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L’espion qu’on aimait

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Série Allemagne mur de Berlin URSS STASI "Goodbye Lenin" Jonas Nay Winger
Jonas Nay, héros de "Deutschland 83"

« L’Allemagne n’intéresse pas, celle de 1983 encore moins », me dit, catégorique, un vendeur, alors que je l’interrogeais sur Deutschland 83 – pourtant l’une des séries les plus intéressantes du moment.

Certes, la série d’Anna et Jörg Winger n’est pas sans défaut. Les missions d’espionnage confiées à Martin, tout jeune militaire est-allemand infiltré en RFA ne sont pas crédibles et virent parfois au rocambolesque. Les créateurs ont pratiqué une surenchère dramatique censée scotcher le spectateur… alors qu’elle désamorce une partie du propos.

Car, au départ, Deutschland 83 était une bombe. Bien sûr, la série porte un regard acéré sur l’Allemagne d’avant la chute du mur et la porosité naturelle des deux États. Bien sûr, elle joue admirablement sur le vintage 80’s et nous fait de rapides clins d’œil, façon Good Bye Lenin ! Mais tout le génie de Deutschland 83 est ailleurs, dans cette façon de faire de l’espion un visiteur qui séduit une famille bourgeoise, comme dans Théorème de Pasolini. Ce n’est pas Martin (Jonas Nay) qui convoite des secrets d’État. Ce sont les autres qui convoitent, chacun à leur manière, ce soldat parfait et mystérieux : la fille, bien sûr, le fils qui découvre sa véritable nature, le père, la tante… C’est plus que savoureux !


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Les quarante ans du jeune homme vert

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Marc Lambron journal critique littéraire Philippe Sollers François Mitterrand
Marc Lambron (Sipa : 00525205_000003)

On quitte le journal de Marc Lambron, consacré à l’année 1997, comme on quitte l’auteur, après avoir dîné avec lui au Balzar, à regret. Même sur le chemin du retour, il vous apprend quelque chose, il vous montre par exemple le petit immeuble où est mort Restif de la Bretonne. Il fait froid, c’est l’hiver, et la nuit n’est pas sympathique. Mais on tarde à le quitter, lui, l’écrivain qu’on lit depuis son premier livre, L’impromptu de Madrid, roman à l’allure morandienne, de quoi nouer une vraie complicité littéraire. C’est assez cruel de se replonger dans le passé. Surtout pour la plupart des personnalités qu’on y croise. Il y a tant d’oubliés, tant de grands talents broyés par notre présent survolté et futile. Il y a tant de petits marquis des médias terrassés par un Alzheimer collectif.

Le Goncourt manqué

Qui se souvient, en effet, du prix Goncourt 1997, du titre du roman, comme du nom de l’auteur, ce petit homme à barbe et lunettes, gai comme un notaire de province ? Lambron aurait mérité le Goncourt pour 1941, un roman ambitieux qui ose évoquer une période douloureuse de notre histoire, Vichy et la Collaboration. Mais comme c’était un sujet clivant, pour reprendre le vocabulaire de 2017, on a préféré récompenser un bouquin gentillet, politiquement correct. Ce qui est bien avec Lambron, c’est qu’il est trop intelligent pour qu’on puisse le berner. Il n’y a qu’à voir ses yeux malicieux dans son visage de bouddha blagueur né à Lyon un 4 février pour s’en convaincre. Parce que le romancier avait fait des recherches pour 1941. Il avait lu les mémoires de témoins de l’époque. Il avait exhumé des petits détails qui en disent long sur le « squat » qu’était cette bonne vieille ville thermale. Ionesco était à Vichy, Chaban-Delmas avait travaillé quelques mois auprès de Pierre Pucheu, secrétaire d’État à la Production industrielle, Michel Debré, le « père » de la constitution de la Vème République, s’y trouvait également. Lambron avait énervé ceux qui veulent que les tiroirs ne débordent jamais. Ce qui explique que les gaullistes, jamais, n’interrogèrent François Mitterrand sur les trous noirs de son passé. Il y avait les Résistants et les Collabos. Point final.

Eh bien, non, en particulier en 1941, la réalité était différente. L’écrivain avait écrit un livre remarquable. Trop remarquable. Il fallait donc le dézinguer, pas mal, pas trop, pour que la polémique l’empêche d’obtenir la récompense suprême, et puis qu’après, on oublie ce roman d’un virtuose de la langue française, qui utilise la satire comme d’autres les mensonges idéologiques.


Marc Lambron : 1941 par ina

La comédie humaine

Pas dupe, Lambron, sur le système et ses petites manigances. Il balance : « Mon profil est celui de l’excellence républicaine, mais la notion de mérite est largement dépassée depuis quelques années au profit de celle de la paupérisation. Serais-je kiosquier ou gardien de cimetière, le compassionnel jouerait. Ce n’est pas le cas : même si je n’ai hérité de rien, le poujadisme semi-cultivé m’imputera à charge ce que j’ai conquis – quelques peaux d’âne, de la mobilité, un peu de liberté. » On pourrait ajouter quelques critères incontournables pour obtenir le profil parfait des Goncourt à venir…

Philippe Sollers apparaît dans ce journal, à plusieurs reprises. Lui aussi, il connait le système de l’intérieur. Ainsi : « Lorsqu’un article vous flingue, la photo d’illustration est toujours prise de loin. » Alors quand on fait la couv’ d’un hebdomadaire, c’est bingo ! Sollers, encore, qui déclara un jour à Lambron : « J’ai armé Hallier comme une grenade à fragmentation qui devait éclater dans la main de la gauche. » Il avait lui-même essayé avec ses Folies françaises. En vain, car trop crypté. Jean-Edern Hallier, fou aveugle du roi Mitterrand, mort en vélo, sur une route de Deauville, après avoir bu un Viandox, comme chaque matin, au bar du Normandy.

Le sphinx, la tsarine, et l’oiseau à bec vif

François Mitterrand est également présent. Il ne nous quittera pas, il nous avait prévenus. Lambron le rencontre pour la première fois en 1992. « Lui, très pharaon extralucide : ‘’Je vous connais.’’ Réponse : ‘’Moi aussi, monsieur le Président.’’ » Il y a du Saint-Simon dans ces propos rapportés. Puis Mitterrand parle des livres qu’on lui envoie chaque année et qu’il offre à la bibliothèque de Nevers, en ajoutant : « Il y en a 12 000. Il y en aura 15 000 à la fin. » Lambron comprend que Mitterrand, pourtant très malade, ira jusqu’au bout. « Curieux monarque qui comptait le temps en livres », souligne le duc de Lambron.

Alain Juppé fait plusieurs apparitions. L’analyse psychologique de l’homme battu aux primaires de la droite tient la route. La conclusion du romancier : « S’étant construit contre ceux dont il procède, il s’est construit une identité machinique, un nouveau corps, une novlangue d’où il gomme tout affect. » Il y surtout l’image obsédante de sa mère, surnommée La tsarine, qui bloque l’empathie qu’il convient d’avoir quand on joue le jeu des urnes. Au soir du premier tour des primaires, Juppé, carbonisé, ne peut s’empêcher de poser l’index sur ses lèvres pour demander à la salle, ses petits écoliers électeurs, de la fermer. À la fin de l’année 1997, Lambron note, à propos du maire de Bordeaux : « Pas la meilleure de sa vie. Mais il a une femme, une fille, un noyau d’amour. » Rien à changer fin 2017.


Marc Lambron répond aux questions de Léa Salamé par franceinter

D’autres portraits sont croustillants. Le trait est mordant, le mot juste, c’est plein d’humour, sans méchanceté, ça n’en est que plus féroce. Un exemple, pour le plaisir : « Michel Onfray, oiseau à bec vif perché sur une ligne à haute tension. »

Et puis, il y a la nostalgie de ceux qui ne sont plus. Pudique, Lambron évoque la disparition de son père, qui suit celle du frère. 1er mai. « Papa est mort à 21h50, entouré par sa femme, sa sœur, son fils. » L’enfant est désormais adulte, il est face à sa propre mort. Il lui faut devenir immortel. Vingt ans après, c’est chose faite. Lambron, revêt l’habit vert, il est académicien. En 1997, il rapportait cette phrase de Mauriac à propos de l’Académie : « Quand je longe ces couloirs, je vois trois mots se peindre en lettres de feu sur les murs : prostate, prostate, prostate. » Le même Mauriac qui déclarait à Nourissier : « Et ça vous plait, quand une dame vous met en plus un doigt dans le derrière ? »

Marc Lambron, Quarante ans, Grasset, janvier 2017.

Quarante ans: Journal 1997

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L’Impasse

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August Macke révolution arabe Tunisie "L'Impasse" Ayem Hacen roman littérature
August Macke "Vue dans une ruelle" (Wikipédia)

L’Impasse (ou L’Art tunisien d’aimer) est le roman de l’écrivain et poète tunisien Aymen Hacen, qui vient de paraître aux éditions Moires, une maison d’édition bordelaise, dans la collection « Lachésis ».

Selon la dédicace, ce roman est dédié à feu Ahmed Brahim, militant national de gauche et homme politique tunisien, ancien secrétaire du Mouvement Ettajdid, rebaptisé Al Massar à partir de 2012.

