Sauf surprise de taille, la victoire de Benoît Hamon aux « primaires de la gauche » (sic) ne le conduira pas dans trois mois à la présidence de la République. Il n’empêche qu’avec sa proposition de revenu universel, l’ancien « frondeur » a levé un joli lièvre et trouvé un écho profond et puissant au sein d’une partie non négligeable de la société française. Sa percée inattendue en atteste d’autant mieux qu’hormis cette proposition, son programme était, sur beaucoup d’autres sujets, finalement assez proche de ceux de plusieurs de ses compétiteurs.

La promesse d’une société de castes

Pourtant, qu’est-ce que le revenu universel, sinon la monétisation de la paix sociale, l’achat du silence des pauvres (et de leur résignation) avec l’argent des « riches »  (« riches »  ainsi institutionnellement déresponsabilisés). Que signifie-t-il, sinon l’officialisation d’une société à deux vitesses, l’adieu à toute possibilité de projet collectif et partagé, le renoncement au bien commun, l’abandon d’un idéal de justice, de fraternité et d’équité ?

Précisons. Le revenu universel porte en lui l’avènement d’une société non plus de classes (car le salarié et l’employeur avaient encore destins liés) mais de castes. Nous aurions en l’occurrence deux mondes s’ignorant superbement : d’un côté celui des importants, des décideurs, des actifs, de l’autre celui des dispensables, des figurants, des oisifs. Mais surtout, un tel assemblage ne pourrait tenir qu’avec l’aimable concours d’une troisième caste, réellement productive celle-là : celle du prolétariat mondial, ouvriers des pays émergents et immigrés d’appoint pour les travaux non délocalisables, caste des intouchables, maintenus à l’écart.

Et c’est à ce moment précis de notre développement que nous constatons deux choses : que le revenu universel, contrairement à un lieu commun, est une contre-utopie, un cauchemar, et que ce cauchemar ressemble à la nouvelle étape d’un processus déjà bien engagé…

Déconnecté du réel, le travail est déshumanisé

On peut à bon droit, comme nous venons de le faire, déceler dans le succès de cette idée de revenu universel le signe d’une société entrée en décadence (du pain et des jeux), la marque de l’agonie du socialisme (qui ne socialise plus que l’égoïsme), l’arrivée en phase terminale du capitalisme (où valeur d’usage et valeur d’échange sont devenues antithétiques : plus vous serez utile, moins vous serez considéré, plus vous serez productif, moins vous serez rétribué).

On peut de surcroît relever avec ironie, et l’on n’y résiste pas, que le concept de revenu universel émane de la gauche, une gauche habituellement jalouse de ses utopies égalitaires, de ses prétentions internationalistes et ne fustigeant rien tant que les discriminations. Pour tout dire, on aurait trouvé plus logique que le revenu universel soit avant tout promu par les libéraux les plus conséquents, trop contents d’évacuer ainsi du débat public les revendications démocratiques les plus légitimes (en termes d’égalité, de participation, de décence, de morale pourquoi pas ?).

Mais au-delà des poses, il y a lieu de se demander, précisément, comment une proposition aussi éloignée de principes jusque-là communs (et qui plus est in-finançable) en est venue à susciter sinon de l’engouement, du moins un certain assentiment. Comprendre de façon prosaïque comment cette idée a fait son chemin. Chercher les raisons pour lesquelles on envisage dorénavant comme horizon souhaitable une société qui mettra une part sans cesse grandissante des siens sous allocation à vie plutôt que de conduire chacun vers l’emploi et la construction d’un projet collectif. La réponse est évidente, pourvu que l’on observe la réalité sans œillères idéologiques : parce que le travail lui-même est de moins en moins considéré, valorisé, désiré. Ce qu’a parfaitement compris Benoît Hamon. Et pour cause…

ll faut voir ce qu’est devenue la vie active pour beaucoup : un travail déconnecté du terrain, du concret, du palpable, un emploi dépourvu de réelle fonction sociale, quand il n’est pas carrément contraire à l’intérêt général. Combien déplorent que leur activité professionnelle se résume, tout compte fait, à l’envoi et à la réception de mails, le tout agrémenté de quelques réunions jargonneuses ? Combien (salariés de la finance, de la communication, de la politique) savent sans se l’avouer, ou en se l’avouant d’ailleurs, qu’ils sont payés pour alimenter une machine qui piétine leurs propres idéaux ? Bonjour schizophrénie !

Quant aux petites mains occidentales de la mondialisation (celles du commerce franchisé, de la grande distribution, du divertissement…), elles sont souvent les mieux placées pour mesurer la vacuité d’un « modèle » économique par ailleurs insoutenable, tandis que les personnels de la santé ou de l’éducation en éprouvent quotidiennement la toxicité.

