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En Autriche, le FPÖ veut interdire « l’islam fasciste »

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Norbert Hofer et Heinz Christian Strache, les deux principaux visages du FPÖ lors d'un meeting à Vienne, octobre 2016. SIPA. AP21982648_000004

Après le grand meeting du Parti de la Liberté de l’Autriche (FPÖ), samedi dernier à Salzburg, on serait tenté de dire que son chef, Heinz Christian Strache, envisage de diriger son groupe de la même manière que son prédécesseur, Jörg Haider, conduisait les voitures : vite et mal. Haider s’était crashé avec une alcoolémie de 1,8 gramme et il n’est pas sûr que la FPÖ s’en sortirait mieux, si elle ne parvient pas à tenir ses promesses. Non pas qu’elles soient mauvaises. En substance, Strache a proposé d’interdire en Autriche « l’islam fasciste » et de bannir les symboles musulmans de l’espace public, suivant les mesures prises à l’encontre du parti et des symboles nazis après la Seconde guerre mondiale. « Mettons un terme définitif à la politique de l’islamisation, sinon, c’est nous les Autrichiens, nous les Européens, qui serons finis. », a-t-il déclaré devant un parterre de conquis-à-la-cause. Le souci ? Comment passer de l’étape « annonce » à l’étape « réalisation », alors que jusqu’à présent si peu a été fait pour empêcher les islamistes de proliférer, y compris à Vienne dont l’adjoint au maire est pourtant issu de la FPÖ.

« Ouvrir une école islamique à Vienne est aussi facile qu’ouvrir un kebab »

La communauté musulmane en Autriche compte, selon les statistiques, entre 500 000 et 600 000 membres, autrement dit quelques 6% de la population. Elle atteindra le seuil de 10% aux alentours de 2030. Et qui dit « croissance » dit éducation des enfants, dont une grande partie fréquente les établissements communautaires avec enseignement de l’islam en classe. Si la FPÖ cherchait réellement à stopper l’islamisation et non pas à gonfler son électorat en vue des législatives de 2018, elle aurait sans doute pris plus au sérieux les rapports qui pointent la mainmise des salafistes et des islamistes politiques sur les écoles maternelles. A cet exemple, l’étude publiée en février 2016 par l’Université de Vienne, souligne la démarche intentionnelle d’isoler les enfants musulmans d’un environnement basé sur les valeurs occidentales, à travers l’usage de manuels qui les rejettent explicitement. Un constat corroboré par les résultats d’une enquête menée sous la direction d’Ednan Aslan, professeur à l’Institut d’Etudes islamiques à Vienne et dont la conclusion reste sans appel : « Ouvrir une école islamique à Vienne est aussi facile qu’ouvrir un kebab ». La preuve en est qu’aussi bien les Frères musulmans que leur équivalent turc, Milli Görüs, en possèdent plusieurs dans la capitale autrichienne. En outre, déclarer dans une vidéo son soutien à la guerre en Syrie et exprimer le souhait d’une prompte conversion de tous les Européens à l’islam, n’a pas empêché un membre des Frères musulmans de continuer à diriger une école à Vienne. Il semblerait que la ferveur religieuse corresponde parfaitement avec les attentes des parents, comme le révèle l’enquête d’Aslan : « La majorité des parents compte sur l’apprentissage des sourates par cœur et mesure le niveau de l’école par rapport au nombre des sourates déjà appris. On constate la même attitude par rapport à l’initiation à l’alphabet arabe ». De ce fait, on sera moins étonné que seulement 71 des 151 écoles maternelles islamiques à Vienne ont accepté de faire l’objet de l’enquête. Certes, le maire-adjoint FPÖ de Vienne, Johann Gudenus, s’en est ému et a même exigé une session parlementaire dédiée à la question, mais sur le terrain rien n’a changé. La ville de Vienne dépense chaque année près de 30 millions d’euros en subventions destinées aux écoles islamiques privées.

Que la FPÖ montre ses muscles lors des rassemblements politiques, ne gêne pas non plus les prédicateurs de rue qui s’installent avec des étalages de Corans dans les zones piétonnes des grandes villes autrichiennes. Sebastian Kurz, ministre des Affaires étrangères et de l’Intégration, issu de la chrétienne-démocrate ÖVP, a réclamé la révision de la loi afin de permettre de combattre plus efficacement les radicaux islamistes. A n’en pas douter, ces derniers doivent en trembler d’effroi. Surtout après les révélations de la presse autrichienne qui ont démontré que la campagne de distribution de Corans a été orchestrée par Mirsad Omerovic, un terroriste islamiste passé par la case prison après avoir recruté et envoyé en Syrie deux adolescentes de 15 et de 17 ans. Jusqu’à preuve du contraire, ce ne sont pas de nouvelles lois mais le travail de l’ombre de la brigade anti-terroriste qui a rapporté des fruits. En Allemagne, le groupe islamiste autoproclamé La Vraie Religion a été ainsi démantelé, après les perquisitions menées dans plus de 200 appartements privés. Active également en Autriche, La Vraie Religion y prospère toujours, attendant le durcissement des mesures législatives.

« Dans les mosquées européennes contrôlées par la Turquie on prône la stricte séparation d’avec les valeurs individualistes de l’Occident »

Au lieu d’interdire sur le papier « l’islam fasciste », ne serait-il pas autrement plus utile de mettre fin à l’opacité – en Autriche comme ailleurs en Europe – de toutes sortes de dits « conseils du culte musulman » dont on a tant espéré mais finalement rien obtenu de concret ? Comment se retrouver dans les conceptions officielles et officieuses de l’islam représentées par la Communauté religieuse islamique en Autriche (IGGiÖ), l’équivalent du Conseil français du culte musulman ? Son nouveau président, Ibrahim Olgun, diplômé de théologie islamique à l’Université d’Ankara est en principe, et selon ses propres affirmations, censé alimenter le « dialogue interreligieux » et « bâtir des ponts » entre son pays d’origine, la Turquie, dont sont issus majoritairement les musulmans autrichiens, et son pays d’accueil. On pourrait toutefois se demander de quels « ponts » il s’agit en réalité. Car Olgun fait également partie de l’ultra-influente, et financée par Ankara, Union turque et islamique pour la Coopération culturelle et sociale avec l’Autriche (ATIB), qui gère près de 60 mosquées en Autriche dont tous les imams sont citoyens turcs. Selon Ralph Ghadban, spécialiste de la Turquie officiant à l’Université de Berlin, le vrai rôle de l’ATIB est d’installer en Autriche la version de l’islam promue par le gouvernement d’Erdogan et qui viserait à empêcher l’intégration de la diaspora turque. « Dans les mosquées européennes contrôlées par la Turquie on prône la stricte séparation d’avec les valeurs individualistes de l’Occident », insiste Ghadban. Une autre fonction d’Olgun confirmerait ce constat. En tant qu’inspecteur de l’instruction religieuse islamique, il veille à ce que les enfants musulmans en Autriche apprennent un islam compatible avec les standards et les volontés du gouvernement turc. Question : la FPÖ qualifierait-elle ses agissement d’emblématiques d’un « islam fasciste » ou pas ? Et si c’est le cas, de quelle façon envisagerait-elle de les interdire ? En désignant elle-même le représentant des musulmans autrichiens ? Il sera difficile de prouver qu’Olgun couvre « l’islam fasciste » alors même qu’il est à l’origine de l’initiative de la Journée des Mosquées ouvertes, qui engage une partie des 350 salles de prières autrichiennes à recevoir le public non-musulman le vendredi.

Excepté les groupuscules radicaux et terroristes, n’importe qui approuverait la belle détermination de la FPÖ à éradiquer « l’islam fasciste ». Mais le plus dur reste à faire, à commencer par définir ce qui est, à l’intérieur de l’islam et de sa pratique, « fasciste » ou pas : une femme voilée ? Et voilée à quel degré ? Un prêche en langue étrangère ? Même s’il est « pacifique » ? Une maternelle confessionnelle ? Il en existe aussi des catholiques et des juives. Le prosélytisme ? Les Hare Krishna s’y adonnent également… Ne soyons pas bêtes, direz-vous, nous savons très bien de quoi il s’agit. Justement, il ne s’agit plus de le « savoir », mais de le préciser et de le prouver, ce qui n’a, au contraire, rien d’évident. Sans oublier les bonnes âmes, qui nous rappellerons charitablement que les mesures antinazies votées après la Seconde guerre en Autriche n’ont pas chassé tous les sympathisants d’Adolf des cafés viennois.

Pénélope Gate: on est mal, on est mal!

Pénélope et François Fillon au Vatican, 2009. SIPA. AP22005031_000003

Juste après les hilarants problèmes d’application de la règle de trois lors de la primaire socialiste, le Canard enchaîné est à la relance et nous raconte que l’épouse du candidat des Lodens/Barbours aurait occupé pendant plusieurs années un emploi d’attachée parlementaire de son mari pour une rémunération globale cumulée de 500 000 €. Et ensuite, qu’elle a bénéficié d’un contrat fort bien rémunéré de la part de la Revue des Deux Mondes. Et naturellement toutes les mauvaises langues et les esprits mal intentionnés de s’interroger sur le caractère complaisant de ces embauches, sur la réalité du travail effectué. Et sur la cohérence des époux Fillon quand François se présente dans sa campagne électorale comme un irréprochable Monsieur propre, et quand Pénélope se répand dans toutes les gazettes pour dire qu’elle ne fait pas de politique avec son mari et n’en a jamais fait.

Retour de bâton?

Avant d’essayer de dissiper un peu le brouillard factuel et juridique qu’installe en général la clameur, nous aurons du mal à cacher une certaine joie mauvaise de voir François Fillon prendre dans la figure un double boomerang. Le premier est l’affaire Jean-Pierre Jouyet, dans laquelle, selon une version que la justice a qualifiée de vraisemblable l’été dernier, François Fillon aurait dénoncé Nicolas Sarkozy auprès du secrétaire général de l’Elysée. Le deuxième est celui de ses propos tenus pendant la campagne, visant toujours le même : « imagine-t-on le général de Gaulle mis en examen ? ». Lamentable saillie qui fait le bonheur des réseaux : «imagine-t-on Yvonne de Gaulle attachée parlementaire ? » Ensuite le défilé pitoyable de tous ceux qui n’ont eu de cesse de tirer dans le dos de Nicolas Sarkozy lorsqu’il était confronté à l’acharnement judiciaire que l’on connaît. En bredouillant explications et excuses ineptes : « C’est légal ! Elle a effectivement travaillé ! Le Canard enchaîné est misogyne ! C’est une boule puante ! » Et celle que je préfère : « tout le monde le fait ! » Argument de plaidoirie effectivement imparable.

Dans ces affaires, il y a toujours un commanditaire. Certains médias ont fait un métier de ce genre de dénonciation. Alors d’où vient le coup cette fois-ci ? Je n’en ai aucune idée, mais beaucoup de doigts pointent les amis de Nicolas Sarkozy. Ceux qu’avec un esprit d’à-propos impressionnant, François Fillon piétine allègrement depuis qu’il a remporté la primaire. Certains s’en sont plaints ouvertement avec un certain courage, comme Rachida Dati, mais d’autres ont dû faire ça dans le feutré.

En tout cas, le parquet financier a immédiatement ouvert une enquête préliminaire sur les faits rapportés par le Canard enchaîné. Première surprise, Jusqu’à présent on pouvait penser que cette institution n’avait été créée que pour un seul justiciable, Nicolas Sarkozy. Ils auraient donc décidé de se diversifier ? Deuxième observation, une célérité qui n’est pas très bon signe. François Fillon a beau prétendre s’en réjouir, et demander à être reçu par le parquet en urgence « pour rétablir la vérité », envoyer son avocat pour une médiatique visite de courtoisie, il a tendance à mal évaluer les choses. Il oublie que c’est le procureur qui tient le manche et que c’est lui qui va organiser les investigations. Rappelons qu’en France, le parquet, et surtout celui-là, n’est pas indépendant du pouvoir exécutif. Les semaines qui viennent risquent d’être assez croquignoles. On peut s’attendre à auditions, gardes à vue, perquisitions au château de la Sarthe, et bien sûr comme d’habitude publication dans la presse tous les PV, transcriptions d’écoutes, et autres documents couverts par le secret… « imagine-t-on François Fillon mis en examen ? » Heuh comment dire…

« Détournements de fonds publics, recel, abus de biens sociaux et recel »

Et rappelons enfin que le risque pénal pour la classe politique est moins la condamnation finale éventuelle que la mise en cause en amont avec tous les dégâts que cela implique. Nicolas Sarkozy a collectionné les non-lieux, mais ses mises en cause permanentes ont fini par lui coûter très cher. Si jamais, comme le souhaite François Fillon, intervenait rapidement une décision de classement sans suite, cela ne pourrait être interprété que comme une faveur. Et il se trouverait bien des « parties civiles » pour prendre le relais. Le déroulement d’une affaire politico-financière obéit aux règles de la société du spectacle, on voit difficilement comment le candidat de LR pourrait y échapper. Le mal est fait.

Les chefs d’ouverture de l’enquête préliminaire sont également assez inquiétants : « détournements de fonds publics, recel, abus de biens sociaux et recel ».

Que peut-on déduire ? Tout d’abord que l’enquête portera sur la réalité du travail effectué par Pénélope Fillon comme attachée parlementaire. Mais la mention du recel sert bien évidemment à éviter le risque d’une prescription de l’infraction principale de détournement de fonds publics. Le recel est ce que l’on appelle un délit continu. Si Madame Fillon porte toujours un manteau acheté avec cet argent, le délai de prescription n’a pas commencé à courir…

La mention par le parquet financier de l’infraction « d’abus de biens sociaux » quant à elle, vise la « collaboration » de Madame Fillon à la Revue des Deux Mondes. Sur la réalité de laquelle pèse un très lourd scepticisme. J’ai beaucoup entendu qu’après tout M. de Lacharrière faisait ce qu’il voulait de son argent, privé par nature, et que si ça le chantait il pouvait payer la femme de l’ancien Premier ministre à ne rien faire. C’est faux et ça pose un sacré problème. Ce n’est pas l’argent de M. de Lacharrière, c’est celui de la société éditrice personne morale distincte de son patron personne physique. Et dont les dépenses doivent être conformes à l’intérêt et l’objet de l’entreprise tels qu’ils sont définis dans les statuts. Et la loi a donné au juge pénal le pouvoir de l’apprécier. Un salaire versé sans contrepartie de travail effectif est bien un abus de bien social. Surtout que le salaire d’un emploi fictif est une charge déductible aux conséquences fiscales, ce qui fait que non seulement les actionnaires sont lésés, mais le fisc aussi.

Et maintenant, Macron?

On ajoutera que les dépenses considérées doivent être exposées pour des actions licites. Un exemple pris complètement au hasard : organiser sur les fonds d’une entreprise, des parties fines avec des professionnels pour y inviter quelqu’un que l’on suppose promis à de très hautes fonctions pose quand même un petit problème. Parce qu’en fait la vraie et essentielle question de toute cette affaire, c’est de savoir pourquoi M. de Lacharrière a jugé bon de faire cette fleur à Pénélope Fillon et par conséquent à son mari ? La carrière politique de celui-ci, cinq ans Premier ministre était loin d’être terminée, et aujourd’hui beaucoup le donnent comme le futur président de la République. Ce genre de connivence, de fonctionnement a, qu’on le veuille ou non, quelque chose de profondément délétère. Imagine-t-on Yvonne de Gaulle bénéficier de ce genre de largesses ?

