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Emmanuel Macron, maoïste en col blanc?

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emmanuel macron revolution mao
Emmanuel Macron. Sipa. Numéro de reportage : 00787596_000001.

Indépendamment des programmes, des déclarations de circonstance, des alliances et de leurs revirements, chaque responsable politique est d’abord habité par une vision personnelle du monde et de la condition humaine. Cette vision façonne en profondeur ses décisions, ses actes, et l’empreinte qu’il laisse sur son temps.

Puisqu’Emmanuel Macron semble s’imposer comme personnage politique, il est temps de se demander quelle est son anthropologie, son fonds. Au-delà de l’image du bon élève à qui tout réussit, du gentil garçon propre sur lui, du gendre idéal, que pense l’homme ? Au-delà d’un programme parfaitement sculpté dans l’air du temps et que l’on estimera plus ou moins libéral, mais qui se révèle surtout pragmatique, à quoi croit-il ?

Son livre de candidature, Révolution, n’apprend pas grand-chose à ce propos. Cependant, au détour de considérations toujours bien tournées, on y débusque quelques saillies qui semblent révéler sa matrice morale.

Les sources

Ses lectures d’abord. S’il nomme Molière, Racine, Giraudoux, Mauriac, Giono, Colette, il glisse au passage que « Gide et Cocteau étaient ses compagnons irremplaçables ». Singulière sensibilité ! Et s’il mentionne longuement Ricœur dans son livre, c’est Alain qu’il cite pour ses vœux « Penser printemps » de cette année. Cependant, il ne qualifie pas ce dernier de philosophe, mais de « grande figure du radicalisme français ». Étonnant ! Rien d’autre ne transparaît à ce stade. Il faudra suivre dans la durée si des éléments complémentaires remontent, qui contribuent à identifier un cadre intellectuel clair.

Le sens de la vie sociale

La question du sens ne semble pas intéresser Emmanuel Macron, mais certains traits laissent deviner que le travail, on s’en doutait, tient chez lui une place centrale dans l’existence : « Nous devons donner à chacun un travail, et à chaque travail une rémunération digne et des perspectives »; « Je veux une France efficace, juste, entreprenante, où chacun choisit sa vie et vit de son travail ». Qu’en est-il de ceux qui ne peuvent travailler, soit par l’âge, soit par la santé, soit par suite des aléas de la vie ? Ont-ils un horizon en ce monde ? Point de réponse. On voit poindre là un élément typique de l’anthropologie libérale classique, où l’homme n’existe que par et pour son labeur. Cette orientation est complétée par nombre de réflexions sur ce qu’est la France, sur ce que signifie être Français.

La France

A ce sujet, les définitions fusent, sans souci de cohérence.

D’abord, la France est sa langue, et rien que cela. « Or, qu’est-ce que la France et d’où venons-nous ? De mes premières années, je l’ai dit, je garde mon lien le plus intime avec notre pays. Le lien que j’ai construit avec la langue française. Le cœur de ce qui nous unit est bien là. Ces mots, parfois usés ou redécouverts. Cette langue qui charrie toute notre histoire et qui nous rassemble depuis que François Ier, à Villers-Cotterêts, a eu cette intuition géniale de bâtir le royaume sur la langue. […] C’est bien ce qui fait de nous une nation ouverte, parce qu’une langue s’apprend, et avec elle les images et les souvenirs qu’elle évoque. Celui qui apprend le français, puis le parle, devient le dépositaire de notre Histoire et devient un Français ». Que penser des ressortissants des pays francophones ? Sont-ils intimement colonisés par leur langue maternelle ? Et ne peut-on apprendre et aimer le français sans y perdre sa nationalité ?

Ensuite, la France « est aussi un État et un projet, celui d’une nation qui libère. Notre Histoire a fait de nous des enfants de l’État, et non du droit, comme aux États-Unis, ou du commerce maritime, comme en Angleterre. […] C’est ainsi que l’État a, en France, partie liée avec l’intime des individus et des groupes ». Emmanuel Macron s’inscrit ici dans la plus stricte tradition jacobine.

Enfin, on retrouve sans surprise la profession de foi moderne dans le contrat social. « Ce qui tient la France unie, c’est sa passion réelle, sincère, de l’égalité ». Plus loin : « notre pays, pour faire face à ses défis, ne peut se tenir uni, réconcilié, que par une volonté. Une volonté qui donne un mouvement, dessine des frontières qui en même temps rassemblent et donnent un sens à ce qui nous dépasse. Oui, la France est une volonté ».

Sur ce plan, Emmanuel Macron s’affirme en héritier direct de la philosophie politique des Lumières : la volonté commune des citoyens se concrétise dans l’État, et il suffit de partager cette volonté pour faire partie intégrante de la nation, ce que marque la langue française.

Jusqu’ici se dessine une vision très classique de la politique pour un Français : rousseauiste, jacobine et libérale. Mais ce n’est pas tout.

Quelle révolution ?

Il y a ce titre, cette incantation répétée à la révolution. Quelle révolution ? Ce n’est jamais dit, en fait. Faut-il y lire l’horizon ultime de son action, ou une simple figure de style ?

Et cette « marche » sans but indiqué, est-elle un lointain écho à la longue marche qui précéda la prise du pouvoir par le grand Timonier, ou bien juste la métaphore d’un progressisme qui ignore où il va ?

Un motif très marxiste revient à deux reprises dans son livre : « Nous sommes en train de vivre un stade final du capitalisme mondial qui, par ses excès, manifeste son incapacité à durer véritablement ».  « Je ne sais d’ailleurs si ce capitalisme n’est pas en train de vivre ses dernières étapes en raison même de ses excès ». Mais il n’en dit pas plus et laisse ces menaces énigmatiques planer sur notre avenir.

Un autre thème cher aux révolutionnaires apparaît une fois, l’ennemi intérieur : « Cette France, républicaine par nature, qui est la nôtre, a des ennemis. Les républicains ne peuvent jamais faire l’économie de les nommer. Ces ennemis si divers ont tous en commun d’être des rêveurs – mais des rêveurs parfois criminels –, des puritains, des utopistes du passé. Ils croient détenir une vérité sur la France. Ce n’est pas seulement un danger, c’est un contresens. La seule vérité qui soit française, c’est celle de notre effort collectif pour nous rendre libres, et meilleurs que nous sommes ; cet effort qui doit nous projeter dans l’avenir. Ces ennemis de la République prétendent l’enfermer dans une définition arbitraire et statique de ce qu’elle est et de ce qu’elle devrait être. Il y a les islamistes qui veulent l’asservir et qui, l’expérience le montre, n’apportent que le malheur et l’esclavage. Il y a le Front national qui, animé par une absurde nostalgie de ce que notre pays n’a jamais été, lui fait trahir ce qu’il est. Il y a ceux qui se rallient à l’extrême droite en adoptant ses thèses. Il y a les cyniques qui fuient la France ou la méprisent. C’est beaucoup de monde et, en même temps, ce n’est pas assez pour nous retenir ». Le retenir de quoi, c’est ce qu’il ne précise pas. S’agit-il simplement d’aller de l’avant, ou d’entrer en lutte ouverte contre ces ennemis nommés ?

Quant à déclarer ennemis de la France ceux qui se réclament du patriotisme, c’est rendre impossible toute unité nationale et vouer le pays à la fracture. Car faire France inclurait tous les Français, sans discussion ni tri. Mais l’unité n’est pas sa question. Bref, Emmanuel Macron cultive un tropisme pour l’incantation révolutionnaire.

Au centre de la gauche

Les derniers mots du livre sont finalement les plus significatifs. Emmanuel Macron désigne ainsi « ce que la politique a de plus noble : transformer le réel, déployer l’action, restituer le pouvoir à ceux qui font ». Le réel n’est pas un donné à recevoir et à respecter, mais une matière à refaire à sa main. Seule l’action compte, et l’action emporte le pouvoir. On reconnaît là une posture toute nietzschéenne, qui semble le récapituler.

Progressiste, jacobin, libéral, rousseauiste, révolutionnaire et finalement nietzschéen, Emmanuel Macron pense dans les travées de la gauche. Est-il centriste ? Oui, au centre de la gauche.

Révolution

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Antiterrorisme: Trump préfère prévenir que guérir

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donald trump usa avion islam
Manifestation anti-Trump, Michigan, janvier 2017. Sipa. Numéro de reportage : AP22007063_000004.

Les islamistes ne tolèrent ni les athées, ni les juifs, ni les chrétiens. À titre individuel, il va de soi que chaque musulman mérite d’être respecté : après tout chacun d’entre nous a droit à ses croyances, voire à ses délires. Mais dès lors, qu’il n’y a pas réciprocité, il est normal, voire même plutôt sain, que des mesures de rétorsion soient prises. Il n’a échappé à personne, tout au moins je l’espère, que l’islam est peut-être une religion, mais aujourd’hui avant tout un instrument de conquête. Je ne nie pas non plus qu’il peut y avoir dans cet esprit de conquête, outre une violence plutôt jouissive, une forme d’idéal que chacun est libre de partager, mais aussi de combattre. C’est ce que fait Donald Trump en prenant des mesures qui permettent, pour un temps au moins, de ne pas laisser le champ libre à celles et ceux qui menacent la démocratie américaine. Les Européens, certainement beaucoup plus menacés, auraient tort de ne pas s’inspirer de ses méthodes, voire de celles des Chinois ou des Japonais.

Trump envoie un signal clair

Certes, on peut le déplorer,  mais il n’y a guère que deux possibilités dans l’existence : terroriser ou être terrorisé. Donald Trump a compris, tout comme Reagan avant lui et W. Bush, que les États-Unis ne sont forts que dans la mesure où ils sont haïs. Il va l’être. Il l’est déjà. Il n’aura ni prix Nobel de la Paix, ni ne figurera au Panthéon des grands hommes qui s’illustrèrent par leur amour de l’Humanité. L’avantage qu’il a sur tous ceux qui n’ont de cesse de baver sur sa vulgarité et sa brutalité, se décernant ainsi à bon marché des brevets de bonne conscience, c’est qu’il ne doit rien à personne. Et qu’il en sait sans doute un peu plus long sur l’humanité que ceux qui le critiquent. C’est un lonesome cow-boy qui fait le job, quoi qu’il doive lui en coûter. Et le job aujourd’hui consiste à dire stop à ces islamistes  qui, profitant et de leurs pétrodollars et de notre mauvaise conscience,  tentent d’imposer à un Occident tantôt sidéré, tantôt lâche, leur religion, leur forme de vie et leur pouvoir. Donald Trump a donné, contrairement à Obama, un signal clair : nous ne voulons pas de vous. Ce n’est sans doute ni très poli, ni très charitable, mais sommes-nous encore en mesure de l’être ? Et pourquoi se mettre au service de ceux qui ont juré notre perte ?  À force de compromis, l’Europe a perdu toutes ses défenses immunitaires et nous offre comme ultime spectacle ses convulsions d’agonisants. Donald Trump a choisi de dégainer. Pour les lâches que nous sommes, c’est intolérable.