Unité de temps, éclatement du souvenir

Les événements relatés dans le roman se déroulent au cours d’une seule journée, un 22 février, et racontent la rencontre, précisément les retrouvailles, entre le narrateur, jeune et brillant universitaire, avec son ancien ami et mentor, Arkam Mantri, universitaire spécialiste en littérature française, dont il s’est séparé à cause de (ou plutôt grâce à) la Révolution tunisienne de 2011. Cela pourrait expliquer la forme du texte, qui vient intégralement et dans un seul bloc, sans chapitres ni titres. Cette caractéristique, assez originale, fait que les événements soient en parfaite liaison les uns avec autres. En effet, ces derniers ne se passent pas vraiment au temps du récit, mais ce sont plutôt des fragments de souvenirs liés à une histoire d’amour, racontés autour d’un verre.

Les deux principaux personnages du roman, le narrateur et Arkam Mantri (personnage fictif sans doute, quoi qu’en dise « l’Avertissement » où l’auteur écrit avec beaucoup d’ironie et de malice : « Les personnages et les situations de ce roman étant purement réels, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ne saurait être que voulue »), sont très révélateurs de la personnalité tunisienne : ils traduisent, d’une part, les ambiguïtés, les contradictions, les soucis, les problèmes, les préoccupations d’une frange de la société tunisienne postrévolutionnaire, celle de la classe intellectuelle et ― de fait, le dialogue qui se déroule entre les personnages et les passages narratifs ou introspectifs du roman nous informent que la vraie cause de la rupture entre les deux amis est la voie politique et idéologique que chacun des protagonistes a choisi de prendre après la Révolution. Certes, ces convictions idéologiques ne sont pas nées au lendemain du 14 janvier et les deux amis se connaissaient très bien avant 2011. Cependant, la Révolution est venue faire surgir ces convictions, les assimiler et les « libérer » de l’ignorance qui les caractérisait.

Littérature et Révolution

Et d’autre part, les personnages reflètent les modes de pensée et les différentes représentations opposant un milieu rural et un autre urbain : Arkam Mantri serait en réalité originaire d’une « région de l’intérieur du pays qu’il dit marginalisée depuis l’indépendance ». De l’autre camp, on trouve le narrateur, citadin qui est né et qui a vécu dans une ville côtière et touristique de la Tunisie, à savoir Hammam-Sousse. Cette dualité et cet écart qui ne cessent de devenir de plus en plus flagrants depuis l’indépendance, entre l’est et l’ouest, la côte et l’intérieur, traduisent non seulement un schisme à caractère économique et social, mais aussi un hiatus d’ordre culturel, idéologique et politique : le narrateur, élevé dans la région du Sahel d’où sont issus les deux présidents de la République d’avant la Révolution (Bourguiba et Ben Ali), a un fort attachement, malgré son gauchisme déclaré, au bourguibisme, puisqu’il se réfère à maintes reprises à Bourguiba et à son combat pour l’évolution du pays. Aussi représente-t-il cette tendance moderniste et progressiste opposée à la montée des islamistes après la Révolution.

Par contre, « Sid’Arkam », dont le père était yousséfiste et qui a été contraint à fuir le pays pour le Maroc après l’indépendance, « avait en lui, non pas cette haine réelle nourrie par d’autres, mais une sorte de ressentiment à l’égard de Bourguiba, de Ben Ali et des Sahéliens », et ce sont ces facteurs qui se sont conjugués pour donner à Arkam Mantri cette personnalité contradictoire et même maladive qui fait de lui un futile aussi bien en amour qu’en politique et qui ont contribué à créer sa tragédie.

En somme, le roman est écrit dans une langue de haut vol, mariant parfaitement la langue française au contexte tunisien, avec des expressions tirées du dialecte du pays, ainsi qu’une belle symbiose entre la poésie française et des passages de poèmes, de chansons et des proverbes arabes. Cette œuvre mérite sans doute d’être lue, avec patience et surtout avec passion, puisqu’elle est l’une des rares à s’inscrire dans le contexte de la Tunisie postrévolutionnaire. Ces personnages servent de porte-loupe à l’auteur en lui permettant de fixer son regard envers la réalité de la société pour en peindre un tableau où figurent toutes nos obsessions. C’est à ce titre que L’Impasse ou L’Art tunisien d’aimer est un roman universel, parce qu’il inspecte de façon magistrale une figure individuelle en rapport avec le destin collectif et parce qu’il fait de la Tunisie un modèle valant aussi bien pour le Monde arabe et la Méditerranée que pour le monde entier.

 L’Impasse d’Aymen Hacen, Bordeaux, éditions Moires, collection « Lachésis », 2017.

L'impasse: Ou l'art tunisien d'aimer

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Nos amis les bêtes

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Le livre s’ouvre sur un souvenir d’enfance. Denis Grozdanovitch explore, guidé par le simple d’esprit du village, les merveilles de la nature. Valentin, nain à la tête penchée sur le côté, connait le langage des biches, des papillons, des grenouilles, il se meut dans le cosmos avec une aisance inaccessible aux esprits « normaux » et son étonnement devant les habitudes de ces derniers est toujours source d’édification. Il se demande pourquoi nous gardons prisonnières dans le cadran de nos montres les aiguilles, qui sont condamnées à tourner en rond pour figurer le temps qui passe mais qui, lui, ne tourne absolument pas en rond.

Au cœur de la bêtise

Par un tour de force logique, ou ce qui nous semble tel, la bêtise possède son propre génie. Sur ce principe, Denis Grozdanovitch emmène son lecteur dans une promenade au pays de la « bêtise innocente » jusqu’aux confins de « la sottise intelligente, hyperactive et prétendument savante ».

Des exemples tirés des carnets où l’essayiste consigne depuis des années toutes ses impressions, de la littérature et de l’actualité, se font écho les uns aux autres dans une surenchère permanente que l’auteur ne stoppe, arbitrairement, que pour le confort de son lecteur. L’ouvrage entier fait figure de pilpoul géant, ce jeu de rhétorique contradictoire auquel se livrent les talmudistes, ou, si l’on connait mieux son auteur, de jeu d’échecs dans lequel s’insinuent quelques passes de tennis et de courte paume pour les plus sanguins. L’occasion pour « Grozda » de faire la preuve de ses talents pour ces sports autant que pour la littérature, qui est, nous n’en doutons pas, un sport de combat autant qu’un jeu de société.

Le bon sauvage ?

« Bêtise », dans son étymologie, renvoie à un état naturel primordial de l’homme et du monde, c’est aussi leur condition d’existence. Le génie de la bêtise, dès lors, devient synonyme de « génie de la nature ». L’homme, tiraillé par la conscience de soi et l’instinct de conservation doit y opposer une attitude paradoxale, « l’illusion vitale » note l’auteur citant entre beaucoup d’autres L’Encyclopédie de Van Boxsel. Nous prétendons donc maîtriser à la fois l’univers et notre esprit, ce qui est faux de long en large, et prenons conscience par là de notre absolue incompétence en la matière.

Les principaux moteurs de la stupidité sont ainsi le culte du progrès, le scientisme – Grozdanovitch fait un sort aux mathématiciens aveugles, aux physiciens incapables de faire cuire un œuf, aux éthologistes gobe-mouches – et la conceptualisation, opposée au sens commun, appliquée tant à la politique intérieure qu’à l’histoire de l’art. La bêtise, c’est s’éloigner de ces intuitions naturelles que l’école veut gommer chez les jeunes enfants, c’est mettre en équation un univers que l’on ne regarde même pas, c’est en un mot l’attitude dogmatique, ce vice qui entraîne les archétypes flaubertiens Bouvard et Pécuchet à vouloir savoir et affirmer une fois pour toutes.

En se livrant à un jeu de trampoline, rebondissant toujours d’un adage à un autre, d’un exemple à une anecdote, un reportage animalier de la télévision québécoise, une rencontre fortuite, une émission d’Alain Finkielkraut, Denis Grozdanovitch se garde de voir se retourner sa thèse et son propre livre contre lui. Son mantra semble être ce mot de Flaubert, dans une lettre à Louis Bouilhet : « Que je sois pendu si je porte jamais un jugement sur qui que ce soit ! La bêtise n’est pas d’un côté et l’esprit de l’autre. » La bêtise et l’esprit, effectivement, dans ce livre qui constitue un système-monde miniature, se renvoient la balle dans un échange sans fautes. Avantage Grozdanovitch !

Denis Grozdanovitch, Le génie de la bêtise – Grasset, 318 pages.