Pour revenir à la question du commanditaire possible de la boule puante, l’attitude et la célérité du parquet financier laissent entrevoir une autre option que celle du clan Sarkozy, celle de ceux qui pensent que plomber la campagne électorale du candidat de la droite servirait Emmanuel Macron, pour lequel le soutien de l’Élysée apparaît maintenant évident. Eh bien pour terminer, soyons équitable et jetons un petit coup d’œil sur le pétard qui vient d’éclater au nez de notre Justin Bieber de la politique.

On entend maintenant qu’Emmanuel Macron se serait servi de son poste de ministre pour sa campagne électorale et qu’il aurait dépensé beaucoup d’argent (le nôtre) en réceptions pour préparer sa campagne. Plus de 120 000 € de frais de bouche en huit mois. On verra bien si cela est établi, mais on peut avoir quelques soupçons lorsque l’on entend que l’Élysée serait à la manœuvre pour lui préparer et organiser ses voyages de levée de fonds à l’étranger. Ouille, tout cela constituerait ce que l’on appelle des « dons interdits de personnes morales ou de l’État » pendant une campagne électorale, ce qui donnerait une drôle d’allure au compte de campagne. Même si Emmanuel Macron remboursait, cela ne ferait pas disparaître ce qui est aussi une infraction pénale, mais rendrait normalement impossible la validation du son compte même s’il ne dépassait pas le plafond de dépenses autorisées. Il devrait demander des conseils à Nicolas Sarkozy, celui-ci a de l’expérience, la dernière fois, non seulement il a été battu, mais ça lui a coûté 11 millions d’euros.

« Comment allez-vous Madame Le Pen ? Très bien, je ne suis pas surchargée, je passe un hiver paisible. »

Benoît Hamon, un monde qatari d’avance?

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Sipa. Hasan Jamali/AP/SIPA.

Le revenu universel séduit les électeurs de Benoît Hamon à la primaire de la gauche ; il rebute ceux de Manuel Valls, rocardiens responsables, et sans doute en partie ceux de Montebourg, héritiers d’un productivisme ouvriériste et volontiers patriote. Un sondage Opinion Way permet de saisir la sociologie relative des trois électorats. On y apprend notamment que Benoît Hamon a fait le plein auprès des actifs des catégories socioprofessionnelles supérieures (142 % des électeurs de cette tranche alors que Valls en recueille 23 %). Dans un article des Echos, Bruno Jeanbart précise : « Des idées comme le revenu universel ou l’avenir des conditions de travail plaisent beaucoup à ces salariés pas forcément très fortunés mais au capital culturel élevé. Benoît Hamon a séduit la gauche des villes ». Cette mesure phare de Benoît Hamon nous semble révélatrice d’un certain paradoxe de cet électorat. Pour le saisir, nous allons commencer par envisager les conséquences probables de l’adoption du revenu universel.

Des techniciens de surface immigrés

Un des arguments de Benoît Hamon consiste à rappeler que les emplois non-qualifiés se raréfient en France, du fait d’une désindustrialisation massive. Cependant, il restera toujours un certain nombre d’emplois non exportables, pour lesquels aucune qualification n’est nécessaire, et qui de plus n’ont aucune attractivité. Éboueur, balayeur de rue, femme de ménage : ces professions essentielles à notre environnement immédiat sont tellement dévalorisées que la novlangue managériale a cru bon de les euphémiser : on parle de technicienne de surface, ou d’agent de propreté urbaine.

Ces emplois, mal payés et peu valorisants, qui voudra les occuper lorsque le revenu universel sera en place ? Beaucoup de citoyens préféreront – on les comprend – employer leur temps à des tâches moins ingrates, quitte à travailler à temps partiel pour compléter l’allocation mensuelle. Bien entendu, certains choisiront de cumuler revenu universel et travail à plein temps, fut-il ingrat, mais il n’en reste pas moins probable que la France, une fois cette mesure adoptée, aurait un grand besoin de main d’oeuvre non qualifiée pour occuper des secteurs d’emploi en partie désertés. L’immigration y suppléerait sans doute. Il n’y a qu’à observer à quel point, dans nos rues, ces métiers sont d’ores-et-déjà investis par des employés « racisés » pour se convaincre d’un tel scénario.

Par ailleurs, il est évident que si l’Etat distribuait un salaire à vie à chacun de ses citoyens, l’acquisition de la citoyenneté serait beaucoup plus difficile. Les critères pour les naturalisations ne concerneraient plus seulement les qualités de l’impétrant (maîtrise minimale de la langue, manifestation d’un désir…) ; les considérations économiques entreraient en jeu : de combien de nouveaux citoyens peut-on se permettre de charger le budget de l’état ? La conséquence en sera inévitablement le resserrement du goulot d’accès à la citoyenneté française.

Avec la mise en place du revenu universel, nous aurons donc un besoin massif de main d’œuvre immigrée non-qualifiée pour occuper des postes qui ne seront plus assumés par les Français ; par ailleurs, ces immigrés auraient infiniment moins de chance d’accéder un jour à la nationalité française.

Revenu universel et postes ingrats

Or, on sait que l’immigration ne fonctionne que si les immigrés ont une perspective de progression dans la société d’accueil. Si cette société semble leur tourner le dos, ils n’ont aucune raison de consentir à des renoncements culturels pour s’y intégrer. La « panne de l’ascenseur social », selon la formule consacrée, la fermeture du marché du travail, ou la tendance à l’auto-reproduction des élites ont évidemment joué un rôle dans le sentiment d’exclusion ressenti par un grand nombre d’individus d’origine immigrée, et dans le repli communautaire qu’entraîne ce sentiment.

Ainsi, avec le revenu universel, des étrangers, en situation régulière ou non, occuperaient des postes d’autant plus ingrats que personne ne se soucierait d’en améliorer les conditions, puisque ceux qui les occupent n’auraient jamais vocation à devenir électeurs. Par l’effet d’une « préférence nationale » bien plus radicale que celle proposée par Marine Le Pen, le fossé se creuserait entre les nationaux et les résidents. Pour les premiers, certains métiers deviendraient tout simplement inenvisageables.

Le revenu universel nous ferait basculer dans un monde à la qatari : une citoyenneté quasiment inaccessible, car associée à des privilèges exorbitants ; des armées d’immigrés sollicitées pour assurer le fonctionnement quotidien du pays ; une coupure totale entre les deux. Les Qataris, souvent très riches et en tout cas exemptés d’impôts, n’ont aucune raison d’occuper des postes pénibles ; ces derniers sont tous assumés par des Indiens ou des Pakistanais, qui vivent en esclave dans une société dont ils n’ont aucune chance d’acquérir le moindre droit. Pendant que les citadins français vivraient leur rêve d’une oisiveté créative au service de l’épanouissement personnel, des pelotons d’immigrés feraient tourner la boutique…

Une gauche Terra Nova progressiste et délicate

Ce scénario n’arrivera sans doute pas, notamment parce que Benoît Hamon n’a qu’une très faible chance d’être président de la République. Cependant – et c’est l’objet de ma réflexion – il convient de se demander pourquoi l’électorat de Hamon ne semble pas tellement troublé par une telle perspective, ou plutôt pourquoi il ne s’est pas posé ces questions.

Cet électorat est progressiste et généreux. Il est composé de gens sympathiques et délicats, sensibles à ce qui rend une vie accomplie, au-delà des considérations statistiques ou matérielles. Le revenu universel est le signe d’une attention à ce qui est indicible dans une existence, et que la politique laisse souvent de côté. Cet électorat se demande, dans une perspective assez rousseauiste : comment faire pour que chacun ait les moyens de son propre accomplissement ?

Je ne crois pas qu’il faille se moquer d’une telle considération. Elle a le mérite de rétablir une hiérarchie des importances que le monde moderne ou le commentaire politique nous font souvent perdre de vue. Cependant, nous l’avons constaté, ces intentions généreuses semblent s’accommoder de conséquences désastreuses pour les autres.

Dans le même ordre d’idée, la GPA (gestation pour autrui) est réclamée par une frange de la population de gauche, sans doute congruente avec l’électorat de Benoît Hamon, au nom de l’égalité entre homosexuels et hétérosexuels, de l’essentielle légitimité du « désir d’enfant », et de la liberté individuelle. Or, la GPA se traduit concrètement par la mise en location de ventres du tiers-monde, dans des conditions souvent douteuses. Là encore, au nom de l’accomplissement individuel, au nom de progrès sociétaux, on s’accommode d’une forme d’esclavagisme moderne.

Globaux mais pas trop

De même, cette classe moyenne urbaine et branchée est généralement ultra connectée, très consommatrice de téléphones intelligents fabriqués dans d’effroyables conditions en Asie, et qui sollicite des métaux lourds dont l’exploitation est une calamité écologique. Encore une fois, on consent à des sacrifices au lointain au profit d’un mode de vie de plus en plus indéfendable, et dont l’application universelle causerait un désastre planétaire.

Le revenu universel m’apparaît du même acabit. On réclame un avantage, un nouveau confort – qui à peine conçu se reformule comme un droit – sans souci de ses conséquences concrètes dans un monde global.

Dès lors, posons la question qui fâche : et si l’argument progressiste des hamonniens était le paravent d’une indifférence au monde ? Et si ces électeurs avaient trouvé le prétexte pour reconduire l’égoïsme bourgeois tout en se clamant de gauche ?

J’ai conscience qu’il peut sembler cynique de s’opposer au revenu universel sous prétexte qu’il faut bien que certains travailleurs soient encore obligés de faire éboueur ou balayeur. Il serait bon de réfléchir à un changement de société au profit d’une meilleure répartition du travail pénible, ou au moins de sa revalorisation. Mais le revenu universel n’est à mon avis pas la bonne solution, il aggraverait les inégalités en confiant les travaux pénibles à des individus privés de tout droit.

Il ne faudrait pas être injuste : les électeurs de Hamon ont certainement une conscience sociale et une inquiétude écologique réelles. Mais ont-ils mesuré les conséquences de ce qu’ils défendent ?

Salah Abdeslam, l’islam au pied de la lettre

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salah abdeslam islam roy
Salah Abdeslam filmé dans les rues de Bruxelles. Sipa. Numéro de reportage : AP21887754_000004.

« Elle ne brille pas par son contenu, uniquement centré sur la religion », résumait le site 20minutes.fr à propos de la lettre de Salah Abdeslam en prison, révélée il y a quelques jours par Libération. Ce dernier « y affiche sa très forte religiosité et c’est à peu près tout », ajoute le journaliste en charge de la rédaction du papier. « J’ai senti qu’il se radicalisait de manière extrême » ajoute même son ancien avocat, Me Berton, dans Libération, estimant sans doute que ses actes terroristes perpétrés jusqu’ici ne pouvaient pas être considérés comme tels.

Un fou de Dieu sous les verrous…

Outre cette religiosité prétendument récente, l’élément qui a retenu l’attention des journalistes est l’absence de honte éprouvée par Salah Abdeslam, le site Atlantico choisissant de titrer son article par cette affirmation du terroriste « Je n’ai pas honte ». Idem pour BFM TV et Le Point, à la différence près que ce dernier ajoute le terme « stupéfiante » pour qualifier la lettre.

Aucun des journalistes ne semble s’intéresser au fait que Salah Abdeslam, qui ne parle absolument à personne, qui ne daigne répondre à aucune des lettres d’admiration ou d’interview qui lui sont adressées, prenne la peine de répondre à une inconnue et termine sa lettre ainsi : « Es-tu soumise ? Sinon alors dépêche-toi de te repentir et de te soumettre à lui. N’écoute pas les paroles des gens mais plutôt les paroles de ton Seigneur. Il te guidera. » On est loin de l’individu sans cœur qu’on s’amuse à nous dépeindre mais surtout très loin d’un radicalisé qui se serait islamisé.  On a plutôt affaire à un fou de Dieu, quelqu’un qui prend tout à la lettre et qui cherche clairement à « sauver » cette femme qui lui écrit.

Il n’y a, par ailleurs, absolument aucune forme de violence dans ses propos, aucune haine non plus, aucun ressentiment ni aucun sentiment de revanche par rapport à une nation qui l’aurait opprimée. Encore moins de ce nihilisme censé guider tous les actes terroristes selon Yann Moix dans son dernier essai ou encore Olivier Roy, qui affirmait en novembre 2015 dans Le Monde que le « djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste »« Je ne cherche ni à m’élever sur terre ni à commettre le désordre », écrit Abdeslam, contredisant là encore la thèse d’Olivier Roy selon laquelle les terroristes « cherchent une cause, un label, un grand récit pour y apposer la signature sanglante de leur révolte personnelle ». Rien de tout cela chez Salah Abdeslam : « Je ne veux que la réforme, je suis musulman » écrit-t-il simplement, comme si ce dernier vocable suffisait à justifier ce qu’il a commis.

… objet de toutes les fascinations

La sobriété de ton d’Abdeslam et son refus des nombreux honneurs qu’on lui décerne discréditent également la thèse du déséquilibré, du fou narcissique ou du loup solitaire. Toujours selon Libération, il serait pourtant l’objet de toutes les fascinations : « Des catholiques lui écrivent pour l’interroger sur sa foi, des femmes crient leur amour et déclarent vouloir porter son enfant […] c’est incessant ». Comme pour Mohamed Merah, beaucoup considèrent donc qu’il a fait ce qu’il fallait, qu’il a agi pour le bien. C’est bien la preuve qu’un certain nombre de gens se reconnaissent, hélas, dans ces atrocités.

Toutes les théories selon lesquelles la plupart des terroristes ne seraient pas des gens véritablement religieux – Libé ne manque d’ailleurs pas de rappeler, dans son article, que « quelques semaines avant les attentats, Salah Abdeslam écumait encore les discothèques belges » – viennent donc se fracasser sur la lettre de l’enfant de Moleenbeek. Certes, Abdeslam, comme d’autres avant lui, n’a pas eu un parcours religieux au sens où il aurait dédié toute sa vie à l’Islam. Mais ce n’est pas parce que certaines conversions sont rapides qu’elles sont nécessairement insincères. Le zèle religieux dont font preuve certains nouveaux convertis devrait au contraire nous alerter sur la facilité avec laquelle d’autres risquent de se laisser influencer. Tant que des gens peu scrupuleux, dans les prisons ou dans nos quartiers, continueront à pouvoir utiliser les versets d’un livre qui se prétend incréé pour justifier des attentats, les candidats pour le djihad ne manqueront pas.

Qu’une toute petite partie de radicalisés cherchent dans l’Islam une justification à leur haine, leur désespoir, leur envie de revanche ou d’absolu, cela peut évidemment exister. Mais continuer à ne vouloir établir aucun rapport, comme le font Olivier Roy, Alain Bertho ou Yann Moix, entre ces terroristes et la montée d’un Islam radical dans beaucoup de pays du Moyen-Orient mais également d’Europe est, au mieux, un déni de réalité, au pire l’expression d’un profond aveuglement.

On m’objectera peut-être que si Abdeslam n’est pas allé jusqu’à s’ôter la vie, c’est sans doute que son profil diffère légèrement de celui des autres terroristes. Ce n’est pas impossible, mais étant donné qu’il ne regrette rien de ce qu’il a fait, il est fort probable que ces différences soient minimes. Et c’est toujours plus riche d’enseignement que de se contenter de faire parler les morts.