Le long chemin de croix de François Fillon

François Fillon entouré de sa femme Pénélope (à droite) et de Valérie Boyer (à gauche)lors d'un meeting de campagne à Paris, 29 janvier 2017. SIPA. AP22006924_000056

Qu’est-ce qui attend François Fillon, et par conséquent la France à moins de trois mois du premier tour de l’élection présidentielle ? Le candidat de la droite et son épouse sont-ils « coupables » de ce dont désormais la clameur les accable ? L’affaire est apparemment simple et chacun, en fonction de ses intérêts politiques a maintenant un avis tranché. Pour ceux qui rêvent d’une restauration de la droite classique après l’horrible épisode Hollandien, et qui, par un vote de classe, ont choisi à la primaire un homme qui leur ressemble,  « le couple Fillon est blanc comme neige ». Pour ceux qui, avec Pierre Bergé, George Soros, Jacques Attali, Laurent Joffrin, Daniel Cohn-Bendit et tous les autres rêvent d’une présidence Macron qui permettrait de ne surtout rien changer : « François Fillon a l’âme noire, il est indigne de diriger la France ».

Trois imprudences

Concernant les faits eux-mêmes tels qu’ils nous sont présentés, j’aurais tendance à considérer concernant l’emploi d’attaché parlementaire, que députés et sénateurs devraient être libres d’organiser leur travail comme ils l’entendent avec les moyens qui leur sont fournis et que les interventions permanentes du juge judiciaire dans le fonctionnement du parlement sont autant d’atteintes à la séparation des pouvoirs. En revanche, l’affaire de l’emploi de Pénélope Fillon à la Revue des Deux Mondes, au-delà des qualifications juridiques meurtrières qui risquent de tomber, est beaucoup plus gênante et très déplaisante. Elle est le symbole d’un capitalisme de connivence, devenu insupportable.

Et puis François Fillon s’est mis lui-même dans la seringue avec ses trois énormes imprudences. Il a tout d’abord fait adopter à son épouse des comportements politiquement difficilement défendables. Il se serait ensuite livré – il le dément – à la dénonciation déshonorante de Nicolas Sarkozy auprès du pouvoir socialiste. Il a enfin prononcé cette phrase épouvantable : « imagine-t-on le général de Gaulle mis en examen ? » Proférée il faut le rappeler, quand il était en perdition dans les sondages de la primaire.

L’innocence ne protège de rien

Mais la question que l’on va se poser face à la catastrophe politique qui frappe le candidat de la droite, ce n’est pas de savoir s’il est pénalement coupable de quelque chose, question à laquelle il ne sera pas répondu avant fort longtemps et pour l’instant dénuée d’intérêt pratique. Mais d’imaginer ce qui va se passer dans les jours et les semaines qui viennent. En rappelant les règles du cirque politico-judiciaire : il ne faut pas faire confiance à la Justice, et l’innocence ne protège de rien. Et ceux qui disent le contraire profèrent un pieux mensonge. Il ne faut pas faire confiance à la Justice, parce que l’organisation de l’institution repose précisément sur la défiance vis-à-vis de l’Homme magistrat. Toutes les règles dont il faut sans relâche demander le respect ne sont là que pour compenser le fait que celui qui va juger est un homme (ou une femme) comme les autres, c’est-à-dire faillible. Et l’innocence ne protège de rien par ce que cette Justice est aussi un enjeu, et son utilisation à des fins politiques à un niveau rarement vu, est un des traits caractéristiques de ce quinquennat qui s’achève. Face à cette dérive, le respect des principes, l’innocence ou l’honneur d’un homme ne pèsent pas grand-chose.

A lire aussi >> Pénélope Gate: on est mal, on est mal ! : Une analyse juridique de l’affaire sur Causeur.fr

Évidemment, même s’il n’est pas idéalement placé pour le faire, François Fillon a beau jeu de hurler au complot, car c’en est un, et de longue main. Déroulons le scénario. Des informations concernant la situation de Pénélope Fillon dont certaines étaient connues depuis longtemps. La connaissance de l’emploi à la Revue des Deux Mondes nécessitait en revanche des informations administratives qui ne sont pas accessibles à tout le monde. Le moment choisi, à trois mois du premier tour de la présidentielle, met la droite républicaine dans une situation inextricable. Il faut donc se tourner vers l’exécutif qui face à la catastrophe de la primaire socialiste envoie de plus en plus de signes d’un soutien empressé à Emmanuel Macron. Avec un deuxième acteur essentiel, la presse spécialisée dans l’envoi de ce genre de missiles. Dûment informée, elle a fait ce que l’on attendait d’elle.

Et puis il y a le « Parquet Financier », instance créée dans l’émotion de l’affaire Cahuzac, dont la direction a été donnée à des gens de confiance, et qui a manifesté pendant quatre ans un zèle sans faille à l’encontre de Nicolas Sarkozy. Cette institution sous contrôle hiérarchique direct du ministre de la Justice a « ouvert » une enquête préliminaire quelques heures après la publication du Canard enchaîné. Première observation, pour qui connaît un peu le fonctionnement de la machine judiciaire, il semble impossible que cette initiative ait été prise sans concertation préalable au moins avec la place Vendôme et plus probablement avec l’Élysée. Et sans que le plus haut niveau de l’exécutif ait donné soit son accord, soit carrément des consignes. Deuxièmement, la célérité avec laquelle se sont déclenchées les investigations : perquisition dès le lendemain, auditions le surlendemain, implique évidemment une préparation bien antérieure à l’article du Canard enchaîné. Tous les regards devraient se tourner vers celui que la rumeur nous présente depuis le début du quinquennat comme le patron du cabinet noir de l’Élysée, Stéphane le Foll le rival sarthois de François Fillon. Rien pour l’instant ne permet de l’affirmer, on se contentera donc de quelques déductions face à des évidences. Ajoutons à celles-ci, la misérable opération déclenchée contre Rachida Dati. Qui présente plusieurs caractéristiques, au-delà de son charisme et de son talent, celle d’exaspérer l’establishment qu’il soit de droite ou de gauche. Comme elle dispose en plus d’un incontestable courage dans l’expression de ses désaccords, elle n’a pas envoyé dire à François Fillon ce qu’elle pensait de sa façon de traiter les amis de Nicolas Sarkozy dans la campagne. Elle est donc accusée par les gazettes, bouc émissaire d’une minable opération de diversion, d’être à l’origine de l’opération. On répondra qu’elle n’a jamais siégé à l’Assemblée nationale, et que l’on ne voit pas comment elle aurait pu accéder à la comptabilité de la société éditrice de la Revue des Deux Mondes. Ce qui n’a pas empêché, à droite, ceux qui n’ont jamais accepté Rachida Dati pour des raisons inavouables, de se jeter sur cet écran de fumée. Plutôt que de dénoncer les vrais organisateurs et mener le bon combat.

S’il est élu, François Fillon sera immunisé. Pénélope non…

Sans mesurer peut-être aussi que la restauration dont ils rêvent a peut-être pas mal de plomb dans l’aile. François Fillon, qui a aussi dû se faire expliquer par ses fils, enfin devenus avocats, ce qu’était le temps judiciaire, a dit qu’il se retirerait s’il était mis en examen. Il sait très bien que le parquet n’aura pas le temps, avant le premier tour de la présidentielle de demander l’ouverture d’une information judiciaire menée par un juge d’instruction qui aurait cette compétence. En revanche, le cirque médiatico-judiciaire a commencé, et toutes les péripéties habituelles vont pourrir la campagne. On a déjà eu une première perquisition, et l’audition de témoins de l’accusation. Vont probablement suivre des gardes à vue, des confrontations, etc. etc. Et bien évidemment et comme d’habitude les gazettes amies seront immédiatement informées, alimentées, et les auditions, interrogatoires, transcriptions d’écoutes téléphoniques, dûment manipulés seront publiés. Avec l’effet qu’on imagine à chaque fois. Le parquet financier, tout à son zèle peut également nous offrir une citation directe en correctionnelle, ce qui voudrait dire que l’affaire pourrait être jugée sans passer par la case information judiciaire (instruction). Imaginons une citation à comparaître délivrée aux époux Fillon le jeudi précédent le premier tour pour une audience au mois d’octobre. Si François Fillon était quand même élu, il bénéficierait de l’immunité, mais pas son épouse. Charmante façon de commencer un quinquennat et bonjour l’autorité du nouveau président.

Comment en est-on arrivé là, à placer la France dans une telle situation politique ? Un quinquennat socialiste catastrophe, une primaire de la droite véritable dévoiement démocratique avec le choix d’un mauvais candidat désormais plus que fragile, un pouvoir aux abois, s’autorisant des méthodes barbouzardes et des manipulations indignes pour adouber un freluquet inconsistant et sauver ses petits meubles. Et tout cela au profit du Front national qui n’a même plus besoin de faire campagne.

Le fumet qui se dégage de cette marmite, devient carrément méphitique.

Armel Guerne, l’âme insurgée

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Armel Guerne (Wikipédia)

« Depuis mon enfance – depuis que je savais vouloir écrire – je demande dans mes prières d’être le dernier d’une lignée de supérieurs, et j’ai toujours tout fait pour ne jamais être le premier d’un bataillon d’inférieurs. » Cette hautaine prière décrit à la perfection son auteur, le poète Armel Guerne (1911-1980), davantage connu pour ses étincelantes traductions de Hölderlin et de Rilke, de Melville et de Kawabata. Un prodige, en effet, qui traduisit sa vie durant les textes les plus difficiles, de l’allemand comme du chinois ou du japonais, et même du tchèque.

Deux germanistes, ses amis, lui rendent un hommage appuyé par le truchement d’un recueil d’études ferventes qui font mieux connaître ce contemporain quelque peu occulté. Né en Suisse, mais éduqué à Paris, Guerne eut une scolarité bousculée, puisque, mis à la porte par son père qui exigeait qu’il entreprît des études commerciales, il se retrouva à dix-huit ans, au collège de Tartous, en Syrie, lecteur de français… et professeur de gymnastique. Cet immense érudit, ce traducteur génial échoua à son bac et se lança, tout jeune, dans l’édition, la poésie et la traduction : toute œuvre exaltant la vie de l’esprit le passionnait. Sous l’Occupation, il cassa sa plume et rejoignit les réseaux du S.O.E. britannique, activité qui lui valut d’être arrêté par le SD.

