Cap Kalafatis de Patrick Besson est une histoire cruelle et émouvante. C’est d’ailleurs ce qui caractérise l’oeuvre de Besson et la rend si singulière: la façon dont chez lui la cruauté du monde se transforme en émotion, à la fin. Mais comme cela arrive à la fin, justement, que les lecteurs ou les critiques sont paresseux et vont rarement jusqu’au bout des romans, on a fait à Besson la réputation d’un cynique au cœur froid. Cela l’arrange sans doute. On n’est jamais autant à l’abri des autres que dans la fausse image qu’ils ont de vous.

En même temps, pour ne pas aller au bout de Cap Kalafatis, il faut le chercher. Le livre fait cent vingt pages, il est essentiellement dialogué et il vous fait sans cesse changer de registre comme les jolies filles changent de tenue cinq fois en une heure avant de sortir. L’histoire de Cap Kalafatis est aussi simple que la lumière des Cyclades qui vont servir de décor à cette tragédie grecque dont les héros ne sont plus des dieux mais des touristes français pendant les vacances de Pâques 1991. Autre caractéristique de Besson, notamment dans ces derniers romans (Ne mets pas de glace sur un cœur vide ), un certain génie à faire du vingtième siècle finissant une période aussi lointaine que l’Antiquité. En 1991, par exemple, on pouvait confondre sur une plage de Mykonos un jeune homme qui faisait Sciences-Po avec un hippie : « En 1991, il y a encore des hippies mais ce sont les derniers. Le plus beau slogan du monde –Peace and love- a disparu remplacé partout par celui de la Guerre des étoiles : May the force be with you. »

Quand on a 23 ans…

Le jeune homme en question s’appelle Nicolas. Il a le tort de trouver une fille très jolie sur la plage. Elle s’appelle Barbara, elle a son âge et elle est française, comme lui, c’est-à-dire qu’elle a le sens de la formule. Le problème avec les Français semble nous dire Besson depuis qu’il a écrit son premier roman à 17 ans dans les années 70, c’est qu’ils ont trop d’esprit : ils peuvent déclencher une guerre pour un bon mot. Comme Barbara bronze seins nus, -et les seins nus sur les plages ont aussi complètement disparu depuis 1991, nous fait remarquer l’auteur-, l’envoûtement de Nicolas est total. C’est sans doute pour cela qu’il accepte l’invitation de José, le compagnon de Barbara, beaucoup plus âgé, qui a fait assez d’argent dans le commerce des fringues pour se consacrer exclusivement à la planche à voile, à la lecture d’Albert Cohen et à Barbara. José laisse Nicolas et Barbara coucher ensemble dans un des petits bungalows all inclusive de l’hôtel. Cela pourrait être sordide, mais ça ne l’est pas car ça se passe en Grèce et qu’en Grèce, toutes les histoires finissent par ressembler à des mythes : « La chambre bleue, le ciel blanc. Le bruit sincère de la mer. La mer ne ment pas. Il se souvient de tout. Ce sera peut-être même un jour son seul souvenir, conservé dans l’alcool émouvant de son cerveau mourant. Le paradis existe, c’est un lit. Quand on a vingt-trois ans et la fille aussi. L’éternité dure un millième de seconde, ça devrait pouvoir être mathématiquement prouvé. »

Le lecteur croit savoir où Besson l’emmène. Plan à trois, homosexualité par procuration, voire crime à l’assurance-vie, à la façon d’une nouvelle noire de James M.Cain. Evidemment, il n’en sera rien. La raison des ces jeux de l’amour et du hasard, sur fond de Mer Égée sera à la fois plus banale et plus tragique. On ne la révélera pas, parce que tout lecteur devrait ressembler à Nicolas qui revient vingt cinq ans après sur les lieux où s’est faite malgré lui son éducation sentimentale : « Nicolas se sent coupable de tout alors que c’est lui l’innocent. »

Cap Kalafatis de Patrick Besson (Grasset)

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernière parution, Le Bloc (Gallimard)