On pourra gloser indéfiniment sur la participation à ces « primaires citoyennes », en fait celle du PS et de ses satellites, et décréter qu’il s’agit d’un mauvais chiffre, d’un chiffre moyen ou d’un chiffre honorable étant donné les circonstances : ceux qui ont raison à la fin, comme dans toutes les élections, ce sont ceux qui se sont dérangés. Et ceux qui se sont dérangés ont mis assez nettement en avance Benoît Hamon devant Manuel Valls. Si l’on rajoute les voix obtenues par Montebourg, le chiffre indique bien que même ce qui reste du PS récuse de manière éclatante le social-libéralisme au pouvoir depuis cinq ans et que l’électorat de gauche est plus à gauche que ceux qui ont prétendu le représenter.

Bobos contre cathos

On pourra aussi gloser de la même manière, et les commentateurs ne s’en privent pas, sur la composition de l’électorat Hamon, jeune, urbain, plutôt ouvert sur les sujets sociétaux et désireux d’une économie réellement redistributive teintée d’une forte préoccupation écologique. On objectera à ces observateurs que si ça ne fait pas une majorité sociologique, si Hamon a su mobiliser un électorat bien défini, cela a aussi été naguère le cas de François Fillon qui a joué la carte du libéral-conservateur profondément ancré dans une France catholique dure, plutôt âgée, qui s’est estimée agressée par le mariage pour tous. Là non plus, il n’y a pas de majorité sociologique. Ce dont la campagne de Fillon qui patine à la grande angoisse de ses lieutenants, est déjà la preuve.

Mais, pour Hamon comme pour Fillon, est-ce si important ? On pourra être reconnaissant à ces deux hommes de clarifier les choses. Si la droite classique est devenue beaucoup plus à droite, il semble que la gauche de gouvernement incarnée par ce qui reste de militants PS est elle, pour sa part, beaucoup plus à gauche.


Benoît Hamon : surprise de la primaire à gauche par lalibre

Le cauchemar des antisystèmes

A voir l’agressivité froide d’un Alexis Corbière, premier porte-flingue de Mélenchon, sur les plateaux hier soir, on sentait bien que la victoire d’un Valls l’arrangerait. Cela enfermerait les reliquats du PS dans son libéralisme suicidaire puisqu’il est peu ou prou celui de Macron qui a le vent médiatique en poupe. C’est comme ça : les médias mainstream favorables à ce qu’ils osent appeler une gauche moderne alors qu’elle recycle en moins bien des idées et des solutions vieilles de quarante ans, a changé de cheval cette dernière année. Exit Valls plombé par l’impopularité de Hollande, bonjour Macron dans ses beaux habits blairisto-schroederiens.

Mais voilà, c’est Hamon qui a gagné hier soir. Là aussi qu’importe si, victorieux la semaine prochaine, il ne fait qu’une pâle performance à la présidentielle. Il aura fait, comme on dit, une candidature de témoignage. L’important est de savoir de quoi elle témoigne. Elle témoigne tout simplement que la gauche est… de gauche mais d’une gauche qui, à la manière de Podemos ou même de La France Insoumise de Mélenchon, se renouvelle et n’hésite pas à aller à contre-courant de ce qui nous est quotidiennement présenté comme une France droitisée.

Quel repos ce fut, pour une fois, d’entendre la campagne d’un candidat qui avait décidé de penser le pays non pas à la seule aune du sécuritaire, de l’identitaire, du travail comme valeur indépassable et de la nécessité d’un réarmement moral. On dirait que Hamon, qui par certains aspects va plus loin que Mélenchon et même que Montebourg sur lequel il a pris l’ascendant, fait le pari d’un changement radical de paradigme et prend à rebrousse-poil tout ce qu’on nous vend comme les craintes ou les désirs majoritaires d’aujourd’hui.

Le changement, c’est (enfin) maintenant ?

Hamon est pour un revenu universel afin d’acter la fin du travail dans une société où l’on nous demande pourtant, dans un paradoxe que décidément personne ne veut voir, de travailler plus en gagnant moins. Il est pour la légalisation du cannabis autant pour suivre une réalité des comportements en décalage avec la loi que pour détruire l’économie parallèle et la criminalité qui va avec. Il est pour la PMA pour les couples gays tout en excluant la GPA qui reste de l’ordre de ma marchandisation des corps et appartient, in fine, à la vision d’une société de marché où tout se vend et tout s’achète. Il veut sortir de la « culture de la détention » et prôner les solutions alternatives comme la Suède qui a vidé ses prisons sans pour autant faire exploser la délinquance. Il est même pour accorder des visas humanitaires aux migrants. Bref, le cauchemar intégral pour tout électeur de Valls à Marine Le Pen en passant par Les Républicains.

Oh, il est seul, c’est vrai. Même à gauche de la gauche, notamment sur le revenu universel ou sur la croissance toujours envisagée de manière classique, il heurte toute une culture politique. Détesté à droite, au centre et énervant ceux qui se pensent plus à gauche que lui, Benoit Hamon est finalement infiniment plus neuf que Macron, en tout cas plus « révolutionnaire » pour reprendre une terminologie usurpée par En marche.

Tout cela pour dire qu’il aura apporté un peu d’air frais. Ce qui n’était pas gagné dans le contexte politique étouffant et désespérant des temps qui sont les nôtres.