« Une religion qui peut tolérer les autres ne songe guère à sa propagation » disait Montesquieu dans De l’Esprit des lois. De ce point de vue là, Salah Abdeslam et consorts font très bien leur travail.

Terreur

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Brexit means Brexit!

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Manifestation devant le Parlement britannique, Londres, novembre 2016. Numéro de reportage : SIPAUSA31406072_000010.

La Grande-Bretagne n’est jamais aussi grande que quand elle est matriarcale, dirigée d’une main de fer par une « Warrior Queen » (ndlr: « Reine guerrière ») : de Boadicée, la Vercingétorix anglaise, à Margaret Thatcher, en passant par Elisabeth 1re (« J’ai le corps d’une faible femme, mais j’ai le cœur et l’estomac d’un Roi, et d’un Roi d’Angleterre »). Theresa May, Premier ministre sortie du chapeau (melon) à la suite du Brexit, avait a priori peu d’atouts pour s’inscrire dans ce glorieux lignage. Bosseuse discrète et plutôt terne, elle ne se distinguait guère que par ses modestes extravagances vestimentaires, chaussures léopard et pantalons en cuir. Mais, comme disait Shakespeare, « certains sont nés grands, certains atteignent la grandeur, et certains ont la grandeur qui s’impose à eux ». Theresa May pourrait bien faire partie de cette troisième catégorie.

Quand Theresa Maybe devint Maggie May

Lorsque 52% des Britanniques votèrent pour le Brexit le 23 juin dernier, c’est peu de dire que l’establishment britannique n’y était pas préparé. Tout devait être repensé. La première décision, interne au Parti conservateur, était de choisir un nouveau Premier ministre pour remplacer David Cameron démissionnaire. Les conservateurs sachant faire preuve dans ces circonstances d’un pragmatisme impitoyable, ils choisirent en deux semaines Theresa May, qui avait fait campagne (très tièdement) pour le « Remain ». Et elle prit tout de suite un engagement fondateur : elle ne serait pas le Sarkozy du Traité de Lisbonne, elle ne serait pas Tsipras. Elle ne chercherait pas à trahir la décision référendaire, elle ne sortirait pas de l’Union européenne par la porte pour revenir par la fenêtre : Brexit means Brexit.

Le souverainisme britannique n’est pas le souverainisme français : en Grande-Bretagne, indépendance politique et libre-échangisme se conjuguent, ils ne s’opposent pas. Tous ceux qui, en France, voient dans le Brexit un repli protectionniste, pour s’en désoler ou s’en réjouir, en seront pour leurs frais. Dans son discours en douze points du 17 janvier, Theresa May a été on ne peut plus claire : « Global Britain » sera « le plus grand avocat du monde en faveur du libre-échange ».

Aussi le Brexit ne signe-t-il pas, comme on a pu l’écrire en France, la fin d’une « parenthèse thatchérienne » : il en est au contraire l’approfondissement. Le thatchérisme était traversé par la tension entre libéralisme économique et une pratique autoritaire, quasi-léniniste, du pouvoir (que ce soit par nécessité politique ou par inclination personnelle de la Dame de Fer). La tutelle de l’Etat sur  le consommateur, l’épargnant et le travailleur s’effaçait, mais le citoyen restait plus que jamais un sujet, dont le bulletin de vote tous les quatre ans était le seul moyen d’expression. Depuis, la Grande-Bretagne s’est fédéralisée (Tony Blair), les grandes villes se sont émancipées (Tony Blair et David Cameron), et la pratique du référendum, local ou national, s’est banalisée (David Cameron). Encadrée par une Constitution infiniment flexible, parce que non écrite, la Grande-Bretagne se « suissifie » progressivement : il y a pire modèle. Se soustraire à la tutelle de l’Union européenne est une nouvelle étape, majeure, de ce processus de démocratisation « soft ». Elle entraînera inéluctablement de nouvelles évolutions constitutionnelles.

Cette évolution, Theresa May la chevauche plus qu’elle ne la guide. Margaret Thatcher avait eu des années pour préparer sa « révolution conservatrice » avant d’accéder au pouvoir. Theresa May n’a pas eu ce luxe, et c’est « en temps réel » que la nouvelle Grande-Bretagne se réinvente.

Napoléon exigeait avant tout de ses généraux qu’ils aient de la chance. N’eut-elle été l’héritière de Nelson, Theresa May aurait pu être un général de Napoléon. Les premiers mois post-Brexit ont été rythmés par les menaces des dirigeants européens à l’encontre de la Grande-Bretagne. Ah, ils voulaient sortir de l’Union Européenne ? On le leur ferait regretter. De Donald Tusk à François Hollande, on rivalisait de prédictions apocalyptiques. Les Anglais paieraient cher leur insolence.

Le Sauveur venu d’Outre-Atlantique

La divine surprise vint d’Outre-Atlantique. Que l’élection de Donald Trump soit une bénédiction pour l’Amérique ou pour le monde, il est fortement permis d’en douter. Pour la Grande-Bretagne par contre, elle change la donne. Barack Obama avait promis que la Grande-Bretagne se trouverait « en bout de queue » pour toute négociation commerciale en cas de Brexit. Avec Donald Trump, elle coupe la file d’attente pour se retrouver en toute première place, et c’est l’Union européenne qui est brutalement éjectée de la queue. Par ailleurs, se désintéressant de l’OTAN, Donald Trump laisse les pays d’Europe de l’Est, et notamment les pays baltes, à la merci de l’ours russe : tout d’un coup, ces pays ont pour la Grande-Bretagne, son armée et sa force de frappe nucléaire, les yeux de Chimène. Enfin, alors que Donald Trump exprime son rejet de l’Union européenne et une hostilité à peine masquée vis-à-vis d’Angela Merkel (François Hollande étant consigné à l’inexistence), la Grande-Bretagne devient un lien précieux entre une Amérique mercuriale et une Europe tétanisée.

C’est donc avec une confiance renouvelée que, portée par des sondages stratosphériques, Theresa May propose les termes d’un nouveau contrat avec l’Union européenne. Puisque le marché unique implique l’acceptation des « quatre libertés » (liberté de circulation des produits, des services, des capitaux et des hommes), soit, la Grande-Bretagne quittera le marché unique. Mais, appliquant en cela le principe de subsidiarité inscrit dans le Traite de Maastricht, elle demande : pourquoi appliquer les mêmes règles aux hommes et aux produits ? Importer une voiture et accueillir un immigré, ce n’est pas la même chose. Une voiture n’a ni langage, ni culture, ni famille, ni droit de vote. Les règles d’immigration relèvent de la décision collective, elles sont une composante majeure du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Les échanges de biens et de services résultent d’une simple négociation entre acheteurs et vendeurs, dont l’Etat n’est qu’un observateur distant. A refuser de différencier entre libre-échange et immigration libre, les dirigeants européens prennent le risque de sacrifier les deux. Vu de Grande-Bretagne, pays de naissance du libre-échange, c’est inacceptable.

Il appartient désormais aux européens de répondre à la proposition de Theresa May. A Bruxelles et dans les capitales européennes, on a pris acte du nouveau rapport de force, et le ton a changé. Fini les fantasmes punitifs, place au dialogue en vue de parvenir à un traité équilibré et coopératif. L’Histoire s’accélère brusquement, et la Grande-Bretagne, partagée entre anxiété et excitation, se trace une nouvelle voie.

Et nous, en France, qu’est-ce qu’on attend ?

Conserver, c’est prévoir

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Conservatisme "Manif pour tous" François Fillon Primaire LR Régis Debray
Détail de "Adam et Eve chassés du Paradis", gravure tirée du "Paradis perdu" de John Milton, 1868

La victoire écrasante de François Fillon sur Alain Juppé au second tour de la primaire LR n’aurait pas été possible sans l’apport décisif des voix de la Manif pour tous. En quelques années, la force de frappe électorale des millions de Français du « Mai 68 conservateur » (Gaël Brustier) a en effet contraint la droite à questionner un Progrès jusqu’alors incontesté. « On veut des enfants bio », lisait-on sur les mieux inspirées des banderoles.

C’est dans cet esprit que le conservateur entend faire perdurer les structures de base de la société : la famille, les associations locales, la patrie. Opposés aux conséquences délétères de l’emprise du marché sur l’environnement, la solidarité et la personne humaine, les conservateurs ne se satisfont pas davantage d’un État tentaculaire transformant l’individu en allocataire anonyme. Ni libéral ni étatiste, le conservateur se maintient dans un entre-deux qui peut prêter le flanc à l’ambiguïté.

Quand l’ordre établi vénère l’innovation, le conservatisme peut devenir révolutionnaire

Car à l’image du champ intellectuel dans sa globalité, la grande famille conservatrice se scinde schématiquement en deux traditions que l’on pourrait assimiler à la droite et à la gauche. Outre-Manche, Roger Scruton reconnaît son dû à des figures de gauche telles qu’Orwell et[access capability= »lire_inedits »] son propre père, militant travailliste épris de conservatisme artistique et écologiste. Dans notre douce France, par-delà leurs divergences, écolos-cathos issus de La Manif pour tous et socialistes décroissants séduits par l’ultragauche communient à l’unisson dans la revue Limite au nom d’un même refus du monde moderne et de ses ersatz.

Du succès des livres de Zemmour et Buisson à l’exposition, certes trop tardive, de l’œuvre d’un Michéa, le refus du présentisme fait aujourd’hui le bonheur de nos derniers libraires.

On souhaite la même fortune à la brillante synthèse de Jean-Philippe Vincent que Philippe Raynaud recense dans nos pages. Vincent, qui rend ici hommage à Burke dont les Belles Lettres rééditent les Réflexions sur la révolution en France, me confiait récemment qu’une guerre de Cent Ans opposait conservateurs britanniques et français. Là où un Scruton perçoit une mentalité et une attitude conservatrices indépendantes de toute doctrine, Vincent dégage les lignes de force d’une substance conservatrice clairement ancrée à droite car incompatible avec le sinistre fantasme de la tabula rasa. D’aucuns verraient dans le pragmatisme british la martingale des tories, lesquels prétendent s’adapter au monde qui vient sans lui sacrifier leurs principes. Inversement, l’ultramontanisme tricolore condamnerait les conservateurs à la marginalité en les privant de représentation politique.

Mais la tectonique des plaques fait désormais craquer la croûte de nos intellectuels. Signe des temps, à notre bavard de président qui le taxait de passéiste, Régis Debray a répliqué vertement, le traitant de « puceau de l’Histoire » avant de mettre les points sur les i : « Ce que l’on appelle vulgairement nostalgie n’est pas ce qui tire en arrière, mais ce qui pousse en avant les hommes d’action et, en particulier, les révolutionnaires. »

Dans le souci des générations suivantes, n’hésitons donc pas à détourner le mot de Marx et Engels : les totalitarismes du siècle passé n’ont fait que transformer diversement le monde, il s’agit maintenant de le conserver !

Réflexions sur la Révolution en France

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Hamon-Valls: match nul ?

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hamon valls ps debat
Sipa. Numéro de reportage : AP22005354_000005.

Nous aurions préféré continuer la lecture du dernier Jérôme Leroy. Mais nous étions punis, consignés à regarder le débat du second tour de la primaire de gauche. Faut-il avoir le sens du devoir pour s’imposer une telle confrontation après la tragi-comédie de ce début de semaine et ces soupçons de fraude et/ou d’amateurisme qui ont entouré le premier tour du scrutin.

Le méchant de Rocky 4

On s’était préparé à un débat musclé. On avait même regardé la veille une rediffusion de Rocky 4 et on se surprenait à comparer les regards sévères de Manuel Valls et Ivan Drago. Il n’en a rien été. La courtoisie était de mise. Au début, c’est plutôt Benoît Hamon qui a continué sur sa lancée. Comme dans les débats du premier tour. On y a discuté ses propositions, et en particulier sa proposition-phare, le fameux revenu universel. Manuel Valls n’était pas sur son terrain et cela s’est vu, même s’il s’est attaché à envoyer des clins d’œil à l’électorat d’Arnaud Montebourg, allant même jusqu’à reprendre le slogan de son ex-Ministre de l’économie : « Je suis le candidat de la feuille de paie. » Même si Hamon s’est montré davantage à l’aise dans cette première partie, il est possible que les électeurs de Montebourg aient été déstabilisés par cet échange où Manuel Valls leur parlait davantage.

Laïque vs écolo

C’est ensuite, sur le terrain de la laïcité, que l’ancien Premier ministre s’est montré plus à l’aise, Benoît Hamon étant plus laborieux. Ce dernier s’est vu reprocher la proximité de l’un de ses porte-paroles avec le CCIF, seul véritable uppercut de cette confrontation. Hamon n’a pas répondu à cette interpellation. Sur l’écologie, l’ex-ministre de l’Education a semblé aussi à son aise, parlant au cœur de l’électorat de la primaire. Valls a réagi sur les terrains régaliens. Chacun sa route, chacun son chemin, chantait Tonton David.

On est bien incapable de déterminer lequel des deux a donc pris le dessus sur l’autre. Si les mêmes électeurs (réels ou fantômes made in Camba-Borgel) se rendent aux urnes dimanche, Benoît Hamon devrait l’emporter. Mais il peut y avoir du mouvement. Valls n’a pas encore perdu. Ce qui nous a encore agacé, c’est la tendance à verser dans le journalisme sportif, exactement comme nous l’avions déploré pour le match Fillon-Juppé. Nous ne pouvons aussi que regretter la nouvelle mode des débats à l’américaine, où les candidats ne débattent plus entre eux mais avec les journalistes.

Si on peut comprendre qu’une confrontation entre sept candidats contraignent à ce format, un face-à-face de second tour peut – et doit – se faire à la française, c’est-à-dire avec les deux impétrants assis l’un en face de l’autre et des journalistes intervenant le moins possible. On prie pour que cette nouvelle habitude prise pendant les primaires ne fassent pas école lors du débat d’entre-deux-tours de la vraie élection présidentielle.

Un peu tard dans la saison

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Chine, la muraille de Trump

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Donald Trump Chine Amérique Rapports de force fermeté

Ce n’était pas une bourde ni une maladresse démontrant l’ignorance du prochain locataire de la Maison-Blanche, contrairement à ce qu’ont expliqué nombre d’éditorialistes américains et français, se gaussant déjà de la diplomatie clownesque de l’animateur télé porté au pouvoir par le peuple américain. C’est bien pour engager un nouveau rapport de forces avec Pékin que Donald Trump a accepté de prendre la présidente de Taïwan au téléphone le 2 décembre dernier. La cohorte des ricaneurs – souvent les premiers à dénoncer les atteintes aux droits de l’homme en Chine – n’a pu s’empêcher de voir là un affront à la puissance chinoise, et elle s’est émue, pour le coup, de cette rupture avec la realpolitik et d’un risque majeur de bouleversement des équilibres stratégiques internationaux. Fichtre !

La fin du « China first »

Certes, l’événement est sans précédent depuis 1979, d’autant que Donald Trump semble s’écarter du dogme de la « Chine unique » dans un contexte particulièrement tendu entre les deux Chine. Pékin porte en effet un regard méfiant sur Taïwan depuis l’arrivée au pouvoir de la nouvelle présidente indépendantiste Tsai Ing-wen début 2016.

