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Fonction publique territoriale: coûteuse et non-démocratique

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Fronton de la mairie de Nantes, mars 2014. SIPA. 00679846_000004

Les hommes politiques qui ne sont pas « à gauche toute », quand ils se présentent à une élection, ne manquent pas de ressasser le même refrain : il faut diminuer la dépense publique, et pour cela réduire le nombre des fonctionnaires. Pour le prochain quinquennat, ils expliquent par exemple qu’il faut diminuer de X centaines de mille le nombre de fonctionnaires. Certains précisent que, dans ce but, ils prévoient de ne remplacer qu’un fonctionnaire sur deux parmi ceux qui partent à la retraite. D’autres veulent embaucher principalement sous contrat salarial ordinaire.

Parmi les points importants qui restent le plus souvent en dehors des limites de leurs épures se trouve le fonctionnement des collectivités territoriales et la prodigieuse augmentation du nombre de leurs employés. Ces collectivités ont actuellement recours à 1,9 million d’agents, et l’augmentation de cette « fonction publique territoriale » (locution, en abrégé FPT, qui inclut aussi bien les contractuels que les fonctionnaires stricto sensu) a été, depuis 1982, beaucoup plus rapide que celle des deux autres fonctions publiques, celle de l’État (FPE) et celle des hôpitaux (FPH).

Ruineuse décentralisation

Pourtant, des témoignages comme celui d’Aurélie Boullet, auteur (sous le pseudonyme Zoé Shepard) du récit intitulé Absolument dé-bor-dée (Albin Michel, 2010), devraient inciter à la réflexion : ne serait-ce pas là qu’il y a le plus de « gras » dont la disparition ne nuirait nullement au « muscle » ? Et l’affaire des emprunts toxiques territoriaux, qui a « coûté plus de 5,5 Md€ aux contribuables et aux banques » selon Les Echos du 9 février, ne devrait-elle pas orienter les recherches d’économies dans la même direction, en osant ébranler l’un des piliers de la doxa « politiquement correcte », à savoir que la décentralisation serait une merveille ?

En prenant comme indice 100 les effectifs 1982, on arrive en 2003 (selon le document Chiffres-clés 2005 du ministère de la fonction publique) à l’indice 113 pour l’emploi total, 114 pour la FPE, 127 pour la FPH et 143 pour la FPT. Les progressions de la PFE et de la FPH n’ont rien de choquant : l’État a créé des emplois comme l’ensemble de l’économie française, à un rythme légèrement supérieur à celui de la démographie (la population a augmenté de 10,7 % entre ces deux dates) ; les établissements hospitaliers ont logiquement augmenté un peu plus leur personnel en raison du fort développement des techniques médicales et chirurgicales ; mais comment expliquer le bond en avant de la FTP ?

Pour la période récente, les Chiffres-clés 2016 indiquent la progression de 2004 à 2014 : base 100 en 2004, on arrive en 2014 à 103 pour l’ensemble de la FP comme pour l’emploi total, mais à 90 pour la FPE, 112 pour la FPH, et 124 pour la FPT. Certes, des postes ont été transférés de l’État aux collectivités territoriales, particulièrement dans les établissements scolaires, mais cela n’explique pas tout. On ne saurait écarter a priori l’hypothèse selon laquelle la façon même dont fonctionnent les collectivités territoriales les incite à créer des postes en nombre excessif.

Une noblesse en roue libre

La décentralisation fut lancée par Gaston Defferre, ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation de 1981 à 1984. La loi du 2 mars 1982 eut pour objet, notamment, de remplacer par un « contrôle de légalité » le contrôle de tutelle auquel étaient jusque-là soumises les collectivités territoriales. A partir de là, le contrôle devint purement légaliste : dès lors qu’ils ne commettent pas d’infraction, les élus locaux sont intouchables ; leurs erreurs de gestion, comme par exemple l’émission d’emprunts comportant des clauses à haut risque – les fameux emprunts « toxiques » – ne peuvent plus être sanctionnées, si ce n’est au niveau électoral. Il en va de même pour les embauches à tout-va, y compris celle des « petits copains », et pour les subventions en tous genres, pourvu que les apparences légales soient sauves.