Poète au milieu des ruines, réfractaire absolu

Il parvint à s’évader du train pour Buchenwald et, via l’Espagne, à rejoindre Londres, où il fit la douloureuse expérience du terrible jeu des services spéciaux. Le réseau Prosper avait-il été livré aux Allemands par ses commanditaires dans le cadre d’une opération de désinformation ? Quel fut le rôle des services soviétiques et de Philby ? Guerne sortit brisé de la guerre, accusé même d’avoir trahi – méchant procès dont il sortit blanchi. Le poète fit donc l’expérience totale : la peur, le doute, le mensonge, la trahison …

Rivalisant de fidélité, Charles Le Brun et Jean Moncelon, les auteurs du recueil, évoquent les multiples passions de leur ami, qu’ils définissent comme un prédestiné, une sorte de chevalier avide de lumière et perdu dans le monde moderne. Parmi ces passions, Novalis et la quête de l’unité perdue, Nerval et ses fascinantes visions, l’immense Melville, Paracelse et l’alchimie… Armel Guerne ? Un Romantique au sens le plus noble. Ne composa-t-il pas ce magnifique volume, désormais classique,  Les Romantiques allemands (1956) ? N’édita-t-il pas un choix d’œuvres de Nerval ? Ne lui doit-on pas L’Ame insurgée, essai majeur sur le Romantisme ?

Un poète enfin, et non des moindres en ce siècle de bavards et de faiseurs, pour qui l’écriture était d’essence mystique, aux antipodes de toute futilité comme de tout délire  cérébral – celui-là même que, avec lucidité, il reprochait aux surréalistes. Ami du peintre Masson, de Cioran et de Bernanos, Armel Guerne considérait que l’Apocalypse, loin d’être à nos portes, était « entrée dans nos vies ». Plus antimoderne que cet ermite magnifique, vous trépassez, ami lecteur !

Poète au milieu des ruines, réfractaire absolu, Armel Guerne compte bien parmi les éveilleurs de l’Europe secrète. Ecoutons-le : « Une œuvre […] on doit se demander quel est son acte sur la terre ; et non seulement de quel esprit elle procède, mais aussi et peut-être surtout, dans l’angoissante tragédie de nos jours, quels esprits et quels cœurs elle encourage ou décourage. »

 

Charles Le Brun & Jean Moncelon, Armel Guerne. L’Annonciateur, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 194 pages

Armel Guerne, l'annonciateur

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Humour macabre et pessimisme chic

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Les carnets de Roland Jaccard Clément Rosset Beigbeder Romain Debluë

1. Un portrait de Schopenhauer

Une anecdote sur Cioran que j’ignorais : dans la chambre de l’hôtel parisien où il écrivait son Précis de décomposition (dans les années 1940), Cioran avait accroché un portrait de Schopenhauer. « C’est la photo de monsieur votre père ? » lui avait demandé un jour la femme de chambre… Elle avait visé juste.

Clément Rosset, lui aussi, a découvert Schopenhauer à l’âge de quatorze ans, alors qu’il était en plein désespoir amoureux. La lecture de l’oncle Arthur a rendu ses déboires insignifiants. Après l’avoir lu, tout devenait au choix dérisoire ou absurde. L’ami Clément reproche à Cioran d’avoir rendu le pessimisme chic. Je me suis toujours senti en accord avec ce pessimisme chic – qui va de pair avec le refus de la vie –, alors que Clément, lorgnant du côté de Nietzsche, succombe à une joie de vivre qui procède d’une acceptation totale du réel, aussi absurde et tragique soit-il. Question de tempérament sans doute et de sensibilité à la musique et à l’alcool, deux baumes divins pour Rosset.

2. Le thé vert de Beigbeder

Rien ne ressemble moins au roman de Romain Debluë Les Solitudes profondes, qui s’inscrit dans la ligne d’un Bernanos qui écrivait « On ne comprendra absolument rien à la civilisation moderne, si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure », que les vagabondages tantôt cyniques, tantôt amers, d’Arnaud Le Guern avec Frédéric Beigbeder, l’incorrigible. D’un côté, un jeune[access capability= »lire_inedits »] Vaudois catholique de vingt-quatre ans qui cite saint Thomas d’Aquin et Hegel, de l’autre un James Boswell en espadrilles à l’écoute d’un Samuel Johnson germanopratin qui manie l’humour macabre et la provocation stylée avec un chic sans égal.

Automne 2016. Frédéric Beigbeder ne joue plus à être le compagnon irrésistiblement drôle qu’il a toujours été. Il a passé le cap de la cinquantaine, il s’est marié pour la deuxième fois (c’est ce qu’on désigne comme le triomphe de l’espérance sur l’expérience) et son film L’Idéal a été un flop. Il confie à son ami Arnaud : « Mon nom est synonyme de loser, c’est une grosse erreur d’écrire ma biographie, à la sortie ce sera un massacre. » Et, sur fond d’amertume, il égrène des petites phrases, drôles et perfides, pieusement recueillies par Arnaud. Par exemple : « Je deviens encore plus détesté que mon frère. Et pourtant, Charles, politiquement, y met du sien. » Ou encore : « Je ne vais plus boire que du thé vert. » Et celle-ci, plus amère encore que le matcha : « Je suis devenu le loser qu’on aime haïr. Je vais finir comme Sagan : vieux, malade, ruiné, sans amis. »

Bon, vous me direz qu’il exagère, qu’il joue la comédie, qu’il n’a pas encore connu la geôle de Reading, qu’il est définitivement un enfant gâté… Oui, mais avec quel panache ! Et s’il était, en dépit de tout, notre Oscar Wilde français ? Ce serait bien la seule bonne nouvelle de ce pays en déliquescence, qui préfère Annie Ernaux ou Camille Laurens, voire Éric-Emmanuel Schmitt, à Frédéric Beigbeder. Quelle tristesse !

« Et Romain Debluë, qu’avez-vous à en dire ? », me demande son éditeur, Michel Moret. « Que pour un auteur d’une vingtaine d’années, il m’impressionne en dépit d’une écriture un peu trop précieuse à mon goût, mais parfois tellement contournée qu’elle en devient jouissive. » Si Frédéric Beigbeder a le charme fitzgéraldien qui émane des fêlures et des existences brisées, Romain Debluë, lui, arrive de contrées lointaines – enfin, géographiquement pas tant que cela : Montreux –, avec un roman philosophique d’une ambition démesurée : traquer les faux-semblants de ce que nous croyons être notre culture et qui n’est qu’une gigantesque manipulation de décervelage. Des jeunes filles à la grâce hamiltonienne traversent son récit, ce qui ne gâche rien. Je vois un fil rouge entre Frédéric Beigbeder et Romain Debluë.

3. Jean Richepin, l’insolent.

Je me sentirais coupable de ne pas mentionner la réédition de ce chef-d’œuvre d’humour noir que sont Les Morts bizarres de Jean Richepin (1849-1926), une suite de nouvelles qui flirtent avec l’épouvante et l’inanité des ambitions ratées. Léon Bloy, dont il était proche, lui disait : « En réalité, vous vous foutez de tout, excepté de deux choses : jouir le plus possible et faire du bruit dans le monde. Votre rôle est d’épater le bourgeois. L’ignoble claque du public imbécile, voilà le pain quotidien qu’il faut à votre âme fière. » C ‘est tellement vrai que Richepin fera carrière dans l’insolence, comportement et œuvre mêlés. Ce qui le conduira aussi bien en prison qu’à l’Académie française.

Jean Richepin avait un génie très particulier : celui de saisir en quelques lignes le grotesque des situations dans lesquelles, presque malgré nous, nous nous projetons dans l’unique but de parvenir à assouvir nos misérables rêves de gloire. François Rivière, qui le préface, montre bien comment, dans son conte très borgésien Le Chef-d’œuvre du crime, il exprime le sentiment que nous éprouvons tous de n’être que de pauvres humains jetés dans l’existence comme des prisonniers sur la paille humide d’un destin abject, tout en soulignant le comique irrésistible de cette situation. Il le fait sur un ton si vif et avec une telle allégresse qu’effectivement il nous épate aujourd’hui encore. Une lecture à conseiller dans leurs moments de spleen à Romain Debluë et à Frédéric Beigbeder. Clément Rosset, lui, peut s’en passer : il n’a plus rien à apprendre des jouissances que procure cette forme d’ironie nihiliste et de pessimisme chic.

Beigbeder l'incorrigible

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Les Morts bizarres

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Trois films à voir sous la couette

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Micaela Ramazzotti et Valeria Bruni Tedeschi dans "Folles de Joie".

« Neige en janvier, DVD au grenier » est un dicton remanié qui pourrait s’appliquer à nos week-ends de plus en plus frisquets. Entre l’épuisante primaire de la gauche, mauvais scénario et pâles figurants au générique, les vœux qui n’en finissent pas, lancinant remake, et les galettes des rois vendues à prix d’or, Hollywood à la boulangerie, nous sommes déjà cuits. A peine un mois d’écoulé que déjà une profonde lassitude nous emporte et ne nous laisse rien présager de bon.

On n’ose pas imaginer la déferlante présidentielle qui emportera notre moral au fond de la mer dans les prochaines semaines. Alors, pour garder la tête hors de l’eau, (re)voir des films est encore le meilleur moyen pour fuir cette triste réalité. Au programme : deux succès de l’année dernière, un polar à la française et une virée en Italie, sans oublier une rareté exhumée des profondeurs de la Mitterrandie.

L’emploi, le nerf de la guerre

Qui a dit que le crime ne payait pas ! Tout travail est respectable lorsqu’il est exécuté avec professionnalisme. Après une journée épuisante à l’usine, dans le bruit et l’odeur, l’ouvrier éprouve une certaine fierté à avoir accompli sa tâche même la plus ingrate. Il rentre chez lui avec le sentiment d’exister. Mais quand la crise est passée par là, que l’emploi s’est fait la malle avec les machines, que les actionnaires ont retiré leurs marrons du feu, les pauvres types de quarante ans se retrouvent sur le carreau. Ils boivent des bières, jouent au loto et savent leur déchéance proche surtout depuis que leurs femmes ont plié bagage.

Sur cette misère sociale, toile cirée des régions jadis industrieuses, Pascal Chaumeil, disparu en 2015 a tissé un polar très réussi, mi-réaliste, mi-barré avec Romain Duris et Michel Blanc (en charge également du scénario, de l’adaptation et des dialogues). Le réalisateur qui avait connu un immense succès avec L’Arnacoeur en 2010 s’amuse des codes et brouille les genres. Bien ficelé comme le postérieur d’une Kardashian, « Un petit boulot » en DVD depuis quelques jours, ne tombe ni dans le documentaire social à vocation lacrymale, ni dans la grosse guignolade. Un joli tour de force qui met en scène une galerie de personnages pathétiques et drôles. A noter la performance d’Alex Lutz en infâme inspecteur commercial et d’Alice Belaïdi dont la palette de composition ne cesse de s’élargir. Malgré le ciel bas et lourd du Nord de la France, les héros du film lorgnent plus du côté de la comédie italienne que du cinéma vérité anglo-saxon.