Le génie de la bêtise

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Bernard Buffet, peintre dépressionniste

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Bernard Buffet exposition musée d'art moderne Pierre Bergé
Photographie de Bernard Buffet devant son autoportrait, 1958

De l’actuelle exposition Bernard Buffet on a dit qu’elle était une spéculation de collectionneurs, dont l’influent Pierre Bergé, pour faire remonter la cote de tableaux qu’ils ont en réserve. Quoi qu’il en soit, c’est l’occasion de voir une œuvre oubliée après avoir été portée au pinacle, à Paris et ailleurs… Le krach ultérieur, sanctionnant selon la plupart la pauvreté de l’œuvre, est tenu par quelques autres pour une injustice. Les premiers pensent qu’une reconnaissance trop précoce et facile a corrompu un talent, les autres, dont le conservateur qui abrite l’exposition dans son musée, incriminent la concurrence, la mode exclusive de l’abstraction longtemps régnante, l’École de Paris puis l’expressionnisme abstrait. Deux explications évidemment insuffisantes. Si Buffet s’est, dans les années 1980 et 1990, égaré dans de vastes illustrations sans esprit ni originalité de Vingt Mille Lieues sous les mers et de La Divine Comédie, ou bien dans des proclamations pacifistes, à moins que ce fût dans de grossières productions ornithologiques, le désarroi dont témoignent ces gesticulations est visible dès les débuts, quand l’artiste n’avait pas 20 ans.

Misère de l’homme

Dans la première salle, on est accueilli par une œuvre séduisante, L’Atelier, peinte à 18 ans : espace clair, lisible, avec suffisamment de désordre (une bouteille, une pelle à charbon, un vélo mal rangé) pour paraître habité. Mais c’est là une exception, et dans les toiles d’à côté, le bonheur de l’espace vécu a disparu : frontalité rigide et plate, absence de profondeur de champ. D’autres thèmes troublants apparaissent : les visages stéréotypés et surtout l’exhibition obsessionnelle de la nudité masculine, le sexe viril pendant et flottant sans gloire au centre des tableaux, que le personnage soit seul ou avec un autre. Au comble de cette désolation, L’Homme au cabinet de face debout, pantalon aux chevilles devant la cuvette des WC. Incapacité de maîtriser l’espace, humiliation du sexe masculin, visages sans expression… quel malheur s’affiche ainsi ? Intrigué ou angoissé, le visiteur repère avec soulagement une réalisation plus discrète : un bouquet négligemment placé sur une chaise.


Teaser | Exposition Bernard Buffet | Musée d… par paris_musees

Il est difficile de ne pas rapporter cette perte de l’espace et ce rabaissement de la virilité à une homosexualité mal vécue, vécue comme un enfermement.[access capability= »lire_inedits »] Les représentations de la ferme de Haute-Provence (Nanse) où le peintre habite avec Pierre Bergé sont en tout cas des emblèmes de solitude : vision lointaine de la maison au milieu d’un espace désolé, vision proche la faisant paraître une forteresse close. Dans un registre semblable, plusieurs ateliers sont représentés à travers des grilles, comme des cages.

On se demande quel rapport il y a entre ces évocations d’un malheur comme étouffé, filtrant à travers le dégoût du monde, et les grandes « descentes de croix » de l’époque. Ces peintures sont superficielles, la première un peu populiste (une ménagère avec un porte-bouteilles au pied de la croix), les autres plutôt sadiques (obsession des membres coupés). Il faudra attendre la fin de la vie du peintre pour qu’en 1999 le Squelette en prière devant une croix et un ostensoir sur un autel communique une poignante impression de piété, comme s’il avait fallu que Bernard Buffet se dépouille jusqu’aux os pour arriver là.

« Je ne crois pas à l’inspiration »

Les sentences du peintre qui jalonnent l’exposition crient elles aussi une solitude à côté de laquelle les mises en scène et les oiseaux des années 1980-1990 apparaissent comme une diversion maladroite. « Je ne crois pas à l’inspiration » paraît signifier : nulle part je ne pose un regard heureux qui capte une promesse. « Il ne faut pas confondre peinture avec politesse » et « La grande peinture n’est jamais gaie » semblent de faibles excuses pour une insurmontable déprime. On voit même Bernard Buffet, à la fin, sombrer dans la paranoïa et trouver sa plus grande joie dans le fait d’être « entouré de haine ». Sa peinture spectacle, sa peinture fausse, se déploie loin d’une vie que le mariage avec Annabelle et l’arrivée des enfants, après la rupture avec Pierre Bergé, ne semblent pas avoir davantage comblée. La sincérité ne brisant l’armure que par éclairs : le Squelette et, dans L’Enfer de Dante, les damnés pris dans les glaces. Une métaphore, peut-être !

Mais c’est bien avant, en 1955, que le drame propre du peintre a été représenté le plus fortement. Dans l’exposition, à côté d’un tableau d’une sérénité sans équivalent, la Mer, proche de l’expressionisme abstrait, figure un rhinocéros emblématique parce que doublement enfermé, seul dans une cage, au centre d’un cirque sans spectateurs dont les gradins forment comme une seconde cage. Transposition, mais transposition maîtrisée, victorieuse pour une fois. Auparavant on a vu Buffet assiégé, asservi à un malheur qui le tient et le paralyse, on le verra ensuite opposer au destin des esquives pompeuses qui ne le soulageront en rien. Une autre œuvre aurait-elle pu commencer en 1955 par la seule force de ce rhinocéros ?

« Bernard Buffet », musée d’Art moderne, jusqu’au 26 février 2017. [/access]

Tais-toi quand tu parles

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Un manifestant en Pologne, avril 2013. SIPA. AP21385636_000001

Chut ! A l’approche de l’élection présidentielle, c’est le seul mot d’ordre audible et sincère que les citoyens ont envie d’entendre. Le plus respectueux serait donc de se taire. Militons pour cette utopie-là, une société enfin débarrassée de tout ce tintamarre médiatique. Notre classe politique qui a collectivement échoué dans ses missions cardinales depuis des années devrait apprendre la pondération et l’introspection. Le renoncement sans fracas, sans flonflons, sans gloriole n’est pas un acte honteux. Difficile pour ces personnalités publiques saturées d’ondes hertziennes de résister au brouhaha, ce vacarme des hémicycles et des plateaux télé, ce besoin d’exister par la force du verbe.

L’après-guerre avec sa mondialisation tentaculaire et la prolifération des réseaux sociaux au cœur même de l’intime ont bouleversé les rapports humains, perverti jusqu’à l’art délicat de la conversation. Un mode de vie décomplexé où le clinquant fait désormais office de paravent, où l’éclat remplace l’intelligence.

« Sur la terre un endroit écarté »

Une conséquence aussi de notre incapacité à nous arrêter, à observer la nature, les visages, les corps sans cet irrépressible pulsion de commenter, de gesticuler, de perdre en somme toute singularité. Faut-il absolument parler, s’agiter pour que notre voix porte loin ? Dans un monde qui refuse les temps morts, les longues plages d’abstinence, qui court après une célébrité criarde, une audience tapageuse, le silence fait peur. Il met à distance les égos. Il tétanise les fanfarons. Il a une vertu quasi-révolutionnaire, celle de reposer l’âme et de la nourrir en profondeur. Avant de s’engager dans la campagne, tous les candidats devraient lire Histoire du silence – De la Renaissance à nos jours d’Alain Corbin aux Editions Albin Michel.

Ils prendraient une magistrale leçon de maintien à travers les âges, une invitation à la componction et au calme intérieur. « Le silence n’est pas seulement absence de bruit » écrit-il, en prélude, de son ouvrage. L’historien travaille depuis longtemps sur les signaux faibles, les marqueurs sensoriels et autres liens invisibles qui agrègent la communauté nationale. On lui doit notamment des livres tels que Le Miasme et la Jonquille, Les Cloches de la terre (Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIXème siècle) ou Histoire du corps. En s’appuyant sur les textes de grands écrivains (Gracq, Claudel, Huysmans, Proust, Hugo, etc…), il tente d’inventorier les différentes formes de silences dans des lieux ouverts (la mer, la montagne, les bois, la ville) ou fermés (la chambre, les couloirs, le monastère, la bibliothèque, la prison). Une gamme chromatique passionnante de nuances, de frémissements presque imperceptibles et de recul sur soi. On ressort apaisé de cette lecture, les sens en alerte prêts à capter l’infiniment petit.

Comme une clarté intérieure

D’un style clair sans jargonnage universitaire, Alain Corbin dessine une fragile ligne de crête entre le bruit et l’être. Son étude subtile du recueil Un été dans le Sahara d’Eugène Fromentin paru en 1857 éclaire certaines zones d’ombre, notamment le sentiment d’infini qui saisit le voyageur dans le vide du désert. « Le silence communique à l’âme un équilibre que tu ne connais pas, toi qui as vécu dans le tumulte : loin de l’accabler il la dispose aux pensées légères » notait-il dans son récit. L’historien s’intéresse également aux quêtes méditatives du XVI et XVIIème siècle en se référant à Ignace de Loyola, Bossuet et l’abbé de Rancé. Cette recherche de l’oraison intérieure produisait sur les individus une réflexion existentielle. Le recueillement ne nuisait pas forcément à la rencontre avec l’autre, voire même au partage.


Alain Corbin « une histoire du silence » par la-grande-librairie

Il s’imposait plutôt comme une forme de rempart contre la vanité. En avançant dans les époques, le silence devient un instrument pour dompter les caractères que ce soit à l’école, à l’armée ou dans le labeur agricole, il sous-entend les hiérarchies et les différences de classes. Le silence corporel qui régente les repas ou les attitudes en société institue de nouvelles règles de politesse. Il est alors synonyme de distinction et d’élévation sociale. L’historien dresse enfin « les bienfaits et les méfaits » du silence dans une étude des caractères que La Bruyère aurait validée. Espérons que les postulants au titre suprême fassent preuve à minima de mesure dans leur propos. La République l’exige.