Dans une petite commune, le contrôle de l’équipe municipale par la population peut être efficace : les électeurs sont dans une certaine mesure à même de se rendre compte si tels travaux d’aménagement ou telle création de poste présentent une utilité réelle. En revanche, dans les communes de grande dimension, dans les communautés urbaines, dans les départements et les régions, le contrôle démocratique par la base ne fonctionne plus guère : la gestion est si complexe que personne, à de rares exceptions près, n’y comprend goutte, si bien que le vote « politicien » en faveur de l’équipe qui se réclame d’un parti choisi au niveau national l’emporte souvent sur le vote « local » basé sur la gestion.

Il résulte de cela que se constitue une sorte de féodalité : des ducs, comtes, barons et hobereaux régionaux, départementaux ou urbains se substituent pour une large part aux serviteurs du pays que sont les préfets et autres hauts fonctionnaires à responsabilité territoriale. Et, bien entendu, cette noblesse d’un nouveau genre – ni d’épée, ni de robe, disons une noblesse d’urnes – n’a de cesse de s’entourer (aux frais du contribuable, ou en empruntant) de ce que l’on appelait jadis une « maison » (un ensemble de serviteurs et de courtisans).

En revenir au principe de subsidiarité

Le caractère démocratique de la gestion d’une région, d’un département ou d’une grande agglomération est purement factice. Il faut, certes, gérer des problèmes qui ne sont ni nationaux, ni locaux, mais pour mettre en œuvre une bonne gestion les élections ne sont pas la solution : des « grands commis de l’État » feraient le travail de façon plus professionnelle et plus impartiale, générant par rapport à la situation actuelle d’importantes économies, notamment en matière de personnel.

En revanche, au niveau réellement local, la démocratie de proximité, mise en œuvre du principe de subsidiarité (régler les problèmes au plus près possible de ceux qui les vivent), ferait merveille. À l’échelle de quelques milliers de citoyens, l’équipe municipale connait chaque famille et le dévouement de ses membres, récompensé par de modestes honneurs et de menues indemnités, peut rendre inutile le recours à de nombreux agents salariés. Bien des problèmes pourraient aussi être réglés à ce niveau mieux qu’ils ne le sont aujourd’hui par la bureaucratie d’une entité territoriale de moyenne ou grande dimension, ce qui diminuerait le besoin d’embaucher de plus en plus d’agents.

Bref, la voie la plus prometteuse pour nous sortir de l’ornière où nous a plongé la décentralisation d’apparence mise en place en 1982 est probablement un double retour : au rôle de l’État dans la gestion des grandes unités territoriales et urbaines, et à la démocratie de proximité, réellement respectueuse du principe de subsidiarité, pour les « villages » au sens large du terme, englobant non seulement les villages ruraux mais aussi les quartiers urbains possédant une réelle identité.

Absolument dé-bor-dée !: ou le paradoxe du fonctionnaire

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Les Chinois n’envahiront pas la Pologne

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Pologne Chine conservatismeIl était une fois un pays ni très riche ni très pauvre qui se prévalait du titre de « puissance régionale ». La région en question, appelée Europe centrale, n’était ni particulièrement riche ni particulièrement pauvre. La valeur de ce pays, voire sa seule richesse, après que les aciéries avaient été fermées et les mines transformées en musées, résidait dans son emplacement, « central » comme le nom de la région l’indique.

Par chance, le pays en question, appelé Pologne, bénéficiait de la situation la plus centrale au sein de la région centrale. Se penchant sur la carte du monde, les dirigeants polonais des premières années de ce siècle ont constaté que c’était là une belle opportunité, à la seule condition que les marchandises envoyées depuis la Chine vers des pays plus riches et plus importants que le leur voyagent par le train et non plus par cargo.

Une délégation polonaise s’est donc rendue à Pékin afin d’entamer d’importantes négociations, qui ont duré longtemps car les Chinois sont durs en affaires. Reste qu’ils sont également très malins et qu’ils ont bien compris l’intérêt de la proposition polonaise dont la réalisation leur ferait gagner beaucoup d’argent.

Le projet d’une nouvelle route de la soie a ainsi vu le jour. Les Chinois ont promis d’investir 100 milliards de dollars pour acheter des friches près de Lodz et y construire les infrastructures adaptées. Les Polonais n’avaient plus qu’à lancer un appel d’offres, histoire de procéder dans les règles.

Mais voilà qu’entre-temps, un nouveau gouvernement ultraconservateur a emménagé à Varsovie avec, cela va de soi, un nouveau[access capability= »lire_inedits »] ministre de la Défense, plus patriote que tous ses prédécesseurs les plus patriotes. Antoni Macierewicz – c’est son nom – n’a guère apprécié tout ce tripatouillage avec les Chinois, ce qu’il n’a pas tardé à annoncer officiellement. À en croire l’intuition stratégique du ministre, la prétendue nouvelle route de la soie ne serait en réalité qu’une « tentative d’expansion chinoise et ferait partie d’une conception d’étroite entente entre l’Europe occidentale, la Russie et la Chine, dans le but d’éliminer l’influence des États-Unis de l’espace eurasiatique et liquider l’indépendance de la Pologne ».