Pour l’anecdote, on notera que le jour du « coup de fil » qui allait faire trembler les équilibres internationaux, le président chinois Xi Jinping recevait Henry Kissinger, théoricien de la realpolitik, artisan du rapprochement entre la Chine de Mao et les États-Unis de Nixon, et accessoirement inspirateur de la politique américaine en Asie depuis quarante ans. Deux semaines plus tôt, le même Kissinger rencontrait Donald Trump à New York. Rien n’a filtré de la conversation entre les deux hommes, sinon que la Chine aurait été au centre de[access capability= »lire_inedits »] l’entretien. De là à en déduire que Trump aurait pu agir avec l’aval du pape de la diplomatie du rapport de forces…

Contrairement aux conclusions de la plupart des commentateurs, Donald Trump n’a nullement évoqué, dans son entretien à Fox News le 11 décembre, une éventuelle reconnaissance de Taïwan. Même chez Trump, parfois, les mots sont pesés : « Je comprends parfaitement la politique d’“une seule Chine”. Mais je ne sais pas pourquoi nous devons être liés par cette politique […], à moins que nous concluions un accord avec la Chine concernant d’autres choses, y compris le commerce », a-t-il déclaré. Une fois président, il n’aurait d’ailleurs pas le pouvoir, seul, de décider de la reconnaissance de Taïwan. L’objectif est donc bien d’obtenir de Pékin des concessions sur le plan commercial.

Le journal chinois Global Times, proche du pouvoir, a compris le message, comme le montre son édito du 12 décembre titré « La logique de la “Chine unique“ n’est pas une arme de négociation ».

La conclusion de l’article est beaucoup plus prudente : « Nous en saurons plus sur la façon dont Donald Trump interprète la politique de “Chine unique“ après sa prise de pouvoir. En attendant, avec lui, la Chine doit se préparer à des relations sino-américaines tout en montagnes russes. Et beaucoup d’autres dans le monde vont probablement devoir aussi boucler leur ceinture de sécurité. »

Le bras de fer ne fait que commencer

Des montagnes russes, en effet. Car les signaux adressés à Pékin sont beaucoup moins uniformes qu’il n’y paraît. Les Chinois sont pleinement satisfaits de l’abandon annoncé du TPP (Trans Pacific Partnership) par Trump, dont ils étaient exclus. Donald Trump a même joué un coup de maître pour rassurer Pékin quelques jours après le fameux « coup de fil », en nommant au poste d’ambassadeur en Chine le gouverneur de l’Iowa, Terry Branstad. Ce « vieil ami » du pays est un proche de Xi Jinping, qu’il a connu dans les années 1980 lorsque celui-ci, alors gouverneur de la province du Hebei, était venu étudier l’agriculture de l’Iowa avec une délégation d’élus chinois. L’agence de presse officielle Xinhua s’est réjouie de cette nomination, la présentant comme « un signal positif émis au milieu d’autres messages plus mitigés que M. Trump a adressés à la Chine ».

Autant de signaux contradictoires qui font office de « stress tests » en temps réel du pouvoir chinois. La fragile croissance chinoise – d’ailleurs largement surévaluée – est largement dépendante des importations américaines, et la solidité du régime fortement liée aux espoirs d’un atterrissage en douceur d’une économie qui tourne désormais au ralenti. En clair, Trump peut prendre le risque de contrarier Pékin.

C’est peu dire que Jean-Marc Ayrault n’a pas eu cette audace : « Attention à la Chine. C’est un grand pays. Il peut y avoir des désaccords avec la Chine mais on ne parle pas comme ça à un partenaire », a commenté notre poltron ministre des Affaires étrangères.

Trump bénéficiera, en outre, d’un large soutien des milieux d’affaires américains, plutôt favorables à la reconnaissance de Taïwan en vue de favoriser la signature de partenariats économiques : certains secteurs sont aujourd’hui inaccessibles aux États-Unis. Et le futur président ne fait que s’inscrire dans la droite ligne diplomatique du Parti républicain qui, dans son programme, appelle à une politique assumée de soutien à Taïwan. En son temps, Condoleezza Rice avait déjà mis en cause le principe de « Chine unique » avant de faire machine arrière…

De l’audace, encore de l’audace

Avec les bonnes manières qu’on lui connaît et un discours très policé, Obama a tenté lui aussi des coups de poker du même genre, annonçant la vente de 6 milliards d’armements à Taïwan en janvier 2010. À l’époque, le ministère de la Défense chinois avait immédiatement suspendu les échanges militaires avec les États-Unis et convoqué l’attaché de la Défense américain en Chine pour lui faire part d’une « protestation solennelle ». En 2015, rebelote. Le même rituel se répète. Sans réelles conséquences. Au point de se demander si cette agitation perpétuelle ne relève pas de la comédie du pouvoir.

En tout cas, le 10 décembre, le Congrès américain, à majorité républicaine, est allé bien plus loin en adoptant, lors du vote du budget de la Défense, une clause d’échanges militaires de haut niveau entre les États-Unis et Taïwan. Le ministre de la Défense chinois a immédiatement réclamé l’abandon de cette clause, au prétexte que « la question de Taïwan concerne la souveraineté et l’intégrité territoriale chinoise ».

À ce jour, la Maison-Blanche n’a pas fait savoir qu’elle s’opposerait au texte contesté.

Il apparaît donc que le rapport de forces que Trump cherche à obtenir ne tranche pas notablement avec la politique asiatique de Barack Obama, qui visait à établir un véritable « containment », tant militaire qu’économique, de l’Empire du Milieu. À la différence près que Trump joue franc-jeu, casse les codes, s’interdit de faire dans la dentelle, préférant l’irritante « Tweet Diplomatie » au discret « téléphone rouge ». Plein de bon sens, Trump s’est d’ailleurs étonné sur Twitter qu’on ne puisse prendre au téléphone la dirigeante d’un pays auquel on livre des missiles Patriot par centaines…

Par le style, Trump – installé dans sa « Trump tower » mais pas encore à la Maison-Blanche, c’est important – s’autorise ainsi un surcroît de liberté inédit dans une relation avec Pékin historiquement fondée sur la pleutrerie des Occidentaux, méthode qui n’a guère montré son efficacité. Il faudra s’y faire. À Pékin comme à Paris…[/access]

Retraites: Fillon, vite un programme digne de ce nom!

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François Fillon au Conseil national des Républicains, 14 janvier 2017. SIPA. 00788617_000024

François Fillon a joué un rôle clé dans deux réformes des retraites : celle de 2003, en tant que ministre des Affaires sociales, du travail et de la solidarité, et celle de 2010, en tant que Premier ministre. L’importance de ce sujet pour les finances publiques est considérable : 14 % du PIB, plus du quart du total des dépenses de notre système social, de l’État et des collectivités territoriales réunies. On pourrait donc s’attendre à ce que son programme présidentiel soit, sur ce point, à la hauteur des enjeux. On pourrait attendre la même chose du programme du parti Les Républicains, qui fournira, si le succès est au rendez-vous, le gros de sa majorité parlementaire. En tant que spécialiste des retraites, j’ai le triste devoir de dire que c’est loin d’être le cas, et qu’il serait grand temps de corriger le tir.

Les Français veulent choisir

Le site officiel du candidat Fillon est particulièrement peu disert en matière de retraites : la 5e « mesure phare » indique simplement « recul de l’âge de la retraite à 65 ans et unifier tous les régimes pour maintenir le pouvoir d’achat des salariés ». Le passage à un régime universel est une réforme structurelle en faveur de laquelle je plaide depuis plus de 20 ans (Quelles retraites en l’an 2000 ? Armand Colin, 1993)[1. Le plaidoyer, et surtout le travail préparatoire à une réforme structurelle, s’est poursuivi notamment dans un livre avec Alain Madelin, Quand les autruches prendront leur retraite, Le Seuil, 2003, et La retraite en liberté, au Cherche-midi, janvier 2017. Ce dernier ouvrage précise comment passer, en un quinquennat, de nos 36 régimes hétéroclites à un régime unique par points, clair et simple pour les assurés sociaux, et facile à piloter.]: je ne vais donc pas faire la fine bouche ! Mais s’agissant d’une opération de grande ampleur, il ne suffit pas de l’annoncer dans une petite phrase qui commence par une mesure paramétrique portant sur une variable de commande qui aurait toute chance de disparaître dans un régime rénové où la liberté rendue possible par l’adoption de la neutralité actuarielle remplacerait enfin les carcans bureaucratiques actuels. François Fillon semble avoir fait allusion oralement à l’adoption d’un système par points : c’est cela, et d’autres dispositions constitutives d’un régime efficace et juste, qu’il faudrait porter à la connaissance du corps électoral.

Le site du parti Les Républicains entre davantage dans les détails. On y lit d’emblée : « Nous assurerons l’égalité stricte entre le public et le privé sur le calcul des pensions de retraite et demandons un âge identique de départ à la retraite pour tous les salariés. Nous voulons la suppression des régimes spéciaux de retraite. » Mais veut-on emmener les Français, épris de liberté, en rang par deux, vers un âge de « départ » obligatoire ? Alors que chacun aspire à organiser sa vie comme il l’entend, le premier préférant le loisir à l’argent, le second désirant travailler plus longtemps pour pouvoir dépenser davantage, et le troisième souhaitant une période de transition comportant une activité professionnelle réduite et la perception d’une fraction de sa pension ! Cette liberté, rendue compatible avec l’égalité et l’efficacité par l’adoption d’un régime universel en points appliquant un principe de neutralité actuarielle, serait-elle en dehors des limites de l’épure LR ?

De bonnes intentions, mais…

Plus loin – page 290 et suivantes du programme – sous un chapeau « garantir une fois pour toutes le financement des retraites », arrivent les dispositions concrètes, dont les trois principales méritent d’être connues et commentées.

« Porter à 63 ans en 2020 l’âge légal de départ à la retraite, puis à 64 ans en 2025. » Cette phrase qui nous promet la répétition des réformes paramétriques précédemment réalisées, est terrifiante, car elle montre à quel point les auteurs du programme ignorent la nécessité de dépolitiser la gestion de notre système de retraites. La loi doit fixer la structure du système, y compris la nature des leviers de commande, mais manœuvrer ces leviers pour atteindre, notamment, l’équilibre budgétaire, est de la responsabilité des gestionnaires. Ni le Parlement, ni même le Gouvernement, n’ont intérêt à se mêler de la gestion des retraites : une fois mis en place un bon système, avec des buts bien définis, il faut laisser son équipe de direction prendre ses responsabilités, quitte à la semoncer, voire à la renvoyer, si elle fait mal son travail.

« Supprimer les régimes spéciaux tout en alignant le mode de calcul des pensions de retraite du public sur celui du privé (les 25 meilleures années, primes comprises) ». Voilà de bonnes intentions, mais de celles dont l’enfer est pavé. Car une telle mesure sera encore plus difficile à mettre en œuvre que le passage à un régime universel par points, du fait notamment que les régimes spéciaux ont pour équivalent non pas le régime général, mais l’ensemble formé par les 3 régimes des salariés du privé, assurance vieillesse du régime général, Arrco et Agirc. Se donner un mal fou, et déclencher des grèves paralysantes, pour se retrouver avec des régimes de fonctionnaires et de cheminots calqués sur le régime mal fichu qu’est celui des salariés du privé, quel gâchis en perspective !

« Nous demanderons aux gestionnaires des régimes Arrco et Agirc de poursuivre leurs efforts d’économie et d’aligner leurs coûts de gestion sur ceux de la CNAV. » Si le programme de LR avait été écrit ou relu par quelqu’un connaissant le sujet, il poserait de façon bien différente l’importante question du coût de gestion. Exprimé en pourcentage, le coût d’un régime complémentaire, distribuant des pensions plus modestes que le régime de base, paraît évidemment élevé, puisque gérer des droits requiert les mêmes opérations, et coûte donc autant d’euros, que la pension mensuelle obtenue au terme d’une carrière complète soit 300 €, 600 €, ou 1 200 €. Ce phénomène s’observe également en assurance maladie, où les complémentaires fonctionnent avec des frais de 10 % à 25 % des remboursements qu’elles effectuent, contre moins de 5 % pour la sécu. Ce qui réduirait fortement les frais de gestion des retraites, c’est l’instauration d’un régime universel !

Fillon et Les Républicains ont actuellement comme atout principal la nullité de leurs adversaires. On aimerait que, d’ici les élections, la raison de voter pour eux ne soit plus le choix du moindre mal, mais celui d’un candidat et d’un mouvement politique ayant un bon projet.

« Qui a gagné le débat? »

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Les candidats à la primaire de la gauche, janvier 2017. SIPA. AP21999195_000002

Un groupe de citoyens vient de lancer l’initiative « trois débats sinon rien », afin d’obtenir l’organisation de six débats télévisés, en tout : trois avant le premier tour, impliquant tous les candidats, et trois entre les deux tours, au lieu de l’unique débat habituel. En soi, cette idée n’est pas aberrante et elle permettrait peut-être de contrebalancer un peu les nouvelles règles du CSA en matière d’équité (et non plus d’égalité) du temps de parole, qui risquent de nuire beaucoup à la visibilité de ceux qu’on appelle les petits candidats. Mais organiser plus de débats, c’est aussi donner aux médias plus de poids encore qu’ils n’en ont déjà.

La règle de l’égalité parfaite était très contraignante mais elle avait l’avantage d’être juste et claire. Le CSA l’a abolie récemment, au profit d’une exigence d’équité qui délègue aux médias audiovisuels le soin d’« évaluer le poids relatif de chaque candidat ». Autrement dit, un petit candidat restera un petit candidat, sans espoir de s’extraire de ce statut. Et bien sûr, cette évaluation difficilement objective permet aux médias de sélectionner les têtes d’affiche sans devoir s’imposer la corvée de s’intéresser à des personnalités mineures.

Reste à déterminer si les débats de préparation au premier tour reposeraient sur ce principe d’équité ou si, à titre dérogatoire, on y respecterait une égalité parfaite. Comme ces débats mettent toujours au premier plan d’énormes chronomètres, on verrait exactement quel est le temps de parole accordé à chacun et les différences de traitement, même légales, sauteraient aux yeux de manière gênante.

Mais surtout, on aurait droit à cette sempiternelle et inutile question : qui a gagné le débat ?

Comment comprendre cette question ?

Théoriquement, celui qui gagne le débat est celui qui parvient à convaincre et donc à remporter l’élection. Vous voulez savoir qui a gagné le débat ? Attendez les résultats du scrutin.

Ou alors, on considère qu’on peut gagner un débat sans gagner l’élection. Tel candidat a été le plus convaincant, le plus brillant, le plus offensif, le plus percutant : c’est lui qui a gagné le débat. On évalue alors la qualité d’une performance oratoire. C’est évidemment ce qu’on veut signifier, en général, quand on pose cette question. Mais ce n’est pas si simple :

D’abord, on peut être brillant et dire n’importe quoi. La qualité d’une prestation lors d’un débat ne préjuge en rien de…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux

En Autriche, le FPÖ veut interdire « l’islam fasciste »

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Norbert Hofer et Heinz Christian Strache, les deux principaux visages du FPÖ lors d'un meeting à Vienne, octobre 2016. SIPA. AP21982648_000004
Norbert Hofer et Heinz Christian Strache, les deux principaux visages du FPÖ lors d'un meeting à Vienne, octobre 2016. SIPA. AP21982648_000004

Après le grand meeting du Parti de la Liberté de l’Autriche (FPÖ), samedi dernier à Salzburg, on serait tenté de dire que son chef, Heinz Christian Strache, envisage de diriger son groupe de la même manière que son prédécesseur, Jörg Haider, conduisait les voitures : vite et mal. Haider s’était crashé avec une alcoolémie de 1,8 gramme et il n’est pas sûr que la FPÖ s’en sortirait mieux, si elle ne parvient pas à tenir ses promesses. Non pas qu’elles soient mauvaises. En substance, Strache a proposé d’interdire en Autriche « l’islam fasciste » et de bannir les symboles musulmans de l’espace public, suivant les mesures prises à l’encontre du parti et des symboles nazis après la Seconde guerre mondiale. « Mettons un terme définitif à la politique de l’islamisation, sinon, c’est nous les Autrichiens, nous les Européens, qui serons finis. », a-t-il déclaré devant un parterre de conquis-à-la-cause. Le souci ? Comment passer de l’étape « annonce » à l’étape « réalisation », alors que jusqu’à présent si peu a été fait pour empêcher les islamistes de proliférer, y compris à Vienne dont l’adjoint au maire est pourtant issu de la FPÖ.