Histoire du silence – De la Renaissance à nos jours – de Alain Corbin – Albin Michel

Le Miasme et la jonquille

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Un été dans le Sahara

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Royaume-Uni: le Brexit diplomatique, c’est maintenant!

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Theresa May et Boris Johnson à Londres, novembre 2016. SIPA. REX40463627_000005

Bien avant que son discours très médiatisé éclaire sa politique, Theresa May avait déjà envoyé un signal fort de la nouvelle orientation britannique. Sa gestion de l’initiative française pour relancer les négociations entre Israéliens et Palestiniens est l’expression parfaite de la nouvelle orientation de son gouvernement : rapprocher ces deux peuples, l’américain et le britannique, séparés par une langue commune mais aussi par l’appartenance de Londres à l’Union Européenne.

Le premier acte a eu lieu le 29 décembre. Le monde se préparait à accueillir 2017 quand le Premier ministre anglais, Theresa May, a surpris avec une réaction très dure de la  déclaration du secrétaire d’Etat américain. A John Kerry qui, en marge de l’adoption de la résolution 2334 de l’ONU sur la colonisation israélienne, venait de reprocher au gouvernement Netanyahu de « céder aux forces les plus extrémistes de sa coalition », qualifiée de « plus droitière de l’histoire d’Israël »,  la locataire du 10 Downing Street avait sèchement fait déclarer à l’un de ses porte-parole : « Nous ne pensons pas qu’il soit très à-propos d’attaquer la composition du gouvernement démocratiquement élu d’un allié ». 

Boris Johnson n’est pas venu à la conférence de Paris

Ceux qui, sur l’instant, n’ont pas compris ont dû attendre dimanche dernier, jour de la conférence de Paris pour la paix au Moyen Orient pour y voir plus clair : le Royaume Uni largue les amarres, Theresa May a choisi son camp.

Pas moyen de le comprendre autrement : Theresa May, aidée de Boris Johnson, ont tout fait pour aider la conférence de Paris à se saborder pour frustrer les Français et embarrasser l’Union européenne. La photo de fin de bal est éloquente : François Hollande, Jean-Marc Ayrault, Harlem Désir ou John Kerry, elle est faite d’hommes sur le départ et d’une femme-spectre, Domenica Mogherini, la cheffe de la diplomatie européenne. Jouez à « où est Charlie » autant que vous voulez… vous ne trouverez pas la mèche blonde de l’ancien maire de Londres. La raison en est simple : le ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté est resté chez lui. Il n’a même été remplacé par l’ambassadeur à Paris. Theresa May s’est contenté de mettre dans l’Eurostar M. Michael Howells, chef de la section Moyen Orient du Foreign Office, accompagnés par deux conseillers de l’ambassadeur. Ce sont ces trois diplomates subalternes qui ont eu le privilège de serrer les mains des quelques 36 ministres des Affaires étrangères. Et si les représentants britanniques n’ont pas signé le document final de la conférence pour la paix, ce n’est pas faute de stylo… « Nous avons des réserves particulières sur une conférence internationale censée faire avancer la paix entre deux parties sans que ces dernières soient présentes », a éclairé, dès le lendemain, un communiqué du Foreign Office, fustigeant cette réunion organisée « contre la volonté des Israéliens ».

La photo de cloture de la conférence de Paris, janvier 2017. SIPA. AP22000063_000031

Pour couronner le tout, le gouvernement britannique a empêché le conseil des ministres européens des affaires étrangères, réuni le lendemain à la demande de la France de transformer la déclaration, qui a conclu la conférence de Paris, en position officielle de l’UE.

Le canal de l’Atlantique

Tout cela est d’autant plus étonnant qu’il y a trois semaines, le même gouvernement avait voté la résolution de l’ONU réclamant l’arrêt de la colonisation israélienne dans les Territoires palestiniens. Mais depuis, Theresa May a choisi. L’Amérique du futur et non celle du passé. Celle qui prête serment aujourd’hui et qui soutient – pour le moment par tweets – Israël.

Ceux qui y cherchent une nouvelle politique moyen-orientale se trompent très probablement. Ce n’est pas un soudain amour pour Netanyahu qui peut expliquer ce changement radical. Il ne s’agit pas non plus pour le gouvernement britannique de célébrer le centenaire de la déclaration Balfour (novembre 2017) par un petit cadeau à un Premier ministre israélien qui n’est pas insensible, paraît-il, à ce genre de petites attentions.

L’affaire de la conférence de Paris a moins à voir avec le petit bassin à remous méditerranéen qu’avec l’Océan qui sépare la Grande-Bretagne des Etats-Unis. Si la géographie a ses lois, la géopolitique en a d’autres. Sa tectonique des plaques élargit chaque jour un peu plus le canal de la Manche.

Love stories

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Le Parc Compte tes blessures Corniche Kennedy
Kévin Azaïs et Nathan Willcocks dans "Compte tes blessures"

À quoi cela tient-il ? À l’air du temps ? À l’inquiétude diffuse que suscite une jeunesse supposée désorientée ? À l’obscur sentiment de fin d’un monde qui nous pousse à nous raccrocher à ce qui est éternel : l’écho intime et intact des premiers émois ? Ou, tout bonnement, au hasard des programmations ? En tout cas, cette année 2017 s’ouvre avec trois films français qui ont le même thème : l’entrée dans l’âge adulte, la découverte par de tout jeunes gens de l’amour, de ses espoirs et de ses blessures.

Parmi ces trois films, l’histoire la plus simple est celle que raconte Damien Manivel dans Le Parc : deux adolescents se retrouvent dans un jardin public, commencent à peine à s’aimer, puis le garçon renonce et laisse la jeune fille seule dans le parc, peinée, désorientée. Le jeune réalisateur fait preuve d’une grande délicatesse vis-à-vis de ses personnages qui ont d’évidence quelque chose à voir avec ceux des contes moraux de Rohmer. L’épure du scénario, son minimalisme, la dimension onirique de la seconde partie tournent toutefois le dos au grand public, et exigent – trait de jeunesse – des spectateurs disponibles pour un cinéma plus poétique que classiquement narratif. Il n’en demeure pas moins que chaque cadre, chaque image de ce film ne sont pas seulement rigoureux mais d’une esthétique parfaite, troublante.


“The Park – Le Parc” – Damien Manivel TRAILER par filmow

Compte tes blessures, de Morgan Simon, ne séduira pas pour les mêmes raisons. La réalisation est plus tournée vers le récit, la tension d’une histoire qui rassemble et déchire un père (Nathan Willcocks), sa compagne (Monia Chokri) et son grand fils (Kévin Azaïs). Si Le Parc pouvait faire penser à l’histoire antique de Daphnis et Chloé, il est ici plutôt question du mythe d’Œdipe, de la [access capability= »lire_inedits »] rivalité père-fils – mais mise en scène dans un décor urbain et avec une approche quasi naturaliste du contexte social. Même si les trois acteurs sont épatants, la réussite du film doit beaucoup au seul Kévin Azaïs qui ne crève pas l’écran – il le brûle de son incandescence charnelle, de sa générosité érotique et naïve. De films en films, ce jeune acteur donne tout. Il effraie même de tant de candeur et de force mêlées, portant dans son regard quelque chose de tragique et d’éblouissant. Un James Dean de notre temps dont on prie pour qu’il ne roule pas trop vite.


COMPTE TES BLESSURES Bande Annonce (2017) par fredericsauvage1

On tremblera également pour Suzanne, Marco et Mehdi (respectivement Lola Créton, Kamel Kadri et Alain Demaria – si, si, dans cet ordre), les trois jeunes héros du dernier film de Dominique Cabrera, Corniche Kennedy, adapté du roman éponyme de Maylis de Kerangal. Eux risquent leur vie – pour mieux la sentir, palpitante – en plongeant du haut des rochers des calanques de Marseille. Jules et Jim marseillais, ces trois-là hésitent à savoir tout à fait qui aime qui. Qu’importe d’ailleurs, à ce moment de leur vie, fugace, déjà menacé, mais qui précède encore les premiers choix. Avec une formidable empathie, Dominique Cabrera a su capter le mélange d’invincibilité et de fragilité de ses jeunes héros et les accompagner dans ce qui sera leur « dernier été ». Ou leur tout premier.


CORNICHE KENNEDY Trailer (2017) Teen Drama… par lsnd

 Le Parc, en salles le 4 janvier. Compte tes blessures, en salles le 25 janvier. Corniche Kennedy, en salles le 18 janvier.[/access]

L’espion qu’on aimait

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Série Allemagne mur de Berlin URSS STASI
Jonas Nay, héros de "Deutschland 83"
Série Allemagne mur de Berlin URSS STASI "Goodbye Lenin" Jonas Nay Winger
Jonas Nay, héros de "Deutschland 83"

« L’Allemagne n’intéresse pas, celle de 1983 encore moins », me dit, catégorique, un vendeur, alors que je l’interrogeais sur Deutschland 83 – pourtant l’une des séries les plus intéressantes du moment.

