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Loving, l’amour en noir et blanc

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"Loving" Jeff Nichols Amérique racisme lois
Joel Edgerton et Ruth Negga dans "Loving"

Sur le papier, le projet de Jeff Nichols pouvait faire peur. En effet, pour son cinquième long-métrage, le cinéaste opte pour une histoire vraie et revient sur l’histoire du couple Loving qui fut à l’origine d’un arrêt de la Cour suprême des Etats-Unis mettant un terme, en 1967, à l’interdiction des mariages interraciaux.

Richard Loving et Mildred n’ont commis qu’un crime : celui de s’aimer et de se marier alors que l’Etat où ils vivent (la Virginie) n’autorise pas l’union entre un blanc et une noire. Alors que la jeune femme est enceinte de son premier enfant, ils sont arrêtés par la police et doivent choisir entre la prison et l’exil…

LOVING de Jeff Nichols avec Joel Edgerton, Ruth… par sortiescinema

L’amour, plutôt que la politique

On devine immédiatement les écueils et poncifs sur lesquels Jeff Nichols aurait pu échouer : film à thèse, manichéisme outrancier (les « gentils » noirs contre les « méchants » blancs), misérabilisme… Or le cinéaste évite avec maestria tous ces travers et nous livre un film bouleversant et d’une rare humanité. Une scène résume à merveille la finesse du cinéma de Nichols. Alors que le couple Loving commence à être entendu par des magistrats qui veulent faire évoluer la constitution et abolir à jamais ces lois esclavagistes et ségrégationnistes rétrogrades, il reçoit chez lui un photographe du magazine Life. Comme par hasard, il est incarné par Michael Shannon, l’alter-égo de Jeff Nichols. Plutôt que de faire son boulot à la va-vite et de prendre quelques clichés anodins, le reporter s’invite à la table des Loving et partage avec eux quelques moments. Au moment opportun, lorsqu’il est parvenu à faire oublier sa présence, il réalise quelques très beaux clichés pris sur le vif (Richard couché sur les genoux de Mildred, en train de rire devant la télévision). L’art de Nichols réside dans cette manière de s’effacer devant son sujet, d’éviter à tout prix le « symbole » pour saisir une certaine vérité humaine.

Lorsque l’avocat Bernard Cohen demande à Richard Loving, qui a refusé de se rendre à la Cour suprême, s’il a un message à faire passer, celui-ci se contente de rétorquer : « dites à la Cour que j’aime ma femme ». En refusant à tout prix d’être le symbole d’une cause (aussi juste soit-elle), le couple permet au cinéaste d’éviter tout schématisme, toutes les oppositions attendues.

L’effacement du cinéaste

Bien sûr, le film débute par une course automobile opposant un blanc et un noir (le frère de Mildred). Cette métaphore des deux voitures avançant de manière parallèle, on la retrouvera souvent dans le film (lors des arrestations du couple, par exemple) et elle traduit sans la moindre lourdeur la séparation absurde entre les individus de couleurs de peau différentes. Mais Nichols se garde bien de jouer la carte de la « victimisation » où chaque scène dramatique n’aurait comme objectif que de distribuer les bons et mauvais points, de faire pleurer Margot avec une succession de malheurs, etc.

Lors d’une très belle scène au début du film, Richard – qui tente de faire libérer Mildred- est confronté avec un flic qui le convoque dans son bureau. Contrairement à ce qu’on aurait pu attendre, celui-ci lui prodigue quelques conseils pour l’aider. Même s’il désapprouve le mariage mixte, ce policier n’est pas voué aux gémonies par le cinéaste. Si « un raciste est quelqu’un qui se trompe de colère » (Senghor), c’est moins l’individu blanc qui est dénoncé qu’un système absurde, ségrégationniste et la croyance irraisonnée que cet ordre est « la volonté de Dieu » (ce sont les mots du flic).

Une œuvre cohérente

En ce sens, Loving s’inscrit parfaitement dans l’œuvre de Jeff Nichols qui met généralement en scène des individus qui s’organisent et luttent contre un ordre des choses qui les dépasse et cherche à les annihiler. Dans Take shelter, le couple lutte contre les menaces venues du dérèglement de l’ordre naturel des choses (cyclones, raz-de-marée, ouragans…). Dans Mud, un vagabond et deux enfants s’inventent un territoire à eux contre le reste de la société.


Bande-annonce pour Take Shelter de Jeff Nichols par blog-Cineaddict

Ici, la menace est également permanente et Richard redoute les voitures de la police comme le héros de Take Shelter redoutait de terrifiantes tornades. Certains plans paraissent presque similaires, comme ceux où l’homme se dresse devant son foyer pour tenter de le protéger de ces menaces extérieures.

En se plaçant ainsi du côté des individus avec ce que cela suppose comme profondeur et comme complexité (la mère de Richard qui aime sa belle-fille et qui l’aide à accoucher de son premier enfant mais qui reproche néanmoins à son fils ce mariage), Nichols nous épargne tout discours moralisateur et révèle avec d’autant plus de puissance l’absolue injustice que subit le couple Loving.

Rarement on aura traité un sujet aussi brûlant avec autant de subtilité et de délicatesse (sur un autre sujet lié à la discrimination, Todd Haynes s’en tirait de la même manière avec le magnifique Carol). Jeff Nichols revient sur l’Histoire récente des Etats-Unis (on peine à croire que de telles lois puissent encore exister dans les années 60 !) mais il l’aborde de biais, focalisant son attention sur des individus victimes de la « rumeur du monde » et du regard des autres.

« Love is all you need »

Au moment où défilent les cartons finaux, le cinéaste nous apprend que Mildred n’a jamais voulu devenir une « héroïne ». Et c’est sans doute là que se situe la clé de l’œuvre. Tout porterait Nichols à faire de son couple un symbole d’une cause militante. Il montre d’ailleurs avec beaucoup d’acuité l’ambiguïté de ces juristes acquis à la cause du couple mais qui n’hésitent pas à lui faire risquer la prison pour parvenir à leurs fins. Mais en « dédramatisant » les événements (les situations tragiques que connaissent Richard et Mildred sont finalement intégrées dans un quotidien plutôt heureux), le cinéaste remet au premier plan deux individus dont le seul crime aura été de s’aimer (quelle géniale coïncidence de l’Histoire que ce personnage s’appelle « Loving » !).

Avec la finesse qui le caractérise, Nichols nous bouleverse en s’attardant sur les infimes détails de cet amour plus fort que tout : deux mains qui se cherchent et se prennent, le geste d’une infinie douceur de Richard lorsqu’il touche le ventre rond de sa femme, les jeux enfantins entre insouciances et dangers permanents, les regards si caractéristiques des deux personnages : celui de bête traquée de Joël Edgerton et celui si expressif, entre douleur, obstination et espoir, de la géniale Ruth Negga… Avec beaucoup de délicatesse, la mise en scène inscrit ses personnages dans un univers où les éléments naturels ont toute leur importance et où le couple cherche avant tout à trouver un territoire où il sera libre de s’aimer.

En n’essayant pas d’asséner lourdement un « message » mais en se concentrant sur la beauté de ces deux êtres amoureux, Nichols touche à l’universel et signe un mélodrame discret dont la profonde humanité est le plus parfait antidote au visage hideux que nous offre actuellement l’Amérique…

 Loving (2016) de Jeff Nichols avec Ruth Negga, Joel Edgerton, Michael Shannon

La chair n’est pas triste

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George Sand Nadar Rosa Montero "La Chair"
George Sand, Nadar (Wikipédia)

La sexualité des « seniors » est un tabou que les magazines et les romans adorent briser. Rosa Montero s’y attelle cette fois dans son roman explicitement intitulé La Chair.

C’est Soledad (« solitude » en espagnol) qui mène la danse. Elle a soixante ans, « l’âge des chiens » où chaque année compte pour sept, elle est riche, elle est commissaire d’exposition et célibataire. Peut-être en partie parce qu’elle est convaincue que rien n’est plus torride que de faire l’amour sur du Wagner. Son amant vient de la quitter, elle n’aime que les Apollon, est incapable de désirer un homme de son âge, forcément flasque, dégarni et négligé. Heureusement, auplaisirdesfemmes.com est là pour lui offrir, ou plutôt pour lui vendre, ce dont elle a besoin. Elle choisit sur catalogue Adam, une créature divine de trente-deux ans à l’accent russe.

La solitude, ça n’existe pas

Elle le paie, puis ne le paie plus, ils s’attachent l’un à l’autre, puis se détachent, elle est amoureuse puis ne l’est plus. Une relation tragiquement banale entre un gigolo et sa cliente. Soledad se plaint beaucoup. D’abord, les gigolos coûtent plus cher que les putes, ce qui fait que les femmes sont encore une fois perdantes. Ensuite, son corps n’est plus présentable en pleine lumière, il lui faut essayer toutes les combinaisons d’éclairages possibles pour en masquer les bourrelets, les affaissements, les taches. Enfin, dans son travail, une quadragénaire pimpante essaie de lui voler la vedette. Soledad organise une exposition pour la Bibliothèque nationale espagnole. Le thème : les écrivains maudits. Elle connaît les secrets de Mark Twain, de Philip K Dick, de Maupassant, elle veut leur adjoindre Françoise Sagan ainsi que deux romancières chiliennes ayant assassiné leur amant.

Plus elle développe son sujet et essaie de le rendre compréhensible pour Adam, plus elle se projette dans ces destins maudits. Tous ceux qui l’ont vue en public, à l’opéra ou au restaurant, en compagnie d’Adam, en ont conclu qu’ils étaient mère et fils. Soledad se croit frappée du même syndrome qu’Aschenbach, l’amoureux cholérique de La Mort à Venise. Elle se sent, une fois épilée et apprêtée pour ses rendez-vous tarifés, aussi pathétique que le personnage de Thomas Mann.

Rosa Montero, qui fait une apparition pleine d’autodérision dans le roman, montre la « femme mûre » sous un angle impitoyable. Égoïste, mégalomane, autocentrée, méprisante et nymphomane, ainsi est décrite avec pragmatisme la femme ménopausée, riche de ses contradictions, de ses rides, de son expérience, dominante et fragile, mature et infantile, belle et insortable, il y a fort à parier que les lectrices concernées s’y reconnaîtront.

Soledad finit par s’éloigner d’Adam, dans des circonstances si romanesques qu’elle se promet de commencer enfin l’écriture du roman qu’elle mûrit depuis toujours.


Rosa Montero nous présente son dernier roman… par la-grande-librairie

Et parlant de femmes mûres qui écrivent sur des femmes mûres qui écrivent et aiment des écrivains, les hispanophiles pourront jeter un oeil sur le dernier roman d’Anne Serre, Voyage avec Vila-Matas. Moins flamboyant, plus littéraire et cérébral, avec à la clé un énième portrait de ces femmes à chats dont on désespère de se lasser.

Rosa Montero, La Chair – Anne-Marie Métailié, 196 pages.

Anne Serre, Voyage avec Vila-Matas – Mercure de France, 144 pages.

La Chair

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Marchés parisiens, les palais du peuple

Le fromager Philippe Grégoire: réputé pour ses fromages de chèvre de Bourgogne, il affine lui-même des fromages sublimes, comme ici, un comté de 18 mois à se damner.

« Entre 1961 et 1975, quelque chose d’essentiel a changé : il y a eu un génocide. On a détruit culturellement une population. » Pier Paolo Pasolini, Lettres luthériennes

« Toutes les villes ont un cœur, disait Sacha Guitry, et ce qu’on appelle le cœur d’une ville, c’est l’endroit où son sang afflue, où sa vie se manifeste intensément, où sa fièvre se déclare, sorte de carrefour où toutes ses artères paraissent aboutir. Mais le cœur de Paris a ceci de particulier, c’est que chacun le place où il l’entend. Chacun a son Paris dans Paris. » (Mémoires d’un tricheur). Le mien réside dans ses 80 marchés, qui sont ce que notre capitale offre aujourd’hui de plus vivant, de plus gai, de plus authentique et de plus énergique ! Dès que le cafard pointe le bout de son nez, je n’ai qu’à me précipiter au marché, celui de Bastille, des Batignolles, du boulevard Auguste-Blanqui, du boulevard Raspail, de la place d’Aligre ou du Président-Wilson, pour aussitôt ressentir un délicieux sentiment de bien-être au milieu de la foule trottinante, l’œil aux aguets sur les bouquets de mimosas, les turbots aux ouïes violacées étendus sur de la glace pilée et les miches laiteuses de la fromagère…

Pour mesurer à quel point tous ces marchés constituent un trésor unique, promenez-vous à Londres : quelle misère !

Comme Notre-Dame, l’Opéra Garnier, le musée du Louvre, le Crazy Horse et la Tour d’Argent, les marchés, dont la plupart furent créés sous l’Ancien Régime et la Révolution, font partie du patrimoine historique de Paris. Quelques-uns sortent du lot, comme celui des Enfants-Rouges, fondé en 1615 dans le Marais, et qui, pour cette raison, passe pour être le plus vieux de France. Ouvert six jours sur sept, le marché d’Aligre est unique en son genre, car il en regroupe trois en un : le découvert (dédié aux fruits, aux fleurs et aux légumes), les puces et les fripes (organisées en métiers depuis Louis XIV) et le marché couvert (inauguré en 1781 sous le nom de marché Beauvau). Les touristes du monde entier viennent à Aligre pour photographier sa graineterie, la dernière de Paris, qui est une vraie photo de Cartier-Bresson avec ses arrosoirs, ses plantes, ses oiseaux et ses bocaux emplis de bonbons d’autrefois. Derrière l’Hôtel de Ville, place Baudoyer, vous trouverez le seul marché ouvert l’après-midi (de plus en plus misérable à vrai dire avec ses deux étals). En bas des Champs-Élysées, le marché aux timbres fut immortalisé par Stanley Donen dans Charade (1963), avec Audrey Hepburn et Cary Grant. Et n’oublions pas les marchés aux fleurs de la place des Ternes et de la place de la Madeleine, ni le marché aux oiseaux de l’île de la Cité, constitué de pavillons d’époque 1900. Il arrive aussi aux marchés de mourir de leur belle mort, comme ceux aux vêtements de la Halle Saint-Pierre à Montmartre, ou du Carreau du Temple, dans le Marais, tous deux transformés en « espaces culturels ».

Pour mesurer à quel point tous ces marchés constituent un trésor unique, promenez-vous à Londres : quelle misère ! Mis à part l’immense Borough Market, une merveille qui date de 1851 (ce que seraient devenus nos Halles Baltard, construites à la même époque, si on ne les avait pas détruites), la plupart des marchés londoniens frappent par leur inauthenticité car on n’y rencontre quasiment aucun petit producteur. Ils racontent ainsi en creux l’histoire économique du pays depuis le xviiie siècle, avec ses millions de petits fermiers britanniques expropriés et chassés de leurs terres au profit des grands propriétaires. L’agriculture paysanne, aux abords de Londres, a ainsi été rayée de la carte, alors que l’on comptait encore, il y a peu, 150 maraîchers rien que sur la commune de Nanterre.

Aller au marché, à Paris, ça n’est pas seulement faire ses courses, c’est aller à la rencontre de l’Autre : le paysan aux mains pleines de terre, l’éleveur de volailles, le boucher aux joues[access capability= »lire_inedits »] rouges, l’apiculteur, l’ostréiculteur, l’affineur de fromages, le cordonnier, le fleuriste… C’est tailler une bavette, échanger, plaisanter. Parfois, on devient copains. Parfois, on s’engueule. En faisant la queue, les clients eux-mêmes s’observent, des bribes de dialogues s’amorcent (« vous la cuisinez comment, vous, la lotte ? »), on ne se connaît pas mais on partage un destin commun, le temps d’un marché. Le flirt même n’est pas impossible. Je me souviens ainsi d’une file d’attente devant mon fromager préféré, le Bourguignon Philippe Grégoire, à Raspail. Alors que je m’extasiais sur ses somptueuses tommes de chèvre, la dame mûre et élégante qui me précédait me fit un clin d’œil : « Vous en voulez une ? Je vous l’offre. Philippe, vous donnerez une tomme à ce jeune homme qui me paraît affamé. À bientôt, beau brun…» Difficile de vivre la même scène à Auchan ou à Carrefour, le samedi après-midi, alors que les gens se croisent sans se regarder !