« Ouvrir une école islamique à Vienne est aussi facile qu’ouvrir un kebab »

La communauté musulmane en Autriche compte, selon les statistiques, entre 500 000 et 600 000 membres, autrement dit quelques 6% de la population. Elle atteindra le seuil de 10% aux alentours de 2030. Et qui dit « croissance » dit éducation des enfants, dont une grande partie fréquente les établissements communautaires avec enseignement de l’islam en classe. Si la FPÖ cherchait réellement à stopper l’islamisation et non pas à gonfler son électorat en vue des législatives de 2018, elle aurait sans doute pris plus au sérieux les rapports qui pointent la mainmise des salafistes et des islamistes politiques sur les écoles maternelles. A cet exemple, l’étude publiée en février 2016 par l’Université de Vienne, souligne la démarche intentionnelle d’isoler les enfants musulmans d’un environnement basé sur les valeurs occidentales, à travers l’usage de manuels qui les rejettent explicitement. Un constat corroboré par les résultats d’une enquête menée sous la direction d’Ednan Aslan, professeur à l’Institut d’Etudes islamiques à Vienne et dont la conclusion reste sans appel : « Ouvrir une école islamique à Vienne est aussi facile qu’ouvrir un kebab ». La preuve en est qu’aussi bien les Frères musulmans que leur équivalent turc, Milli Görüs, en possèdent plusieurs dans la capitale autrichienne. En outre, déclarer dans une vidéo son soutien à la guerre en Syrie et exprimer le souhait d’une prompte conversion de tous les Européens à l’islam, n’a pas empêché un membre des Frères musulmans de continuer à diriger une école à Vienne. Il semblerait que la ferveur religieuse corresponde parfaitement avec les attentes des parents, comme le révèle l’enquête d’Aslan : « La majorité des parents compte sur l’apprentissage des sourates par cœur et mesure le niveau de l’école par rapport au nombre des sourates déjà appris. On constate la même attitude par rapport à l’initiation à l’alphabet arabe ». De ce fait, on sera moins étonné que seulement 71 des 151 écoles maternelles islamiques à Vienne ont accepté de faire l’objet de l’enquête. Certes, le maire-adjoint FPÖ de Vienne, Johann Gudenus, s’en est ému et a même exigé une session parlementaire dédiée à la question, mais sur le terrain rien n’a changé. La ville de Vienne dépense chaque année près de 30 millions d’euros en subventions destinées aux écoles islamiques privées.

Que la FPÖ montre ses muscles lors des rassemblements politiques, ne gêne pas non plus les prédicateurs de rue qui s’installent avec des étalages de Corans dans les zones piétonnes des grandes villes autrichiennes. Sebastian Kurz, ministre des Affaires étrangères et de l’Intégration, issu de la chrétienne-démocrate ÖVP, a réclamé la révision de la loi afin de permettre de combattre plus efficacement les radicaux islamistes. A n’en pas douter, ces derniers doivent en trembler d’effroi. Surtout après les révélations de la presse autrichienne qui ont démontré que la campagne de distribution de Corans a été orchestrée par Mirsad Omerovic, un terroriste islamiste passé par la case prison après avoir recruté et envoyé en Syrie deux adolescentes de 15 et de 17 ans. Jusqu’à preuve du contraire, ce ne sont pas de nouvelles lois mais le travail de l’ombre de la brigade anti-terroriste qui a rapporté des fruits. En Allemagne, le groupe islamiste autoproclamé La Vraie Religion a été ainsi démantelé, après les perquisitions menées dans plus de 200 appartements privés. Active également en Autriche, La Vraie Religion y prospère toujours, attendant le durcissement des mesures législatives.

« Dans les mosquées européennes contrôlées par la Turquie on prône la stricte séparation d’avec les valeurs individualistes de l’Occident »

Au lieu d’interdire sur le papier « l’islam fasciste », ne serait-il pas autrement plus utile de mettre fin à l’opacité – en Autriche comme ailleurs en Europe – de toutes sortes de dits « conseils du culte musulman » dont on a tant espéré mais finalement rien obtenu de concret ? Comment se retrouver dans les conceptions officielles et officieuses de l’islam représentées par la Communauté religieuse islamique en Autriche (IGGiÖ), l’équivalent du Conseil français du culte musulman ? Son nouveau président, Ibrahim Olgun, diplômé de théologie islamique à l’Université d’Ankara est en principe, et selon ses propres affirmations, censé alimenter le « dialogue interreligieux » et « bâtir des ponts » entre son pays d’origine, la Turquie, dont sont issus majoritairement les musulmans autrichiens, et son pays d’accueil. On pourrait toutefois se demander de quels « ponts » il s’agit en réalité. Car Olgun fait également partie de l’ultra-influente, et financée par Ankara, Union turque et islamique pour la Coopération culturelle et sociale avec l’Autriche (ATIB), qui gère près de 60 mosquées en Autriche dont tous les imams sont citoyens turcs. Selon Ralph Ghadban, spécialiste de la Turquie officiant à l’Université de Berlin, le vrai rôle de l’ATIB est d’installer en Autriche la version de l’islam promue par le gouvernement d’Erdogan et qui viserait à empêcher l’intégration de la diaspora turque. « Dans les mosquées européennes contrôlées par la Turquie on prône la stricte séparation d’avec les valeurs individualistes de l’Occident », insiste Ghadban. Une autre fonction d’Olgun confirmerait ce constat. En tant qu’inspecteur de l’instruction religieuse islamique, il veille à ce que les enfants musulmans en Autriche apprennent un islam compatible avec les standards et les volontés du gouvernement turc. Question : la FPÖ qualifierait-elle ses agissement d’emblématiques d’un « islam fasciste » ou pas ? Et si c’est le cas, de quelle façon envisagerait-elle de les interdire ? En désignant elle-même le représentant des musulmans autrichiens ? Il sera difficile de prouver qu’Olgun couvre « l’islam fasciste » alors même qu’il est à l’origine de l’initiative de la Journée des Mosquées ouvertes, qui engage une partie des 350 salles de prières autrichiennes à recevoir le public non-musulman le vendredi.

Excepté les groupuscules radicaux et terroristes, n’importe qui approuverait la belle détermination de la FPÖ à éradiquer « l’islam fasciste ». Mais le plus dur reste à faire, à commencer par définir ce qui est, à l’intérieur de l’islam et de sa pratique, « fasciste » ou pas : une femme voilée ? Et voilée à quel degré ? Un prêche en langue étrangère ? Même s’il est « pacifique » ? Une maternelle confessionnelle ? Il en existe aussi des catholiques et des juives. Le prosélytisme ? Les Hare Krishna s’y adonnent également… Ne soyons pas bêtes, direz-vous, nous savons très bien de quoi il s’agit. Justement, il ne s’agit plus de le « savoir », mais de le préciser et de le prouver, ce qui n’a, au contraire, rien d’évident. Sans oublier les bonnes âmes, qui nous rappellerons charitablement que les mesures antinazies votées après la Seconde guerre en Autriche n’ont pas chassé tous les sympathisants d’Adolf des cafés viennois.

Pénélope Gate: on est mal, on est mal!

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Pénélope et François Fillon au Vatican. SIPA. AP22005031_000003
Pénélope et François Fillon au Vatican, 2009. SIPA. AP22005031_000003

Juste après les hilarants problèmes d’application de la règle de trois lors de la primaire socialiste, le Canard enchaîné est à la relance et nous raconte que l’épouse du candidat des Lodens/Barbours aurait occupé pendant plusieurs années un emploi d’attachée parlementaire de son mari pour une rémunération globale cumulée de 500 000 €. Et ensuite, qu’elle a bénéficié d’un contrat fort bien rémunéré de la part de la Revue des Deux Mondes. Et naturellement toutes les mauvaises langues et les esprits mal intentionnés de s’interroger sur le caractère complaisant de ces embauches, sur la réalité du travail effectué. Et sur la cohérence des époux Fillon quand François se présente dans sa campagne électorale comme un irréprochable Monsieur propre, et quand Pénélope se répand dans toutes les gazettes pour dire qu’elle ne fait pas de politique avec son mari et n’en a jamais fait.

Retour de bâton?

Avant d’essayer de dissiper un peu le brouillard factuel et juridique qu’installe en général la clameur, nous aurons du mal à cacher une certaine joie mauvaise de voir François Fillon prendre dans la figure un double boomerang. Le premier est l’affaire Jean-Pierre Jouyet, dans laquelle, selon une version que la justice a qualifiée de vraisemblable l’été dernier, François Fillon aurait dénoncé Nicolas Sarkozy auprès du secrétaire général de l’Elysée. Le deuxième est celui de ses propos tenus pendant la campagne, visant toujours le même : « imagine-t-on le général de Gaulle mis en examen ? ». Lamentable saillie qui fait le bonheur des réseaux : «imagine-t-on Yvonne de Gaulle attachée parlementaire ? » Ensuite le défilé pitoyable de tous ceux qui n’ont eu de cesse de tirer dans le dos de Nicolas Sarkozy lorsqu’il était confronté à l’acharnement judiciaire que l’on connaît. En bredouillant explications et excuses ineptes : « C’est légal ! Elle a effectivement travaillé ! Le Canard enchaîné est misogyne ! C’est une boule puante ! » Et celle que je préfère : « tout le monde le fait ! » Argument de plaidoirie effectivement imparable.

Dans ces affaires, il y a toujours un commanditaire. Certains médias ont fait un métier de ce genre de dénonciation. Alors d’où vient le coup cette fois-ci ? Je n’en ai aucune idée, mais beaucoup de doigts pointent les amis de Nicolas Sarkozy. Ceux qu’avec un esprit d’à-propos impressionnant, François Fillon piétine allègrement depuis qu’il a remporté la primaire. Certains s’en sont plaints ouvertement avec un certain courage, comme Rachida Dati, mais d’autres ont dû faire ça dans le feutré.

En tout cas, le parquet financier a immédiatement ouvert une enquête préliminaire sur les faits rapportés par le Canard enchaîné. Première surprise, Jusqu’à présent on pouvait penser que cette institution n’avait été créée que pour un seul justiciable, Nicolas Sarkozy. Ils auraient donc décidé de se diversifier ? Deuxième observation, une célérité qui n’est pas très bon signe. François Fillon a beau prétendre s’en réjouir, et demander à être reçu par le parquet en urgence « pour rétablir la vérité », envoyer son avocat pour une médiatique visite de courtoisie, il a tendance à mal évaluer les choses. Il oublie que c’est le procureur qui tient le manche et que c’est lui qui va organiser les investigations. Rappelons qu’en France, le parquet, et surtout celui-là, n’est pas indépendant du pouvoir exécutif. Les semaines qui viennent risquent d’être assez croquignoles. On peut s’attendre à auditions, gardes à vue, perquisitions au château de la Sarthe, et bien sûr comme d’habitude publication dans la presse tous les PV, transcriptions d’écoutes, et autres documents couverts par le secret… « imagine-t-on François Fillon mis en examen ? » Heuh comment dire…

« Détournements de fonds publics, recel, abus de biens sociaux et recel »

Et rappelons enfin que le risque pénal pour la classe politique est moins la condamnation finale éventuelle que la mise en cause en amont avec tous les dégâts que cela implique. Nicolas Sarkozy a collectionné les non-lieux, mais ses mises en cause permanentes ont fini par lui coûter très cher. Si jamais, comme le souhaite François Fillon, intervenait rapidement une décision de classement sans suite, cela ne pourrait être interprété que comme une faveur. Et il se trouverait bien des « parties civiles » pour prendre le relais. Le déroulement d’une affaire politico-financière obéit aux règles de la société du spectacle, on voit difficilement comment le candidat de LR pourrait y échapper. Le mal est fait.

Les chefs d’ouverture de l’enquête préliminaire sont également assez inquiétants : « détournements de fonds publics, recel, abus de biens sociaux et recel ».

Que peut-on déduire ? Tout d’abord que l’enquête portera sur la réalité du travail effectué par Pénélope Fillon comme attachée parlementaire. Mais la mention du recel sert bien évidemment à éviter le risque d’une prescription de l’infraction principale de détournement de fonds publics. Le recel est ce que l’on appelle un délit continu. Si Madame Fillon porte toujours un manteau acheté avec cet argent, le délai de prescription n’a pas commencé à courir…

La mention par le parquet financier de l’infraction « d’abus de biens sociaux » quant à elle, vise la « collaboration » de Madame Fillon à la Revue des Deux Mondes. Sur la réalité de laquelle pèse un très lourd scepticisme. J’ai beaucoup entendu qu’après tout M. de Lacharrière faisait ce qu’il voulait de son argent, privé par nature, et que si ça le chantait il pouvait payer la femme de l’ancien Premier ministre à ne rien faire. C’est faux et ça pose un sacré problème. Ce n’est pas l’argent de M. de Lacharrière, c’est celui de la société éditrice personne morale distincte de son patron personne physique. Et dont les dépenses doivent être conformes à l’intérêt et l’objet de l’entreprise tels qu’ils sont définis dans les statuts. Et la loi a donné au juge pénal le pouvoir de l’apprécier. Un salaire versé sans contrepartie de travail effectif est bien un abus de bien social. Surtout que le salaire d’un emploi fictif est une charge déductible aux conséquences fiscales, ce qui fait que non seulement les actionnaires sont lésés, mais le fisc aussi.

Et maintenant, Macron?

On ajoutera que les dépenses considérées doivent être exposées pour des actions licites. Un exemple pris complètement au hasard : organiser sur les fonds d’une entreprise, des parties fines avec des professionnels pour y inviter quelqu’un que l’on suppose promis à de très hautes fonctions pose quand même un petit problème. Parce qu’en fait la vraie et essentielle question de toute cette affaire, c’est de savoir pourquoi M. de Lacharrière a jugé bon de faire cette fleur à Pénélope Fillon et par conséquent à son mari ? La carrière politique de celui-ci, cinq ans Premier ministre était loin d’être terminée, et aujourd’hui beaucoup le donnent comme le futur président de la République. Ce genre de connivence, de fonctionnement a, qu’on le veuille ou non, quelque chose de profondément délétère. Imagine-t-on Yvonne de Gaulle bénéficier de ce genre de largesses ?