Dans l’impasse financière, Jacques incarné par Romain Duris se voit proposer de tuer la femme du bookmaker local (impeccable Michel Blanc). S’en suit une avalanche de situations improbables. On rit beaucoup dans cette farce noire sans oublier la détresse des personnages.

Un petit boulot – Film de Pascal Chaumeil – DVD Gaumont –

 

A la folie !

La vigueur du cinéma italien nous rendrait presque jaloux. Ils ont un don du ciel depuis quelques années. Plus le pays s’enlise, plus leurs réalisateurs défrichent des sujets étranges et sensibles exprimant l’amertume d’un peuple miné par tant de gabegie et cependant toujours traversé par une « forza » insensée. C’est lumineux, tendre et féroce, original et cabossé, il y a indéniablement une identité féconde, un foyer de contestations qui produit du Grand Art. Alors que de notre côté des Alpes, ça respire la graisse de cheval et le moulin des ressentiments.

En tête de gondole, les deux Paolo assurent le spectacle. De Sica, Risi, Fellini peuvent dormir en paix. La succession est bien gardée. Sorrentino a redéfini magistralement la papauté pour la télé et Virzi a certainement tourné le plus beau film de l’année 2016. « Folles de joie » arrache des larmes en réveillant un public trop souvent habitué au mélodrame formaté. Une sorte de « Thelma et Louise » lancée à vive allure sur les routes de la péninsule, une virée déjantée entre deux destins fracassés. Il fallait tout de même oser prendre deux femmes en convalescence psychiatrique et en faire des héroïnes tragiques. Comme le dit le réalisateur, l’Italie est un asile de fous à ciel ouvert. Elles s’échappent d’une institution pour retrouver leur passé, reprendre possession de leur vie.

Quel portrait, âpre et sensuel, généreux et saccadé ! Micaela Ramazzotti incarne une mère courage tatouée et diablement belle malgré ses nombreux tatouages. Son désarroi touche en plein cœur. Quant à Valeria Bruni Tedeschi, elle est, sans nul doute, la plus grande actrice du moment. Sa voix transperce l’imaginaire. Sa puissance d’évocation trouble durablement le spectateur. Une merveille !

Folles de joie – Film de Paolo Virzi – DVD BAC Films

 

Famille, je vous aime !

D’Elie Chouraqui, on se souvient surtout de « Paroles et musique » et des « Marmottes ». Le réalisateur aperçu fugitivement sur Arte dans « L’aventure, c’est l’aventure », cycle Claude Lelouch en ce début d’année, en qualité de barbudos, a tourné une très belle comédie dramatique en 1982. Une œuvre saluée par la critique en son temps qui avait obtenu le César du meilleur montage en 1983 et quelques nominations. Dans la collection « Gaumont à la demande », « Qu’est-ce qui fait courir David ? » est ressorti pour les cinéphiles et tous les autres curieux. Un travail sur l’organdi, dans les méandres des souvenirs où la vie d’une famille juive est racontée sans les gros sabots de la discorde.

Une œuvre fragile qui se laisse regarder avec beaucoup de plaisir. Francis Huster incarne David, un jeune scénariste partagé entre l’amour d’Anna (sublime Nicole Garcia, rieuse et sincère), de son ex devenue star de cinéma (impérial Anouk Aimée) et d’une tribu foutraque et joyeuse. Ses parents (Charles Aznavour et la regrettée Magali Noël dans le rôle exceptionnel d’une mère possessive) tentent de protéger leurs enfants contre les méchants coups du destin. Avec Chouraqui, il est forcément question de racines, de l’enfance, de la permanence des sentiments et aussi des prémices d’un humour potache qui fera son succès dans ses œuvres suivantes. Le casting est splendide, la rare Nathalie Nell et Michel Jonasz font un couple attachant. La beauté du décor, cette longue plage de Normandie balayée par les vents, est admirablement filmée. Et puis, de voir Katia Tchenko et Charles Gérard à l’écran, c’est tout simplement irrésistible !

Qu’est-ce qui fait courir David ? – Film d’Elie Chouraqui – DVD Gaumont à la demande



J’ai (failli) rencontrer Jean-Siméon Chardin

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Détail de l'"Autoportrait à l'abat-jour et aux lunettes" de Jean-Siméon Chardin (Wikipédia)

« On jurerait que cette raie est heureuse d’être peinte. » C’est le commentaire qu’inspire à l’auteur l’un des premiers tableaux de Jean-Siméon Chardin, âgé de vingt ans et pensionnaire de l’Académie royale de peinture. Les messieurs de l’Académie sont soufflés, troublés par ce génie précoce au style étrange, « ils ne comprennent pas comment il a fait », mais sous ses pinceaux, la réalité prend une forme crue, débarrassée de la pudeur avec laquelle nous l’affrontons à l’oeil nu. Il offre aux admirateurs, de plus en plus nombreux, de ses natures mortes une réalité sanctifiée par l’art avec un grand « A », Chardin passe pour un révolutionnaire. Il fréquente Diderot, se fait lire les travaux des encyclopédistes, sent que la terre s’apprête à trembler sous les pieds du royaume de France. Nous sommes dans la seconde moitié des années 1700 et dans les tableaux de Chardin, « la viande impose sa géométrie. » Il peint des pièces de boucherie, des gibiers, des fruits, il maîtrise le désordre et le déséquilibre à la perfection, puis jette son dévolu sur les figures humaines. C’est la période bénie de la vie de Chardin. Il épouse son premier amour, rencontrée à l’âge de quatorze ans, qui lui donne deux enfants. Des ouvriers, des servantes, puis sa femme et son jeune garçon servent de modèles au « Château de cartes », à la « Fille de cuisine » ou aux « Bulles de savon ».

Et le réel finit par lui rendre ces coups

Chardin parvient vite au sommet de son art, il sait « regarder le monde avec patience et intensité », considérer la réalité brute, sans filtre divin ni dévot, dans une sorte de paganisme peu conscient de lui-même. Il aime se cogner au réel. Et le réel finit par lui rendre ces coups. En l’espace de deux années meurent Marguerite, son épouse à la santé fragile, et leur petite fille. Chardin demeurera toute sa vie à demi brouillé avec son fils ainé, mort par noyade volontaire dans un canal de Venise. Quel contraste forment la physionomie du peintre, colosse empâté aux yeux brulés par les huiles, vernis et pigments qu’il mélange, et son caractère délicat, précieux, son amour des beaux objets, du tabac et des intellectuels des Lumières. On l’aperçoit se promenant dans les galeries du Louvre, la collection qu’alimente le roi Louis XV et où figurent quelques unes de ses natures mortes. On le voit aussi penché à la fenêtre de son atelier, rue Princesse. Il se courbe sur sa toile, avance par sauts de deux ou trois millimètres, plongé dans une concentration hermétique.

Chaque petit chapitre est un tableau reconstitué, les touches de couleur remplacées par des mots et des phrases. Écrire sur la peinture est un pari risqué : si l’image et le texte se complètent, il est rare que ceux-ci soient interchangeables. Nous quittons le musée imaginaire de Marc Pautrel avec le regret d’y avoir si peu rencontré le peintre. Beaucoup d’évocations tournent à l’extrapolation : un audio-guide un peu trop lyrique mène la visite. Quant à « Saint » Jean-Siméon Chardin, s’il avait réellement aspiré à rendre immortel le plus petit sujet de ses toiles, son souhait est exaucé.

 

Marc Pautrel, La sainte réalité, Vie de Jean-Siméon Chardin – Gallimard/L’Infini – 159 pages.

Pics de pollution: la littérature avait senti le coup

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Pic de pollution Paris Anne Hidalgo Valérie Pécresse Charles Dickens Brunner
Pic de pollution à Paris (Sipa : 00708272_000009)

« Paris connaît le plus long et intense pic de pollution hivernal depuis dix ans », titrait Le Monde au mois de décembre, tandis que Valérie Pécresse et Anne Hidalgo s’affrontaient de manière très politique, la première accusant la seconde d’avoir aggravé le phénomène en fermant les voies sur berges, tandis que la seconde renvoyait la première à ses domaines de compétences en l’accusant de ne pas assez s’occuper de la régularité des métros et des RER. Ce spectacle d’élus discutant du sexe des anges pendant que la population suffoque évoque la SF des années 1970 avec, par exemple, Le Troupeau aveugle de John Brunner, où le personnage d’Austin Train tente de mobiliser les consciences sur une planète en état de mort clinique autour du slogan « Arrêtez, vous me faites mourir ! »

Mais il nous semble plus intéressant, en l’occurrence, de regarder vers un romancier qui, à défaut de jouer au prophète, eut le mérite de comprendre en direct, si l’on peut dire, les liens entre la pollution et un certain type de civilisation. Charles Dickens n’était pas particulièrement écologiste, mais[access capability= »lire_inedits »] dans Temps difficiles (1854), alors que la révolution industrielle se déroule sous ses yeux, il décrit les mutations sociales et aussi environnementales dans une ville inspirée de Manchester, Coketown, dont la description est des plus parlantes : « Les palais féeriques s’illuminèrent brusquement avant que le pâle matin dévoilât les serpents de fumée qui se traînaient au-dessus de Coketown », tandis que le soleil donne l’impression d’être « perpétuellement en éclipse à travers du verre fumé ».

Cette modification de la nature, à la fois belle et mortifère, ne nous est plus racontée par Dickens, désormais, mais par les journalistes: « Ciel orangé et voilé, le visage de la pollution à Paris ce matin » indiquait ainsi le site de BFM TV, à l’aube du 7 décembre 2016.

Il y aura au moins eu un effet collatéral heureux à la transformation de Paris en Coketown : la météorologie est devenue, malgré elle, un genre poétique.[/access]

Temps difficiles

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Le troupeau aveugle (tome 1)

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Emmanuel Macron, maoïste en col blanc?

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emmanuel macron revolution mao
Emmanuel Macron. Sipa. Numéro de reportage : 00787596_000001.
emmanuel macron revolution mao
Emmanuel Macron. Sipa. Numéro de reportage : 00787596_000001.

Indépendamment des programmes, des déclarations de circonstance, des alliances et de leurs revirements, chaque responsable politique est d’abord habité par une vision personnelle du monde et de la condition humaine. Cette vision façonne en profondeur ses décisions, ses actes, et l’empreinte qu’il laisse sur son temps.