Certes, la série d’Anna et Jörg Winger n’est pas sans défaut. Les missions d’espionnage confiées à Martin, tout jeune militaire est-allemand infiltré en RFA ne sont pas crédibles et virent parfois au rocambolesque. Les créateurs ont pratiqué une surenchère dramatique censée scotcher le spectateur… alors qu’elle désamorce une partie du propos.

Car, au départ, Deutschland 83 était une bombe. Bien sûr, la série porte un regard acéré sur l’Allemagne d’avant la chute du mur et la porosité naturelle des deux États. Bien sûr, elle joue admirablement sur le vintage 80’s et nous fait de rapides clins d’œil, façon Good Bye Lenin ! Mais tout le génie de Deutschland 83 est ailleurs, dans cette façon de faire de l’espion un visiteur qui séduit une famille bourgeoise, comme dans Théorème de Pasolini. Ce n’est pas Martin (Jonas Nay) qui convoite des secrets d’État. Ce sont les autres qui convoitent, chacun à leur manière, ce soldat parfait et mystérieux : la fille, bien sûr, le fils qui découvre sa véritable nature, le père, la tante… C’est plus que savoureux !


Deutschland 83 sur CANAL+ – Bande annonce [HD] par CANALPLUS

Deutschland 83, série en coffret DVD.

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Les quarante ans du jeune homme vert

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Marc Lambron journal critique littéraire Philippe Sollers François Mitterrand
Marc Lambron (Sipa : 00525205_000003)
Marc Lambron journal critique littéraire Philippe Sollers François Mitterrand
Marc Lambron (Sipa : 00525205_000003)

On quitte le journal de Marc Lambron, consacré à l’année 1997, comme on quitte l’auteur, après avoir dîné avec lui au Balzar, à regret. Même sur le chemin du retour, il vous apprend quelque chose, il vous montre par exemple le petit immeuble où est mort Restif de la Bretonne. Il fait froid, c’est l’hiver, et la nuit n’est pas sympathique. Mais on tarde à le quitter, lui, l’écrivain qu’on lit depuis son premier livre, L’impromptu de Madrid, roman à l’allure morandienne, de quoi nouer une vraie complicité littéraire. C’est assez cruel de se replonger dans le passé. Surtout pour la plupart des personnalités qu’on y croise. Il y a tant d’oubliés, tant de grands talents broyés par notre présent survolté et futile. Il y a tant de petits marquis des médias terrassés par un Alzheimer collectif.

Le Goncourt manqué

Qui se souvient, en effet, du prix Goncourt 1997, du titre du roman, comme du nom de l’auteur, ce petit homme à barbe et lunettes, gai comme un notaire de province ? Lambron aurait mérité le Goncourt pour 1941, un roman ambitieux qui ose évoquer une période douloureuse de notre histoire, Vichy et la Collaboration. Mais comme c’était un sujet clivant, pour reprendre le vocabulaire de 2017, on a préféré récompenser un bouquin gentillet, politiquement correct. Ce qui est bien avec Lambron, c’est qu’il est trop intelligent pour qu’on puisse le berner. Il n’y a qu’à voir ses yeux malicieux dans son visage de bouddha blagueur né à Lyon un 4 février pour s’en convaincre. Parce que le romancier avait fait des recherches pour 1941. Il avait lu les mémoires de témoins de l’époque. Il avait exhumé des petits détails qui en disent long sur le « squat » qu’était cette bonne vieille ville thermale. Ionesco était à Vichy, Chaban-Delmas avait travaillé quelques mois auprès de Pierre Pucheu, secrétaire d’État à la Production industrielle, Michel Debré, le « père » de la constitution de la Vème République, s’y trouvait également. Lambron avait énervé ceux qui veulent que les tiroirs ne débordent jamais. Ce qui explique que les gaullistes, jamais, n’interrogèrent François Mitterrand sur les trous noirs de son passé. Il y avait les Résistants et les Collabos. Point final.

Eh bien, non, en particulier en 1941, la réalité était différente. L’écrivain avait écrit un livre remarquable. Trop remarquable. Il fallait donc le dézinguer, pas mal, pas trop, pour que la polémique l’empêche d’obtenir la récompense suprême, et puis qu’après, on oublie ce roman d’un virtuose de la langue française, qui utilise la satire comme d’autres les mensonges idéologiques.


Marc Lambron : 1941 par ina

La comédie humaine

Pas dupe, Lambron, sur le système et ses petites manigances. Il balance : « Mon profil est celui de l’excellence républicaine, mais la notion de mérite est largement dépassée depuis quelques années au profit de celle de la paupérisation. Serais-je kiosquier ou gardien de cimetière, le compassionnel jouerait. Ce n’est pas le cas : même si je n’ai hérité de rien, le poujadisme semi-cultivé m’imputera à charge ce que j’ai conquis – quelques peaux d’âne, de la mobilité, un peu de liberté. » On pourrait ajouter quelques critères incontournables pour obtenir le profil parfait des Goncourt à venir…

Philippe Sollers apparaît dans ce journal, à plusieurs reprises. Lui aussi, il connait le système de l’intérieur. Ainsi : « Lorsqu’un article vous flingue, la photo d’illustration est toujours prise de loin. » Alors quand on fait la couv’ d’un hebdomadaire, c’est bingo ! Sollers, encore, qui déclara un jour à Lambron : « J’ai armé Hallier comme une grenade à fragmentation qui devait éclater dans la main de la gauche. » Il avait lui-même essayé avec ses Folies françaises. En vain, car trop crypté. Jean-Edern Hallier, fou aveugle du roi Mitterrand, mort en vélo, sur une route de Deauville, après avoir bu un Viandox, comme chaque matin, au bar du Normandy.

Le sphinx, la tsarine, et l’oiseau à bec vif

François Mitterrand est également présent. Il ne nous quittera pas, il nous avait prévenus. Lambron le rencontre pour la première fois en 1992. « Lui, très pharaon extralucide : ‘’Je vous connais.’’ Réponse : ‘’Moi aussi, monsieur le Président.’’ » Il y a du Saint-Simon dans ces propos rapportés. Puis Mitterrand parle des livres qu’on lui envoie chaque année et qu’il offre à la bibliothèque de Nevers, en ajoutant : « Il y en a 12 000. Il y en aura 15 000 à la fin. » Lambron comprend que Mitterrand, pourtant très malade, ira jusqu’au bout. « Curieux monarque qui comptait le temps en livres », souligne le duc de Lambron.

Alain Juppé fait plusieurs apparitions. L’analyse psychologique de l’homme battu aux primaires de la droite tient la route. La conclusion du romancier : « S’étant construit contre ceux dont il procède, il s’est construit une identité machinique, un nouveau corps, une novlangue d’où il gomme tout affect. » Il y surtout l’image obsédante de sa mère, surnommée La tsarine, qui bloque l’empathie qu’il convient d’avoir quand on joue le jeu des urnes. Au soir du premier tour des primaires, Juppé, carbonisé, ne peut s’empêcher de poser l’index sur ses lèvres pour demander à la salle, ses petits écoliers électeurs, de la fermer. À la fin de l’année 1997, Lambron note, à propos du maire de Bordeaux : « Pas la meilleure de sa vie. Mais il a une femme, une fille, un noyau d’amour. » Rien à changer fin 2017.


Marc Lambron répond aux questions de Léa Salamé par franceinter

D’autres portraits sont croustillants. Le trait est mordant, le mot juste, c’est plein d’humour, sans méchanceté, ça n’en est que plus féroce. Un exemple, pour le plaisir : « Michel Onfray, oiseau à bec vif perché sur une ligne à haute tension. »

Et puis, il y a la nostalgie de ceux qui ne sont plus. Pudique, Lambron évoque la disparition de son père, qui suit celle du frère. 1er mai. « Papa est mort à 21h50, entouré par sa femme, sa sœur, son fils. » L’enfant est désormais adulte, il est face à sa propre mort. Il lui faut devenir immortel. Vingt ans après, c’est chose faite. Lambron, revêt l’habit vert, il est académicien. En 1997, il rapportait cette phrase de Mauriac à propos de l’Académie : « Quand je longe ces couloirs, je vois trois mots se peindre en lettres de feu sur les murs : prostate, prostate, prostate. » Le même Mauriac qui déclarait à Nourissier : « Et ça vous plait, quand une dame vous met en plus un doigt dans le derrière ? »

Marc Lambron, Quarante ans, Grasset, janvier 2017.

Quarante ans: Journal 1997

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L'Impromptu de Madrid

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L’Impasse

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August Macke révolution arabe Tunisie
August Macke "Vue dans une ruelle" (Wikipédia)
August Macke révolution arabe Tunisie "L'Impasse" Ayem Hacen roman littérature
August Macke "Vue dans une ruelle" (Wikipédia)

L’Impasse (ou L’Art tunisien d’aimer) est le roman de l’écrivain et poète tunisien Aymen Hacen, qui vient de paraître aux éditions Moires, une maison d’édition bordelaise, dans la collection « Lachésis ».

Selon la dédicace, ce roman est dédié à feu Ahmed Brahim, militant national de gauche et homme politique tunisien, ancien secrétaire du Mouvement Ettajdid, rebaptisé Al Massar à partir de 2012.