« Dans chaque marché, il y a deux ou trois “locomotives”, des commerçants réputés pour lesquels les gens sont prêts à traverser tout Paris »

Vestiges archéologiques d’un Paris populaire disparu, les marchés sont devenus des réserves d’Indiens. « Dites-moi, c’était comment Paris quand il y avait encore un peuple ? » En interrogeant ainsi les « anciens » qui ont connu le Paris « d’avant » (avant le génocide), celui de Prévert, de Doisneau, d’Hemingway, de Simenon, Sautet et Sempé, on se sent dans la peau du journaliste qui, dans Little Big Man, interviewe le dernier survivant de la bataille de Little Big Horn, un homme de 121 ans (joué par Dustin Hoffman), seul capable de dire comment vivaient vraiment les Cheyennes avant d’être assassinés et parqués dans des réserves. Donnons donc la parole à quelques-uns de ces peaux-rouges…

Le maraîcher Joël Thiébault fut l’une des grandes figures des marchés parisiens au cours de ces quarante dernières années. Chefs étoilés, stars du show-biz, étudiants, jeunes, vieux, retraités, ouvriers… toutes les classes sociales ont traversé Paris des années durant pour ses légumes de pleine terre au goût éclatant, cultivés sans nitrates, à Carrières-sur-Seine, et mûris sans stress, à « vitesse normale et naturelle ». Mais Joël Thiébault n’a pas attendu la mode du légume bio pour prospérer ! L’homme descend en effet d’une très ancienne dynastie de maraîchers : « En 1871, mes ancêtres se rendaient déjà à cheval au marché du cours de la Reine créé par Thiers, après la Commune, le long de la Seine. » Il se souvient des contre-allées de l’avenue Kléber (qui relie la place de l’Étoile au Trocadéro), encore labourées à cheval dans les années 1960. Lui a commencé à vendre ses propres légumes en 1976, à 16 ans, sur le marché du Président-Wilson, avec l’aide de son père. « Il y avait alors beaucoup plus de commerçants et de petits métiers qu’aujourd’hui. On ne jetait pas ses vêtements, on allait à la mercerie pour les faire réparer… Ici, dans le XVIe arrondissement, les dames venaient encore faire leurs courses avec leurs domestiques, leurs cuisinières notamment, qui seules avaient autorité à décider ce qu’il fallait acheter car la cuisine était leur chasse gardée ! » Marcel Proust raconte bien cet orgueil de la cuisinière de ses parents, Françoise, qui refusait que quiconque vînt lui donner des ordres dans sa cuisine…

Pour Joël Thiébault, on ne va plus au marché de la même façon : « Autrefois, on faisait les courses pour se nourrir. Aujourd’hui, on va au marché pour se faire plaisir, pour acheter des produits naturels d’exception que l’on ne peut plus trouver ailleurs. La cuisine est devenue un loisir. Et dans chaque marché, il y a deux ou trois “locomotives”, des commerçants réputés pour lesquels les gens sont prêts à traverser tout Paris. » Thiébault fut de ceux-là. Il fallait ainsi observer son sourire de comédien dell’arte quand les grandes dames habillées chez Dior ou des acteurs célèbres (comme Pierre Arditi) se ruaient sur son stand en l’appelant par son prénom : « Joël, comme elles sont belles vos carottes ! Et vos fleurs de courgettes, quelles merveilles ! » Mais contrairement aux idées reçues, les meilleurs clients ne sont pas les plus fortunés : « J’ai vu venir chez moi des étudiants qui vivaient dans le XXe avec 300 euros par mois, des ouvriers, des retraités, tous étaient mus par la seule gourmandise. Rien que pour ça, je ne regrette pas de m’être levé à quatre heures du matin tous les jours pendant quarante ans ! »

Fils d’immigrés italiens ayant quitté leur petit village de Toscane, compagnon menuisier, disciple de Pasolini, fournisseur de Carla Bruni et ogre à table (il pèse plus de 100 kilos), l’épicier Fernando Moschi occupe un stand sur le marché Auguste-Blanqui dans le XIIIe arrondissement. On va le voir le dimanche matin pour son parmesan bio de montagne au goût de noisette (le meilleur de Paris) et son sublime jambon cru « cul noir », affiné à l’air de la forêt sur les hauteurs de Parme. Son enfance, il l’a passée dans le quartier de Charonne, dans les années 1960 : « Il y avait alors tout un peuple d’artisans et de petits commerçants, des menuisiers et des ébénistes pour l’essentiel, puisque nous étions près du faubourg Saint-Antoine, réputé pour ses métiers du bois depuis Louis XIV. On vivait modestement, mais pas misérablement, car il y avait un vrai lien de solidarité. Les gens s’entraidaient, on allait au cinéma une fois par semaine, et le samedi soir on allait danser à Ménilmontant sur des airs d’accordéon : ça n’était pas pour les touristes, c’était Paris ! Même dans les quartiers devenus très bourgeois comme ceux de Passy et de Sèvre-Babylone (près du Bon Marché), je me souviens très bien que toutes les classes sociales étaient réunies dans un même immeuble, la prostituée elle-même faisait partie du décor et élevait ses enfants. On ne parlait pas alors de “mixité sociale” car ça allait de soi ! En revanche, il n’y avait pas la misère sordide telle qu’elle s’étale aujourd’hui sous nos yeux dans les rues de Paris, avec ses campements et ses mendiants dormant sur des matelas, ça, c’est une vraie régression. » C’est presque trop beau, la façon dont ce Paris raconté coïncide avec celui des films.

« Les pauvres du quartier viennent me voir car ils savent que j’adapte mes prix à leur porte-monnaie »

Jean-Gabriel Barthélémy, grand paparazzi de l’agence Sipa, photographe d’Elizabeth Taylor et du prince Charles pour Paris Match, et dernier Parisien que je connaisse à parler encore avec l’accent de Gavroche et de Maurice Chevalier, se souvient quant à lui des Halles où il est né en 1950 : « J’y ai vu des choses inimaginables aujourd’hui. Devant leurs boutiques, les bouchers de la rue Montorgueil suspendaient à des crochets les animaux fraîchement abattus dont le sang recouvrait tout le trottoir… Je me souviens des forts des Halles qui se tapaient des sandwichs gigantesques à six heures du matin, des baguettes entières croustillantes, farcies de frites fraîches et de saucisses grillées : les meilleurs sandwichs que j’aie jamais mangés ! Il y avait là toute une aristocratie ouvrière : les bouchers étaient fiers d’être bouchers, les boulangers d’être boulangers, les fleuristes d’être fleuristes. Mais le plus frappant est que dans tout ce bouillonnement, ce quartier était tenu, c’était une jungle, un écosystème doté d’un système immunitaire très fort. La rue Saint-Denis était ainsi l’une des plus sûres de Paris ! On pouvait s’y promener à n’importe quelle heure sans être inquiété, les filles y faisaient régner l’ordre. Je me souviens avoir vu des voyous se faire passer à tabac à coups de talon aiguille et de sac à main… On ne les a jamais revus, ceux-là ! En perdant son peuple (une catastrophe dont j’impute la responsabilité à Jacques Chirac), notre ville a perdu un peu de sa substance vitale et de son identité. »

Aux puces du marché d’Aligre (unique brocante intra-muros de Paris, celles de Montreuil, Saint-Ouen et Vanves étant situées en périphérie), vous pourrez faire la connaissance d’un personnage dostoïevskien : Bernard Bonhomme. Petit, les yeux fiévreux et toujours entouré d’une cour de mendiants, il semble tout droit sorti du film Max et les Ferrailleurs de Claude Sautet. « Les pauvres du quartier viennent me voir car ils savent que j’adapte mes prix à leur porte-monnaie (ce qui rend fous de rage les autres brocanteurs). J’en profite aussi pour leur apprendre à ne pas voler. Il y a deux ans, je me suis retrouvé à l’article de la mort à l’hôpital américain. Ces gens-là sont venus me voir et ont prié pour moi. Rien que pour ça, Aligre est unique ! Mais le marché est menacé, beaucoup aimeraient le voir disparaître pour mettre des boutiques de luxe à la place. »

Ce sentiment d’ordre, d’harmonie et de sécurité, que les Grecs appelaient « cosmos » et qui devait s’inscrire au cœur de la cité conçue à l’image de l’Univers – à défaut de l’éprouver dans les rues de Paris (où les deux-roues et les mendiants, désormais, ont pris l’habitude d’occuper l’espace qui était normalement réservé aux piétons : le trottoir), on le retrouve dans l’animation des marchés.

C’est précisément ce sentiment qui est menacé car, on ne s’en étonnera pas, les marchés n’échappent pas à la loi du marché. À Paris, depuis 1999, les marchés dits « d’intérêt public » sont, à l’insu de la plupart des Parisiens, gérés par quatre sociétés privées : Dadoun, Bensidoun, Cordonnier et Mandon. Leur mission est, théoriquement, d’assurer la mise en place des marchés et leur nettoyage. Conformément au cahier des charges qu’elles ont accepté, elles installent les stands, fabriquent le matériel nécessaire (comme les bâches et les structures en aluminium), fournissent l’accès à l’eau et à l’électricité, nettoient, récoltent les déchets. Pour avoir prononcé le nom de ces sociétés et demandé aux commerçants ce qu’il fallait en penser, nous avons pu constater qu’elles ne jouissaient pas d’une sympathie énorme… En fait, l’omerta règne, car les commerçants, tout en se plaignant d’être « saignés à blanc », craignent les représailles et refusent de témoigner. « Ces gens-là ne font pas du social mais du fric, nous confie un marchand à qui nous avons promis de respecter son anonymat. La mairie ne peut rien faire contre eux : ils sont tout-puissants. »

Depuis Napoléon Ier, pour obtenir une place sur un marché parisien il faut demander une carte de « marchand forain ». Autrefois, on adressait une demande écrite, avec registre du commerce et casier judiciaire, directement à la Mairie de Paris. Désormais, il faut écrire à Dadoun et consort. La liste d’attente peut durer x années. Quand une place se libère, on vous la propose, moyennant un loyer mensuel qui est calculé en fonction de la longueur de votre stand. En moyenne, on paye 1 000 euros par mois pour avoir un stand de huit mètres de long. C’est un coût important (il y a dix ans, le loyer était deux fois moins élevé) car, au final, le marchand forain n’est pas propriétaire de sa place et ne travaille que de huit heures à 14 heures quand il y a marché (c’est-à-dire pas tous les jours). Il existe environ 1 500 marchands forains à Paris, auxquels il faut ajouter 3 000 « marchands volants » non titulaires de la carte, qui ne viennent que lorsqu’il y a une place vacante. Ainsi, tous les matins, un « placier » travaillant pour les sociétés de gestion vérifie que tous les marchands sont à leur emplacement, et s’il en manque un il donnera la place à un marchand volant venu tenter sa chance. Les enveloppes circulent-elles sous le manteau ? On n’est pas allé voir…

« Les marchés sont dans un piètre état. En fait, rien n’a changé depuis un siècle : les trottoirs sont pleins de trous, il n’y a pas de toilettes, pas de bancs, pas de fontaines, pas d’espaces verts, et l’accès à l’électricité est déficient… »

Ce qui est certain c’est que ce mode de gestion ne satisfait personne du côté des marchands forains, qui considèrent que les marchés ne sont pas entretenus comme ils devraient l’être. C’est ce que nous l’explique l’ancien fleuriste Philippe Thuillier, actuellement président du Syndicat des marchés de Paris (SDMP) dont le siège est à Rungis : « En confiant la gestion des marchés à des sociétés privées, après 1989, la Mairie de Paris s’est délestée d’une charge lourde. Mais au total, les marchés sont dans un piètre état. En fait, rien n’a changé depuis un siècle : les trottoirs sont pleins de trous, il n’y a pas de toilettes, pas de bancs, pas de fontaines, pas d’espaces verts, et l’accès à l’électricité est déficient (d’où les pannes récurrentes qui stoppent les vitrines réfrigérées et exposent ainsi à la chaleur les aliments fragiles)… Quand je vois la beauté des marchés de Dinard ou de Royan, je me dis que la ville de Paris pourrait mettre davantage en avant ses propres marchés ! »

Interviewée pour Paris Match en février 2014, alors que la campagne électorale battait son plein, la candidate Anne Hidalgo avait fait part de son « adoration » pour les marchés parisiens qui étaient, disait-elle, un vrai motif de fierté. Depuis, le sujet ne semble pas la passionner et le service de presse, contacté par mail, n’a pas daigné nous répondre. Curieusement, alors que le marché, haut lieu de la vie bobo, devrait être un terrain conquis pour la gauche, celle-ci ne s’y intéresse guère à la question, confirme en riant Fernando Moschi : « Moi qui vient de la gauche, je suis obligé de reconnaître, même si c’est dur à avaler, que la droite a toujours mieux traité les petits commerçants… Quand nous nous rendons à la Mairie de Paris pour nous plaindre du fait que nos bâches n’ont pas été nettoyées convenablement par les concessionnaires, les socialistes nous regardent de haut et nous font sentir que nous sommes des poujadistes, comme si, par définition, nous n’étions pas leur électorat… C’est idéologique, on n’y peut rien ! Quand Jacques Toubon était maire du XIIIe arrondissement, il venait tous les dimanches matin au marché Auguste-Blanqui avec sa secrétaire qui notait nos doléances, et les problèmes étaient réglés dans la semaine. »

Pour Philippe Thuillier, le fait est qu’il n’y a plus d’interlocuteur direct : « Sous Chirac et Tiberi, nous avions une oreille, un certain Gérard Leban, qui était un type exceptionnel, gaulliste pur jus, bon vivant et auteur de romans policiers. Nous pouvions lui téléphoner sur sa ligne directe, il décrochait immédiatement, nous écoutait et gérait le problème dans l’heure. Aujourd’hui, il faut attendre des mois… Mme Olivia Polski, adjointe au maire chargée du commerce et de l’artisanat, est charmante, mais elle délègue à son administration : il n’y a pas d’engagement personnel. »

Très remonté, le maraîcher Gilles Flahaut, vice-président du Syndicat des marchés de Paris et représentant du marché d’Aligre, fulmine : « En juillet 2015, un incendie criminel a détruit partiellement le marché couvert Beauvau, qui est quand même inscrit à l’inventaire des monuments historiques. Or les travaux de restauration ne sont toujours pas à l’ordre du jour… Manifestement, c’est un sujet qui n’intéresse pas la Mairie de Paris ! »

Joël Thiébault tente de tempérer ses critiques et, à court d’arguments, observe que la Mairie de Paris a « quand même » eu une bonne idée ces dernières années : « Elle fait récolter toute la verdure à la fin des marchés et la transforme en compost qu’elle répand sur les cultures d’Île-de-France. » La maire de Paris est friande de ce genre de gadget ridicule et purement médiatique. Ainsi, dans certains quartiers, les Parisiens sont-ils invités à investir les cercles herbagés autour des arbres (endroits favoris des chiens pour se soulager) pour y planter ce que bon leur semble.

À en croire mes interlocuteurs, trois autres menaces assombrissent l’avenir des marchés parisiens. Tout d’abord, le déclin des métiers de bouche : plus aucun jeune ne veut devenir boucher, charcutier ou tripier. « Sur les marchés, un bon boucher, c’est vraiment ce qu’il y a de plus difficile à trouver », affirme Thiébault. L’une des dernières grandes figures de la boucherie parisienne est le truculent Serge Caillaud, du marché Saint-Germain, dans le VIe, don Juan aux 1 000 conquêtes dont le charme n’aurait pas laissé insensible Naomi Campbell en personne… Caillaud nous raconte en riant que, pour devenir boucher, autrefois, à La Villette, il fallait subir un bizutage consistant à boire un grand bol de sang chaud… « À défaut de renouer avec ces pratiques d’un autre âge, on pourrait aller dans les lycées et inciter les jeunes à apprendre ce noble et vieux métier. Le mot viande vient du latin vivenda qui, à Rome, désignait “la nourriture qui fait vivre l’homme”. C’est un métier qui exige beaucoup de connaissances. En plus, un bon boucher peut gagner aussi bien sa vie qu’un cadre sup ! »

Ensuite, la Mairie de Paris a fait entrer le loup dans la bergerie en ouvrant un boulevard aux supérettes. « Carrefour et Casino se sont approprié les espaces, nous explique Gilles Flahaut, et ils achètent 80 % des produits à Rungis. Quand l’un de ces deux géants aura réussi à éliminer l’autre, il détiendra un monopole sur les prix et nous pourrons fermer boutique. »

Enfin, et c’est peut-être le point le plus préoccupant, on sait qu’Hidalgo et son équipe ne veulent plus de voitures dans la capitale. « Le week-end, pourtant, les gens vont au marché pour faire les courses de la semaine, et ils doivent pouvoir se garer, estime Joël Thiébault. Si on leur met des PV, ils ne reviennent pas et se rabattent sur les supermarchés. Au marché Wilson, il y a longtemps eu une tolérance verbale. On expliquait le problème à Bernard Debré à qui on remettait une pile de PV ou on allait voir directement le préfet. Maintenant, cette tolérance a disparu. Nous devons aller parler aux policiers quand nous les voyons arriver, le samedi matin, mais ça ne marche pas toujours… »

Une ville sans marchés est une ville morte. Quand Paris aura enfin décroché « ses » jeux Olympiques mais que ses marchés auront disparu, nous n’aurons plus qu’à commander nos salades sur Amazon.

Max et les ferrailleurs

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Mémoires d'un tricheur

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Si Macron veut perdre contre Marine Le Pen…

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Emmanuel Macron en meeting à Lyon, février 2017. SIPA. AP22010465_000025

S’il tient vraiment à démentir les sondages qui le donnent gagnant contre Marine Le Pen au second tour de la présidentielle, Emmanuel Macron peut abattre une carte maîtresse.

Reprendre à son compte les propos de l’ancien ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon, qui abonde dans son sens, et affirme dans Le Figaro qu’il n’y a pas de culture française, que la culture en France n’est pas nationale, qu’elle est seulement un mélange d’apports étrangers et de particularismes locaux.

L’argumentation d’Aillagon repose sur un sophisme tout bête, le faux dilemme, selon lequel de deux choses l’une : ou bien une culture est nationale, si elle est figée et fermée aux apports extérieurs, ou bien elle est en devenir et ouverte aux apports extérieurs, et dans ce dernier cas, elle n’est pas nationale. Elle est un mélange, et elle n’est qu’un mélange.

Si l’on abat tous les murs…

Cette conception caricaturale de l‘idée d’identité ne s’applique en réalité ni aux individus, ni aux cultures, ni aux nations.

La déconstruction de l’idée d’identité culturelle conduit l’auteur de l’article à conclure sur ces mots prophétiques: « Pour l’avenir du monde, il faut savoir ouvrir des fenêtres, et non ériger des murs ».

On frémit en imaginant ce que Marine Le Pen pourrait lui rétorquer si Emmanuel Macron persévérait dans cette thèse qu’il a lui-même énoncée, et reprenait à son compte l’article de l’ancien ministre de la Culture.

Elle pourrait lui faire remarquer que Lully et Ionesco, cités comme des étrangers par Aillagon, ont été et se sont voulus des Français d’origine étrangère : qu’ils font pleinement partie de la culture française ; et qu’il n’est pas question de les défranciser.

Elle pourrait même ajouter à l’adresse de ces déconstructionnistes que si l’on abat tous les murs, il sera inutile d’ouvrir les fenêtres.

Fillon, mon candidat de raison

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fillon lr justice penelope
Sipa. Numéro de reportage : 00793018_000002.

Inutile de le cacher, ce fut une grande déception. Comme si le Canard enchaîné révélait que Mère Theresa allait en secret à Las Vegas claquer les fonds levés pour les miséreux de Calcutta. Ou bien que le Dalaï Lama s’était converti à l’islam et partait faire le djihad en Syrie.