Oui, il y a fort à parier que l’attrait du revenu universel soit avant tout la conséquence logique de ce sentiment d’inutilité, voire de nocivité, sinon d’inconséquence, que confèrent à ceux qui les mènent les activités, de plus en plus parasitaires, que le libéralisme mondialisé attribue à l’Occident, selon la théorie des avantages comparatifs et du partage mondial du travail (au Sud la production, au Nord la gestion). Ou le succès du revenu universel comme révélateur de la misère humaine en milieu professionnel tempéré (misère repérée depuis longtemps déjà par Houellebecq), d’une souffrance au travail qui, pour être moins physique et plus psychique que celle des prolétaires d’antan, n’en est pas moins éprouvante, du désarroi existentiel du salarié occidental lambda dans l’économie mondialisée de ce début de XXIème siècle.

Électoralement rationnel, socialement catastrophique

D’un point de vue électoral, la mise en avant du revenu universel par Benoît Hamon est donc parfaitement compréhensible en ce qu’elle répond à des transformations amorcées et des souffrances réelles. Mais d’un point de vue politique, c’est autre chose. Faire le choix du revenu universel, ce serait précisément s’incliner devant le libéralisme et le mondialisme qui nous ont conduits là. Ce serait entériner et aggraver le fonctionnement de ce système sans but ni idéal, pourvoyeur d’emplois sans cause et d’entreprises sans raison sociale. Et ce serait aussi renoncer à tout projet de société refusant toute idée de césure en son sein. Bref, ce serait jeter le bébé humaniste par la fenêtre mais garder l’eau sale du grand bain libéral.

Alors que faire ? Ici encore, il convient de rester prosaïque. Agir à la source, ce serait valoriser les métiers premiers, car il en reste, et ce sont d’ailleurs souvent ceux qui manquent le plus d’effectifs : bâtiment, services à la personne, agriculture… Valoriser ces métiers dans les esprits (cesser de croire et de faire croire à cette idée ridicule et génératrice de tant de frustration que 80 % d’une société donnée puisse être « chef de », à la manière d’une armée mexicaine), mais les valoriser aussi financièrement, ce qui induirait notamment la fin du dumping international, fiscal ou social.

Agir à la source, ce serait aussi organiser une orientation qui reconnaisse et valorise les aptitudes et appétences individuelles (indépendamment des savoirs fondamentaux qui, par définition, doivent être partagés par tous). Agir à la source, ce serait reconnaître le « burn-out » non pas comme une maladie professionnelle (une des autres propositions de Benoît Hamon) mais comme une maladie sociétale.

Revaloriser les emplois productifs

Certes, il convient de profiter des progrès technologiques pour redéployer nos bras et nos cerveaux des fonctions administratives et de gestion vers les postes productifs et créatifs, nul ne le nie. C’est autant une nécessité économique qu’un facteur d’épanouissement au travail. Mais cela ne se fera pas naturellement. La preuve, ces dernières décennies, les vases communicants ont même opéré à l’inverse, conduisant à la désindustrialisation du pays d’une part et à l’inflation des effectifs de ses collectivités locales d’autre part… tandis que s’installait le numérique ! Ce mouvement peut paraître énigmatique, mais il s’explique : on a voulu acheter la paix sociale, en se fiant à la promesse libérale d’un Occident sans usine et prospère. Exactement comme aujourd’hui avec le revenu universel… Stop ou encore ?

Ces postes authentiquement productifs et créatifs, vecteurs de richesse, de bien-être, d’innovation, source de fierté individuelle et collective, pas besoin de renverser le capitalisme pour les trouver : ce sont ceux des filières agricoles, artisanales et industrielles faisant le choix de la qualité, à commencer par la qualité sanitaire et environnementale. Sur ces trois fronts, la France possède des atouts considérables. Mais la viabilité économique de ces emplois exigerait aussi l’édiction de normes qualitatives (y compris sociales) opposables à nos entreprises… comme aux camions venus de l’Est et aux « containers » partis d’Asie.

Tout ceci, on le voit, nécessiterait une sérieuse volonté politique ainsi qu’une bonne dose d’interventionnisme et de protectionnisme, mais surtout, ce qu’oublie Benoît Hamon (qui parle pourtant volontiers de transition écologique), le choix du seul cadre institutionnel et juridique dans lequel ces indispensables mesures, qualitatives, humanistes, de long terme, cohérentes, ambitieuses, pertinentes, pourraient réellement s’imposer : la nation. Mais de cela, Benoît Hamon ne parlera pas.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Partager