Pour revenir à la question du commanditaire possible de la boule puante, l’attitude et la célérité du parquet financier laissent entrevoir une autre option que celle du clan Sarkozy, celle de ceux qui pensent que plomber la campagne électorale du candidat de la droite servirait Emmanuel Macron, pour lequel le soutien de l’Élysée apparaît maintenant évident. Eh bien pour terminer, soyons équitable et jetons un petit coup d’œil sur le pétard qui vient d’éclater au nez de notre Justin Bieber de la politique.

On entend maintenant qu’Emmanuel Macron se serait servi de son poste de ministre pour sa campagne électorale et qu’il aurait dépensé beaucoup d’argent (le nôtre) en réceptions pour préparer sa campagne. Plus de 120 000 € de frais de bouche en huit mois. On verra bien si cela est établi, mais on peut avoir quelques soupçons lorsque l’on entend que l’Élysée serait à la manœuvre pour lui préparer et organiser ses voyages de levée de fonds à l’étranger. Ouille, tout cela constituerait ce que l’on appelle des « dons interdits de personnes morales ou de l’État » pendant une campagne électorale, ce qui donnerait une drôle d’allure au compte de campagne. Même si Emmanuel Macron remboursait, cela ne ferait pas disparaître ce qui est aussi une infraction pénale, mais rendrait normalement impossible la validation du son compte même s’il ne dépassait pas le plafond de dépenses autorisées. Il devrait demander des conseils à Nicolas Sarkozy, celui-ci a de l’expérience, la dernière fois, non seulement il a été battu, mais ça lui a coûté 11 millions d’euros.

« Comment allez-vous Madame Le Pen ? Très bien, je ne suis pas surchargée, je passe un hiver paisible. »

Benoît Hamon, un monde qatari d’avance?

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benoit hamon qatar revenu universel
Sipa. Hasan Jamali/AP/SIPA.
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Sipa. Hasan Jamali/AP/SIPA.

Le revenu universel séduit les électeurs de Benoît Hamon à la primaire de la gauche ; il rebute ceux de Manuel Valls, rocardiens responsables, et sans doute en partie ceux de Montebourg, héritiers d’un productivisme ouvriériste et volontiers patriote. Un sondage Opinion Way permet de saisir la sociologie relative des trois électorats. On y apprend notamment que Benoît Hamon a fait le plein auprès des actifs des catégories socioprofessionnelles supérieures (142 % des électeurs de cette tranche alors que Valls en recueille 23 %). Dans un article des Echos, Bruno Jeanbart précise : « Des idées comme le revenu universel ou l’avenir des conditions de travail plaisent beaucoup à ces salariés pas forcément très fortunés mais au capital culturel élevé. Benoît Hamon a séduit la gauche des villes ». Cette mesure phare de Benoît Hamon nous semble révélatrice d’un certain paradoxe de cet électorat. Pour le saisir, nous allons commencer par envisager les conséquences probables de l’adoption du revenu universel.

Des techniciens de surface immigrés

Un des arguments de Benoît Hamon consiste à rappeler que les emplois non-qualifiés se raréfient en France, du fait d’une désindustrialisation massive. Cependant, il restera toujours un certain nombre d’emplois non exportables, pour lesquels aucune qualification n’est nécessaire, et qui de plus n’ont aucune attractivité. Éboueur, balayeur de rue, femme de ménage : ces professions essentielles à notre environnement immédiat sont tellement dévalorisées que la novlangue managériale a cru bon de les euphémiser : on parle de technicienne de surface, ou d’agent de propreté urbaine.

Ces emplois, mal payés et peu valorisants, qui voudra les occuper lorsque le revenu universel sera en place ? Beaucoup de citoyens préféreront – on les comprend – employer leur temps à des tâches moins ingrates, quitte à travailler à temps partiel pour compléter l’allocation mensuelle. Bien entendu, certains choisiront de cumuler revenu universel et travail à plein temps, fut-il ingrat, mais il n’en reste pas moins probable que la France, une fois cette mesure adoptée, aurait un grand besoin de main d’oeuvre non qualifiée pour occuper des secteurs d’emploi en partie désertés. L’immigration y suppléerait sans doute. Il n’y a qu’à observer à quel point, dans nos rues, ces métiers sont d’ores-et-déjà investis par des employés « racisés » pour se convaincre d’un tel scénario.

Par ailleurs, il est évident que si l’Etat distribuait un salaire à vie à chacun de ses citoyens, l’acquisition de la citoyenneté serait beaucoup plus difficile. Les critères pour les naturalisations ne concerneraient plus seulement les qualités de l’impétrant (maîtrise minimale de la langue, manifestation d’un désir…) ; les considérations économiques entreraient en jeu : de combien de nouveaux citoyens peut-on se permettre de charger le budget de l’état ? La conséquence en sera inévitablement le resserrement du goulot d’accès à la citoyenneté française.

Avec la mise en place du revenu universel, nous aurons donc un besoin massif de main d’œuvre immigrée non-qualifiée pour occuper des postes qui ne seront plus assumés par les Français ; par ailleurs, ces immigrés auraient infiniment moins de chance d’accéder un jour à la nationalité française.

Revenu universel et postes ingrats

Or, on sait que l’immigration ne fonctionne que si les immigrés ont une perspective de progression dans la société d’accueil. Si cette société semble leur tourner le dos, ils n’ont aucune raison de consentir à des renoncements culturels pour s’y intégrer. La « panne de l’ascenseur social », selon la formule consacrée, la fermeture du marché du travail, ou la tendance à l’auto-reproduction des élites ont évidemment joué un rôle dans le sentiment d’exclusion ressenti par un grand nombre d’individus d’origine immigrée, et dans le repli communautaire qu’entraîne ce sentiment.

Ainsi, avec le revenu universel, des étrangers, en situation régulière ou non, occuperaient des postes d’autant plus ingrats que personne ne se soucierait d’en améliorer les conditions, puisque ceux qui les occupent n’auraient jamais vocation à devenir électeurs. Par l’effet d’une « préférence nationale » bien plus radicale que celle proposée par Marine Le Pen, le fossé se creuserait entre les nationaux et les résidents. Pour les premiers, certains métiers deviendraient tout simplement inenvisageables.

Le revenu universel nous ferait basculer dans un monde à la qatari : une citoyenneté quasiment inaccessible, car associée à des privilèges exorbitants ; des armées d’immigrés sollicitées pour assurer le fonctionnement quotidien du pays ; une coupure totale entre les deux. Les Qataris, souvent très riches et en tout cas exemptés d’impôts, n’ont aucune raison d’occuper des postes pénibles ; ces derniers sont tous assumés par des Indiens ou des Pakistanais, qui vivent en esclave dans une société dont ils n’ont aucune chance d’acquérir le moindre droit. Pendant que les citadins français vivraient leur rêve d’une oisiveté créative au service de l’épanouissement personnel, des pelotons d’immigrés feraient tourner la boutique…

Une gauche Terra Nova progressiste et délicate

Ce scénario n’arrivera sans doute pas, notamment parce que Benoît Hamon n’a qu’une très faible chance d’être président de la République. Cependant – et c’est l’objet de ma réflexion – il convient de se demander pourquoi l’électorat de Hamon ne semble pas tellement troublé par une telle perspective, ou plutôt pourquoi il ne s’est pas posé ces questions.

Cet électorat est progressiste et généreux. Il est composé de gens sympathiques et délicats, sensibles à ce qui rend une vie accomplie, au-delà des considérations statistiques ou matérielles. Le revenu universel est le signe d’une attention à ce qui est indicible dans une existence, et que la politique laisse souvent de côté. Cet électorat se demande, dans une perspective assez rousseauiste : comment faire pour que chacun ait les moyens de son propre accomplissement ?

Je ne crois pas qu’il faille se moquer d’une telle considération. Elle a le mérite de rétablir une hiérarchie des importances que le monde moderne ou le commentaire politique nous font souvent perdre de vue. Cependant, nous l’avons constaté, ces intentions généreuses semblent s’accommoder de conséquences désastreuses pour les autres.

Dans le même ordre d’idée, la GPA (gestation pour autrui) est réclamée par une frange de la population de gauche, sans doute congruente avec l’électorat de Benoît Hamon, au nom de l’égalité entre homosexuels et hétérosexuels, de l’essentielle légitimité du « désir d’enfant », et de la liberté individuelle. Or, la GPA se traduit concrètement par la mise en location de ventres du tiers-monde, dans des conditions souvent douteuses. Là encore, au nom de l’accomplissement individuel, au nom de progrès sociétaux, on s’accommode d’une forme d’esclavagisme moderne.

Globaux mais pas trop

De même, cette classe moyenne urbaine et branchée est généralement ultra connectée, très consommatrice de téléphones intelligents fabriqués dans d’effroyables conditions en Asie, et qui sollicite des métaux lourds dont l’exploitation est une calamité écologique. Encore une fois, on consent à des sacrifices au lointain au profit d’un mode de vie de plus en plus indéfendable, et dont l’application universelle causerait un désastre planétaire.

Le revenu universel m’apparaît du même acabit. On réclame un avantage, un nouveau confort – qui à peine conçu se reformule comme un droit – sans souci de ses conséquences concrètes dans un monde global.

Dès lors, posons la question qui fâche : et si l’argument progressiste des hamonniens était le paravent d’une indifférence au monde ? Et si ces électeurs avaient trouvé le prétexte pour reconduire l’égoïsme bourgeois tout en se clamant de gauche ?

J’ai conscience qu’il peut sembler cynique de s’opposer au revenu universel sous prétexte qu’il faut bien que certains travailleurs soient encore obligés de faire éboueur ou balayeur. Il serait bon de réfléchir à un changement de société au profit d’une meilleure répartition du travail pénible, ou au moins de sa revalorisation. Mais le revenu universel n’est à mon avis pas la bonne solution, il aggraverait les inégalités en confiant les travaux pénibles à des individus privés de tout droit.

Il ne faudrait pas être injuste : les électeurs de Hamon ont certainement une conscience sociale et une inquiétude écologique réelles. Mais ont-ils mesuré les conséquences de ce qu’ils défendent ?

Salah Abdeslam, l’islam au pied de la lettre

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salah abdeslam islam roy
Salah Abdeslam filmé dans les rues de Bruxelles, 2015. Sipa.
salah abdeslam islam roy
Salah Abdeslam filmé dans les rues de Bruxelles. Sipa. Numéro de reportage : AP21887754_000004.

« Elle ne brille pas par son contenu, uniquement centré sur la religion », résumait le site 20minutes.fr à propos de la lettre de Salah Abdeslam en prison, révélée il y a quelques jours par Libération. Ce dernier « y affiche sa très forte religiosité et c’est à peu près tout », ajoute le journaliste en charge de la rédaction du papier. « J’ai senti qu’il se radicalisait de manière extrême » ajoute même son ancien avocat, Me Berton, dans Libération, estimant sans doute que ses actes terroristes perpétrés jusqu’ici ne pouvaient pas être considérés comme tels.

Un fou de Dieu sous les verrous…

Outre cette religiosité prétendument récente, l’élément qui a retenu l’attention des journalistes est l’absence de honte éprouvée par Salah Abdeslam, le site Atlantico choisissant de titrer son article par cette affirmation du terroriste « Je n’ai pas honte ». Idem pour BFM TV et Le Point, à la différence près que ce dernier ajoute le terme « stupéfiante » pour qualifier la lettre.

Aucun des journalistes ne semble s’intéresser au fait que Salah Abdeslam, qui ne parle absolument à personne, qui ne daigne répondre à aucune des lettres d’admiration ou d’interview qui lui sont adressées, prenne la peine de répondre à une inconnue et termine sa lettre ainsi : « Es-tu soumise ? Sinon alors dépêche-toi de te repentir et de te soumettre à lui. N’écoute pas les paroles des gens mais plutôt les paroles de ton Seigneur. Il te guidera. » On est loin de l’individu sans cœur qu’on s’amuse à nous dépeindre mais surtout très loin d’un radicalisé qui se serait islamisé.  On a plutôt affaire à un fou de Dieu, quelqu’un qui prend tout à la lettre et qui cherche clairement à « sauver » cette femme qui lui écrit.

Il n’y a, par ailleurs, absolument aucune forme de violence dans ses propos, aucune haine non plus, aucun ressentiment ni aucun sentiment de revanche par rapport à une nation qui l’aurait opprimée. Encore moins de ce nihilisme censé guider tous les actes terroristes selon Yann Moix dans son dernier essai ou encore Olivier Roy, qui affirmait en novembre 2015 dans Le Monde que le « djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste »« Je ne cherche ni à m’élever sur terre ni à commettre le désordre », écrit Abdeslam, contredisant là encore la thèse d’Olivier Roy selon laquelle les terroristes « cherchent une cause, un label, un grand récit pour y apposer la signature sanglante de leur révolte personnelle ». Rien de tout cela chez Salah Abdeslam : « Je ne veux que la réforme, je suis musulman » écrit-t-il simplement, comme si ce dernier vocable suffisait à justifier ce qu’il a commis.

… objet de toutes les fascinations

La sobriété de ton d’Abdeslam et son refus des nombreux honneurs qu’on lui décerne discréditent également la thèse du déséquilibré, du fou narcissique ou du loup solitaire. Toujours selon Libération, il serait pourtant l’objet de toutes les fascinations : « Des catholiques lui écrivent pour l’interroger sur sa foi, des femmes crient leur amour et déclarent vouloir porter son enfant […] c’est incessant ». Comme pour Mohamed Merah, beaucoup considèrent donc qu’il a fait ce qu’il fallait, qu’il a agi pour le bien. C’est bien la preuve qu’un certain nombre de gens se reconnaissent, hélas, dans ces atrocités.

Toutes les théories selon lesquelles la plupart des terroristes ne seraient pas des gens véritablement religieux – Libé ne manque d’ailleurs pas de rappeler, dans son article, que « quelques semaines avant les attentats, Salah Abdeslam écumait encore les discothèques belges » – viennent donc se fracasser sur la lettre de l’enfant de Moleenbeek. Certes, Abdeslam, comme d’autres avant lui, n’a pas eu un parcours religieux au sens où il aurait dédié toute sa vie à l’Islam. Mais ce n’est pas parce que certaines conversions sont rapides qu’elles sont nécessairement insincères. Le zèle religieux dont font preuve certains nouveaux convertis devrait au contraire nous alerter sur la facilité avec laquelle d’autres risquent de se laisser influencer. Tant que des gens peu scrupuleux, dans les prisons ou dans nos quartiers, continueront à pouvoir utiliser les versets d’un livre qui se prétend incréé pour justifier des attentats, les candidats pour le djihad ne manqueront pas.

Qu’une toute petite partie de radicalisés cherchent dans l’Islam une justification à leur haine, leur désespoir, leur envie de revanche ou d’absolu, cela peut évidemment exister. Mais continuer à ne vouloir établir aucun rapport, comme le font Olivier Roy, Alain Bertho ou Yann Moix, entre ces terroristes et la montée d’un Islam radical dans beaucoup de pays du Moyen-Orient mais également d’Europe est, au mieux, un déni de réalité, au pire l’expression d’un profond aveuglement.

On m’objectera peut-être que si Abdeslam n’est pas allé jusqu’à s’ôter la vie, c’est sans doute que son profil diffère légèrement de celui des autres terroristes. Ce n’est pas impossible, mais étant donné qu’il ne regrette rien de ce qu’il a fait, il est fort probable que ces différences soient minimes. Et c’est toujours plus riche d’enseignement que de se contenter de faire parler les morts.