Les Fillon aiment l’argent

Eh bien oui, les Fillon aiment l’argent. Bien sûr, on aurait préféré qu’ils réagissent autrement aux fameuses révélations. Un Georges Frêche, un Roland Dumas auraient pu leur conseiller la bonne tactique : la famille passe à la télévision et avoue qu’elle a pioché dans l’argent public, mais c’était par amour pour Penelope qui a un faible pour les bijoux, ou bien pour refaire les toits de Beaucé qui commençaient à prendre l’eau, ou bien pour les études des enfants, si brillants et sérieux. Mais ils rembourseront, c’est promis. Les Français auraient tiré leur mouchoir et adoré cette séance de repentance en groupe.

Mais ça, c’est de la roublardise méridionale, et le fils du notaire, de mère basque et de père vendéen, en est strictement incapable. Un sou, c’est un sou et quand il est légalement gagné, on le garde, surtout si ajoutés les uns aux autres les sous font un joli tas. Nous autres électeurs, nous devons en prendre notre parti et adopter une attitude cynique. Il faut prendre acte à la fois que ce candidat aime l’argent et qu’il est le seul à présenter un programme sérieux, tant sur le plan économique que pour la continuation de la France. D’après les sondages, ses deux concurrents les plus redoutables sont Marine Le Pen, qui nous propose une sauvegarde nationale et une catastrophe économique, et Emmanuel Macron qui nous propose une sauvegarde économique et une catastrophe nationale, pour autant qu’on puisse deviner ses obscurs desseins. Il faut donc voter Fillon non par amour mais par raison.

Mélenchon en extase

Plusieurs candidats de cette très curieuse élection présidentielle se prennent pour le Christ. C’est vrai de Mélenchon, qui s’est doté de l’ubiquité divine grâce à un hologramme, et c’est encore plus vrai de Macron. J’ai été stupéfait de le voir hurler à ses fidèles un long et modulé : « Mes amis, je vous aime… farouchement ». Et les fidèles d’En marche se pâment, ils applaudissent, ils en redemandent. Ce sont des fidèles, non des partisans. Interviewés, ils avouent avoir vécu un moment fort et rester sous le charme. Tout comme les admirateurs de Mélenchon qui semblent éprouver durant ses discours des extases mystiques et  quittent ses meetings éberlués comme des Ravis de crèche. Un homme politique doit-il se présenter comme un objet d’amour ? Non. Il s’agit là du dévoiement d’un sentiment de nature religieuse mais qui peut aussi se manifester envers la nature ou l’art : la ferveur. Un très beau mot qui veut dire à l’origine bouillonnement, un bouillonnement de l’âme, tout intérieur (pardon pour ce réflexe de vieux prof). Or il semble que dans ce pays largement athée, la ferveur se soit reportée indûment sur la politique. Tout le monde a besoin de ferveur, avec des doses différentes bien sûr. Il est irrespirable de vivre perpétuellement dans l’ironie, le dénigrement et la dérision, comme nous y invitent la plupart des médias et l’air du temps.

Faut-il voter pour un candidat par amour ? Non. Par raison ? Oui. Avons-nous besoin à l’Elysée d’un télévangéliste charmant et bien-disant ? Non. Avons-nous besoin dans ce même palais présidentiel d’un plombier qui sache déboucher les multiples tuyaux de l’Etat français qui ne fonctionnent plus ? Oui. Sinon, un de ces jours, nous allons tirer la chasse et comme dans La Grande Bouffe de Marco Ferreri il va nous tomber sur la figure des tonnes de matière fécale malodorante, qui normalement se trouve en aval des cabinets, pas en amont. Banlieues en feu, intérêts de la dette impossibles à payer, chômage en explosion, SNCF, Areva et hôpitaux en faillite, etc. Je ne détaille pas, vous êtes au courant. Faut-il aimer son plombier pour qu’il soit efficace ? Je ne crois pas. Et si vous apprenez que votre plombier efficace a traficoté des papiers pour faire croire que sa plombière a travaillé pour lui et va toucher des allocations de chômage auxquelles elle n’a pas droit, allez-vous vous draper dans votre dignité, renvoyer le plombier indélicat et laisser vos tuyaux bouchés ? Ce ne serait pas très malin.

La gauche de la gauche ruinerait la France

On avait parlé du François Fillon catholique, père de famille tranquille, bourgeois des paisibles bocages de l’Ouest, et on avait oublié le François Fillon pilote de courses automobiles et alpiniste… Un homme qui a manifestement le goût de risque. Moi qui ai horreur d’être conduit trop vite et qui éprouve le vertige sur une chaise, j’ai été pris en otage par cet homme de tous les risques. Je ne suis d’ailleurs pas seul dans le bolide, il y a aussi tous les électeurs du centre, de la droite modérée et tous les gens qui ont un minimum de jugeote et ne croient pas à l’open bar de MM. Hamon et Mélenchon qui ruineraient la France en trois semaines. Nous les passagers de Fillon, nous serrons les fesses car il roule toujours plus vite. En fait il joue à quitte ou double. Ou bien il nous envoie dans le décor et alors il sera à tout jamais détesté, rejeté par tout son camp et haï des Français. Ou bien ce fou du volant coriace, pugnace et culotté nous conduit à la victoire. Et avec de pareilles qualités, il sera assurément un grand homme d’Etat. Personne n’insiste sur le fait que  »Mr Nobody » a longtemps vécu étouffé et méprisé par Nicolas Sarkozy. Il rongeait son frein et ourdissait la toile de sa longue revanche. Car il y a de l’araignée en lui, et je le dis à titre d’éloge. Fillon est un homme capable de stratégies longuement mijotées, de plans étalés sur des années, des  plans pour la France et parfois aussi pour sa petite famille. Des plans solides, pas de petites arnaques solférinesques comme qui vous savez.

Ce bouledogue teigneux, taiseux et retors est doté d’une incroyable pugnacité, d’une incroyable persévérance, d’une incroyable audace, ce qu’il est en train de démontrer ces jours-ci par son acharnement à foncer dans son bolide, malgré les conseils d’amis effrayés à juste titre par les 250 à l’heure. Les Français auraient grandement tort de se passer des services d’un pareil opiniâtre. S’il est élu, je plains sincèrement ceux qui auront à négocier avec lui, les pauvres petits syndicalistes, les pauvres petits Poutine et Trump, je plains la gentille dame sur le retour qui préside aux destinées de l’Allemagne. Ils auront affaire à très forte partie. La longue mutation de François Fillon accouche d’un homme d’Etat de grande classe, farouche, à grande portée, impitoyable sur ses objectifs. La chrysalide ne produit pas un papillon, il en sort un tigre. En bousculant quelque peu l’Histoire de France, on pourrait dire qu’après une série de rois fainéants, dont le dernier était si immobile qu’il ne demandait même plus à ses cochers de faire avancer son lit roulant, voilà que Richelieu pourrait enfin venir au pouvoir. Les protestants qui caillassent les troupes royales n’ont qu’à bien se tenir et la maison d’Autriche va désormais trembler devant la France. Vous m’objecterez que Richelieu avait une fâcheuse tendance à confondre sa cassette avec celle du Royaume. Ah bon…

La Grande Bouffe

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Vaincre le totalitarisme islamique

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Les HLM au fond de l’impasse

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Gérard-François Dumont HLM Politique de la ville
Gérard-François Dumont est professeur à la Sorbonne, président de la revue "Population & Avenir", auteur notamment de "Populations et Territoires de France en 2030"(éditions de L'Harmattan).

Propos recueillis par Gil Mihaely

Causeur. Comment jugez-vous la politique française en matière de logement social ?

Gérard-François Dumont. Sur cette question, deux idéologies opposées structurent le débat : « Tous propriétaires ! » ou « Tous en HLM ! » En France, c’est le « Tous en HLM ! » qui a dominé : tous nos gouvernements ont considéré par principe qu’il fallait construire le plus de logements sociaux possibles. En conséquence, le logement social n’est pas conçu comme une réponse aux problèmes de logement de personnes en difficulté, mais une solution pour toutes les catégories ne disposant pas de revenus élevés, dont les classes moyennes. D’ailleurs, selon les critères donnant accès à une demande d’un logement social, les deux tiers de la population peuvent y prétendre. Cela supposerait des financements publics considérables, bien au-delà de ceux, déjà très élevés, consentis aujourd’hui.

A lire aussi >> HLM: le clientélisme est roi: des logements attribués à partir de procédures opaques

Mais la HLM à la française ce n’est pas uniquement un choix socio-économique, c’est aussi « une certaine idée de l’urbanisme, de la ville »…

En effet, l’histoire du logement social en France ne peut être dissocié d’une idéologie urbanistique qui explique son coût colossal : aux investissements publics de départ, s’ajoutent les coûts de gestion, puis les dépenses visant à tenter de réparer les erreurs passées, ce que l’on appelle désormais la « rénovation urbaine » – au total ces coûts directs se montent à au moins 90 milliards depuis vingt-cinq ans ; il faudrait aussi compter les coûts indirects liés au fait que, dans nombre de quartiers, la géographie du logement social ne contribue guère à la réussite des habitants ni à la concorde sociale.

Vous parliez d’idéologie…

J’y viens. En effet, les principes guidant cette politique sont issus de la charte d’Athènes dans laquelle, en 1932, un certain nombre d’urbanistes, sous la houlette de Le Corbusier, déclarent qu’il est temps de construire des villes nouvelles et hygiéniques faites de barres et de tours. Il s’agit bien de faire table rase des villes du passé. L’application de ces principes, qui n’a d’équivalent que dans les pays communistes, s’est traduite par trois choix dont la France subit toujours les conséquences. D’abord, la France a exclu[access capability= »lire_inedits »] la réalisation de logements sociaux dans des maisons de ville, qui offrent pourtant une densité de population équivalente aux quartiers de barres et de tours. Oui, cela vous étonne, mais dans ces quartiers, il y a beaucoup d’espace entre les barres. Ensuite, au moins jusqu’aux années 1970, la primauté d’une logique comptable de court terme – il faut construire pas cher – qui engendre aussitôt des frais de fonctionnement élevés, puis des dépenses considérables de rénovation. Nombre de logements sociaux ont été initialement construits sans volets, d’où des coûts de chauffage élevé, ou sans ascenseur pour ceux comptant au plus cinq étages. Lorsque la décision est enfin prise de poser des volets ou d’installer un ascenseur, elle est beaucoup plus coûteuse que si elle avait été initialement prévue. Enfin, l’idéologie fonctionnaliste décrète que les nouveaux quartiers de logement social doivent s’installer dans des territoires éloignés des villes anciennes auxquelles il faut tourner le dos. Donc, au lieu d’étendre peu à peu les villes anciennes sans rompre le lien social et en s’appuyant sur les services et les infrastructures existants, on construit des quartiers-champignons complètement en dehors de la ville. Cela donne le Val Fourré à Mantes-la-Jolie, la cité des Musiciens aux Mureaux, le Haut-du-Lièvre à Nancy, ou Valdegour à Nîmes, des quartiers séparés de la ville ancienne par un no man’s land et souvent mal desservis par les transports publics. Ce n’est pas un hasard si les émeutes urbaines de l’automne 2005 ont commencé à Clichy-sous-Bois dans un quartier totalement enclavé.

Cependant, il y a aussi des logements sociaux dans les villes, comme les immeubles en briques rouges de la petite ceinture parisienne.

Oui, même si ce parc, hérité de l’entre-deux guerres ou issu de choix plus récents, est plus réduit en nombre. Le résultat est, qu’à l’intérieur du logement social, il y a des inégalités très importantes : les personnes logées en centre-ville sont favorisées par rapport aux habitants de quartiers éloignés et enclavés, avec une offre bien moindre en commerces, services publics, accès à l’emploi, à l’éducation ou à la culture.

Peut-on vraiment faire bénéficier sept Français sur dix d’un logement social ou plutôt, pour suivre votre définition, « d’un logement non soumis au marché » ?

À la fin des années 1990, environ 14 % de la population bénéficie d’un logement social. La loi SRU (relative à la solidarité et au renouvellement urbains), votée en 2000, impose alors un minimum de 20 % dans chaque commune de plus de 3 500 habitants. En 2012, la France métropolitaine compte environ 4,5 millions de logements locatifs sociaux soumis à un loyer réglementé, soit 16 % des 28 millions de résidences principales. Puis la loi ALUR du 18 janvier 2013 fixe comme objectif 25 % ! Les effets pervers sont importants. D’abord parce qu’on oblige certaines communes à construire des logements sociaux alors qu’elles n’ont pas de terrains disponibles. Ensuite, à partir du moment où on augmente la proportion de logement social à 25 %, le promoteur qui réalise un ensemble est obligé d’augmenter ses marges sur les logements vendus ou loués sur le marché. En troisième lieu, avec une même enveloppe budgétaire, on construit moins de logements quand on construit dans les zones les plus tendues, là où il revient le plus cher. Enfin, qui dit logement social dit procédures d’attribution dont les règles sont, selon la Cour des comptes, « inadaptées », tout comme la gestion. La Cour des comptes ajoute qu’il faudrait « renforcer la transparence des procédures d’attribution ». C’est un bel euphémisme.

Il y a un autre phénomène, peut-être très français, qui est qu’on sort peu du logement social.

C’est un problème majeur. Le logement social devrait être une solution temporaire en attendant une meilleure fortune. Or, depuis la fin des Trente Glorieuses, il y a de plus en plus de gens pour qui cette amélioration n’arrive pas. Résultat, en l’absence de sorties du système, donc de roulement, beaucoup de gens ne se retrouvent pas seulement captifs du logement social, mais aussi de l’appartement qui leur a été attribué.

Certains maires préfèrent cependant que les familles qui progressent économiquement et socialement restent dans leur immeuble, même quand elles ont dépassé les seuils de revenus, car elles constituent un élément de stabilité qui améliore la cohésion et empêche l’effet sas pour migrants de jouer à plein.

Justement, il faudrait laisser les maires plus libres de leur politique du logement. La gestion actuelle du logement social reste trop jacobine. L’État décide trop souvent des règles uniformes sans tenir compte de la diversité des cas et multiplie les normes, ce qui augmente les coûts. Souvent le maire, qui a une longue liste d’attente parmi ses administrés, voit le préfet lui affecter des personnes qui viennent d’ailleurs. Il faut faire confiance aux élus qui sont généralement les meilleurs connaisseurs des problèmes de leur territoire.

Cette gestion centralisée et rigide est-elle responsable du fait que malgré toutes les excellentes intentions, tant de cités HLM sont aujourd’hui des ghettos d’immigrés, de délinquance et de chômage ?

C’est le résultat à la fois de la politique urbanistique des années 1950 à 1970, de la mutation de l’immigration passée d’une immigration de noria du temps des Trente Glorieuses à une immigration de peuplement, de certains errements de l’école et de politiques économiques peu favorables à l’entrepreneuriat. En Île-de-France, un phénomène supplémentaire est en œuvre : la région souffre d’une perte d’attractivité puisque son solde migratoire est négatif de 50 000 personnes par an. Or ce solde est doublement négatif : quantitativement et qualitativement. D’une part, quittent l’Île-de-France des ménages qui n’en peuvent plus de la mauvaise qualité de vie – notamment avec l’aggravation des transports publics. En moyenne, ce sont des gens qualifiés et disposant de revenus suffisants. En revanche, ceux qui viennent s’installer en Île-de-France sont le plus souvent des immigrés venant de pays moins développés, pourvus de qualifications moindres.

À ce propos, peut-on parler d’une utilisation clientéliste et électoraliste du logement social ? Qu’en est-il à Paris ?

Nul ne peut nier que le clientélisme électoral existe. À Paris, se pose une question majeure de gouvernance. La majorité actuelle considère que Paris est une ville normale alors que c’est une ville « globale ». Il est inévitable que le marché du logement y soit cher, parce que la demande est non seulement parisienne, non seulement française, mais mondiale !

D’une façon générale, il n’y a pas de « marché du logement français », seulement des marchés territoriaux ou locaux. Paris intra-muros, ce n’est pas l’équivalent de New York et Londres, mais de Manhattan et d’Inner London, comment voulez-vous qu’elle compte un quart de logements HLM ? Faire du logement social à Paris coûte très cher, parce que le prix du foncier y est très élevé, et engendre mécaniquement des rentes significatives. Il arrive à la municipalité d’acheter des immeubles anciens dans des rues prestigieuses, pour les transformer en HLM. Tant mieux pour ceux qui obtiennent ces logements ! Reste que ce n’est pas la stratégie d’une ville internationale, mais celle d’un système politique qui veut se maintenir au pouvoir…

Mais si on laisse faire le marché à Paris, où habiteront les policiers, les professeurs des écoles, les infirmières, les employés ? La mairie n’a-t-elle pas le droit d’utiliser l’outil HLM pour créer de la mixité sociale ?

Oui, les professeurs des écoles parisiennes comme les policiers devraient pouvoir loger à Paris. Pendant des décennies, les communes françaises logeaient leurs instituteurs. Mais la loi permet désormais le versement d’une indemnité. Quant aux policiers, on voit bien au passage ce qui les distingue des gendarmes : vivant dans l’endroit où ils travaillent, ces derniers connaissent bien le territoire. Beaucoup de policiers parisiens vivent loin de la capitale. Mais rien n’empêche de modifier la réglementation pour que les agents investis d’une mission de service public puissent disposer d’un logement dont la localisation soit utile au bien commun.

Au-delà de cette suggestion, que faut-il faire pour changer la donne en matière de HLM ?

D’abord établir un diagnostic : la politique française du logement social poursuivie depuis plusieurs décennies n’aboutit pas à des résultats satisfaisants. Il convient donc de la repenser. Le logement social doit être social, c’est-à-dire destiné à des personnes qui sont véritablement en difficulté, soit environ 8 % de la population. Il faut simplifier les réglementations qui pèsent sur le prix de l’immobilier et favoriser le développement d’un parc locatif privé en incitant les entreprises et l’épargne des Français à s’investir largement dans le logement. Aujourd’hui, tout est fait – en termes de fiscalité ou de réglementation – pour les dissuader. En effet, l’État prélève une très grande partie de l’épargne, notamment via l’assurance-vie, pour financer l’énorme dette publique ! En rendant l’investissement dans l’immobilier rentable et facile, et en encourageant les Français à investir dans le logement, pour leur usage ou pour d’autres, la France pourra satisfaire ses besoins de logements. 

