Kery James. Sipa. Numéro de reportage : 00594445_000011.

L’Etat est-il seul responsable de la situation des banlieues? C’est la question que pose Kery James, rappeur célèbre qui remplit les salles de concert, dans sa pièce de théâtre A Vif, une parodie du concours de plaidoirie de la conférence du barreau de Paris, célèbre concours d’éloquence.

Joutes verbales

Deux avocats s’affrontent, d’un côté « un black » sorti des banlieues, Souleyman Traoré (Kery James) de l’autre un fils de bonne famille, Yann (Yannick Landrein). Le premier nie la responsabilité de l’Etat, l’autre la met en cause.

Le jeune homme des beaux quartiers accuse les hommes politiques d’avoir abandonné les banlieues et pointe le sous-investissement coupable de l’Etat dans le secteur éducatif. Pour lui l’Etat a tout fait pour en accroitre la précarité sociale.

Les avocats défendent des positions à rebours de leur milieu social. Cela s’annonce intéressant.

Un gloubi-boulga de débat

Je ne connaissais pas Kery James et j’étais curieuse de découvrir la façon dont un rappeur, joueur de mots par excellence, allait construire la joute oratoire et les débats contradictoires qui constituent le concours d’éloquence.

Des questions sont posées en désordre : Qu’est-ce que l’Etat ? Quel est le pouvoir des citoyens? Faut-il grandir en banlieue pour pouvoir la critiquer? Rien cependant sur la religion et la laïcité. Rien sur l’intégrisme, le salafisme, ni  l’antisémitisme des banlieues.

Pendant une heure, on assiste à un gloubi-boulga où tout se mêle, le passé colonial de la France, le racisme, la drogue,  le  49-3,

Aux accusations d’abandon des banlieues par l’Etat, l’avocat Souleyman Traoré-Kery James répond  par des clichés ou des fantasmes, des mots vides de sens, des formules creuses et vaines. La cuillère en argent contre l’adversité, la vie apaisée contre la précarité, les pistons contre les galères et le plafond de verre et j’en passe.

Au lieu d’une joute construite et argumentée, on endure une simagrée de débats d’idées, tissé d’arguments rabâchés, une farandole de clichés, une guirlande de faits faciles à manipuler.

Un exemple : « Les banlieues ne sont pas une crèche peuplée de nourrissons mais de gens qui veulent se sentir responsables ». Et d’appeler « à la responsabilisation des quartiers et de leurs habitants ». Décoiffant !

A plusieurs reprises, Kery James déclare fièrement qu’il n’est pas une « victime ».Il récuse les « pleurnicheries victimaires » qui seraient, selon lui, l’équivalent de drogues dures. Soit.

Il ne suffit pas de dénoncer le système

Mais cher Kery James, le ressassement à longueur de pièce de votre lecture ethnicisée des comportements conduit à l’effet inverse : ceux dont vous prenez la défense vous les enfermez précisément dans la catégorie de victimes.

De façon générale, il ne suffit pas de dénoncer le système pour ne plus lui appartenir. Croire qu’on est libre parce qu’on dénonce des injustices, c’est un péché d’orgueil, même lorsque vous étayez votre démonstration par des chiffres.

Il n’y a aucun doute sur la sincérité de vos engagements, puisque vous croyez aux réussites individuelles qui émergent des banlieues. Vous savez faire partager  les douleurs que vous racontez.  Mais la France n’est pas coupée en deux, comme vous tentez de le faire croire. La France est coupée en mille.  Elle n’est  pas  repartie en oppresseurs et en opprimés, ce serait trop facile.

Votre pièce relève d’une simplification abusive. La grande salle Renaud Barrault du Théâtre du Rond Point est comble.

Le public composé de « jeunes issus de la diversité »  manifeste son enthousiasme. Et rit  aux blagues du rappeur.

« Savez-vous ce qu’est un Bounty ?

Un Noir qui a réussi à sortir de la banlieue, « il est noir à l’extérieur, blanc à l’intérieur »

Applaudissements !

La pièce s’achève comme elle a débuté par une question : « Est ce que les Français ont les dirigeants qu’ils méritent ? » tirée de  sa chanson « Lettre à la République ». « Nous les Arables et les noirs/ On est pas là par hasard/ Toute arrivée à son départ/ Grâce à elle vous vous êtes gavés, jusqu’à l’indigestion(…) On ne s’intègre pas dans le rejet/On ne s’intègre pas dans les ghettos français, parqués/ Entre immigrés, faut être sensés/ Comment pointer du doigt le repli communautaire/ Que vous avez initié depuis les bidonvilles de Nanterre ? »

Le rideau tombe, le public se lève, la ministre Najat Vallaud-Belkacem, assise à côté de moi applaudit à tout rompre ce  rappeur qui se  dit « noir, musulman, (il est converti) banlieusard et fier de l’être »

J’apprends  que des bus scolaires sont affrétés, chaque soir, pour voir « le grand frère » Kery.

Dans le hall, j’écoute les conversations. Une jeune fille voilée fan du rappeur « se reconnaît trop dans le personnage ».

« A la base si beaucoup de gens comme moi ne vont pas au théâtre c’est qu’on ne s’y sent pas représentés » dit-elle.

On y est. Jean Vilar, au secours !

Faut-il appauvrir le théâtre avec ce genre de pièce pour y attirer les jeunes de banlieues ? Ces jeunes ne sont-ils pas capables d’aimer ce que notre culture, classique ou moderne offre, de Molière à Pennac ? Ces sorties scolaires ne peuvent-elles pas être un moyen de les sortir du bocal ghettoïsé ?

A l’évidence, pas pour Madame la ministre qui ce soir-là, a applaudi la médiocrité, les slogans contre la pensée, l’ethnocentrisme contre la citoyenneté laïque et républicaine. Kery James, comme Jamel Debbouze seraient-ils pour Najat Vallaud-Belkacem et nos responsables culturels l’horizon indépassable pour une grande partie de nos jeunes concitoyens ?

A l’heure où les grandes écoles comme Sciences Po s’ouvrent aux jeunes des banlieues, (qui doivent souvent doubler d’efforts pour rattraper une culture « classique »)  n’y a-t- il pas là une contradiction majeure ?