Conclusion, les Chinois, avec leurs 100 milliards de dollars, sont allés discuter de la future route de la soie avec les autorités roumaines, qui leur ont fait le meilleur accueil. Et le ministre Macierewicz, héros national, a été décoré de la médaille d’ambassadeur de l’Économie polonaise.[/access]

Affaire Fillon: un parfum de Bruay-en-Artois

fillon parquet national financier
Eliane Houlette. Sipa. Numéro de reportage : 00677791_000047.

Alors comme ça un député provincial qui, selon une habitude parlementaire très répandue, a autrefois recruté sa femme comme collaboratrice parlementaire sans lui donner un travail harassant à effectuer, se rend coupable d’attribution d’emploi fictif et, partant, de « détournements de fonds publics » justifiant l’intervention immédiate du Parquet national financier (PNF) exclusivement compétent « dans les affaires qui sont ou apparaîtraient d’une grande complexité, en raison notamment du grand nombre d’auteurs, de complices ou de victimes ou du ressort géographique sur lequel elles s’étendent » ! Ledit PNF finit cependant par ouvrir une information judiciaire confiée à trois juges d’instruction pour éviter la prescription de ces faits anciens et parce que, selon un proche du magistrat : « Eliane Houlette considère que dans les affaires relativement simples, qui ne nécessitent pas de commission rogatoire internationale complexe, le devoir de la justice est de passer rapidement, sans s’enliser dans les dossiers ». Autant dire que le PNF reconnaît a posteriori qu’il n’était pas compétent pour déclencher l’enquête. Dont acte.

Opération mains propres

Ce qui est nouveau, c’est la qualification juridique retenue pour justifier l’intervention du juge pénal dans une pratique banale. Est-ce à dire que désormais tout élu, fonctionnaire, collaborateur public ou membre d’un conseil ou comité Théodule quelconque qui ne travaille pas en proportion exacte de ce qu’un procureur estime nécessaire à sa rétribution devrait en passer par la case prison au motif qu’il s’agirait d’un « détournement de fonds » ? Ça promet du monde dans nos établissements pénitentiaires déjà surchargés. Si les juges italiens en faisaient autant à l’égard de tous les  fannulloni dont la péninsule a l’habitude de se moquer, l’opération mani pullite (mains propres) viderait tous les ministères, le Parlement et les administrations territoriales du bel paese.

Chez nous, il faudrait d’abord faire une perquisition de grande envergure au Conseil économique, social et environnemental où il est de notoriété publique qu’une l’indemnité mensuelle brute de 3800 euros est versée à 233 conseillers dilettantes qui ont l’habitude de quitter les quelques très rares réunions auxquelles ils sont convoqués aussitôt après avoir badgé. Chacun sait d’ailleurs que les membres des organisations « représentatives » qui y siègent reversent une part de leur indemnité à leur syndicat d’origine. Les nominations de « personnalités qualifiées » (dites PQ) y sont depuis toujours utilisées par le gouvernement en place pour servir des prébendes à des amis de toutes sortes, souvent dépourvus de toute qualification. La Cour des comptes a d’ailleurs constaté que le personnel administratif de ladite institution jouit aussi, par voie de conséquence, d’un temps de travail très limité.

En ce qui concerne nos assemblées parlementaires, les professeurs de droit constitutionnel et de science politique, dont certains thésards sont collaborateurs de députés ou sénateurs (ou ont eux-mêmes été collaborateurs lorsqu’ils faisaient leur thèse), savent bien que le travail de ces jeunes doctorants varie du zéro à l’infini selon l’assiduité et les méthodes et moyens de travail du parlementaire lui-même. Tel assistant va pouvoir faire sa thèse en un temps record parce-que son sénateur « ne lui donne rien à faire » et qu’il peut donc passer tout son temps à la bibliothèque du Sénat, tel autre n’arrivera pas à boucler son doctorat tant il est « pressuré » par son député, à Paris ou dans la circonscription. L’idée de faire intervenir le juge pénal dans la façon dont un représentant de la Nation organise l’exercice de sa fonction est une nouveauté parfaitement soudaine.