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On en fait beaucoup pour Théo…

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Marin. Photo: DR.

Marin a vingt ans. Il est étudiant. Ou peut-être –et  hélas- il faudrait dire était… Il est hospitalisé à Lyon. On lui a fracassé le crâne. Après un long coma, il a repris conscience. Mais il a, en grande partie, perdu la mémoire. Ne sait pas pourquoi il est là. Et ne se souvient plus de ce qui lui est arrivé.

La tête défoncée à coups de béquilles

Voilà donc ce qui lui est arrivé. Il se trouvait dans une rue de Lyon, à proximité d’un couple qui s’embrassait sur la bouche. Il y a des pays où un tel comportement vaut le fouet ou un lynchage immédiat. Mais pas à Lyon, tout de même ? Eh bien si !

Un groupe d’individus, choqués et indignés par ce baiser, s’en est pris au couple. Insultes, injures … Sur les rares sites qui évoquent cette affaire, les individus en question sont qualifiés au choix de « jeunes » ou de « racailles ». Marin s’est interposé. Et c’est lui qui a tout pris. La tête défoncée à coups de béquilles. Dans certains quartiers de nos villes, la béquille est une arme.

La presse locale a évoqué ce drame. Mais pas avec suffisamment d’insistance pour que Gérard Collomb, le maire de Lyon, se rende au chevet de Marin. Il était sans doute trop occupé à soutenir Macron… Hollande non plus n’est pas venu. Pourtant, le courage est une vertu tellement rare de nos jours que la moindre des choses serait de le saluer. Le président de la République a trouvé le temps d’aller au chevet de Théo, blessé par un policier à Bobigny. Son Premier ministre a trouvé le temps de recevoir des soutiens de Théo. A-t-il reçu des membres du comité de soutien à Marin ?

Pour lui, il n’y a eu ni émeutes, ni voitures brûlées, ni flics caillassés. Pourquoi se dérangerait-on pour Marin ? Mais j’entends bien le reproche qui pourrait m’être fait à propos du parallèle entre Marin et Théo. Ce dernier a été victime d’un policier. Et ça changerait tout. Admettons.

La « fachosphère » a bon dos

Essayons alors une autre comparaison. Supposons que des allumés de Civitas, le fer de lance de la Manif pour tous, croisent un couple homo en train de s’embrasser et que, haineux, ils les agressent. Mais ça hurlerait de partout ! Hollande condamnerait, Taubira se roulerait par terre. Et la presse en ferait des gros titres. Supposons encore que quelques Identitaires aux cranes rasés se jettent sur des musulmans prosternés dans la rue à l’heure de la prière. Là ça hurlerait encore plus ! Et de partout, dans tous les médias, on annoncerait le retour des « heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire ».

Alors oui, Marin mérite tout autant de compassion que les victimes supposées citées plus haut. Mais tel n’est pas le cas. Pourquoi ? Parce que, me souffle-t-on, le drame de cet étudiant lyonnais est relayé par la « fachosphère ». Ah la « fachosphère »… Elle s’intéresse de très près à l’identité des agresseurs de Marin. Et il faudrait taire cette identité, alors que c’est elle – et elle seule- qui, revêtue de la défroque du fanatisme, a fait que le spectacle d’un couple s’embrassant a été jugé blasphématoire et méritant châtiment ?

La « fachosphère » a bon dos. Mais pourquoi devrait-elle être seule à protester ? C’est à nous, à nous tous, de crier notre dégoût. A  nous tous, de gauche, de droite, du centre, de rien du tout. A nous tous, athées, chrétiens, musulmans. A nous tous, car, avec Marin, c’est nous qu’on essaye d’assassiner. Si nous nous taisons, qui criera pour nous quand on essaiera de nous fracasser le crâne ?

 

Ndlr: Une pétition en ligne demande la Légion d’honneur pour Marin.

Flics, présomption de culpabilité

Manifestation contre "les violences policières" à Paris, février 2017. SIPA. 00793822_000001

Il y a quelques jours, dans le questionnaire que devait remplir une étudiante pour postuler à Kedge Business School, on demandait : « Quel est l’évènement majeur, de ces derniers mois, qui vous a marqué(e) ? » Et la jeune fille, une Marseillaise issue, comme on dit, de l’immigration, de répondre : « Le viol du jeune Théo… » Empathie maximale. Sans doute s’y est-elle vue.

Il m’a fallu des trésors de diplomatie pour lui conseiller de prendre un autre exemple. Pour expliquer que les flics ont droit, comme les autres citoyens, à la présomption d’innocence — même si les faits sont clairement établis, ce qui n’est pas vraiment le cas. Et qu’en tout état de cause, même si le policier incriminé se révélait finalement coupable, il est quelque peu délicat de juger prématurément d’une affaire en cours d’instruction. C’est même carrément illégal. Comme c’est une fille intelligente, elle a obtempéré. De bon cœur ? C’est une autre histoire.

D’autant que rien dans l’actualité ne l’engage à faire preuve de modération. Les temps sont au lynchage préventif — et Internet est un merveilleux champ de lapidation sans examen. Des « people » n’ont-ils pas écrit dans Libé une tribune exemplaire assimilant tout porteur d’uniforme à un violeur en puissance ? Le directeur général de la police nationale s’en est ému. Tous racistes ? Tous violeurs ? Allons donc ! Quand je les vois fermer les yeux sur les trafiquants de dope et de clopes du Marché des Capucins, ou renoncer à verbaliser une femme voilée des pieds à la tête, je les trouve même drôlement coulants — et globalement polis.

Au passage, qui sont ces « people » qui éructent dans Libé ? Des « gens », si je comprends bien l’anglais : quelle expertise ont-ils des affaires judiciaires ? Le fait d’appartenir à un tout petit monde artistico-littéraro-de gauche leur donne-t-il une quelconque autorité ? Nous vivons sous…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Pierre Brighelli.

Voltaire ou le jihad

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La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

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Macron en Algérie: un crime contre la vérité

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macron algerie colonisation crime
Emmanuel Macron accueilli par le chef de la diplomatie algérienne. Sipa. Numéro de reportage : 00793217_000002.

«C’est un crime. C’est un crime contre l’humanité. C’est une vraie barbarie, et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux vers lesquels nous avons commis ces gestes»
Voici ce qu’a affirmé, en Algérie, Emmanuel Macron, candidat autoproclamé à la Présidence de la République Française, lors d’une interview au média local Echorouk News.

Lyautey et Goering, même combat!

Crime contre l’humanité. Si les mots ont un sens, cela veut dire que l’on met sur le même plan qu’Adolf Hitler, Joachim von Ribbentropp, Hermann Göring, Ernst Kaltenbrunner, Wilhelm Keitel, Alfred Rosenberg, les Français Jacques Cartier, Joseph-François Dupleix, Louis Antoine de Bougainville, Thomas Robert Bugeaud, et les maréchaux Joseph Simon Gallieni et Hubert Lyautey entre autres. Et bien entendu les penseurs de ce crime contre l’humanité, Colbert, Duplex, Jules Ferry et tant d’autres…

Il conviendra donc, si l’on suit ce bel esprit, de débaptiser toutes les rues, tous les lycées Jules Ferry, les places Lyautey, les avenues Gallieni…

Avec ces propos dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils sont navrants, on voit bien où le candidat autoproclamé veut en venir : au vote des musulmans des banlieues, bien sûr. Un électorat à caresser dans le sens du poil.
Ces propos révèlent qui est Emmanuel Macron, que beaucoup fantasment comme un homme providentiel, au-dessus des querelles partisanes… C’est clairement un héritier de François Hollande, un socialiste qui a inspiré le quinquennat, et il sera prêt, lui aussi, à crier, « reviens, Léonarda ! » et à faire dans la contrition pour s’attirer les bonnes grâces des indigènes de la république, qui, c’est sûr, veulent beaucoup de bien à la France…

Des crimes de guerre largement partagés

Puisqu’il s’agit de l’Algérie, il convient toutefois de rappeler quelques vérités historiques. Que jusqu’en 1818, l’un des repaires des pirates barbaresques qui infestaient la Méditerranée depuis trois siècles, était précisément le port d’Alger, célèbre pour son marché aux esclaves, et que deux pays occidentaux, avant la France, avaient fait la guerre au Dey d’Alger pour faire cesser – outre la piraterie – ce qui était, précisément, un crime contre l’humanité, l’esclavage subi par les chrétiens et les chrétiennes. Les États-Unis, on le sait peu, ont fait la guerre aux barbaresques de 1801 à 1805, puis à nouveau en 1815 ; les Anglais en 1818, toujours pour libérer les esclaves chrétiens.

J’ai grandi sous la présidence du Général de Gaulle. J’ai 59 ans. Je ne suis pas d’origine pied-noir. Alors que les armateurs nantais et bordelais s’enrichissaient dans le commerce triangulaire, mes aïeux crevaient de faim dans les Hautes-Alpes. Je ne me sens, contrairement à Emmanuel Macron, en tant que Français, coupable de rien, de rien du tout, et je n’ai d’excuses à faire à personne.

Jacques Cartier, Bougainville, Lyautey… Le père Bugeaud et sa casquette… Tous ces héros ont peuplé mon enfance. Car jamais personne ne pourra me faire avaler – car il s’agit bien de cela – que ces héros, dont certains, je pense à Gallieni et Lyautey, ont sauvé la France et son empire durant la Guerre de 1914-18, sont des criminels contre l’humanité. Jamais leur image de pourra être associée aux bouchers des camps d’Auschwitz et de Treblinka.

Une ambition pour la France?

Je ne suis pas en train de dire que la France n’a rien à se reprocher. Notre pays n’a pas su mener la décolonisation, celle de l’Indochine, celle de l’Algérie. Des crimes de guerre ont été commis. Mais ces crimes de guerre ont été largement partagés : le Viet-Minh et le FLN aussi ont du sang sur les mains, du sang français, comme l’armée française a sur les siennes du sang vietnamien et algérien.

C’était il y a longtemps. Les sujets, les enjeux, désormais, sont ailleurs. Il serait peut-être temps d’en parler.
Il paraît que M. Macron serait un philosophe. Qu’il serait un littéraire. En tout cas, ce n’est sûrement pas un historien.
Pour qu’Emmanuel Macron devienne Président de la République, il faudrait qu’à côté de l’ambition et du sens des affaires qu’on apprend à l’École Nationale d’Administration, il ait aussi de l’ambition pour la France ; une vision.
Cela s’appelle le sens de l’histoire.

Abus de droit au logement

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Hall d’un immeuble HLM à Paris, janvier 2017.

Château-Rouge, Paris XVIIIe, un pluvieux après-midi de janvier. Ils sont tous là : le proxénète, l’œil bas et le verbe gouailleur, le vendeur de cigarettes à la sauvette, susurrant de tendres « marlboro, marlboro » à l’oreille des passants, les pickpockets flânant de poche en poche, les policiers en faction, voyant tout mais ne faisant rien. Au beau milieu de ce joyeux foutoir, l’immeuble de Michel forme un contraste presque comique. Une porte puis une grille blindée plus tard – quartier interlope oblige –, le sympathique retraité de la fonction publique nous ouvre sa demeure. Moulures au plafond, parquet de bois soigneusement entretenu, charme de l’ancien, son immeuble est de ceux que les Parisiens se disputent. Michel a de la chance : depuis bientôt trente ans, il loue son logement (qui n’est pas une HLM) à un prix 20 % inférieur à celui du marché, par la grâce de la Mairie de Paris qui lui a octroyé un logement social.

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« La famille qui habite en bas de chez moi tient des dizaines de commerces dans tout Paris ils viennent même dexporter à New York. Ils sont immensément riches, parce quils sappuient sur une main-dœuvre quasiment gratuite de travailleurs sans papiers », s’amuse-t-il en tirant sur une éternelle cigarette. Pourtant, le clan continue d’occuper un vaste appartement idéalement situé à deux pas du métro. « Ils sen vont, ils reviennent. Pendant que les uns sont là, les autres se prélassent dans les villas tapageuses dun goût immonde quils font construire en Tunisie. » Qui est là pour contrôler les allées des uns et les venues des autres ? Personne. « La gardienne, on ne la voit jamais, ricane Michel. Elle vient une heure par jour, dans le meilleur des cas. » Désireux d’en savoir plus, nous laissons Michel à ses gauloises et partons interroger des élus à l’Hôtel de Ville, afin de mesurer l’ampleur des abus en matière de logement social.

Une élue: « Une jeune femme de 22 ans s’est retrouvée à vivre toute seule dans un T5, alors que je venais de refuser un 32 mètres carrés à une famille de cinq. »

Calée dans l’un des confortables fauteuils du groupe Les Républicains, une élue francilienne se souvient de l’un des cas les plus flagrants d’abus auxquels elle a été confrontée.[access capability= »lire_inedits »] « Je venais à peine d’être élue, et là, un membre de la précédente municipalité, bénéficiant dun logement de cinq pièces, mappelle : Tu pourrais pas mettre le bail au nom de notre fille ?demande-t-il. On part vivre en Thaïlande, on aimerait bien lui léguer lappart“. » Refus de l’édile, qui ne froisse pas son interlocuteur. « Cest pas grave, on va passer par les voies légales, alors ! » rit-il, avant d’expliquer qu’il suffit d’inscrire un enfant sur le bail pendant un an, afin qu’il hérite du logement social de ses parents. « Voilà comment une jeune femme de 22 ans sest retrouvée à vivre toute seule dans un T5, alors que je venais de refuser un 32 mètres carrés à une famille de cinq », soupire l’élue.

La pratique ne semble pas relever du cas isolé : une rapide partie de pêche internet dévoile des centaines de questions posées sur les forums dédiés : « Comment hériter du logement social de mes parents ? » s’interroge une jeune femme de 23 ans désireuse de récupérer le 65 mètres carrés que ses parents occupent depuis vingt-huit ans à Vanves pour un modique loyer de 540 euros charges comprises. « Avant, il y avait des dynasties de rois, maintenant, il y a des dynasties de familles dans les HLM », ricane un gardien sous couvert d’anonymat. Le gouailleur concierge officie depuis une quinzaine d’années dans le Xe arrondissement, et dresse une liste à la Prévert de l’ensemble des petites magouilles rencontrées au cours de ses trois lustres d’exercice. « Il y a ceux qui ont une petite maison dans le Sud ou en Normandie, et qui viennent uniquement pour les soldes ou les week-ends. Ceux qui sous-louent une pièce de leur appartement à un neveu ou à un inconnu. Mais le pire, ce sont ceux qui sous-louent en Airbnb », soupire-t-il.

Son aversion à l’égard de la plateforme de logement temporaire est largement partagée par Fanny. Le coquet logement social de cette souriante trentenaire vivant en plein XXe arrondissement ne ressemble en rien à l’image glauque de la HLM de cité-dortoir. « Heureusement, ils nont pas mis de plaque. Tu imagines la honte pour les enfants, quand ils ramènent des copains de l’école ? Au moins, on nest pas stigmatisés. » Une discrétion précieuse pour son voisin, qui vit dans l’appartement de sa compagne et n’utilise son logement social que pour le louer sur AirBnb, le Bon Coin et consorts. « Depuis deux ans, on passe notre vie à supporter le bruit des valises, de la musique trop forte, des fêtes jusque dans la cage descalier », soupire la mère de deux enfants en bas âge. « Le pire, ce sont les Américains : en plus d’être complètement cons, on ne peut pas échapper à leurs gloussements. Vivement que quelquun le dénonce », soupire-t-elle en levant les yeux au ciel. Le voisin de Fanny n’est apparemment pas une exception : depuis 2014, plus de 300 procédures pour sous-locations illégales ont été engagées.

Dans les zones reculées de l’Île-de-France, les locataires des tours grises et mornes qui déchirent le paysage bétonné des Yvelines n’ont jamais entendu parler d’AirBnb. Les traits beaux encore sous les fards et le khôl, Hassiba nous reçoit comme une reine : dans le salon de son HLM de 60 mètres carrés, des cornes de gazelle, makrouds et autres baklavas semblent faire ployer la petite table basse sur laquelle fume un thé à la menthe. Hassiba habite l’une de ces petites villes de l’ouest parisien où se croisent sans se connaître cadres supérieurs et ouvriers – les uns dans des villas, les autres dans des barres d’immeubles. Elle a passé sa jeunesse à garder les enfants riches de la commune voisine, et a fini par s’acheter la petite maison de ses rêves, quelque part au Maroc. Son château en Espagne – de l’autre côté de Gibraltar. « Jy vais six mois par an environ je sais que jai pas trop droit, mais tout le monde ferme les yeux », sourit-elle en réitérant pour la dixième fois la même injonction (« mange ma fille, mange ! »). Petit monde où tout se sait et où chacun surveille son voisin, son immeuble est le théâtre de petits abus que tout le monde voit – mais que personne ne sanctionne. « Il y a ceux qui ne sont jamais là mais toujours dans leur pays dorigine. Il y a aussi les parents qui sen vont au bled pour leur retraite, et qui donnent leur bail à leurs enfants. Les jeunes dici, ils naissent en HLM, ils meurent en HLM ils font ce quils veulent, évidemment », dit-elle avec le même sourire doux. Les uns se droguent, les autres se piquent – laissant seringues et mégots dans un vestibule jonché de détritus. « Quest-ce que tu veux, ma fille ! » rit Hassiba, comme pour conclure. « On a la maison quon peut. »[/access]

Loving, l’amour en noir et blanc

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Joel Edgerton et Ruth Negga dans "Loving"
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Joel Edgerton et Ruth Negga dans "Loving"

Sur le papier, le projet de Jeff Nichols pouvait faire peur. En effet, pour son cinquième long-métrage, le cinéaste opte pour une histoire vraie et revient sur l’histoire du couple Loving qui fut à l’origine d’un arrêt de la Cour suprême des Etats-Unis mettant un terme, en 1967, à l’interdiction des mariages interraciaux.

