Alain Juppé, Nicolas Sarkozy, Jean-Pierre Raffarin et François Baroin au Conseil national élargi de l'UMP à Le Coudray-Montceaux, juin 2004. SIPA. 00495405_000007
Quelqu’un a peut-être regardé cette série : Designated Survivor. L’histoire : des terroristes ont fait sauter le Capitole. Pas de survivants ! Le président, le vice-président, tous les membres du Congrès, tous morts.
Sur la liste des successeurs, le « designated survivor », bref celui qui va être président totalement par défaut, puisque tous ceux qui étaient avant lui sur la liste sont morts. Et c’est un obscur secrétaire d’état au Logement qui va être désigné, alors même qu’il s’était fait virer de son poste la veille par le président. Interprété par un Kiefer Sutherland plus vrai que nature, ça déménage, magouilles, complots, etc. Un truc à dormir debout au boulot le lendemain parce qu’on n’a pas réussi à aller se coucher, enchaînant les épisodes avec boulimie…
Oui, la politique, c’est un sacré feuilleton. On finit par y être scotché. Un nouveau terme est né « dégagisme » inventé par un porte-parole de Mélenchon.
Ils ont tous été dégagés : Hollande, Valls, Sarkozy, Juppé et à chaque fois un « designated survivor » apparaît : Fillon et Hamon par exemple. Mais là, c’est Fillon qui va peut-être « dégager ». Que peut-il faire ? Après tout c’est humain, et si tentant. Sans penser à mal, il a mis la main dans le pot de confiture. Et ça fait quand même beaucoup d’argent de l’Etat dispensé pour pas beaucoup de travail. Il n’est pas le seul, loin de là, mais pour un homme qui promeut la rigueur, l’honnêteté ascétique, et qui ressemble à un notaire de province, le soupçon sur sa probité, si elle ne le mène pas au suicide, l’entraîne inexorablement à l’abandon de son ambition présidentielle. Bientôt la courbe se croise sur les intentions de vote par rapport à Macron, les jeux sont presque faits, son camp ne pourra plus le soutenir. Il devra prendre les devants et jeter l’éponge.
Un faux-jeune comme Baroin? Plutôt un vieux qui rassure…
Et là, il faudra un « designated survivor », et vite ! Qu’il ait le temps de faire campagne.
Juppé a déjà dit qu’au cas où, il n’irait pas. A moins qu’on le supplie, là on ne sait pas. Sarkozy a dit au revoir pour de bon.
Un bon nombre doivent déjà rechercher le successeur qui ne va pas se faire piquer la deuxième place par Macron. Balancer une sorte de faux-jeune comme Baroin me paraît faire du suivisme par rapport à Macron. Non, le « designated survivor » doit être un vieux qui rassure et qui rassemble.
Un vieux qui représente une bonne réalité confortable. Moi, il m’est venu un nom : Raffarin. De souche paysanne, manifestement honnête, exprimant une sorte de sagesse non exempte de fermeté, et pas idiot. Et Macron aura l’air d’un blanc-bec, en fait successeur de Hollande, son « designated survivor » !
Manifestation anti-Trump à Londres, 30 janvier 2017. SIPA. REX40481985_000004
Le « décret Trump », limité à 90 jours, touche 7 pays: Iran, Irak, Syrie, Lybie, Soudan, Yémen, Somalie. Je laisse à des juristes le soin de nous éclairer sur l’application et la constitutionnalité dudit décret, mais le fait qu’il soit appliqué ne laisse pas de place au doute. Dans cette liste, il est légitime de se demander pourquoi n’y figure pas l’Arabie Saoudite dont 15 des 19 pirates de l’air du 11 septembre étaient ses ressortissants. Il n’est pas non plus question de l’Indonésie, du Pakistan, de la Turquie, du Bangladesh, ou de l’Egypte, autres grands pays musulmans. On peut avancer plusieurs hypothèses pour l’expliquer. Dans le Washington Post du 31 janvier, Richard Cohen mentionne les liens commerciaux entre Donald Trump et l’Arabie Saoudite qui seraient à la base de cette discrimination. Ça reste à démontrer, mais pourquoi pas. On peut avancer aussi l’hypothèse que les relations des services de renseignements des Etats-Unis avec ceux de l’Arabie Saoudite, d’Egypte ou d’Indonésie permettent d’échanger facilement et donc de circonvenir plus efficacement le danger d’infiltration de terroristes en puissance. En revanche, il est incontestable que les Egyptiens, les Indonésiens, les Benghali, les Pakistanais ne fuient pas leurs pays, au contraire des populations des pays visés par le décret. Leurs pays sont en guerre et c’est la plus simple justification pour les mettre au ban. Un pays en guerre est bien plus difficile à contrôler, bien plus perméable à toute sorte d’individus, et donc ses ressortissants réels ou non théoriquement bien plus dangereux. L’autre justification est simplement électorale. Trump ne veut pas décevoir ses électeurs; il applique son programme. Pour l’Iran en revanche, la raison est beaucoup moins claire et n’a probablement rien à voir avec les autres.
Des aveugles sourds mais pas muets
Conséquence immédiate en forme de grosse caisse de résonance internationale, le décret vient d’être bruyamment contesté par Sally Yates, procureur général des Etats-Unis (dans les faits le ministre de la Justice), réaction saluée par un licenciement pour « trahison » par son désormais ex-employeur Donald Trump. Membre du cabinet du président en exercice, elle devait céder sa place à son successeur de l’administration Trump dans les semaines à venir. Une contestation tonitruante à bon compte. Dernier en date, ce genre de coup d’éclat s’accompagne partout dans le monde de déclarations plus ou moins bruyantes de personnalités plus ou moins en vue. Les quotidiens et les sites d’info en regorgent. Personne parmi les narcisses de la politique et du spectacle (pléonasme ?) ne refuserait un peu de bonne conscience médiatique pour pas cher. Cette position radicale de Mme Yates attire néanmoins l’attention sur une fracture mondiale entre deux camps: le camp des aveugles et celui des borgnes.
Les aveugles sont ceux qui, par idéologie et sottise (encore un pléonasme ?…), ne font toujours pas le lien entre une religion dont se réclament des assassins tuant sans discernement coreligionnaires et « mécréants » et la vague migratoire devant inonder les pays occidentaux, chrétiens. Les aveugles, tout à leur volonté de s’acharner sur le doigt sans vouloir regarder la lune objectent que des chrétiens de Syrie, d’Irak ou d’ailleurs sont concernés par cette interdiction. Il se trouve aussi toujours un cas particulier bien pratique pour dénoncer l’inanité de ce décret. Le traducteur pour l’armée américaine voulant rentrer aux Etats-Unis est l’arbre idéal pour nier la forêt. Jour après jour, les aveugles doivent aussi faire face à une épidémie galopante de surdité chronique. Ils n’ont toujours pas entendu que Trump avait été élu démocratiquement par les citoyens américains. A ce titre, la décision de leurs voisins, cousins, oncles, frères, ou copains d’avoir voté Trump est tout simplement ignorée et le respect du vote d’autrui foulé au pied. Pour la démocratie on repassera. Mais l’Histoire, le temps long, nous apprend que les peuples réagissent sans faire de détail lorsque leur cohésion se trouve menacée. C’est d’ailleurs le propre de la nation selon Renan: ni une race, ni une langue, mais un peuple vivant dans un espace géographique défini et selon des lois communes qui s’appliquent à tous et que tous doivent respecter, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent. En plus d’être idéologues, les aveugles ont comme autre caractéristique d’avoir la mémoire courte. Ils ont peut-être oublié Renan, oublié de le lire, oublié de l’avoir lu. Tout à leurs comptes Twitter et murs Facebook, ils ont oublié aussi de relire un peu l’histoire des peuples et de la manière dont ces peuples se sont regroupés, et comment les nations se sont formées. La démission de Sally Yates, les prises de position « humanistes » des imbéciles médiatiques ici et ailleurs, ou les hurlements sur les « réseaux sociaux » contre le décret ne pèsent pas lourd face à des siècles de façonnement d’une culture, et encore moins face aux décisions radicales des peuples qui répondent à ces menaces.
Les prémices démocratiques du rattrapage de la sottise par la réalité
Face aux aveugles, les borgnes, qu’il est bien difficile de définir autrement que par: « ceux qui ne sont pas aveugles ». Les borgnes, s’ils restent prudents et ne hurlent pas encore avec les loups, ont compris sans trop d’effort que des musulmans sont responsables des massacres et autres assassinats de ces dernières années; jusqu’à Québec. En allumant leur poste, ou leur tablette, ils ont aussi vu de leur œil valide, que les pays en guerre au moyen et proche orient sont des pays musulmans; que des musulmans assassinent d’autres musulmans par centaines; que les assassinats dans les pays européens ont été commis aussi par des musulmans, accueillis et élevés dans nos démocraties. Pour résumer poliment le sentiment du comptoir, ils voient qu’il y a « un problème avec l’islam ».
Comment alors refuser ou récuser la réalité de ce qui risque de se passer par la suite et dont l’attentat de Québec montre la direction ? Comment ne pas comprendre que les meurtres de Québec vont servir de détonateur pour d’autres illuminés d’autres pays ? Le même type d’attentat peut venir maintenant d’Autriche, de Belgique, de France, d’Italie, d’Espagne, d’Angleterre, de Hollande ou d’Allemagne. Et comme à Québec, et comme au Bataclan, ces attentats frapperont des musulmans innocents, entre autres.
Les vociférations de la « bien-pensance » internationale se veulent contemporaines d’un nouvel ordre mondial où régneraient en maîtres des justes auto-proclamés, connectés et apatrides. Rien n’est moins faux. La réalité des nations rattrape sous nos yeux cette bouillie acculturée mortifère du XXIème siècle qu’on appelle globalisation et dont les caractéristiques sont la paresse intellectuelle et le tandem téléphone mobile/compte Facebook. Le Brexit et l’élection de Donald Trump ne sont que les prémices démocratiques du rattrapage de la sottise par la réalité. L’attentat de Québec en est la première manifestation sanglante. La faiblesse des gouvernements occidentaux face au refus de l’Histoire et à ce qui fait les nations qu’ils gouvernent est la cause de la fracture qui éclate aujourd’hui, révélant un antagonisme exacerbé entre aveugles et borgnes d’une même nation. Le salut passe par le respect des lois et du vote. Ce serait déjà un pas de géant vers l’apaisement général.
Gérard Larcher aux côtés de François Fillon lors d'un meeting de campagne à Sablé-sur-Sarthe, août 2016. SIPA. 00769529_000026
Les dernières secousses de l’affaire Fillon fragilisent encore la position du candidat désigné par la primaire en novembre dernier. Bien sûr, on peut s’interroger sur l’inhabituelle diligence du Parquet, sur la seule foi d’un article du célèbre journal paraissant le mercredi. Bien sûr, on peut s’interroger sur la manière dont des fuites en direction de la presse sont savamment organisées afin de mettre la pression sur François Fillon. Il n’empêche que tous les communicants du monde ne peuvent réussir à rétablir une situation catastrophique sur le terrain. Déjà les militants renâclent à aller tracter sur les marchés « où ils vont en prendre plein la gueule », selon la formule habituelle dans ces cas-là. Déjà, on imagine un plan B au cas où Fillon devrait jeter l’éponge avant même la ligne rouge qu’il s’est lui-même fixée imprudemment, la mise en examen.
« Dans un débat, il écraserait Macron »
Vendredi, c’est-à-dire deux jours après le premier article du Canard Enchaîné, des noms circulaient au cas où. Juppé bien sûr, mais aussi Pécresse, Baroin, Wauquiez et Bertrand. Quand la question fut posée sur le réseau social twitter, nous nous sommes permis alors de signaler que c’est un autre qui pourrait bien, en ce cas, tirer les marrons du feu : Gérard Larcher. Compte tenu des délais qu’il faut pour organiser une nouvelle primaire, la solution du candidat désigné en conclave s’imposerait. Il est politiquement intenable de présenter un candidat battu à la primaire de novembre, ce qui en exclut tous les participants. Le maire de Bordeaux l’a bien compris en écartant publiquement sa candidature, lui qui avait été sèchement renvoyé dans sa ville avec seulement un tiers des voix au second tour. Pécresse et Bertrand avaient promis de se consacrer à leurs régions, et la première a vu son image brouillée par son jeu opportuniste entre Juppé et Fillon. Wauquiez est trop marqué idéologiquement et ne peut faire consensus. Reste François Baroin. Le président de l’association des maires de France pourrait à la limite apparaître comme ce candidat de compromis. Mais la jeune génération acceptera-t-elle de lui faire ce cadeau. Pécresse, Bertrand, Wauquiez et les autres laisseront-ils un concurrent générationnel emporter la mise aussi facilement ? Rien n’est moins sûr. C’est là qu’un habile manœuvrier de la génération d’avant peut mettre tout le monde d’accord, laissant aux quinquas la possibilité de ne favoriser aucun de leurs concurrents, et jouer 2022.
Disons-le à tous ceux qui se moquent de Gérard Larcher, et ne voient en lui que la caricature ultra-rabelaisienne qu’en fait Nicolas Canteloup, on ne grille pas deux fois Jean-Pierre Raffarin pour la présidence du Sénat sans être un personnage particulièrement doué politiquement. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il fait partie des favoris pour Matignon en cas de victoire de Fillon en mai prochain, hypothèse qui devient chaque jour moins probable. Le fait qu’il ait été l’un des plus proches soutiens de Fillon constitue un avantage : les électeurs de la primaire ne seraient pas floués dans la mesure où Larcher a participé à la rédaction du projet qui a été choisi en novembre. Et son statut de président du Sénat fait de lui, par nature, un homme de consensus. On nous dira que cela n’en fait pas pour autant un bon candidat pour une présidentielle. Là aussi, beaucoup de moqueurs d’aujourd’hui pourraient bien être surpris. Une universitaire de mes amies, me confiait qu’il était loin de correspondre à l’image soporifique qu’on veut absolument lui accoler. Elle a déjà pu observer ses qualités de tribun et sa faculté à secouer un auditoire, ajoutant : « dans un débat, il écraserait Macron ». Enfin, Gérard Larcher a la réputation de savoir arrondir les angles depuis qu’il a été ministre du Travail et en négociation permanente avec les syndicats. Il saurait sans doute être plus souple que François Fillon sur les thèmes sociaux. Pour faire court, il pourrait même être un meilleur candidat que le député de Paris.
Si vous avez quelques pièces à placer pour mai prochain auprès des bookmakers anglais, n’hésitez pas une seconde : misez-les sur Larcher ! Le plan B, c’est lui. Le vétérinaire de Rambouillet pourrait bien entrer à l’Elysée en mai prochain, au terme de la campagne électorale la plus folle de l’histoire de France.
Camp de migrants, sous la cité de la mode et du design à Paris, mai 2015 (Sipa : 00714563_000016)
Propos recueillis par Gil Mihaely
Causeur. Traditionnellement, en hiver, l’attention médiatique se tourne vers les SDF. Entre les plans « grand froid » déclenchés par les préfectures et la célébration de l’anniversaire de l’appel de l’abbé Pierre lancé le 1er février 1954, les médias dressent le tableau d’un fléau qui ne cesse d’empirer sur fond d’inaction gouvernementale et d’indifférence du public. Ce tableau correspond-il à la réalité ?
Julien Damon[1. Professeur associé à Sciences-Po, collaborateur régulier du Point, ancien chef du département Questions sociales au Centre d’analyse stratégique, Julien Damon a été directeur des études à la Caisse nationale des allocations familiales (Cnaf). Il a notamment publié L’Exclusion, La Sécurité sociale et Les Classes moyennes dans la collection « Que sais-je? ». Sa thèse de doctorat a été publiée aux PUF sous le titre La Question SDF]. S’il est parfaitement vrai que le phénomène a toujours existé et que les pouvoirs publics réagissent traditionnellement sous la forme d’une « politique du thermomètre », en s’excitant en hiver, il est faux de dire qu’on ne fait rien. Au contraire. La France fait beaucoup. Mais il faut d’abord dire qu’il est très difficile de définir ce problème.
Peut-être, mais il n’en existe aucune définition légale ou administrative. Jusqu’en 1994, le Code pénal punissait les délits de mendicité et de vagabondage. « SDF » est simplement un sigle qu’on trouve sur les registres de police depuis la fin du XIXe siècle pour désigner des errants indigents et inquiétants, des gens pauvres qui n’ont pas de toit.
Combien sont-ils ?
La bonne question serait plutôt : combien sont-ils ce soir ? D’une façon générale, SDF est une situation transitoire, qui recouvre d’ailleurs une très grande diversité de parcours : certains sont à la rue ou dans les centres d’hébergement tous les soirs depuis cinq, six, dix ans ; d’autres ne seront à la rue qu’une journée, une semaine ou un mois et plus jamais ensuite.
Dans les années 1990, les estimations oscillaient entre 100 000 et un million de sans-abri – de même qu’aux États-Unis, on lisait qu’il y avait entre 300 000 et trois millions de « homeless ». Insee et Ined (l’Institut national d’études démographiques) ont fait des efforts et ont lancé deux grandes enquêtes sur les « sans-domicile » – des personnes qui dorment dans des espaces non destinés au logement ou dans des centres d’hébergement. Ont ainsi été dénombrées, au début des années 2000, un peu plus de 80 000 personnes et, au début des années 2010, environ 140 000 personnes.
Vous ne pouvez donc pas nier que la situation empire !
Si on observe nos rues, incontestablement. Mais il faut se méfier des chiffres qui, en l’espèce, sont éminemment politiques. Pour vous donner une idée, je vais vous raconter une histoire. En 1987, le père Wresinski, fondateur de l’association ATD Quart Monde, a rendu un rapport célèbre, où l’on trouvait le chiffre de 400 000 personnes « mal logées ». Une décennie plus tard, l’abbé Pierre parlait de 500 000 sans-abri en France, un chiffre très commenté car il a surpris et choqué. Il y a une quinzaine d’années, j’ai entendu quelqu’un demander à l’abbé Pierre, qui était très malin, d’où il sortait son chiffre. Et voilà ce que fut sa réponse : « Wresinski avait dit 400 000. Je ne pouvais pas dire moins. »
Voulez-vous dire qu’on raconte n’importe quoi ?
Je dirais plutôt que les opérateurs associatifs ont intérêt à annoncer des chiffres très élevés et à décréter que le problème s’aggrave pour obtenir plus de moyens publics et de mobilisation privée en faveur de la cause qu’ils défendent. Et d’une certaine façon, l’État a un intérêt inverse : voir le nombre de personnes sans-abri diminuer pour dépenser moins ! En tout cas, malgré des efforts considérables et un certain progrès, une très grande imprécision statistique demeure en la matière. Cela dit, l’échelle nationale n’est pas très pertinente, parce que le vrai problème se pose ville par ville. Ce soir, à Paris, à Marseille ou à Pleumeur-Bodou, combien de gens dorment dans la rue ou dans les centres d’hébergement ?
Justement, on doit bien pouvoir recenser, ville par ville, les gens qui appellent les urgences sociales pour trouver un abri pour la nuit ?
On connaît les données relatives aux prises en charge des sans-abri. En revanche, les chiffres des appels au 115 (ce numéro spécial qu’on ne trouve qu’en France pour les sans-abri) ne sont pas vraiment utilisables car le nombre d’appels diffère du nombre d’appelants. Si les appels sont de plus en plus nombreux, c’est parce que le système est de plus en plus connu. À Paris, il est plus utilisé comme un mode de réservation des nuits d’hôtel social que comme un outil de signalement des urgences.
Avez-vous pour votre part une définition plus opérante du phénomène ? Et pouvez-vous donner vos propres chiffres ?
Pour moi, les « SDF » sont des gens qui sont dans la mouise, la misère la plus noire. Ou, pour être plus précis, des individus et des familles, français ou étrangers, qui se retrouvent soit dans les rues des grandes villes, soit dans les centres d’hébergement du système français de prise en charge des SDF. Quant au noyau dur des « SDF de longue durée » (comme il y a des chômeurs de longue durée), il s’agit de quelques milliers de personnes qui dorment à la rue, vivent dans la rue, ont créé leur « espace privé dans l’espace public ». À côté, il y a des dizaines de milliers de personnes qui se retrouvent ponctuellement dans cette situation. Et là on peut donner un chiffre solide et intéressant. Parmi les personnes vivant en France, plus de 500 000 déclarent avoir connu la rue ou les services d’hébergement. Donc 1 % de la population française, à un moment ou à un autre, a pu s’estimer SDF.
Pourtant, 13 % des Français estiment que ça peut leur arriver – idée du reste largement propagée par les médias…
Pire encore, si un Français sur sept pense que ça peut lui arriver, un sur deux pense que ça peut arriver à tout le monde. C’est d’ailleurs parfaitement exact au sens strict, mais – et c’est un gros mais ! – absolument pas avec la même probabilité ! Selon les enquêtes Insee et Ined, les sans-domicile français viennent pour la plupart de milieux très pauvres et sont très souvent des anciens « clients » de l’aide sociale à l’enfance issus de familles absentes ou défaillantes. Mais la majorité sont des immigrés sans-papiers ou des ressortissants des pays les plus pauvres de l’Union européenne. Pour les Français, membres des classes moyennes et, à plus forte raison, supérieures, la probabilité de se retrouver dans cette situation est infime.
Pourquoi les Anglais ou les Allemands sont-ils beaucoup moins nombreux à penser qu’ils peuvent se retrouver à la rue ?
Il faut commencer par dire que, malgré tout ce qu’on peut entendre, la France se distingue par sa générosité. Nous sommes les champions du monde de l’aide aux sans-abri. Nos villes et nos pouvoirs publics sont les plus accueillants et les plus généreux. Collectivement, nous les Français sommes très tolérants, chaleureux, sympathiques, compréhensifs, hospitaliers. Si les Français sont ceux qui en Europe ont le plus peur de devenir un jour sans-abri, ils sont aussi les plus nombreux à croire que la question des sans-abris est d’abord un problème de logement ou d’emploi, et marginalement un problème de défaillance ou d’addiction personnelles. Il n’y a pas un pays où l’on croit davantage qu’en France qu’on devient SDF à cause d’un divorce, du chômage ou de la perte d’un logement. En clair, nous avons beaucoup moins tendance que les autres à imputer ce problème à la responsabilité individuelle.
Si la peur de la déchéance sociale nous a fait fabriquer un SDF fantasmé, qui sont les SDF concrets ?
Il y a trois catégories principales. Tout d’abord, des jeunes, fugueurs ou en rupture familiale, qui deviennent souvent des zonards et des punks à chiens. Deuxième type de trajectoire : des gens qui perdent peu à peu pied à la suite d’une séparation, de la perte d’un emploi et de leur logement, d’une galère quelconque, etc. Ces deux catégories souffrent de faiblesses en termes de réseaux familiaux et amicaux, faiblesses que cherchent à compenser les réponses publiques. Mais la catégorie la plus importante, ce sont les immigrés. Ce n’est pas nouveau en soi. Les « vagabonds » ont toujours été des gens qui venaient d’ailleurs. Les clochards parisiens des années 1950 et 1960 étaient pour la plupart d’anciens ouvriers agricoles qui n’arrivaient pas à s’insérer dans la grande ville. Mais aujourd’hui le phénomène est d’une tout autre ampleur : une partie grandissante de personnes recensées comme sans-abri – dormant dans les rues, faisant la manche, hébergées par le système d’urgence – sont en situation « grise » ou totalement irrégulière sur le territoire.
Pour qu’il n’y ait pas de malentendu, vous voulez dire que SDF est souvent synonyme de sans-papiers ?
Absolument et de plus en plus ! Le Samu social de Paris héberge très majoritairement des sans-papiers, ce qu’il reconnaît parfaitement. Le sans-abri à l’ancienne, le clochard barbu parisien, le cadre déclassé ou le jeune Français en fugue sont devenus rares. Les quelques milliers de personnes qui souffrent souvent de troubles psychologiques ou psychiatriques graves et d’addictions se révèlent être les plus visibles. Cependant, dans les centres d’hébergement, les sans-papiers sont le plus souvent majoritaires. Cela s’explique par l’effacement des frontières, la facilité des voies de communication et, je le répète, par le fait que les sans-abri ne sont nulle part mieux traités qu’en France.
L’état de SDF est donc pour beaucoup un « sas » dans l’immigration. On commence par la rue avant de trouver un boulot au noir, un logement chez un « marchand de sommeil » puis d’avancer petit à petit dans la vie…
Absolument. Dans les grandes villes, la rue a une double fonction : sas et nasse. Sas pour des pauvres (qu’ils soient français ou étrangers) attirés par ce que le centre urbain propose, notamment en termes d’emploi, pour s’insérer socialement et économiquement. Et nasse pour des gens piégés dans la pauvreté, dans les ghettos, les bidonvilles, les centres d’hébergement, et dont la situation s’aggrave et se dégrade. Ils vont picoler, recourir à des expédients pour supporter leurs difficultés, entrer dans des réseaux plus ou moins illégaux… Mais le point fondamental, c’est qu’une ville riche attire les pauvres.
Pensez-vous que l’existence des SDF, des bidonvilles et des « marchands de sommeil » est liée au fait que les marchés du logement, public et privé, comme celui du travail sont très encadrés, donc trop rigides ?
C’est bien possible. De fait, s’il y a trop de normes, s’il est de plus en plus difficile de louer un logement – quand bien même on a la somme nécessaire –, certains n’y accèdent pas. Les gens qui ne peuvent pas se payer la ville formelle mais dépendent d’elle pour gagner leur vie passent alors par la ville informelle et illégale. C’est la fonction, dans le monde entier, des bidonvilles. Il faut rappeler que, mise à part une « parenthèse enchantée » entre le milieu des années 1970 et le milieu des années 1990, il y a toujours eu des bidonvilles en France, même si le mot date des années 1930. Une particularité de l’époque tient à l’ampleur de l’intervention publique, qui augmente chaque année. L’État dépense aujourd’hui des milliards d’euros pour des hébergements d’urgence, des Samu sociaux et autres dispositifs, tandis qu’avant 1985 il n’y avait quasiment aucun budget, à l’échelle nationale, pour ces affaires. Les œuvres privées se débrouillaient seules, avec les collectivités locales !
Que faut-il faire pour mieux affronter ce problème ?
D’abord nommer les choses. Aussi longtemps qu’on ne comprendra pas que la question des SDF renvoie fondamentalement à la question migratoire, il sera difficile d’avoir un débat sérieux. Ensuite, je pense que ce n’est plus à l’État de s’occuper des SDF. Il faut décentraliser la politique de prise en charge et confier ces responsabilités – et les moyens afférents – aux métropoles. Mais dans un système de frontières ouvertes, on ne peut pas gérer le problème à la seule échelle d’un État. C’est donc à l’Europe de s’en occuper en forçant les États qui ne font rien à faire. Reste une dernière option : fermer les frontières et reprendre le contrôle national de l’immigration… Tout le reste, c’est du pipeau !
Julien Damon, La Question SDF, 2e édition, PUF, 2012.
Ce n’est pas parce que les grands froids saisonniers se raréfient qu’il faut délaisser les sujets d’hiver. Hors hiver 54 et autres périodes d’urgence, le logement social passionne peu la presse. Foin des marronniers sur les prix de l’immobilier, Causeur a décidé de s’emparer de la question en posant les questions qui fâchent : nos HLM atteignent-ils vraiment leurs objectifs sociaux ? Derrière les slogans lénifiants sur le vivre-ensemble et la rénovation urbaine, quelle est la réalité de la vie en cité ?
Comme de bien entendu, Elisabeth Lévy ouvre le bal par des constats implacables : « le logement social à la française est un échec, doublé d’un énorme gâchis », étant entendu qu’«en un demi-siècle, les belles promesses des Trente glorieuses ont abouti à des quartiers de haute insécurité ». Comment en est-on arrivé là ? C’est bien simple, la politique du logement est inséparable de ses cousines sociale et migratoire. Un peu de recul historique s’impose pour comprendre de quoi il en retourne actuellement : avant la paupérisation des habitants en HLM et l’entrée massive des dernières vagues d’immigration dans les cités, « jusqu’à la fin des années 1970, des familles d’ouvriers, d’employés et de cadres coexistent effectivement dans les cités HLM, tandis que les plus démunis occupent seulement 10% du parc ». On a aujourd’hui du mal à se figurer que les grandes barres d’immeuble représentaient presque un pays de Cocagne pour les classes moyennes de l’époque. André Gerin, ancien maire communiste de Vénissieux, locataire en logement social pendant plus de quarante ans, a murmuré ses souvenirs à Luc Rosenzweig. Ce coco « bleu-blanc-rouge » a vu mourir le monde prolo ancien au profit de ghettos où la charia le dispute aux lamentos victimaires. Plus au sud, le médiatique maire de Béziers Robert Ménard nous livre son expertise d’élu sur la politique du logement. Des HLM en centre-ville ? Très peu pour lui ! Tant que l’Etat n’accordera pas aux villes la licence de choisir qui elles accueillent dans leur parc social – des locataires solvables ou des resquilleurs-, l’édile préfère jouer la carte de la prudence pour ne pas enfoncer davantage sa commune.
Djihad au féminin et controverse entre cathos
Moins francs du collier, des maires de toutes étiquettes troquent des faveurs immobilières contre des charrettes de voix ou d’autres échanges de bons procédés que révèle l’enquête de Tugdual Le Bihan. Pour clore ce dossier, le sociologue Julien Damon examine la condition de SDF, étroitement liée à l’immigration la plus récente.
Côté actualité, la barque s’avère chargée. Pas une semaine sans que l’Etat islamique ne se manifeste d’une manière ou d’une autre. Et pas seulement de manière virile : les femmes terroristes en sont aussi partie prenante, comme le détaille la sociologue Amélie Chelly. Des déçues du féminisme en quête de père rejoignent parfois ce sommet de la phallocratie…
Autre religion, autre mœurs. Dans la cathosphère, la controverse bat son plein entre les partisans et les détracteurs des positions du pape François sur l’islam et l’immigration. Erwan Le Morhedec et Laurent Dandrieu s’affrontent par essais interposés autour de questions aussi fondamentales que la place du catholique dans la cité, la charité et l’avenir de la chrétienté. Un débat que j’ai taché de mettre en perspective.
D’Haïti au Donbass
Enfin, dans la série « Le Monde est à vous », nos reporters vous emmènent en Haïti et à l’Est de l’Ukraine. Dans la petite île caribéenne, la misère n’est pas moins pénible au soleil pour les jeunes filles qui se prostituent auprès des humanitaires occidentaux avides de chair fraiche. Quant à la région séparatiste du Donbass, elle peine à créer une identité propre distincte de Kiev comme de l’homo americanus.
Rubrique culture, notre amie philosophe Françoise Bonardel recense sans complaisance Décadence, le dernier essai de Michel Onfray. Moins sérieuse, la balade que nous fait faire Emmanuel Tresmontant sur les marchés parisiens, derniers reliquats d’un mode de vie local dans la termitière qu’est devenue Paname.
Last but not least, je profite de l’occasion pour rendre hommage à l’un des meilleurs d’entre nous, hélas disparu le week-end de Noël. Olivier Prévost, notre spécialiste ès films, Scandinavie et tant d’autres choses. En guise d’héritage, il nous lègue un passionnant entretien avec le psychiatre Gérard Haddad mettant à mal nos idées reçues sur la fraternité. Puisque l’heure est aux confidences, Olivier, de là où tu es, sache que tu nous manques…
Najat Vallaud-Belkacem au collège Roland Dorgelès à Paris, octobre 2016. SIPA. 00775666_000025
Un projet de délibération concernant une modification de la sectorisation des collèges sur plusieurs arrondissements (XVIIIe et XIXe) sera soumis au vote lors du Conseil de Paris qui a débuté hier et se finira demain. Il s’agirait de faire correspondre au mieux les capacités d’accueil des établissements avec le potentiel d’élèves résidant dans chaque secteur et de les adapter aux évolutions démographiques. Mais surtout, de « renforcer la mixité sociale ».
« Paris est l’académie où la ségrégation sociale est la plus forte de France », explique Alexandra Cordebard, adjointe au maire chargée des Affaires scolaires. La Ville a donc profité d’une proposition de l’académie concernant des « secteurs multi-collèges » pour engager cette nouvelle sectorisation qui vise à renforcer « l’attractivité » de certains collèges. Comme on dit dans ces cas là, la décision ne fait pas l’unanimité, notamment parmi certains parents d’élèves. L’imposition autoritaire de la mixité sociale risque de créer beaucoup d’effets pervers. En tant qu’enseignant et parent, je voudrais donner mon avis.
Qui protégera les bons élèves?
La mixité ne peut se concevoir comme horizon que dans un cadre républicain très fortau sein d’une école réinstituéequi prônerait le travail, le mérite et la transmission et sanctionnerait sans états d’âmes les fauteurs de troubles.
Dans le cadre d’une société veule et individualiste, livrée à la marchandisation, à la perte des valeurs et des repères, à la lâcheté et à l’absence de vertu citoyenne de beaucoup d’adultes d’encadrement et d’autorité ; dans le cadre d’une école livrée à un pédagogisme mortifère et nihiliste qui l’aspire par le bas (toujours plus bas !) la mixité est un gadget sociétal « terranovien » qui produira encore plus de chaos pour le plus grand bonheur des contempteurs de l’Institution scolaire et du secteur marchand qui attend tranquillement sa ruine complète.
Au lieu de se livrer à des magouilles gestionnaires, sous couleur de « mixité sociale » à marches forcées, les pouvoirs publics feraient mieux de restaurer partout l’autorité et l’instruction. Je ne jetterai sûrement pas la pierre aux parents qui n’ont pas envie qu’on tartine uniformément sur plusieurs collèges, la gangrène de la violence et du laxisme et que leurs enfants en fassent les frais.
La République doit commencer par garantir la paix et la sécurité partout avant de promouvoir artificiellement la mixité. Supposons que j’aie une petite fille en classe de sixième, mignonne et fragile, qui lit beaucoup et présente toutes les tares de l’immonde bourgeoisie: finesse, délicatesse, sensibilité, goût pour l’étude. Souffrez que je ne veuille pas que du jour au lendemain elle devienne une proie facile pour des petits caïds à qui des adultes (qui sont des bobos bisounours ou des lâches pratiquant le ponce-pilatisme à temps plein : je pense notamment à des principaux de collèges) laissent le champ libre. Qu’elle puisse faire l’objet de rackets, de pressions, de menaces, côtoyer des dealers me rendrait malade. Qu’elle puisse subir l’incurie d’adultes démissionnaires et sycophantes me hérisserait.
Leur « vivre-ensemble » suppose une République implacable
Il faut rétablir la sanction. Dans une société où un groupe d’élèves de ZEP un peu sauvageons qui violent une éducatrice peuvent se voir infliger en punition quelques heures de Travaux d’intérêt collectif (TIC) et un stage de canoë kayak dans les gorges du Verdon, il est permis de s’interroger sur la capacité du gauchisme éducatif à remettre sur les rails une école juste et exigeante. On voit, et c’est cela qui devrait attirer l’attention des réformateurs « progressistes » de plus en plus d’élèves de lycées professionnels (souvent d’origine modeste) qui réclament à cor et à cris des sanctions… et de pouvoir travailler. Pourquoi ne commence t-on pas par résoudre ce type de problème ? Les pédagogistes à la petite semaine préfèrent toujours venir en aide aux racailles, c’est leur fond de commerce. Ils n’aiment pas les élèves méritants et scolaires des milieux modestes qui veulent étudier.
Extrait du film Entre les murs de François Bégaudeau
Le « vivre-ensemble » (slogan au mieux niaiseux) suppose d’abord une République implacable, qui sanctionne toutes les voies de fait, tous les rapports de force au lieu de verser dans la culture de l’excuse sociale et de s’accommoder du Far-West dans les établissements. Le fascisme, c’est la loi du plus fort. On ne rend service à ceux qui sont des caïds, aux fauteurs de troubles, qu’en leur opposant le principe d’une loi inflexible, valable pour tous et qui ne souffre pas d’exception.
Pas d’excuse. Le travail à l’école, c’est sacré. La mixité, horizon utopique et qui comme toutes les utopies peut emporter des désastres, n’est concevable que dans une école où toute démagogie serait éradiquée. Ce n’est pas demain la veille.
Je crois que je préfère récupérer ma fille entière et faire de la peine aux utopistes des beaux quartiers qui font subir aux autres ce qu’eux mêmes ne voudraient en aucune façon pour leurs enfants probablement planqués dans du privé hors de prix.
Fourrier de la privatisation, le laxisme généralisé et le renoncement à instruiredu gauchisme utopique aura de toute façon préparé une « ségrégation » bien pire que toutes celles qu’on nous enjoint de faire cesser : les pauvres et les classes moyennes seront dans le public parqués à moindre coût et les nantis iront dans des « high-schools » feutrées où l’entre soi aura de beaux jours devant lui. Pendant qu’on apprendra aux uns à « vivre ensemble » à coups d’EPI (enseignement pratique interdisciplinaire, la fumisterie à la mode) les autres feront du latin, des mathématiques et étudieront les grands textes.
Pourquoi les Français doivent-ils, aujourd’hui plus que jamais, lire Edmund Burke et, tout particulièrement, ses Réflexions sur la révolution en France, très heureusement rééditées aux Belles Lettres[1. Edmund Burke : Réflexions sur la révolution en France, collection « Le goût des idées », préface de Philippe Raynaud, Les Belles Lettres, 2016.]?
Pas parce que Burke peut être considéré comme le père fondateur du conservatisme moderne, lequel conservatisme connaît ces temps derniers un regain d’intérêt en France.
Non, la raison évidente de relire Burke pour un Français d’aujourd’hui, c’est le diagnostic qu’il faisait en 1790 d’un certain nombre de passions françaises et, disons-le carrément, de certaines pathologies sociales, culturelles et politiques. Or ces pathologies se sont exaspérées à un point que Burke n’aurait pas soupçonné. Examinons-les et voyons en quoi le diagnostic du docteur Burke était fondé et sage.
Passion n° 1 : la monomanie de l’universel
On pourrait résumer l’article premier de la foi du catéchisme républicain à : « La France est la patrie des droits de l’Homme. » Effectivement, depuis 1789, la France a fréquemment déclaré des droits de l’Homme. Cette manie de la déclaration est récurrente : 1789, 1793, 1848, 1946, 1958, sans compter l’ineffable contribution française à la déclaration universelle des droits de l’Homme (1948). On se demande pourquoi François Hollande n’a pas fait sa déclaration des droits de l’Homme ! Mais si la France et les Français ont le génie de la déclaration, ils n’ont guère celui de la pratique des droits en question : la Terreur, les Empires, les massacres de 1848 et de 1871, l’horreur de Vichy, l’abomination de l’épuration, la guerre d’Algérie, tout cela ne témoigne guère d’un amour vrai et apaisé des droits de l’Homme. Burke avait flairé d’emblée l’imposture de la manie déclarative et de la prétention universaliste. Toutes deux lui faisaient horreur. Au surplus, inconvénient que Burke n’avait pas pressenti, prétendre que la France est la patrie des droits de l’Homme a une conséquence : tous les étrangers ont vocation à se sentir chez eux en France. Il en résulte que ceux qui sont nés français ne se sentent plus vraiment chez eux. C’est un inconvénient de la monomanie universaliste qui commence à être ressentie assez durement par beaucoup de Français.
Burke écrivait en 1790 : « Qui veut niveler ne rend pas plus égal. » La France se distingue en effet par sa passion égalisatrice. Mais cette quête monomaniaque de[access capability= »lire_inedits »] l’égalité n’a presque jamais pour objet de « rendre plus égal ». Car derrière cette recherche de l’égalité, d’autres passions ou instincts sont à l’œuvre : l’envie, la jalousie, la haine, le ressentiment qui, pour s’assouvir, se colorent d’apparences trompeuses : justice sociale, droits pour tous, égalité réelle, égalité des chances. Tout cela aboutit à un monde terne et triste à mourir, celui de l’égalité par défaut (pour reprendre l’expression de Philippe Bénéton) dont la devise est à peu près : « Tout se vaut, tout est permis, la seule chose interdite étant la discrimination. » D’où la guerre menée sans merci contre toutes les discriminations, y compris les plus légitimes. Ce monde d’envie généralisée a un inconvénient majeur : il est impossible de dégager un bien commun dans une société d’envieux. L’envie est une passion triste, négative, mortifère et toujours insatisfaite. Comment continuer à vivre ensemble si la seule chose respectable est l’absence de discrimination et que, pour tout le reste, l’égalité envieuse règne en maître ?
Passion n° 3 : la table rase
Dans ses Réflexions, Burke insiste lourdement sur la prétention française à faire « table rase du passé ». À l’inverse, il fait l’apologie de la tradition, des coutumes et des préjugés dans lesquels il voit la meilleure protection de la liberté. Que la tentation de la « table rase » soit une constante de l’histoire politique de la France depuis la Révolution, il n’y a aucun doute à ce sujet : l’histoire institutionnelle de la France depuis 1789 en témoigne. Pourquoi réformer quand on peut tout changer ? Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Malheureusement, le principe de la table rase a gagné depuis quelques décennies des terrains jusque-là préservés : les mœurs, la culture et l’enseignement notamment. Deux exemples en témoignent. Le « mariage pour tous », d’abord. Cette supercherie légale consiste à faire table rase des données sociales, anthropologiques, historiques et juridiques les plus évidentes. Mais qu’importe ! C’est l’occasion, théorie du genre à l’appui, de nier les identités les mieux établies et de « bâtir à neuf » sur le terrain du social et des mœurs. Peu importent les dégâts collatéraux. L’important c’est de faire table rase et d’égaliser par tous les moyens. Quelle hubris chez ces ingénieurs du mieux-être social !
Autre exemple, dans l’enseignement. Burke montre bien qu’une tradition n’était en définitive qu’une réforme réussie. Dans l’enseignement français, existait une réforme réussie qui était une tradition de premier ordre : l’enseignement des humanités, le latin et le grec qui ont permis à des générations d’élèves de comprendre la modernité à la lumière d’une tradition éducative profondément enracinée. Mais voilà : selon les pédagogues, cette vénérable tradition a le défaut de fonctionner. Alors, quoi de plus simple. Exit le Capes de lettres classiques. Exeunt les enseignements du latin et du grec du secondaire, sous couvert d’interdisciplinarité et des autres slogans habituels. Du latin et du grec, faisons table rase !
François Furet disait de la Révolution française qu’elle était terminée. Il avait tort. Car les pathologies françaises décrites par Edmund Burke en 1790 ont quitté le terrain du politique pour envahir le champ du social et de la culture.
Il reste que si l’on souhaite contrebattre ces pathologies françaises, Burke ne suffit pas. Il faut relire aussi les penseurs conservateurs et libéraux français qui ont tenté d’équilibrer notre vie politique et sociale en repensant l’articulation de l’autorité et de la liberté après la Révolution : Chateaubriand, Tocqueville, Renan, Taine, Prévost-Paradol, Jouvenel et beaucoup d’autres. Autant que Burke, ils sont d’une criante actualité.[/access]
Commémoration de l'attentat de Québec, janvier 2017. Sipa. Numéro de reportage : AP22007645_000017.
Toute violence politique est inhumaine et injustifiable. L’attentat de Québec survenu dimanche fait partie de ces crimes particulièrement horribles qui participent du triste ensauvagement du monde. Le dimanche 29 janvier vers 19h55, le présumé coupable, Alexandre Bissonnette, est entré au Centre culturel islamique de Sainte-Foy durant la prière du soir. Les coups de feu de sa kalachnikov ont résonné dans un quartier sans histoire où la mixité culturelle n’avait jamais posé problème.
Un tueur isolé…
Âgé de 27 ans, universitaire, sans aucun dossier criminel et habitant une banlieue aisée, Bissonnette parvient à abattre six individus de confession musulmane et à en blesser sérieusement dix autres. Après avoir commis son geste, le jeune homme prendra la fuite à bord d’une automobile pour se rendre ensuite aux policiers sur le bord d’une autoroute enneigée. Le lendemain midi, les médias nous apprendront que le principal intéressé cultivait des idées d’extrême droite dans une province qui n’a pourtant jamais élu un seul député de cette tradition politique.
Dans cette ville d’environ 550 000 habitants reconnue pour sa sécurité et sa tranquillité, l’attentat surprend, choque et blesse. Toute la classe politique pleure les victimes et apporte son soutien à la communauté musulmane. La population fait de même : les témoignages réconfortants abondent de partout et plusieurs milliers de personnes participeront à divers événements consacrés à la promotion de la tolérance dans les prochains jours.
Mais sans surprise, certains cèdent à la tentation de transformer l’attentat en outil de promotion idéologique. Pour une frange bien précise de la classe intellectuelle et médiatique, le geste de Bissonnette est le résultat du « racisme systémique » qui sévirait quotidiennement. Les Québécois seraient collectivement responsables de l’exclusion sociale et auraient permis l’expression d’une critique de l’islamisme cautionnant (on ne sait comment) la violence. Sur les réseaux sociaux, cette tentative de récupération a commencé quelques secondes seulement après l’annonce du drame.
Sur son compte Facebook, l’écrivain féministe Aurélie Lanctot écrit qu’il fallait rappeler « à ceux qui cultivent la haine, l’intolérance et le mépris qu’à terme, leur petit manège a un coût, et que ce coût est intolérable ». Quant au militant d’extrême gauche Gabriel Nadeau-Dubois, il annonce sur la même plateforme que « le temps de l’analyse viendra, celui des remises en question et des examens de conscience aussi. » Les plus perspicaces savent déjà quelle famille politique québécoise est visée dans ces deux extraits : la droite laïque !
… censé incarner tout le Québec
D’aucuns prétendent la société québécoise aurait préparé le terrain à ce tireur fou en ne faisant que débattre d’un projet de loi sur la laïcité entre l’automne 2013 et le printemps 2014[1. Projet de loi 60 : Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodements raisonnables.]. Les partisans du modèle républicain sont subtilement désignés comme des personnages infréquentables ayant créé les conditions favorables à l’implantation du fascisme. Si tous les Québécois « de souche » se voient indirectement visés dans ces commentaires, les souverainistes québécois sont soupçonnés au premier chef d’avoir soufflé sur les braises du totalitarisme antimusulman, malgré l’abandon de leur projet de laïcisation de l’État à l’arrivée au pouvoir du Parti libéral du Québec (PLQ) en avril 2014.
En gros, nous pouvons très bien concevoir que l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche puisse être considérée comme une turbulence politique aux lourdes répercussions pour plusieurs représentants de la gauche inclusive et des libéraux communautaristes au Canada. Nous vivons effectivement un changement d’époque depuis quelques mois. Mais nous ne pouvons aucunement accepter que toute une frange du mouvement laïque et identitaire québécois fasse l’objet d’une « stigmatisation » (pour reprendre un mot à la mode !) aussi grossière dans les médias. Existerait-il des amalgames autorisés dans notre société ?
Car si tous les musulmans ne sont pas terroristes, tous les laïques et identitaires québécois ne sont pas extrémistes. Instrumentaliser aussi grossièrement l’adversaire est non seulement opportuniste et démagogique, mais déshonore en outre la mémoire des victimes de cet attentat. Ce n’est pas respecter la communauté musulmane québécoise que de transformer son malheur en instrument politique.
Sipa. • Sipa. Numéro de reportage :AP22006924_000103. Numéro de reportage :AP22001649_000019. Numéro de reportage :00787308_000008.
La victoire de Benoît Hamon redessine la géométrie de la gauche. Jusqu’ici, le PS occupait la case réformiste, le Front de gauche la case radicale. Or le candidat qui portera la casaque socialiste à la présidentielle est le chef de file de ceux que l’on a baptisé les « frondeurs » : les députés socialistes qui se sont opposés à la « dérive social-libérale » incarnée par François Hollande et Manuel Valls.
Il y a toujours eu au PS, ou à la SFIO, une aile gauche proche des radicaux, hier des communistes. La nouveauté, c’est qu’un de ses représentants a battu le représentant de la gauche de gouvernement, à savoir le Premier ministre sortant. Est-ce un signe du gauchissement des sympathisants socialistes ? Pas vraiment : une très grande partie des électeurs de François Hollande de 2012 sont aujourd’hui en rupture avec le PS. Leur nouveau champion s’appelle Emmanuel Macron, l’homme qui a lui-même rompu les amarres avec la gauche des appareils.
Gauche socdem vs gauche radicale
Désormais, il y a toujours deux gauches, mais elles ont changé de code postal. D’un côté, la gauche social-démocrate, ou « progressiste », comme on voudra, qui s’apprête à voter Macron malgré (ou à cause de) la volonté de celui-ci de s’adresser aussi au centre et à la droite. De l’autre côté, la gauche radicale, qui se retrouve avec deux candidats : un vieux tonton grincheux, Jean-Luc Mélenchon, qui a cru bon la semaine dernière d’invectiver des syndicalistes cheminots ; et un gendre idéal qui souscrit à toutes les dernières lubies de la gauche de la gauche, du revenu universel aux 32 heures.
Devant la totale démagogie d’Hamon, Mélenchon a du souci à se faire ! Au-delà, Hamon pourrait-il devancer également Macron, voire accéder au second tour si François Fillon avait lui aussi un accès de faiblesse ? On verra bien. Mais cela confirme que la France est de son côté coupée en quatre, en quatre quarts presqu’égaux. Un quart FN, Marine Le Pen est désormais en tête des intentions de vote à la présidentielle avec 25-26%. Un quart droite et centre orthodoxe avec un François Fillon aujourd’hui miné par le Pénélopegate mais qu’il ne faut pas sous-estimer. Un quart gauche radicale avec une incertitude sur l’issue du match Hamon-Mélenchon. Et un quart progressiste, plus composite, plus friable – Macron tiendra-t-il la distance ?- mais qui constitue la vraie nouveauté de la scène politique : partout en Europe naissent des mouvements qui dépassent le clivage droite-gauche.
La politique des quatre quarts
Un tel morcellement induit une conclusion logique : deux quarts vont devoir se rapprocher sous peine que le gouvernement issu de la présidentielle et des législatives soit d’emblée ultra-minoritaire dans le pays. Aujourd’hui, personne n’y pense. Hamon se paie même le luxe de prôner « une majorité gouvernementale » avec le Front de gauche et les Verts en ignorant Macron ! C’est surtout se payer… de mots : dans les démocraties, 25% n’ont jamais fait 50% !
Quel rapprochement souhaiter ? Le FN reste en dehors du cercle des possibles, ne serait-ce que parce que Marine Le Pen veut, comme Hamon, tout le pouvoir pour son seul quart. La gauche radicale n’est pas plus fréquentable car c’est avant tout une gauche négationniste : elle ignore les deux principaux problèmes de la société française ; sur le plan économique, le chômage de masse qui frappe surtout les jeunes issus des milieux populaires, de tous les milieux populaires ; sur le plan sociétal, la question de la maîtrise des flux migratoires et de la place de l’islam.
Un seul regroupement apparaît donc possible: une grande coalition autour de Fillon et de Macron. Normal qu’ils se tirent la bourre jusqu’en mai : la question du leadership n’est pas accessoire. Mais une fois départagé par le suffrage universel, ils devront s’entendre. Sous peine que la France connaisse un nouveau quinquennat foireux.
Déplacés irakiens fuyant Daech, Al-Attasa, novembre 2016. SIPA. 00781320_000023
Curieusement, les économistes ne se prononcent guère sur la façon la plus efficace de venir en aide à ces millions de personnes et de familles que des conflits provoqués par des islamistes, des mouvements révolutionnaires, des haines ethniques ou des gouvernements mafieux plongent dans la détresse et le dénuement ceux qui n’y perdent pas la vie. Pourtant, il s’agit d’une situation classique : maximiser l’utilité des ressources forcément limitées que les pays riches – ou du moins épargnés par ces horreurs – peuvent dégager pour améliorer la situation des victimes.
Le bon sens dominicain
L’avis économique le plus pertinent dont j’ai pris connaissance sur cette question douloureuse n’émane pas d’un collègue, mais d’un frère prêcheur – un dominicain, docteur en théologie et en histoire religieuse, nommé il y a 3 ans archevêque de l’église catholique chaldéenne à Kirkouk, ville du nord de l’Irak qui a pu échapper, notamment grâce aux Kurdes, à la mainmise de Daech. En sus de son habituel million d’habitants, Kirkouk abrite actuellement environ 700 000 réfugiés.
Ce prélat, Mgr Mirkis, de passage en France, a accordé une interview au quotidien économique Les Echos. Dans son édition du 24 janvier, ce journal rapporte ainsi son propos : « Si on dépensait chez nous l’effort que vous consentez pour les immigrés, cela irait mille fois mieux ! Si l’Europe devient une citadelle, et l’Amérique aussi, l’argent sera mieux dépensé ici, avec le contrôle de l’ONU ou d’ONG. »
Il est permis d’être moins indulgent que Mgr Mirkis en ce qui concerne les aptitudes de l’ONU à veiller au bon usage des fonds destinés aux personnes déplacées, mais son propos est frappé au coin du bon sens. L’entretien d’un réfugié en Allemagne ou en France coûte beaucoup plus cher qu’en Irak ou en Syrie ou dans les pays voisins, et ces personnes peuvent plus facilement qu’en Europe, si des outils sont mis à leur disposition, y participer à la production, se tirant ainsi d’affaire en grande partie par eux-mêmes.
Il faut certes donner à manger à celui qui crie famine, mais il faut surtout l’aider à produire lui-même sa nourriture – et bien sûr son logement, ses vêtements, etc. Or un irakien chassé de sa ville ou de son village a plus de facilité pour se rendre utile à cent ou deux cents kilomètres de chez lui, aidé par des personnes qui parlent la même langue et utilisent les mêmes technologies, que dans un pays radicalement différent du sien.
Plus humain et plus efficace
Cette facilité existe aussi, à un degré un peu moindre, dans les pays voisins. Le petit Liban, qui accueille environ un million de réfugiés syriens, et peut-être plus, en donne un bel exemple : les écoles libanaises, tant privées que publiques, sont très nombreuses à doubler leurs cours, de façon à ce que les enfants réfugiés puissent continuer leur scolarité. Un tel accueil serait impossible à mettre en place en France pour une quinzaine de millions de réfugiés – nombre approximatif de ceux que nous accueillerions si nous pratiquions un accueil dans des proportions équivalentes. À supposer même que nos enseignants acceptent de travailler beaucoup plus pour scolariser ces millions d’enfants, et qu’ils apprennent l’arabe, ou leur apprennent le français, en un tournemain, imaginons le prix de toutes ces « heures sup » pour les finances publiques ! Un enseignant français coûte environ 5 fois plus cher que son équivalent libanais.
Il n’est donc pas sérieux, économiquement et humainement parlant, de nous donner bonne conscience en accueillant un peu plus de réfugiés, c’est-à-dire deux gouttes d’eau au lieu d’une par rapport au seau rempli à ras bord que représente l’ensemble des réfugiés dans les pays pauvres en proie à des convulsions belliqueuses – sans compter ceux qui deviennent « personnes déplacées » pour d’autres raisons, par exemple climatiques. Les aider au plus près de chez eux, en des lieux d’où ils pourront revenir rapidement lorsque leur ville ou leur village ne sera plus la proie de bandes sanguinaires, est de loin plus humain et plus efficace.
Appliquer le principe de subsidiarité
Concluons en nous référant à un principe de bon sens dont l’Union européenne et l’Église catholique estiment toutes deux la mise en œuvre très souhaitable[1. Précisons quand même que ces deux organisations ne pratiquent pas toujours leur maxime…]: le principe de subsidiarité. Ce principe consiste à privilégier le traitement local des problèmes ; il a des fondements économiques et sociologiques très solides. Les habitants de Kirkouk peuvent plus efficacement que ceux de Paris ou de Berlin venir en aide aux réfugiés de Mossoul. Aider les aidants qui sont sur place, comme le conseille le principe de subsidiarité, permet d’augmenter très fortement les résultats obtenus grâce à un effort donné, qu’il vienne d’un prélèvement fiscal ou de dons volontaires.
Il existe, dans le domaine de la solidarité, un multiplicateur au sens de Keynes : obtenir un effet de 2, ou 3, ou 10, à l’aide d’une dépense initiale de 1. Le lien entre ce multiplicateur et le recours au principe de subsidiarité est très étroit. Et, puisque c’est un religieux qui est à l’origine de nos propos, rappelons une des paraboles économiques des évangiles, celle des talents – des millions d’euros ou de dollars, dirions-nous aujourd’hui : le maître répartit entre ses serviteurs le soin de les faire fructifier, c’est la subsidiarité, et il entend bien doubler ainsi sa richesse, c’est le multiplicateur. N’est-il pas sympathique de penser à faire bénéficier de cet effet de levier lié à la subsidiarité les victimes des guerres qui ravagent le Tiers-Monde aussi bien que les adhérents des fonds de pension ?
Alain Juppé, Nicolas Sarkozy, Jean-Pierre Raffarin et François Baroin au Conseil national élargi de l'UMP à Le Coudray-Montceaux, juin 2004.
Alain Juppé, Nicolas Sarkozy, Jean-Pierre Raffarin et François Baroin au Conseil national élargi de l'UMP à Le Coudray-Montceaux, juin 2004. SIPA. 00495405_000007
Quelqu’un a peut-être regardé cette série : Designated Survivor. L’histoire : des terroristes ont fait sauter le Capitole. Pas de survivants ! Le président, le vice-président, tous les membres du Congrès, tous morts.
Sur la liste des successeurs, le « designated survivor », bref celui qui va être président totalement par défaut, puisque tous ceux qui étaient avant lui sur la liste sont morts. Et c’est un obscur secrétaire d’état au Logement qui va être désigné, alors même qu’il s’était fait virer de son poste la veille par le président. Interprété par un Kiefer Sutherland plus vrai que nature, ça déménage, magouilles, complots, etc. Un truc à dormir debout au boulot le lendemain parce qu’on n’a pas réussi à aller se coucher, enchaînant les épisodes avec boulimie…
Oui, la politique, c’est un sacré feuilleton. On finit par y être scotché. Un nouveau terme est né « dégagisme » inventé par un porte-parole de Mélenchon.
Ils ont tous été dégagés : Hollande, Valls, Sarkozy, Juppé et à chaque fois un « designated survivor » apparaît : Fillon et Hamon par exemple. Mais là, c’est Fillon qui va peut-être « dégager ». Que peut-il faire ? Après tout c’est humain, et si tentant. Sans penser à mal, il a mis la main dans le pot de confiture. Et ça fait quand même beaucoup d’argent de l’Etat dispensé pour pas beaucoup de travail. Il n’est pas le seul, loin de là, mais pour un homme qui promeut la rigueur, l’honnêteté ascétique, et qui ressemble à un notaire de province, le soupçon sur sa probité, si elle ne le mène pas au suicide, l’entraîne inexorablement à l’abandon de son ambition présidentielle. Bientôt la courbe se croise sur les intentions de vote par rapport à Macron, les jeux sont presque faits, son camp ne pourra plus le soutenir. Il devra prendre les devants et jeter l’éponge.
Un faux-jeune comme Baroin? Plutôt un vieux qui rassure…
Et là, il faudra un « designated survivor », et vite ! Qu’il ait le temps de faire campagne.
Juppé a déjà dit qu’au cas où, il n’irait pas. A moins qu’on le supplie, là on ne sait pas. Sarkozy a dit au revoir pour de bon.
Un bon nombre doivent déjà rechercher le successeur qui ne va pas se faire piquer la deuxième place par Macron. Balancer une sorte de faux-jeune comme Baroin me paraît faire du suivisme par rapport à Macron. Non, le « designated survivor » doit être un vieux qui rassure et qui rassemble.
Un vieux qui représente une bonne réalité confortable. Moi, il m’est venu un nom : Raffarin. De souche paysanne, manifestement honnête, exprimant une sorte de sagesse non exempte de fermeté, et pas idiot. Et Macron aura l’air d’un blanc-bec, en fait successeur de Hollande, son « designated survivor » !
Manifestation anti-Trump à Londres, 30 janvier 2017. SIPA. REX40481985_000004
Manifestation anti-Trump à Londres, 30 janvier 2017. SIPA. REX40481985_000004
Le « décret Trump », limité à 90 jours, touche 7 pays: Iran, Irak, Syrie, Lybie, Soudan, Yémen, Somalie. Je laisse à des juristes le soin de nous éclairer sur l’application et la constitutionnalité dudit décret, mais le fait qu’il soit appliqué ne laisse pas de place au doute. Dans cette liste, il est légitime de se demander pourquoi n’y figure pas l’Arabie Saoudite dont 15 des 19 pirates de l’air du 11 septembre étaient ses ressortissants. Il n’est pas non plus question de l’Indonésie, du Pakistan, de la Turquie, du Bangladesh, ou de l’Egypte, autres grands pays musulmans. On peut avancer plusieurs hypothèses pour l’expliquer. Dans le Washington Post du 31 janvier, Richard Cohen mentionne les liens commerciaux entre Donald Trump et l’Arabie Saoudite qui seraient à la base de cette discrimination. Ça reste à démontrer, mais pourquoi pas. On peut avancer aussi l’hypothèse que les relations des services de renseignements des Etats-Unis avec ceux de l’Arabie Saoudite, d’Egypte ou d’Indonésie permettent d’échanger facilement et donc de circonvenir plus efficacement le danger d’infiltration de terroristes en puissance. En revanche, il est incontestable que les Egyptiens, les Indonésiens, les Benghali, les Pakistanais ne fuient pas leurs pays, au contraire des populations des pays visés par le décret. Leurs pays sont en guerre et c’est la plus simple justification pour les mettre au ban. Un pays en guerre est bien plus difficile à contrôler, bien plus perméable à toute sorte d’individus, et donc ses ressortissants réels ou non théoriquement bien plus dangereux. L’autre justification est simplement électorale. Trump ne veut pas décevoir ses électeurs; il applique son programme. Pour l’Iran en revanche, la raison est beaucoup moins claire et n’a probablement rien à voir avec les autres.
Des aveugles sourds mais pas muets
Conséquence immédiate en forme de grosse caisse de résonance internationale, le décret vient d’être bruyamment contesté par Sally Yates, procureur général des Etats-Unis (dans les faits le ministre de la Justice), réaction saluée par un licenciement pour « trahison » par son désormais ex-employeur Donald Trump. Membre du cabinet du président en exercice, elle devait céder sa place à son successeur de l’administration Trump dans les semaines à venir. Une contestation tonitruante à bon compte. Dernier en date, ce genre de coup d’éclat s’accompagne partout dans le monde de déclarations plus ou moins bruyantes de personnalités plus ou moins en vue. Les quotidiens et les sites d’info en regorgent. Personne parmi les narcisses de la politique et du spectacle (pléonasme ?) ne refuserait un peu de bonne conscience médiatique pour pas cher. Cette position radicale de Mme Yates attire néanmoins l’attention sur une fracture mondiale entre deux camps: le camp des aveugles et celui des borgnes.
Les aveugles sont ceux qui, par idéologie et sottise (encore un pléonasme ?…), ne font toujours pas le lien entre une religion dont se réclament des assassins tuant sans discernement coreligionnaires et « mécréants » et la vague migratoire devant inonder les pays occidentaux, chrétiens. Les aveugles, tout à leur volonté de s’acharner sur le doigt sans vouloir regarder la lune objectent que des chrétiens de Syrie, d’Irak ou d’ailleurs sont concernés par cette interdiction. Il se trouve aussi toujours un cas particulier bien pratique pour dénoncer l’inanité de ce décret. Le traducteur pour l’armée américaine voulant rentrer aux Etats-Unis est l’arbre idéal pour nier la forêt. Jour après jour, les aveugles doivent aussi faire face à une épidémie galopante de surdité chronique. Ils n’ont toujours pas entendu que Trump avait été élu démocratiquement par les citoyens américains. A ce titre, la décision de leurs voisins, cousins, oncles, frères, ou copains d’avoir voté Trump est tout simplement ignorée et le respect du vote d’autrui foulé au pied. Pour la démocratie on repassera. Mais l’Histoire, le temps long, nous apprend que les peuples réagissent sans faire de détail lorsque leur cohésion se trouve menacée. C’est d’ailleurs le propre de la nation selon Renan: ni une race, ni une langue, mais un peuple vivant dans un espace géographique défini et selon des lois communes qui s’appliquent à tous et que tous doivent respecter, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent. En plus d’être idéologues, les aveugles ont comme autre caractéristique d’avoir la mémoire courte. Ils ont peut-être oublié Renan, oublié de le lire, oublié de l’avoir lu. Tout à leurs comptes Twitter et murs Facebook, ils ont oublié aussi de relire un peu l’histoire des peuples et de la manière dont ces peuples se sont regroupés, et comment les nations se sont formées. La démission de Sally Yates, les prises de position « humanistes » des imbéciles médiatiques ici et ailleurs, ou les hurlements sur les « réseaux sociaux » contre le décret ne pèsent pas lourd face à des siècles de façonnement d’une culture, et encore moins face aux décisions radicales des peuples qui répondent à ces menaces.
Les prémices démocratiques du rattrapage de la sottise par la réalité
Face aux aveugles, les borgnes, qu’il est bien difficile de définir autrement que par: « ceux qui ne sont pas aveugles ». Les borgnes, s’ils restent prudents et ne hurlent pas encore avec les loups, ont compris sans trop d’effort que des musulmans sont responsables des massacres et autres assassinats de ces dernières années; jusqu’à Québec. En allumant leur poste, ou leur tablette, ils ont aussi vu de leur œil valide, que les pays en guerre au moyen et proche orient sont des pays musulmans; que des musulmans assassinent d’autres musulmans par centaines; que les assassinats dans les pays européens ont été commis aussi par des musulmans, accueillis et élevés dans nos démocraties. Pour résumer poliment le sentiment du comptoir, ils voient qu’il y a « un problème avec l’islam ».
Comment alors refuser ou récuser la réalité de ce qui risque de se passer par la suite et dont l’attentat de Québec montre la direction ? Comment ne pas comprendre que les meurtres de Québec vont servir de détonateur pour d’autres illuminés d’autres pays ? Le même type d’attentat peut venir maintenant d’Autriche, de Belgique, de France, d’Italie, d’Espagne, d’Angleterre, de Hollande ou d’Allemagne. Et comme à Québec, et comme au Bataclan, ces attentats frapperont des musulmans innocents, entre autres.
Les vociférations de la « bien-pensance » internationale se veulent contemporaines d’un nouvel ordre mondial où régneraient en maîtres des justes auto-proclamés, connectés et apatrides. Rien n’est moins faux. La réalité des nations rattrape sous nos yeux cette bouillie acculturée mortifère du XXIème siècle qu’on appelle globalisation et dont les caractéristiques sont la paresse intellectuelle et le tandem téléphone mobile/compte Facebook. Le Brexit et l’élection de Donald Trump ne sont que les prémices démocratiques du rattrapage de la sottise par la réalité. L’attentat de Québec en est la première manifestation sanglante. La faiblesse des gouvernements occidentaux face au refus de l’Histoire et à ce qui fait les nations qu’ils gouvernent est la cause de la fracture qui éclate aujourd’hui, révélant un antagonisme exacerbé entre aveugles et borgnes d’une même nation. Le salut passe par le respect des lois et du vote. Ce serait déjà un pas de géant vers l’apaisement général.
Gérard Larcher aux côtés de François Fillon lors d'un meeting de campagne à Sablé-sur-Sarthe, août 2016. SIPA. 00769529_000026
Gérard Larcher aux côtés de François Fillon lors d'un meeting de campagne à Sablé-sur-Sarthe, août 2016. SIPA. 00769529_000026
Les dernières secousses de l’affaire Fillon fragilisent encore la position du candidat désigné par la primaire en novembre dernier. Bien sûr, on peut s’interroger sur l’inhabituelle diligence du Parquet, sur la seule foi d’un article du célèbre journal paraissant le mercredi. Bien sûr, on peut s’interroger sur la manière dont des fuites en direction de la presse sont savamment organisées afin de mettre la pression sur François Fillon. Il n’empêche que tous les communicants du monde ne peuvent réussir à rétablir une situation catastrophique sur le terrain. Déjà les militants renâclent à aller tracter sur les marchés « où ils vont en prendre plein la gueule », selon la formule habituelle dans ces cas-là. Déjà, on imagine un plan B au cas où Fillon devrait jeter l’éponge avant même la ligne rouge qu’il s’est lui-même fixée imprudemment, la mise en examen.
« Dans un débat, il écraserait Macron »
Vendredi, c’est-à-dire deux jours après le premier article du Canard Enchaîné, des noms circulaient au cas où. Juppé bien sûr, mais aussi Pécresse, Baroin, Wauquiez et Bertrand. Quand la question fut posée sur le réseau social twitter, nous nous sommes permis alors de signaler que c’est un autre qui pourrait bien, en ce cas, tirer les marrons du feu : Gérard Larcher. Compte tenu des délais qu’il faut pour organiser une nouvelle primaire, la solution du candidat désigné en conclave s’imposerait. Il est politiquement intenable de présenter un candidat battu à la primaire de novembre, ce qui en exclut tous les participants. Le maire de Bordeaux l’a bien compris en écartant publiquement sa candidature, lui qui avait été sèchement renvoyé dans sa ville avec seulement un tiers des voix au second tour. Pécresse et Bertrand avaient promis de se consacrer à leurs régions, et la première a vu son image brouillée par son jeu opportuniste entre Juppé et Fillon. Wauquiez est trop marqué idéologiquement et ne peut faire consensus. Reste François Baroin. Le président de l’association des maires de France pourrait à la limite apparaître comme ce candidat de compromis. Mais la jeune génération acceptera-t-elle de lui faire ce cadeau. Pécresse, Bertrand, Wauquiez et les autres laisseront-ils un concurrent générationnel emporter la mise aussi facilement ? Rien n’est moins sûr. C’est là qu’un habile manœuvrier de la génération d’avant peut mettre tout le monde d’accord, laissant aux quinquas la possibilité de ne favoriser aucun de leurs concurrents, et jouer 2022.
Disons-le à tous ceux qui se moquent de Gérard Larcher, et ne voient en lui que la caricature ultra-rabelaisienne qu’en fait Nicolas Canteloup, on ne grille pas deux fois Jean-Pierre Raffarin pour la présidence du Sénat sans être un personnage particulièrement doué politiquement. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il fait partie des favoris pour Matignon en cas de victoire de Fillon en mai prochain, hypothèse qui devient chaque jour moins probable. Le fait qu’il ait été l’un des plus proches soutiens de Fillon constitue un avantage : les électeurs de la primaire ne seraient pas floués dans la mesure où Larcher a participé à la rédaction du projet qui a été choisi en novembre. Et son statut de président du Sénat fait de lui, par nature, un homme de consensus. On nous dira que cela n’en fait pas pour autant un bon candidat pour une présidentielle. Là aussi, beaucoup de moqueurs d’aujourd’hui pourraient bien être surpris. Une universitaire de mes amies, me confiait qu’il était loin de correspondre à l’image soporifique qu’on veut absolument lui accoler. Elle a déjà pu observer ses qualités de tribun et sa faculté à secouer un auditoire, ajoutant : « dans un débat, il écraserait Macron ». Enfin, Gérard Larcher a la réputation de savoir arrondir les angles depuis qu’il a été ministre du Travail et en négociation permanente avec les syndicats. Il saurait sans doute être plus souple que François Fillon sur les thèmes sociaux. Pour faire court, il pourrait même être un meilleur candidat que le député de Paris.
Si vous avez quelques pièces à placer pour mai prochain auprès des bookmakers anglais, n’hésitez pas une seconde : misez-les sur Larcher ! Le plan B, c’est lui. Le vétérinaire de Rambouillet pourrait bien entrer à l’Elysée en mai prochain, au terme de la campagne électorale la plus folle de l’histoire de France.
Camp de migrants, sous la cité de la mode à Paris (Sipa : 00714563_000016)
Camp de migrants, sous la cité de la mode et du design à Paris, mai 2015 (Sipa : 00714563_000016)
Propos recueillis par Gil Mihaely
Causeur. Traditionnellement, en hiver, l’attention médiatique se tourne vers les SDF. Entre les plans « grand froid » déclenchés par les préfectures et la célébration de l’anniversaire de l’appel de l’abbé Pierre lancé le 1er février 1954, les médias dressent le tableau d’un fléau qui ne cesse d’empirer sur fond d’inaction gouvernementale et d’indifférence du public. Ce tableau correspond-il à la réalité ?
Julien Damon[1. Professeur associé à Sciences-Po, collaborateur régulier du Point, ancien chef du département Questions sociales au Centre d’analyse stratégique, Julien Damon a été directeur des études à la Caisse nationale des allocations familiales (Cnaf). Il a notamment publié L’Exclusion, La Sécurité sociale et Les Classes moyennes dans la collection « Que sais-je? ». Sa thèse de doctorat a été publiée aux PUF sous le titre La Question SDF]. S’il est parfaitement vrai que le phénomène a toujours existé et que les pouvoirs publics réagissent traditionnellement sous la forme d’une « politique du thermomètre », en s’excitant en hiver, il est faux de dire qu’on ne fait rien. Au contraire. La France fait beaucoup. Mais il faut d’abord dire qu’il est très difficile de définir ce problème.
Peut-être, mais il n’en existe aucune définition légale ou administrative. Jusqu’en 1994, le Code pénal punissait les délits de mendicité et de vagabondage. « SDF » est simplement un sigle qu’on trouve sur les registres de police depuis la fin du XIXe siècle pour désigner des errants indigents et inquiétants, des gens pauvres qui n’ont pas de toit.
Combien sont-ils ?
La bonne question serait plutôt : combien sont-ils ce soir ? D’une façon générale, SDF est une situation transitoire, qui recouvre d’ailleurs une très grande diversité de parcours : certains sont à la rue ou dans les centres d’hébergement tous les soirs depuis cinq, six, dix ans ; d’autres ne seront à la rue qu’une journée, une semaine ou un mois et plus jamais ensuite.
Dans les années 1990, les estimations oscillaient entre 100 000 et un million de sans-abri – de même qu’aux États-Unis, on lisait qu’il y avait entre 300 000 et trois millions de « homeless ». Insee et Ined (l’Institut national d’études démographiques) ont fait des efforts et ont lancé deux grandes enquêtes sur les « sans-domicile » – des personnes qui dorment dans des espaces non destinés au logement ou dans des centres d’hébergement. Ont ainsi été dénombrées, au début des années 2000, un peu plus de 80 000 personnes et, au début des années 2010, environ 140 000 personnes.
Vous ne pouvez donc pas nier que la situation empire !
Si on observe nos rues, incontestablement. Mais il faut se méfier des chiffres qui, en l’espèce, sont éminemment politiques. Pour vous donner une idée, je vais vous raconter une histoire. En 1987, le père Wresinski, fondateur de l’association ATD Quart Monde, a rendu un rapport célèbre, où l’on trouvait le chiffre de 400 000 personnes « mal logées ». Une décennie plus tard, l’abbé Pierre parlait de 500 000 sans-abri en France, un chiffre très commenté car il a surpris et choqué. Il y a une quinzaine d’années, j’ai entendu quelqu’un demander à l’abbé Pierre, qui était très malin, d’où il sortait son chiffre. Et voilà ce que fut sa réponse : « Wresinski avait dit 400 000. Je ne pouvais pas dire moins. »
Voulez-vous dire qu’on raconte n’importe quoi ?
Je dirais plutôt que les opérateurs associatifs ont intérêt à annoncer des chiffres très élevés et à décréter que le problème s’aggrave pour obtenir plus de moyens publics et de mobilisation privée en faveur de la cause qu’ils défendent. Et d’une certaine façon, l’État a un intérêt inverse : voir le nombre de personnes sans-abri diminuer pour dépenser moins ! En tout cas, malgré des efforts considérables et un certain progrès, une très grande imprécision statistique demeure en la matière. Cela dit, l’échelle nationale n’est pas très pertinente, parce que le vrai problème se pose ville par ville. Ce soir, à Paris, à Marseille ou à Pleumeur-Bodou, combien de gens dorment dans la rue ou dans les centres d’hébergement ?
Justement, on doit bien pouvoir recenser, ville par ville, les gens qui appellent les urgences sociales pour trouver un abri pour la nuit ?
On connaît les données relatives aux prises en charge des sans-abri. En revanche, les chiffres des appels au 115 (ce numéro spécial qu’on ne trouve qu’en France pour les sans-abri) ne sont pas vraiment utilisables car le nombre d’appels diffère du nombre d’appelants. Si les appels sont de plus en plus nombreux, c’est parce que le système est de plus en plus connu. À Paris, il est plus utilisé comme un mode de réservation des nuits d’hôtel social que comme un outil de signalement des urgences.
Avez-vous pour votre part une définition plus opérante du phénomène ? Et pouvez-vous donner vos propres chiffres ?
Pour moi, les « SDF » sont des gens qui sont dans la mouise, la misère la plus noire. Ou, pour être plus précis, des individus et des familles, français ou étrangers, qui se retrouvent soit dans les rues des grandes villes, soit dans les centres d’hébergement du système français de prise en charge des SDF. Quant au noyau dur des « SDF de longue durée » (comme il y a des chômeurs de longue durée), il s’agit de quelques milliers de personnes qui dorment à la rue, vivent dans la rue, ont créé leur « espace privé dans l’espace public ». À côté, il y a des dizaines de milliers de personnes qui se retrouvent ponctuellement dans cette situation. Et là on peut donner un chiffre solide et intéressant. Parmi les personnes vivant en France, plus de 500 000 déclarent avoir connu la rue ou les services d’hébergement. Donc 1 % de la population française, à un moment ou à un autre, a pu s’estimer SDF.
Pourtant, 13 % des Français estiment que ça peut leur arriver – idée du reste largement propagée par les médias…
Pire encore, si un Français sur sept pense que ça peut lui arriver, un sur deux pense que ça peut arriver à tout le monde. C’est d’ailleurs parfaitement exact au sens strict, mais – et c’est un gros mais ! – absolument pas avec la même probabilité ! Selon les enquêtes Insee et Ined, les sans-domicile français viennent pour la plupart de milieux très pauvres et sont très souvent des anciens « clients » de l’aide sociale à l’enfance issus de familles absentes ou défaillantes. Mais la majorité sont des immigrés sans-papiers ou des ressortissants des pays les plus pauvres de l’Union européenne. Pour les Français, membres des classes moyennes et, à plus forte raison, supérieures, la probabilité de se retrouver dans cette situation est infime.
Pourquoi les Anglais ou les Allemands sont-ils beaucoup moins nombreux à penser qu’ils peuvent se retrouver à la rue ?
Il faut commencer par dire que, malgré tout ce qu’on peut entendre, la France se distingue par sa générosité. Nous sommes les champions du monde de l’aide aux sans-abri. Nos villes et nos pouvoirs publics sont les plus accueillants et les plus généreux. Collectivement, nous les Français sommes très tolérants, chaleureux, sympathiques, compréhensifs, hospitaliers. Si les Français sont ceux qui en Europe ont le plus peur de devenir un jour sans-abri, ils sont aussi les plus nombreux à croire que la question des sans-abris est d’abord un problème de logement ou d’emploi, et marginalement un problème de défaillance ou d’addiction personnelles. Il n’y a pas un pays où l’on croit davantage qu’en France qu’on devient SDF à cause d’un divorce, du chômage ou de la perte d’un logement. En clair, nous avons beaucoup moins tendance que les autres à imputer ce problème à la responsabilité individuelle.
Si la peur de la déchéance sociale nous a fait fabriquer un SDF fantasmé, qui sont les SDF concrets ?
Il y a trois catégories principales. Tout d’abord, des jeunes, fugueurs ou en rupture familiale, qui deviennent souvent des zonards et des punks à chiens. Deuxième type de trajectoire : des gens qui perdent peu à peu pied à la suite d’une séparation, de la perte d’un emploi et de leur logement, d’une galère quelconque, etc. Ces deux catégories souffrent de faiblesses en termes de réseaux familiaux et amicaux, faiblesses que cherchent à compenser les réponses publiques. Mais la catégorie la plus importante, ce sont les immigrés. Ce n’est pas nouveau en soi. Les « vagabonds » ont toujours été des gens qui venaient d’ailleurs. Les clochards parisiens des années 1950 et 1960 étaient pour la plupart d’anciens ouvriers agricoles qui n’arrivaient pas à s’insérer dans la grande ville. Mais aujourd’hui le phénomène est d’une tout autre ampleur : une partie grandissante de personnes recensées comme sans-abri – dormant dans les rues, faisant la manche, hébergées par le système d’urgence – sont en situation « grise » ou totalement irrégulière sur le territoire.
Pour qu’il n’y ait pas de malentendu, vous voulez dire que SDF est souvent synonyme de sans-papiers ?
Absolument et de plus en plus ! Le Samu social de Paris héberge très majoritairement des sans-papiers, ce qu’il reconnaît parfaitement. Le sans-abri à l’ancienne, le clochard barbu parisien, le cadre déclassé ou le jeune Français en fugue sont devenus rares. Les quelques milliers de personnes qui souffrent souvent de troubles psychologiques ou psychiatriques graves et d’addictions se révèlent être les plus visibles. Cependant, dans les centres d’hébergement, les sans-papiers sont le plus souvent majoritaires. Cela s’explique par l’effacement des frontières, la facilité des voies de communication et, je le répète, par le fait que les sans-abri ne sont nulle part mieux traités qu’en France.
L’état de SDF est donc pour beaucoup un « sas » dans l’immigration. On commence par la rue avant de trouver un boulot au noir, un logement chez un « marchand de sommeil » puis d’avancer petit à petit dans la vie…
Absolument. Dans les grandes villes, la rue a une double fonction : sas et nasse. Sas pour des pauvres (qu’ils soient français ou étrangers) attirés par ce que le centre urbain propose, notamment en termes d’emploi, pour s’insérer socialement et économiquement. Et nasse pour des gens piégés dans la pauvreté, dans les ghettos, les bidonvilles, les centres d’hébergement, et dont la situation s’aggrave et se dégrade. Ils vont picoler, recourir à des expédients pour supporter leurs difficultés, entrer dans des réseaux plus ou moins illégaux… Mais le point fondamental, c’est qu’une ville riche attire les pauvres.
Pensez-vous que l’existence des SDF, des bidonvilles et des « marchands de sommeil » est liée au fait que les marchés du logement, public et privé, comme celui du travail sont très encadrés, donc trop rigides ?
C’est bien possible. De fait, s’il y a trop de normes, s’il est de plus en plus difficile de louer un logement – quand bien même on a la somme nécessaire –, certains n’y accèdent pas. Les gens qui ne peuvent pas se payer la ville formelle mais dépendent d’elle pour gagner leur vie passent alors par la ville informelle et illégale. C’est la fonction, dans le monde entier, des bidonvilles. Il faut rappeler que, mise à part une « parenthèse enchantée » entre le milieu des années 1970 et le milieu des années 1990, il y a toujours eu des bidonvilles en France, même si le mot date des années 1930. Une particularité de l’époque tient à l’ampleur de l’intervention publique, qui augmente chaque année. L’État dépense aujourd’hui des milliards d’euros pour des hébergements d’urgence, des Samu sociaux et autres dispositifs, tandis qu’avant 1985 il n’y avait quasiment aucun budget, à l’échelle nationale, pour ces affaires. Les œuvres privées se débrouillaient seules, avec les collectivités locales !
Que faut-il faire pour mieux affronter ce problème ?
D’abord nommer les choses. Aussi longtemps qu’on ne comprendra pas que la question des SDF renvoie fondamentalement à la question migratoire, il sera difficile d’avoir un débat sérieux. Ensuite, je pense que ce n’est plus à l’État de s’occuper des SDF. Il faut décentraliser la politique de prise en charge et confier ces responsabilités – et les moyens afférents – aux métropoles. Mais dans un système de frontières ouvertes, on ne peut pas gérer le problème à la seule échelle d’un État. C’est donc à l’Europe de s’en occuper en forçant les États qui ne font rien à faire. Reste une dernière option : fermer les frontières et reprendre le contrôle national de l’immigration… Tout le reste, c’est du pipeau !
Julien Damon, La Question SDF, 2e édition, PUF, 2012.
Ce n’est pas parce que les grands froids saisonniers se raréfient qu’il faut délaisser les sujets d’hiver. Hors hiver 54 et autres périodes d’urgence, le logement social passionne peu la presse. Foin des marronniers sur les prix de l’immobilier, Causeur a décidé de s’emparer de la question en posant les questions qui fâchent : nos HLM atteignent-ils vraiment leurs objectifs sociaux ? Derrière les slogans lénifiants sur le vivre-ensemble et la rénovation urbaine, quelle est la réalité de la vie en cité ?
Comme de bien entendu, Elisabeth Lévy ouvre le bal par des constats implacables : « le logement social à la française est un échec, doublé d’un énorme gâchis », étant entendu qu’«en un demi-siècle, les belles promesses des Trente glorieuses ont abouti à des quartiers de haute insécurité ». Comment en est-on arrivé là ? C’est bien simple, la politique du logement est inséparable de ses cousines sociale et migratoire. Un peu de recul historique s’impose pour comprendre de quoi il en retourne actuellement : avant la paupérisation des habitants en HLM et l’entrée massive des dernières vagues d’immigration dans les cités, « jusqu’à la fin des années 1970, des familles d’ouvriers, d’employés et de cadres coexistent effectivement dans les cités HLM, tandis que les plus démunis occupent seulement 10% du parc ». On a aujourd’hui du mal à se figurer que les grandes barres d’immeuble représentaient presque un pays de Cocagne pour les classes moyennes de l’époque. André Gerin, ancien maire communiste de Vénissieux, locataire en logement social pendant plus de quarante ans, a murmuré ses souvenirs à Luc Rosenzweig. Ce coco « bleu-blanc-rouge » a vu mourir le monde prolo ancien au profit de ghettos où la charia le dispute aux lamentos victimaires. Plus au sud, le médiatique maire de Béziers Robert Ménard nous livre son expertise d’élu sur la politique du logement. Des HLM en centre-ville ? Très peu pour lui ! Tant que l’Etat n’accordera pas aux villes la licence de choisir qui elles accueillent dans leur parc social – des locataires solvables ou des resquilleurs-, l’édile préfère jouer la carte de la prudence pour ne pas enfoncer davantage sa commune.
Djihad au féminin et controverse entre cathos
Moins francs du collier, des maires de toutes étiquettes troquent des faveurs immobilières contre des charrettes de voix ou d’autres échanges de bons procédés que révèle l’enquête de Tugdual Le Bihan. Pour clore ce dossier, le sociologue Julien Damon examine la condition de SDF, étroitement liée à l’immigration la plus récente.
Côté actualité, la barque s’avère chargée. Pas une semaine sans que l’Etat islamique ne se manifeste d’une manière ou d’une autre. Et pas seulement de manière virile : les femmes terroristes en sont aussi partie prenante, comme le détaille la sociologue Amélie Chelly. Des déçues du féminisme en quête de père rejoignent parfois ce sommet de la phallocratie…
Autre religion, autre mœurs. Dans la cathosphère, la controverse bat son plein entre les partisans et les détracteurs des positions du pape François sur l’islam et l’immigration. Erwan Le Morhedec et Laurent Dandrieu s’affrontent par essais interposés autour de questions aussi fondamentales que la place du catholique dans la cité, la charité et l’avenir de la chrétienté. Un débat que j’ai taché de mettre en perspective.
D’Haïti au Donbass
Enfin, dans la série « Le Monde est à vous », nos reporters vous emmènent en Haïti et à l’Est de l’Ukraine. Dans la petite île caribéenne, la misère n’est pas moins pénible au soleil pour les jeunes filles qui se prostituent auprès des humanitaires occidentaux avides de chair fraiche. Quant à la région séparatiste du Donbass, elle peine à créer une identité propre distincte de Kiev comme de l’homo americanus.
Rubrique culture, notre amie philosophe Françoise Bonardel recense sans complaisance Décadence, le dernier essai de Michel Onfray. Moins sérieuse, la balade que nous fait faire Emmanuel Tresmontant sur les marchés parisiens, derniers reliquats d’un mode de vie local dans la termitière qu’est devenue Paname.
Last but not least, je profite de l’occasion pour rendre hommage à l’un des meilleurs d’entre nous, hélas disparu le week-end de Noël. Olivier Prévost, notre spécialiste ès films, Scandinavie et tant d’autres choses. En guise d’héritage, il nous lègue un passionnant entretien avec le psychiatre Gérard Haddad mettant à mal nos idées reçues sur la fraternité. Puisque l’heure est aux confidences, Olivier, de là où tu es, sache que tu nous manques…
Najat Vallaud-Belkacem au collège Roland Dorgelès à Paris, octobre 2016. SIPA. 00775666_000025
Najat Vallaud-Belkacem au collège Roland Dorgelès à Paris, octobre 2016. SIPA. 00775666_000025
Un projet de délibération concernant une modification de la sectorisation des collèges sur plusieurs arrondissements (XVIIIe et XIXe) sera soumis au vote lors du Conseil de Paris qui a débuté hier et se finira demain. Il s’agirait de faire correspondre au mieux les capacités d’accueil des établissements avec le potentiel d’élèves résidant dans chaque secteur et de les adapter aux évolutions démographiques. Mais surtout, de « renforcer la mixité sociale ».
« Paris est l’académie où la ségrégation sociale est la plus forte de France », explique Alexandra Cordebard, adjointe au maire chargée des Affaires scolaires. La Ville a donc profité d’une proposition de l’académie concernant des « secteurs multi-collèges » pour engager cette nouvelle sectorisation qui vise à renforcer « l’attractivité » de certains collèges. Comme on dit dans ces cas là, la décision ne fait pas l’unanimité, notamment parmi certains parents d’élèves. L’imposition autoritaire de la mixité sociale risque de créer beaucoup d’effets pervers. En tant qu’enseignant et parent, je voudrais donner mon avis.
Qui protégera les bons élèves?
La mixité ne peut se concevoir comme horizon que dans un cadre républicain très fortau sein d’une école réinstituéequi prônerait le travail, le mérite et la transmission et sanctionnerait sans états d’âmes les fauteurs de troubles.
Dans le cadre d’une société veule et individualiste, livrée à la marchandisation, à la perte des valeurs et des repères, à la lâcheté et à l’absence de vertu citoyenne de beaucoup d’adultes d’encadrement et d’autorité ; dans le cadre d’une école livrée à un pédagogisme mortifère et nihiliste qui l’aspire par le bas (toujours plus bas !) la mixité est un gadget sociétal « terranovien » qui produira encore plus de chaos pour le plus grand bonheur des contempteurs de l’Institution scolaire et du secteur marchand qui attend tranquillement sa ruine complète.
Au lieu de se livrer à des magouilles gestionnaires, sous couleur de « mixité sociale » à marches forcées, les pouvoirs publics feraient mieux de restaurer partout l’autorité et l’instruction. Je ne jetterai sûrement pas la pierre aux parents qui n’ont pas envie qu’on tartine uniformément sur plusieurs collèges, la gangrène de la violence et du laxisme et que leurs enfants en fassent les frais.
La République doit commencer par garantir la paix et la sécurité partout avant de promouvoir artificiellement la mixité. Supposons que j’aie une petite fille en classe de sixième, mignonne et fragile, qui lit beaucoup et présente toutes les tares de l’immonde bourgeoisie: finesse, délicatesse, sensibilité, goût pour l’étude. Souffrez que je ne veuille pas que du jour au lendemain elle devienne une proie facile pour des petits caïds à qui des adultes (qui sont des bobos bisounours ou des lâches pratiquant le ponce-pilatisme à temps plein : je pense notamment à des principaux de collèges) laissent le champ libre. Qu’elle puisse faire l’objet de rackets, de pressions, de menaces, côtoyer des dealers me rendrait malade. Qu’elle puisse subir l’incurie d’adultes démissionnaires et sycophantes me hérisserait.
Leur « vivre-ensemble » suppose une République implacable
Il faut rétablir la sanction. Dans une société où un groupe d’élèves de ZEP un peu sauvageons qui violent une éducatrice peuvent se voir infliger en punition quelques heures de Travaux d’intérêt collectif (TIC) et un stage de canoë kayak dans les gorges du Verdon, il est permis de s’interroger sur la capacité du gauchisme éducatif à remettre sur les rails une école juste et exigeante. On voit, et c’est cela qui devrait attirer l’attention des réformateurs « progressistes » de plus en plus d’élèves de lycées professionnels (souvent d’origine modeste) qui réclament à cor et à cris des sanctions… et de pouvoir travailler. Pourquoi ne commence t-on pas par résoudre ce type de problème ? Les pédagogistes à la petite semaine préfèrent toujours venir en aide aux racailles, c’est leur fond de commerce. Ils n’aiment pas les élèves méritants et scolaires des milieux modestes qui veulent étudier.
Extrait du film Entre les murs de François Bégaudeau
Le « vivre-ensemble » (slogan au mieux niaiseux) suppose d’abord une République implacable, qui sanctionne toutes les voies de fait, tous les rapports de force au lieu de verser dans la culture de l’excuse sociale et de s’accommoder du Far-West dans les établissements. Le fascisme, c’est la loi du plus fort. On ne rend service à ceux qui sont des caïds, aux fauteurs de troubles, qu’en leur opposant le principe d’une loi inflexible, valable pour tous et qui ne souffre pas d’exception.
Pas d’excuse. Le travail à l’école, c’est sacré. La mixité, horizon utopique et qui comme toutes les utopies peut emporter des désastres, n’est concevable que dans une école où toute démagogie serait éradiquée. Ce n’est pas demain la veille.
Je crois que je préfère récupérer ma fille entière et faire de la peine aux utopistes des beaux quartiers qui font subir aux autres ce qu’eux mêmes ne voudraient en aucune façon pour leurs enfants probablement planqués dans du privé hors de prix.
Fourrier de la privatisation, le laxisme généralisé et le renoncement à instruiredu gauchisme utopique aura de toute façon préparé une « ségrégation » bien pire que toutes celles qu’on nous enjoint de faire cesser : les pauvres et les classes moyennes seront dans le public parqués à moindre coût et les nantis iront dans des « high-schools » feutrées où l’entre soi aura de beaux jours devant lui. Pendant qu’on apprendra aux uns à « vivre ensemble » à coups d’EPI (enseignement pratique interdisciplinaire, la fumisterie à la mode) les autres feront du latin, des mathématiques et étudieront les grands textes.
Pourquoi les Français doivent-ils, aujourd’hui plus que jamais, lire Edmund Burke et, tout particulièrement, ses Réflexions sur la révolution en France, très heureusement rééditées aux Belles Lettres[1. Edmund Burke : Réflexions sur la révolution en France, collection « Le goût des idées », préface de Philippe Raynaud, Les Belles Lettres, 2016.]?
Pas parce que Burke peut être considéré comme le père fondateur du conservatisme moderne, lequel conservatisme connaît ces temps derniers un regain d’intérêt en France.
Non, la raison évidente de relire Burke pour un Français d’aujourd’hui, c’est le diagnostic qu’il faisait en 1790 d’un certain nombre de passions françaises et, disons-le carrément, de certaines pathologies sociales, culturelles et politiques. Or ces pathologies se sont exaspérées à un point que Burke n’aurait pas soupçonné. Examinons-les et voyons en quoi le diagnostic du docteur Burke était fondé et sage.
Passion n° 1 : la monomanie de l’universel
On pourrait résumer l’article premier de la foi du catéchisme républicain à : « La France est la patrie des droits de l’Homme. » Effectivement, depuis 1789, la France a fréquemment déclaré des droits de l’Homme. Cette manie de la déclaration est récurrente : 1789, 1793, 1848, 1946, 1958, sans compter l’ineffable contribution française à la déclaration universelle des droits de l’Homme (1948). On se demande pourquoi François Hollande n’a pas fait sa déclaration des droits de l’Homme ! Mais si la France et les Français ont le génie de la déclaration, ils n’ont guère celui de la pratique des droits en question : la Terreur, les Empires, les massacres de 1848 et de 1871, l’horreur de Vichy, l’abomination de l’épuration, la guerre d’Algérie, tout cela ne témoigne guère d’un amour vrai et apaisé des droits de l’Homme. Burke avait flairé d’emblée l’imposture de la manie déclarative et de la prétention universaliste. Toutes deux lui faisaient horreur. Au surplus, inconvénient que Burke n’avait pas pressenti, prétendre que la France est la patrie des droits de l’Homme a une conséquence : tous les étrangers ont vocation à se sentir chez eux en France. Il en résulte que ceux qui sont nés français ne se sentent plus vraiment chez eux. C’est un inconvénient de la monomanie universaliste qui commence à être ressentie assez durement par beaucoup de Français.
Burke écrivait en 1790 : « Qui veut niveler ne rend pas plus égal. » La France se distingue en effet par sa passion égalisatrice. Mais cette quête monomaniaque de[access capability= »lire_inedits »] l’égalité n’a presque jamais pour objet de « rendre plus égal ». Car derrière cette recherche de l’égalité, d’autres passions ou instincts sont à l’œuvre : l’envie, la jalousie, la haine, le ressentiment qui, pour s’assouvir, se colorent d’apparences trompeuses : justice sociale, droits pour tous, égalité réelle, égalité des chances. Tout cela aboutit à un monde terne et triste à mourir, celui de l’égalité par défaut (pour reprendre l’expression de Philippe Bénéton) dont la devise est à peu près : « Tout se vaut, tout est permis, la seule chose interdite étant la discrimination. » D’où la guerre menée sans merci contre toutes les discriminations, y compris les plus légitimes. Ce monde d’envie généralisée a un inconvénient majeur : il est impossible de dégager un bien commun dans une société d’envieux. L’envie est une passion triste, négative, mortifère et toujours insatisfaite. Comment continuer à vivre ensemble si la seule chose respectable est l’absence de discrimination et que, pour tout le reste, l’égalité envieuse règne en maître ?
Passion n° 3 : la table rase
Dans ses Réflexions, Burke insiste lourdement sur la prétention française à faire « table rase du passé ». À l’inverse, il fait l’apologie de la tradition, des coutumes et des préjugés dans lesquels il voit la meilleure protection de la liberté. Que la tentation de la « table rase » soit une constante de l’histoire politique de la France depuis la Révolution, il n’y a aucun doute à ce sujet : l’histoire institutionnelle de la France depuis 1789 en témoigne. Pourquoi réformer quand on peut tout changer ? Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Malheureusement, le principe de la table rase a gagné depuis quelques décennies des terrains jusque-là préservés : les mœurs, la culture et l’enseignement notamment. Deux exemples en témoignent. Le « mariage pour tous », d’abord. Cette supercherie légale consiste à faire table rase des données sociales, anthropologiques, historiques et juridiques les plus évidentes. Mais qu’importe ! C’est l’occasion, théorie du genre à l’appui, de nier les identités les mieux établies et de « bâtir à neuf » sur le terrain du social et des mœurs. Peu importent les dégâts collatéraux. L’important c’est de faire table rase et d’égaliser par tous les moyens. Quelle hubris chez ces ingénieurs du mieux-être social !
Autre exemple, dans l’enseignement. Burke montre bien qu’une tradition n’était en définitive qu’une réforme réussie. Dans l’enseignement français, existait une réforme réussie qui était une tradition de premier ordre : l’enseignement des humanités, le latin et le grec qui ont permis à des générations d’élèves de comprendre la modernité à la lumière d’une tradition éducative profondément enracinée. Mais voilà : selon les pédagogues, cette vénérable tradition a le défaut de fonctionner. Alors, quoi de plus simple. Exit le Capes de lettres classiques. Exeunt les enseignements du latin et du grec du secondaire, sous couvert d’interdisciplinarité et des autres slogans habituels. Du latin et du grec, faisons table rase !
François Furet disait de la Révolution française qu’elle était terminée. Il avait tort. Car les pathologies françaises décrites par Edmund Burke en 1790 ont quitté le terrain du politique pour envahir le champ du social et de la culture.