Sus au candidat anti-médias

La tradition d’autonomie des assemblées parlementaires veut qu’elles fassent leur propre police et exercent elles-mêmes leur pouvoir disciplinaire, notamment pour tenter (en vain jusqu’à présent) de corriger l’absentéisme. C’est le règlement de chaque assemblée qui fixe ses règles de fonctionnement et prévoit, dans certains cas, des sanctions à l’encontre des parlementaires qui enfreindraient les règles, lorsque celles-ci existent. Or il n’en existe aucune portant sur le choix, le temps, le lieu, la quantité et les modalités de travail des collaborateurs parlementaires. Bien entendu, l’on peut toujours trouver que le règlement des assemblées n’est pas assez précis et rigoureux. Mais la correction et le contrôle de ces pratiques relève du seul parlement, comme elles relèvent de l’entreprise dans le monde du travail ou du chef de service dans la fonction publique. On ne peut pas incriminer pénalement tous les comportements professionnels et confier au juge répressif le soin de traquer partout les fainéants, les rêveurs, les désinvoltes ou les dilettantes.

Mais, rassurons-nous, le juge pénal n’a pas du tout l’intention de généraliser cette intrusion qui ne concerne pas en l’occurrence un parlementaire lambda, mais vise délibérément et exclusivement un député « hors-norme » qui se trouve être, en effet, un candidat fort bien placé à l’élection présidentielle. Et, de plus, il ne s’agit pas non plus de n’importe quel présidentiable mais du vainqueur inattendu à la primaire de la droite qui a déjoué les pronostics et surtout les préférences du complexe médiatico-idéologique. Ledit candidat, par contraste avec son challenger investi par les médias, n’est en effet pas adepte du multiculturalisme ni  franchement branché sur les droits des minorités.

Conservateur not dead

Pis encore, il assume ses choix qu’il revendique sans céder au politiquement correct et se permet même de remettre à leur place les journalistes effrontés qui l’agressent sur ses convictions. Il envoie publiquement promener un identitaire antillais qui lui reproche son refus de repentance et de réparation sur la colonisation et l’esclavage et fait de même avec une militante lesbienne qui pleurniche parce qu’il entend remettre en cause l’adoption plénière par deux « parents de même sexe ». C’est dire que ce candidat se soucie comme d’une guigne des clientèles chouchoutées par son concurrent bordelais. Et, comble de l’audace, ce notable de province non-divorcé et père de famille nombreuse, ne trouve pas aberrant d’entretenir de bonnes relations avec la Russie, laquelle est dirigée, comme chacun sait, par un infréquentable  dictateur hétérophile. Voilà donc où le bât blesse et pourquoi il fallait tenter à tout prix de saboter sa candidature. François Fillon n’est pas un banal parlementaire ayant simplement, comme tant d’autres avant et après lui, recruté sa femme pour l’assister. Il est le candidat conservateur plébiscité par les électeurs de son parti pour une élection présidentielle qu’il a toutes les chances de remporter. Le complexe médiatico-idéologique ne pouvait pas laisser passer cela. Un petit article habituel du Canard Enchainé ne révélant rien qu’une pratique archi-courante au Parlement français et voilà la procureure financière qui, telle la fameuse Carla del Ponte en son temps, dégaine aussitôt son arsenal répressif.

Un Sofitel bis?

L’affaire n’est pas sans en rappeler d’autres. Récemment, on se souvient de l’acharnement inouï  dont a fait preuve une juge d’instruction à l’égard de Dominique Strauss-Kahn, en inculpant l’ancien patron du FMI du chef abracadabrantesque de « proxénétisme aggravé » ! Des années de harcèlement judiciaire ont ainsi été infligées à DSK sur la base d’une qualification farfelue que le tribunal a finalement condamnée dans un jugement accablant pour l’instruction. Mais il fallait bien tenter d’avoir la peau de ce mâle hétérosexuel blanc et riche, qui avait l’outrecuidance de vouloir se relever de l’affaire du Sofitel. Plus loin encore, ceux qui ont moins de 40 ans ne peuvent pas se souvenir de la fameuse affaire de Bruay-en-Artois, dans laquelle il ne s’était agi, par la coalition d’un juge et de médias militants, que de mettre à mort un notable de province, coupable de son seul statut socio-culturel, exécré par une meute gauchiste hystérique.