Richard Loving et Mildred n’ont commis qu’un crime : celui de s’aimer et de se marier alors que l’Etat où ils vivent (la Virginie) n’autorise pas l’union entre un blanc et une noire. Alors que la jeune femme est enceinte de son premier enfant, ils sont arrêtés par la police et doivent choisir entre la prison et l’exil…

LOVING de Jeff Nichols avec Joel Edgerton, Ruth… par sortiescinema

L’amour, plutôt que la politique

On devine immédiatement les écueils et poncifs sur lesquels Jeff Nichols aurait pu échouer : film à thèse, manichéisme outrancier (les « gentils » noirs contre les « méchants » blancs), misérabilisme… Or le cinéaste évite avec maestria tous ces travers et nous livre un film bouleversant et d’une rare humanité. Une scène résume à merveille la finesse du cinéma de Nichols. Alors que le couple Loving commence à être entendu par des magistrats qui veulent faire évoluer la constitution et abolir à jamais ces lois esclavagistes et ségrégationnistes rétrogrades, il reçoit chez lui un photographe du magazine Life. Comme par hasard, il est incarné par Michael Shannon, l’alter-égo de Jeff Nichols. Plutôt que de faire son boulot à la va-vite et de prendre quelques clichés anodins, le reporter s’invite à la table des Loving et partage avec eux quelques moments. Au moment opportun, lorsqu’il est parvenu à faire oublier sa présence, il réalise quelques très beaux clichés pris sur le vif (Richard couché sur les genoux de Mildred, en train de rire devant la télévision). L’art de Nichols réside dans cette manière de s’effacer devant son sujet, d’éviter à tout prix le « symbole » pour saisir une certaine vérité humaine.

Lorsque l’avocat Bernard Cohen demande à Richard Loving, qui a refusé de se rendre à la Cour suprême, s’il a un message à faire passer, celui-ci se contente de rétorquer : « dites à la Cour que j’aime ma femme ». En refusant à tout prix d’être le symbole d’une cause (aussi juste soit-elle), le couple permet au cinéaste d’éviter tout schématisme, toutes les oppositions attendues.

L’effacement du cinéaste

Bien sûr, le film débute par une course automobile opposant un blanc et un noir (le frère de Mildred). Cette métaphore des deux voitures avançant de manière parallèle, on la retrouvera souvent dans le film (lors des arrestations du couple, par exemple) et elle traduit sans la moindre lourdeur la séparation absurde entre les individus de couleurs de peau différentes. Mais Nichols se garde bien de jouer la carte de la « victimisation » où chaque scène dramatique n’aurait comme objectif que de distribuer les bons et mauvais points, de faire pleurer Margot avec une succession de malheurs, etc.

Lors d’une très belle scène au début du film, Richard – qui tente de faire libérer Mildred- est confronté avec un flic qui le convoque dans son bureau. Contrairement à ce qu’on aurait pu attendre, celui-ci lui prodigue quelques conseils pour l’aider. Même s’il désapprouve le mariage mixte, ce policier n’est pas voué aux gémonies par le cinéaste. Si « un raciste est quelqu’un qui se trompe de colère » (Senghor), c’est moins l’individu blanc qui est dénoncé qu’un système absurde, ségrégationniste et la croyance irraisonnée que cet ordre est « la volonté de Dieu » (ce sont les mots du flic).

Une œuvre cohérente

En ce sens, Loving s’inscrit parfaitement dans l’œuvre de Jeff Nichols qui met généralement en scène des individus qui s’organisent et luttent contre un ordre des choses qui les dépasse et cherche à les annihiler. Dans Take shelter, le couple lutte contre les menaces venues du dérèglement de l’ordre naturel des choses (cyclones, raz-de-marée, ouragans…). Dans Mud, un vagabond et deux enfants s’inventent un territoire à eux contre le reste de la société.


Bande-annonce pour Take Shelter de Jeff Nichols par blog-Cineaddict

Ici, la menace est également permanente et Richard redoute les voitures de la police comme le héros de Take Shelter redoutait de terrifiantes tornades. Certains plans paraissent presque similaires, comme ceux où l’homme se dresse devant son foyer pour tenter de le protéger de ces menaces extérieures.

En se plaçant ainsi du côté des individus avec ce que cela suppose comme profondeur et comme complexité (la mère de Richard qui aime sa belle-fille et qui l’aide à accoucher de son premier enfant mais qui reproche néanmoins à son fils ce mariage), Nichols nous épargne tout discours moralisateur et révèle avec d’autant plus de puissance l’absolue injustice que subit le couple Loving.

Rarement on aura traité un sujet aussi brûlant avec autant de subtilité et de délicatesse (sur un autre sujet lié à la discrimination, Todd Haynes s’en tirait de la même manière avec le magnifique Carol). Jeff Nichols revient sur l’Histoire récente des Etats-Unis (on peine à croire que de telles lois puissent encore exister dans les années 60 !) mais il l’aborde de biais, focalisant son attention sur des individus victimes de la « rumeur du monde » et du regard des autres.

« Love is all you need »

Au moment où défilent les cartons finaux, le cinéaste nous apprend que Mildred n’a jamais voulu devenir une « héroïne ». Et c’est sans doute là que se situe la clé de l’œuvre. Tout porterait Nichols à faire de son couple un symbole d’une cause militante. Il montre d’ailleurs avec beaucoup d’acuité l’ambiguïté de ces juristes acquis à la cause du couple mais qui n’hésitent pas à lui faire risquer la prison pour parvenir à leurs fins. Mais en « dédramatisant » les événements (les situations tragiques que connaissent Richard et Mildred sont finalement intégrées dans un quotidien plutôt heureux), le cinéaste remet au premier plan deux individus dont le seul crime aura été de s’aimer (quelle géniale coïncidence de l’Histoire que ce personnage s’appelle « Loving » !).

Avec la finesse qui le caractérise, Nichols nous bouleverse en s’attardant sur les infimes détails de cet amour plus fort que tout : deux mains qui se cherchent et se prennent, le geste d’une infinie douceur de Richard lorsqu’il touche le ventre rond de sa femme, les jeux enfantins entre insouciances et dangers permanents, les regards si caractéristiques des deux personnages : celui de bête traquée de Joël Edgerton et celui si expressif, entre douleur, obstination et espoir, de la géniale Ruth Negga… Avec beaucoup de délicatesse, la mise en scène inscrit ses personnages dans un univers où les éléments naturels ont toute leur importance et où le couple cherche avant tout à trouver un territoire où il sera libre de s’aimer.

En n’essayant pas d’asséner lourdement un « message » mais en se concentrant sur la beauté de ces deux êtres amoureux, Nichols touche à l’universel et signe un mélodrame discret dont la profonde humanité est le plus parfait antidote au visage hideux que nous offre actuellement l’Amérique…

 Loving (2016) de Jeff Nichols avec Ruth Negga, Joel Edgerton, Michael Shannon

La chair n’est pas triste

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George Sand Nadar Rosa Montero
George Sand, Nadar (Wikipédia)
George Sand Nadar Rosa Montero "La Chair"
George Sand, Nadar (Wikipédia)

La sexualité des « seniors » est un tabou que les magazines et les romans adorent briser. Rosa Montero s’y attelle cette fois dans son roman explicitement intitulé La Chair.

C’est Soledad (« solitude » en espagnol) qui mène la danse. Elle a soixante ans, « l’âge des chiens » où chaque année compte pour sept, elle est riche, elle est commissaire d’exposition et célibataire. Peut-être en partie parce qu’elle est convaincue que rien n’est plus torride que de faire l’amour sur du Wagner. Son amant vient de la quitter, elle n’aime que les Apollon, est incapable de désirer un homme de son âge, forcément flasque, dégarni et négligé. Heureusement, auplaisirdesfemmes.com est là pour lui offrir, ou plutôt pour lui vendre, ce dont elle a besoin. Elle choisit sur catalogue Adam, une créature divine de trente-deux ans à l’accent russe.

La solitude, ça n’existe pas

Elle le paie, puis ne le paie plus, ils s’attachent l’un à l’autre, puis se détachent, elle est amoureuse puis ne l’est plus. Une relation tragiquement banale entre un gigolo et sa cliente. Soledad se plaint beaucoup. D’abord, les gigolos coûtent plus cher que les putes, ce qui fait que les femmes sont encore une fois perdantes. Ensuite, son corps n’est plus présentable en pleine lumière, il lui faut essayer toutes les combinaisons d’éclairages possibles pour en masquer les bourrelets, les affaissements, les taches. Enfin, dans son travail, une quadragénaire pimpante essaie de lui voler la vedette. Soledad organise une exposition pour la Bibliothèque nationale espagnole. Le thème : les écrivains maudits. Elle connaît les secrets de Mark Twain, de Philip K Dick, de Maupassant, elle veut leur adjoindre Françoise Sagan ainsi que deux romancières chiliennes ayant assassiné leur amant.

Plus elle développe son sujet et essaie de le rendre compréhensible pour Adam, plus elle se projette dans ces destins maudits. Tous ceux qui l’ont vue en public, à l’opéra ou au restaurant, en compagnie d’Adam, en ont conclu qu’ils étaient mère et fils. Soledad se croit frappée du même syndrome qu’Aschenbach, l’amoureux cholérique de La Mort à Venise. Elle se sent, une fois épilée et apprêtée pour ses rendez-vous tarifés, aussi pathétique que le personnage de Thomas Mann.

Rosa Montero, qui fait une apparition pleine d’autodérision dans le roman, montre la « femme mûre » sous un angle impitoyable. Égoïste, mégalomane, autocentrée, méprisante et nymphomane, ainsi est décrite avec pragmatisme la femme ménopausée, riche de ses contradictions, de ses rides, de son expérience, dominante et fragile, mature et infantile, belle et insortable, il y a fort à parier que les lectrices concernées s’y reconnaîtront.

Soledad finit par s’éloigner d’Adam, dans des circonstances si romanesques qu’elle se promet de commencer enfin l’écriture du roman qu’elle mûrit depuis toujours.


Rosa Montero nous présente son dernier roman… par la-grande-librairie

Et parlant de femmes mûres qui écrivent sur des femmes mûres qui écrivent et aiment des écrivains, les hispanophiles pourront jeter un oeil sur le dernier roman d’Anne Serre, Voyage avec Vila-Matas. Moins flamboyant, plus littéraire et cérébral, avec à la clé un énième portrait de ces femmes à chats dont on désespère de se lasser.

Rosa Montero, La Chair – Anne-Marie Métailié, 196 pages.

Anne Serre, Voyage avec Vila-Matas – Mercure de France, 144 pages.

La Chair

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Voyage avec Vila-Matas

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Marchés parisiens, les palais du peuple

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Le fromager Philippe Grégoire: réputé pour ses fromages de chèvre de Bourgogne, il affine lui-même des fromages sublimes, comme ici, un comté de 18 mois à se damner.
Le fromager Philippe Grégoire: réputé pour ses fromages de chèvre de Bourgogne, il affine lui-même des fromages sublimes, comme ici, un comté de 18 mois à se damner.

« Entre 1961 et 1975, quelque chose d’essentiel a changé : il y a eu un génocide. On a détruit culturellement une population. » Pier Paolo Pasolini, Lettres luthériennes

« Toutes les villes ont un cœur, disait Sacha Guitry, et ce qu’on appelle le cœur d’une ville, c’est l’endroit où son sang afflue, où sa vie se manifeste intensément, où sa fièvre se déclare, sorte de carrefour où toutes ses artères paraissent aboutir. Mais le cœur de Paris a ceci de particulier, c’est que chacun le place où il l’entend. Chacun a son Paris dans Paris. » (Mémoires d’un tricheur). Le mien réside dans ses 80 marchés, qui sont ce que notre capitale offre aujourd’hui de plus vivant, de plus gai, de plus authentique et de plus énergique ! Dès que le cafard pointe le bout de son nez, je n’ai qu’à me précipiter au marché, celui de Bastille, des Batignolles, du boulevard Auguste-Blanqui, du boulevard Raspail, de la place d’Aligre ou du Président-Wilson, pour aussitôt ressentir un délicieux sentiment de bien-être au milieu de la foule trottinante, l’œil aux aguets sur les bouquets de mimosas, les turbots aux ouïes violacées étendus sur de la glace pilée et les miches laiteuses de la fromagère…

Pour mesurer à quel point tous ces marchés constituent un trésor unique, promenez-vous à Londres : quelle misère !

Comme Notre-Dame, l’Opéra Garnier, le musée du Louvre, le Crazy Horse et la Tour d’Argent, les marchés, dont la plupart furent créés sous l’Ancien Régime et la Révolution, font partie du patrimoine historique de Paris. Quelques-uns sortent du lot, comme celui des Enfants-Rouges, fondé en 1615 dans le Marais, et qui, pour cette raison, passe pour être le plus vieux de France. Ouvert six jours sur sept, le marché d’Aligre est unique en son genre, car il en regroupe trois en un : le découvert (dédié aux fruits, aux fleurs et aux légumes), les puces et les fripes (organisées en métiers depuis Louis XIV) et le marché couvert (inauguré en 1781 sous le nom de marché Beauvau). Les touristes du monde entier viennent à Aligre pour photographier sa graineterie, la dernière de Paris, qui est une vraie photo de Cartier-Bresson avec ses arrosoirs, ses plantes, ses oiseaux et ses bocaux emplis de bonbons d’autrefois. Derrière l’Hôtel de Ville, place Baudoyer, vous trouverez le seul marché ouvert l’après-midi (de plus en plus misérable à vrai dire avec ses deux étals). En bas des Champs-Élysées, le marché aux timbres fut immortalisé par Stanley Donen dans Charade (1963), avec Audrey Hepburn et Cary Grant. Et n’oublions pas les marchés aux fleurs de la place des Ternes et de la place de la Madeleine, ni le marché aux oiseaux de l’île de la Cité, constitué de pavillons d’époque 1900. Il arrive aussi aux marchés de mourir de leur belle mort, comme ceux aux vêtements de la Halle Saint-Pierre à Montmartre, ou du Carreau du Temple, dans le Marais, tous deux transformés en « espaces culturels ».

Pour mesurer à quel point tous ces marchés constituent un trésor unique, promenez-vous à Londres : quelle misère ! Mis à part l’immense Borough Market, une merveille qui date de 1851 (ce que seraient devenus nos Halles Baltard, construites à la même époque, si on ne les avait pas détruites), la plupart des marchés londoniens frappent par leur inauthenticité car on n’y rencontre quasiment aucun petit producteur. Ils racontent ainsi en creux l’histoire économique du pays depuis le xviiie siècle, avec ses millions de petits fermiers britanniques expropriés et chassés de leurs terres au profit des grands propriétaires. L’agriculture paysanne, aux abords de Londres, a ainsi été rayée de la carte, alors que l’on comptait encore, il y a peu, 150 maraîchers rien que sur la commune de Nanterre.

Aller au marché, à Paris, ça n’est pas seulement faire ses courses, c’est aller à la rencontre de l’Autre : le paysan aux mains pleines de terre, l’éleveur de volailles, le boucher aux joues[access capability= »lire_inedits »] rouges, l’apiculteur, l’ostréiculteur, l’affineur de fromages, le cordonnier, le fleuriste… C’est tailler une bavette, échanger, plaisanter. Parfois, on devient copains. Parfois, on s’engueule. En faisant la queue, les clients eux-mêmes s’observent, des bribes de dialogues s’amorcent (« vous la cuisinez comment, vous, la lotte ? »), on ne se connaît pas mais on partage un destin commun, le temps d’un marché. Le flirt même n’est pas impossible. Je me souviens ainsi d’une file d’attente devant mon fromager préféré, le Bourguignon Philippe Grégoire, à Raspail. Alors que je m’extasiais sur ses somptueuses tommes de chèvre, la dame mûre et élégante qui me précédait me fit un clin d’œil : « Vous en voulez une ? Je vous l’offre. Philippe, vous donnerez une tomme à ce jeune homme qui me paraît affamé. À bientôt, beau brun…» Difficile de vivre la même scène à Auchan ou à Carrefour, le samedi après-midi, alors que les gens se croisent sans se regarder !