« Une religion qui peut tolérer les autres ne songe guère à sa propagation » disait Montesquieu dans De l’Esprit des lois. De ce point de vue là, Salah Abdeslam et consorts font très bien leur travail.

Terreur

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Le Djihad et la mort

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De l'esprit des lois: Anthologie

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Brexit means Brexit!

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brexit may trump
Manifestation devant le Parlement britannique, Londres, novembre 2016. Numéro de reportage : SIPAUSA31406072_000010.
brexit may trump
Manifestation devant le Parlement britannique, Londres, novembre 2016. Numéro de reportage : SIPAUSA31406072_000010.

La Grande-Bretagne n’est jamais aussi grande que quand elle est matriarcale, dirigée d’une main de fer par une « Warrior Queen » (ndlr: « Reine guerrière ») : de Boadicée, la Vercingétorix anglaise, à Margaret Thatcher, en passant par Elisabeth 1re (« J’ai le corps d’une faible femme, mais j’ai le cœur et l’estomac d’un Roi, et d’un Roi d’Angleterre »). Theresa May, Premier ministre sortie du chapeau (melon) à la suite du Brexit, avait a priori peu d’atouts pour s’inscrire dans ce glorieux lignage. Bosseuse discrète et plutôt terne, elle ne se distinguait guère que par ses modestes extravagances vestimentaires, chaussures léopard et pantalons en cuir. Mais, comme disait Shakespeare, « certains sont nés grands, certains atteignent la grandeur, et certains ont la grandeur qui s’impose à eux ». Theresa May pourrait bien faire partie de cette troisième catégorie.

Quand Theresa Maybe devint Maggie May

Lorsque 52% des Britanniques votèrent pour le Brexit le 23 juin dernier, c’est peu de dire que l’establishment britannique n’y était pas préparé. Tout devait être repensé. La première décision, interne au Parti conservateur, était de choisir un nouveau Premier ministre pour remplacer David Cameron démissionnaire. Les conservateurs sachant faire preuve dans ces circonstances d’un pragmatisme impitoyable, ils choisirent en deux semaines Theresa May, qui avait fait campagne (très tièdement) pour le « Remain ». Et elle prit tout de suite un engagement fondateur : elle ne serait pas le Sarkozy du Traité de Lisbonne, elle ne serait pas Tsipras. Elle ne chercherait pas à trahir la décision référendaire, elle ne sortirait pas de l’Union européenne par la porte pour revenir par la fenêtre : Brexit means Brexit.

Le souverainisme britannique n’est pas le souverainisme français : en Grande-Bretagne, indépendance politique et libre-échangisme se conjuguent, ils ne s’opposent pas. Tous ceux qui, en France, voient dans le Brexit un repli protectionniste, pour s’en désoler ou s’en réjouir, en seront pour leurs frais. Dans son discours en douze points du 17 janvier, Theresa May a été on ne peut plus claire : « Global Britain » sera « le plus grand avocat du monde en faveur du libre-échange ».

Aussi le Brexit ne signe-t-il pas, comme on a pu l’écrire en France, la fin d’une « parenthèse thatchérienne » : il en est au contraire l’approfondissement. Le thatchérisme était traversé par la tension entre libéralisme économique et une pratique autoritaire, quasi-léniniste, du pouvoir (que ce soit par nécessité politique ou par inclination personnelle de la Dame de Fer). La tutelle de l’Etat sur  le consommateur, l’épargnant et le travailleur s’effaçait, mais le citoyen restait plus que jamais un sujet, dont le bulletin de vote tous les quatre ans était le seul moyen d’expression. Depuis, la Grande-Bretagne s’est fédéralisée (Tony Blair), les grandes villes se sont émancipées (Tony Blair et David Cameron), et la pratique du référendum, local ou national, s’est banalisée (David Cameron). Encadrée par une Constitution infiniment flexible, parce que non écrite, la Grande-Bretagne se « suissifie » progressivement : il y a pire modèle. Se soustraire à la tutelle de l’Union européenne est une nouvelle étape, majeure, de ce processus de démocratisation « soft ». Elle entraînera inéluctablement de nouvelles évolutions constitutionnelles.

Cette évolution, Theresa May la chevauche plus qu’elle ne la guide. Margaret Thatcher avait eu des années pour préparer sa « révolution conservatrice » avant d’accéder au pouvoir. Theresa May n’a pas eu ce luxe, et c’est « en temps réel » que la nouvelle Grande-Bretagne se réinvente.

Napoléon exigeait avant tout de ses généraux qu’ils aient de la chance. N’eut-elle été l’héritière de Nelson, Theresa May aurait pu être un général de Napoléon. Les premiers mois post-Brexit ont été rythmés par les menaces des dirigeants européens à l’encontre de la Grande-Bretagne. Ah, ils voulaient sortir de l’Union Européenne ? On le leur ferait regretter. De Donald Tusk à François Hollande, on rivalisait de prédictions apocalyptiques. Les Anglais paieraient cher leur insolence.

Le Sauveur venu d’Outre-Atlantique

La divine surprise vint d’Outre-Atlantique. Que l’élection de Donald Trump soit une bénédiction pour l’Amérique ou pour le monde, il est fortement permis d’en douter. Pour la Grande-Bretagne par contre, elle change la donne. Barack Obama avait promis que la Grande-Bretagne se trouverait « en bout de queue » pour toute négociation commerciale en cas de Brexit. Avec Donald Trump, elle coupe la file d’attente pour se retrouver en toute première place, et c’est l’Union européenne qui est brutalement éjectée de la queue. Par ailleurs, se désintéressant de l’OTAN, Donald Trump laisse les pays d’Europe de l’Est, et notamment les pays baltes, à la merci de l’ours russe : tout d’un coup, ces pays ont pour la Grande-Bretagne, son armée et sa force de frappe nucléaire, les yeux de Chimène. Enfin, alors que Donald Trump exprime son rejet de l’Union européenne et une hostilité à peine masquée vis-à-vis d’Angela Merkel (François Hollande étant consigné à l’inexistence), la Grande-Bretagne devient un lien précieux entre une Amérique mercuriale et une Europe tétanisée.

C’est donc avec une confiance renouvelée que, portée par des sondages stratosphériques, Theresa May propose les termes d’un nouveau contrat avec l’Union européenne. Puisque le marché unique implique l’acceptation des « quatre libertés » (liberté de circulation des produits, des services, des capitaux et des hommes), soit, la Grande-Bretagne quittera le marché unique. Mais, appliquant en cela le principe de subsidiarité inscrit dans le Traite de Maastricht, elle demande : pourquoi appliquer les mêmes règles aux hommes et aux produits ? Importer une voiture et accueillir un immigré, ce n’est pas la même chose. Une voiture n’a ni langage, ni culture, ni famille, ni droit de vote. Les règles d’immigration relèvent de la décision collective, elles sont une composante majeure du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Les échanges de biens et de services résultent d’une simple négociation entre acheteurs et vendeurs, dont l’Etat n’est qu’un observateur distant. A refuser de différencier entre libre-échange et immigration libre, les dirigeants européens prennent le risque de sacrifier les deux. Vu de Grande-Bretagne, pays de naissance du libre-échange, c’est inacceptable.

Il appartient désormais aux européens de répondre à la proposition de Theresa May. A Bruxelles et dans les capitales européennes, on a pris acte du nouveau rapport de force, et le ton a changé. Fini les fantasmes punitifs, place au dialogue en vue de parvenir à un traité équilibré et coopératif. L’Histoire s’accélère brusquement, et la Grande-Bretagne, partagée entre anxiété et excitation, se trace une nouvelle voie.

Et nous, en France, qu’est-ce qu’on attend ?

Conserver, c’est prévoir

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Conservatisme
"Adam et Eve chassés du Paradis", gravure tirée du "Paradis perdu" de John Milton, 1868
Conservatisme "Manif pour tous" François Fillon Primaire LR Régis Debray
Détail de "Adam et Eve chassés du Paradis", gravure tirée du "Paradis perdu" de John Milton, 1868

La victoire écrasante de François Fillon sur Alain Juppé au second tour de la primaire LR n’aurait pas été possible sans l’apport décisif des voix de la Manif pour tous. En quelques années, la force de frappe électorale des millions de Français du « Mai 68 conservateur » (Gaël Brustier) a en effet contraint la droite à questionner un Progrès jusqu’alors incontesté. « On veut des enfants bio », lisait-on sur les mieux inspirées des banderoles.

C’est dans cet esprit que le conservateur entend faire perdurer les structures de base de la société : la famille, les associations locales, la patrie. Opposés aux conséquences délétères de l’emprise du marché sur l’environnement, la solidarité et la personne humaine, les conservateurs ne se satisfont pas davantage d’un État tentaculaire transformant l’individu en allocataire anonyme. Ni libéral ni étatiste, le conservateur se maintient dans un entre-deux qui peut prêter le flanc à l’ambiguïté.

Quand l’ordre établi vénère l’innovation, le conservatisme peut devenir révolutionnaire

Car à l’image du champ intellectuel dans sa globalité, la grande famille conservatrice se scinde schématiquement en deux traditions que l’on pourrait assimiler à la droite et à la gauche. Outre-Manche, Roger Scruton reconnaît son dû à des figures de gauche telles qu’Orwell et[access capability= »lire_inedits »] son propre père, militant travailliste épris de conservatisme artistique et écologiste. Dans notre douce France, par-delà leurs divergences, écolos-cathos issus de La Manif pour tous et socialistes décroissants séduits par l’ultragauche communient à l’unisson dans la revue Limite au nom d’un même refus du monde moderne et de ses ersatz.

Du succès des livres de Zemmour et Buisson à l’exposition, certes trop tardive, de l’œuvre d’un Michéa, le refus du présentisme fait aujourd’hui le bonheur de nos derniers libraires.

On souhaite la même fortune à la brillante synthèse de Jean-Philippe Vincent que Philippe Raynaud recense dans nos pages. Vincent, qui rend ici hommage à Burke dont les Belles Lettres rééditent les Réflexions sur la révolution en France, me confiait récemment qu’une guerre de Cent Ans opposait conservateurs britanniques et français. Là où un Scruton perçoit une mentalité et une attitude conservatrices indépendantes de toute doctrine, Vincent dégage les lignes de force d’une substance conservatrice clairement ancrée à droite car incompatible avec le sinistre fantasme de la tabula rasa. D’aucuns verraient dans le pragmatisme british la martingale des tories, lesquels prétendent s’adapter au monde qui vient sans lui sacrifier leurs principes. Inversement, l’ultramontanisme tricolore condamnerait les conservateurs à la marginalité en les privant de représentation politique.

Mais la tectonique des plaques fait désormais craquer la croûte de nos intellectuels. Signe des temps, à notre bavard de président qui le taxait de passéiste, Régis Debray a répliqué vertement, le traitant de « puceau de l’Histoire » avant de mettre les points sur les i : « Ce que l’on appelle vulgairement nostalgie n’est pas ce qui tire en arrière, mais ce qui pousse en avant les hommes d’action et, en particulier, les révolutionnaires. »

Dans le souci des générations suivantes, n’hésitons donc pas à détourner le mot de Marx et Engels : les totalitarismes du siècle passé n’ont fait que transformer diversement le monde, il s’agit maintenant de le conserver !

Réflexions sur la Révolution en France

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Hamon-Valls: match nul ?

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hamon valls ps debat
Sipa. Numéro de reportage : AP22005354_000005.
hamon valls ps debat
Sipa. Numéro de reportage : AP22005354_000005.

Nous aurions préféré continuer la lecture du dernier Jérôme Leroy. Mais nous étions punis, consignés à regarder le débat du second tour de la primaire de gauche. Faut-il avoir le sens du devoir pour s’imposer une telle confrontation après la tragi-comédie de ce début de semaine et ces soupçons de fraude et/ou d’amateurisme qui ont entouré le premier tour du scrutin.

Le méchant de Rocky 4

On s’était préparé à un débat musclé. On avait même regardé la veille une rediffusion de Rocky 4 et on se surprenait à comparer les regards sévères de Manuel Valls et Ivan Drago. Il n’en a rien été. La courtoisie était de mise. Au début, c’est plutôt Benoît Hamon qui a continué sur sa lancée. Comme dans les débats du premier tour. On y a discuté ses propositions, et en particulier sa proposition-phare, le fameux revenu universel. Manuel Valls n’était pas sur son terrain et cela s’est vu, même s’il s’est attaché à envoyer des clins d’œil à l’électorat d’Arnaud Montebourg, allant même jusqu’à reprendre le slogan de son ex-Ministre de l’économie : « Je suis le candidat de la feuille de paie. » Même si Hamon s’est montré davantage à l’aise dans cette première partie, il est possible que les électeurs de Montebourg aient été déstabilisés par cet échange où Manuel Valls leur parlait davantage.

Laïque vs écolo

C’est ensuite, sur le terrain de la laïcité, que l’ancien Premier ministre s’est montré plus à l’aise, Benoît Hamon étant plus laborieux. Ce dernier s’est vu reprocher la proximité de l’un de ses porte-paroles avec le CCIF, seul véritable uppercut de cette confrontation. Hamon n’a pas répondu à cette interpellation. Sur l’écologie, l’ex-ministre de l’Education a semblé aussi à son aise, parlant au cœur de l’électorat de la primaire. Valls a réagi sur les terrains régaliens. Chacun sa route, chacun son chemin, chantait Tonton David.

On est bien incapable de déterminer lequel des deux a donc pris le dessus sur l’autre. Si les mêmes électeurs (réels ou fantômes made in Camba-Borgel) se rendent aux urnes dimanche, Benoît Hamon devrait l’emporter. Mais il peut y avoir du mouvement. Valls n’a pas encore perdu. Ce qui nous a encore agacé, c’est la tendance à verser dans le journalisme sportif, exactement comme nous l’avions déploré pour le match Fillon-Juppé. Nous ne pouvons aussi que regretter la nouvelle mode des débats à l’américaine, où les candidats ne débattent plus entre eux mais avec les journalistes.

Si on peut comprendre qu’une confrontation entre sept candidats contraignent à ce format, un face-à-face de second tour peut – et doit – se faire à la française, c’est-à-dire avec les deux impétrants assis l’un en face de l’autre et des journalistes intervenant le moins possible. On prie pour que cette nouvelle habitude prise pendant les primaires ne fassent pas école lors du débat d’entre-deux-tours de la vraie élection présidentielle.

Un peu tard dans la saison

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Chine, la muraille de Trump

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Donald Trump Chine Amérique Rapports de force fermeté

Donald Trump Chine Amérique Rapports de force fermeté

Ce n’était pas une bourde ni une maladresse démontrant l’ignorance du prochain locataire de la Maison-Blanche, contrairement à ce qu’ont expliqué nombre d’éditorialistes américains et français, se gaussant déjà de la diplomatie clownesque de l’animateur télé porté au pouvoir par le peuple américain. C’est bien pour engager un nouveau rapport de forces avec Pékin que Donald Trump a accepté de prendre la présidente de Taïwan au téléphone le 2 décembre dernier. La cohorte des ricaneurs – souvent les premiers à dénoncer les atteintes aux droits de l’homme en Chine – n’a pu s’empêcher de voir là un affront à la puissance chinoise, et elle s’est émue, pour le coup, de cette rupture avec la realpolitik et d’un risque majeur de bouleversement des équilibres stratégiques internationaux. Fichtre !