Unité de temps, éclatement du souvenir

Les événements relatés dans le roman se déroulent au cours d’une seule journée, un 22 février, et racontent la rencontre, précisément les retrouvailles, entre le narrateur, jeune et brillant universitaire, avec son ancien ami et mentor, Arkam Mantri, universitaire spécialiste en littérature française, dont il s’est séparé à cause de (ou plutôt grâce à) la Révolution tunisienne de 2011. Cela pourrait expliquer la forme du texte, qui vient intégralement et dans un seul bloc, sans chapitres ni titres. Cette caractéristique, assez originale, fait que les événements soient en parfaite liaison les uns avec autres. En effet, ces derniers ne se passent pas vraiment au temps du récit, mais ce sont plutôt des fragments de souvenirs liés à une histoire d’amour, racontés autour d’un verre.

Les deux principaux personnages du roman, le narrateur et Arkam Mantri (personnage fictif sans doute, quoi qu’en dise « l’Avertissement » où l’auteur écrit avec beaucoup d’ironie et de malice : « Les personnages et les situations de ce roman étant purement réels, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ne saurait être que voulue »), sont très révélateurs de la personnalité tunisienne : ils traduisent, d’une part, les ambiguïtés, les contradictions, les soucis, les problèmes, les préoccupations d’une frange de la société tunisienne postrévolutionnaire, celle de la classe intellectuelle et ― de fait, le dialogue qui se déroule entre les personnages et les passages narratifs ou introspectifs du roman nous informent que la vraie cause de la rupture entre les deux amis est la voie politique et idéologique que chacun des protagonistes a choisi de prendre après la Révolution. Certes, ces convictions idéologiques ne sont pas nées au lendemain du 14 janvier et les deux amis se connaissaient très bien avant 2011. Cependant, la Révolution est venue faire surgir ces convictions, les assimiler et les « libérer » de l’ignorance qui les caractérisait.

Littérature et Révolution

Et d’autre part, les personnages reflètent les modes de pensée et les différentes représentations opposant un milieu rural et un autre urbain : Arkam Mantri serait en réalité originaire d’une « région de l’intérieur du pays qu’il dit marginalisée depuis l’indépendance ». De l’autre camp, on trouve le narrateur, citadin qui est né et qui a vécu dans une ville côtière et touristique de la Tunisie, à savoir Hammam-Sousse. Cette dualité et cet écart qui ne cessent de devenir de plus en plus flagrants depuis l’indépendance, entre l’est et l’ouest, la côte et l’intérieur, traduisent non seulement un schisme à caractère économique et social, mais aussi un hiatus d’ordre culturel, idéologique et politique : le narrateur, élevé dans la région du Sahel d’où sont issus les deux présidents de la République d’avant la Révolution (Bourguiba et Ben Ali), a un fort attachement, malgré son gauchisme déclaré, au bourguibisme, puisqu’il se réfère à maintes reprises à Bourguiba et à son combat pour l’évolution du pays. Aussi représente-t-il cette tendance moderniste et progressiste opposée à la montée des islamistes après la Révolution.

Par contre, « Sid’Arkam », dont le père était yousséfiste et qui a été contraint à fuir le pays pour le Maroc après l’indépendance, « avait en lui, non pas cette haine réelle nourrie par d’autres, mais une sorte de ressentiment à l’égard de Bourguiba, de Ben Ali et des Sahéliens », et ce sont ces facteurs qui se sont conjugués pour donner à Arkam Mantri cette personnalité contradictoire et même maladive qui fait de lui un futile aussi bien en amour qu’en politique et qui ont contribué à créer sa tragédie.

En somme, le roman est écrit dans une langue de haut vol, mariant parfaitement la langue française au contexte tunisien, avec des expressions tirées du dialecte du pays, ainsi qu’une belle symbiose entre la poésie française et des passages de poèmes, de chansons et des proverbes arabes. Cette œuvre mérite sans doute d’être lue, avec patience et surtout avec passion, puisqu’elle est l’une des rares à s’inscrire dans le contexte de la Tunisie postrévolutionnaire. Ces personnages servent de porte-loupe à l’auteur en lui permettant de fixer son regard envers la réalité de la société pour en peindre un tableau où figurent toutes nos obsessions. C’est à ce titre que L’Impasse ou L’Art tunisien d’aimer est un roman universel, parce qu’il inspecte de façon magistrale une figure individuelle en rapport avec le destin collectif et parce qu’il fait de la Tunisie un modèle valant aussi bien pour le Monde arabe et la Méditerranée que pour le monde entier.

 L’Impasse d’Aymen Hacen, Bordeaux, éditions Moires, collection « Lachésis », 2017.

L'impasse: Ou l'art tunisien d'aimer

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Nos amis les bêtes

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Le livre s’ouvre sur un souvenir d’enfance. Denis Grozdanovitch explore, guidé par le simple d’esprit du village, les merveilles de la nature. Valentin, nain à la tête penchée sur le côté, connait le langage des biches, des papillons, des grenouilles, il se meut dans le cosmos avec une aisance inaccessible aux esprits « normaux » et son étonnement devant les habitudes de ces derniers est toujours source d’édification. Il se demande pourquoi nous gardons prisonnières dans le cadran de nos montres les aiguilles, qui sont condamnées à tourner en rond pour figurer le temps qui passe mais qui, lui, ne tourne absolument pas en rond.

Au cœur de la bêtise

Par un tour de force logique, ou ce qui nous semble tel, la bêtise possède son propre génie. Sur ce principe, Denis Grozdanovitch emmène son lecteur dans une promenade au pays de la « bêtise innocente » jusqu’aux confins de « la sottise intelligente, hyperactive et prétendument savante ».

Des exemples tirés des carnets où l’essayiste consigne depuis des années toutes ses impressions, de la littérature et de l’actualité, se font écho les uns aux autres dans une surenchère permanente que l’auteur ne stoppe, arbitrairement, que pour le confort de son lecteur. L’ouvrage entier fait figure de pilpoul géant, ce jeu de rhétorique contradictoire auquel se livrent les talmudistes, ou, si l’on connait mieux son auteur, de jeu d’échecs dans lequel s’insinuent quelques passes de tennis et de courte paume pour les plus sanguins. L’occasion pour « Grozda » de faire la preuve de ses talents pour ces sports autant que pour la littérature, qui est, nous n’en doutons pas, un sport de combat autant qu’un jeu de société.

Le bon sauvage ?

« Bêtise », dans son étymologie, renvoie à un état naturel primordial de l’homme et du monde, c’est aussi leur condition d’existence. Le génie de la bêtise, dès lors, devient synonyme de « génie de la nature ». L’homme, tiraillé par la conscience de soi et l’instinct de conservation doit y opposer une attitude paradoxale, « l’illusion vitale » note l’auteur citant entre beaucoup d’autres L’Encyclopédie de Van Boxsel. Nous prétendons donc maîtriser à la fois l’univers et notre esprit, ce qui est faux de long en large, et prenons conscience par là de notre absolue incompétence en la matière.

Les principaux moteurs de la stupidité sont ainsi le culte du progrès, le scientisme – Grozdanovitch fait un sort aux mathématiciens aveugles, aux physiciens incapables de faire cuire un œuf, aux éthologistes gobe-mouches – et la conceptualisation, opposée au sens commun, appliquée tant à la politique intérieure qu’à l’histoire de l’art. La bêtise, c’est s’éloigner de ces intuitions naturelles que l’école veut gommer chez les jeunes enfants, c’est mettre en équation un univers que l’on ne regarde même pas, c’est en un mot l’attitude dogmatique, ce vice qui entraîne les archétypes flaubertiens Bouvard et Pécuchet à vouloir savoir et affirmer une fois pour toutes.

En se livrant à un jeu de trampoline, rebondissant toujours d’un adage à un autre, d’un exemple à une anecdote, un reportage animalier de la télévision québécoise, une rencontre fortuite, une émission d’Alain Finkielkraut, Denis Grozdanovitch se garde de voir se retourner sa thèse et son propre livre contre lui. Son mantra semble être ce mot de Flaubert, dans une lettre à Louis Bouilhet : « Que je sois pendu si je porte jamais un jugement sur qui que ce soit ! La bêtise n’est pas d’un côté et l’esprit de l’autre. » La bêtise et l’esprit, effectivement, dans ce livre qui constitue un système-monde miniature, se renvoient la balle dans un échange sans fautes. Avantage Grozdanovitch !

Denis Grozdanovitch, Le génie de la bêtise – Grasset, 318 pages.