Puisqu’Emmanuel Macron semble s’imposer comme personnage politique, il est temps de se demander quelle est son anthropologie, son fonds. Au-delà de l’image du bon élève à qui tout réussit, du gentil garçon propre sur lui, du gendre idéal, que pense l’homme ? Au-delà d’un programme parfaitement sculpté dans l’air du temps et que l’on estimera plus ou moins libéral, mais qui se révèle surtout pragmatique, à quoi croit-il ?

Son livre de candidature, Révolution, n’apprend pas grand-chose à ce propos. Cependant, au détour de considérations toujours bien tournées, on y débusque quelques saillies qui semblent révéler sa matrice morale.

Les sources

Ses lectures d’abord. S’il nomme Molière, Racine, Giraudoux, Mauriac, Giono, Colette, il glisse au passage que « Gide et Cocteau étaient ses compagnons irremplaçables ». Singulière sensibilité ! Et s’il mentionne longuement Ricœur dans son livre, c’est Alain qu’il cite pour ses vœux « Penser printemps » de cette année. Cependant, il ne qualifie pas ce dernier de philosophe, mais de « grande figure du radicalisme français ». Étonnant ! Rien d’autre ne transparaît à ce stade. Il faudra suivre dans la durée si des éléments complémentaires remontent, qui contribuent à identifier un cadre intellectuel clair.

Le sens de la vie sociale

La question du sens ne semble pas intéresser Emmanuel Macron, mais certains traits laissent deviner que le travail, on s’en doutait, tient chez lui une place centrale dans l’existence : « Nous devons donner à chacun un travail, et à chaque travail une rémunération digne et des perspectives »; « Je veux une France efficace, juste, entreprenante, où chacun choisit sa vie et vit de son travail ». Qu’en est-il de ceux qui ne peuvent travailler, soit par l’âge, soit par la santé, soit par suite des aléas de la vie ? Ont-ils un horizon en ce monde ? Point de réponse. On voit poindre là un élément typique de l’anthropologie libérale classique, où l’homme n’existe que par et pour son labeur. Cette orientation est complétée par nombre de réflexions sur ce qu’est la France, sur ce que signifie être Français.

La France

A ce sujet, les définitions fusent, sans souci de cohérence.

D’abord, la France est sa langue, et rien que cela. « Or, qu’est-ce que la France et d’où venons-nous ? De mes premières années, je l’ai dit, je garde mon lien le plus intime avec notre pays. Le lien que j’ai construit avec la langue française. Le cœur de ce qui nous unit est bien là. Ces mots, parfois usés ou redécouverts. Cette langue qui charrie toute notre histoire et qui nous rassemble depuis que François Ier, à Villers-Cotterêts, a eu cette intuition géniale de bâtir le royaume sur la langue. […] C’est bien ce qui fait de nous une nation ouverte, parce qu’une langue s’apprend, et avec elle les images et les souvenirs qu’elle évoque. Celui qui apprend le français, puis le parle, devient le dépositaire de notre Histoire et devient un Français ». Que penser des ressortissants des pays francophones ? Sont-ils intimement colonisés par leur langue maternelle ? Et ne peut-on apprendre et aimer le français sans y perdre sa nationalité ?

Ensuite, la France « est aussi un État et un projet, celui d’une nation qui libère. Notre Histoire a fait de nous des enfants de l’État, et non du droit, comme aux États-Unis, ou du commerce maritime, comme en Angleterre. […] C’est ainsi que l’État a, en France, partie liée avec l’intime des individus et des groupes ». Emmanuel Macron s’inscrit ici dans la plus stricte tradition jacobine.

Enfin, on retrouve sans surprise la profession de foi moderne dans le contrat social. « Ce qui tient la France unie, c’est sa passion réelle, sincère, de l’égalité ». Plus loin : « notre pays, pour faire face à ses défis, ne peut se tenir uni, réconcilié, que par une volonté. Une volonté qui donne un mouvement, dessine des frontières qui en même temps rassemblent et donnent un sens à ce qui nous dépasse. Oui, la France est une volonté ».

Sur ce plan, Emmanuel Macron s’affirme en héritier direct de la philosophie politique des Lumières : la volonté commune des citoyens se concrétise dans l’État, et il suffit de partager cette volonté pour faire partie intégrante de la nation, ce que marque la langue française.

Jusqu’ici se dessine une vision très classique de la politique pour un Français : rousseauiste, jacobine et libérale. Mais ce n’est pas tout.

Quelle révolution ?

Il y a ce titre, cette incantation répétée à la révolution. Quelle révolution ? Ce n’est jamais dit, en fait. Faut-il y lire l’horizon ultime de son action, ou une simple figure de style ?

Et cette « marche » sans but indiqué, est-elle un lointain écho à la longue marche qui précéda la prise du pouvoir par le grand Timonier, ou bien juste la métaphore d’un progressisme qui ignore où il va ?

Un motif très marxiste revient à deux reprises dans son livre : « Nous sommes en train de vivre un stade final du capitalisme mondial qui, par ses excès, manifeste son incapacité à durer véritablement ».  « Je ne sais d’ailleurs si ce capitalisme n’est pas en train de vivre ses dernières étapes en raison même de ses excès ». Mais il n’en dit pas plus et laisse ces menaces énigmatiques planer sur notre avenir.

Un autre thème cher aux révolutionnaires apparaît une fois, l’ennemi intérieur : « Cette France, républicaine par nature, qui est la nôtre, a des ennemis. Les républicains ne peuvent jamais faire l’économie de les nommer. Ces ennemis si divers ont tous en commun d’être des rêveurs – mais des rêveurs parfois criminels –, des puritains, des utopistes du passé. Ils croient détenir une vérité sur la France. Ce n’est pas seulement un danger, c’est un contresens. La seule vérité qui soit française, c’est celle de notre effort collectif pour nous rendre libres, et meilleurs que nous sommes ; cet effort qui doit nous projeter dans l’avenir. Ces ennemis de la République prétendent l’enfermer dans une définition arbitraire et statique de ce qu’elle est et de ce qu’elle devrait être. Il y a les islamistes qui veulent l’asservir et qui, l’expérience le montre, n’apportent que le malheur et l’esclavage. Il y a le Front national qui, animé par une absurde nostalgie de ce que notre pays n’a jamais été, lui fait trahir ce qu’il est. Il y a ceux qui se rallient à l’extrême droite en adoptant ses thèses. Il y a les cyniques qui fuient la France ou la méprisent. C’est beaucoup de monde et, en même temps, ce n’est pas assez pour nous retenir ». Le retenir de quoi, c’est ce qu’il ne précise pas. S’agit-il simplement d’aller de l’avant, ou d’entrer en lutte ouverte contre ces ennemis nommés ?

Quant à déclarer ennemis de la France ceux qui se réclament du patriotisme, c’est rendre impossible toute unité nationale et vouer le pays à la fracture. Car faire France inclurait tous les Français, sans discussion ni tri. Mais l’unité n’est pas sa question. Bref, Emmanuel Macron cultive un tropisme pour l’incantation révolutionnaire.

Au centre de la gauche

Les derniers mots du livre sont finalement les plus significatifs. Emmanuel Macron désigne ainsi « ce que la politique a de plus noble : transformer le réel, déployer l’action, restituer le pouvoir à ceux qui font ». Le réel n’est pas un donné à recevoir et à respecter, mais une matière à refaire à sa main. Seule l’action compte, et l’action emporte le pouvoir. On reconnaît là une posture toute nietzschéenne, qui semble le récapituler.

Progressiste, jacobin, libéral, rousseauiste, révolutionnaire et finalement nietzschéen, Emmanuel Macron pense dans les travées de la gauche. Est-il centriste ? Oui, au centre de la gauche.

Révolution

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Antiterrorisme: Trump préfère prévenir que guérir

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donald trump usa avion islam
Manifestation anti-Trump, Michigan, janvier 2017. Sipa. Numéro de reportage : AP22007063_000004.
donald trump usa avion islam
Manifestation anti-Trump, Michigan, janvier 2017. Sipa. Numéro de reportage : AP22007063_000004.

Les islamistes ne tolèrent ni les athées, ni les juifs, ni les chrétiens. À titre individuel, il va de soi que chaque musulman mérite d’être respecté : après tout chacun d’entre nous a droit à ses croyances, voire à ses délires. Mais dès lors, qu’il n’y a pas réciprocité, il est normal, voire même plutôt sain, que des mesures de rétorsion soient prises. Il n’a échappé à personne, tout au moins je l’espère, que l’islam est peut-être une religion, mais aujourd’hui avant tout un instrument de conquête. Je ne nie pas non plus qu’il peut y avoir dans cet esprit de conquête, outre une violence plutôt jouissive, une forme d’idéal que chacun est libre de partager, mais aussi de combattre. C’est ce que fait Donald Trump en prenant des mesures qui permettent, pour un temps au moins, de ne pas laisser le champ libre à celles et ceux qui menacent la démocratie américaine. Les Européens, certainement beaucoup plus menacés, auraient tort de ne pas s’inspirer de ses méthodes, voire de celles des Chinois ou des Japonais.

Trump envoie un signal clair

Certes, on peut le déplorer,  mais il n’y a guère que deux possibilités dans l’existence : terroriser ou être terrorisé. Donald Trump a compris, tout comme Reagan avant lui et W. Bush, que les États-Unis ne sont forts que dans la mesure où ils sont haïs. Il va l’être. Il l’est déjà. Il n’aura ni prix Nobel de la Paix, ni ne figurera au Panthéon des grands hommes qui s’illustrèrent par leur amour de l’Humanité. L’avantage qu’il a sur tous ceux qui n’ont de cesse de baver sur sa vulgarité et sa brutalité, se décernant ainsi à bon marché des brevets de bonne conscience, c’est qu’il ne doit rien à personne. Et qu’il en sait sans doute un peu plus long sur l’humanité que ceux qui le critiquent. C’est un lonesome cow-boy qui fait le job, quoi qu’il doive lui en coûter. Et le job aujourd’hui consiste à dire stop à ces islamistes  qui, profitant et de leurs pétrodollars et de notre mauvaise conscience,  tentent d’imposer à un Occident tantôt sidéré, tantôt lâche, leur religion, leur forme de vie et leur pouvoir. Donald Trump a donné, contrairement à Obama, un signal clair : nous ne voulons pas de vous. Ce n’est sans doute ni très poli, ni très charitable, mais sommes-nous encore en mesure de l’être ? Et pourquoi se mettre au service de ceux qui ont juré notre perte ?  À force de compromis, l’Europe a perdu toutes ses défenses immunitaires et nous offre comme ultime spectacle ses convulsions d’agonisants. Donald Trump a choisi de dégainer. Pour les lâches que nous sommes, c’est intolérable.