La fin du « China first »

Certes, l’événement est sans précédent depuis 1979, d’autant que Donald Trump semble s’écarter du dogme de la « Chine unique » dans un contexte particulièrement tendu entre les deux Chine. Pékin porte en effet un regard méfiant sur Taïwan depuis l’arrivée au pouvoir de la nouvelle présidente indépendantiste Tsai Ing-wen début 2016.

Pour l’anecdote, on notera que le jour du « coup de fil » qui allait faire trembler les équilibres internationaux, le président chinois Xi Jinping recevait Henry Kissinger, théoricien de la realpolitik, artisan du rapprochement entre la Chine de Mao et les États-Unis de Nixon, et accessoirement inspirateur de la politique américaine en Asie depuis quarante ans. Deux semaines plus tôt, le même Kissinger rencontrait Donald Trump à New York. Rien n’a filtré de la conversation entre les deux hommes, sinon que la Chine aurait été au centre de[access capability= »lire_inedits »] l’entretien. De là à en déduire que Trump aurait pu agir avec l’aval du pape de la diplomatie du rapport de forces…

Contrairement aux conclusions de la plupart des commentateurs, Donald Trump n’a nullement évoqué, dans son entretien à Fox News le 11 décembre, une éventuelle reconnaissance de Taïwan. Même chez Trump, parfois, les mots sont pesés : « Je comprends parfaitement la politique d’“une seule Chine”. Mais je ne sais pas pourquoi nous devons être liés par cette politique […], à moins que nous concluions un accord avec la Chine concernant d’autres choses, y compris le commerce », a-t-il déclaré. Une fois président, il n’aurait d’ailleurs pas le pouvoir, seul, de décider de la reconnaissance de Taïwan. L’objectif est donc bien d’obtenir de Pékin des concessions sur le plan commercial.

Le journal chinois Global Times, proche du pouvoir, a compris le message, comme le montre son édito du 12 décembre titré « La logique de la “Chine unique“ n’est pas une arme de négociation ».

La conclusion de l’article est beaucoup plus prudente : « Nous en saurons plus sur la façon dont Donald Trump interprète la politique de “Chine unique“ après sa prise de pouvoir. En attendant, avec lui, la Chine doit se préparer à des relations sino-américaines tout en montagnes russes. Et beaucoup d’autres dans le monde vont probablement devoir aussi boucler leur ceinture de sécurité. »

Le bras de fer ne fait que commencer

Des montagnes russes, en effet. Car les signaux adressés à Pékin sont beaucoup moins uniformes qu’il n’y paraît. Les Chinois sont pleinement satisfaits de l’abandon annoncé du TPP (Trans Pacific Partnership) par Trump, dont ils étaient exclus. Donald Trump a même joué un coup de maître pour rassurer Pékin quelques jours après le fameux « coup de fil », en nommant au poste d’ambassadeur en Chine le gouverneur de l’Iowa, Terry Branstad. Ce « vieil ami » du pays est un proche de Xi Jinping, qu’il a connu dans les années 1980 lorsque celui-ci, alors gouverneur de la province du Hebei, était venu étudier l’agriculture de l’Iowa avec une délégation d’élus chinois. L’agence de presse officielle Xinhua s’est réjouie de cette nomination, la présentant comme « un signal positif émis au milieu d’autres messages plus mitigés que M. Trump a adressés à la Chine ».

Autant de signaux contradictoires qui font office de « stress tests » en temps réel du pouvoir chinois. La fragile croissance chinoise – d’ailleurs largement surévaluée – est largement dépendante des importations américaines, et la solidité du régime fortement liée aux espoirs d’un atterrissage en douceur d’une économie qui tourne désormais au ralenti. En clair, Trump peut prendre le risque de contrarier Pékin.

C’est peu dire que Jean-Marc Ayrault n’a pas eu cette audace : « Attention à la Chine. C’est un grand pays. Il peut y avoir des désaccords avec la Chine mais on ne parle pas comme ça à un partenaire », a commenté notre poltron ministre des Affaires étrangères.

Trump bénéficiera, en outre, d’un large soutien des milieux d’affaires américains, plutôt favorables à la reconnaissance de Taïwan en vue de favoriser la signature de partenariats économiques : certains secteurs sont aujourd’hui inaccessibles aux États-Unis. Et le futur président ne fait que s’inscrire dans la droite ligne diplomatique du Parti républicain qui, dans son programme, appelle à une politique assumée de soutien à Taïwan. En son temps, Condoleezza Rice avait déjà mis en cause le principe de « Chine unique » avant de faire machine arrière…

De l’audace, encore de l’audace

Avec les bonnes manières qu’on lui connaît et un discours très policé, Obama a tenté lui aussi des coups de poker du même genre, annonçant la vente de 6 milliards d’armements à Taïwan en janvier 2010. À l’époque, le ministère de la Défense chinois avait immédiatement suspendu les échanges militaires avec les États-Unis et convoqué l’attaché de la Défense américain en Chine pour lui faire part d’une « protestation solennelle ». En 2015, rebelote. Le même rituel se répète. Sans réelles conséquences. Au point de se demander si cette agitation perpétuelle ne relève pas de la comédie du pouvoir.

En tout cas, le 10 décembre, le Congrès américain, à majorité républicaine, est allé bien plus loin en adoptant, lors du vote du budget de la Défense, une clause d’échanges militaires de haut niveau entre les États-Unis et Taïwan. Le ministre de la Défense chinois a immédiatement réclamé l’abandon de cette clause, au prétexte que « la question de Taïwan concerne la souveraineté et l’intégrité territoriale chinoise ».

À ce jour, la Maison-Blanche n’a pas fait savoir qu’elle s’opposerait au texte contesté.

Il apparaît donc que le rapport de forces que Trump cherche à obtenir ne tranche pas notablement avec la politique asiatique de Barack Obama, qui visait à établir un véritable « containment », tant militaire qu’économique, de l’Empire du Milieu. À la différence près que Trump joue franc-jeu, casse les codes, s’interdit de faire dans la dentelle, préférant l’irritante « Tweet Diplomatie » au discret « téléphone rouge ». Plein de bon sens, Trump s’est d’ailleurs étonné sur Twitter qu’on ne puisse prendre au téléphone la dirigeante d’un pays auquel on livre des missiles Patriot par centaines…

Par le style, Trump – installé dans sa « Trump tower » mais pas encore à la Maison-Blanche, c’est important – s’autorise ainsi un surcroît de liberté inédit dans une relation avec Pékin historiquement fondée sur la pleutrerie des Occidentaux, méthode qui n’a guère montré son efficacité. Il faudra s’y faire. À Pékin comme à Paris…[/access]

Retraites: Fillon, vite un programme digne de ce nom!

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François Fillon au Conseil national des Républicains, 14 janvier 2017. SIPA. 00788617_000024
François Fillon au Conseil national des Républicains, 14 janvier 2017. SIPA. 00788617_000024

François Fillon a joué un rôle clé dans deux réformes des retraites : celle de 2003, en tant que ministre des Affaires sociales, du travail et de la solidarité, et celle de 2010, en tant que Premier ministre. L’importance de ce sujet pour les finances publiques est considérable : 14 % du PIB, plus du quart du total des dépenses de notre système social, de l’État et des collectivités territoriales réunies. On pourrait donc s’attendre à ce que son programme présidentiel soit, sur ce point, à la hauteur des enjeux. On pourrait attendre la même chose du programme du parti Les Républicains, qui fournira, si le succès est au rendez-vous, le gros de sa majorité parlementaire. En tant que spécialiste des retraites, j’ai le triste devoir de dire que c’est loin d’être le cas, et qu’il serait grand temps de corriger le tir.

Les Français veulent choisir

Le site officiel du candidat Fillon est particulièrement peu disert en matière de retraites : la 5e « mesure phare » indique simplement « recul de l’âge de la retraite à 65 ans et unifier tous les régimes pour maintenir le pouvoir d’achat des salariés ». Le passage à un régime universel est une réforme structurelle en faveur de laquelle je plaide depuis plus de 20 ans (Quelles retraites en l’an 2000 ? Armand Colin, 1993)[1. Le plaidoyer, et surtout le travail préparatoire à une réforme structurelle, s’est poursuivi notamment dans un livre avec Alain Madelin, Quand les autruches prendront leur retraite, Le Seuil, 2003, et La retraite en liberté, au Cherche-midi, janvier 2017. Ce dernier ouvrage précise comment passer, en un quinquennat, de nos 36 régimes hétéroclites à un régime unique par points, clair et simple pour les assurés sociaux, et facile à piloter.]: je ne vais donc pas faire la fine bouche ! Mais s’agissant d’une opération de grande ampleur, il ne suffit pas de l’annoncer dans une petite phrase qui commence par une mesure paramétrique portant sur une variable de commande qui aurait toute chance de disparaître dans un régime rénové où la liberté rendue possible par l’adoption de la neutralité actuarielle remplacerait enfin les carcans bureaucratiques actuels. François Fillon semble avoir fait allusion oralement à l’adoption d’un système par points : c’est cela, et d’autres dispositions constitutives d’un régime efficace et juste, qu’il faudrait porter à la connaissance du corps électoral.

Le site du parti Les Républicains entre davantage dans les détails. On y lit d’emblée : « Nous assurerons l’égalité stricte entre le public et le privé sur le calcul des pensions de retraite et demandons un âge identique de départ à la retraite pour tous les salariés. Nous voulons la suppression des régimes spéciaux de retraite. » Mais veut-on emmener les Français, épris de liberté, en rang par deux, vers un âge de « départ » obligatoire ? Alors que chacun aspire à organiser sa vie comme il l’entend, le premier préférant le loisir à l’argent, le second désirant travailler plus longtemps pour pouvoir dépenser davantage, et le troisième souhaitant une période de transition comportant une activité professionnelle réduite et la perception d’une fraction de sa pension ! Cette liberté, rendue compatible avec l’égalité et l’efficacité par l’adoption d’un régime universel en points appliquant un principe de neutralité actuarielle, serait-elle en dehors des limites de l’épure LR ?

De bonnes intentions, mais…

Plus loin – page 290 et suivantes du programme – sous un chapeau « garantir une fois pour toutes le financement des retraites », arrivent les dispositions concrètes, dont les trois principales méritent d’être connues et commentées.

« Porter à 63 ans en 2020 l’âge légal de départ à la retraite, puis à 64 ans en 2025. » Cette phrase qui nous promet la répétition des réformes paramétriques précédemment réalisées, est terrifiante, car elle montre à quel point les auteurs du programme ignorent la nécessité de dépolitiser la gestion de notre système de retraites. La loi doit fixer la structure du système, y compris la nature des leviers de commande, mais manœuvrer ces leviers pour atteindre, notamment, l’équilibre budgétaire, est de la responsabilité des gestionnaires. Ni le Parlement, ni même le Gouvernement, n’ont intérêt à se mêler de la gestion des retraites : une fois mis en place un bon système, avec des buts bien définis, il faut laisser son équipe de direction prendre ses responsabilités, quitte à la semoncer, voire à la renvoyer, si elle fait mal son travail.

« Supprimer les régimes spéciaux tout en alignant le mode de calcul des pensions de retraite du public sur celui du privé (les 25 meilleures années, primes comprises) ». Voilà de bonnes intentions, mais de celles dont l’enfer est pavé. Car une telle mesure sera encore plus difficile à mettre en œuvre que le passage à un régime universel par points, du fait notamment que les régimes spéciaux ont pour équivalent non pas le régime général, mais l’ensemble formé par les 3 régimes des salariés du privé, assurance vieillesse du régime général, Arrco et Agirc. Se donner un mal fou, et déclencher des grèves paralysantes, pour se retrouver avec des régimes de fonctionnaires et de cheminots calqués sur le régime mal fichu qu’est celui des salariés du privé, quel gâchis en perspective !

« Nous demanderons aux gestionnaires des régimes Arrco et Agirc de poursuivre leurs efforts d’économie et d’aligner leurs coûts de gestion sur ceux de la CNAV. » Si le programme de LR avait été écrit ou relu par quelqu’un connaissant le sujet, il poserait de façon bien différente l’importante question du coût de gestion. Exprimé en pourcentage, le coût d’un régime complémentaire, distribuant des pensions plus modestes que le régime de base, paraît évidemment élevé, puisque gérer des droits requiert les mêmes opérations, et coûte donc autant d’euros, que la pension mensuelle obtenue au terme d’une carrière complète soit 300 €, 600 €, ou 1 200 €. Ce phénomène s’observe également en assurance maladie, où les complémentaires fonctionnent avec des frais de 10 % à 25 % des remboursements qu’elles effectuent, contre moins de 5 % pour la sécu. Ce qui réduirait fortement les frais de gestion des retraites, c’est l’instauration d’un régime universel !

Fillon et Les Républicains ont actuellement comme atout principal la nullité de leurs adversaires. On aimerait que, d’ici les élections, la raison de voter pour eux ne soit plus le choix du moindre mal, mais celui d’un candidat et d’un mouvement politique ayant un bon projet.

« Qui a gagné le débat? »

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Les candidats à la primaire de la gauche, janvier 2017. SIPA. AP21999195_000002
Les candidats à la primaire de la gauche, janvier 2017. SIPA. AP21999195_000002

Un groupe de citoyens vient de lancer l’initiative « trois débats sinon rien », afin d’obtenir l’organisation de six débats télévisés, en tout : trois avant le premier tour, impliquant tous les candidats, et trois entre les deux tours, au lieu de l’unique débat habituel. En soi, cette idée n’est pas aberrante et elle permettrait peut-être de contrebalancer un peu les nouvelles règles du CSA en matière d’équité (et non plus d’égalité) du temps de parole, qui risquent de nuire beaucoup à la visibilité de ceux qu’on appelle les petits candidats. Mais organiser plus de débats, c’est aussi donner aux médias plus de poids encore qu’ils n’en ont déjà.

La règle de l’égalité parfaite était très contraignante mais elle avait l’avantage d’être juste et claire. Le CSA l’a abolie récemment, au profit d’une exigence d’équité qui délègue aux médias audiovisuels le soin d’« évaluer le poids relatif de chaque candidat ». Autrement dit, un petit candidat restera un petit candidat, sans espoir de s’extraire de ce statut. Et bien sûr, cette évaluation difficilement objective permet aux médias de sélectionner les têtes d’affiche sans devoir s’imposer la corvée de s’intéresser à des personnalités mineures.

Reste à déterminer si les débats de préparation au premier tour reposeraient sur ce principe d’équité ou si, à titre dérogatoire, on y respecterait une égalité parfaite. Comme ces débats mettent toujours au premier plan d’énormes chronomètres, on verrait exactement quel est le temps de parole accordé à chacun et les différences de traitement, même légales, sauteraient aux yeux de manière gênante.

Mais surtout, on aurait droit à cette sempiternelle et inutile question : qui a gagné le débat ?

Comment comprendre cette question ?

Théoriquement, celui qui gagne le débat est celui qui parvient à convaincre et donc à remporter l’élection. Vous voulez savoir qui a gagné le débat ? Attendez les résultats du scrutin.

Ou alors, on considère qu’on peut gagner un débat sans gagner l’élection. Tel candidat a été le plus convaincant, le plus brillant, le plus offensif, le plus percutant : c’est lui qui a gagné le débat. On évalue alors la qualité d’une performance oratoire. C’est évidemment ce qu’on veut signifier, en général, quand on pose cette question. Mais ce n’est pas si simple :

D’abord, on peut être brillant et dire n’importe quoi. La qualité d’une prestation lors d’un débat ne préjuge en rien de…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux