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Les différences culturelles contre la cohésion nationale

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Une femme voilée devant le Conseil d'Etat à Paris au moment de la polémique sur le "burkini" en France, août 2016. SIPA. 30157065_000005

Les questions culturelles sont rarement abordées en s’appuyant sur l’analyse économique. Certes, il est fréquent de raisonner en termes de services culturels, un « business » parmi d’autres, en calculant par exemple la valeur ajoutée que crée la production picturale ou cinématographique. En revanche, s’il est question de « culture judéo-chrétienne » ou de conformisme « politiquement correct », la parole semble devoir être laissée aux sociologues et aux philosophes. L’intérêt de leurs approches est évident, mais il est regrettable que l’on néglige ce que l’analyse économique peut apporter à la réflexion sur ce sujet important.

L’identité, un concept ensembliste

Le substantif « identité » est moins restrictif que l’adjectif « identique ». Ceux qui parlent d’identité française, non pas au sens administratif – la « pièce d’identité » – mais pour signifier qu’il existe une langue française, une littérature française, un art culinaire français, etc., estiment que les Français ont, pour la plupart d’entre eux, beaucoup de choses en commun, et qu’une partie importante de ce patrimoine culturel commun les différencie des Allemands, des Chinois, des Mexicains et des Nigérians. Cela ne signifie pas que les Français sont identiques les uns aux autres, mais qu’ils ont en commun des usages, des connaissances, des références, des qualités et des défauts, qui diffèrent nettement de ceux des autres peuples.

Autrement dit, l’identité correspond à l’existence de caractéristiques communes, qui n’excluent pas la diversité, mais qui suffisent pour définir un ensemble. Rappelons que la théorie des ensembles n’est pas seulement le fondement des mathématiques, mais de toute réflexion logique. Et bien sûr, quand il y a des ensembles il y a des parties, des « sous-ensembles » ; il existe ainsi différents niveaux d’identité, qui s’emboîtent les uns dans les autres comme des poupées russes : humaine, occidentale, française, auvergnate ; ou encore humaine, judéo-chrétienne, catholique, chaldéenne catholique. Quel rôle économique jouent ces identités ?

L’identité au service de la coopération

Les économistes – du moins ceux qui ne sont pas des ultra-libéraux bornés – savent que le marché n’est pas le seul organisateur de la coopération entre les hommes. Pour coopérer, il faut se comprendre, respecter des règles communes, et aller si possible jusqu’à une certaine empathie. Au sein d’une entreprise, d’une administration, d’une association, les êtres humains collaborent entre eux, ce que rappelait le mot « collaborateur » par lequel on désignait jadis – avant le drame de l’Occupation – bon nombre de salariés.

Adam Smith, dans sa Théorie des sentiments moraux, a bien montré l’importance de l’empathie entre des hommes qui se reconnaissent comme « semblables ». La « main invisible » du marché n’est pas pour lui l’alpha et l’oméga, comme le savent ceux qui ne sont pas contentés de lire les passages les plus célèbres de La richesse des nations. Adam Smith voit dans la division du travail la cause la plus importante de la prospérité ;  cette division du travail est rendue possible par la spécialisation de personnes initialement très semblables les unes aux autres : ce qui différencie les travailleurs n’existe que grâce à la nature humaine qu’ils ont en commun. Il faut posséder le même soubassement, un ensemble conséquent de caractéristiques communes, un « tronc commun » comme on dit pour les programmes scolaires, pour travailler ensemble de façon efficace comme pour vivre ensemble de manière agréable.

L’économie des conventions

En remontant moins loin qu’Adam Smith, l’ouverture (dans la seconde moitié du XXe siècle) d’un domaine de recherches appelé « économie des conventions » témoigne du fait que les rapports marchands ne sont pas l’alpha et l’oméga du champ économique. Sans langage commun, au sens large du terme, incluant par exemple le langage mathématique, il n’y a pas de production possible utilisant la division du travail ; le récit mythique de la construction de la tour de Babel, interrompue par une soudaine incapacité des hommes à se comprendre les uns les autres, montre que nos lointains ancêtres l’avaient compris. Et bien d’autres conventions jouent un rôle essentiel pour la production et la consommation, qui reposent sur des échanges d’informations entre de nombreux agents – et donc sur la possibilité de se comprendre. Le langage du corps et de la tenue vestimentaire est, à cet égard, presqu’aussi important que celui des mots et des phrases.

Bon nombre d’accusations de discrimination viennent de l’ignorance de cette réalité, ou du refus de la prendre en compte. L’embauche d’un collaborateur suppose que l’on puisse communiquer avec lui de façon fiable, avec des risques réduits de quiproquos. Certes, un X peut communiquer convenablement avec des personnes qui ne sortent pas de Polytechnique, mais pas forcément, du moins dans un premier temps, avec un ingénieur venant d’un pays où la conception du travail, des rapports humains, etc., est très différente de la conception française. Tout simplement parce que les conventions, les référentiels intellectuels et moraux, sont trop dissemblables.

Le confort identitaire

De plus, vivre dans un environnement humain compréhensible et en quelque sorte familier est un des buts que poursuivent généralement les êtres humains. Camus, dans L’étranger, montre où peut mener le dédain des conventions, en prenant comme exemple un personnage qui ne manifeste pas de chagrin lors du décès de sa mère. Le romancier est révolté par cette pression sociale en laquelle il voit une sorte de camisole de force, mais il n’en est pas moins vrai que se comporter d’une manière qui heurte les us et coutumes de ceux avec lesquels on vit engendre de la gêne, voire même des sentiments violents dès lors qu’est transgressé un usage ayant une fonction sacrée (c’est-à-dire une utilité pour la cohésion sociale, selon l’analyse que fait Durkheim des phénomènes religieux).

Le comportement de Meursault (le personnage central de L’Etranger de Camus) engendrait de l’inconfort pour ceux qui l’entouraient : au lieu de produire de l’utilité, il produisait de la désutilité, dirait-on dans le langage de cuistre qui est souvent celui des économistes. Il en va de même pour l’arrivée sur une plage d’une cohorte de femmes en burkini, vécue comme une agression par des vacanciers autochtones qui, soit manquent de largeur d’esprit, soit détectent une volonté effective d’imposer une conception des rapports homme-femme très différente de celle qui est actuellement présente dans l’identité française.

Les différences, entre valeur ajoutée et nuisance

Les différences identitaires sont comme certaines substances médicinales, bénéfiques à dose homéopathique ou modérée, et nocives à forte dose. Les Français, pour la plupart, sont heureux de voir des personnes – des touristes – qui vivent et pensent autrement qu’eux, et d’entrer en contact avec elles – mais pas à jet continu.

Il faut compter de plus avec le phénomène suavi mare magno : Lucrèce a très joliment exprimé le contentement de celui qui, dans le confort de son intérieur douillet, entend mugir le vent et déferler la mer déchaînée. Après quelques péripéties, le touriste retrouve la sécurité de son chez-soi avec un plaisir décuplé. Les manières de faire différentes des nôtres nous intéressent et nous divertissent quand nous les observons de façon épisodique, que ce soit dans notre pays ou à l’étranger ; omniprésentes au quotidien, elles perdent de leur attrait, et deviennent même souvent désagréables.

Sur le territoire national, la présence d’étrangers en petite proportion est agréable (elle « crée de la valeur »), mais une présence massive brouille les communications, rend incertains les codes et les conventions, crée un climat de confusion culturelle. Les différences sont enrichissantes tant qu’elles ne dépassent pas certaines limites ; pour constituer une valeur ajoutée plutôt qu’une nuisance, elles doivent ne pas détériorer l’édifice relativement fragile des us et coutumes qui ont puissamment contribué à forger notre identité.

Théorie des sentiments moraux

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Affaire Bensoussan: la Licra répond

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Alain Jakubowicz, Lyon, janvier 2012. SIPA. 00629937_000002

Cher(e)s Ami(e)s,

Ce qu’il convient désormais d’appeler « l’affaire Bensoussan » a donné lieu, depuis des semaines, à de vives controverses et à de nombreuses (parfois violentes) prises de position dans la presse ou par le biais des réseaux sociaux. D’aucuns ont cru bon d’instruire un autre procès, celui de la Licra, en raison de sa présence parmi les parties civiles et de s’ériger en précepteurs de morale antiraciste, distribuant des brevets d’honorabilité et de respectabilité.

Que ce type d’affaire suscite des interrogations et des réactions est une chose normale. Mais ce serait outrage que d’en débattre en quittant les chemins de la vérité et de l’honnêteté intellectuelle. Défendre nos valeurs universelles, c’est aussi agir avec une certaine idée de l’éthique et de la responsabilité.

Le moment est venu de « remettre l’église au milieu du village » et de s’attacher à regarder cette affaire pour ce qu’elle est véritablement et non pour ce que certains voudraient qu’elle soit.

La première question est de savoir comment Georges Bensoussan s’est retrouvé devant la 17ème chambre du Tribunal Correctionnel de Paris pour « provocation à la haine raciale ». Son procès, il le doit au Procureur de la République de Paris, qui l’a cité à comparaître pour répondre des propos suivants tenus sur les ondes de France Culture au mois d’octobre 2015 : « Aujourd’hui nous sommes en présence d’un autre peuple qui se constitue au sein de la nation française, qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés… Il n’y aura pas d’intégration tant qu’on ne sera pas débarrassé de cet antisémitisme atavique qui est tu, comme un secret. Il se trouve qu’un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’un très grand courage, vient de dire dans le film qui passera sur France3 : « c’est une honte que de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère. ». »

Georges Bensoussan peut répéter à l’envi avec ses soutiens, à longueur de tribunes et d’interviews, qu’il a été poursuivi par le collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), cela ne correspond pas à la vérité. Le CCIF a opéré un simple signalement au Parquet. Celui-ci disposait de la possibilité d’y donner suite ou pas. C’est donc à la requête du Ministère Public et non pas de telle ou telle association que ce procès s’est tenu.

La seconde question est de savoir ce que devait faire la Licra. Cette question s’est posée au lendemain de l’émission de France Culture. Interrogée, la Commission Juridique a considéré que les propos visés étaient susceptibles de tomber sous le coup de la loi. Le Bureau Exécutif a cependant alors estimé qu’il convenait d’attendre les suites qui seraient données à cette affaire par le Parquet. Le sujet a donc à nouveau été évoqué lorsque nous avons appris que celui-ci avait pris l’initiative des poursuites. Il convient à cet égard de rappeler la jurisprudence de la Licra qui consiste à se joindre au Ministère Public lorsque celui-ci poursuit pour des faits de racisme ou antisémitisme. Nous avons suffisamment dénoncé la frilosité du Parquet en la matière pour ne pas nous joindre à lui quand il demande l’application de la loi. Nous le faisons bien sûr avec le discernement nécessaire, dans le respect scrupuleux tant de l’histoire de notre association que de ses statuts et de son objet social.

En la circonstance, eu égard à la personnalité de Georges Bensoussan et à l’œuvre qui est la sienne, le Bureau Exécutif a décidé de prendre contact avec lui pour lui demander de dire publiquement, ce dont il a d’ailleurs convenu à l’occasion d’une rencontre avec certains d’entre nous, qu’il regrettait ses propos et que son intention n’était pas de généraliser et d’essentialiser « les familles arabes », mais seulement de dénoncer un phénomène qui gangrène le monde arabo-musulman. Nous souhaitions également qu’il présente ses excuses à ceux qui avaient pu mal comprendre ses propos et qui en étaient terriblement blessés, comme c’est le cas de beaucoup de nos amis parmi les membres de la Licra et au-delà. Les contacts que nous avons pris directement et indirectement avec lui ont été doublés de la lettre ouverte que je lui ai adressée. L’intéressé a opposé une fin de non recevoir tant à nos demandes qu’à celles de nos missi dominici. Dès lors, et en exécution de la décision prise par le Bureau Exécutif, nous avons estimé qu’il n’était pas possible à la Licra d’être absente de ce procès.

La troisième question est de savoir si la Licra se serait, comme certains le prétendent « déshonorée » en se constituant partie civile « aux côtés » du CCIF. La réponse est simple : si la Licra devait renoncer à être présente, au tribunal, dans les affaires racistes et antisémites, au regard de la qualité des autres parties civiles, alors il faudrait dissoudre immédiatement notre Commission Juridique. Etre partie civile, ce n’est pas épouser les thèses de ceux qui sont assis sur le même banc.

En suivant cette logique, la Licra aurait-elle dû renoncer à défendre ce septuagénaire musulman laissé pour mort après une agression raciste près de Rouen parce que le CCIF avait décidé d’être présent au procès ? La Licra aurait-elle dû se taire quand Marine Le Pen comparait les prières de rue à l’occupation, au prétexte que le même CCIF tentait de vendre sa rhétorique victimaire infâme ? La Licra aurait-elle dû refuser de défendre ses valeurs parce que les Indigènes de la République se présentaient à certaines audiences, guidés par un opportunisme qui ne dupe personne ?

De la même manière, la Licra aurait-elle dû se résoudre à ne pas demander réparation dans toutes les affaires de racisme antiblanc, en raison de la présence régulière d’associations d’extrême droite ? Personne, parmi la génération spontanée de contempteurs de la Licra, ne trouvait alors la situation déshonorante et je n’ai pas souvenir qu’Alain Finkielkraut, en pointe sur ces sujets, se soit ému d’une telle situation. Dire de la Licra qu’elle se serait déshonorée en se constituant partie civile aux côtés d’associations infréquentables, serait aussi malhonnête que prétendre que Georges Bensoussan serait un suppôt du Front National parce que Louis Aliot lui a témoigné son soutien et sa sympathie à l’occasion de son procès.

On ne combat pas le racisme et l’antisémitisme en désertant le terrain et en le livrant à ses adversaires. La lutte contre la haine exige de mettre les mains dans le cambouis. C’est évidemment moins facile que de se draper dans une forme d’indignation sélective.

La quatrième question est de savoir ce qu’a réellement été le rôle de la Licra dans ce procès. Plutôt que de se livrer à des accusations indignes, celles et ceux qui se déshonorent eux-mêmes en traînant la Licra dans la boue, auraient été inspirés d’assister à la plaidoirie de notre avocate, Sabrina Goldman, que je tiens ici à remercier pour avoir tenu, avec compétence et dignité, la place qui devait être la nôtre dans ce procès. Georges Bensoussan lui-même, au terme des débats, a fait la part des choses entre les parties civiles. Sans excès ni anathème, Sabrina Goldman a expliqué les raisons pour lesquelles la Licra ne pouvait pas être absente de ce débat sans renier sa raison d’être. Ce n’était évidemment pas l’œuvre de l’historien Georges Bensoussan, très largement reconnue, qui était en cause. Il ne s’agissait pas non plus de sonder les âmes et les cœurs afin de savoir s’il est ou non raciste. Il ne s’agissait pas davantage d’instruire, comme l’aurait voulu le CCIF, un procès en « islamophobie », concept que la Licra combat avec la dernière énergie. La seule question qui était posée au Tribunal était de savoir si Georges Bensoussan avait « franchi la ligne jaune » en tenant les propos globalisants qui lui valaient sa citation à comparaître. Notre avocate n’a évidemment pas manqué de faire observer que le CCIF avait dévoilé son vrai visage, celui d’une association baignant dans le déni effroyable de l’antisémitisme, à l’instar de cette sociologue, qu’il a fait citer à la barre, et qui a expliqué que la haine des juifs qui sévit dans certains quartiers relevait du simple « ressentiment. » Loin de le regretter, nous devons être fiers que la Licra ait pu être là pour marquer sa singularité et témoigner de son refus de voir écraser nos valeurs universelles sous la pression d’une quelconque tenaille identitaire.

Nous savons mieux que quiconque, à la Licra, les dangers du fléau de l’antisémitisme qui gangrène certains quartiers. Nos militants qui interviennent chaque jour devant des élèves en savent quelque chose. Les pouvoirs publics ont trop longtemps sous-estimé ce phénomène qui sert de terreau à la radicalisation et à l’islam politique. Mais ramener « toutes les familles arabes » à cette réalité est aussi injuste que mensonger et conduit à aggraver les tensions et les divisions de notre pays en faisant le lit de collectifs victimaires et communautaristes hostiles à nos valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Ce n’est pas ainsi que la République retrouvera les territoires qu’elle a malheureusement perdus depuis longtemps.

La Licra est fidèle à ses origines et entend le rester. Elle trace une voie, singulière, celle de ses fondateurs et de leurs continuateurs. Certains cette semaine ont vainement tenté de convoquer son histoire. Pour le faire utilement, encore faut-il la connaître. Bernard Lecache, notre Président fondateur, aimait à rappeler dans ses discours ce principe simple : « qui se tait ici après avoir crié là mérite le mépris. » Nous avons toujours su à la Licra qu’on ne lutte pas contre l’antisémitisme sans lutter contre le racisme, et inversement. Telle est la ligne de la Licra, une et indivisible. Nul ne nous y fera déroger.

Fidèlement.

Une France soumise - Les voix du refus

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Le pape et les migrants: la messe n’est pas dite

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Le pape François célèbre le rite du lavement des pieds dans un centre d'accueil pour migrants à Castelnuovo, près de Rome, 24 mars 2016.

Rome, dimanche 17 janvier 2016. Sur la place Saint-Pierre, 7 000 migrants arrivés des quatre coins de l’Italie, un foulard jaune autour du cou, se massent pour écouter le pape. Tout sourire, François célèbre la 102e édition de la Journée mondiale du migrant et de l’étranger. Le souverain pontife François s’adresse directement aux réfugiés : « Votre présence sur cette place est signe d’espérance en Dieu. Chacun de vous porte en soi une histoire, une culture, des valeurs précieuses. » Trois mois plus tard, le successeur de saint Pierre exfiltre de Lesbos trois familles syriennes, toutes musulmanes, pour leur offrir l’asile au Vatican.

Un an après la grand-messe des migrants, François suscite une bataille d’essais à l’intérieur de la cathosphère. À ma gauche, les papistes applaudissent Erwan Le Morhedec, avocat et célèbre blogueur catholique officiant sous le pseudonyme de Koz. À ma droite, les gardiens de l’Europe chrétienne (et qui entend le rester) ont adopté comme porte-étendard l’antépathique assumé Laurent Dandrieu, rédacteur en chef à Valeurs actuelles. Les titres de leurs deux pamphlets, sortis concomitamment le 12 janvier, annoncent la couleur de la controverse : Identitaire. Le Mauvais Génie du christianisme (Le Cerf) d’un côté ; Église et Immigration: le grand malaise. Le pape et le suicide de la civilisation européenne (Presses de la Renaissance), de l’autre. En toute logique, le premier reçoit  un accueil dithyrambique des journaux chrétiens de gauche pendant que le second se fait encenser par Éric Zemmour, Le Figaro, Valeurs actuelles et l’ensemble de la presse catho tradi. Prise de panique à l’idée d’une razzia frontiste sur les paroisses, la presse chrétienne de gauche multiplie les[access capability= »lire_inedits »] professions de foi antifascistes à base de rituels exorcistes « pour combattre l’extrême droite » et le péril « identitariste » qui guetterait les cathos. Dès le 7 octobre dernier, La Croix a envoyé un argumentaire de 100 pages à ses lecteurs afin de les dissuader de voter FN. Début janvier, La Vie publie les bonnes feuilles du livre d’Erwan Le Morhedec Une attachée de presse qui connaît bien les réseaux catholiques fulmine : « Le livre d’Erwan s’inscrit dans une offensive groupée. Certains cathos veulent disqualifier toute réaction face à l’invasion musulmane ! »

Des tradis postmodernes ?

À trois mois de l’élection présidentielle, la joute Le Morhedec/Dandrieu prend des accents bassement électoralistes. Qui du candidat LR ou FN raflera la mise des millions de marcheurs cathos de la Manif pour tous ? La question est ouverte, alors que 25 % des catholiques ont glissé un bulletin de vote frontiste aux régionales de 2015. Quoique le laïcisme de Marine Le Pen et Florian Philippot ne les enchante guère, ils adhèrent à la ligne alternative de la nièce Marion, seule à même de rivaliser avec le catholique revendiqué François Fillon.

Dans ce contexte piégé, Dandrieu et Le Morhedec ont engagé une querelle passionnante sur la place du chrétien dans la cité, la dialectique entre foi et enracinement, universel et particulier. Petit tour d’horizon de leurs principaux points de discorde.

Il est révélateur que la critique du pape émane de l’aile droite de la cathosphère, traditionnellement acquise à l’ordre. Un éditeur vedette de la place de Paris s’en étrangle : « Comme les schismatiques de Mgr Lefebvre, les extrémistes à la Dandrieu sont des relativistes antipapistes héritiers d’un gallicanisme mal compris. Ils réinventent une identité chrétienne fantasmée qui n’a jamais existé ! » Et mon interlocuteur de citer les rois excommuniés qui ont fait la France ainsi que l’alliance de François Ier avec le Grand Turc. Entendons-nous bien. Le journaliste de Valeurs actuelles ne récuse aucunement « l’enseignement des derniers papes dans son ensemble », tout juste réfute-t-il les prises de positions supposément immigrationnistes des successeurs de Pie XII. Confronté aux crimes des totalitarismes, ce dernier avait théorisé le droit d’émigrer en cas d’extrême nécessité (ce qui lui fut beaucoup reproché…), avant que Jean XXIII, Benoît XVI puis le pape François légitiment la recherche d’une vie meilleure en dehors de sa patrie d’origine. « Il n’y a pas de textes des Pères de l’Église là-dessus, ce qui rend ces errements plus difficiles à contredire », a fortiori lorsque le Vatican muselle toute contestation, indique Laurent Dandrieu. Fils adultérin de Mai 68 et Vatican II, ce dernier s’attache à distinguer les dogmes atemporels de l’Église du positionnement migratoire des derniers papes. Morand disait des jeunes soixante-huitards qu’ils étaient « à la fois des orphelins et des parricides ». Dans cette lignée, Dandrieu reflète l’hybridation conservatrice postmoderne : critique du ralliement de l’Église à la République (1892) et même de Vatican II, Dandrieu s’appuie paradoxalement sur ce dernier concile pour donner de la voix. À la fois réac et postconciliaire, un comble ! « Vatican II a permis une participation accrue des fidèles aux institutions ecclésiales. On leur demande d’être acteurs de la vie religieuse et pastorale. Cela leur donne une plus grande latitude pour critiquer l’autorité », explique l’historienne Marie Pinsard[1. Dernier ouvrage publié : 13. Zineb raconte l’enfer du 13 novembre (coécrit avec Zineb El Rhazoui), éditions Ring, 2016.], également juriste spécialisée en droit canonique. Fût-il un amoureux de l’ordre reprochant à Vatican II d’avoir placé l’homme au centre de l’Église, le conservateur mécontent vit avec son temps, quitte à taxer son détracteur Le Morhedec de « thuriféraire pontifical zélé ».


Laurent Dandrieu : « L’église confond

Le christianisme sans la chrétienté ?

Jugeant l’identité catholique de l’Europe « seconde » par rapport à l’universalité du message évangélique, Erwan Le Morhedec en appelle pour sa part à une Église « démondanisée ». L’avocat du pape s’appuie sur un discours de Benoît XVI déclarant : « L’Église s’ouvre au monde non pour obtenir l’adhésion des hommes à une institution » mais pour délivrer la Bonne Nouvelle. Sa stratégie évangélique a tendance à négliger la dimension communautaire de la vie du chrétien pour ne « plus voir que des adhésions individuelles au Christ, ironise Philippe Mesnard, éditorialiste de l’Action française. Koz refuse de considérer les êtres collectifs. D’ailleurs, qui à droite n’est pas un identitaire catholique aux yeux du Monde ou de La Vie, qui pointent Fillon et Charles Beigbeder ? » Question cruciale : peut-on perpétuer l’œuvre évangélique de l’Église en renonçant à l’identité catholique de l’Europe occidentale qui formait jadis la chrétienté ? Si Le Morhedec y voit l’occasion d’un salvateur retour aux sources, beaucoup s’en inquiètent.


Erwan Le Morhedec, Identitaire – le mauvais… par Librairie-La-Procure

Historiquement, la notion de chrétienté a désigné l’Occident médiéval avant l’émergence du mouvement de la Réforme et la conversion des princes allemands au protestantisme, étant alors attendu que les sujets épousaient la religion du souverain. Expert des relations judéo-chrétiennes, le père Jean-Baptiste Nadler, curé à Tours, me laisse coi : « Je ne connais pas de période de chrétienté apaisée. À l’époque, les persécutions des juifs n’étaient pas très folichonnes… » Depuis, l’union des peuples chrétiens relève du mythe, sinon de l’âge d’or. Les plus papistes des intellectuels catholiques avancent que le rôle du pape consiste à défendre un message d’amour infini par-delà cultures et civilisations incarnées. Faut-il pourtant jeter le bébé avec l’eau bénite et ramener l’Église aux catacombes ? « Même quand elle se “démondanise” pour se régénérer et revenir à son activité missionnaire, l’Église ne fait pas table rase, réplique Marie Pinsard. Car le christianisme apporte une identité, une empreinte, un modèle de civilisation. » Nul besoin de lire la grande Simone Weil pour comprendre la place centrale qu’occupe l’enracinement dans la tradition chrétienne. « Le Christ s’est incarné dans une culture précise. En offrant son sang (le vin de la messe), il offre son âme (dans le judaïsme de son époque, le sang abritait l’âme). C’est un symbole très fort », relève Philippe Mesnard. Le pape l’a-t-il oublié ?

Un tiers mondain, deux tiers-mondiste

Caricaturé en militant sans-frontiériste, François sidère bien des nationalistes catholiques par son relativisme de façade. Après l’assassinat du père Hamel dans l’église de Saint-Étienne-du-Rouvray, comparer la « violence catholique » à la « violence islamiste » pour mieux minorer cette dernière ne fut certainement pas du meilleur goût. En vérité, François ne dit probablement pas tout ce qu’il pense de la dernière en date des religions monothéistes révélées. Instruit par la désastreuse expérience du discours de Ratisbonne (2006), dans lequel Benoît XVI avait brillamment déconstruit le credo islamique, mais provoqué la fureur du monde musulman, il veut sans doute éviter de nouveaux pogroms antichrétiens.

En bon Sud-Américain, Bergoglio applique la théologie du peuple, respectueuse de la pluralité des nations et cultures. Ses fréquents appels à l’hospitalité se doublent d’une critique globale du système d’oppression des peuples qui provoque les grandes migrations. Dans l’avion qui le ramenait de Suède en novembre, François a confié aux journalistes présents que si la peur était la pire des conseillères en matière de politique migratoire, la prudence s’avérait de mise. Cela ne suffit pas à convaincre les cathos inquiets de l’islamisation rampante : « Ses rares appels à la prudence sont noyés dans un dégueulis relativiste, tonne Philippe Mesnard ; mais pourquoi les migrants seraient-ils une “richesse culturelle” ? Cent mille clampins qui débarquent de Syrie ou d’Érythrée n’apportent pas leur culture, qu’il y a mille autres moyens de découvrir par ailleurs ! » Les défenseurs de Rome rétorquent que l’hébergement d’une famille de migrants par paroisse, ça n’est pas la mer à boire. Quoique… « La charité ne s’impose pas, surtout pas à des fidèles exaspérés ! » rappelle la jeune journaliste catholique Charlotte d’Ornellas. Dans la doctrine sociale de l’Église, « il y a un ordre de proximité : on aide en priorité son voisin », ajoute-t-elle. En d’autres termes, l’évangélisation des Kevin picards devrait primer l’accueil des frères lointains.

Une minorité opprimée ?

S’il fait (trop) grand cas de quelques groupuscules marginaux pour s’inquiéter d’un improbable entrisme des païens identitaires dans l’Église, Erwan Le Morhedec marque un point dans sa dénonciation du péril victimaire. Quelques lobbyistes mal inspirés ont créé de toutes pièces le pseudo-délit de « christianophobie ». Harceleurs judiciaires hors pair, ces militants antiblasphème attaquent Charlie Hebdo par avocats interposés (ce qui vaut toujours mieux que des kalachnikovs…) pour sa propension à bouffer du curé, se faisant logiquement et systématiquement débouter. Ainsi, une partie des catholiques, jadis âmes de la France, en vient-elle à se poser en minorité opprimée, voire en communauté comme les autres. L’essayiste catholique François Huguenin estime que les chrétiens constituent déjà une communauté dans notre France déchristianisée. « Aux obsèques de Michel Déon, qui rassemblait une assistance pourtant pas toute jeune, j’étais un des rares à chanter ! » raconte-t-il d’un œil rieur.

On ne prétendra pas décider ici, qui, de Dandrieu ou Le Morhedec, habite le mieux sa foi. Mais leurs deux démonstrations butent sur des contradictions. Après s’être alarmé à juste titre du piège d’une communautarisation des cathos, Koz se résigne à leur future mise en minorité démographique et culturelle, pour peu que les chrétiens forment « une communauté ouverte sur la société dans laquelle elle est établie ». De son côté, en séparant radicalement ordre politique et ordre de la charité, Laurent Dandrieu donne involontairement raison à ses adversaires laïcards qui exigent le strict cantonnement de la religion à la sphère privée. Comme les héros des films de Woody Allen à qui il voue un véritable culte, le journaliste donne dans le deux poids deux mesures en fonction de ses positions idéologiques : scindant morale religieuse privée et politique pour justifier des politiques migratoires restrictives ; les réunissant pour refuser le mariage homosexuel et la banalisation de l’avortement.

Mais ne lui jetons pas la pierre. Comme le reconnaît François Huguenin : « Il est très compliqué d’être chrétien. On est écartelé entre la cité de l’homme et la cité de Dieu, et ça fait mal aux adducteurs ! »[/access]

Identitaire

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Fillon: crucifixion sans résurrection

François Fillon lors de son discours de campagne à Paris, 29 janvier 2017. SIPA. 00790976_000007

Le caractère préparé et sophistiqué de l’offensive médiatico-judiciaire lancée contre François Fillon sautait aux yeux dès le premier jour. La suite des opérations, le tempo des dévoilements médiatiques et celui de l’intervention du parquet, le confirme. Répétons que la quantité d’informations dont nous sommes abreuvés tous les jours ne résulte pas d’un quelconque travail de « journalistes enquêteurs » mais bien de l’existence d’un guichet qui dispose de moyens et dont les stocks étaient prêts. Lequel se sert de la concurrence entre les médias et de leurs réflexes lyncheurs. L’Élysée et tous ceux qui, avides de la conservation de leurs privilèges, espèrent désormais ouvertement une victoire d’Emmanuel Macron, sont probablement à la manœuvre. Ils disposent d’un outil précieux, celui du parquet financier, qu’il serait risible de prétendre impartial.

Le but n’est pas de la condamner mais de le disqualifier

J’avais parlé de chemin de croix pour François Fillon, c’est désormais vraiment le cas. Il faut rappeler à chaque fois, combien un lynchage politico-médiatique, surtout de cette ampleur est une terrible épreuve pour celui qui en est l’objet mais aussi pour ses proches. Chaque jour apporte son lot de mauvaises nouvelles, d’insultes, d’humiliations, de trahisons. Il faut une énergie combattante hors normes pour ne pas en sortir essoré.  De ce point de vue, je crains pour lui que François Fillon ne soit pas équipé.

Face à cette opération politique d’envergure, la stratégie de riposte de François Fillon est d’une faiblesse insigne. Le vrai sens du combat lui imposait d’affronter directement et de face ses deux ennemis, François Hollande et Emmanuel Macron. Au lieu de cela, il a adopté la stratégie de la « connivence » tant vis-à-vis de ceux qui ont lancé l’agression, que du parquet instrument principal de la déstabilisation. Faire savoir qu’on est prêt à prendre Emmanuel Macron comme Premier ministre, et se précipiter au-devant des autorités judiciaires en se félicitant « qu’elles se soient saisies aussi rapidement », espérant ainsi amortir la charge, est proprement enfantin. En matière de justice comme de politique, tout est affaire de rapport de forces. Et puis il y a les points les plus vulnérables sur lesquels François Fillon est muet. L’emploi à la Revue des Deux Mondes, et encore plus gênant la mission confiée par René Ricol à François Fillon, qui, Premier ministre, l’avait nommé au Commissariat Général à l’Investissement, et en avait donc « la surveillance et l’administration ». On commence à s’approcher dangereusement des définitions de l’article 432-13 du Code Pénal. Si l’innocence ne protège de rien, que dire quand il y a du grain à moudre. Enfin, il faut comprendre que l’idée n’est pas de faire passer François Fillon en justice, ou même de le mettre en examen, mais bien de le disqualifier.

Un miracle ou Ponce Pilate

Il semble que dans son propre camp, pendant le chemin de croix, on s’interroge assez ouvertement sur la nécessité de rapidement le monter sur les bois, il y en a même qui ont commencé à planter des clous. Les nouvelles qui viennent du terrain sont consternantes, le parti qui devait soutenir cette candidature est non seulement complètement démobilisé, mais les militants, ceux qui auraient préféré Nicolas Sarkozy, sont en rage. Les sondages et les études qualitatives sont épouvantables. Pour aller distribuer des tracts sur les marchés, il faut avoir le cuir très épais pour les quolibets, et un parapluie pour les crachats.

Dans les rangs d’une direction pléthorique cela commence à sentir le sauve-qui-peut, en tout cas l’accablement. Et François Fillon fait apparaître brutalement qu’il n’est pas un chef. Qu’il ne l’a jamais été. De cet apparatchik morne, à la carrière politique médiocre, les révélations pour certaines difficilement réfutables nous apprennent, qu’alors qu’il propose aux Français une cure d’austérité, il est lui-même intéressé et ment souvent. Dans l’euphorie de la primaire on avait voulu oublier la fameuse affaire Jouyet, label de déloyauté immorale, elle revient comme un boomerang cruel. Sauf miracle et résurrection, on ne voit pas très bien comment François Fillon pourrait connaître son Ascension et devenir président de la République.

Comment en est-on arrivé là ? À une situation institutionnelle d’une gravité exceptionnelle. Le calamiteux quinquennat de François Hollande débouche sur une crise politique majeure. Le peuple français, malgré la crise et ses 6 millions de chômeurs, malgré l’austérité imposée, malgré les attentats et la progression de l’islam politique intégriste qui le taraudent, est resté d’un calme surprenant. Parce qu’il y avait l’échéance présidentielle, la mère de toutes les batailles démocratiques sous la Ve République. À trois mois de celle-ci, il n’y a plus ni candidat crédible, ni programme qui puisse rassembler, seulement la perspective de voir s’affronter au second tour deux candidats improbables. D’abord, un freluquet, création artificielle des élites d’un système complètement verrouillé et qui n’aspirent qu’à une chose, garder leurs privilèges. Il y a ensuite la patronne d’un parti aux racines extrémistes insupportables, et qui n’aurait ni programme applicable, ni moyens de gouverner. Dans un cas comme dans l’autre, l’Assemblée nationale qui suivrait serait ingouvernable. Depuis Jacques Chirac, le démontage de la constitution de 1958 s’est accéléré, il est possible qu’en 2017 le dernier coup lui soit porté. Que fera le peuple français après cette dernière trahison de ses élites ?

Pendant ce temps-là, la France est aux abois

En attendant, nous avons sous nos yeux la défaillance nationale, morale et politique de toute une génération celle des baby-boomers. Qui a préféré ses intérêts étroits, à ceux de son pays. N’hésitant pas à en amener les institutions au bord de l’effondrement. Les pseudos élites de gauche ont depuis longtemps trahi un peuple qu’elles méprisent, et comme d’habitude celles de droite ne voient aucun inconvénient à abandonner la Nation.

Un des derniers exemples spectaculaires est celui de la pantalonnade de la primaire de la droite. Ce système visant à fausser le fonctionnement démocratique de l’élection présidentielle telle que prévue par la Constitution, fut adopté par l’UMP, et approuvée par une intelligentsia aveugle comme un « grand moment démocratique ». Alain Juppé, vieux politicien fourbu fut considéré par le « mainstream » comme la bonne roue de secours pendant longtemps, jusqu’à ce que l’évidence de ses handicaps le fasse lâcher au milieu du gué. Au profit d’un candidat grisâtre récupéré en urgence, qui en 15 jours passa de 10 % des intentions de vote à près de 70 % lors du scrutin. Les études qualitatives sur la participation à cette primaire démontrent que François Fillon fut un double choix de classe pour cette bourgeoisie souvent provinciale aisée, âgée et retraitée qui ne rêve que d’une restauration de ce qu’elle considère comme un dû après l’imposture Hollandienne. Choix de classe culturel d’abord avec l’élimination du métèque parvenu hongrois. Choix de classe économique ensuite avec le porteur d’un train de mesures qui serait bon pour elle à défaut de l’être pour le pays. L’homme gris faisait l’affaire, et personne ne s’est préoccupé de l’étape suivante pour laquelle ses limites étaient pourtant évidentes. Comme celles de François Hollande en 2012, dont même ses amis savaient qu’il pouvait être un candidat, en aucun cas un président. Ce n’est pas trop s’avancer que de dire que François Fillon est politiquement mort. Les « cervelles de colibri » qui l’ont choisi au mois de novembre dernier en sont responsables.

Cette situation est grave sur le plan interne, et que dire du plan international. Comme le dit Coralie Delaume, « pendant que nous sommes occupés à rejouer sans fin « l’Étrange défaite », la nouvelle administration américaine – après s’être assurée de la solidité du front russe – a manifestement décidé de s’occuper de l’Allemagne qui les inquiète depuis longtemps en raison de ses excédents excessifs. » Et lorsque l’on entend Donald Trump dire que l’UE est un instrument au service de l’Allemagne et Ted Malloch futur ambassadeur américain auprès de celle-ci « que l’euro n’en avait plus que pour 18 mois », peut-être serait-il prudent de se préoccuper de ce qui arrive.

Malheureusement comme à d’autres occasions, nos élites ont fait le choix de leurs intérêts à court terme au détriment de ceux de leur pays. En mettant celui-ci en danger et elles-mêmes au bord de l’effondrement, comme en juin 1940, comme en mai 1958. Le problème est qu’à Colombey, désormais il n’y a plus qu’un tombeau.

Kery James (trop) à vif

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kery james vif nerfs banlieues
Kery James. Sipa. Numéro de reportage : 00594445_000011.

L’Etat est-il seul responsable de la situation des banlieues? C’est la question que pose Kery James, rappeur célèbre qui remplit les salles de concert, dans sa pièce de théâtre A Vif, une parodie du concours de plaidoirie de la conférence du barreau de Paris, célèbre concours d’éloquence.

Joutes verbales

Deux avocats s’affrontent, d’un côté « un black » sorti des banlieues, Souleyman Traoré (Kery James) de l’autre un fils de bonne famille, Yann (Yannick Landrein). Le premier nie la responsabilité de l’Etat, l’autre la met en cause.

Le jeune homme des beaux quartiers accuse les hommes politiques d’avoir abandonné les banlieues et pointe le sous-investissement coupable de l’Etat dans le secteur éducatif. Pour lui l’Etat a tout fait pour en accroitre la précarité sociale.

Les avocats défendent des positions à rebours de leur milieu social. Cela s’annonce intéressant.

Un gloubi-boulga de débat

Je ne connaissais pas Kery James et j’étais curieuse de découvrir la façon dont un rappeur, joueur de mots par excellence, allait construire la joute oratoire et les débats contradictoires qui constituent le concours d’éloquence.

Des questions sont posées en désordre : Qu’est-ce que l’Etat ? Quel est le pouvoir des citoyens? Faut-il grandir en banlieue pour pouvoir la critiquer? Rien cependant sur la religion et la laïcité. Rien sur l’intégrisme, le salafisme, ni  l’antisémitisme des banlieues.

Pendant une heure, on assiste à un gloubi-boulga où tout se mêle, le passé colonial de la France, le racisme, la drogue,  le  49-3,

Aux accusations d’abandon des banlieues par l’Etat, l’avocat Souleyman Traoré-Kery James répond  par des clichés ou des fantasmes, des mots vides de sens, des formules creuses et vaines. La cuillère en argent contre l’adversité, la vie apaisée contre la précarité, les pistons contre les galères et le plafond de verre et j’en passe.

Au lieu d’une joute construite et argumentée, on endure une simagrée de débats d’idées, tissé d’arguments rabâchés, une farandole de clichés, une guirlande de faits faciles à manipuler.

Un exemple : « Les banlieues ne sont pas une crèche peuplée de nourrissons mais de gens qui veulent se sentir responsables ». Et d’appeler « à la responsabilisation des quartiers et de leurs habitants ». Décoiffant !

A plusieurs reprises, Kery James déclare fièrement qu’il n’est pas une « victime ».Il récuse les « pleurnicheries victimaires » qui seraient, selon lui, l’équivalent de drogues dures. Soit.

Il ne suffit pas de dénoncer le système

Mais cher Kery James, le ressassement à longueur de pièce de votre lecture ethnicisée des comportements conduit à l’effet inverse : ceux dont vous prenez la défense vous les enfermez précisément dans la catégorie de victimes.

De façon générale, il ne suffit pas de dénoncer le système pour ne plus lui appartenir. Croire qu’on est libre parce qu’on dénonce des injustices, c’est un péché d’orgueil, même lorsque vous étayez votre démonstration par des chiffres.

Il n’y a aucun doute sur la sincérité de vos engagements, puisque vous croyez aux réussites individuelles qui émergent des banlieues. Vous savez faire partager  les douleurs que vous racontez.  Mais la France n’est pas coupée en deux, comme vous tentez de le faire croire. La France est coupée en mille.  Elle n’est  pas  repartie en oppresseurs et en opprimés, ce serait trop facile.

Votre pièce relève d’une simplification abusive. La grande salle Renaud Barrault du Théâtre du Rond Point est comble.

Le public composé de « jeunes issus de la diversité »  manifeste son enthousiasme. Et rit  aux blagues du rappeur.

« Savez-vous ce qu’est un Bounty ?

Un Noir qui a réussi à sortir de la banlieue, « il est noir à l’extérieur, blanc à l’intérieur »

Applaudissements !

La pièce s’achève comme elle a débuté par une question : « Est ce que les Français ont les dirigeants qu’ils méritent ? » tirée de  sa chanson « Lettre à la République ». « Nous les Arables et les noirs/ On est pas là par hasard/ Toute arrivée à son départ/ Grâce à elle vous vous êtes gavés, jusqu’à l’indigestion(…) On ne s’intègre pas dans le rejet/On ne s’intègre pas dans les ghettos français, parqués/ Entre immigrés, faut être sensés/ Comment pointer du doigt le repli communautaire/ Que vous avez initié depuis les bidonvilles de Nanterre ? »

Le rideau tombe, le public se lève, la ministre Najat Vallaud-Belkacem, assise à côté de moi applaudit à tout rompre ce  rappeur qui se  dit « noir, musulman, (il est converti) banlieusard et fier de l’être »

J’apprends  que des bus scolaires sont affrétés, chaque soir, pour voir « le grand frère » Kery.

Dans le hall, j’écoute les conversations. Une jeune fille voilée fan du rappeur « se reconnaît trop dans le personnage ».

« A la base si beaucoup de gens comme moi ne vont pas au théâtre c’est qu’on ne s’y sent pas représentés » dit-elle.

On y est. Jean Vilar, au secours !

Faut-il appauvrir le théâtre avec ce genre de pièce pour y attirer les jeunes de banlieues ? Ces jeunes ne sont-ils pas capables d’aimer ce que notre culture, classique ou moderne offre, de Molière à Pennac ? Ces sorties scolaires ne peuvent-elles pas être un moyen de les sortir du bocal ghettoïsé ?

A l’évidence, pas pour Madame la ministre qui ce soir-là, a applaudi la médiocrité, les slogans contre la pensée, l’ethnocentrisme contre la citoyenneté laïque et républicaine. Kery James, comme Jamel Debbouze seraient-ils pour Najat Vallaud-Belkacem et nos responsables culturels l’horizon indépassable pour une grande partie de nos jeunes concitoyens ?

A l’heure où les grandes écoles comme Sciences Po s’ouvrent aux jeunes des banlieues, (qui doivent souvent doubler d’efforts pour rattraper une culture « classique »)  n’y a-t- il pas là une contradiction majeure ?

La défense catastrophique de l’accusé Fillon

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François Fillon à Paris, 31 janvier 2017. SIPA. 00791308_000017

Quelle mouche a piqué le candidat de la droite et du centre lorsque, assailli par des révélations de faits anciens qu’il n’avait manifestement pas anticipées (on se pince sur son impréparation…), il a renoncé à prendre la main. Ce n’est pas tant le retard apporté à sa communication voire les hésitations, les incohérences des explications laborieuses de tous ses lieutenants, sinon une erreur magistrale d’analyse.


La défense calamiteuse de Valérie Boyer à… par LeLab_E1

La question n’était pas de savoir si le fait de salarier des proches comme attachés parlementaires était légal ou pas mais si c’était perçu comme moral ou non – surtout après avoir axé sa campagne de la primaire sur l’exemplarité… Le choix du terrain judiciaire pour mener la bataille s’est donc logiquement avéré catastrophique.

Il évoque son éventuelle mise en examen…

Comment accepter sans rechigner que le Parquet national financier prenne immédiatement la décision d’ouvrir une enquête à la simple lecture d’un article de presse ? Qui est le vrai Procureur : Le Canard Enchainé ou  Mediapart ? Et voilà la Justice transformée en petit télégraphiste du tribunal médiatique qui dicte l’opportunité des poursuites et le tempo judiciaire.

Comme si cela ne suffisait pas, François Fillon a cru devoir lier son sort personnel, et celui de son camp, à l’enquête et, mieux, à son éventuelle mise en examen… en laissant entendre qu’il pourrait l’être ! Voilà la machine infernale lancée, les magistrats priés en majesté d’intervenir dans le processus électoral en activant les investigations policières et en devenant les juges de paix de la campagne du candidat de la droite. Le tout sur la base d’un acte judiciaire, la mise en examen, qui n’est nullement une déclaration de culpabilité et qui, normalement, n’en déplaise aux procureurs des réseaux sociaux, devrait bénéficier de la présomption d’innocence.

Sans compter que l’Institution judiciaire est de plus priée de se presser par… François Fillon lui-même. La dinguerie absolue.

…et se trompe d’interlocuteur

Cela suppose une confiance aveugle en la Justice de son pays, sentiment personnel et fragile que l’on n’est pas obligé de partager aussi naïvement et surtout une confusion sur la nature du temps qui court… Le temps judiciaire n’est fort heureusement pas le temps médiatique. On peut objecter qu’il est long mais c’est le gage d’une forme de sérénité. Gros mot pour la horde des  commentateurs de tous poils qui attend, exige quotidiennement une décision. Certes, si François Fillon est élu les éventuelles poursuites seraient reportées à la fin de son Mandat. Mais que tous les Savonarole de salon se rassurent : la Justice finit toujours par passer tôt ou tard. Pas d’angoisse à ce sujet.

Il faudrait enfin considérer comme normal qu’un processus électoral soit investi et perturbé par le pouvoir judiciaire. La trêve républicaine, usage qui veut que les investigations soient suspendues durant la campagne serait  devenue obsolète.

Puisque tout le débat juridique caricaturé porterait sur la fictivité (sans relever l’ancienneté des faits qui pourraient entraîner une juste prescription), il ne faut pas être grand clerc pour savoir que l’on pourra jamais établir des prestations intangibles et qu’il est à craindre que les poursuites soient in fine engagées ! Tout ça pour ça…

La réponse était ailleurs dans la prise en compte de l’émoi public, de l’émotion de l’opinion publique qui ne voit que petits arrangements entre puissants et népotisme à tous les étages. Cela l’enquête judiciaire, même si elle se termine heureusement pour François Fillon, l’écartera-t-elle ? La solution n’eût-elle pas été de prendre la parole pour contester le caractère illégal de la situation et reconnaître que les mœurs avaient changé et que cela n’était plus dorénavant acceptable ? Quitte à proposer de rembourser les sommes ?

Oui mais voilà François Fillon a préféré donner des gages immédiats à une justification nécessaire mais mal dirigée. Ce n’est pas Madame Houlette qu’il fallait immédiatement  convaincre mais Madame Michu.

Fillon: après le lynchage, le déluge

François Fillon au salon des Entrepreneurs de Paris, 1er janvier 2017. SIPA. AP22008398_000010

Hier soir, en cuisinant, je me suis branché sur France Inter. D’habitude à la même heure, j’écoute plutôt Bach ou Leonard Cohen, mais hier soir, ne me demandez pas pourquoi, c’était Nicolas Demorand. Le juvénile journaliste joufflu se réjouissait : en vingt ans de service public, il n’avait jamais vu ça. Le standard du vieux « Téléphone sonne » était en surchauffe. Ça débordait de partout, la France entière s’agitait de concert avec ses journalistes. Une belle et rare unanimité rassemblait le bon peuple et sa caste médiatique. Chacun avait envie de participer. De jeter sa pierre sur l’édifice. De crier haro sur le baudet de la Sarthe. Ça faisait du bien. Dans toute cette foule d’auditeurs, de journalistes et d’invités, pas un bon Français pour seulement mettre à distance ses instincts lyncheurs. Chacun se lâchait, sûr de son bon droit, certain d’être du bon côté. Une dame nous disait même qu’on avait bien eu raison de couper la tête à Louis XVI. Et qu’on devrait bien vite recommencer. On la laissait raccrocher sous les ovations. Au moment où Marine Le Pen abolit la peine de mort au FN, Nicolas Demorand la rétablit sur France Inter. Un invité nous promettait l’Europe du Nord et ses débutés bien sages, des armées d’interchangeables pères la vertu divorcés deux fois, qui tiennent une comptabilité impeccable. Chacun paraissait se réjouir de voir souffler sur notre vieux pays ce vent du nord, qui balaiera les miasmes des opacités françaises. On se souvenait même que, déjà à l’époque, François Fillon n’avait pas assez condamné Cahuzac : tout s’expliquait !

A bien réfléchir, on se dit que l’explosion de la famille va bientôt résoudre le problème. Dès qu’ils auront réussi, nos néo-députés largueront bien vite leurs premières femmes, comme n’importe quel président de la République qui se respecte, et n’auront ainsi plus personne à favoriser. Ils pourront verser des salaires de misère à de jeunes attachées parlementaires bien plus affriolantes que leurs vieilles épouses. La morale sera sauve. Il ne pouvait pas divorcer comme tout le monde, François Fillon ?

Coupable ou innocent: qui s’en soucie?

Demorand s’en gargarisait une nouvelle fois, ça se bousculait décidément au portillon de la radio de l’exécution publique. La vertu de la République outragée réclamait encore et toujours réparation. Et ce salaud de Fillon qui nous réclamait des économies !? Pas question de dépenser moins quand on peut lyncher plus. La bonne vieille guillotine ressuscitée par la grâce des médias fait bien son travail égalitaire. Ah le beau boulot ! Plus une tête qui dépasse ! Depuis quelque temps, elle tranche les têtes de favoris à l’élection présidentielle avec une régularité effarante, et décérèbre les gens plus efficacement encore que l’école de la République et de la lutte contre les inégalités.

Certes, ce n’est pas parce qu’on lynche un quidam qu’il est innocent. Il arrive que des coupables se fassent lyncher. Qui dit le contraire ? Est-ce que cela rend le lynchage plus honorable pour autant ? Le problème c’est qu’il se substitue à la justice. Qui se souvient de DSK ? Etait-il coupable ou innocent ? Qui le sait aujourd’hui ? Qui s’en soucie ? Plus personne ne veut laisser la justice faire son travail, chacun préfère faire le travail à la place de la justice, la prendre de vitesse. Ce n’est pas pour rien qu’elle est lente d’habitude. Il lui faut ne pas céder à nos emballements. Mais le temps de la vieille justice qui marche à son auguste pas est semble-t-il terminé. La voilà qui court après la foule lyncheuse. Plus rien ne vient s’opposer à la fébrilité et à la joie triste de nos emballements. Et le champ de ruines que nous laisserons derrière nous, ce n’est pas notre problème. Après le lynchage, le déluge.

Licra: de l’autodéfense juive au djihad judiciaire

Alain Jakubowicz, président de la LICRA, Lyon, janvier 2012. SIPA. 00629938_000033

La LICA est née autour d’un procès, qui a défrayé la chronique dans la France des années 1920: celui de  Samuel Schwarzbard, assassin de Simon Petlioura, le responsable des sanglants pogromes ukrainiens de 1919. Quand il apprend que Simon Petlioura vit à Paris, Schwarzbard, Juif originaire de Bessarabie et ancien militant anarchiste engagé dans la Légion étrangère, décide de venger les victimes des hommes de Petlioura. Le 25 mai 1926, il abat celui-ci près du boulevard Saint Michel. Au cours d’un procès retentissant, il est défendu par l’avocat Henry Torrès, qui obtiendra son acquittement. Parmi les nombreux journalistes qui suivent l’événement se trouve un jeune chroniqueur judiciaire, Bernard Lecache. Celui-ci décide de mobiliser l’opinion publique en faveur de Schwarzbard et fonde la « Ligue contre les pogroms », à laquelle adhèrent des personnalités influentes comme Victor Basch, Léon Blum, Albert Einstein ou Paul Langevin, dont plusieurs témoignent lors du procès.

Après l’acquittement de l’assassin de Petlioura, la « Ligue contre les pogroms » se transforme en Ligue internationale contre l’Antisémitisme (LICA). Au début des années 1930, la LICA revendique l’autodéfense contre l’antisémitisme et ses membres n’hésitent pas à faire le coup de poing contre les « camelots du Roy » et autres organisations d’extrême-droite, comme le rappelle l’historien Emmanuel Debono[1. Dans son livre Aux origines de l’antiracisme. La LICA, 1927-1940 (CNRS Éditions, 2012)], citant des documents de l’époque: « Lors des incidents qui nous mirent aux prises avec les camelots du Roy [militants de l’Action française], nous avons pu voir, durant trois heures d’horloge, une armée de policiers laisser hurler à ses côtés des centaines d’énergumènes qui mêlaient à leurs imprécations contre les juifs des cris de mort. (…) Nous devons faire notre police nous-mêmes ».

Le tournant des années 1990

Dans les années 1950 et 1960, la LICA demeure attachée à la défense des Juifs et de l’Etat d’Israël, prenant notamment parti à l’occasion des procès antisémites en URSS (affaire des Blouses blanches) et à Prague (procès Slansky) et contre le négationnisme (procès Rassinier), mais aussi contre l’apartheid en Afrique du Sud ou la ségrégation raciale aux Etats-Unis. Le changement sémantique de 1979, qui voit la LICA devenir officiellement la LICRA, ne fait qu’entériner une réalité ancienne : la LICA était dès l’origine vouée au combat contre le racisme et contre l’antisémitisme. Mais c’est dans les années 1990 et 2000 que se produira le véritable tournant. Le fragile équilibre maintenu entre la lutte contre l’antisémitisme et le combat antiraciste devient de plus en plus difficile à tenir, au fur et à mesure qu’émerge en France une réalité nouvelle, dérangeante et peu conforme aux schémas simplistes de l’idéologie antiraciste des années Mitterrand.

Cette réalité est précisément celle que dénoncent les auteurs des Territoires perdus de la République, dans leur livre paru en 2002, dirigé par Georges Bensoussan, qui se fonde sur des enquêtes de terrain menées depuis le début des années 1990. Comment concilier antiracisme et défense des Juifs en France, quand les auteurs des agressions antijuives viennent souvent des « minorités visibles », et sont donc eux aussi considérés a priori comme des victimes par l’idéologie antiraciste ? Pour résoudre cette équation délicate, la LICRA se livre à un périlleux exercice d’équilibriste, tentant de rester fidèle à sa vocation première, tout en faisant cause commune avec les autres associations antiracistes, marquées politiquement à l’extrême-gauche, comme le MRAP ou la LDH.

Cela ne l’empêche pas de prendre parfois ses distances et de marquer son indépendance, notamment à l’occasion du procès intenté à Daniel Mermet pendant la deuxième Intifada, à la suite de propos antisémites d’auditeurs de son émission sur France Inter. Cette indépendance d’esprit s’est encore manifestée récemment, quelques semaines avant le procès de Georges Bensoussan. On a ainsi pu lire dans un dossier consacré aux « pseudo-antiracistes » du Droit de vivre, le journal de la LICRA, des propos sans équivoque de son président, Alain Jakubowicz, dénonçant les « faux-amis de l’antiracisme », comme les Indigènes de la République, qui instrumentalisent la concurrence des mémoires. Un autre article dénonçait… le CCIF, accusé de manipuler le concept d’islamophobie, qualifié d’imposture par le président de la Licra ! Comment comprendre alors le revirement effectué à l’occasion du procès Bensoussan ?

 

En réalité, ce n’est pas la première fois que la Licra s’associe au CCIF – qu’elle dénonce par ailleurs – dans des actions en justice. Cela s’est produit notamment lors des nombreux procès intentés à Riposte Laïque, mais aussi à Eric Zemmour. Comme à l’époque du Mrap de Mouloud Aounit, les divergences politiques entre la Licra et d’autres associations antiracistes ou anti-islamophobie s’effacent ainsi à l’entrée des prétoires. Selon certaines explications, l’actuel président de la Licra a voulu redorer le blason de l’association, après une période de déclin relatif, en l’associant à des combats très médiatiques, sans craindre de s’exposer aux critiques (comme lors du procès pour racisme anti-blancs de 2012). Mais cette fois-ci, la « vieille dame » de l’antiracisme français est allée trop loin. En prétendant interdire à Georges Bensoussan de faire son travail d’intellectuel, au nom d’une vision dévoyée de l’antiracisme, elle donne raison à l’historien, lorsqu’il dénonce « ces procès à répétition [qui] constituent un test de la résistance de la nation ». En sacrifiant ses principes fondateurs à des considérations politiques ou médiatiques à court terme, la Licra a perdu son âme.

Les territoires perdus de la République

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Aux origines de l'antiracisme. La LICA (1927-1940)

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La trahison des clercs d'Israël

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La politique contre la ville

Clichy-sous-Bois, décembre 2004.

C’est un sujet sur lequel on entend rarement les polémistes s’écharper et qui donne plus souvent lieu à d’ennuyeuses querelles d’experts qu’à de belles joutes politiques. Pourtant, il y aurait de quoi. Dès lors qu’avoir un toit fait partie de nos premières nécessités, celles qu’il faut satisfaire pour pouvoir répondre à d’autres aspirations, la politique du logement nous concerne tous, et, de surcroît, elle affecte tous les aspects de notre existence, influençant l’organisation familiale (à commencer par le nombre des enfants), modelant le visage de nos villes et décidant de qui seront nos voisins de palier. Si on ajoute que le budget du Logement se monte à près de 40 milliards d’euros, moins que l’Éducation mais plus que la Défense, dont une moitié, par divers canaux, finance le logement social, on peut s’étonner que la question fasse, finalement, si peu de vagues, à l’exception des périodes de violences et des moments où sont votés les grands textes, quand on voit quelques maires protester contre les quotas de logements sociaux prescrits par la loi.

Un Symbole de la Gauche ?

La préférence pour le logement social est pourtant devenue, ces dernières années, un marqueur de l’appartenance à la gauche. Il est significatif que Benoît Hamon, au soir du premier tour de la primaire socialiste, ait évoqué, dans son discours,la figure de l’abbé Pierre, qui résume à elle seule la conviction la plus largement partagée dans son camp et même au-delà : tout le monde a droit à un logement décent ; pour ceux qui n’y parviennent pas avec le fruit de leur travail, c’est à l’État d’y pourvoir. Qui s’opposerait à de telles évidences ?

Au demeurant, la glorieuse politique du tout-HLM et l’émergence des quartiers à problèmes qui en a résulté sont à mettre à l’actif (ou au débit) de la seule gauche. C’est l’alliance du gaullisme modernisateur et du communisme municipal qui, dans les années 1950 à 1970, a présidé à la naissance de la première génération de barres et de tours. Et si on rappelle qu’il s’agissait de loger les immigrés que le patronat faisait venir dans des usines tournant à plein régime, on peut aussi bien évoquer la conjonction des bons sentiments de la gauche et des intérêts bien compris de la droite. En réalité, l’idéologie qui a couvert notre pays de cités-dortoirs est une synthèse typiquement française entre un colbertisme, alors partagé par la quasi-totalité des élites (et qui a produit d’immenses réalisations), et une sorte de messianisme égalitaire également à l’œuvre dans l’éducation. On peut pousser ce parallèle et avancer que les HLM ont été au logement ce que le collège unique a été à l’école : une réponse utopique aux défis de la massification. Les ambitions de départ – mettre le meilleur à la portée de tous – étaient incontestables. À l’arrivée, on a procédé au même nivellement par le bas – la mouise pour tous –, avec, en prime, le creusement des inégalités qu’on prétendait résorber. Et les mêmes Territoires perdus, liés au décrochage d’une partie[access capability= »lire_inedits »] des populations qu’on croyait aider à grands coups d’aides publiques – ou, dans le cas de l’école, de « moyens ».

Depuis 1945, la caractéristique du logement social français, c’est l’étendue de son ambition et de son emprise : le logement étant considéré comme un droit, donc une obligation de l’État vis-à-vis des résidents, les pouvoirs publics interviennent massivement sur le marché de l’immobilier résidentiel, par le versement de diverses aides aux ménages logés dans le parc privé, et plus encore par la production et l’exploitation d’un parc de logements dits sociaux dont le prix mais aussi l’emplacement, l’équipement et surtout le peuplement, répondent à des critères politico-bureaucratiques, pour ne pas dire idéologiques. Avec 4,7 millions de logements sociaux qui représentent 17 % des résidences principales (contre 26 % pour le marché locatif privé), la France arrive presque en tête des pays européens, juste après la Suède (18 %), ce qui confère à la puissance publique une capacité d’action considérable sur les équilibres démographiques. Et il faut noter qu’au vu des plafonds de ressources, près de deux tiers des Français pourraient prétendre à l’obtention d’une HLM. La pénurie, structurelle au regard de ces ambitions démesurées, fait qu’elle est presque par nature un outil de clientélisme. Puisque tout le monde ou presque y a droit, il faut bien choisir. Comment créer une allégeance plus solide – et sincère – qu’en logeant un honnête citoyen et sa famille à des prix défiant toute concurrence ?

L’âge d’or des urbanistes

Entre la fin de la guerre et le milieu des années 1950, une véritable révolution a lieu sur le territoire français. C’est qu’entre la reconstruction, le baby-boom qui s’annonce et l’immigration qui se développe à grande allure, les besoins en logements sont immenses. Le 1er février 1954, l’appel de l’abbé Pierre fournit une caution morale au volontarisme bâtisseur. De fait, il faut loger le maximum de monde au plus vite. En 1950, la France compte quatre millions d’immeubles vétustes et 40 % de logements médiocres ou surpeuplés. Très vite, les idées de Le Corbusier sur l’urbanisme, en vogue dans les cercles avant-gardistes des années 1930, s’imposent comme la réponse innovante au défi du logement. Les grands ensembles d’habitats collectifs sortent de terre, souvent à bonne distance des centres-villes. La banlieue que nous connaissons est née.

Elle grandit très vite : de 100 000 logements en 1953 on arrive à plus de 500 000 en 1970. Les branchés d’alors s’émerveillent devant les « unités d’habitation » qui se multiplient comme des petits pains comme ceux d’aujourd’hui devant les crustacés de Jeff Koons. Mais on aurait tort d’ironiser sur l’enthousiasme des classes populaires et moyennes. On comprend qu’ouvriers et employés soient séduits : pensons aux voisins de Robert, héros de Papa, Maman, la Bonne et Moi de Jean-Paul Le Chanois (sorti en salles en 1955), qui vivent au sixième étage, entassés dans des petites chambres de bonne sans douche ni sanitaires, voire sans eau courante. On imagine aisément leur joie de se retrouver dans des appartements modernes, clairs, spacieux et bien équipés, dans des ensembles neufs, entourés d’espace verts parsemés d’aires de jeu pour enfants. Quant aux habitations insalubres qu’ils abandonnent dans les villes, il faudra attendre les années 1980 pour qu’on entreprenne de les rénover.


papa maman la bonne et moi par EloiseReyes

C’est en quelque sorte l’âge d’or des HLM. Nombre de films et de romans gardent la trace de cette joyeuse époque, du bonheur de vivre ensemble, quand ce n’était pas un nom composé, entre jeunes familles peu fortunées mais riches d’espérance, qui entamaient dans des tours flambant neuves une ascension sociale collective dont le logement, la voiture et les vacances sont les principaux éléments. À cette époque, les cités où régnaient encore une véritable diversité culturelle auraient pu être le laboratoire d’une nouvelle assimilation au lieu de constituer le terreau du séparatisme identitaire.

Les illusions perdues

Aujourd’hui, on ne parle plus de « la banlieue » mais des « quartiers » – avec cette absence de précision si lourde de sens. Quoi qu’affirme la propagande qui célèbre à l’envi leur richesse et leur réussite (qui existent bien sûr, mais ne donnent pas vraiment le la de la vie quotidienne), les « quartiers » ne font rêver personne. Quant au sigle « HLM », qui était le nom d’une véritable avancée sociale, il évoque aujourd’hui toutes les maladies françaises : insécurité physique et culturelle, exclusion, laideur de l’environnement, trafics en tout genre, sans oublier 50 nuances de la délinquance, de l’incivilité au grand banditisme. Que ces nuisances soient le fait d’une minorité qui pourrit la vie de quartiers entiers renforce le sentiment de gâchis. Il est vrai aussi que l’intérêt médiatique pour les trains qui déraillent crée un effet de loupe qui finit par faire oublier qu’il y a des milliers de cités HLM où l’on vit paisiblement. Elles n’en sont pas moins des ghettos ethniques.

Reste à savoir comment, en un demi-siècle, les belles promesses des Trente Glorieuses ont abouti à ces quartiers de haute insécurité. Bien sûr, on peut incriminer les architectes qui ont conçu ces orgies de bétons aussi sinistres que leurs noms sont bucoliques. On sait très bien toutefois que le problème ne vient pas tant de l’habitat – massivement détruit ou rénové depuis une quinzaine d’années – que des habitants.

À tous les étages de l’action publique, un mélange variable d’inertie, de calcul et d’incompétence explique que le logement social ait été détourné de son objectif. L’idée initiale était en effet qu’il profite à tous, ouvriers, employés et même cadres, afin de favoriser la mixité sociale. Or, au fil du temps et des flux migratoires, il est devenu une aide sociale réservée aux plus démunis, donc, dans les faits, largement aux immigrés.

Jusqu’à la fin des années 1970, des familles d’ouvriers, d’employés et de cadres coexistent effectivement dans les cités HLM, tandis que les plus démunis occupent seulement 10 % du parc, la plupart se logeant comme ils peuvent dans le privé dégradé. C’est au cours des années 1980 qu’on peut observer la paupérisation des occupants du parc social : le pourcentage des locataires appartenant au quart de la population le plus pauvre passe de 17,2 % en 1978, à 30,2 % en 1988 et 33 % en 1996. En clair, les HLM sont un sas pour ceux qui parviennent à prendre l’ascenseur social et une nasse pour ceux qui stagnent ou déclinent.

Ils vont surtout devenir très vite un instrument d’accueil et de gestion des flux migratoires – en l’occurrence des travailleurs algériens et marocains qui affluent dans des « garnis » ou dans des bidonvilles, dénoncés, à raison, comme une honte nationale. En 1963, parallèlement à l’ouverture des foyers Sonacotra créés par le ministère de l’Intérieur pour les célibataires, les premières cités de transit accueillent les familles. Bien avant le « regroupement familial », le nombre d’étrangers passe de 1,7 million en 1954 à 3,4 millions en 1975. Ainsi, vers 1970, la population du quartier des Izards à Toulouse, où vit le chanteur Magyd Cherfi, auteur de Ma part de Gaulois, est déjà majoritairement maghrébine. Sa mère est l’une des seules à encourager le goût pour la lecture de son fils que ses camarades traitent de « tapette ». Et il ne peut inviter ses copains « français » dans le quartier où ils seraient mal reçus.

Islamisme et territoires perdues

Au début, espérant créer de la mixité ethnique sinon sociale, les pouvoirs publics tentent d’imposer des quotas aujourd’hui contraires aux règles entièrement soumises au sacro-saint principe de non-discrimination. Le politiquement correct n’oblige pas encore à détourner le regard des réalités gênantes et il se dit alors qu’au-dessus de 10 à 15 % d’élèves maghrébins les instituteurs ne peuvent pas faire leur travail, et les plaintes de voisins se multiplient. Mais très vite, ces seuils sont pulvérisés et de très nombreuses cités de la région parisienne, progressivement désertées par les Portugais, Italiens et Espagnols, deviennent des enclaves géographiques et culturelles. Aujourd’hui, les municipalités, qui n’ont la main que sur un tiers du parc social, tentent de jongler pour maintenir de fragiles équilibres : « Tout le monde sait par exemple que la cohabitation entre Turcs et Maghrébins est assez difficile, sauf s’il y a une quasi-égalité numérique entre les deux », explique un maire de Seine-Saint Denis qui avoue jouer avec les règles pour maintenir un peu de diversité ethnique dans le parc social de sa ville.

Les HLM ont donc largement contribué à redessiner la géographie contemporaine de la France avec la tripartition désormais classique de Guilluy : centres-villes pour les bobos et les gagnants de la mondialisation, banlieues pour les classes populaires immigrées, France périphérique pour les classes populaires et moyennes de souche. « En clair, assène encore le maire du 9-3, le logement social a été le vecteur privilégié du grand remplacement. » Si on refuse la formule de Renaud Camus on dira au moins que les HLM ont été l’un des instruments de ce que notre ami Hervé Algalarrondo a appelé la préférence immigrée.

Mais depuis une quinzaine d’années, c’est-à-dire depuis que la gauche a conquis plusieurs de nos métropoles les plus bourgeoises, son intérêt pour le logement social semble s’être ravivé. Sauf qu’il ne s’agit plus de créer des villes nouvelles mais de modifier la composition démographique des grandes-villes, en faisant venir des populations qu’elle suppose lui être plus favorables. C’est en particulier le cas à Paris qui semble être vouée par l’équipe de Mme Hidalgo à voir coexister les maîtres du monde et ceux qui les servent – au détriment des classes moyennes, chassées de la capitale par les loyers prohibitifs et leur exclusion du logement social. À vrai dire, il n’est pas sûr que toute cette ingénierie sociale ait les résultats escomptés en termes électoraux, même si, depuis 2001, la gauche arrive à se maintenir à l’Hôtel de Ville.

Si l’on évalue les résultats à l’aune d’investissements colossaux, une conclusion s’impose : le logement social à la française est un échec, doublé d’un énorme gâchis. Cela ne signifie pas qu’il faille jeter le bébé avec l’eau du bain et confier au seul marché le soin de fournir un toit à tous. Nul ne conteste, même les libéraux, que l’État ait vocation à être un acteur clé du secteur. Mais peut-être faut-il réviser nos ambitions à la baisse et remettre les apprentis-sorciers de l’urbanisme à leur place. Le temps où on rêvait d’une ville nouvelle pour un homme nouveau est révolu. Si vous voulez savoir comment meurent les utopies, allez faire un tour aux Minguettes.

La gauche et la préférence immigrée

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Au Monde, on décode à pleins tubes!

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La modeste façade de l'immeuble du journal Le Monde à Paris, janvier 2015. SIPA. 00701325_000004

Verificator arrive. Les menteurs n’ont qu’à bien se tenir. Orwell aurait pu l’inventer : un outil qui prétend distinguer le vrai du faux, ça aurait fait rêver Big Brother. C’est Le Monde qui l’offre aujourd’hui au lecteur-citoyen supposé égaré dans le maquis de l’information. Grâce à une panoplie informatique appelée Decodex (dont fait partie Verificator), il pourra se repérer et distinguer le bon grain journalistique de l’ivraie propagandiste. Dès ce matin, 600 sites, français en majorité, seront notés par un moteur de recherches à l’aide d’un système de pastilles de couleurs notant leur fiabilité: gris pour les sites collectifs, comme Wikipedia, bleu pour les sites parodiques, comme Le Gorafi, rouge pour les sites « pas du tout fiables, complotistes ou trompeurs », orange pour les sites « peu fiables ou très orientés », vert pour les sites « très fiables ». Ce système rappelle furieusement celui qui classe les voitures en fonction de leur nocivité pour l’environnement. Faut-il comprendre que Le Monde fait la chasse aux pollueurs du web ? En tout cas, pour Causeur, les paris sont ouverts. J’avoue qu’une pastille verte me vexerait presque.

Un léger conflit d’intérêt

C’est tout de même curieux. En général, les journalistes du Monde n’aiment pas du tout qu’on les accuse d’être des donneurs de leçon. Or, voilà qu’ils se proclament eux-mêmes arbitres des élégances morales de la profession. Au nom de quoi le service « Décodeurs » du Monde serait-il habilité à décerner des brevets de fiabilité ? N’y aurait-il pas un petit conflit d’intérêt dans le fait que Le Monde, qui est producteur d’information, soit aussi celui qui délivre l’AOC ? Bien sûr, Jérôme Fenoglio, interrogé sur France Inter par une Sonia Devillers en pamoison devant tant de génie, se défend de toute volonté de censure idéologique : il s’agit simplement d’offrir à ceux qui le veulent (il insiste sur le fait qu’on n’est pas obligés, ouf) un moyen de savoir s’ils sont chez des charlatans ou chez des gens sérieux, si ce qu’ils consomment est de l’information ou une contrefaçon. Intention fort louable bien sûr. Reste à savoir comment on distingue les uns des autres. Et, à entendre les rares exemples donnés par les initiateurs de cette usine à gaz, on peut déjà redouter un filtre idéologique.

FDesouche classé « orange », en raison, suppose-t-on, de son caractère « très orienté »

Ainsi sait-on déjà que FDesouche sera classé « orange », en raison, suppose-t-on, de son caractère « très orienté ». Comme FDesouche ne publie que des informations puisées ailleurs, dans des médias certainement labellisés « verts » par Decodex, cela signifie qu’une information cachère dans Le Parisien devient immangeable chez FDesouche. En réalité, FDesouche publie des informations avérées et orientées. Tout comme Le Monde qui a, des années durant, dénoncé à grand bruit la menace populiste, et informé à très bas bruit sur la menace islamiste. La conclusion, c’est qu’une sélection particulière d’informations parfaitement exactes peut se révéler « très orientée ». En attendant, on aimerait savoir si l’Humanité et les Inrocks auront droit à leur pastille orange. Mais peut-être Verificator considèrera-t-il que ces titres, certes « très orientés », le sont aussi très bien.

Pas de problème pour Les Inrocks ou l'Humanité

 

Problème de référence?

Qu’on ne se méprenne pas, quand Jérôme Fenoglio affirme qu’on peut être en désaccord à condition d’être d’accord sur les faits, il soulève un problème grave. Les complotistes de tout poil, qui pullulent sur internet, menacent le monde commun. Mais ce n’est pas un label décerné par Le Monde qui y changera quelque chose. Nos vaillants décodeurs oublient que ne s’informent sur les sites complotistes que ceux qui veulent croire aux complots. Et pour ceux-là, la pastille orange décernée par Le Monde fonctionnera comme un signe de ralliement plutôt que comme une marque d’infamie.

En réalité, Decodex repose sur une définition pour le moins problématique de l’information. Celle-ci serait faite de faits dont le journaliste, nous disent Fenoglio et ses camarades, n’est que l’humble interprète. Interprète est le mot juste. Car si on a besoin d’interpréter les faits c’est qu’il n’est pas si facile de les définir. On peut sans doute savoir assez facilement combien de gens ont assisté à l’intronisation de Donald Trump (ou en tout cas avoir la certitude que le président américain ment). Mais la plupart des faits sont étroitement dépendants de celui qui les observe : s’il existait des faits autonomes, il serait facile de savoir si, oui ou non, le niveau baisse à l’école (sujet sur lequel les journalistes de Causeur et ceux du Monde n’ont pas la même vérité). Ou si l’intégration progresse. Ou si les Français sont de plus en plus racistes. Et il ne suffit pas de brandir des chiffres. Le problème, presque insoluble, c’est que, souvent, les mots n’ont pas le même sens pour tout le monde. On peut dire, chiffres à l’appui, que les capacités de lecture des élèves s’améliorent. Mais le mot « lecture » ne désigne plus la même réalité.

Croire qu’on réinventera le monde commun à coups d’algorithme relève au mieux de la naïveté technologique, au pire de l’arrogance politique. Aucun robot ne résoudra pour nous la difficile question de la vérité. Alors chers confrères, arrêtez de décoder !

Les différences culturelles contre la cohésion nationale

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Le Conseil d'Etat à la veille du rendu de sa décision sur l'arrêté de Villeneuve-Loubet. SIPAUSA30157065_000005)
Une femme voilée devant le Conseil d'Etat à Paris au moment de la polémique sur le "burkini" en France, août 2016. SIPA. 30157065_000005

Les questions culturelles sont rarement abordées en s’appuyant sur l’analyse économique. Certes, il est fréquent de raisonner en termes de services culturels, un « business » parmi d’autres, en calculant par exemple la valeur ajoutée que crée la production picturale ou cinématographique. En revanche, s’il est question de « culture judéo-chrétienne » ou de conformisme « politiquement correct », la parole semble devoir être laissée aux sociologues et aux philosophes. L’intérêt de leurs approches est évident, mais il est regrettable que l’on néglige ce que l’analyse économique peut apporter à la réflexion sur ce sujet important.

L’identité, un concept ensembliste

Le substantif « identité » est moins restrictif que l’adjectif « identique ». Ceux qui parlent d’identité française, non pas au sens administratif – la « pièce d’identité » – mais pour signifier qu’il existe une langue française, une littérature française, un art culinaire français, etc., estiment que les Français ont, pour la plupart d’entre eux, beaucoup de choses en commun, et qu’une partie importante de ce patrimoine culturel commun les différencie des Allemands, des Chinois, des Mexicains et des Nigérians. Cela ne signifie pas que les Français sont identiques les uns aux autres, mais qu’ils ont en commun des usages, des connaissances, des références, des qualités et des défauts, qui diffèrent nettement de ceux des autres peuples.

Autrement dit, l’identité correspond à l’existence de caractéristiques communes, qui n’excluent pas la diversité, mais qui suffisent pour définir un ensemble. Rappelons que la théorie des ensembles n’est pas seulement le fondement des mathématiques, mais de toute réflexion logique. Et bien sûr, quand il y a des ensembles il y a des parties, des « sous-ensembles » ; il existe ainsi différents niveaux d’identité, qui s’emboîtent les uns dans les autres comme des poupées russes : humaine, occidentale, française, auvergnate ; ou encore humaine, judéo-chrétienne, catholique, chaldéenne catholique. Quel rôle économique jouent ces identités ?

L’identité au service de la coopération

Les économistes – du moins ceux qui ne sont pas des ultra-libéraux bornés – savent que le marché n’est pas le seul organisateur de la coopération entre les hommes. Pour coopérer, il faut se comprendre, respecter des règles communes, et aller si possible jusqu’à une certaine empathie. Au sein d’une entreprise, d’une administration, d’une association, les êtres humains collaborent entre eux, ce que rappelait le mot « collaborateur » par lequel on désignait jadis – avant le drame de l’Occupation – bon nombre de salariés.

Adam Smith, dans sa Théorie des sentiments moraux, a bien montré l’importance de l’empathie entre des hommes qui se reconnaissent comme « semblables ». La « main invisible » du marché n’est pas pour lui l’alpha et l’oméga, comme le savent ceux qui ne sont pas contentés de lire les passages les plus célèbres de La richesse des nations. Adam Smith voit dans la division du travail la cause la plus importante de la prospérité ;  cette division du travail est rendue possible par la spécialisation de personnes initialement très semblables les unes aux autres : ce qui différencie les travailleurs n’existe que grâce à la nature humaine qu’ils ont en commun. Il faut posséder le même soubassement, un ensemble conséquent de caractéristiques communes, un « tronc commun » comme on dit pour les programmes scolaires, pour travailler ensemble de façon efficace comme pour vivre ensemble de manière agréable.

L’économie des conventions

En remontant moins loin qu’Adam Smith, l’ouverture (dans la seconde moitié du XXe siècle) d’un domaine de recherches appelé « économie des conventions » témoigne du fait que les rapports marchands ne sont pas l’alpha et l’oméga du champ économique. Sans langage commun, au sens large du terme, incluant par exemple le langage mathématique, il n’y a pas de production possible utilisant la division du travail ; le récit mythique de la construction de la tour de Babel, interrompue par une soudaine incapacité des hommes à se comprendre les uns les autres, montre que nos lointains ancêtres l’avaient compris. Et bien d’autres conventions jouent un rôle essentiel pour la production et la consommation, qui reposent sur des échanges d’informations entre de nombreux agents – et donc sur la possibilité de se comprendre. Le langage du corps et de la tenue vestimentaire est, à cet égard, presqu’aussi important que celui des mots et des phrases.

Bon nombre d’accusations de discrimination viennent de l’ignorance de cette réalité, ou du refus de la prendre en compte. L’embauche d’un collaborateur suppose que l’on puisse communiquer avec lui de façon fiable, avec des risques réduits de quiproquos. Certes, un X peut communiquer convenablement avec des personnes qui ne sortent pas de Polytechnique, mais pas forcément, du moins dans un premier temps, avec un ingénieur venant d’un pays où la conception du travail, des rapports humains, etc., est très différente de la conception française. Tout simplement parce que les conventions, les référentiels intellectuels et moraux, sont trop dissemblables.

Le confort identitaire

De plus, vivre dans un environnement humain compréhensible et en quelque sorte familier est un des buts que poursuivent généralement les êtres humains. Camus, dans L’étranger, montre où peut mener le dédain des conventions, en prenant comme exemple un personnage qui ne manifeste pas de chagrin lors du décès de sa mère. Le romancier est révolté par cette pression sociale en laquelle il voit une sorte de camisole de force, mais il n’en est pas moins vrai que se comporter d’une manière qui heurte les us et coutumes de ceux avec lesquels on vit engendre de la gêne, voire même des sentiments violents dès lors qu’est transgressé un usage ayant une fonction sacrée (c’est-à-dire une utilité pour la cohésion sociale, selon l’analyse que fait Durkheim des phénomènes religieux).

Le comportement de Meursault (le personnage central de L’Etranger de Camus) engendrait de l’inconfort pour ceux qui l’entouraient : au lieu de produire de l’utilité, il produisait de la désutilité, dirait-on dans le langage de cuistre qui est souvent celui des économistes. Il en va de même pour l’arrivée sur une plage d’une cohorte de femmes en burkini, vécue comme une agression par des vacanciers autochtones qui, soit manquent de largeur d’esprit, soit détectent une volonté effective d’imposer une conception des rapports homme-femme très différente de celle qui est actuellement présente dans l’identité française.

Les différences, entre valeur ajoutée et nuisance

Les différences identitaires sont comme certaines substances médicinales, bénéfiques à dose homéopathique ou modérée, et nocives à forte dose. Les Français, pour la plupart, sont heureux de voir des personnes – des touristes – qui vivent et pensent autrement qu’eux, et d’entrer en contact avec elles – mais pas à jet continu.

Il faut compter de plus avec le phénomène suavi mare magno : Lucrèce a très joliment exprimé le contentement de celui qui, dans le confort de son intérieur douillet, entend mugir le vent et déferler la mer déchaînée. Après quelques péripéties, le touriste retrouve la sécurité de son chez-soi avec un plaisir décuplé. Les manières de faire différentes des nôtres nous intéressent et nous divertissent quand nous les observons de façon épisodique, que ce soit dans notre pays ou à l’étranger ; omniprésentes au quotidien, elles perdent de leur attrait, et deviennent même souvent désagréables.

Sur le territoire national, la présence d’étrangers en petite proportion est agréable (elle « crée de la valeur »), mais une présence massive brouille les communications, rend incertains les codes et les conventions, crée un climat de confusion culturelle. Les différences sont enrichissantes tant qu’elles ne dépassent pas certaines limites ; pour constituer une valeur ajoutée plutôt qu’une nuisance, elles doivent ne pas détériorer l’édifice relativement fragile des us et coutumes qui ont puissamment contribué à forger notre identité.

Théorie des sentiments moraux

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Affaire Bensoussan: la Licra répond

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Alain Jakubowicz, Lyon, janvier 2012. SIPA. 00629937_000002
Alain Jakubowicz, Lyon, janvier 2012. SIPA. 00629937_000002

Cher(e)s Ami(e)s,

Ce qu’il convient désormais d’appeler « l’affaire Bensoussan » a donné lieu, depuis des semaines, à de vives controverses et à de nombreuses (parfois violentes) prises de position dans la presse ou par le biais des réseaux sociaux. D’aucuns ont cru bon d’instruire un autre procès, celui de la Licra, en raison de sa présence parmi les parties civiles et de s’ériger en précepteurs de morale antiraciste, distribuant des brevets d’honorabilité et de respectabilité.

Que ce type d’affaire suscite des interrogations et des réactions est une chose normale. Mais ce serait outrage que d’en débattre en quittant les chemins de la vérité et de l’honnêteté intellectuelle. Défendre nos valeurs universelles, c’est aussi agir avec une certaine idée de l’éthique et de la responsabilité.

Le moment est venu de « remettre l’église au milieu du village » et de s’attacher à regarder cette affaire pour ce qu’elle est véritablement et non pour ce que certains voudraient qu’elle soit.

La première question est de savoir comment Georges Bensoussan s’est retrouvé devant la 17ème chambre du Tribunal Correctionnel de Paris pour « provocation à la haine raciale ». Son procès, il le doit au Procureur de la République de Paris, qui l’a cité à comparaître pour répondre des propos suivants tenus sur les ondes de France Culture au mois d’octobre 2015 : « Aujourd’hui nous sommes en présence d’un autre peuple qui se constitue au sein de la nation française, qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés… Il n’y aura pas d’intégration tant qu’on ne sera pas débarrassé de cet antisémitisme atavique qui est tu, comme un secret. Il se trouve qu’un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’un très grand courage, vient de dire dans le film qui passera sur France3 : « c’est une honte que de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère. ». »

Georges Bensoussan peut répéter à l’envi avec ses soutiens, à longueur de tribunes et d’interviews, qu’il a été poursuivi par le collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), cela ne correspond pas à la vérité. Le CCIF a opéré un simple signalement au Parquet. Celui-ci disposait de la possibilité d’y donner suite ou pas. C’est donc à la requête du Ministère Public et non pas de telle ou telle association que ce procès s’est tenu.

La seconde question est de savoir ce que devait faire la Licra. Cette question s’est posée au lendemain de l’émission de France Culture. Interrogée, la Commission Juridique a considéré que les propos visés étaient susceptibles de tomber sous le coup de la loi. Le Bureau Exécutif a cependant alors estimé qu’il convenait d’attendre les suites qui seraient données à cette affaire par le Parquet. Le sujet a donc à nouveau été évoqué lorsque nous avons appris que celui-ci avait pris l’initiative des poursuites. Il convient à cet égard de rappeler la jurisprudence de la Licra qui consiste à se joindre au Ministère Public lorsque celui-ci poursuit pour des faits de racisme ou antisémitisme. Nous avons suffisamment dénoncé la frilosité du Parquet en la matière pour ne pas nous joindre à lui quand il demande l’application de la loi. Nous le faisons bien sûr avec le discernement nécessaire, dans le respect scrupuleux tant de l’histoire de notre association que de ses statuts et de son objet social.

En la circonstance, eu égard à la personnalité de Georges Bensoussan et à l’œuvre qui est la sienne, le Bureau Exécutif a décidé de prendre contact avec lui pour lui demander de dire publiquement, ce dont il a d’ailleurs convenu à l’occasion d’une rencontre avec certains d’entre nous, qu’il regrettait ses propos et que son intention n’était pas de généraliser et d’essentialiser « les familles arabes », mais seulement de dénoncer un phénomène qui gangrène le monde arabo-musulman. Nous souhaitions également qu’il présente ses excuses à ceux qui avaient pu mal comprendre ses propos et qui en étaient terriblement blessés, comme c’est le cas de beaucoup de nos amis parmi les membres de la Licra et au-delà. Les contacts que nous avons pris directement et indirectement avec lui ont été doublés de la lettre ouverte que je lui ai adressée. L’intéressé a opposé une fin de non recevoir tant à nos demandes qu’à celles de nos missi dominici. Dès lors, et en exécution de la décision prise par le Bureau Exécutif, nous avons estimé qu’il n’était pas possible à la Licra d’être absente de ce procès.

La troisième question est de savoir si la Licra se serait, comme certains le prétendent « déshonorée » en se constituant partie civile « aux côtés » du CCIF. La réponse est simple : si la Licra devait renoncer à être présente, au tribunal, dans les affaires racistes et antisémites, au regard de la qualité des autres parties civiles, alors il faudrait dissoudre immédiatement notre Commission Juridique. Etre partie civile, ce n’est pas épouser les thèses de ceux qui sont assis sur le même banc.

En suivant cette logique, la Licra aurait-elle dû renoncer à défendre ce septuagénaire musulman laissé pour mort après une agression raciste près de Rouen parce que le CCIF avait décidé d’être présent au procès ? La Licra aurait-elle dû se taire quand Marine Le Pen comparait les prières de rue à l’occupation, au prétexte que le même CCIF tentait de vendre sa rhétorique victimaire infâme ? La Licra aurait-elle dû refuser de défendre ses valeurs parce que les Indigènes de la République se présentaient à certaines audiences, guidés par un opportunisme qui ne dupe personne ?

De la même manière, la Licra aurait-elle dû se résoudre à ne pas demander réparation dans toutes les affaires de racisme antiblanc, en raison de la présence régulière d’associations d’extrême droite ? Personne, parmi la génération spontanée de contempteurs de la Licra, ne trouvait alors la situation déshonorante et je n’ai pas souvenir qu’Alain Finkielkraut, en pointe sur ces sujets, se soit ému d’une telle situation. Dire de la Licra qu’elle se serait déshonorée en se constituant partie civile aux côtés d’associations infréquentables, serait aussi malhonnête que prétendre que Georges Bensoussan serait un suppôt du Front National parce que Louis Aliot lui a témoigné son soutien et sa sympathie à l’occasion de son procès.

On ne combat pas le racisme et l’antisémitisme en désertant le terrain et en le livrant à ses adversaires. La lutte contre la haine exige de mettre les mains dans le cambouis. C’est évidemment moins facile que de se draper dans une forme d’indignation sélective.

La quatrième question est de savoir ce qu’a réellement été le rôle de la Licra dans ce procès. Plutôt que de se livrer à des accusations indignes, celles et ceux qui se déshonorent eux-mêmes en traînant la Licra dans la boue, auraient été inspirés d’assister à la plaidoirie de notre avocate, Sabrina Goldman, que je tiens ici à remercier pour avoir tenu, avec compétence et dignité, la place qui devait être la nôtre dans ce procès. Georges Bensoussan lui-même, au terme des débats, a fait la part des choses entre les parties civiles. Sans excès ni anathème, Sabrina Goldman a expliqué les raisons pour lesquelles la Licra ne pouvait pas être absente de ce débat sans renier sa raison d’être. Ce n’était évidemment pas l’œuvre de l’historien Georges Bensoussan, très largement reconnue, qui était en cause. Il ne s’agissait pas non plus de sonder les âmes et les cœurs afin de savoir s’il est ou non raciste. Il ne s’agissait pas davantage d’instruire, comme l’aurait voulu le CCIF, un procès en « islamophobie », concept que la Licra combat avec la dernière énergie. La seule question qui était posée au Tribunal était de savoir si Georges Bensoussan avait « franchi la ligne jaune » en tenant les propos globalisants qui lui valaient sa citation à comparaître. Notre avocate n’a évidemment pas manqué de faire observer que le CCIF avait dévoilé son vrai visage, celui d’une association baignant dans le déni effroyable de l’antisémitisme, à l’instar de cette sociologue, qu’il a fait citer à la barre, et qui a expliqué que la haine des juifs qui sévit dans certains quartiers relevait du simple « ressentiment. » Loin de le regretter, nous devons être fiers que la Licra ait pu être là pour marquer sa singularité et témoigner de son refus de voir écraser nos valeurs universelles sous la pression d’une quelconque tenaille identitaire.

Nous savons mieux que quiconque, à la Licra, les dangers du fléau de l’antisémitisme qui gangrène certains quartiers. Nos militants qui interviennent chaque jour devant des élèves en savent quelque chose. Les pouvoirs publics ont trop longtemps sous-estimé ce phénomène qui sert de terreau à la radicalisation et à l’islam politique. Mais ramener « toutes les familles arabes » à cette réalité est aussi injuste que mensonger et conduit à aggraver les tensions et les divisions de notre pays en faisant le lit de collectifs victimaires et communautaristes hostiles à nos valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Ce n’est pas ainsi que la République retrouvera les territoires qu’elle a malheureusement perdus depuis longtemps.

La Licra est fidèle à ses origines et entend le rester. Elle trace une voie, singulière, celle de ses fondateurs et de leurs continuateurs. Certains cette semaine ont vainement tenté de convoquer son histoire. Pour le faire utilement, encore faut-il la connaître. Bernard Lecache, notre Président fondateur, aimait à rappeler dans ses discours ce principe simple : « qui se tait ici après avoir crié là mérite le mépris. » Nous avons toujours su à la Licra qu’on ne lutte pas contre l’antisémitisme sans lutter contre le racisme, et inversement. Telle est la ligne de la Licra, une et indivisible. Nul ne nous y fera déroger.

Fidèlement.

Une France soumise - Les voix du refus

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Les territoires perdus de la République

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Les juifs du monde arabe: La question interdite

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Le pape et les migrants: la messe n’est pas dite

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Le pape François célèbre le rite du lavement des pieds dans un centre d'accueil pour migrants à Castelnuovo, près de Rome, 24 mars 2016.
Le pape François célèbre le rite du lavement des pieds dans un centre d'accueil pour migrants à Castelnuovo, près de Rome, 24 mars 2016.

Rome, dimanche 17 janvier 2016. Sur la place Saint-Pierre, 7 000 migrants arrivés des quatre coins de l’Italie, un foulard jaune autour du cou, se massent pour écouter le pape. Tout sourire, François célèbre la 102e édition de la Journée mondiale du migrant et de l’étranger. Le souverain pontife François s’adresse directement aux réfugiés : « Votre présence sur cette place est signe d’espérance en Dieu. Chacun de vous porte en soi une histoire, une culture, des valeurs précieuses. » Trois mois plus tard, le successeur de saint Pierre exfiltre de Lesbos trois familles syriennes, toutes musulmanes, pour leur offrir l’asile au Vatican.

Un an après la grand-messe des migrants, François suscite une bataille d’essais à l’intérieur de la cathosphère. À ma gauche, les papistes applaudissent Erwan Le Morhedec, avocat et célèbre blogueur catholique officiant sous le pseudonyme de Koz. À ma droite, les gardiens de l’Europe chrétienne (et qui entend le rester) ont adopté comme porte-étendard l’antépathique assumé Laurent Dandrieu, rédacteur en chef à Valeurs actuelles. Les titres de leurs deux pamphlets, sortis concomitamment le 12 janvier, annoncent la couleur de la controverse : Identitaire. Le Mauvais Génie du christianisme (Le Cerf) d’un côté ; Église et Immigration: le grand malaise. Le pape et le suicide de la civilisation européenne (Presses de la Renaissance), de l’autre. En toute logique, le premier reçoit  un accueil dithyrambique des journaux chrétiens de gauche pendant que le second se fait encenser par Éric Zemmour, Le Figaro, Valeurs actuelles et l’ensemble de la presse catho tradi. Prise de panique à l’idée d’une razzia frontiste sur les paroisses, la presse chrétienne de gauche multiplie les[access capability= »lire_inedits »] professions de foi antifascistes à base de rituels exorcistes « pour combattre l’extrême droite » et le péril « identitariste » qui guetterait les cathos. Dès le 7 octobre dernier, La Croix a envoyé un argumentaire de 100 pages à ses lecteurs afin de les dissuader de voter FN. Début janvier, La Vie publie les bonnes feuilles du livre d’Erwan Le Morhedec Une attachée de presse qui connaît bien les réseaux catholiques fulmine : « Le livre d’Erwan s’inscrit dans une offensive groupée. Certains cathos veulent disqualifier toute réaction face à l’invasion musulmane ! »

Des tradis postmodernes ?

À trois mois de l’élection présidentielle, la joute Le Morhedec/Dandrieu prend des accents bassement électoralistes. Qui du candidat LR ou FN raflera la mise des millions de marcheurs cathos de la Manif pour tous ? La question est ouverte, alors que 25 % des catholiques ont glissé un bulletin de vote frontiste aux régionales de 2015. Quoique le laïcisme de Marine Le Pen et Florian Philippot ne les enchante guère, ils adhèrent à la ligne alternative de la nièce Marion, seule à même de rivaliser avec le catholique revendiqué François Fillon.

Dans ce contexte piégé, Dandrieu et Le Morhedec ont engagé une querelle passionnante sur la place du chrétien dans la cité, la dialectique entre foi et enracinement, universel et particulier. Petit tour d’horizon de leurs principaux points de discorde.

Il est révélateur que la critique du pape émane de l’aile droite de la cathosphère, traditionnellement acquise à l’ordre. Un éditeur vedette de la place de Paris s’en étrangle : « Comme les schismatiques de Mgr Lefebvre, les extrémistes à la Dandrieu sont des relativistes antipapistes héritiers d’un gallicanisme mal compris. Ils réinventent une identité chrétienne fantasmée qui n’a jamais existé ! » Et mon interlocuteur de citer les rois excommuniés qui ont fait la France ainsi que l’alliance de François Ier avec le Grand Turc. Entendons-nous bien. Le journaliste de Valeurs actuelles ne récuse aucunement « l’enseignement des derniers papes dans son ensemble », tout juste réfute-t-il les prises de positions supposément immigrationnistes des successeurs de Pie XII. Confronté aux crimes des totalitarismes, ce dernier avait théorisé le droit d’émigrer en cas d’extrême nécessité (ce qui lui fut beaucoup reproché…), avant que Jean XXIII, Benoît XVI puis le pape François légitiment la recherche d’une vie meilleure en dehors de sa patrie d’origine. « Il n’y a pas de textes des Pères de l’Église là-dessus, ce qui rend ces errements plus difficiles à contredire », a fortiori lorsque le Vatican muselle toute contestation, indique Laurent Dandrieu. Fils adultérin de Mai 68 et Vatican II, ce dernier s’attache à distinguer les dogmes atemporels de l’Église du positionnement migratoire des derniers papes. Morand disait des jeunes soixante-huitards qu’ils étaient « à la fois des orphelins et des parricides ». Dans cette lignée, Dandrieu reflète l’hybridation conservatrice postmoderne : critique du ralliement de l’Église à la République (1892) et même de Vatican II, Dandrieu s’appuie paradoxalement sur ce dernier concile pour donner de la voix. À la fois réac et postconciliaire, un comble ! « Vatican II a permis une participation accrue des fidèles aux institutions ecclésiales. On leur demande d’être acteurs de la vie religieuse et pastorale. Cela leur donne une plus grande latitude pour critiquer l’autorité », explique l’historienne Marie Pinsard[1. Dernier ouvrage publié : 13. Zineb raconte l’enfer du 13 novembre (coécrit avec Zineb El Rhazoui), éditions Ring, 2016.], également juriste spécialisée en droit canonique. Fût-il un amoureux de l’ordre reprochant à Vatican II d’avoir placé l’homme au centre de l’Église, le conservateur mécontent vit avec son temps, quitte à taxer son détracteur Le Morhedec de « thuriféraire pontifical zélé ».


Laurent Dandrieu : « L’église confond

Le christianisme sans la chrétienté ?

Jugeant l’identité catholique de l’Europe « seconde » par rapport à l’universalité du message évangélique, Erwan Le Morhedec en appelle pour sa part à une Église « démondanisée ». L’avocat du pape s’appuie sur un discours de Benoît XVI déclarant : « L’Église s’ouvre au monde non pour obtenir l’adhésion des hommes à une institution » mais pour délivrer la Bonne Nouvelle. Sa stratégie évangélique a tendance à négliger la dimension communautaire de la vie du chrétien pour ne « plus voir que des adhésions individuelles au Christ, ironise Philippe Mesnard, éditorialiste de l’Action française. Koz refuse de considérer les êtres collectifs. D’ailleurs, qui à droite n’est pas un identitaire catholique aux yeux du Monde ou de La Vie, qui pointent Fillon et Charles Beigbeder ? » Question cruciale : peut-on perpétuer l’œuvre évangélique de l’Église en renonçant à l’identité catholique de l’Europe occidentale qui formait jadis la chrétienté ? Si Le Morhedec y voit l’occasion d’un salvateur retour aux sources, beaucoup s’en inquiètent.


Erwan Le Morhedec, Identitaire – le mauvais… par Librairie-La-Procure

Historiquement, la notion de chrétienté a désigné l’Occident médiéval avant l’émergence du mouvement de la Réforme et la conversion des princes allemands au protestantisme, étant alors attendu que les sujets épousaient la religion du souverain. Expert des relations judéo-chrétiennes, le père Jean-Baptiste Nadler, curé à Tours, me laisse coi : « Je ne connais pas de période de chrétienté apaisée. À l’époque, les persécutions des juifs n’étaient pas très folichonnes… » Depuis, l’union des peuples chrétiens relève du mythe, sinon de l’âge d’or. Les plus papistes des intellectuels catholiques avancent que le rôle du pape consiste à défendre un message d’amour infini par-delà cultures et civilisations incarnées. Faut-il pourtant jeter le bébé avec l’eau bénite et ramener l’Église aux catacombes ? « Même quand elle se “démondanise” pour se régénérer et revenir à son activité missionnaire, l’Église ne fait pas table rase, réplique Marie Pinsard. Car le christianisme apporte une identité, une empreinte, un modèle de civilisation. » Nul besoin de lire la grande Simone Weil pour comprendre la place centrale qu’occupe l’enracinement dans la tradition chrétienne. « Le Christ s’est incarné dans une culture précise. En offrant son sang (le vin de la messe), il offre son âme (dans le judaïsme de son époque, le sang abritait l’âme). C’est un symbole très fort », relève Philippe Mesnard. Le pape l’a-t-il oublié ?

Un tiers mondain, deux tiers-mondiste

Caricaturé en militant sans-frontiériste, François sidère bien des nationalistes catholiques par son relativisme de façade. Après l’assassinat du père Hamel dans l’église de Saint-Étienne-du-Rouvray, comparer la « violence catholique » à la « violence islamiste » pour mieux minorer cette dernière ne fut certainement pas du meilleur goût. En vérité, François ne dit probablement pas tout ce qu’il pense de la dernière en date des religions monothéistes révélées. Instruit par la désastreuse expérience du discours de Ratisbonne (2006), dans lequel Benoît XVI avait brillamment déconstruit le credo islamique, mais provoqué la fureur du monde musulman, il veut sans doute éviter de nouveaux pogroms antichrétiens.

En bon Sud-Américain, Bergoglio applique la théologie du peuple, respectueuse de la pluralité des nations et cultures. Ses fréquents appels à l’hospitalité se doublent d’une critique globale du système d’oppression des peuples qui provoque les grandes migrations. Dans l’avion qui le ramenait de Suède en novembre, François a confié aux journalistes présents que si la peur était la pire des conseillères en matière de politique migratoire, la prudence s’avérait de mise. Cela ne suffit pas à convaincre les cathos inquiets de l’islamisation rampante : « Ses rares appels à la prudence sont noyés dans un dégueulis relativiste, tonne Philippe Mesnard ; mais pourquoi les migrants seraient-ils une “richesse culturelle” ? Cent mille clampins qui débarquent de Syrie ou d’Érythrée n’apportent pas leur culture, qu’il y a mille autres moyens de découvrir par ailleurs ! » Les défenseurs de Rome rétorquent que l’hébergement d’une famille de migrants par paroisse, ça n’est pas la mer à boire. Quoique… « La charité ne s’impose pas, surtout pas à des fidèles exaspérés ! » rappelle la jeune journaliste catholique Charlotte d’Ornellas. Dans la doctrine sociale de l’Église, « il y a un ordre de proximité : on aide en priorité son voisin », ajoute-t-elle. En d’autres termes, l’évangélisation des Kevin picards devrait primer l’accueil des frères lointains.

Une minorité opprimée ?

S’il fait (trop) grand cas de quelques groupuscules marginaux pour s’inquiéter d’un improbable entrisme des païens identitaires dans l’Église, Erwan Le Morhedec marque un point dans sa dénonciation du péril victimaire. Quelques lobbyistes mal inspirés ont créé de toutes pièces le pseudo-délit de « christianophobie ». Harceleurs judiciaires hors pair, ces militants antiblasphème attaquent Charlie Hebdo par avocats interposés (ce qui vaut toujours mieux que des kalachnikovs…) pour sa propension à bouffer du curé, se faisant logiquement et systématiquement débouter. Ainsi, une partie des catholiques, jadis âmes de la France, en vient-elle à se poser en minorité opprimée, voire en communauté comme les autres. L’essayiste catholique François Huguenin estime que les chrétiens constituent déjà une communauté dans notre France déchristianisée. « Aux obsèques de Michel Déon, qui rassemblait une assistance pourtant pas toute jeune, j’étais un des rares à chanter ! » raconte-t-il d’un œil rieur.

On ne prétendra pas décider ici, qui, de Dandrieu ou Le Morhedec, habite le mieux sa foi. Mais leurs deux démonstrations butent sur des contradictions. Après s’être alarmé à juste titre du piège d’une communautarisation des cathos, Koz se résigne à leur future mise en minorité démographique et culturelle, pour peu que les chrétiens forment « une communauté ouverte sur la société dans laquelle elle est établie ». De son côté, en séparant radicalement ordre politique et ordre de la charité, Laurent Dandrieu donne involontairement raison à ses adversaires laïcards qui exigent le strict cantonnement de la religion à la sphère privée. Comme les héros des films de Woody Allen à qui il voue un véritable culte, le journaliste donne dans le deux poids deux mesures en fonction de ses positions idéologiques : scindant morale religieuse privée et politique pour justifier des politiques migratoires restrictives ; les réunissant pour refuser le mariage homosexuel et la banalisation de l’avortement.

Mais ne lui jetons pas la pierre. Comme le reconnaît François Huguenin : « Il est très compliqué d’être chrétien. On est écartelé entre la cité de l’homme et la cité de Dieu, et ça fait mal aux adducteurs ! »[/access]

Identitaire

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Fillon: crucifixion sans résurrection

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François Fillon lors de son discours de campagne à Paris, 29 janvier 2017. SIPA. 00790976_000007
François Fillon lors de son discours de campagne à Paris, 29 janvier 2017. SIPA. 00790976_000007

Le caractère préparé et sophistiqué de l’offensive médiatico-judiciaire lancée contre François Fillon sautait aux yeux dès le premier jour. La suite des opérations, le tempo des dévoilements médiatiques et celui de l’intervention du parquet, le confirme. Répétons que la quantité d’informations dont nous sommes abreuvés tous les jours ne résulte pas d’un quelconque travail de « journalistes enquêteurs » mais bien de l’existence d’un guichet qui dispose de moyens et dont les stocks étaient prêts. Lequel se sert de la concurrence entre les médias et de leurs réflexes lyncheurs. L’Élysée et tous ceux qui, avides de la conservation de leurs privilèges, espèrent désormais ouvertement une victoire d’Emmanuel Macron, sont probablement à la manœuvre. Ils disposent d’un outil précieux, celui du parquet financier, qu’il serait risible de prétendre impartial.

Le but n’est pas de la condamner mais de le disqualifier

J’avais parlé de chemin de croix pour François Fillon, c’est désormais vraiment le cas. Il faut rappeler à chaque fois, combien un lynchage politico-médiatique, surtout de cette ampleur est une terrible épreuve pour celui qui en est l’objet mais aussi pour ses proches. Chaque jour apporte son lot de mauvaises nouvelles, d’insultes, d’humiliations, de trahisons. Il faut une énergie combattante hors normes pour ne pas en sortir essoré.  De ce point de vue, je crains pour lui que François Fillon ne soit pas équipé.

Face à cette opération politique d’envergure, la stratégie de riposte de François Fillon est d’une faiblesse insigne. Le vrai sens du combat lui imposait d’affronter directement et de face ses deux ennemis, François Hollande et Emmanuel Macron. Au lieu de cela, il a adopté la stratégie de la « connivence » tant vis-à-vis de ceux qui ont lancé l’agression, que du parquet instrument principal de la déstabilisation. Faire savoir qu’on est prêt à prendre Emmanuel Macron comme Premier ministre, et se précipiter au-devant des autorités judiciaires en se félicitant « qu’elles se soient saisies aussi rapidement », espérant ainsi amortir la charge, est proprement enfantin. En matière de justice comme de politique, tout est affaire de rapport de forces. Et puis il y a les points les plus vulnérables sur lesquels François Fillon est muet. L’emploi à la Revue des Deux Mondes, et encore plus gênant la mission confiée par René Ricol à François Fillon, qui, Premier ministre, l’avait nommé au Commissariat Général à l’Investissement, et en avait donc « la surveillance et l’administration ». On commence à s’approcher dangereusement des définitions de l’article 432-13 du Code Pénal. Si l’innocence ne protège de rien, que dire quand il y a du grain à moudre. Enfin, il faut comprendre que l’idée n’est pas de faire passer François Fillon en justice, ou même de le mettre en examen, mais bien de le disqualifier.

Un miracle ou Ponce Pilate

Il semble que dans son propre camp, pendant le chemin de croix, on s’interroge assez ouvertement sur la nécessité de rapidement le monter sur les bois, il y en a même qui ont commencé à planter des clous. Les nouvelles qui viennent du terrain sont consternantes, le parti qui devait soutenir cette candidature est non seulement complètement démobilisé, mais les militants, ceux qui auraient préféré Nicolas Sarkozy, sont en rage. Les sondages et les études qualitatives sont épouvantables. Pour aller distribuer des tracts sur les marchés, il faut avoir le cuir très épais pour les quolibets, et un parapluie pour les crachats.

Dans les rangs d’une direction pléthorique cela commence à sentir le sauve-qui-peut, en tout cas l’accablement. Et François Fillon fait apparaître brutalement qu’il n’est pas un chef. Qu’il ne l’a jamais été. De cet apparatchik morne, à la carrière politique médiocre, les révélations pour certaines difficilement réfutables nous apprennent, qu’alors qu’il propose aux Français une cure d’austérité, il est lui-même intéressé et ment souvent. Dans l’euphorie de la primaire on avait voulu oublier la fameuse affaire Jouyet, label de déloyauté immorale, elle revient comme un boomerang cruel. Sauf miracle et résurrection, on ne voit pas très bien comment François Fillon pourrait connaître son Ascension et devenir président de la République.

Comment en est-on arrivé là ? À une situation institutionnelle d’une gravité exceptionnelle. Le calamiteux quinquennat de François Hollande débouche sur une crise politique majeure. Le peuple français, malgré la crise et ses 6 millions de chômeurs, malgré l’austérité imposée, malgré les attentats et la progression de l’islam politique intégriste qui le taraudent, est resté d’un calme surprenant. Parce qu’il y avait l’échéance présidentielle, la mère de toutes les batailles démocratiques sous la Ve République. À trois mois de celle-ci, il n’y a plus ni candidat crédible, ni programme qui puisse rassembler, seulement la perspective de voir s’affronter au second tour deux candidats improbables. D’abord, un freluquet, création artificielle des élites d’un système complètement verrouillé et qui n’aspirent qu’à une chose, garder leurs privilèges. Il y a ensuite la patronne d’un parti aux racines extrémistes insupportables, et qui n’aurait ni programme applicable, ni moyens de gouverner. Dans un cas comme dans l’autre, l’Assemblée nationale qui suivrait serait ingouvernable. Depuis Jacques Chirac, le démontage de la constitution de 1958 s’est accéléré, il est possible qu’en 2017 le dernier coup lui soit porté. Que fera le peuple français après cette dernière trahison de ses élites ?

Pendant ce temps-là, la France est aux abois

En attendant, nous avons sous nos yeux la défaillance nationale, morale et politique de toute une génération celle des baby-boomers. Qui a préféré ses intérêts étroits, à ceux de son pays. N’hésitant pas à en amener les institutions au bord de l’effondrement. Les pseudos élites de gauche ont depuis longtemps trahi un peuple qu’elles méprisent, et comme d’habitude celles de droite ne voient aucun inconvénient à abandonner la Nation.

Un des derniers exemples spectaculaires est celui de la pantalonnade de la primaire de la droite. Ce système visant à fausser le fonctionnement démocratique de l’élection présidentielle telle que prévue par la Constitution, fut adopté par l’UMP, et approuvée par une intelligentsia aveugle comme un « grand moment démocratique ». Alain Juppé, vieux politicien fourbu fut considéré par le « mainstream » comme la bonne roue de secours pendant longtemps, jusqu’à ce que l’évidence de ses handicaps le fasse lâcher au milieu du gué. Au profit d’un candidat grisâtre récupéré en urgence, qui en 15 jours passa de 10 % des intentions de vote à près de 70 % lors du scrutin. Les études qualitatives sur la participation à cette primaire démontrent que François Fillon fut un double choix de classe pour cette bourgeoisie souvent provinciale aisée, âgée et retraitée qui ne rêve que d’une restauration de ce qu’elle considère comme un dû après l’imposture Hollandienne. Choix de classe culturel d’abord avec l’élimination du métèque parvenu hongrois. Choix de classe économique ensuite avec le porteur d’un train de mesures qui serait bon pour elle à défaut de l’être pour le pays. L’homme gris faisait l’affaire, et personne ne s’est préoccupé de l’étape suivante pour laquelle ses limites étaient pourtant évidentes. Comme celles de François Hollande en 2012, dont même ses amis savaient qu’il pouvait être un candidat, en aucun cas un président. Ce n’est pas trop s’avancer que de dire que François Fillon est politiquement mort. Les « cervelles de colibri » qui l’ont choisi au mois de novembre dernier en sont responsables.

Cette situation est grave sur le plan interne, et que dire du plan international. Comme le dit Coralie Delaume, « pendant que nous sommes occupés à rejouer sans fin « l’Étrange défaite », la nouvelle administration américaine – après s’être assurée de la solidité du front russe – a manifestement décidé de s’occuper de l’Allemagne qui les inquiète depuis longtemps en raison de ses excédents excessifs. » Et lorsque l’on entend Donald Trump dire que l’UE est un instrument au service de l’Allemagne et Ted Malloch futur ambassadeur américain auprès de celle-ci « que l’euro n’en avait plus que pour 18 mois », peut-être serait-il prudent de se préoccuper de ce qui arrive.

Malheureusement comme à d’autres occasions, nos élites ont fait le choix de leurs intérêts à court terme au détriment de ceux de leur pays. En mettant celui-ci en danger et elles-mêmes au bord de l’effondrement, comme en juin 1940, comme en mai 1958. Le problème est qu’à Colombey, désormais il n’y a plus qu’un tombeau.

Kery James (trop) à vif

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kery james vif nerfs banlieues
Kery James. Sipa. Numéro de reportage : 00594445_000011.
kery james vif nerfs banlieues
Kery James. Sipa. Numéro de reportage : 00594445_000011.

L’Etat est-il seul responsable de la situation des banlieues? C’est la question que pose Kery James, rappeur célèbre qui remplit les salles de concert, dans sa pièce de théâtre A Vif, une parodie du concours de plaidoirie de la conférence du barreau de Paris, célèbre concours d’éloquence.

Joutes verbales

Deux avocats s’affrontent, d’un côté « un black » sorti des banlieues, Souleyman Traoré (Kery James) de l’autre un fils de bonne famille, Yann (Yannick Landrein). Le premier nie la responsabilité de l’Etat, l’autre la met en cause.

Le jeune homme des beaux quartiers accuse les hommes politiques d’avoir abandonné les banlieues et pointe le sous-investissement coupable de l’Etat dans le secteur éducatif. Pour lui l’Etat a tout fait pour en accroitre la précarité sociale.

Les avocats défendent des positions à rebours de leur milieu social. Cela s’annonce intéressant.

Un gloubi-boulga de débat

Je ne connaissais pas Kery James et j’étais curieuse de découvrir la façon dont un rappeur, joueur de mots par excellence, allait construire la joute oratoire et les débats contradictoires qui constituent le concours d’éloquence.

Des questions sont posées en désordre : Qu’est-ce que l’Etat ? Quel est le pouvoir des citoyens? Faut-il grandir en banlieue pour pouvoir la critiquer? Rien cependant sur la religion et la laïcité. Rien sur l’intégrisme, le salafisme, ni  l’antisémitisme des banlieues.

Pendant une heure, on assiste à un gloubi-boulga où tout se mêle, le passé colonial de la France, le racisme, la drogue,  le  49-3,

Aux accusations d’abandon des banlieues par l’Etat, l’avocat Souleyman Traoré-Kery James répond  par des clichés ou des fantasmes, des mots vides de sens, des formules creuses et vaines. La cuillère en argent contre l’adversité, la vie apaisée contre la précarité, les pistons contre les galères et le plafond de verre et j’en passe.

Au lieu d’une joute construite et argumentée, on endure une simagrée de débats d’idées, tissé d’arguments rabâchés, une farandole de clichés, une guirlande de faits faciles à manipuler.

Un exemple : « Les banlieues ne sont pas une crèche peuplée de nourrissons mais de gens qui veulent se sentir responsables ». Et d’appeler « à la responsabilisation des quartiers et de leurs habitants ». Décoiffant !

A plusieurs reprises, Kery James déclare fièrement qu’il n’est pas une « victime ».Il récuse les « pleurnicheries victimaires » qui seraient, selon lui, l’équivalent de drogues dures. Soit.

Il ne suffit pas de dénoncer le système

Mais cher Kery James, le ressassement à longueur de pièce de votre lecture ethnicisée des comportements conduit à l’effet inverse : ceux dont vous prenez la défense vous les enfermez précisément dans la catégorie de victimes.

De façon générale, il ne suffit pas de dénoncer le système pour ne plus lui appartenir. Croire qu’on est libre parce qu’on dénonce des injustices, c’est un péché d’orgueil, même lorsque vous étayez votre démonstration par des chiffres.

Il n’y a aucun doute sur la sincérité de vos engagements, puisque vous croyez aux réussites individuelles qui émergent des banlieues. Vous savez faire partager  les douleurs que vous racontez.  Mais la France n’est pas coupée en deux, comme vous tentez de le faire croire. La France est coupée en mille.  Elle n’est  pas  repartie en oppresseurs et en opprimés, ce serait trop facile.

Votre pièce relève d’une simplification abusive. La grande salle Renaud Barrault du Théâtre du Rond Point est comble.

Le public composé de « jeunes issus de la diversité »  manifeste son enthousiasme. Et rit  aux blagues du rappeur.

« Savez-vous ce qu’est un Bounty ?

Un Noir qui a réussi à sortir de la banlieue, « il est noir à l’extérieur, blanc à l’intérieur »

Applaudissements !

La pièce s’achève comme elle a débuté par une question : « Est ce que les Français ont les dirigeants qu’ils méritent ? » tirée de  sa chanson « Lettre à la République ». « Nous les Arables et les noirs/ On est pas là par hasard/ Toute arrivée à son départ/ Grâce à elle vous vous êtes gavés, jusqu’à l’indigestion(…) On ne s’intègre pas dans le rejet/On ne s’intègre pas dans les ghettos français, parqués/ Entre immigrés, faut être sensés/ Comment pointer du doigt le repli communautaire/ Que vous avez initié depuis les bidonvilles de Nanterre ? »

Le rideau tombe, le public se lève, la ministre Najat Vallaud-Belkacem, assise à côté de moi applaudit à tout rompre ce  rappeur qui se  dit « noir, musulman, (il est converti) banlieusard et fier de l’être »

J’apprends  que des bus scolaires sont affrétés, chaque soir, pour voir « le grand frère » Kery.

Dans le hall, j’écoute les conversations. Une jeune fille voilée fan du rappeur « se reconnaît trop dans le personnage ».

« A la base si beaucoup de gens comme moi ne vont pas au théâtre c’est qu’on ne s’y sent pas représentés » dit-elle.

On y est. Jean Vilar, au secours !

Faut-il appauvrir le théâtre avec ce genre de pièce pour y attirer les jeunes de banlieues ? Ces jeunes ne sont-ils pas capables d’aimer ce que notre culture, classique ou moderne offre, de Molière à Pennac ? Ces sorties scolaires ne peuvent-elles pas être un moyen de les sortir du bocal ghettoïsé ?

A l’évidence, pas pour Madame la ministre qui ce soir-là, a applaudi la médiocrité, les slogans contre la pensée, l’ethnocentrisme contre la citoyenneté laïque et républicaine. Kery James, comme Jamel Debbouze seraient-ils pour Najat Vallaud-Belkacem et nos responsables culturels l’horizon indépassable pour une grande partie de nos jeunes concitoyens ?

A l’heure où les grandes écoles comme Sciences Po s’ouvrent aux jeunes des banlieues, (qui doivent souvent doubler d’efforts pour rattraper une culture « classique »)  n’y a-t- il pas là une contradiction majeure ?

La défense catastrophique de l’accusé Fillon

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François Fillon
François Fillon à Paris, 31 janvier 2017. SIPA. 00791308_000017

Quelle mouche a piqué le candidat de la droite et du centre lorsque, assailli par des révélations de faits anciens qu’il n’avait manifestement pas anticipées (on se pince sur son impréparation…), il a renoncé à prendre la main. Ce n’est pas tant le retard apporté à sa communication voire les hésitations, les incohérences des explications laborieuses de tous ses lieutenants, sinon une erreur magistrale d’analyse.


La défense calamiteuse de Valérie Boyer à… par LeLab_E1

La question n’était pas de savoir si le fait de salarier des proches comme attachés parlementaires était légal ou pas mais si c’était perçu comme moral ou non – surtout après avoir axé sa campagne de la primaire sur l’exemplarité… Le choix du terrain judiciaire pour mener la bataille s’est donc logiquement avéré catastrophique.

Il évoque son éventuelle mise en examen…

Comment accepter sans rechigner que le Parquet national financier prenne immédiatement la décision d’ouvrir une enquête à la simple lecture d’un article de presse ? Qui est le vrai Procureur : Le Canard Enchainé ou  Mediapart ? Et voilà la Justice transformée en petit télégraphiste du tribunal médiatique qui dicte l’opportunité des poursuites et le tempo judiciaire.

Comme si cela ne suffisait pas, François Fillon a cru devoir lier son sort personnel, et celui de son camp, à l’enquête et, mieux, à son éventuelle mise en examen… en laissant entendre qu’il pourrait l’être ! Voilà la machine infernale lancée, les magistrats priés en majesté d’intervenir dans le processus électoral en activant les investigations policières et en devenant les juges de paix de la campagne du candidat de la droite. Le tout sur la base d’un acte judiciaire, la mise en examen, qui n’est nullement une déclaration de culpabilité et qui, normalement, n’en déplaise aux procureurs des réseaux sociaux, devrait bénéficier de la présomption d’innocence.

Sans compter que l’Institution judiciaire est de plus priée de se presser par… François Fillon lui-même. La dinguerie absolue.

…et se trompe d’interlocuteur

Cela suppose une confiance aveugle en la Justice de son pays, sentiment personnel et fragile que l’on n’est pas obligé de partager aussi naïvement et surtout une confusion sur la nature du temps qui court… Le temps judiciaire n’est fort heureusement pas le temps médiatique. On peut objecter qu’il est long mais c’est le gage d’une forme de sérénité. Gros mot pour la horde des  commentateurs de tous poils qui attend, exige quotidiennement une décision. Certes, si François Fillon est élu les éventuelles poursuites seraient reportées à la fin de son Mandat. Mais que tous les Savonarole de salon se rassurent : la Justice finit toujours par passer tôt ou tard. Pas d’angoisse à ce sujet.

Il faudrait enfin considérer comme normal qu’un processus électoral soit investi et perturbé par le pouvoir judiciaire. La trêve républicaine, usage qui veut que les investigations soient suspendues durant la campagne serait  devenue obsolète.

Puisque tout le débat juridique caricaturé porterait sur la fictivité (sans relever l’ancienneté des faits qui pourraient entraîner une juste prescription), il ne faut pas être grand clerc pour savoir que l’on pourra jamais établir des prestations intangibles et qu’il est à craindre que les poursuites soient in fine engagées ! Tout ça pour ça…

La réponse était ailleurs dans la prise en compte de l’émoi public, de l’émotion de l’opinion publique qui ne voit que petits arrangements entre puissants et népotisme à tous les étages. Cela l’enquête judiciaire, même si elle se termine heureusement pour François Fillon, l’écartera-t-elle ? La solution n’eût-elle pas été de prendre la parole pour contester le caractère illégal de la situation et reconnaître que les mœurs avaient changé et que cela n’était plus dorénavant acceptable ? Quitte à proposer de rembourser les sommes ?

Oui mais voilà François Fillon a préféré donner des gages immédiats à une justification nécessaire mais mal dirigée. Ce n’est pas Madame Houlette qu’il fallait immédiatement  convaincre mais Madame Michu.

Fillon: après le lynchage, le déluge

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François Fillon au salon des Entrepreneurs de Paris, 1er janvier 2017. SIPA. AP22008398_000010
François Fillon au salon des Entrepreneurs de Paris, 1er janvier 2017. SIPA. AP22008398_000010

Hier soir, en cuisinant, je me suis branché sur France Inter. D’habitude à la même heure, j’écoute plutôt Bach ou Leonard Cohen, mais hier soir, ne me demandez pas pourquoi, c’était Nicolas Demorand. Le juvénile journaliste joufflu se réjouissait : en vingt ans de service public, il n’avait jamais vu ça. Le standard du vieux « Téléphone sonne » était en surchauffe. Ça débordait de partout, la France entière s’agitait de concert avec ses journalistes. Une belle et rare unanimité rassemblait le bon peuple et sa caste médiatique. Chacun avait envie de participer. De jeter sa pierre sur l’édifice. De crier haro sur le baudet de la Sarthe. Ça faisait du bien. Dans toute cette foule d’auditeurs, de journalistes et d’invités, pas un bon Français pour seulement mettre à distance ses instincts lyncheurs. Chacun se lâchait, sûr de son bon droit, certain d’être du bon côté. Une dame nous disait même qu’on avait bien eu raison de couper la tête à Louis XVI. Et qu’on devrait bien vite recommencer. On la laissait raccrocher sous les ovations. Au moment où Marine Le Pen abolit la peine de mort au FN, Nicolas Demorand la rétablit sur France Inter. Un invité nous promettait l’Europe du Nord et ses débutés bien sages, des armées d’interchangeables pères la vertu divorcés deux fois, qui tiennent une comptabilité impeccable. Chacun paraissait se réjouir de voir souffler sur notre vieux pays ce vent du nord, qui balaiera les miasmes des opacités françaises. On se souvenait même que, déjà à l’époque, François Fillon n’avait pas assez condamné Cahuzac : tout s’expliquait !

A bien réfléchir, on se dit que l’explosion de la famille va bientôt résoudre le problème. Dès qu’ils auront réussi, nos néo-députés largueront bien vite leurs premières femmes, comme n’importe quel président de la République qui se respecte, et n’auront ainsi plus personne à favoriser. Ils pourront verser des salaires de misère à de jeunes attachées parlementaires bien plus affriolantes que leurs vieilles épouses. La morale sera sauve. Il ne pouvait pas divorcer comme tout le monde, François Fillon ?

Coupable ou innocent: qui s’en soucie?

Demorand s’en gargarisait une nouvelle fois, ça se bousculait décidément au portillon de la radio de l’exécution publique. La vertu de la République outragée réclamait encore et toujours réparation. Et ce salaud de Fillon qui nous réclamait des économies !? Pas question de dépenser moins quand on peut lyncher plus. La bonne vieille guillotine ressuscitée par la grâce des médias fait bien son travail égalitaire. Ah le beau boulot ! Plus une tête qui dépasse ! Depuis quelque temps, elle tranche les têtes de favoris à l’élection présidentielle avec une régularité effarante, et décérèbre les gens plus efficacement encore que l’école de la République et de la lutte contre les inégalités.

Certes, ce n’est pas parce qu’on lynche un quidam qu’il est innocent. Il arrive que des coupables se fassent lyncher. Qui dit le contraire ? Est-ce que cela rend le lynchage plus honorable pour autant ? Le problème c’est qu’il se substitue à la justice. Qui se souvient de DSK ? Etait-il coupable ou innocent ? Qui le sait aujourd’hui ? Qui s’en soucie ? Plus personne ne veut laisser la justice faire son travail, chacun préfère faire le travail à la place de la justice, la prendre de vitesse. Ce n’est pas pour rien qu’elle est lente d’habitude. Il lui faut ne pas céder à nos emballements. Mais le temps de la vieille justice qui marche à son auguste pas est semble-t-il terminé. La voilà qui court après la foule lyncheuse. Plus rien ne vient s’opposer à la fébrilité et à la joie triste de nos emballements. Et le champ de ruines que nous laisserons derrière nous, ce n’est pas notre problème. Après le lynchage, le déluge.

Licra: de l’autodéfense juive au djihad judiciaire

Alain Jakubowicz, président de la LICRA, Lyon, janvier 2012 © Sipa
Alain Jakubowicz, président de la LICRA, Lyon, janvier 2012. SIPA. 00629938_000033

La LICA est née autour d’un procès, qui a défrayé la chronique dans la France des années 1920: celui de  Samuel Schwarzbard, assassin de Simon Petlioura, le responsable des sanglants pogromes ukrainiens de 1919. Quand il apprend que Simon Petlioura vit à Paris, Schwarzbard, Juif originaire de Bessarabie et ancien militant anarchiste engagé dans la Légion étrangère, décide de venger les victimes des hommes de Petlioura. Le 25 mai 1926, il abat celui-ci près du boulevard Saint Michel. Au cours d’un procès retentissant, il est défendu par l’avocat Henry Torrès, qui obtiendra son acquittement. Parmi les nombreux journalistes qui suivent l’événement se trouve un jeune chroniqueur judiciaire, Bernard Lecache. Celui-ci décide de mobiliser l’opinion publique en faveur de Schwarzbard et fonde la « Ligue contre les pogroms », à laquelle adhèrent des personnalités influentes comme Victor Basch, Léon Blum, Albert Einstein ou Paul Langevin, dont plusieurs témoignent lors du procès.

Après l’acquittement de l’assassin de Petlioura, la « Ligue contre les pogroms » se transforme en Ligue internationale contre l’Antisémitisme (LICA). Au début des années 1930, la LICA revendique l’autodéfense contre l’antisémitisme et ses membres n’hésitent pas à faire le coup de poing contre les « camelots du Roy » et autres organisations d’extrême-droite, comme le rappelle l’historien Emmanuel Debono[1. Dans son livre Aux origines de l’antiracisme. La LICA, 1927-1940 (CNRS Éditions, 2012)], citant des documents de l’époque: « Lors des incidents qui nous mirent aux prises avec les camelots du Roy [militants de l’Action française], nous avons pu voir, durant trois heures d’horloge, une armée de policiers laisser hurler à ses côtés des centaines d’énergumènes qui mêlaient à leurs imprécations contre les juifs des cris de mort. (…) Nous devons faire notre police nous-mêmes ».

Le tournant des années 1990

Dans les années 1950 et 1960, la LICA demeure attachée à la défense des Juifs et de l’Etat d’Israël, prenant notamment parti à l’occasion des procès antisémites en URSS (affaire des Blouses blanches) et à Prague (procès Slansky) et contre le négationnisme (procès Rassinier), mais aussi contre l’apartheid en Afrique du Sud ou la ségrégation raciale aux Etats-Unis. Le changement sémantique de 1979, qui voit la LICA devenir officiellement la LICRA, ne fait qu’entériner une réalité ancienne : la LICA était dès l’origine vouée au combat contre le racisme et contre l’antisémitisme. Mais c’est dans les années 1990 et 2000 que se produira le véritable tournant. Le fragile équilibre maintenu entre la lutte contre l’antisémitisme et le combat antiraciste devient de plus en plus difficile à tenir, au fur et à mesure qu’émerge en France une réalité nouvelle, dérangeante et peu conforme aux schémas simplistes de l’idéologie antiraciste des années Mitterrand.

Cette réalité est précisément celle que dénoncent les auteurs des Territoires perdus de la République, dans leur livre paru en 2002, dirigé par Georges Bensoussan, qui se fonde sur des enquêtes de terrain menées depuis le début des années 1990. Comment concilier antiracisme et défense des Juifs en France, quand les auteurs des agressions antijuives viennent souvent des « minorités visibles », et sont donc eux aussi considérés a priori comme des victimes par l’idéologie antiraciste ? Pour résoudre cette équation délicate, la LICRA se livre à un périlleux exercice d’équilibriste, tentant de rester fidèle à sa vocation première, tout en faisant cause commune avec les autres associations antiracistes, marquées politiquement à l’extrême-gauche, comme le MRAP ou la LDH.

Cela ne l’empêche pas de prendre parfois ses distances et de marquer son indépendance, notamment à l’occasion du procès intenté à Daniel Mermet pendant la deuxième Intifada, à la suite de propos antisémites d’auditeurs de son émission sur France Inter. Cette indépendance d’esprit s’est encore manifestée récemment, quelques semaines avant le procès de Georges Bensoussan. On a ainsi pu lire dans un dossier consacré aux « pseudo-antiracistes » du Droit de vivre, le journal de la LICRA, des propos sans équivoque de son président, Alain Jakubowicz, dénonçant les « faux-amis de l’antiracisme », comme les Indigènes de la République, qui instrumentalisent la concurrence des mémoires. Un autre article dénonçait… le CCIF, accusé de manipuler le concept d’islamophobie, qualifié d’imposture par le président de la Licra ! Comment comprendre alors le revirement effectué à l’occasion du procès Bensoussan ?

 

En réalité, ce n’est pas la première fois que la Licra s’associe au CCIF – qu’elle dénonce par ailleurs – dans des actions en justice. Cela s’est produit notamment lors des nombreux procès intentés à Riposte Laïque, mais aussi à Eric Zemmour. Comme à l’époque du Mrap de Mouloud Aounit, les divergences politiques entre la Licra et d’autres associations antiracistes ou anti-islamophobie s’effacent ainsi à l’entrée des prétoires. Selon certaines explications, l’actuel président de la Licra a voulu redorer le blason de l’association, après une période de déclin relatif, en l’associant à des combats très médiatiques, sans craindre de s’exposer aux critiques (comme lors du procès pour racisme anti-blancs de 2012). Mais cette fois-ci, la « vieille dame » de l’antiracisme français est allée trop loin. En prétendant interdire à Georges Bensoussan de faire son travail d’intellectuel, au nom d’une vision dévoyée de l’antiracisme, elle donne raison à l’historien, lorsqu’il dénonce « ces procès à répétition [qui] constituent un test de la résistance de la nation ». En sacrifiant ses principes fondateurs à des considérations politiques ou médiatiques à court terme, la Licra a perdu son âme.

Les territoires perdus de la République

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Aux origines de l'antiracisme. La LICA (1927-1940)

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La trahison des clercs d'Israël

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La politique contre la ville

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Clichy-sous-Bois, décembre 2004.
Clichy-sous-Bois, décembre 2004.

C’est un sujet sur lequel on entend rarement les polémistes s’écharper et qui donne plus souvent lieu à d’ennuyeuses querelles d’experts qu’à de belles joutes politiques. Pourtant, il y aurait de quoi. Dès lors qu’avoir un toit fait partie de nos premières nécessités, celles qu’il faut satisfaire pour pouvoir répondre à d’autres aspirations, la politique du logement nous concerne tous, et, de surcroît, elle affecte tous les aspects de notre existence, influençant l’organisation familiale (à commencer par le nombre des enfants), modelant le visage de nos villes et décidant de qui seront nos voisins de palier. Si on ajoute que le budget du Logement se monte à près de 40 milliards d’euros, moins que l’Éducation mais plus que la Défense, dont une moitié, par divers canaux, finance le logement social, on peut s’étonner que la question fasse, finalement, si peu de vagues, à l’exception des périodes de violences et des moments où sont votés les grands textes, quand on voit quelques maires protester contre les quotas de logements sociaux prescrits par la loi.

Un Symbole de la Gauche ?

La préférence pour le logement social est pourtant devenue, ces dernières années, un marqueur de l’appartenance à la gauche. Il est significatif que Benoît Hamon, au soir du premier tour de la primaire socialiste, ait évoqué, dans son discours,la figure de l’abbé Pierre, qui résume à elle seule la conviction la plus largement partagée dans son camp et même au-delà : tout le monde a droit à un logement décent ; pour ceux qui n’y parviennent pas avec le fruit de leur travail, c’est à l’État d’y pourvoir. Qui s’opposerait à de telles évidences ?

Au demeurant, la glorieuse politique du tout-HLM et l’émergence des quartiers à problèmes qui en a résulté sont à mettre à l’actif (ou au débit) de la seule gauche. C’est l’alliance du gaullisme modernisateur et du communisme municipal qui, dans les années 1950 à 1970, a présidé à la naissance de la première génération de barres et de tours. Et si on rappelle qu’il s’agissait de loger les immigrés que le patronat faisait venir dans des usines tournant à plein régime, on peut aussi bien évoquer la conjonction des bons sentiments de la gauche et des intérêts bien compris de la droite. En réalité, l’idéologie qui a couvert notre pays de cités-dortoirs est une synthèse typiquement française entre un colbertisme, alors partagé par la quasi-totalité des élites (et qui a produit d’immenses réalisations), et une sorte de messianisme égalitaire également à l’œuvre dans l’éducation. On peut pousser ce parallèle et avancer que les HLM ont été au logement ce que le collège unique a été à l’école : une réponse utopique aux défis de la massification. Les ambitions de départ – mettre le meilleur à la portée de tous – étaient incontestables. À l’arrivée, on a procédé au même nivellement par le bas – la mouise pour tous –, avec, en prime, le creusement des inégalités qu’on prétendait résorber. Et les mêmes Territoires perdus, liés au décrochage d’une partie[access capability= »lire_inedits »] des populations qu’on croyait aider à grands coups d’aides publiques – ou, dans le cas de l’école, de « moyens ».

Depuis 1945, la caractéristique du logement social français, c’est l’étendue de son ambition et de son emprise : le logement étant considéré comme un droit, donc une obligation de l’État vis-à-vis des résidents, les pouvoirs publics interviennent massivement sur le marché de l’immobilier résidentiel, par le versement de diverses aides aux ménages logés dans le parc privé, et plus encore par la production et l’exploitation d’un parc de logements dits sociaux dont le prix mais aussi l’emplacement, l’équipement et surtout le peuplement, répondent à des critères politico-bureaucratiques, pour ne pas dire idéologiques. Avec 4,7 millions de logements sociaux qui représentent 17 % des résidences principales (contre 26 % pour le marché locatif privé), la France arrive presque en tête des pays européens, juste après la Suède (18 %), ce qui confère à la puissance publique une capacité d’action considérable sur les équilibres démographiques. Et il faut noter qu’au vu des plafonds de ressources, près de deux tiers des Français pourraient prétendre à l’obtention d’une HLM. La pénurie, structurelle au regard de ces ambitions démesurées, fait qu’elle est presque par nature un outil de clientélisme. Puisque tout le monde ou presque y a droit, il faut bien choisir. Comment créer une allégeance plus solide – et sincère – qu’en logeant un honnête citoyen et sa famille à des prix défiant toute concurrence ?

L’âge d’or des urbanistes

Entre la fin de la guerre et le milieu des années 1950, une véritable révolution a lieu sur le territoire français. C’est qu’entre la reconstruction, le baby-boom qui s’annonce et l’immigration qui se développe à grande allure, les besoins en logements sont immenses. Le 1er février 1954, l’appel de l’abbé Pierre fournit une caution morale au volontarisme bâtisseur. De fait, il faut loger le maximum de monde au plus vite. En 1950, la France compte quatre millions d’immeubles vétustes et 40 % de logements médiocres ou surpeuplés. Très vite, les idées de Le Corbusier sur l’urbanisme, en vogue dans les cercles avant-gardistes des années 1930, s’imposent comme la réponse innovante au défi du logement. Les grands ensembles d’habitats collectifs sortent de terre, souvent à bonne distance des centres-villes. La banlieue que nous connaissons est née.

Elle grandit très vite : de 100 000 logements en 1953 on arrive à plus de 500 000 en 1970. Les branchés d’alors s’émerveillent devant les « unités d’habitation » qui se multiplient comme des petits pains comme ceux d’aujourd’hui devant les crustacés de Jeff Koons. Mais on aurait tort d’ironiser sur l’enthousiasme des classes populaires et moyennes. On comprend qu’ouvriers et employés soient séduits : pensons aux voisins de Robert, héros de Papa, Maman, la Bonne et Moi de Jean-Paul Le Chanois (sorti en salles en 1955), qui vivent au sixième étage, entassés dans des petites chambres de bonne sans douche ni sanitaires, voire sans eau courante. On imagine aisément leur joie de se retrouver dans des appartements modernes, clairs, spacieux et bien équipés, dans des ensembles neufs, entourés d’espace verts parsemés d’aires de jeu pour enfants. Quant aux habitations insalubres qu’ils abandonnent dans les villes, il faudra attendre les années 1980 pour qu’on entreprenne de les rénover.


papa maman la bonne et moi par EloiseReyes

C’est en quelque sorte l’âge d’or des HLM. Nombre de films et de romans gardent la trace de cette joyeuse époque, du bonheur de vivre ensemble, quand ce n’était pas un nom composé, entre jeunes familles peu fortunées mais riches d’espérance, qui entamaient dans des tours flambant neuves une ascension sociale collective dont le logement, la voiture et les vacances sont les principaux éléments. À cette époque, les cités où régnaient encore une véritable diversité culturelle auraient pu être le laboratoire d’une nouvelle assimilation au lieu de constituer le terreau du séparatisme identitaire.

Les illusions perdues

Aujourd’hui, on ne parle plus de « la banlieue » mais des « quartiers » – avec cette absence de précision si lourde de sens. Quoi qu’affirme la propagande qui célèbre à l’envi leur richesse et leur réussite (qui existent bien sûr, mais ne donnent pas vraiment le la de la vie quotidienne), les « quartiers » ne font rêver personne. Quant au sigle « HLM », qui était le nom d’une véritable avancée sociale, il évoque aujourd’hui toutes les maladies françaises : insécurité physique et culturelle, exclusion, laideur de l’environnement, trafics en tout genre, sans oublier 50 nuances de la délinquance, de l’incivilité au grand banditisme. Que ces nuisances soient le fait d’une minorité qui pourrit la vie de quartiers entiers renforce le sentiment de gâchis. Il est vrai aussi que l’intérêt médiatique pour les trains qui déraillent crée un effet de loupe qui finit par faire oublier qu’il y a des milliers de cités HLM où l’on vit paisiblement. Elles n’en sont pas moins des ghettos ethniques.

Reste à savoir comment, en un demi-siècle, les belles promesses des Trente Glorieuses ont abouti à ces quartiers de haute insécurité. Bien sûr, on peut incriminer les architectes qui ont conçu ces orgies de bétons aussi sinistres que leurs noms sont bucoliques. On sait très bien toutefois que le problème ne vient pas tant de l’habitat – massivement détruit ou rénové depuis une quinzaine d’années – que des habitants.

À tous les étages de l’action publique, un mélange variable d’inertie, de calcul et d’incompétence explique que le logement social ait été détourné de son objectif. L’idée initiale était en effet qu’il profite à tous, ouvriers, employés et même cadres, afin de favoriser la mixité sociale. Or, au fil du temps et des flux migratoires, il est devenu une aide sociale réservée aux plus démunis, donc, dans les faits, largement aux immigrés.

Jusqu’à la fin des années 1970, des familles d’ouvriers, d’employés et de cadres coexistent effectivement dans les cités HLM, tandis que les plus démunis occupent seulement 10 % du parc, la plupart se logeant comme ils peuvent dans le privé dégradé. C’est au cours des années 1980 qu’on peut observer la paupérisation des occupants du parc social : le pourcentage des locataires appartenant au quart de la population le plus pauvre passe de 17,2 % en 1978, à 30,2 % en 1988 et 33 % en 1996. En clair, les HLM sont un sas pour ceux qui parviennent à prendre l’ascenseur social et une nasse pour ceux qui stagnent ou déclinent.

Ils vont surtout devenir très vite un instrument d’accueil et de gestion des flux migratoires – en l’occurrence des travailleurs algériens et marocains qui affluent dans des « garnis » ou dans des bidonvilles, dénoncés, à raison, comme une honte nationale. En 1963, parallèlement à l’ouverture des foyers Sonacotra créés par le ministère de l’Intérieur pour les célibataires, les premières cités de transit accueillent les familles. Bien avant le « regroupement familial », le nombre d’étrangers passe de 1,7 million en 1954 à 3,4 millions en 1975. Ainsi, vers 1970, la population du quartier des Izards à Toulouse, où vit le chanteur Magyd Cherfi, auteur de Ma part de Gaulois, est déjà majoritairement maghrébine. Sa mère est l’une des seules à encourager le goût pour la lecture de son fils que ses camarades traitent de « tapette ». Et il ne peut inviter ses copains « français » dans le quartier où ils seraient mal reçus.

Islamisme et territoires perdues

Au début, espérant créer de la mixité ethnique sinon sociale, les pouvoirs publics tentent d’imposer des quotas aujourd’hui contraires aux règles entièrement soumises au sacro-saint principe de non-discrimination. Le politiquement correct n’oblige pas encore à détourner le regard des réalités gênantes et il se dit alors qu’au-dessus de 10 à 15 % d’élèves maghrébins les instituteurs ne peuvent pas faire leur travail, et les plaintes de voisins se multiplient. Mais très vite, ces seuils sont pulvérisés et de très nombreuses cités de la région parisienne, progressivement désertées par les Portugais, Italiens et Espagnols, deviennent des enclaves géographiques et culturelles. Aujourd’hui, les municipalités, qui n’ont la main que sur un tiers du parc social, tentent de jongler pour maintenir de fragiles équilibres : « Tout le monde sait par exemple que la cohabitation entre Turcs et Maghrébins est assez difficile, sauf s’il y a une quasi-égalité numérique entre les deux », explique un maire de Seine-Saint Denis qui avoue jouer avec les règles pour maintenir un peu de diversité ethnique dans le parc social de sa ville.

Les HLM ont donc largement contribué à redessiner la géographie contemporaine de la France avec la tripartition désormais classique de Guilluy : centres-villes pour les bobos et les gagnants de la mondialisation, banlieues pour les classes populaires immigrées, France périphérique pour les classes populaires et moyennes de souche. « En clair, assène encore le maire du 9-3, le logement social a été le vecteur privilégié du grand remplacement. » Si on refuse la formule de Renaud Camus on dira au moins que les HLM ont été l’un des instruments de ce que notre ami Hervé Algalarrondo a appelé la préférence immigrée.

Mais depuis une quinzaine d’années, c’est-à-dire depuis que la gauche a conquis plusieurs de nos métropoles les plus bourgeoises, son intérêt pour le logement social semble s’être ravivé. Sauf qu’il ne s’agit plus de créer des villes nouvelles mais de modifier la composition démographique des grandes-villes, en faisant venir des populations qu’elle suppose lui être plus favorables. C’est en particulier le cas à Paris qui semble être vouée par l’équipe de Mme Hidalgo à voir coexister les maîtres du monde et ceux qui les servent – au détriment des classes moyennes, chassées de la capitale par les loyers prohibitifs et leur exclusion du logement social. À vrai dire, il n’est pas sûr que toute cette ingénierie sociale ait les résultats escomptés en termes électoraux, même si, depuis 2001, la gauche arrive à se maintenir à l’Hôtel de Ville.

Si l’on évalue les résultats à l’aune d’investissements colossaux, une conclusion s’impose : le logement social à la française est un échec, doublé d’un énorme gâchis. Cela ne signifie pas qu’il faille jeter le bébé avec l’eau du bain et confier au seul marché le soin de fournir un toit à tous. Nul ne conteste, même les libéraux, que l’État ait vocation à être un acteur clé du secteur. Mais peut-être faut-il réviser nos ambitions à la baisse et remettre les apprentis-sorciers de l’urbanisme à leur place. Le temps où on rêvait d’une ville nouvelle pour un homme nouveau est révolu. Si vous voulez savoir comment meurent les utopies, allez faire un tour aux Minguettes.

La gauche et la préférence immigrée

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Au Monde, on décode à pleins tubes!

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La façade de l'immeuble du journal Le Monde à Paris, janvier 2015. SIPA.
La modeste façade de l'immeuble du journal Le Monde à Paris, janvier 2015. SIPA. 00701325_000004

Verificator arrive. Les menteurs n’ont qu’à bien se tenir. Orwell aurait pu l’inventer : un outil qui prétend distinguer le vrai du faux, ça aurait fait rêver Big Brother. C’est Le Monde qui l’offre aujourd’hui au lecteur-citoyen supposé égaré dans le maquis de l’information. Grâce à une panoplie informatique appelée Decodex (dont fait partie Verificator), il pourra se repérer et distinguer le bon grain journalistique de l’ivraie propagandiste. Dès ce matin, 600 sites, français en majorité, seront notés par un moteur de recherches à l’aide d’un système de pastilles de couleurs notant leur fiabilité: gris pour les sites collectifs, comme Wikipedia, bleu pour les sites parodiques, comme Le Gorafi, rouge pour les sites « pas du tout fiables, complotistes ou trompeurs », orange pour les sites « peu fiables ou très orientés », vert pour les sites « très fiables ». Ce système rappelle furieusement celui qui classe les voitures en fonction de leur nocivité pour l’environnement. Faut-il comprendre que Le Monde fait la chasse aux pollueurs du web ? En tout cas, pour Causeur, les paris sont ouverts. J’avoue qu’une pastille verte me vexerait presque.

Un léger conflit d’intérêt

C’est tout de même curieux. En général, les journalistes du Monde n’aiment pas du tout qu’on les accuse d’être des donneurs de leçon. Or, voilà qu’ils se proclament eux-mêmes arbitres des élégances morales de la profession. Au nom de quoi le service « Décodeurs » du Monde serait-il habilité à décerner des brevets de fiabilité ? N’y aurait-il pas un petit conflit d’intérêt dans le fait que Le Monde, qui est producteur d’information, soit aussi celui qui délivre l’AOC ? Bien sûr, Jérôme Fenoglio, interrogé sur France Inter par une Sonia Devillers en pamoison devant tant de génie, se défend de toute volonté de censure idéologique : il s’agit simplement d’offrir à ceux qui le veulent (il insiste sur le fait qu’on n’est pas obligés, ouf) un moyen de savoir s’ils sont chez des charlatans ou chez des gens sérieux, si ce qu’ils consomment est de l’information ou une contrefaçon. Intention fort louable bien sûr. Reste à savoir comment on distingue les uns des autres. Et, à entendre les rares exemples donnés par les initiateurs de cette usine à gaz, on peut déjà redouter un filtre idéologique.

FDesouche classé « orange », en raison, suppose-t-on, de son caractère « très orienté »

Ainsi sait-on déjà que FDesouche sera classé « orange », en raison, suppose-t-on, de son caractère « très orienté ». Comme FDesouche ne publie que des informations puisées ailleurs, dans des médias certainement labellisés « verts » par Decodex, cela signifie qu’une information cachère dans Le Parisien devient immangeable chez FDesouche. En réalité, FDesouche publie des informations avérées et orientées. Tout comme Le Monde qui a, des années durant, dénoncé à grand bruit la menace populiste, et informé à très bas bruit sur la menace islamiste. La conclusion, c’est qu’une sélection particulière d’informations parfaitement exactes peut se révéler « très orientée ». En attendant, on aimerait savoir si l’Humanité et les Inrocks auront droit à leur pastille orange. Mais peut-être Verificator considèrera-t-il que ces titres, certes « très orientés », le sont aussi très bien.

Pas de problème pour Les Inrocks ou l'Humanité

 

Problème de référence?

Qu’on ne se méprenne pas, quand Jérôme Fenoglio affirme qu’on peut être en désaccord à condition d’être d’accord sur les faits, il soulève un problème grave. Les complotistes de tout poil, qui pullulent sur internet, menacent le monde commun. Mais ce n’est pas un label décerné par Le Monde qui y changera quelque chose. Nos vaillants décodeurs oublient que ne s’informent sur les sites complotistes que ceux qui veulent croire aux complots. Et pour ceux-là, la pastille orange décernée par Le Monde fonctionnera comme un signe de ralliement plutôt que comme une marque d’infamie.

En réalité, Decodex repose sur une définition pour le moins problématique de l’information. Celle-ci serait faite de faits dont le journaliste, nous disent Fenoglio et ses camarades, n’est que l’humble interprète. Interprète est le mot juste. Car si on a besoin d’interpréter les faits c’est qu’il n’est pas si facile de les définir. On peut sans doute savoir assez facilement combien de gens ont assisté à l’intronisation de Donald Trump (ou en tout cas avoir la certitude que le président américain ment). Mais la plupart des faits sont étroitement dépendants de celui qui les observe : s’il existait des faits autonomes, il serait facile de savoir si, oui ou non, le niveau baisse à l’école (sujet sur lequel les journalistes de Causeur et ceux du Monde n’ont pas la même vérité). Ou si l’intégration progresse. Ou si les Français sont de plus en plus racistes. Et il ne suffit pas de brandir des chiffres. Le problème, presque insoluble, c’est que, souvent, les mots n’ont pas le même sens pour tout le monde. On peut dire, chiffres à l’appui, que les capacités de lecture des élèves s’améliorent. Mais le mot « lecture » ne désigne plus la même réalité.

Croire qu’on réinventera le monde commun à coups d’algorithme relève au mieux de la naïveté technologique, au pire de l’arrogance politique. Aucun robot ne résoudra pour nous la difficile question de la vérité. Alors chers confrères, arrêtez de décoder !