Philippe Muray nous manque décidément beaucoup dans cette campagne présidentielle dominée par l’« envie du pénal », les « jaccuzateurs » et la « peste justicière » du « département fusion-inquisition ». Finalement il n’y a que Jacqueline Sauvage qui ait bénéficié de la clémence d’Auguste. Morale de la fable : mieux vaut tuer son mari que d’embaucher sa femme.

Jours fériés pour tous: du lard ou du cochon?

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Le collier Safe World Peace à Cannes, octobre 2006. SIPA. 00535533_000022

C’est tout nouveau et ça vient de sortir. Deux jours fériés supplémentaires : une fête musulmane et une fête juive ! Voilà une idée qu’elle est géniale… De quoi réjouir Hachem[1. C’est ainsi que les juifs pieux appellent Dieu qu’il leur est interdit de nommer] et Allah. Et cette idée est le fruit des intenses cogitations d’un think tank estampillé à gauche, Terra Nova. Un think tank c’est fait pour réfléchir. Et à Terra Nova on réfléchit dur.

On réfléchit surtout à la façon de donner aux musulmans toute la place qu’ils méritent et qu’ils n’ont pas. On prend en compte la douleur qui est la leur quand ils sont contraints de contempler les sapins de Noël et les crèches du même nom. Et on compatit à leur désespoir quand ils sont forcés d’entendre des noms aussi étranges, et étrangers à leur foi, qu’ « Ascension », « Assomption » et « Pentecôte ».

Une fête, une seule, pour contrebalancer une légion de fêtes de tradition chrétienne, fêtes plébiscitées par le bon peuple de France à qui elles permettent de ne rien foutre pendant de nombreux jours… C’est quand même pas grand-chose si on réfléchit aux millions de musulmans qu’il y a en France, n’est-ce pas ? Certes, mais alors pourquoi une fête pour les juifs notoirement moins nombreux. Auraient-ils des privilèges, des droits spéciaux que les autres n’ont pas ?

Les juifs ne réclament rien

Vous n’y êtes pas. Terra Nova est passé maître dans l’art de la cautèle et de l’hypocrisie. Les tartuffes du think tank ont pensé qu’un zeste de juif permettrait de dissimuler leur tropisme islamique. Un énorme croissant et une toute petite étoile jaune : c’est pas bien ficelé ça ? Mais la ficelle est un peu grosse.

Les juifs ne réclament rien. Ni jour férié, ni repas casher dans les cantines scolaires, ni l’interdiction des crèches avec le petit Jésus. Les juifs servent juste de cache-sexe pour une opération d’« aplaventrisme » dont Terra Nova se fait une spécialité. Et tous les autres qui ne sont ni juifs ni musulmans, c’est-à-dire l’écrasante majorité du peuple français ? Eh bien ils profitent douillettement des jours fériés existants sans imaginer un seul instant qu’ils ont eu autrefois une connotation religieuse.

Qui sait encore ce que signifient l’Ascension, l’Assomption et la Pentecôte ? Presque personne. Car ni les radios ni les télévisions ne jugent utiles d’en parler. En revanche, le début et la fin du Ramadan occupent une place de choix dans les bulletins d’information. Mais – qui sait ? – peut être que demain une nouvelle fête verra le jour : la fête du cochon !

Nous tenons en effet de très bonne source que Marine Le Pen a un projet de ce type dans ses cartons. On lui prête l’intention d’ouvrir une consultation pour en fixer la date. Mais on connait déjà le jour de la semaine qui sera choisi : un lundi pour donner aux Français un week-end end prolongé. Ce jour-là quand les rues de nos villes et de nos villages seront tapissées de jambons, de boudins, de saucissons, de saucisses et de cervelas, la France entière (à l’exception des musulmans et des juifs) criera éperdue de reconnaissance : « merci Marine ! » Tout ça, à dire vrai, n’est pas vraiment très sérieux. Mais quand on a eu à supporter les tristes élucubrations de Terra Nova, on a bien le droit de s’accorder un moment de franche rigolade…

Michel Mohrt, retour aux sources

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SIPA. 51117035_000002

1945. La France panse ses plaies dans une victoire en trompe-l’oeil. Sans les penser. Des décombres, ont pourtant surgi des professeurs, bien décidés à fixer brutalement une histoire qui, comme toujours, tire une sale gueule. De nouveaux mensonges remplacent les anciens. Ils ne font pas moins de mal. Certes, le temps des exécutions sommaires a vécu. Pas celui des saloperies. On les maquille comme on peut. On revêt la Faucheuse des habits de la Justice. Pas toujours nets d’ailleurs (« La Justice, cette forme endimanchée de la vengeance », selon la formule du grand avocat et écrivain Stephen Hecquet, l’ami, le frère d’armes de Roger Nimier).