Le long chemin de croix de François Fillon

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François Fillon entouré de sa femme Pénélope (à droite) et de Valérie Boyer (à gauche)lors d'un meeting de campagne à Paris, 29 janvier 2017. SIPA. AP22006924_000056
François Fillon entouré de sa femme Pénélope (à droite) et de Valérie Boyer (à gauche)lors d'un meeting de campagne à Paris, 29 janvier 2017. SIPA. AP22006924_000056

Qu’est-ce qui attend François Fillon, et par conséquent la France à moins de trois mois du premier tour de l’élection présidentielle ? Le candidat de la droite et son épouse sont-ils « coupables » de ce dont désormais la clameur les accable ? L’affaire est apparemment simple et chacun, en fonction de ses intérêts politiques a maintenant un avis tranché. Pour ceux qui rêvent d’une restauration de la droite classique après l’horrible épisode Hollandien, et qui, par un vote de classe, ont choisi à la primaire un homme qui leur ressemble,  « le couple Fillon est blanc comme neige ». Pour ceux qui, avec Pierre Bergé, George Soros, Jacques Attali, Laurent Joffrin, Daniel Cohn-Bendit et tous les autres rêvent d’une présidence Macron qui permettrait de ne surtout rien changer : « François Fillon a l’âme noire, il est indigne de diriger la France ».

Trois imprudences

Concernant les faits eux-mêmes tels qu’ils nous sont présentés, j’aurais tendance à considérer concernant l’emploi d’attaché parlementaire, que députés et sénateurs devraient être libres d’organiser leur travail comme ils l’entendent avec les moyens qui leur sont fournis et que les interventions permanentes du juge judiciaire dans le fonctionnement du parlement sont autant d’atteintes à la séparation des pouvoirs. En revanche, l’affaire de l’emploi de Pénélope Fillon à la Revue des Deux Mondes, au-delà des qualifications juridiques meurtrières qui risquent de tomber, est beaucoup plus gênante et très déplaisante. Elle est le symbole d’un capitalisme de connivence, devenu insupportable.

Et puis François Fillon s’est mis lui-même dans la seringue avec ses trois énormes imprudences. Il a tout d’abord fait adopter à son épouse des comportements politiquement difficilement défendables. Il se serait ensuite livré – il le dément – à la dénonciation déshonorante de Nicolas Sarkozy auprès du pouvoir socialiste. Il a enfin prononcé cette phrase épouvantable : « imagine-t-on le général de Gaulle mis en examen ? » Proférée il faut le rappeler, quand il était en perdition dans les sondages de la primaire.

L’innocence ne protège de rien

Mais la question que l’on va se poser face à la catastrophe politique qui frappe le candidat de la droite, ce n’est pas de savoir s’il est pénalement coupable de quelque chose, question à laquelle il ne sera pas répondu avant fort longtemps et pour l’instant dénuée d’intérêt pratique. Mais d’imaginer ce qui va se passer dans les jours et les semaines qui viennent. En rappelant les règles du cirque politico-judiciaire : il ne faut pas faire confiance à la Justice, et l’innocence ne protège de rien. Et ceux qui disent le contraire profèrent un pieux mensonge. Il ne faut pas faire confiance à la Justice, parce que l’organisation de l’institution repose précisément sur la défiance vis-à-vis de l’Homme magistrat. Toutes les règles dont il faut sans relâche demander le respect ne sont là que pour compenser le fait que celui qui va juger est un homme (ou une femme) comme les autres, c’est-à-dire faillible. Et l’innocence ne protège de rien par ce que cette Justice est aussi un enjeu, et son utilisation à des fins politiques à un niveau rarement vu, est un des traits caractéristiques de ce quinquennat qui s’achève. Face à cette dérive, le respect des principes, l’innocence ou l’honneur d’un homme ne pèsent pas grand-chose.

A lire aussi >> Pénélope Gate: on est mal, on est mal ! : Une analyse juridique de l’affaire sur Causeur.fr

Évidemment, même s’il n’est pas idéalement placé pour le faire, François Fillon a beau jeu de hurler au complot, car c’en est un, et de longue main. Déroulons le scénario. Des informations concernant la situation de Pénélope Fillon dont certaines étaient connues depuis longtemps. La connaissance de l’emploi à la Revue des Deux Mondes nécessitait en revanche des informations administratives qui ne sont pas accessibles à tout le monde. Le moment choisi, à trois mois du premier tour de la présidentielle, met la droite républicaine dans une situation inextricable. Il faut donc se tourner vers l’exécutif qui face à la catastrophe de la primaire socialiste envoie de plus en plus de signes d’un soutien empressé à Emmanuel Macron. Avec un deuxième acteur essentiel, la presse spécialisée dans l’envoi de ce genre de missiles. Dûment informée, elle a fait ce que l’on attendait d’elle.

Et puis il y a le « Parquet Financier », instance créée dans l’émotion de l’affaire Cahuzac, dont la direction a été donnée à des gens de confiance, et qui a manifesté pendant quatre ans un zèle sans faille à l’encontre de Nicolas Sarkozy. Cette institution sous contrôle hiérarchique direct du ministre de la Justice a « ouvert » une enquête préliminaire quelques heures après la publication du Canard enchaîné. Première observation, pour qui connaît un peu le fonctionnement de la machine judiciaire, il semble impossible que cette initiative ait été prise sans concertation préalable au moins avec la place Vendôme et plus probablement avec l’Élysée. Et sans que le plus haut niveau de l’exécutif ait donné soit son accord, soit carrément des consignes. Deuxièmement, la célérité avec laquelle se sont déclenchées les investigations : perquisition dès le lendemain, auditions le surlendemain, implique évidemment une préparation bien antérieure à l’article du Canard enchaîné. Tous les regards devraient se tourner vers celui que la rumeur nous présente depuis le début du quinquennat comme le patron du cabinet noir de l’Élysée, Stéphane le Foll le rival sarthois de François Fillon. Rien pour l’instant ne permet de l’affirmer, on se contentera donc de quelques déductions face à des évidences. Ajoutons à celles-ci, la misérable opération déclenchée contre Rachida Dati. Qui présente plusieurs caractéristiques, au-delà de son charisme et de son talent, celle d’exaspérer l’establishment qu’il soit de droite ou de gauche. Comme elle dispose en plus d’un incontestable courage dans l’expression de ses désaccords, elle n’a pas envoyé dire à François Fillon ce qu’elle pensait de sa façon de traiter les amis de Nicolas Sarkozy dans la campagne. Elle est donc accusée par les gazettes, bouc émissaire d’une minable opération de diversion, d’être à l’origine de l’opération. On répondra qu’elle n’a jamais siégé à l’Assemblée nationale, et que l’on ne voit pas comment elle aurait pu accéder à la comptabilité de la société éditrice de la Revue des Deux Mondes. Ce qui n’a pas empêché, à droite, ceux qui n’ont jamais accepté Rachida Dati pour des raisons inavouables, de se jeter sur cet écran de fumée. Plutôt que de dénoncer les vrais organisateurs et mener le bon combat.

S’il est élu, François Fillon sera immunisé. Pénélope non…

Sans mesurer peut-être aussi que la restauration dont ils rêvent a peut-être pas mal de plomb dans l’aile. François Fillon, qui a aussi dû se faire expliquer par ses fils, enfin devenus avocats, ce qu’était le temps judiciaire, a dit qu’il se retirerait s’il était mis en examen. Il sait très bien que le parquet n’aura pas le temps, avant le premier tour de la présidentielle de demander l’ouverture d’une information judiciaire menée par un juge d’instruction qui aurait cette compétence. En revanche, le cirque médiatico-judiciaire a commencé, et toutes les péripéties habituelles vont pourrir la campagne. On a déjà eu une première perquisition, et l’audition de témoins de l’accusation. Vont probablement suivre des gardes à vue, des confrontations, etc. etc. Et bien évidemment et comme d’habitude les gazettes amies seront immédiatement informées, alimentées, et les auditions, interrogatoires, transcriptions d’écoutes téléphoniques, dûment manipulés seront publiés. Avec l’effet qu’on imagine à chaque fois. Le parquet financier, tout à son zèle peut également nous offrir une citation directe en correctionnelle, ce qui voudrait dire que l’affaire pourrait être jugée sans passer par la case information judiciaire (instruction). Imaginons une citation à comparaître délivrée aux époux Fillon le jeudi précédent le premier tour pour une audience au mois d’octobre. Si François Fillon était quand même élu, il bénéficierait de l’immunité, mais pas son épouse. Charmante façon de commencer un quinquennat et bonjour l’autorité du nouveau président.

Comment en est-on arrivé là, à placer la France dans une telle situation politique ? Un quinquennat socialiste catastrophe, une primaire de la droite véritable dévoiement démocratique avec le choix d’un mauvais candidat désormais plus que fragile, un pouvoir aux abois, s’autorisant des méthodes barbouzardes et des manipulations indignes pour adouber un freluquet inconsistant et sauver ses petits meubles. Et tout cela au profit du Front national qui n’a même plus besoin de faire campagne.

Le fumet qui se dégage de cette marmite, devient carrément méphitique.

Armel Guerne, l’âme insurgée

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Armel Guerne (Wikipédia)
Armel Guerne (Wikipédia)

« Depuis mon enfance – depuis que je savais vouloir écrire – je demande dans mes prières d’être le dernier d’une lignée de supérieurs, et j’ai toujours tout fait pour ne jamais être le premier d’un bataillon d’inférieurs. » Cette hautaine prière décrit à la perfection son auteur, le poète Armel Guerne (1911-1980), davantage connu pour ses étincelantes traductions de Hölderlin et de Rilke, de Melville et de Kawabata. Un prodige, en effet, qui traduisit sa vie durant les textes les plus difficiles, de l’allemand comme du chinois ou du japonais, et même du tchèque.

Deux germanistes, ses amis, lui rendent un hommage appuyé par le truchement d’un recueil d’études ferventes qui font mieux connaître ce contemporain quelque peu occulté. Né en Suisse, mais éduqué à Paris, Guerne eut une scolarité bousculée, puisque, mis à la porte par son père qui exigeait qu’il entreprît des études commerciales, il se retrouva à dix-huit ans, au collège de Tartous, en Syrie, lecteur de français… et professeur de gymnastique. Cet immense érudit, ce traducteur génial échoua à son bac et se lança, tout jeune, dans l’édition, la poésie et la traduction : toute œuvre exaltant la vie de l’esprit le passionnait. Sous l’Occupation, il cassa sa plume et rejoignit les réseaux du S.O.E. britannique, activité qui lui valut d’être arrêté par le SD.