« Dans chaque marché, il y a deux ou trois “locomotives”, des commerçants réputés pour lesquels les gens sont prêts à traverser tout Paris »

Vestiges archéologiques d’un Paris populaire disparu, les marchés sont devenus des réserves d’Indiens. « Dites-moi, c’était comment Paris quand il y avait encore un peuple ? » En interrogeant ainsi les « anciens » qui ont connu le Paris « d’avant » (avant le génocide), celui de Prévert, de Doisneau, d’Hemingway, de Simenon, Sautet et Sempé, on se sent dans la peau du journaliste qui, dans Little Big Man, interviewe le dernier survivant de la bataille de Little Big Horn, un homme de 121 ans (joué par Dustin Hoffman), seul capable de dire comment vivaient vraiment les Cheyennes avant d’être assassinés et parqués dans des réserves. Donnons donc la parole à quelques-uns de ces peaux-rouges…

Le maraîcher Joël Thiébault fut l’une des grandes figures des marchés parisiens au cours de ces quarante dernières années. Chefs étoilés, stars du show-biz, étudiants, jeunes, vieux, retraités, ouvriers… toutes les classes sociales ont traversé Paris des années durant pour ses légumes de pleine terre au goût éclatant, cultivés sans nitrates, à Carrières-sur-Seine, et mûris sans stress, à « vitesse normale et naturelle ». Mais Joël Thiébault n’a pas attendu la mode du légume bio pour prospérer ! L’homme descend en effet d’une très ancienne dynastie de maraîchers : « En 1871, mes ancêtres se rendaient déjà à cheval au marché du cours de la Reine créé par Thiers, après la Commune, le long de la Seine. » Il se souvient des contre-allées de l’avenue Kléber (qui relie la place de l’Étoile au Trocadéro), encore labourées à cheval dans les années 1960. Lui a commencé à vendre ses propres légumes en 1976, à 16 ans, sur le marché du Président-Wilson, avec l’aide de son père. « Il y avait alors beaucoup plus de commerçants et de petits métiers qu’aujourd’hui. On ne jetait pas ses vêtements, on allait à la mercerie pour les faire réparer… Ici, dans le XVIe arrondissement, les dames venaient encore faire leurs courses avec leurs domestiques, leurs cuisinières notamment, qui seules avaient autorité à décider ce qu’il fallait acheter car la cuisine était leur chasse gardée ! » Marcel Proust raconte bien cet orgueil de la cuisinière de ses parents, Françoise, qui refusait que quiconque vînt lui donner des ordres dans sa cuisine…

Pour Joël Thiébault, on ne va plus au marché de la même façon : « Autrefois, on faisait les courses pour se nourrir. Aujourd’hui, on va au marché pour se faire plaisir, pour acheter des produits naturels d’exception que l’on ne peut plus trouver ailleurs. La cuisine est devenue un loisir. Et dans chaque marché, il y a deux ou trois “locomotives”, des commerçants réputés pour lesquels les gens sont prêts à traverser tout Paris. » Thiébault fut de ceux-là. Il fallait ainsi observer son sourire de comédien dell’arte quand les grandes dames habillées chez Dior ou des acteurs célèbres (comme Pierre Arditi) se ruaient sur son stand en l’appelant par son prénom : « Joël, comme elles sont belles vos carottes ! Et vos fleurs de courgettes, quelles merveilles ! » Mais contrairement aux idées reçues, les meilleurs clients ne sont pas les plus fortunés : « J’ai vu venir chez moi des étudiants qui vivaient dans le XXe avec 300 euros par mois, des ouvriers, des retraités, tous étaient mus par la seule gourmandise. Rien que pour ça, je ne regrette pas de m’être levé à quatre heures du matin tous les jours pendant quarante ans ! »

Fils d’immigrés italiens ayant quitté leur petit village de Toscane, compagnon menuisier, disciple de Pasolini, fournisseur de Carla Bruni et ogre à table (il pèse plus de 100 kilos), l’épicier Fernando Moschi occupe un stand sur le marché Auguste-Blanqui dans le XIIIe arrondissement. On va le voir le dimanche matin pour son parmesan bio de montagne au goût de noisette (le meilleur de Paris) et son sublime jambon cru « cul noir », affiné à l’air de la forêt sur les hauteurs de Parme. Son enfance, il l’a passée dans le quartier de Charonne, dans les années 1960 : « Il y avait alors tout un peuple d’artisans et de petits commerçants, des menuisiers et des ébénistes pour l’essentiel, puisque nous étions près du faubourg Saint-Antoine, réputé pour ses métiers du bois depuis Louis XIV. On vivait modestement, mais pas misérablement, car il y avait un vrai lien de solidarité. Les gens s’entraidaient, on allait au cinéma une fois par semaine, et le samedi soir on allait danser à Ménilmontant sur des airs d’accordéon : ça n’était pas pour les touristes, c’était Paris ! Même dans les quartiers devenus très bourgeois comme ceux de Passy et de Sèvre-Babylone (près du Bon Marché), je me souviens très bien que toutes les classes sociales étaient réunies dans un même immeuble, la prostituée elle-même faisait partie du décor et élevait ses enfants. On ne parlait pas alors de “mixité sociale” car ça allait de soi ! En revanche, il n’y avait pas la misère sordide telle qu’elle s’étale aujourd’hui sous nos yeux dans les rues de Paris, avec ses campements et ses mendiants dormant sur des matelas, ça, c’est une vraie régression. » C’est presque trop beau, la façon dont ce Paris raconté coïncide avec celui des films.

« Les pauvres du quartier viennent me voir car ils savent que j’adapte mes prix à leur porte-monnaie »

Jean-Gabriel Barthélémy, grand paparazzi de l’agence Sipa, photographe d’Elizabeth Taylor et du prince Charles pour Paris Match, et dernier Parisien que je connaisse à parler encore avec l’accent de Gavroche et de Maurice Chevalier, se souvient quant à lui des Halles où il est né en 1950 : « J’y ai vu des choses inimaginables aujourd’hui. Devant leurs boutiques, les bouchers de la rue Montorgueil suspendaient à des crochets les animaux fraîchement abattus dont le sang recouvrait tout le trottoir… Je me souviens des forts des Halles qui se tapaient des sandwichs gigantesques à six heures du matin, des baguettes entières croustillantes, farcies de frites fraîches et de saucisses grillées : les meilleurs sandwichs que j’aie jamais mangés ! Il y avait là toute une aristocratie ouvrière : les bouchers étaient fiers d’être bouchers, les boulangers d’être boulangers, les fleuristes d’être fleuristes. Mais le plus frappant est que dans tout ce bouillonnement, ce quartier était tenu, c’était une jungle, un écosystème doté d’un système immunitaire très fort. La rue Saint-Denis était ainsi l’une des plus sûres de Paris ! On pouvait s’y promener à n’importe quelle heure sans être inquiété, les filles y faisaient régner l’ordre. Je me souviens avoir vu des voyous se faire passer à tabac à coups de talon aiguille et de sac à main… On ne les a jamais revus, ceux-là ! En perdant son peuple (une catastrophe dont j’impute la responsabilité à Jacques Chirac), notre ville a perdu un peu de sa substance vitale et de son identité. »

Aux puces du marché d’Aligre (unique brocante intra-muros de Paris, celles de Montreuil, Saint-Ouen et Vanves étant situées en périphérie), vous pourrez faire la connaissance d’un personnage dostoïevskien : Bernard Bonhomme. Petit, les yeux fiévreux et toujours entouré d’une cour de mendiants, il semble tout droit sorti du film Max et les Ferrailleurs de Claude Sautet. « Les pauvres du quartier viennent me voir car ils savent que j’adapte mes prix à leur porte-monnaie (ce qui rend fous de rage les autres brocanteurs). J’en profite aussi pour leur apprendre à ne pas voler. Il y a deux ans, je me suis retrouvé à l’article de la mort à l’hôpital américain. Ces gens-là sont venus me voir et ont prié pour moi. Rien que pour ça, Aligre est unique ! Mais le marché est menacé, beaucoup aimeraient le voir disparaître pour mettre des boutiques de luxe à la place. »

Ce sentiment d’ordre, d’harmonie et de sécurité, que les Grecs appelaient « cosmos » et qui devait s’inscrire au cœur de la cité conçue à l’image de l’Univers – à défaut de l’éprouver dans les rues de Paris (où les deux-roues et les mendiants, désormais, ont pris l’habitude d’occuper l’espace qui était normalement réservé aux piétons : le trottoir), on le retrouve dans l’animation des marchés.

C’est précisément ce sentiment qui est menacé car, on ne s’en étonnera pas, les marchés n’échappent pas à la loi du marché. À Paris, depuis 1999, les marchés dits « d’intérêt public » sont, à l’insu de la plupart des Parisiens, gérés par quatre sociétés privées : Dadoun, Bensidoun, Cordonnier et Mandon. Leur mission est, théoriquement, d’assurer la mise en place des marchés et leur nettoyage. Conformément au cahier des charges qu’elles ont accepté, elles installent les stands, fabriquent le matériel nécessaire (comme les bâches et les structures en aluminium), fournissent l’accès à l’eau et à l’électricité, nettoient, récoltent les déchets. Pour avoir prononcé le nom de ces sociétés et demandé aux commerçants ce qu’il fallait en penser, nous avons pu constater qu’elles ne jouissaient pas d’une sympathie énorme… En fait, l’omerta règne, car les commerçants, tout en se plaignant d’être « saignés à blanc », craignent les représailles et refusent de témoigner. « Ces gens-là ne font pas du social mais du fric, nous confie un marchand à qui nous avons promis de respecter son anonymat. La mairie ne peut rien faire contre eux : ils sont tout-puissants. »

Depuis Napoléon Ier, pour obtenir une place sur un marché parisien il faut demander une carte de « marchand forain ». Autrefois, on adressait une demande écrite, avec registre du commerce et casier judiciaire, directement à la Mairie de Paris. Désormais, il faut écrire à Dadoun et consort. La liste d’attente peut durer x années. Quand une place se libère, on vous la propose, moyennant un loyer mensuel qui est calculé en fonction de la longueur de votre stand. En moyenne, on paye 1 000 euros par mois pour avoir un stand de huit mètres de long. C’est un coût important (il y a dix ans, le loyer était deux fois moins élevé) car, au final, le marchand forain n’est pas propriétaire de sa place et ne travaille que de huit heures à 14 heures quand il y a marché (c’est-à-dire pas tous les jours). Il existe environ 1 500 marchands forains à Paris, auxquels il faut ajouter 3 000 « marchands volants » non titulaires de la carte, qui ne viennent que lorsqu’il y a une place vacante. Ainsi, tous les matins, un « placier » travaillant pour les sociétés de gestion vérifie que tous les marchands sont à leur emplacement, et s’il en manque un il donnera la place à un marchand volant venu tenter sa chance. Les enveloppes circulent-elles sous le manteau ? On n’est pas allé voir…

« Les marchés sont dans un piètre état. En fait, rien n’a changé depuis un siècle : les trottoirs sont pleins de trous, il n’y a pas de toilettes, pas de bancs, pas de fontaines, pas d’espaces verts, et l’accès à l’électricité est déficient… »

Ce qui est certain c’est que ce mode de gestion ne satisfait personne du côté des marchands forains, qui considèrent que les marchés ne sont pas entretenus comme ils devraient l’être. C’est ce que nous l’explique l’ancien fleuriste Philippe Thuillier, actuellement président du Syndicat des marchés de Paris (SDMP) dont le siège est à Rungis : « En confiant la gestion des marchés à des sociétés privées, après 1989, la Mairie de Paris s’est délestée d’une charge lourde. Mais au total, les marchés sont dans un piètre état. En fait, rien n’a changé depuis un siècle : les trottoirs sont pleins de trous, il n’y a pas de toilettes, pas de bancs, pas de fontaines, pas d’espaces verts, et l’accès à l’électricité est déficient (d’où les pannes récurrentes qui stoppent les vitrines réfrigérées et exposent ainsi à la chaleur les aliments fragiles)… Quand je vois la beauté des marchés de Dinard ou de Royan, je me dis que la ville de Paris pourrait mettre davantage en avant ses propres marchés ! »

Interviewée pour Paris Match en février 2014, alors que la campagne électorale battait son plein, la candidate Anne Hidalgo avait fait part de son « adoration » pour les marchés parisiens qui étaient, disait-elle, un vrai motif de fierté. Depuis, le sujet ne semble pas la passionner et le service de presse, contacté par mail, n’a pas daigné nous répondre. Curieusement, alors que le marché, haut lieu de la vie bobo, devrait être un terrain conquis pour la gauche, celle-ci ne s’y intéresse guère à la question, confirme en riant Fernando Moschi : « Moi qui vient de la gauche, je suis obligé de reconnaître, même si c’est dur à avaler, que la droite a toujours mieux traité les petits commerçants… Quand nous nous rendons à la Mairie de Paris pour nous plaindre du fait que nos bâches n’ont pas été nettoyées convenablement par les concessionnaires, les socialistes nous regardent de haut et nous font sentir que nous sommes des poujadistes, comme si, par définition, nous n’étions pas leur électorat… C’est idéologique, on n’y peut rien ! Quand Jacques Toubon était maire du XIIIe arrondissement, il venait tous les dimanches matin au marché Auguste-Blanqui avec sa secrétaire qui notait nos doléances, et les problèmes étaient réglés dans la semaine. »

Pour Philippe Thuillier, le fait est qu’il n’y a plus d’interlocuteur direct : « Sous Chirac et Tiberi, nous avions une oreille, un certain Gérard Leban, qui était un type exceptionnel, gaulliste pur jus, bon vivant et auteur de romans policiers. Nous pouvions lui téléphoner sur sa ligne directe, il décrochait immédiatement, nous écoutait et gérait le problème dans l’heure. Aujourd’hui, il faut attendre des mois… Mme Olivia Polski, adjointe au maire chargée du commerce et de l’artisanat, est charmante, mais elle délègue à son administration : il n’y a pas d’engagement personnel. »

Très remonté, le maraîcher Gilles Flahaut, vice-président du Syndicat des marchés de Paris et représentant du marché d’Aligre, fulmine : « En juillet 2015, un incendie criminel a détruit partiellement le marché couvert Beauvau, qui est quand même inscrit à l’inventaire des monuments historiques. Or les travaux de restauration ne sont toujours pas à l’ordre du jour… Manifestement, c’est un sujet qui n’intéresse pas la Mairie de Paris ! »

Joël Thiébault tente de tempérer ses critiques et, à court d’arguments, observe que la Mairie de Paris a « quand même » eu une bonne idée ces dernières années : « Elle fait récolter toute la verdure à la fin des marchés et la transforme en compost qu’elle répand sur les cultures d’Île-de-France. » La maire de Paris est friande de ce genre de gadget ridicule et purement médiatique. Ainsi, dans certains quartiers, les Parisiens sont-ils invités à investir les cercles herbagés autour des arbres (endroits favoris des chiens pour se soulager) pour y planter ce que bon leur semble.

À en croire mes interlocuteurs, trois autres menaces assombrissent l’avenir des marchés parisiens. Tout d’abord, le déclin des métiers de bouche : plus aucun jeune ne veut devenir boucher, charcutier ou tripier. « Sur les marchés, un bon boucher, c’est vraiment ce qu’il y a de plus difficile à trouver », affirme Thiébault. L’une des dernières grandes figures de la boucherie parisienne est le truculent Serge Caillaud, du marché Saint-Germain, dans le VIe, don Juan aux 1 000 conquêtes dont le charme n’aurait pas laissé insensible Naomi Campbell en personne… Caillaud nous raconte en riant que, pour devenir boucher, autrefois, à La Villette, il fallait subir un bizutage consistant à boire un grand bol de sang chaud… « À défaut de renouer avec ces pratiques d’un autre âge, on pourrait aller dans les lycées et inciter les jeunes à apprendre ce noble et vieux métier. Le mot viande vient du latin vivenda qui, à Rome, désignait “la nourriture qui fait vivre l’homme”. C’est un métier qui exige beaucoup de connaissances. En plus, un bon boucher peut gagner aussi bien sa vie qu’un cadre sup ! »

Ensuite, la Mairie de Paris a fait entrer le loup dans la bergerie en ouvrant un boulevard aux supérettes. « Carrefour et Casino se sont approprié les espaces, nous explique Gilles Flahaut, et ils achètent 80 % des produits à Rungis. Quand l’un de ces deux géants aura réussi à éliminer l’autre, il détiendra un monopole sur les prix et nous pourrons fermer boutique. »

Enfin, et c’est peut-être le point le plus préoccupant, on sait qu’Hidalgo et son équipe ne veulent plus de voitures dans la capitale. « Le week-end, pourtant, les gens vont au marché pour faire les courses de la semaine, et ils doivent pouvoir se garer, estime Joël Thiébault. Si on leur met des PV, ils ne reviennent pas et se rabattent sur les supermarchés. Au marché Wilson, il y a longtemps eu une tolérance verbale. On expliquait le problème à Bernard Debré à qui on remettait une pile de PV ou on allait voir directement le préfet. Maintenant, cette tolérance a disparu. Nous devons aller parler aux policiers quand nous les voyons arriver, le samedi matin, mais ça ne marche pas toujours… »

Une ville sans marchés est une ville morte. Quand Paris aura enfin décroché « ses » jeux Olympiques mais que ses marchés auront disparu, nous n’aurons plus qu’à commander nos salades sur Amazon.

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Si Macron veut perdre contre Marine Le Pen…

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Emmanuel Macron en meeting à Lyon, février 2017. SIPA. AP22010465_000025
Emmanuel Macron en meeting à Lyon, février 2017. SIPA. AP22010465_000025

S’il tient vraiment à démentir les sondages qui le donnent gagnant contre Marine Le Pen au second tour de la présidentielle, Emmanuel Macron peut abattre une carte maîtresse.

Reprendre à son compte les propos de l’ancien ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon, qui abonde dans son sens, et affirme dans Le Figaro qu’il n’y a pas de culture française, que la culture en France n’est pas nationale, qu’elle est seulement un mélange d’apports étrangers et de particularismes locaux.

L’argumentation d’Aillagon repose sur un sophisme tout bête, le faux dilemme, selon lequel de deux choses l’une : ou bien une culture est nationale, si elle est figée et fermée aux apports extérieurs, ou bien elle est en devenir et ouverte aux apports extérieurs, et dans ce dernier cas, elle n’est pas nationale. Elle est un mélange, et elle n’est qu’un mélange.

Si l’on abat tous les murs…

Cette conception caricaturale de l‘idée d’identité ne s’applique en réalité ni aux individus, ni aux cultures, ni aux nations.

La déconstruction de l’idée d’identité culturelle conduit l’auteur de l’article à conclure sur ces mots prophétiques: « Pour l’avenir du monde, il faut savoir ouvrir des fenêtres, et non ériger des murs ».

On frémit en imaginant ce que Marine Le Pen pourrait lui rétorquer si Emmanuel Macron persévérait dans cette thèse qu’il a lui-même énoncée, et reprenait à son compte l’article de l’ancien ministre de la Culture.

Elle pourrait lui faire remarquer que Lully et Ionesco, cités comme des étrangers par Aillagon, ont été et se sont voulus des Français d’origine étrangère : qu’ils font pleinement partie de la culture française ; et qu’il n’est pas question de les défranciser.

Elle pourrait même ajouter à l’adresse de ces déconstructionnistes que si l’on abat tous les murs, il sera inutile d’ouvrir les fenêtres.

Fillon, mon candidat de raison

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fillon lr justice penelope
Sipa. Numéro de reportage : 00793018_000002.
fillon lr justice penelope
Sipa. Numéro de reportage : 00793018_000002.

Inutile de le cacher, ce fut une grande déception. Comme si le Canard enchaîné révélait que Mère Theresa allait en secret à Las Vegas claquer les fonds levés pour les miséreux de Calcutta. Ou bien que le Dalaï Lama s’était converti à l’islam et partait faire le djihad en Syrie.