Le génie de la bêtise

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Bernard Buffet, peintre dépressionniste

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Bernard Buffet exposition musée d'art moderne Pierre Bergé
Photographie de Bernard Buffet devant son autoportrait, 1958
Bernard Buffet exposition musée d'art moderne Pierre Bergé
Photographie de Bernard Buffet devant son autoportrait, 1958

De l’actuelle exposition Bernard Buffet on a dit qu’elle était une spéculation de collectionneurs, dont l’influent Pierre Bergé, pour faire remonter la cote de tableaux qu’ils ont en réserve. Quoi qu’il en soit, c’est l’occasion de voir une œuvre oubliée après avoir été portée au pinacle, à Paris et ailleurs… Le krach ultérieur, sanctionnant selon la plupart la pauvreté de l’œuvre, est tenu par quelques autres pour une injustice. Les premiers pensent qu’une reconnaissance trop précoce et facile a corrompu un talent, les autres, dont le conservateur qui abrite l’exposition dans son musée, incriminent la concurrence, la mode exclusive de l’abstraction longtemps régnante, l’École de Paris puis l’expressionnisme abstrait. Deux explications évidemment insuffisantes. Si Buffet s’est, dans les années 1980 et 1990, égaré dans de vastes illustrations sans esprit ni originalité de Vingt Mille Lieues sous les mers et de La Divine Comédie, ou bien dans des proclamations pacifistes, à moins que ce fût dans de grossières productions ornithologiques, le désarroi dont témoignent ces gesticulations est visible dès les débuts, quand l’artiste n’avait pas 20 ans.

Misère de l’homme

Dans la première salle, on est accueilli par une œuvre séduisante, L’Atelier, peinte à 18 ans : espace clair, lisible, avec suffisamment de désordre (une bouteille, une pelle à charbon, un vélo mal rangé) pour paraître habité. Mais c’est là une exception, et dans les toiles d’à côté, le bonheur de l’espace vécu a disparu : frontalité rigide et plate, absence de profondeur de champ. D’autres thèmes troublants apparaissent : les visages stéréotypés et surtout l’exhibition obsessionnelle de la nudité masculine, le sexe viril pendant et flottant sans gloire au centre des tableaux, que le personnage soit seul ou avec un autre. Au comble de cette désolation, L’Homme au cabinet de face debout, pantalon aux chevilles devant la cuvette des WC. Incapacité de maîtriser l’espace, humiliation du sexe masculin, visages sans expression… quel malheur s’affiche ainsi ? Intrigué ou angoissé, le visiteur repère avec soulagement une réalisation plus discrète : un bouquet négligemment placé sur une chaise.


Teaser | Exposition Bernard Buffet | Musée d… par paris_musees

Il est difficile de ne pas rapporter cette perte de l’espace et ce rabaissement de la virilité à une homosexualité mal vécue, vécue comme un enfermement.[access capability= »lire_inedits »] Les représentations de la ferme de Haute-Provence (Nanse) où le peintre habite avec Pierre Bergé sont en tout cas des emblèmes de solitude : vision lointaine de la maison au milieu d’un espace désolé, vision proche la faisant paraître une forteresse close. Dans un registre semblable, plusieurs ateliers sont représentés à travers des grilles, comme des cages.

On se demande quel rapport il y a entre ces évocations d’un malheur comme étouffé, filtrant à travers le dégoût du monde, et les grandes « descentes de croix » de l’époque. Ces peintures sont superficielles, la première un peu populiste (une ménagère avec un porte-bouteilles au pied de la croix), les autres plutôt sadiques (obsession des membres coupés). Il faudra attendre la fin de la vie du peintre pour qu’en 1999 le Squelette en prière devant une croix et un ostensoir sur un autel communique une poignante impression de piété, comme s’il avait fallu que Bernard Buffet se dépouille jusqu’aux os pour arriver là.

« Je ne crois pas à l’inspiration »

Les sentences du peintre qui jalonnent l’exposition crient elles aussi une solitude à côté de laquelle les mises en scène et les oiseaux des années 1980-1990 apparaissent comme une diversion maladroite. « Je ne crois pas à l’inspiration » paraît signifier : nulle part je ne pose un regard heureux qui capte une promesse. « Il ne faut pas confondre peinture avec politesse » et « La grande peinture n’est jamais gaie » semblent de faibles excuses pour une insurmontable déprime. On voit même Bernard Buffet, à la fin, sombrer dans la paranoïa et trouver sa plus grande joie dans le fait d’être « entouré de haine ». Sa peinture spectacle, sa peinture fausse, se déploie loin d’une vie que le mariage avec Annabelle et l’arrivée des enfants, après la rupture avec Pierre Bergé, ne semblent pas avoir davantage comblée. La sincérité ne brisant l’armure que par éclairs : le Squelette et, dans L’Enfer de Dante, les damnés pris dans les glaces. Une métaphore, peut-être !

Mais c’est bien avant, en 1955, que le drame propre du peintre a été représenté le plus fortement. Dans l’exposition, à côté d’un tableau d’une sérénité sans équivalent, la Mer, proche de l’expressionisme abstrait, figure un rhinocéros emblématique parce que doublement enfermé, seul dans une cage, au centre d’un cirque sans spectateurs dont les gradins forment comme une seconde cage. Transposition, mais transposition maîtrisée, victorieuse pour une fois. Auparavant on a vu Buffet assiégé, asservi à un malheur qui le tient et le paralyse, on le verra ensuite opposer au destin des esquives pompeuses qui ne le soulageront en rien. Une autre œuvre aurait-elle pu commencer en 1955 par la seule force de ce rhinocéros ?

« Bernard Buffet », musée d’Art moderne, jusqu’au 26 février 2017. [/access]

Tais-toi quand tu parles

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Un manifestant en Pologne, avril 2013. SIPA. AP21385636_000001
Un manifestant en Pologne, avril 2013. SIPA. AP21385636_000001

Chut ! A l’approche de l’élection présidentielle, c’est le seul mot d’ordre audible et sincère que les citoyens ont envie d’entendre. Le plus respectueux serait donc de se taire. Militons pour cette utopie-là, une société enfin débarrassée de tout ce tintamarre médiatique. Notre classe politique qui a collectivement échoué dans ses missions cardinales depuis des années devrait apprendre la pondération et l’introspection. Le renoncement sans fracas, sans flonflons, sans gloriole n’est pas un acte honteux. Difficile pour ces personnalités publiques saturées d’ondes hertziennes de résister au brouhaha, ce vacarme des hémicycles et des plateaux télé, ce besoin d’exister par la force du verbe.

L’après-guerre avec sa mondialisation tentaculaire et la prolifération des réseaux sociaux au cœur même de l’intime ont bouleversé les rapports humains, perverti jusqu’à l’art délicat de la conversation. Un mode de vie décomplexé où le clinquant fait désormais office de paravent, où l’éclat remplace l’intelligence.

« Sur la terre un endroit écarté »

Une conséquence aussi de notre incapacité à nous arrêter, à observer la nature, les visages, les corps sans cet irrépressible pulsion de commenter, de gesticuler, de perdre en somme toute singularité. Faut-il absolument parler, s’agiter pour que notre voix porte loin ? Dans un monde qui refuse les temps morts, les longues plages d’abstinence, qui court après une célébrité criarde, une audience tapageuse, le silence fait peur. Il met à distance les égos. Il tétanise les fanfarons. Il a une vertu quasi-révolutionnaire, celle de reposer l’âme et de la nourrir en profondeur. Avant de s’engager dans la campagne, tous les candidats devraient lire Histoire du silence – De la Renaissance à nos jours d’Alain Corbin aux Editions Albin Michel.

Ils prendraient une magistrale leçon de maintien à travers les âges, une invitation à la componction et au calme intérieur. « Le silence n’est pas seulement absence de bruit » écrit-il, en prélude, de son ouvrage. L’historien travaille depuis longtemps sur les signaux faibles, les marqueurs sensoriels et autres liens invisibles qui agrègent la communauté nationale. On lui doit notamment des livres tels que Le Miasme et la Jonquille, Les Cloches de la terre (Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIXème siècle) ou Histoire du corps. En s’appuyant sur les textes de grands écrivains (Gracq, Claudel, Huysmans, Proust, Hugo, etc…), il tente d’inventorier les différentes formes de silences dans des lieux ouverts (la mer, la montagne, les bois, la ville) ou fermés (la chambre, les couloirs, le monastère, la bibliothèque, la prison). Une gamme chromatique passionnante de nuances, de frémissements presque imperceptibles et de recul sur soi. On ressort apaisé de cette lecture, les sens en alerte prêts à capter l’infiniment petit.

Comme une clarté intérieure

D’un style clair sans jargonnage universitaire, Alain Corbin dessine une fragile ligne de crête entre le bruit et l’être. Son étude subtile du recueil Un été dans le Sahara d’Eugène Fromentin paru en 1857 éclaire certaines zones d’ombre, notamment le sentiment d’infini qui saisit le voyageur dans le vide du désert. « Le silence communique à l’âme un équilibre que tu ne connais pas, toi qui as vécu dans le tumulte : loin de l’accabler il la dispose aux pensées légères » notait-il dans son récit. L’historien s’intéresse également aux quêtes méditatives du XVI et XVIIème siècle en se référant à Ignace de Loyola, Bossuet et l’abbé de Rancé. Cette recherche de l’oraison intérieure produisait sur les individus une réflexion existentielle. Le recueillement ne nuisait pas forcément à la rencontre avec l’autre, voire même au partage.