Poète au milieu des ruines, réfractaire absolu

Il parvint à s’évader du train pour Buchenwald et, via l’Espagne, à rejoindre Londres, où il fit la douloureuse expérience du terrible jeu des services spéciaux. Le réseau Prosper avait-il été livré aux Allemands par ses commanditaires dans le cadre d’une opération de désinformation ? Quel fut le rôle des services soviétiques et de Philby ? Guerne sortit brisé de la guerre, accusé même d’avoir trahi – méchant procès dont il sortit blanchi. Le poète fit donc l’expérience totale : la peur, le doute, le mensonge, la trahison …

Rivalisant de fidélité, Charles Le Brun et Jean Moncelon, les auteurs du recueil, évoquent les multiples passions de leur ami, qu’ils définissent comme un prédestiné, une sorte de chevalier avide de lumière et perdu dans le monde moderne. Parmi ces passions, Novalis et la quête de l’unité perdue, Nerval et ses fascinantes visions, l’immense Melville, Paracelse et l’alchimie… Armel Guerne ? Un Romantique au sens le plus noble. Ne composa-t-il pas ce magnifique volume, désormais classique,  Les Romantiques allemands (1956) ? N’édita-t-il pas un choix d’œuvres de Nerval ? Ne lui doit-on pas L’Ame insurgée, essai majeur sur le Romantisme ?

Un poète enfin, et non des moindres en ce siècle de bavards et de faiseurs, pour qui l’écriture était d’essence mystique, aux antipodes de toute futilité comme de tout délire  cérébral – celui-là même que, avec lucidité, il reprochait aux surréalistes. Ami du peintre Masson, de Cioran et de Bernanos, Armel Guerne considérait que l’Apocalypse, loin d’être à nos portes, était « entrée dans nos vies ». Plus antimoderne que cet ermite magnifique, vous trépassez, ami lecteur !

Poète au milieu des ruines, réfractaire absolu, Armel Guerne compte bien parmi les éveilleurs de l’Europe secrète. Ecoutons-le : « Une œuvre […] on doit se demander quel est son acte sur la terre ; et non seulement de quel esprit elle procède, mais aussi et peut-être surtout, dans l’angoissante tragédie de nos jours, quels esprits et quels cœurs elle encourage ou décourage. »

 

Charles Le Brun & Jean Moncelon, Armel Guerne. L’Annonciateur, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 194 pages

Armel Guerne, l'annonciateur

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Humour macabre et pessimisme chic

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Les carnets de Roland Jaccard Clément Rosset Beigbeder Romain Debluë

Les carnets de Roland Jaccard Clément Rosset Beigbeder Romain Debluë

1. Un portrait de Schopenhauer

Une anecdote sur Cioran que j’ignorais : dans la chambre de l’hôtel parisien où il écrivait son Précis de décomposition (dans les années 1940), Cioran avait accroché un portrait de Schopenhauer. « C’est la photo de monsieur votre père ? » lui avait demandé un jour la femme de chambre… Elle avait visé juste.

Clément Rosset, lui aussi, a découvert Schopenhauer à l’âge de quatorze ans, alors qu’il était en plein désespoir amoureux. La lecture de l’oncle Arthur a rendu ses déboires insignifiants. Après l’avoir lu, tout devenait au choix dérisoire ou absurde. L’ami Clément reproche à Cioran d’avoir rendu le pessimisme chic. Je me suis toujours senti en accord avec ce pessimisme chic – qui va de pair avec le refus de la vie –, alors que Clément, lorgnant du côté de Nietzsche, succombe à une joie de vivre qui procède d’une acceptation totale du réel, aussi absurde et tragique soit-il. Question de tempérament sans doute et de sensibilité à la musique et à l’alcool, deux baumes divins pour Rosset.

2. Le thé vert de Beigbeder

Rien ne ressemble moins au roman de Romain Debluë Les Solitudes profondes, qui s’inscrit dans la ligne d’un Bernanos qui écrivait « On ne comprendra absolument rien à la civilisation moderne, si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure », que les vagabondages tantôt cyniques, tantôt amers, d’Arnaud Le Guern avec Frédéric Beigbeder, l’incorrigible. D’un côté, un jeune[access capability= »lire_inedits »] Vaudois catholique de vingt-quatre ans qui cite saint Thomas d’Aquin et Hegel, de l’autre un James Boswell en espadrilles à l’écoute d’un Samuel Johnson germanopratin qui manie l’humour macabre et la provocation stylée avec un chic sans égal.

Automne 2016. Frédéric Beigbeder ne joue plus à être le compagnon irrésistiblement drôle qu’il a toujours été. Il a passé le cap de la cinquantaine, il s’est marié pour la deuxième fois (c’est ce qu’on désigne comme le triomphe de l’espérance sur l’expérience) et son film L’Idéal a été un flop. Il confie à son ami Arnaud : « Mon nom est synonyme de loser, c’est une grosse erreur d’écrire ma biographie, à la sortie ce sera un massacre. » Et, sur fond d’amertume, il égrène des petites phrases, drôles et perfides, pieusement recueillies par Arnaud. Par exemple : « Je deviens encore plus détesté que mon frère. Et pourtant, Charles, politiquement, y met du sien. » Ou encore : « Je ne vais plus boire que du thé vert. » Et celle-ci, plus amère encore que le matcha : « Je suis devenu le loser qu’on aime haïr. Je vais finir comme Sagan : vieux, malade, ruiné, sans amis. »

Bon, vous me direz qu’il exagère, qu’il joue la comédie, qu’il n’a pas encore connu la geôle de Reading, qu’il est définitivement un enfant gâté… Oui, mais avec quel panache ! Et s’il était, en dépit de tout, notre Oscar Wilde français ? Ce serait bien la seule bonne nouvelle de ce pays en déliquescence, qui préfère Annie Ernaux ou Camille Laurens, voire Éric-Emmanuel Schmitt, à Frédéric Beigbeder. Quelle tristesse !

« Et Romain Debluë, qu’avez-vous à en dire ? », me demande son éditeur, Michel Moret. « Que pour un auteur d’une vingtaine d’années, il m’impressionne en dépit d’une écriture un peu trop précieuse à mon goût, mais parfois tellement contournée qu’elle en devient jouissive. » Si Frédéric Beigbeder a le charme fitzgéraldien qui émane des fêlures et des existences brisées, Romain Debluë, lui, arrive de contrées lointaines – enfin, géographiquement pas tant que cela : Montreux –, avec un roman philosophique d’une ambition démesurée : traquer les faux-semblants de ce que nous croyons être notre culture et qui n’est qu’une gigantesque manipulation de décervelage. Des jeunes filles à la grâce hamiltonienne traversent son récit, ce qui ne gâche rien. Je vois un fil rouge entre Frédéric Beigbeder et Romain Debluë.

3. Jean Richepin, l’insolent.

Je me sentirais coupable de ne pas mentionner la réédition de ce chef-d’œuvre d’humour noir que sont Les Morts bizarres de Jean Richepin (1849-1926), une suite de nouvelles qui flirtent avec l’épouvante et l’inanité des ambitions ratées. Léon Bloy, dont il était proche, lui disait : « En réalité, vous vous foutez de tout, excepté de deux choses : jouir le plus possible et faire du bruit dans le monde. Votre rôle est d’épater le bourgeois. L’ignoble claque du public imbécile, voilà le pain quotidien qu’il faut à votre âme fière. » C ‘est tellement vrai que Richepin fera carrière dans l’insolence, comportement et œuvre mêlés. Ce qui le conduira aussi bien en prison qu’à l’Académie française.

Jean Richepin avait un génie très particulier : celui de saisir en quelques lignes le grotesque des situations dans lesquelles, presque malgré nous, nous nous projetons dans l’unique but de parvenir à assouvir nos misérables rêves de gloire. François Rivière, qui le préface, montre bien comment, dans son conte très borgésien Le Chef-d’œuvre du crime, il exprime le sentiment que nous éprouvons tous de n’être que de pauvres humains jetés dans l’existence comme des prisonniers sur la paille humide d’un destin abject, tout en soulignant le comique irrésistible de cette situation. Il le fait sur un ton si vif et avec une telle allégresse qu’effectivement il nous épate aujourd’hui encore. Une lecture à conseiller dans leurs moments de spleen à Romain Debluë et à Frédéric Beigbeder. Clément Rosset, lui, peut s’en passer : il n’a plus rien à apprendre des jouissances que procure cette forme d’ironie nihiliste et de pessimisme chic.

Précis de décomposition

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Beigbeder l'incorrigible

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Les Morts bizarres

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Trois films à voir sous la couette

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Micaela Ramazzotti et Valeria Bruni Tedeschi dans "Folles de Joie".
Micaela Ramazzotti et Valeria Bruni Tedeschi dans "Folles de Joie".

« Neige en janvier, DVD au grenier » est un dicton remanié qui pourrait s’appliquer à nos week-ends de plus en plus frisquets. Entre l’épuisante primaire de la gauche, mauvais scénario et pâles figurants au générique, les vœux qui n’en finissent pas, lancinant remake, et les galettes des rois vendues à prix d’or, Hollywood à la boulangerie, nous sommes déjà cuits. A peine un mois d’écoulé que déjà une profonde lassitude nous emporte et ne nous laisse rien présager de bon.

On n’ose pas imaginer la déferlante présidentielle qui emportera notre moral au fond de la mer dans les prochaines semaines. Alors, pour garder la tête hors de l’eau, (re)voir des films est encore le meilleur moyen pour fuir cette triste réalité. Au programme : deux succès de l’année dernière, un polar à la française et une virée en Italie, sans oublier une rareté exhumée des profondeurs de la Mitterrandie.

L’emploi, le nerf de la guerre

Qui a dit que le crime ne payait pas ! Tout travail est respectable lorsqu’il est exécuté avec professionnalisme. Après une journée épuisante à l’usine, dans le bruit et l’odeur, l’ouvrier éprouve une certaine fierté à avoir accompli sa tâche même la plus ingrate. Il rentre chez lui avec le sentiment d’exister. Mais quand la crise est passée par là, que l’emploi s’est fait la malle avec les machines, que les actionnaires ont retiré leurs marrons du feu, les pauvres types de quarante ans se retrouvent sur le carreau. Ils boivent des bières, jouent au loto et savent leur déchéance proche surtout depuis que leurs femmes ont plié bagage.

