La retraite dite par répartition n’est rien d’autre qu’une retraite par capitalisation basée sur l’investissement dans le capital humain. La capitalisation classique consiste à financer aujourd’hui des infrastructures, des installations, des matériels, des recherches de nouveaux produits et de nouvelles méthodes, pour percevoir demain (un « demain » qui s’évalue en décennies) un retour sur investissement sous forme de rente viagère. La répartition – continuons à l’appeler ainsi – consiste pareillement à investir puis à bénéficier d’un retour sur investissement, la différence étant que, cette fois, l’investissement est réalisé dans des êtres humains.

Certains voudraient que cet investissement soit un don, que nos jeunes abordent le marché du travail sans rien devoir à leurs anciens. Il s’agit d’une utopie sympathique, mais dont la mise en œuvre est impossible. Il n’y a en effet tout simplement pas assez de capital classique pour générer les dividendes qui permettraient au quart de la population de vivre confortablement de ses rentes. Grosso modo, le capital classique représente la moitié ou le tiers du capital humain (le rapport de la Commission Stiglitz, en 2009, penchait pour le tiers, mais toute prétention à trop de précision serait illusoire). Sauf à utiliser la totalité des profits pour payer les pensions, c’est-à-dire sauf à instaurer une sorte de socialisme des fonds de pension annulant toute forme de propriété réellement privée, que ce soit de l’immobilier, du foncier ou des entreprises, il est impossible de se baser sur la seule capitalisation classique pour faire fonctionner un système de retraites correspondant aux attentes de la population. Un tiers de capitalisation classique serait déjà bien – en France, nous en sommes loin. Reste deux tiers, grosso modo, pour ce que l’on appelle la répartition, c’est-à-dire la capitalisation humaine.

Tant que le principe même de leur fonctionnement ne sera pas compris par les législateurs, les systèmes de retraites par répartition constitueront des constructions juridiques en porte-à-faux complet et dramatique avec la réalité économique. Promettre aux travailleurs qu’ils auront de bonnes pensions parce qu’ils cotisent actuellement de façon massive au profit de leurs aînés est un mensonge pur et simple. Si une génération ne procrée quasiment pas, ou si elle élève ses enfants en dépit du bon sens, elle vivra une vieillesse au pain et à l’eau dans des appartements inconfortables : telle est la réalité économique, et ce n’est pas le roman à l’eau de rose qu’on appelle Code de la sécurité sociale qui y changera quoi que ce soit.

La France, et tous les pays, ont donc besoin de revoir fondamentalement leur législation relative aux retraites dites par répartition. Nous ne pouvons plus confier l’organisation de nos retraites à des gens qui veulent nous faire croire au Père Noël, et dont certains y croient probablement eux-mêmes. Il faut revenir aux fondamentaux : préparer l’avenir en investissant, et proportionner les droits à pension aux investissements réalisés, que ce soit dans le capital classique ou dans le capital humain.

Une fois acceptée cette révolution copernicienne, il sera possible de doter la France d’un système de retraites par répartition simple, juste et performant.

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Economiste.Membre fondateur du fonds de recherche Amitié Politique. Prochain livre à paraître : "La retraite en liberté" (Cherche midi)