Alain Corbin « une histoire du silence » par la-grande-librairie

Il s’imposait plutôt comme une forme de rempart contre la vanité. En avançant dans les époques, le silence devient un instrument pour dompter les caractères que ce soit à l’école, à l’armée ou dans le labeur agricole, il sous-entend les hiérarchies et les différences de classes. Le silence corporel qui régente les repas ou les attitudes en société institue de nouvelles règles de politesse. Il est alors synonyme de distinction et d’élévation sociale. L’historien dresse enfin « les bienfaits et les méfaits » du silence dans une étude des caractères que La Bruyère aurait validée. Espérons que les postulants au titre suprême fassent preuve à minima de mesure dans leur propos. La République l’exige.

Histoire du silence – De la Renaissance à nos jours – de Alain Corbin – Albin Michel

Histoire du silence

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Le Miasme et la jonquille

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Un été dans le Sahara

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Royaume-Uni: le Brexit diplomatique, c’est maintenant!

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Theresa May et Boris Johnson à Londres, novembre 2016. SIPA. REX40463627_000005
Theresa May et Boris Johnson à Londres, novembre 2016. SIPA. REX40463627_000005

Bien avant que son discours très médiatisé éclaire sa politique, Theresa May avait déjà envoyé un signal fort de la nouvelle orientation britannique. Sa gestion de l’initiative française pour relancer les négociations entre Israéliens et Palestiniens est l’expression parfaite de la nouvelle orientation de son gouvernement : rapprocher ces deux peuples, l’américain et le britannique, séparés par une langue commune mais aussi par l’appartenance de Londres à l’Union Européenne.

Le premier acte a eu lieu le 29 décembre. Le monde se préparait à accueillir 2017 quand le Premier ministre anglais, Theresa May, a surpris avec une réaction très dure de la  déclaration du secrétaire d’Etat américain. A John Kerry qui, en marge de l’adoption de la résolution 2334 de l’ONU sur la colonisation israélienne, venait de reprocher au gouvernement Netanyahu de « céder aux forces les plus extrémistes de sa coalition », qualifiée de « plus droitière de l’histoire d’Israël »,  la locataire du 10 Downing Street avait sèchement fait déclarer à l’un de ses porte-parole : « Nous ne pensons pas qu’il soit très à-propos d’attaquer la composition du gouvernement démocratiquement élu d’un allié ». 

Boris Johnson n’est pas venu à la conférence de Paris

Ceux qui, sur l’instant, n’ont pas compris ont dû attendre dimanche dernier, jour de la conférence de Paris pour la paix au Moyen Orient pour y voir plus clair : le Royaume Uni largue les amarres, Theresa May a choisi son camp.

Pas moyen de le comprendre autrement : Theresa May, aidée de Boris Johnson, ont tout fait pour aider la conférence de Paris à se saborder pour frustrer les Français et embarrasser l’Union européenne. La photo de fin de bal est éloquente : François Hollande, Jean-Marc Ayrault, Harlem Désir ou John Kerry, elle est faite d’hommes sur le départ et d’une femme-spectre, Domenica Mogherini, la cheffe de la diplomatie européenne. Jouez à « où est Charlie » autant que vous voulez… vous ne trouverez pas la mèche blonde de l’ancien maire de Londres. La raison en est simple : le ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté est resté chez lui. Il n’a même été remplacé par l’ambassadeur à Paris. Theresa May s’est contenté de mettre dans l’Eurostar M. Michael Howells, chef de la section Moyen Orient du Foreign Office, accompagnés par deux conseillers de l’ambassadeur. Ce sont ces trois diplomates subalternes qui ont eu le privilège de serrer les mains des quelques 36 ministres des Affaires étrangères. Et si les représentants britanniques n’ont pas signé le document final de la conférence pour la paix, ce n’est pas faute de stylo… « Nous avons des réserves particulières sur une conférence internationale censée faire avancer la paix entre deux parties sans que ces dernières soient présentes », a éclairé, dès le lendemain, un communiqué du Foreign Office, fustigeant cette réunion organisée « contre la volonté des Israéliens ».

La photo de cloture de la conférence de Paris, janvier 2017. SIPA. AP22000063_000031

Pour couronner le tout, le gouvernement britannique a empêché le conseil des ministres européens des affaires étrangères, réuni le lendemain à la demande de la France de transformer la déclaration, qui a conclu la conférence de Paris, en position officielle de l’UE.

Le canal de l’Atlantique

Tout cela est d’autant plus étonnant qu’il y a trois semaines, le même gouvernement avait voté la résolution de l’ONU réclamant l’arrêt de la colonisation israélienne dans les Territoires palestiniens. Mais depuis, Theresa May a choisi. L’Amérique du futur et non celle du passé. Celle qui prête serment aujourd’hui et qui soutient – pour le moment par tweets – Israël.

Ceux qui y cherchent une nouvelle politique moyen-orientale se trompent très probablement. Ce n’est pas un soudain amour pour Netanyahu qui peut expliquer ce changement radical. Il ne s’agit pas non plus pour le gouvernement britannique de célébrer le centenaire de la déclaration Balfour (novembre 2017) par un petit cadeau à un Premier ministre israélien qui n’est pas insensible, paraît-il, à ce genre de petites attentions.

L’affaire de la conférence de Paris a moins à voir avec le petit bassin à remous méditerranéen qu’avec l’Océan qui sépare la Grande-Bretagne des Etats-Unis. Si la géographie a ses lois, la géopolitique en a d’autres. Sa tectonique des plaques élargit chaque jour un peu plus le canal de la Manche.

Love stories

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Le Parc Compte tes blessures Corniche Kennedy
Kévin Azaïs et Nathan Willcocks dans "Compte tes blessures"
Le Parc Compte tes blessures Corniche Kennedy
Kévin Azaïs et Nathan Willcocks dans "Compte tes blessures"

À quoi cela tient-il ? À l’air du temps ? À l’inquiétude diffuse que suscite une jeunesse supposée désorientée ? À l’obscur sentiment de fin d’un monde qui nous pousse à nous raccrocher à ce qui est éternel : l’écho intime et intact des premiers émois ? Ou, tout bonnement, au hasard des programmations ? En tout cas, cette année 2017 s’ouvre avec trois films français qui ont le même thème : l’entrée dans l’âge adulte, la découverte par de tout jeunes gens de l’amour, de ses espoirs et de ses blessures.

Parmi ces trois films, l’histoire la plus simple est celle que raconte Damien Manivel dans Le Parc : deux adolescents se retrouvent dans un jardin public, commencent à peine à s’aimer, puis le garçon renonce et laisse la jeune fille seule dans le parc, peinée, désorientée. Le jeune réalisateur fait preuve d’une grande délicatesse vis-à-vis de ses personnages qui ont d’évidence quelque chose à voir avec ceux des contes moraux de Rohmer. L’épure du scénario, son minimalisme, la dimension onirique de la seconde partie tournent toutefois le dos au grand public, et exigent – trait de jeunesse – des spectateurs disponibles pour un cinéma plus poétique que classiquement narratif. Il n’en demeure pas moins que chaque cadre, chaque image de ce film ne sont pas seulement rigoureux mais d’une esthétique parfaite, troublante.


“The Park – Le Parc” – Damien Manivel TRAILER par filmow

Compte tes blessures, de Morgan Simon, ne séduira pas pour les mêmes raisons. La réalisation est plus tournée vers le récit, la tension d’une histoire qui rassemble et déchire un père (Nathan Willcocks), sa compagne (Monia Chokri) et son grand fils (Kévin Azaïs). Si Le Parc pouvait faire penser à l’histoire antique de Daphnis et Chloé, il est ici plutôt question du mythe d’Œdipe, de la [access capability= »lire_inedits »] rivalité père-fils – mais mise en scène dans un décor urbain et avec une approche quasi naturaliste du contexte social. Même si les trois acteurs sont épatants, la réussite du film doit beaucoup au seul Kévin Azaïs qui ne crève pas l’écran – il le brûle de son incandescence charnelle, de sa générosité érotique et naïve. De films en films, ce jeune acteur donne tout. Il effraie même de tant de candeur et de force mêlées, portant dans son regard quelque chose de tragique et d’éblouissant. Un James Dean de notre temps dont on prie pour qu’il ne roule pas trop vite.


COMPTE TES BLESSURES Bande Annonce (2017) par fredericsauvage1

On tremblera également pour Suzanne, Marco et Mehdi (respectivement Lola Créton, Kamel Kadri et Alain Demaria – si, si, dans cet ordre), les trois jeunes héros du dernier film de Dominique Cabrera, Corniche Kennedy, adapté du roman éponyme de Maylis de Kerangal. Eux risquent leur vie – pour mieux la sentir, palpitante – en plongeant du haut des rochers des calanques de Marseille. Jules et Jim marseillais, ces trois-là hésitent à savoir tout à fait qui aime qui. Qu’importe d’ailleurs, à ce moment de leur vie, fugace, déjà menacé, mais qui précède encore les premiers choix. Avec une formidable empathie, Dominique Cabrera a su capter le mélange d’invincibilité et de fragilité de ses jeunes héros et les accompagner dans ce qui sera leur « dernier été ». Ou leur tout premier.


CORNICHE KENNEDY Trailer (2017) Teen Drama… par lsnd

 Le Parc, en salles le 4 janvier. Compte tes blessures, en salles le 25 janvier. Corniche Kennedy, en salles le 18 janvier.[/access]