Sur cette misère sociale, toile cirée des régions jadis industrieuses, Pascal Chaumeil, disparu en 2015 a tissé un polar très réussi, mi-réaliste, mi-barré avec Romain Duris et Michel Blanc (en charge également du scénario, de l’adaptation et des dialogues). Le réalisateur qui avait connu un immense succès avec L’Arnacoeur en 2010 s’amuse des codes et brouille les genres. Bien ficelé comme le postérieur d’une Kardashian, « Un petit boulot » en DVD depuis quelques jours, ne tombe ni dans le documentaire social à vocation lacrymale, ni dans la grosse guignolade. Un joli tour de force qui met en scène une galerie de personnages pathétiques et drôles. A noter la performance d’Alex Lutz en infâme inspecteur commercial et d’Alice Belaïdi dont la palette de composition ne cesse de s’élargir. Malgré le ciel bas et lourd du Nord de la France, les héros du film lorgnent plus du côté de la comédie italienne que du cinéma vérité anglo-saxon.

Dans l’impasse financière, Jacques incarné par Romain Duris se voit proposer de tuer la femme du bookmaker local (impeccable Michel Blanc). S’en suit une avalanche de situations improbables. On rit beaucoup dans cette farce noire sans oublier la détresse des personnages.

Un petit boulot – Film de Pascal Chaumeil – DVD Gaumont –

 

A la folie !

La vigueur du cinéma italien nous rendrait presque jaloux. Ils ont un don du ciel depuis quelques années. Plus le pays s’enlise, plus leurs réalisateurs défrichent des sujets étranges et sensibles exprimant l’amertume d’un peuple miné par tant de gabegie et cependant toujours traversé par une « forza » insensée. C’est lumineux, tendre et féroce, original et cabossé, il y a indéniablement une identité féconde, un foyer de contestations qui produit du Grand Art. Alors que de notre côté des Alpes, ça respire la graisse de cheval et le moulin des ressentiments.

En tête de gondole, les deux Paolo assurent le spectacle. De Sica, Risi, Fellini peuvent dormir en paix. La succession est bien gardée. Sorrentino a redéfini magistralement la papauté pour la télé et Virzi a certainement tourné le plus beau film de l’année 2016. « Folles de joie » arrache des larmes en réveillant un public trop souvent habitué au mélodrame formaté. Une sorte de « Thelma et Louise » lancée à vive allure sur les routes de la péninsule, une virée déjantée entre deux destins fracassés. Il fallait tout de même oser prendre deux femmes en convalescence psychiatrique et en faire des héroïnes tragiques. Comme le dit le réalisateur, l’Italie est un asile de fous à ciel ouvert. Elles s’échappent d’une institution pour retrouver leur passé, reprendre possession de leur vie.

Quel portrait, âpre et sensuel, généreux et saccadé ! Micaela Ramazzotti incarne une mère courage tatouée et diablement belle malgré ses nombreux tatouages. Son désarroi touche en plein cœur. Quant à Valeria Bruni Tedeschi, elle est, sans nul doute, la plus grande actrice du moment. Sa voix transperce l’imaginaire. Sa puissance d’évocation trouble durablement le spectateur. Une merveille !

Folles de joie – Film de Paolo Virzi – DVD BAC Films

 

Famille, je vous aime !

D’Elie Chouraqui, on se souvient surtout de « Paroles et musique » et des « Marmottes ». Le réalisateur aperçu fugitivement sur Arte dans « L’aventure, c’est l’aventure », cycle Claude Lelouch en ce début d’année, en qualité de barbudos, a tourné une très belle comédie dramatique en 1982. Une œuvre saluée par la critique en son temps qui avait obtenu le César du meilleur montage en 1983 et quelques nominations. Dans la collection « Gaumont à la demande », « Qu’est-ce qui fait courir David ? » est ressorti pour les cinéphiles et tous les autres curieux. Un travail sur l’organdi, dans les méandres des souvenirs où la vie d’une famille juive est racontée sans les gros sabots de la discorde.

Une œuvre fragile qui se laisse regarder avec beaucoup de plaisir. Francis Huster incarne David, un jeune scénariste partagé entre l’amour d’Anna (sublime Nicole Garcia, rieuse et sincère), de son ex devenue star de cinéma (impérial Anouk Aimée) et d’une tribu foutraque et joyeuse. Ses parents (Charles Aznavour et la regrettée Magali Noël dans le rôle exceptionnel d’une mère possessive) tentent de protéger leurs enfants contre les méchants coups du destin. Avec Chouraqui, il est forcément question de racines, de l’enfance, de la permanence des sentiments et aussi des prémices d’un humour potache qui fera son succès dans ses œuvres suivantes. Le casting est splendide, la rare Nathalie Nell et Michel Jonasz font un couple attachant. La beauté du décor, cette longue plage de Normandie balayée par les vents, est admirablement filmée. Et puis, de voir Katia Tchenko et Charles Gérard à l’écran, c’est tout simplement irrésistible !

Qu’est-ce qui fait courir David ? – Film d’Elie Chouraqui – DVD Gaumont à la demande

Un petit boulot

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Folles de Joie

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Qu'est-ce qui fait courir David ?

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J’ai (failli) rencontrer Jean-Siméon Chardin

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Détail de l'"Autoportrait à l'abat-jour et aux lunettes" de Jean-Siméon Chardin (Wikipédia)
Détail de l'"Autoportrait à l'abat-jour et aux lunettes" de Jean-Siméon Chardin (Wikipédia)

« On jurerait que cette raie est heureuse d’être peinte. » C’est le commentaire qu’inspire à l’auteur l’un des premiers tableaux de Jean-Siméon Chardin, âgé de vingt ans et pensionnaire de l’Académie royale de peinture. Les messieurs de l’Académie sont soufflés, troublés par ce génie précoce au style étrange, « ils ne comprennent pas comment il a fait », mais sous ses pinceaux, la réalité prend une forme crue, débarrassée de la pudeur avec laquelle nous l’affrontons à l’oeil nu. Il offre aux admirateurs, de plus en plus nombreux, de ses natures mortes une réalité sanctifiée par l’art avec un grand « A », Chardin passe pour un révolutionnaire. Il fréquente Diderot, se fait lire les travaux des encyclopédistes, sent que la terre s’apprête à trembler sous les pieds du royaume de France. Nous sommes dans la seconde moitié des années 1700 et dans les tableaux de Chardin, « la viande impose sa géométrie. » Il peint des pièces de boucherie, des gibiers, des fruits, il maîtrise le désordre et le déséquilibre à la perfection, puis jette son dévolu sur les figures humaines. C’est la période bénie de la vie de Chardin. Il épouse son premier amour, rencontrée à l’âge de quatorze ans, qui lui donne deux enfants. Des ouvriers, des servantes, puis sa femme et son jeune garçon servent de modèles au « Château de cartes », à la « Fille de cuisine » ou aux « Bulles de savon ».

Et le réel finit par lui rendre ces coups

Chardin parvient vite au sommet de son art, il sait « regarder le monde avec patience et intensité », considérer la réalité brute, sans filtre divin ni dévot, dans une sorte de paganisme peu conscient de lui-même. Il aime se cogner au réel. Et le réel finit par lui rendre ces coups. En l’espace de deux années meurent Marguerite, son épouse à la santé fragile, et leur petite fille. Chardin demeurera toute sa vie à demi brouillé avec son fils ainé, mort par noyade volontaire dans un canal de Venise. Quel contraste forment la physionomie du peintre, colosse empâté aux yeux brulés par les huiles, vernis et pigments qu’il mélange, et son caractère délicat, précieux, son amour des beaux objets, du tabac et des intellectuels des Lumières. On l’aperçoit se promenant dans les galeries du Louvre, la collection qu’alimente le roi Louis XV et où figurent quelques unes de ses natures mortes. On le voit aussi penché à la fenêtre de son atelier, rue Princesse. Il se courbe sur sa toile, avance par sauts de deux ou trois millimètres, plongé dans une concentration hermétique.

Chaque petit chapitre est un tableau reconstitué, les touches de couleur remplacées par des mots et des phrases. Écrire sur la peinture est un pari risqué : si l’image et le texte se complètent, il est rare que ceux-ci soient interchangeables. Nous quittons le musée imaginaire de Marc Pautrel avec le regret d’y avoir si peu rencontré le peintre. Beaucoup d’évocations tournent à l’extrapolation : un audio-guide un peu trop lyrique mène la visite. Quant à « Saint » Jean-Siméon Chardin, s’il avait réellement aspiré à rendre immortel le plus petit sujet de ses toiles, son souhait est exaucé.

 

Marc Pautrel, La sainte réalité, Vie de Jean-Siméon Chardin – Gallimard/L’Infini – 159 pages.

La sainte réalité: Vie de Jean-Siméon Chardin

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Pics de pollution: la littérature avait senti le coup

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Pic de pollution Paris Anne Hidalgo Valérie Pécresse Charles Dickens Brunner
Pic de pollution à Paris (Sipa : 00708272_000009)
Pic de pollution Paris Anne Hidalgo Valérie Pécresse Charles Dickens Brunner
Pic de pollution à Paris (Sipa : 00708272_000009)

« Paris connaît le plus long et intense pic de pollution hivernal depuis dix ans », titrait Le Monde au mois de décembre, tandis que Valérie Pécresse et Anne Hidalgo s’affrontaient de manière très politique, la première accusant la seconde d’avoir aggravé le phénomène en fermant les voies sur berges, tandis que la seconde renvoyait la première à ses domaines de compétences en l’accusant de ne pas assez s’occuper de la régularité des métros et des RER. Ce spectacle d’élus discutant du sexe des anges pendant que la population suffoque évoque la SF des années 1970 avec, par exemple, Le Troupeau aveugle de John Brunner, où le personnage d’Austin Train tente de mobiliser les consciences sur une planète en état de mort clinique autour du slogan « Arrêtez, vous me faites mourir ! »

Mais il nous semble plus intéressant, en l’occurrence, de regarder vers un romancier qui, à défaut de jouer au prophète, eut le mérite de comprendre en direct, si l’on peut dire, les liens entre la pollution et un certain type de civilisation. Charles Dickens n’était pas particulièrement écologiste, mais[access capability= »lire_inedits »] dans Temps difficiles (1854), alors que la révolution industrielle se déroule sous ses yeux, il décrit les mutations sociales et aussi environnementales dans une ville inspirée de Manchester, Coketown, dont la description est des plus parlantes : « Les palais féeriques s’illuminèrent brusquement avant que le pâle matin dévoilât les serpents de fumée qui se traînaient au-dessus de Coketown », tandis que le soleil donne l’impression d’être « perpétuellement en éclipse à travers du verre fumé ».

Cette modification de la nature, à la fois belle et mortifère, ne nous est plus racontée par Dickens, désormais, mais par les journalistes: « Ciel orangé et voilé, le visage de la pollution à Paris ce matin » indiquait ainsi le site de BFM TV, à l’aube du 7 décembre 2016.

Il y aura au moins eu un effet collatéral heureux à la transformation de Paris en Coketown : la météorologie est devenue, malgré elle, un genre poétique.[/access]

Temps difficiles

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Le troupeau aveugle (tome 1)

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