Je vous aurais ri au nez. Il y a trois mois, si vous vous étiez hasardé à pronostiquer l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée, cette (mauvaise) blague m’aurait fait hausser les sourcils.  Mais voilà, le Penelopegate étant passé par là, le pédalo Hamon peinant à dépasser sa voiture de croisière, voici l’ancien ministre de l’Economie intronisé nouveau favori des sondages, assuré de son élection s’il se retrouvait opposé à Marine Le Pen au second tour de la présidentielle. Sur l’Algérie française, la Manif pour tous, le passé, le présent et l’avenir, le fils prodigue de Hollande n’est pas à une contradiction près. Comme le relève malicieusement Elisabeth Lévy, de louvoiements en volte-face, le candidat En marche accorde « cinq minutes pour Jeanne d’Arc, cinq minutes pour Steve Jobs ». A force de vouloir « plaire aux pieds-noirs et aux descendants d’immigrés, aux bobos et aux cathos, il risque évidemment de décevoir tout le monde ».

Un télévangéliste thaumaturge

Un peu à la manière de Hollande, le panache d’un télévangéliste thaumaturge en plus. Conciliant les contraires, Macron incarne le « candidat des milliardaires et des sous-prolétaires » dans la « pure logique de la mondialisation » pour Jean-Luc Gréau. D’après notre ami économiste, « le candidat du système coupe le pays en deux : d’une part, la France bénéficiaire de la masse de nos aides sociales, mais exonérée de charges sociales ou fiscales, et, d’autre part, la France qui paie plein pot pour bénéficier de la même protection sociale ». Quoi qu’en dise le chouchou des sondages, l’économie n’explique ni ne résout tout. Ainsi Alain Finkielkraut se désole-t-il de sa « vision économique du monde » : « Quand il s‘y tient, il laisse échapper l’essentiel. Quand il en sort, il déraille. Et quand il veut se rattraper, il déraille encore. » La preuve en meeting à Toulon le 18 février, face à un parterre de pieds-noirs, qui a eu droit au malencontreux « Je vous ai compris », en présence de notre envoyé spécial Pierre Lamalattie qui, face au désarroi du prétendant, songe à « ces situations où, voulant effacer une tache, on ne fait que l’étaler »… A Lyon, Luc Rosenzweig a néanmoins rencontré le noyau de l’appareil militant macronien constitué par le maire rhodanien Gérard Collomb, qui fournit un ancrage local à cet ancien conseillé du prince étranger au suffrage universel.

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« Surtout si vous n’êtes pas d’accord », dit notre slogan. Aussi notre camarade macronien lucide Hervé Algalarrondo soutient mordicus le champion de la grande coalition centriste, à une réserve près : EM « assure vouloir réconcilier les deux France, mais en oublie une et de taille : celle des ouvriers et des employés ! »

En sus de ce dossier roboratif, dont je n’ai pu décrire tous les papiers par le menu, notre volet actualités commence par un entretien fleuve avec Marcel Gauchet. L’auteur de L’avènement de la démocratie s’interroge sur le devenir de l’Occident, de l’Europe et de nos démocraties désenchantées. La liberté, pour quoi faire ? A l’heure postmoderne, l’interrogation bernanosienne n’a rien perdu de son actualité.

L’Amérique selon Trump

S’insurgeant contre la curée de campagne anti-Fillon, notre reine Elisabeth s’inquiète de la collusion des juges et des médias, peut-être aidés par certaines officines de la République. « Au demeurant, personne ne semble soupçonner le parquet national financier d’être à l’origine des fuites. En régime d’enquête préliminaire, où seuls les policiers et le parquet ont accès au dossier, le plus probable est qu’elles émanent de la Place Beauvau », conjecture notre cheftaine. De l’affaire Théo chroniquée par Cyril Bennasar aux racines ultralibérales du revenu universel qu’analyse Julien Damon, l’heure est encore une fois à l’éclectisme. A fortiori après un détour par l’Amérique de Trump et de l’Alt Right vue par Sami Biasoni et Jeremy Stubbs.

En guise d’entremet culturel, Patrick Mandon nous offre un grand entretien avec le documentariste Marcel Ophuls, qui se souvient de son père, de la mémoire et de son inoubliable Chagrin et la pitié. Revenu de ses pérégrinations toulonnaises, Pierre Lamalattaie se consacre à nouveau au grand art au fil de l’expo sur Valentin de Boulogne au Louvre. Un grand maître à découvrir jusqu’à fin mai.

Enfin, l’enseignante Barbara Lefebvre, figure des Territoires perdus de la République, nous livre une défense et illustration de Georges Bensoussan contre ses calomniateurs. Double ration de Finkielkraut et retour de Basile de Koch, que demander de plus ?


Causeur #44 – Mars 2017 par causeur