Il reste que si l’on souhaite contrebattre ces pathologies françaises, Burke ne suffit pas. Il faut relire aussi les penseurs conservateurs et libéraux français qui ont tenté d’équilibrer notre vie politique et sociale en repensant l’articulation de l’autorité et de la liberté après la Révolution : Chateaubriand, Tocqueville, Renan, Taine, Prévost-Paradol, Jouvenel et beaucoup d’autres. Autant que Burke, ils sont d’une criante actualité.[/access]
Commémoration de l'attentat de Québec, janvier 2017. Sipa. Numéro de reportage : AP22007645_000017.
Commémoration de l'attentat de Québec, janvier 2017. Sipa. Numéro de reportage : AP22007645_000017.
Toute violence politique est inhumaine et injustifiable. L’attentat de Québec survenu dimanche fait partie de ces crimes particulièrement horribles qui participent du triste ensauvagement du monde. Le dimanche 29 janvier vers 19h55, le présumé coupable, Alexandre Bissonnette, est entré au Centre culturel islamique de Sainte-Foy durant la prière du soir. Les coups de feu de sa kalachnikov ont résonné dans un quartier sans histoire où la mixité culturelle n’avait jamais posé problème.
Un tueur isolé…
Âgé de 27 ans, universitaire, sans aucun dossier criminel et habitant une banlieue aisée, Bissonnette parvient à abattre six individus de confession musulmane et à en blesser sérieusement dix autres. Après avoir commis son geste, le jeune homme prendra la fuite à bord d’une automobile pour se rendre ensuite aux policiers sur le bord d’une autoroute enneigée. Le lendemain midi, les médias nous apprendront que le principal intéressé cultivait des idées d’extrême droite dans une province qui n’a pourtant jamais élu un seul député de cette tradition politique.
Dans cette ville d’environ 550 000 habitants reconnue pour sa sécurité et sa tranquillité, l’attentat surprend, choque et blesse. Toute la classe politique pleure les victimes et apporte son soutien à la communauté musulmane. La population fait de même : les témoignages réconfortants abondent de partout et plusieurs milliers de personnes participeront à divers événements consacrés à la promotion de la tolérance dans les prochains jours.
Mais sans surprise, certains cèdent à la tentation de transformer l’attentat en outil de promotion idéologique. Pour une frange bien précise de la classe intellectuelle et médiatique, le geste de Bissonnette est le résultat du « racisme systémique » qui sévirait quotidiennement. Les Québécois seraient collectivement responsables de l’exclusion sociale et auraient permis l’expression d’une critique de l’islamisme cautionnant (on ne sait comment) la violence. Sur les réseaux sociaux, cette tentative de récupération a commencé quelques secondes seulement après l’annonce du drame.
Sur son compte Facebook, l’écrivain féministe Aurélie Lanctot écrit qu’il fallait rappeler « à ceux qui cultivent la haine, l’intolérance et le mépris qu’à terme, leur petit manège a un coût, et que ce coût est intolérable ». Quant au militant d’extrême gauche Gabriel Nadeau-Dubois, il annonce sur la même plateforme que « le temps de l’analyse viendra, celui des remises en question et des examens de conscience aussi. » Les plus perspicaces savent déjà quelle famille politique québécoise est visée dans ces deux extraits : la droite laïque !
… censé incarner tout le Québec
D’aucuns prétendent la société québécoise aurait préparé le terrain à ce tireur fou en ne faisant que débattre d’un projet de loi sur la laïcité entre l’automne 2013 et le printemps 2014[1. Projet de loi 60 : Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodements raisonnables.]. Les partisans du modèle républicain sont subtilement désignés comme des personnages infréquentables ayant créé les conditions favorables à l’implantation du fascisme. Si tous les Québécois « de souche » se voient indirectement visés dans ces commentaires, les souverainistes québécois sont soupçonnés au premier chef d’avoir soufflé sur les braises du totalitarisme antimusulman, malgré l’abandon de leur projet de laïcisation de l’État à l’arrivée au pouvoir du Parti libéral du Québec (PLQ) en avril 2014.
En gros, nous pouvons très bien concevoir que l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche puisse être considérée comme une turbulence politique aux lourdes répercussions pour plusieurs représentants de la gauche inclusive et des libéraux communautaristes au Canada. Nous vivons effectivement un changement d’époque depuis quelques mois. Mais nous ne pouvons aucunement accepter que toute une frange du mouvement laïque et identitaire québécois fasse l’objet d’une « stigmatisation » (pour reprendre un mot à la mode !) aussi grossière dans les médias. Existerait-il des amalgames autorisés dans notre société ?
Car si tous les musulmans ne sont pas terroristes, tous les laïques et identitaires québécois ne sont pas extrémistes. Instrumentaliser aussi grossièrement l’adversaire est non seulement opportuniste et démagogique, mais déshonore en outre la mémoire des victimes de cet attentat. Ce n’est pas respecter la communauté musulmane québécoise que de transformer son malheur en instrument politique.
Sipa. • Sipa. Numéro de reportage :AP22006924_000103. Numéro de reportage :AP22001649_000019. Numéro de reportage :00787308_000008.
Sipa. • Sipa. Numéro de reportage :AP22006924_000103. Numéro de reportage :AP22001649_000019. Numéro de reportage :00787308_000008.
La victoire de Benoît Hamon redessine la géométrie de la gauche. Jusqu’ici, le PS occupait la case réformiste, le Front de gauche la case radicale. Or le candidat qui portera la casaque socialiste à la présidentielle est le chef de file de ceux que l’on a baptisé les « frondeurs » : les députés socialistes qui se sont opposés à la « dérive social-libérale » incarnée par François Hollande et Manuel Valls.
Il y a toujours eu au PS, ou à la SFIO, une aile gauche proche des radicaux, hier des communistes. La nouveauté, c’est qu’un de ses représentants a battu le représentant de la gauche de gouvernement, à savoir le Premier ministre sortant. Est-ce un signe du gauchissement des sympathisants socialistes ? Pas vraiment : une très grande partie des électeurs de François Hollande de 2012 sont aujourd’hui en rupture avec le PS. Leur nouveau champion s’appelle Emmanuel Macron, l’homme qui a lui-même rompu les amarres avec la gauche des appareils.
Gauche socdem vs gauche radicale
Désormais, il y a toujours deux gauches, mais elles ont changé de code postal. D’un côté, la gauche social-démocrate, ou « progressiste », comme on voudra, qui s’apprête à voter Macron malgré (ou à cause de) la volonté de celui-ci de s’adresser aussi au centre et à la droite. De l’autre côté, la gauche radicale, qui se retrouve avec deux candidats : un vieux tonton grincheux, Jean-Luc Mélenchon, qui a cru bon la semaine dernière d’invectiver des syndicalistes cheminots ; et un gendre idéal qui souscrit à toutes les dernières lubies de la gauche de la gauche, du revenu universel aux 32 heures.
Devant la totale démagogie d’Hamon, Mélenchon a du souci à se faire ! Au-delà, Hamon pourrait-il devancer également Macron, voire accéder au second tour si François Fillon avait lui aussi un accès de faiblesse ? On verra bien. Mais cela confirme que la France est de son côté coupée en quatre, en quatre quarts presqu’égaux. Un quart FN, Marine Le Pen est désormais en tête des intentions de vote à la présidentielle avec 25-26%. Un quart droite et centre orthodoxe avec un François Fillon aujourd’hui miné par le Pénélopegate mais qu’il ne faut pas sous-estimer. Un quart gauche radicale avec une incertitude sur l’issue du match Hamon-Mélenchon. Et un quart progressiste, plus composite, plus friable – Macron tiendra-t-il la distance ?- mais qui constitue la vraie nouveauté de la scène politique : partout en Europe naissent des mouvements qui dépassent le clivage droite-gauche.
La politique des quatre quarts
Un tel morcellement induit une conclusion logique : deux quarts vont devoir se rapprocher sous peine que le gouvernement issu de la présidentielle et des législatives soit d’emblée ultra-minoritaire dans le pays. Aujourd’hui, personne n’y pense. Hamon se paie même le luxe de prôner « une majorité gouvernementale » avec le Front de gauche et les Verts en ignorant Macron ! C’est surtout se payer… de mots : dans les démocraties, 25% n’ont jamais fait 50% !
Quel rapprochement souhaiter ? Le FN reste en dehors du cercle des possibles, ne serait-ce que parce que Marine Le Pen veut, comme Hamon, tout le pouvoir pour son seul quart. La gauche radicale n’est pas plus fréquentable car c’est avant tout une gauche négationniste : elle ignore les deux principaux problèmes de la société française ; sur le plan économique, le chômage de masse qui frappe surtout les jeunes issus des milieux populaires, de tous les milieux populaires ; sur le plan sociétal, la question de la maîtrise des flux migratoires et de la place de l’islam.
Un seul regroupement apparaît donc possible: une grande coalition autour de Fillon et de Macron. Normal qu’ils se tirent la bourre jusqu’en mai : la question du leadership n’est pas accessoire. Mais une fois départagé par le suffrage universel, ils devront s’entendre. Sous peine que la France connaisse un nouveau quinquennat foireux.
Déplacés irakiens fuyant Daech, Al-Attasa, novembre 2016. SIPA. 00781320_000023
Curieusement, les économistes ne se prononcent guère sur la façon la plus efficace de venir en aide à ces millions de personnes et de familles que des conflits provoqués par des islamistes, des mouvements révolutionnaires, des haines ethniques ou des gouvernements mafieux plongent dans la détresse et le dénuement ceux qui n’y perdent pas la vie. Pourtant, il s’agit d’une situation classique : maximiser l’utilité des ressources forcément limitées que les pays riches – ou du moins épargnés par ces horreurs – peuvent dégager pour améliorer la situation des victimes.
Le bon sens dominicain
L’avis économique le plus pertinent dont j’ai pris connaissance sur cette question douloureuse n’émane pas d’un collègue, mais d’un frère prêcheur – un dominicain, docteur en théologie et en histoire religieuse, nommé il y a 3 ans archevêque de l’église catholique chaldéenne à Kirkouk, ville du nord de l’Irak qui a pu échapper, notamment grâce aux Kurdes, à la mainmise de Daech. En sus de son habituel million d’habitants, Kirkouk abrite actuellement environ 700 000 réfugiés.
Ce prélat, Mgr Mirkis, de passage en France, a accordé une interview au quotidien économique Les Echos. Dans son édition du 24 janvier, ce journal rapporte ainsi son propos : « Si on dépensait chez nous l’effort que vous consentez pour les immigrés, cela irait mille fois mieux ! Si l’Europe devient une citadelle, et l’Amérique aussi, l’argent sera mieux dépensé ici, avec le contrôle de l’ONU ou d’ONG. »
Il est permis d’être moins indulgent que Mgr Mirkis en ce qui concerne les aptitudes de l’ONU à veiller au bon usage des fonds destinés aux personnes déplacées, mais son propos est frappé au coin du bon sens. L’entretien d’un réfugié en Allemagne ou en France coûte beaucoup plus cher qu’en Irak ou en Syrie ou dans les pays voisins, et ces personnes peuvent plus facilement qu’en Europe, si des outils sont mis à leur disposition, y participer à la production, se tirant ainsi d’affaire en grande partie par eux-mêmes.
Il faut certes donner à manger à celui qui crie famine, mais il faut surtout l’aider à produire lui-même sa nourriture – et bien sûr son logement, ses vêtements, etc. Or un irakien chassé de sa ville ou de son village a plus de facilité pour se rendre utile à cent ou deux cents kilomètres de chez lui, aidé par des personnes qui parlent la même langue et utilisent les mêmes technologies, que dans un pays radicalement différent du sien.
Plus humain et plus efficace
Cette facilité existe aussi, à un degré un peu moindre, dans les pays voisins. Le petit Liban, qui accueille environ un million de réfugiés syriens, et peut-être plus, en donne un bel exemple : les écoles libanaises, tant privées que publiques, sont très nombreuses à doubler leurs cours, de façon à ce que les enfants réfugiés puissent continuer leur scolarité. Un tel accueil serait impossible à mettre en place en France pour une quinzaine de millions de réfugiés – nombre approximatif de ceux que nous accueillerions si nous pratiquions un accueil dans des proportions équivalentes. À supposer même que nos enseignants acceptent de travailler beaucoup plus pour scolariser ces millions d’enfants, et qu’ils apprennent l’arabe, ou leur apprennent le français, en un tournemain, imaginons le prix de toutes ces « heures sup » pour les finances publiques ! Un enseignant français coûte environ 5 fois plus cher que son équivalent libanais.
Il n’est donc pas sérieux, économiquement et humainement parlant, de nous donner bonne conscience en accueillant un peu plus de réfugiés, c’est-à-dire deux gouttes d’eau au lieu d’une par rapport au seau rempli à ras bord que représente l’ensemble des réfugiés dans les pays pauvres en proie à des convulsions belliqueuses – sans compter ceux qui deviennent « personnes déplacées » pour d’autres raisons, par exemple climatiques. Les aider au plus près de chez eux, en des lieux d’où ils pourront revenir rapidement lorsque leur ville ou leur village ne sera plus la proie de bandes sanguinaires, est de loin plus humain et plus efficace.
Appliquer le principe de subsidiarité
Concluons en nous référant à un principe de bon sens dont l’Union européenne et l’Église catholique estiment toutes deux la mise en œuvre très souhaitable[1. Précisons quand même que ces deux organisations ne pratiquent pas toujours leur maxime…]: le principe de subsidiarité. Ce principe consiste à privilégier le traitement local des problèmes ; il a des fondements économiques et sociologiques très solides. Les habitants de Kirkouk peuvent plus efficacement que ceux de Paris ou de Berlin venir en aide aux réfugiés de Mossoul. Aider les aidants qui sont sur place, comme le conseille le principe de subsidiarité, permet d’augmenter très fortement les résultats obtenus grâce à un effort donné, qu’il vienne d’un prélèvement fiscal ou de dons volontaires.
Il existe, dans le domaine de la solidarité, un multiplicateur au sens de Keynes : obtenir un effet de 2, ou 3, ou 10, à l’aide d’une dépense initiale de 1. Le lien entre ce multiplicateur et le recours au principe de subsidiarité est très étroit. Et, puisque c’est un religieux qui est à l’origine de nos propos, rappelons une des paraboles économiques des évangiles, celle des talents – des millions d’euros ou de dollars, dirions-nous aujourd’hui : le maître répartit entre ses serviteurs le soin de les faire fructifier, c’est la subsidiarité, et il entend bien doubler ainsi sa richesse, c’est le multiplicateur. N’est-il pas sympathique de penser à faire bénéficier de cet effet de levier lié à la subsidiarité les victimes des guerres qui ravagent le Tiers-Monde aussi bien que les adhérents des fonds de pension ?