Les Fillon aiment l’argent

Eh bien oui, les Fillon aiment l’argent. Bien sûr, on aurait préféré qu’ils réagissent autrement aux fameuses révélations. Un Georges Frêche, un Roland Dumas auraient pu leur conseiller la bonne tactique : la famille passe à la télévision et avoue qu’elle a pioché dans l’argent public, mais c’était par amour pour Penelope qui a un faible pour les bijoux, ou bien pour refaire les toits de Beaucé qui commençaient à prendre l’eau, ou bien pour les études des enfants, si brillants et sérieux. Mais ils rembourseront, c’est promis. Les Français auraient tiré leur mouchoir et adoré cette séance de repentance en groupe.

Mais ça, c’est de la roublardise méridionale, et le fils du notaire, de mère basque et de père vendéen, en est strictement incapable. Un sou, c’est un sou et quand il est légalement gagné, on le garde, surtout si ajoutés les uns aux autres les sous font un joli tas. Nous autres électeurs, nous devons en prendre notre parti et adopter une attitude cynique. Il faut prendre acte à la fois que ce candidat aime l’argent et qu’il est le seul à présenter un programme sérieux, tant sur le plan économique que pour la continuation de la France. D’après les sondages, ses deux concurrents les plus redoutables sont Marine Le Pen, qui nous propose une sauvegarde nationale et une catastrophe économique, et Emmanuel Macron qui nous propose une sauvegarde économique et une catastrophe nationale, pour autant qu’on puisse deviner ses obscurs desseins. Il faut donc voter Fillon non par amour mais par raison.

Mélenchon en extase

Plusieurs candidats de cette très curieuse élection présidentielle se prennent pour le Christ. C’est vrai de Mélenchon, qui s’est doté de l’ubiquité divine grâce à un hologramme, et c’est encore plus vrai de Macron. J’ai été stupéfait de le voir hurler à ses fidèles un long et modulé : « Mes amis, je vous aime… farouchement ». Et les fidèles d’En marche se pâment, ils applaudissent, ils en redemandent. Ce sont des fidèles, non des partisans. Interviewés, ils avouent avoir vécu un moment fort et rester sous le charme. Tout comme les admirateurs de Mélenchon qui semblent éprouver durant ses discours des extases mystiques et  quittent ses meetings éberlués comme des Ravis de crèche. Un homme politique doit-il se présenter comme un objet d’amour ? Non. Il s’agit là du dévoiement d’un sentiment de nature religieuse mais qui peut aussi se manifester envers la nature ou l’art : la ferveur. Un très beau mot qui veut dire à l’origine bouillonnement, un bouillonnement de l’âme, tout intérieur (pardon pour ce réflexe de vieux prof). Or il semble que dans ce pays largement athée, la ferveur se soit reportée indûment sur la politique. Tout le monde a besoin de ferveur, avec des doses différentes bien sûr. Il est irrespirable de vivre perpétuellement dans l’ironie, le dénigrement et la dérision, comme nous y invitent la plupart des médias et l’air du temps.

Faut-il voter pour un candidat par amour ? Non. Par raison ? Oui. Avons-nous besoin à l’Elysée d’un télévangéliste charmant et bien-disant ? Non. Avons-nous besoin dans ce même palais présidentiel d’un plombier qui sache déboucher les multiples tuyaux de l’Etat français qui ne fonctionnent plus ? Oui. Sinon, un de ces jours, nous allons tirer la chasse et comme dans La Grande Bouffe de Marco Ferreri il va nous tomber sur la figure des tonnes de matière fécale malodorante, qui normalement se trouve en aval des cabinets, pas en amont. Banlieues en feu, intérêts de la dette impossibles à payer, chômage en explosion, SNCF, Areva et hôpitaux en faillite, etc. Je ne détaille pas, vous êtes au courant. Faut-il aimer son plombier pour qu’il soit efficace ? Je ne crois pas. Et si vous apprenez que votre plombier efficace a traficoté des papiers pour faire croire que sa plombière a travaillé pour lui et va toucher des allocations de chômage auxquelles elle n’a pas droit, allez-vous vous draper dans votre dignité, renvoyer le plombier indélicat et laisser vos tuyaux bouchés ? Ce ne serait pas très malin.

La gauche de la gauche ruinerait la France

On avait parlé du François Fillon catholique, père de famille tranquille, bourgeois des paisibles bocages de l’Ouest, et on avait oublié le François Fillon pilote de courses automobiles et alpiniste… Un homme qui a manifestement le goût de risque. Moi qui ai horreur d’être conduit trop vite et qui éprouve le vertige sur une chaise, j’ai été pris en otage par cet homme de tous les risques. Je ne suis d’ailleurs pas seul dans le bolide, il y a aussi tous les électeurs du centre, de la droite modérée et tous les gens qui ont un minimum de jugeote et ne croient pas à l’open bar de MM. Hamon et Mélenchon qui ruineraient la France en trois semaines. Nous les passagers de Fillon, nous serrons les fesses car il roule toujours plus vite. En fait il joue à quitte ou double. Ou bien il nous envoie dans le décor et alors il sera à tout jamais détesté, rejeté par tout son camp et haï des Français. Ou bien ce fou du volant coriace, pugnace et culotté nous conduit à la victoire. Et avec de pareilles qualités, il sera assurément un grand homme d’Etat. Personne n’insiste sur le fait que  »Mr Nobody » a longtemps vécu étouffé et méprisé par Nicolas Sarkozy. Il rongeait son frein et ourdissait la toile de sa longue revanche. Car il y a de l’araignée en lui, et je le dis à titre d’éloge. Fillon est un homme capable de stratégies longuement mijotées, de plans étalés sur des années, des  plans pour la France et parfois aussi pour sa petite famille. Des plans solides, pas de petites arnaques solférinesques comme qui vous savez.

Ce bouledogue teigneux, taiseux et retors est doté d’une incroyable pugnacité, d’une incroyable persévérance, d’une incroyable audace, ce qu’il est en train de démontrer ces jours-ci par son acharnement à foncer dans son bolide, malgré les conseils d’amis effrayés à juste titre par les 250 à l’heure. Les Français auraient grandement tort de se passer des services d’un pareil opiniâtre. S’il est élu, je plains sincèrement ceux qui auront à négocier avec lui, les pauvres petits syndicalistes, les pauvres petits Poutine et Trump, je plains la gentille dame sur le retour qui préside aux destinées de l’Allemagne. Ils auront affaire à très forte partie. La longue mutation de François Fillon accouche d’un homme d’Etat de grande classe, farouche, à grande portée, impitoyable sur ses objectifs. La chrysalide ne produit pas un papillon, il en sort un tigre. En bousculant quelque peu l’Histoire de France, on pourrait dire qu’après une série de rois fainéants, dont le dernier était si immobile qu’il ne demandait même plus à ses cochers de faire avancer son lit roulant, voilà que Richelieu pourrait enfin venir au pouvoir. Les protestants qui caillassent les troupes royales n’ont qu’à bien se tenir et la maison d’Autriche va désormais trembler devant la France. Vous m’objecterez que Richelieu avait une fâcheuse tendance à confondre sa cassette avec celle du Royaume. Ah bon…

La Grande Bouffe

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Vaincre le totalitarisme islamique

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Les HLM au fond de l’impasse

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Gérard-François Dumont HLM Politique de la ville
Gérard-François Dumont est professeur à la Sorbonne, président de la revue "Population & Avenir", auteur notamment de "Populations et Territoires de France en 2030"(éditions de L'Harmattan).
Gérard-François Dumont HLM Politique de la ville
Gérard-François Dumont est professeur à la Sorbonne, président de la revue "Population & Avenir", auteur notamment de "Populations et Territoires de France en 2030"(éditions de L'Harmattan).

Propos recueillis par Gil Mihaely

Causeur. Comment jugez-vous la politique française en matière de logement social ?

Gérard-François Dumont. Sur cette question, deux idéologies opposées structurent le débat : « Tous propriétaires ! » ou « Tous en HLM ! » En France, c’est le « Tous en HLM ! » qui a dominé : tous nos gouvernements ont considéré par principe qu’il fallait construire le plus de logements sociaux possibles. En conséquence, le logement social n’est pas conçu comme une réponse aux problèmes de logement de personnes en difficulté, mais une solution pour toutes les catégories ne disposant pas de revenus élevés, dont les classes moyennes. D’ailleurs, selon les critères donnant accès à une demande d’un logement social, les deux tiers de la population peuvent y prétendre. Cela supposerait des financements publics considérables, bien au-delà de ceux, déjà très élevés, consentis aujourd’hui.

A lire aussi >> HLM: le clientélisme est roi: des logements attribués à partir de procédures opaques

Mais la HLM à la française ce n’est pas uniquement un choix socio-économique, c’est aussi « une certaine idée de l’urbanisme, de la ville »…

En effet, l’histoire du logement social en France ne peut être dissocié d’une idéologie urbanistique qui explique son coût colossal : aux investissements publics de départ, s’ajoutent les coûts de gestion, puis les dépenses visant à tenter de réparer les erreurs passées, ce que l’on appelle désormais la « rénovation urbaine » – au total ces coûts directs se montent à au moins 90 milliards depuis vingt-cinq ans ; il faudrait aussi compter les coûts indirects liés au fait que, dans nombre de quartiers, la géographie du logement social ne contribue guère à la réussite des habitants ni à la concorde sociale.

Vous parliez d’idéologie…

J’y viens. En effet, les principes guidant cette politique sont issus de la charte d’Athènes dans laquelle, en 1932, un certain nombre d’urbanistes, sous la houlette de Le Corbusier, déclarent qu’il est temps de construire des villes nouvelles et hygiéniques faites de barres et de tours. Il s’agit bien de faire table rase des villes du passé. L’application de ces principes, qui n’a d’équivalent que dans les pays communistes, s’est traduite par trois choix dont la France subit toujours les conséquences. D’abord, la France a exclu[access capability= »lire_inedits »] la réalisation de logements sociaux dans des maisons de ville, qui offrent pourtant une densité de population équivalente aux quartiers de barres et de tours. Oui, cela vous étonne, mais dans ces quartiers, il y a beaucoup d’espace entre les barres. Ensuite, au moins jusqu’aux années 1970, la primauté d’une logique comptable de court terme – il faut construire pas cher – qui engendre aussitôt des frais de fonctionnement élevés, puis des dépenses considérables de rénovation. Nombre de logements sociaux ont été initialement construits sans volets, d’où des coûts de chauffage élevé, ou sans ascenseur pour ceux comptant au plus cinq étages. Lorsque la décision est enfin prise de poser des volets ou d’installer un ascenseur, elle est beaucoup plus coûteuse que si elle avait été initialement prévue. Enfin, l’idéologie fonctionnaliste décrète que les nouveaux quartiers de logement social doivent s’installer dans des territoires éloignés des villes anciennes auxquelles il faut tourner le dos. Donc, au lieu d’étendre peu à peu les villes anciennes sans rompre le lien social et en s’appuyant sur les services et les infrastructures existants, on construit des quartiers-champignons complètement en dehors de la ville. Cela donne le Val Fourré à Mantes-la-Jolie, la cité des Musiciens aux Mureaux, le Haut-du-Lièvre à Nancy, ou Valdegour à Nîmes, des quartiers séparés de la ville ancienne par un no man’s land et souvent mal desservis par les transports publics. Ce n’est pas un hasard si les émeutes urbaines de l’automne 2005 ont commencé à Clichy-sous-Bois dans un quartier totalement enclavé.

Cependant, il y a aussi des logements sociaux dans les villes, comme les immeubles en briques rouges de la petite ceinture parisienne.

Oui, même si ce parc, hérité de l’entre-deux guerres ou issu de choix plus récents, est plus réduit en nombre. Le résultat est, qu’à l’intérieur du logement social, il y a des inégalités très importantes : les personnes logées en centre-ville sont favorisées par rapport aux habitants de quartiers éloignés et enclavés, avec une offre bien moindre en commerces, services publics, accès à l’emploi, à l’éducation ou à la culture.

Peut-on vraiment faire bénéficier sept Français sur dix d’un logement social ou plutôt, pour suivre votre définition, « d’un logement non soumis au marché » ?

À la fin des années 1990, environ 14 % de la population bénéficie d’un logement social. La loi SRU (relative à la solidarité et au renouvellement urbains), votée en 2000, impose alors un minimum de 20 % dans chaque commune de plus de 3 500 habitants. En 2012, la France métropolitaine compte environ 4,5 millions de logements locatifs sociaux soumis à un loyer réglementé, soit 16 % des 28 millions de résidences principales. Puis la loi ALUR du 18 janvier 2013 fixe comme objectif 25 % ! Les effets pervers sont importants. D’abord parce qu’on oblige certaines communes à construire des logements sociaux alors qu’elles n’ont pas de terrains disponibles. Ensuite, à partir du moment où on augmente la proportion de logement social à 25 %, le promoteur qui réalise un ensemble est obligé d’augmenter ses marges sur les logements vendus ou loués sur le marché. En troisième lieu, avec une même enveloppe budgétaire, on construit moins de logements quand on construit dans les zones les plus tendues, là où il revient le plus cher. Enfin, qui dit logement social dit procédures d’attribution dont les règles sont, selon la Cour des comptes, « inadaptées », tout comme la gestion. La Cour des comptes ajoute qu’il faudrait « renforcer la transparence des procédures d’attribution ». C’est un bel euphémisme.

Il y a un autre phénomène, peut-être très français, qui est qu’on sort peu du logement social.

C’est un problème majeur. Le logement social devrait être une solution temporaire en attendant une meilleure fortune. Or, depuis la fin des Trente Glorieuses, il y a de plus en plus de gens pour qui cette amélioration n’arrive pas. Résultat, en l’absence de sorties du système, donc de roulement, beaucoup de gens ne se retrouvent pas seulement captifs du logement social, mais aussi de l’appartement qui leur a été attribué.

Certains maires préfèrent cependant que les familles qui progressent économiquement et socialement restent dans leur immeuble, même quand elles ont dépassé les seuils de revenus, car elles constituent un élément de stabilité qui améliore la cohésion et empêche l’effet sas pour migrants de jouer à plein.

Justement, il faudrait laisser les maires plus libres de leur politique du logement. La gestion actuelle du logement social reste trop jacobine. L’État décide trop souvent des règles uniformes sans tenir compte de la diversité des cas et multiplie les normes, ce qui augmente les coûts. Souvent le maire, qui a une longue liste d’attente parmi ses administrés, voit le préfet lui affecter des personnes qui viennent d’ailleurs. Il faut faire confiance aux élus qui sont généralement les meilleurs connaisseurs des problèmes de leur territoire.

Cette gestion centralisée et rigide est-elle responsable du fait que malgré toutes les excellentes intentions, tant de cités HLM sont aujourd’hui des ghettos d’immigrés, de délinquance et de chômage ?

C’est le résultat à la fois de la politique urbanistique des années 1950 à 1970, de la mutation de l’immigration passée d’une immigration de noria du temps des Trente Glorieuses à une immigration de peuplement, de certains errements de l’école et de politiques économiques peu favorables à l’entrepreneuriat. En Île-de-France, un phénomène supplémentaire est en œuvre : la région souffre d’une perte d’attractivité puisque son solde migratoire est négatif de 50 000 personnes par an. Or ce solde est doublement négatif : quantitativement et qualitativement. D’une part, quittent l’Île-de-France des ménages qui n’en peuvent plus de la mauvaise qualité de vie – notamment avec l’aggravation des transports publics. En moyenne, ce sont des gens qualifiés et disposant de revenus suffisants. En revanche, ceux qui viennent s’installer en Île-de-France sont le plus souvent des immigrés venant de pays moins développés, pourvus de qualifications moindres.

À ce propos, peut-on parler d’une utilisation clientéliste et électoraliste du logement social ? Qu’en est-il à Paris ?

Nul ne peut nier que le clientélisme électoral existe. À Paris, se pose une question majeure de gouvernance. La majorité actuelle considère que Paris est une ville normale alors que c’est une ville « globale ». Il est inévitable que le marché du logement y soit cher, parce que la demande est non seulement parisienne, non seulement française, mais mondiale !

D’une façon générale, il n’y a pas de « marché du logement français », seulement des marchés territoriaux ou locaux. Paris intra-muros, ce n’est pas l’équivalent de New York et Londres, mais de Manhattan et d’Inner London, comment voulez-vous qu’elle compte un quart de logements HLM ? Faire du logement social à Paris coûte très cher, parce que le prix du foncier y est très élevé, et engendre mécaniquement des rentes significatives. Il arrive à la municipalité d’acheter des immeubles anciens dans des rues prestigieuses, pour les transformer en HLM. Tant mieux pour ceux qui obtiennent ces logements ! Reste que ce n’est pas la stratégie d’une ville internationale, mais celle d’un système politique qui veut se maintenir au pouvoir…

Mais si on laisse faire le marché à Paris, où habiteront les policiers, les professeurs des écoles, les infirmières, les employés ? La mairie n’a-t-elle pas le droit d’utiliser l’outil HLM pour créer de la mixité sociale ?

Oui, les professeurs des écoles parisiennes comme les policiers devraient pouvoir loger à Paris. Pendant des décennies, les communes françaises logeaient leurs instituteurs. Mais la loi permet désormais le versement d’une indemnité. Quant aux policiers, on voit bien au passage ce qui les distingue des gendarmes : vivant dans l’endroit où ils travaillent, ces derniers connaissent bien le territoire. Beaucoup de policiers parisiens vivent loin de la capitale. Mais rien n’empêche de modifier la réglementation pour que les agents investis d’une mission de service public puissent disposer d’un logement dont la localisation soit utile au bien commun.

Au-delà de cette suggestion, que faut-il faire pour changer la donne en matière de HLM ?

D’abord établir un diagnostic : la politique française du logement social poursuivie depuis plusieurs décennies n’aboutit pas à des résultats satisfaisants. Il convient donc de la repenser. Le logement social doit être social, c’est-à-dire destiné à des personnes qui sont véritablement en difficulté, soit environ 8 % de la population. Il faut simplifier les réglementations qui pèsent sur le prix de l’immobilier et favoriser le développement d’un parc locatif privé en incitant les entreprises et l’épargne des Français à s’investir largement dans le logement. Aujourd’hui, tout est fait – en termes de fiscalité ou de réglementation – pour les dissuader. En effet, l’État prélève une très grande partie de l’épargne, notamment via l’assurance-vie, pour financer l’énorme dette publique ! En rendant l’investissement dans l’immobilier rentable et facile, et en encourageant les Français à investir dans le logement, pour leur usage ou pour d’autres, la France pourra satisfaire ses besoins de logements. 

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On en fait beaucoup pour Théo…

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marin theo police hollande
Marin. Photo: DR.
marin theo police hollande
Marin. Photo: DR.

Marin a vingt ans. Il est étudiant. Ou peut-être –et  hélas- il faudrait dire était… Il est hospitalisé à Lyon. On lui a fracassé le crâne. Après un long coma, il a repris conscience. Mais il a, en grande partie, perdu la mémoire. Ne sait pas pourquoi il est là. Et ne se souvient plus de ce qui lui est arrivé.

La tête défoncée à coups de béquilles

Voilà donc ce qui lui est arrivé. Il se trouvait dans une rue de Lyon, à proximité d’un couple qui s’embrassait sur la bouche. Il y a des pays où un tel comportement vaut le fouet ou un lynchage immédiat. Mais pas à Lyon, tout de même ? Eh bien si !

Un groupe d’individus, choqués et indignés par ce baiser, s’en est pris au couple. Insultes, injures … Sur les rares sites qui évoquent cette affaire, les individus en question sont qualifiés au choix de « jeunes » ou de « racailles ». Marin s’est interposé. Et c’est lui qui a tout pris. La tête défoncée à coups de béquilles. Dans certains quartiers de nos villes, la béquille est une arme.

La presse locale a évoqué ce drame. Mais pas avec suffisamment d’insistance pour que Gérard Collomb, le maire de Lyon, se rende au chevet de Marin. Il était sans doute trop occupé à soutenir Macron… Hollande non plus n’est pas venu. Pourtant, le courage est une vertu tellement rare de nos jours que la moindre des choses serait de le saluer. Le président de la République a trouvé le temps d’aller au chevet de Théo, blessé par un policier à Bobigny. Son Premier ministre a trouvé le temps de recevoir des soutiens de Théo. A-t-il reçu des membres du comité de soutien à Marin ?

Pour lui, il n’y a eu ni émeutes, ni voitures brûlées, ni flics caillassés. Pourquoi se dérangerait-on pour Marin ? Mais j’entends bien le reproche qui pourrait m’être fait à propos du parallèle entre Marin et Théo. Ce dernier a été victime d’un policier. Et ça changerait tout. Admettons.

La « fachosphère » a bon dos

Essayons alors une autre comparaison. Supposons que des allumés de Civitas, le fer de lance de la Manif pour tous, croisent un couple homo en train de s’embrasser et que, haineux, ils les agressent. Mais ça hurlerait de partout ! Hollande condamnerait, Taubira se roulerait par terre. Et la presse en ferait des gros titres. Supposons encore que quelques Identitaires aux cranes rasés se jettent sur des musulmans prosternés dans la rue à l’heure de la prière. Là ça hurlerait encore plus ! Et de partout, dans tous les médias, on annoncerait le retour des « heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire ».

Alors oui, Marin mérite tout autant de compassion que les victimes supposées citées plus haut. Mais tel n’est pas le cas. Pourquoi ? Parce que, me souffle-t-on, le drame de cet étudiant lyonnais est relayé par la « fachosphère ». Ah la « fachosphère »… Elle s’intéresse de très près à l’identité des agresseurs de Marin. Et il faudrait taire cette identité, alors que c’est elle – et elle seule- qui, revêtue de la défroque du fanatisme, a fait que le spectacle d’un couple s’embrassant a été jugé blasphématoire et méritant châtiment ?

La « fachosphère » a bon dos. Mais pourquoi devrait-elle être seule à protester ? C’est à nous, à nous tous, de crier notre dégoût. A  nous tous, de gauche, de droite, du centre, de rien du tout. A nous tous, athées, chrétiens, musulmans. A nous tous, car, avec Marin, c’est nous qu’on essaye d’assassiner. Si nous nous taisons, qui criera pour nous quand on essaiera de nous fracasser le crâne ?

 

Ndlr: Une pétition en ligne demande la Légion d’honneur pour Marin.

Flics, présomption de culpabilité

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Manifestation contre "les violences policières" à Paris, février 2017. SIPA. 00793822_000001
Manifestation contre "les violences policières" à Paris, février 2017. SIPA. 00793822_000001

Il y a quelques jours, dans le questionnaire que devait remplir une étudiante pour postuler à Kedge Business School, on demandait : « Quel est l’évènement majeur, de ces derniers mois, qui vous a marqué(e) ? » Et la jeune fille, une Marseillaise issue, comme on dit, de l’immigration, de répondre : « Le viol du jeune Théo… » Empathie maximale. Sans doute s’y est-elle vue.

Il m’a fallu des trésors de diplomatie pour lui conseiller de prendre un autre exemple. Pour expliquer que les flics ont droit, comme les autres citoyens, à la présomption d’innocence — même si les faits sont clairement établis, ce qui n’est pas vraiment le cas. Et qu’en tout état de cause, même si le policier incriminé se révélait finalement coupable, il est quelque peu délicat de juger prématurément d’une affaire en cours d’instruction. C’est même carrément illégal. Comme c’est une fille intelligente, elle a obtempéré. De bon cœur ? C’est une autre histoire.

D’autant que rien dans l’actualité ne l’engage à faire preuve de modération. Les temps sont au lynchage préventif — et Internet est un merveilleux champ de lapidation sans examen. Des « people » n’ont-ils pas écrit dans Libé une tribune exemplaire assimilant tout porteur d’uniforme à un violeur en puissance ? Le directeur général de la police nationale s’en est ému. Tous racistes ? Tous violeurs ? Allons donc ! Quand je les vois fermer les yeux sur les trafiquants de dope et de clopes du Marché des Capucins, ou renoncer à verbaliser une femme voilée des pieds à la tête, je les trouve même drôlement coulants — et globalement polis.

Au passage, qui sont ces « people » qui éructent dans Libé ? Des « gens », si je comprends bien l’anglais : quelle expertise ont-ils des affaires judiciaires ? Le fait d’appartenir à un tout petit monde artistico-littéraro-de gauche leur donne-t-il une quelconque autorité ? Nous vivons sous…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Pierre Brighelli.

Voltaire ou le jihad

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La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

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Macron en Algérie: un crime contre la vérité

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macron algerie colonisation crime
Emmanuel Macron accueilli par le chef de la diplomatie algérienne. Sipa. Numéro de reportage : 00793217_000002.
macron algerie colonisation crime
Emmanuel Macron accueilli par le chef de la diplomatie algérienne. Sipa. Numéro de reportage : 00793217_000002.

«C’est un crime. C’est un crime contre l’humanité. C’est une vraie barbarie, et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux vers lesquels nous avons commis ces gestes»
Voici ce qu’a affirmé, en Algérie, Emmanuel Macron, candidat autoproclamé à la Présidence de la République Française, lors d’une interview au média local Echorouk News.

Lyautey et Goering, même combat!

Crime contre l’humanité. Si les mots ont un sens, cela veut dire que l’on met sur le même plan qu’Adolf Hitler, Joachim von Ribbentropp, Hermann Göring, Ernst Kaltenbrunner, Wilhelm Keitel, Alfred Rosenberg, les Français Jacques Cartier, Joseph-François Dupleix, Louis Antoine de Bougainville, Thomas Robert Bugeaud, et les maréchaux Joseph Simon Gallieni et Hubert Lyautey entre autres. Et bien entendu les penseurs de ce crime contre l’humanité, Colbert, Duplex, Jules Ferry et tant d’autres…

Il conviendra donc, si l’on suit ce bel esprit, de débaptiser toutes les rues, tous les lycées Jules Ferry, les places Lyautey, les avenues Gallieni…

Avec ces propos dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils sont navrants, on voit bien où le candidat autoproclamé veut en venir : au vote des musulmans des banlieues, bien sûr. Un électorat à caresser dans le sens du poil.
Ces propos révèlent qui est Emmanuel Macron, que beaucoup fantasment comme un homme providentiel, au-dessus des querelles partisanes… C’est clairement un héritier de François Hollande, un socialiste qui a inspiré le quinquennat, et il sera prêt, lui aussi, à crier, « reviens, Léonarda ! » et à faire dans la contrition pour s’attirer les bonnes grâces des indigènes de la république, qui, c’est sûr, veulent beaucoup de bien à la France…

Des crimes de guerre largement partagés

Puisqu’il s’agit de l’Algérie, il convient toutefois de rappeler quelques vérités historiques. Que jusqu’en 1818, l’un des repaires des pirates barbaresques qui infestaient la Méditerranée depuis trois siècles, était précisément le port d’Alger, célèbre pour son marché aux esclaves, et que deux pays occidentaux, avant la France, avaient fait la guerre au Dey d’Alger pour faire cesser – outre la piraterie – ce qui était, précisément, un crime contre l’humanité, l’esclavage subi par les chrétiens et les chrétiennes. Les États-Unis, on le sait peu, ont fait la guerre aux barbaresques de 1801 à 1805, puis à nouveau en 1815 ; les Anglais en 1818, toujours pour libérer les esclaves chrétiens.

J’ai grandi sous la présidence du Général de Gaulle. J’ai 59 ans. Je ne suis pas d’origine pied-noir. Alors que les armateurs nantais et bordelais s’enrichissaient dans le commerce triangulaire, mes aïeux crevaient de faim dans les Hautes-Alpes. Je ne me sens, contrairement à Emmanuel Macron, en tant que Français, coupable de rien, de rien du tout, et je n’ai d’excuses à faire à personne.

Jacques Cartier, Bougainville, Lyautey… Le père Bugeaud et sa casquette… Tous ces héros ont peuplé mon enfance. Car jamais personne ne pourra me faire avaler – car il s’agit bien de cela – que ces héros, dont certains, je pense à Gallieni et Lyautey, ont sauvé la France et son empire durant la Guerre de 1914-18, sont des criminels contre l’humanité. Jamais leur image de pourra être associée aux bouchers des camps d’Auschwitz et de Treblinka.

Une ambition pour la France?

Je ne suis pas en train de dire que la France n’a rien à se reprocher. Notre pays n’a pas su mener la décolonisation, celle de l’Indochine, celle de l’Algérie. Des crimes de guerre ont été commis. Mais ces crimes de guerre ont été largement partagés : le Viet-Minh et le FLN aussi ont du sang sur les mains, du sang français, comme l’armée française a sur les siennes du sang vietnamien et algérien.

C’était il y a longtemps. Les sujets, les enjeux, désormais, sont ailleurs. Il serait peut-être temps d’en parler.
Il paraît que M. Macron serait un philosophe. Qu’il serait un littéraire. En tout cas, ce n’est sûrement pas un historien.
Pour qu’Emmanuel Macron devienne Président de la République, il faudrait qu’à côté de l’ambition et du sens des affaires qu’on apprend à l’École Nationale d’Administration, il ait aussi de l’ambition pour la France ; une vision.
Cela s’appelle le sens de l’histoire.

Abus de droit au logement

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Hall d'un immeuble HLM à Paris
Hall d’un immeuble HLM à Paris, janvier 2017.

Château-Rouge, Paris XVIIIe, un pluvieux après-midi de janvier. Ils sont tous là : le proxénète, l’œil bas et le verbe gouailleur, le vendeur de cigarettes à la sauvette, susurrant de tendres « marlboro, marlboro » à l’oreille des passants, les pickpockets flânant de poche en poche, les policiers en faction, voyant tout mais ne faisant rien. Au beau milieu de ce joyeux foutoir, l’immeuble de Michel forme un contraste presque comique. Une porte puis une grille blindée plus tard – quartier interlope oblige –, le sympathique retraité de la fonction publique nous ouvre sa demeure. Moulures au plafond, parquet de bois soigneusement entretenu, charme de l’ancien, son immeuble est de ceux que les Parisiens se disputent. Michel a de la chance : depuis bientôt trente ans, il loue son logement (qui n’est pas une HLM) à un prix 20 % inférieur à celui du marché, par la grâce de la Mairie de Paris qui lui a octroyé un logement social.

A lire aussi >> HLM, le clientélisme est roi: des logements attribués à partir de procédures opaques

« La famille qui habite en bas de chez moi tient des dizaines de commerces dans tout Paris ils viennent même dexporter à New York. Ils sont immensément riches, parce quils sappuient sur une main-dœuvre quasiment gratuite de travailleurs sans papiers », s’amuse-t-il en tirant sur une éternelle cigarette. Pourtant, le clan continue d’occuper un vaste appartement idéalement situé à deux pas du métro. « Ils sen vont, ils reviennent. Pendant que les uns sont là, les autres se prélassent dans les villas tapageuses dun goût immonde quils font construire en Tunisie. » Qui est là pour contrôler les allées des uns et les venues des autres ? Personne. « La gardienne, on ne la voit jamais, ricane Michel. Elle vient une heure par jour, dans le meilleur des cas. » Désireux d’en savoir plus, nous laissons Michel à ses gauloises et partons interroger des élus à l’Hôtel de Ville, afin de mesurer l’ampleur des abus en matière de logement social.

Une élue: « Une jeune femme de 22 ans s’est retrouvée à vivre toute seule dans un T5, alors que je venais de refuser un 32 mètres carrés à une famille de cinq. »

Calée dans l’un des confortables fauteuils du groupe Les Républicains, une élue francilienne se souvient de l’un des cas les plus flagrants d’abus auxquels elle a été confrontée.[access capability= »lire_inedits »] « Je venais à peine d’être élue, et là, un membre de la précédente municipalité, bénéficiant dun logement de cinq pièces, mappelle : Tu pourrais pas mettre le bail au nom de notre fille ?demande-t-il. On part vivre en Thaïlande, on aimerait bien lui léguer lappart“. » Refus de l’édile, qui ne froisse pas son interlocuteur. « Cest pas grave, on va passer par les voies légales, alors ! » rit-il, avant d’expliquer qu’il suffit d’inscrire un enfant sur le bail pendant un an, afin qu’il hérite du logement social de ses parents. « Voilà comment une jeune femme de 22 ans sest retrouvée à vivre toute seule dans un T5, alors que je venais de refuser un 32 mètres carrés à une famille de cinq », soupire l’élue.

La pratique ne semble pas relever du cas isolé : une rapide partie de pêche internet dévoile des centaines de questions posées sur les forums dédiés : « Comment hériter du logement social de mes parents ? » s’interroge une jeune femme de 23 ans désireuse de récupérer le 65 mètres carrés que ses parents occupent depuis vingt-huit ans à Vanves pour un modique loyer de 540 euros charges comprises. « Avant, il y avait des dynasties de rois, maintenant, il y a des dynasties de familles dans les HLM », ricane un gardien sous couvert d’anonymat. Le gouailleur concierge officie depuis une quinzaine d’années dans le Xe arrondissement, et dresse une liste à la Prévert de l’ensemble des petites magouilles rencontrées au cours de ses trois lustres d’exercice. « Il y a ceux qui ont une petite maison dans le Sud ou en Normandie, et qui viennent uniquement pour les soldes ou les week-ends. Ceux qui sous-louent une pièce de leur appartement à un neveu ou à un inconnu. Mais le pire, ce sont ceux qui sous-louent en Airbnb », soupire-t-il.

Son aversion à l’égard de la plateforme de logement temporaire est largement partagée par Fanny. Le coquet logement social de cette souriante trentenaire vivant en plein XXe arrondissement ne ressemble en rien à l’image glauque de la HLM de cité-dortoir. « Heureusement, ils nont pas mis de plaque. Tu imagines la honte pour les enfants, quand ils ramènent des copains de l’école ? Au moins, on nest pas stigmatisés. » Une discrétion précieuse pour son voisin, qui vit dans l’appartement de sa compagne et n’utilise son logement social que pour le louer sur AirBnb, le Bon Coin et consorts. « Depuis deux ans, on passe notre vie à supporter le bruit des valises, de la musique trop forte, des fêtes jusque dans la cage descalier », soupire la mère de deux enfants en bas âge. « Le pire, ce sont les Américains : en plus d’être complètement cons, on ne peut pas échapper à leurs gloussements. Vivement que quelquun le dénonce », soupire-t-elle en levant les yeux au ciel. Le voisin de Fanny n’est apparemment pas une exception : depuis 2014, plus de 300 procédures pour sous-locations illégales ont été engagées.

Dans les zones reculées de l’Île-de-France, les locataires des tours grises et mornes qui déchirent le paysage bétonné des Yvelines n’ont jamais entendu parler d’AirBnb. Les traits beaux encore sous les fards et le khôl, Hassiba nous reçoit comme une reine : dans le salon de son HLM de 60 mètres carrés, des cornes de gazelle, makrouds et autres baklavas semblent faire ployer la petite table basse sur laquelle fume un thé à la menthe. Hassiba habite l’une de ces petites villes de l’ouest parisien où se croisent sans se connaître cadres supérieurs et ouvriers – les uns dans des villas, les autres dans des barres d’immeubles. Elle a passé sa jeunesse à garder les enfants riches de la commune voisine, et a fini par s’acheter la petite maison de ses rêves, quelque part au Maroc. Son château en Espagne – de l’autre côté de Gibraltar. « Jy vais six mois par an environ je sais que jai pas trop droit, mais tout le monde ferme les yeux », sourit-elle en réitérant pour la dixième fois la même injonction (« mange ma fille, mange ! »). Petit monde où tout se sait et où chacun surveille son voisin, son immeuble est le théâtre de petits abus que tout le monde voit – mais que personne ne sanctionne. « Il y a ceux qui ne sont jamais là mais toujours dans leur pays dorigine. Il y a aussi les parents qui sen vont au bled pour leur retraite, et qui donnent leur bail à leurs enfants. Les jeunes dici, ils naissent en HLM, ils meurent en HLM ils font ce quils veulent, évidemment », dit-elle avec le même sourire doux. Les uns se droguent, les autres se piquent – laissant seringues et mégots dans un vestibule jonché de détritus. « Quest-ce que tu veux, ma fille ! » rit Hassiba, comme pour conclure. « On a la maison quon peut. »[/access]