Dans cette époque trouble, Michel Mohrt, 34 ans, fait paraître son premier roman, Le Répit. L’apprenti écrivain, avocat de formation, a déjà publié durant la guerre deux essais, l’un sur Montherlant, l’autre sur les intellectuels et la défaite de 1870. Des sujets qui ne doivent rien au hasard, évidemment…

L’instant d’avant

Avec ce Répit, Mohrt rouvre au scalpel la cicatrice française et commence à fouiller la terrible blessure. Il y consacrera une grande partie de son oeuvre. Le Répit, c’est la (sa) Drôle de Guerre, ces « neuf mois de belote avant les trois semaines de course à pied » pour reprendre une fulgurance célinienne, longue attente avant la dérouillée maousse, l’impensable dégelée du printemps 1940. En 1945, Michel Mohrt n’a peut-être pas encore toutes les cartes en main mais soupçonne que les dés sont jetés. C’est pour cela que Le Répit apparaît comme un livre singulier dans la bibliographie du futur académicien. Car il y flotte un parfum d’insouciance qu’on ne retrouvera guère dans ses autres livres. Derniers instants de bonheur d’avant la chute, derniers pas de Charleston au bord du précipice…

Lucien Cogan, le héros et jumeau de l’auteur, ne prise guère les plaisirs vulgaires. Jeune officier dans une section de chasseurs alpins, romantique, rêveur et stendhalien en diable, il trompe son ennui des « états néants » sur les sommets enneigés des Alpes du sud. Drôle de garçon que ce Lucien : conscient de ses responsabilités mais les fuyant dès que possible. Ne cherchant jamais à s’en pénétrer vraiment : Lucien Cogan ou une certaine inconstance…

Aux servitudes militaires, le jeune préfère de loin courir les filles. Descend à la première occasion faire la vie à Nice. Traverse les nuits de dancings en boîtes (« Sérénade sans espoir » jouée partout), dans des nuages de tabac anglais et sous des averses de champagne. Gobe des huîtres et avale des gorgeons de blanc sur un coin de zinc avec un compagnon de passage, pas très loin de la Place Masséna, où certaines petites fleuristes embrassent bien. Contemple le turquoise méditerranéen depuis la Promenade des Anglais après avoir déjeuné dans une trattoria. Si Lucien Cogan rêvasse parfois d’une hypothétique gloire militaire, il s’imagine surtout au bras d’une contessina à son bras dans une loge de la Scala. Après la victoire. Parce qu’on vaincra. Ne sommes nous pas les plus forts ?

Sur des pistes, qui ne sont pas de danse, notre héros ne parvient pas à se familiariser avec la ruade Allais et en reste au stem. La faute aux déplorables skis de frêne de l’armée française. Dans ses rares moments de… répit, Lucien tient son journal. Sans grande conviction, même si comme il le confesse, il ne trouve vraiment de refuge que dans l’art et littérature. Il écrit sur un cahier jaune, comme ses sourires. L’impréparation de l’armée française, la paresse, le manque de volonté, le désolent. Il en est lui aussi victime, il le sait. La petite section qu’il dirige ? Beaucoup de tire-au-flanc, de gars du peuple. Lucien ne cherche pas à se rapprocher d’eux : conscience de classe plutôt que mépris. Il y aura bien ce réveillon de Noël où l’on se réchauffe un peu ensemble, au chalet, en améliorant l’ordinaire. Mais ça ne va, ça n’ira jamais plus loin…

« Est-ce qu’à la guerre vous avez rêvé ? Oui à la guerre aussi. Surtout à la guerre. »

Sa Bretagne natale, Mohrt la fait apparaître furtivement. Lucien revient sur ses terres le temps d’une permission. A Brest, des troufions imbibés s’embarquent pour la Norvège. Dans le train qui le ramène dans le Sud, notre héros vit une dernière aventure avec une belle étrangère au sourire ironique. Les Allemands franchissent la Belgique, Lucien batifole. Encore un instant de bonheur monsieur le bourreau… Lucien Cogan : égoïste, orgueilleux, candide, cœur d’artichaut agaçant et attachant.

Le Répit : un songe, un charme, des rêves. Ce premier roman, on le trouve finalement tout entier résumé quelques années plus tard dans un autre livre de Mohrt, le plus sombre, ces Nomades oùon trouve ce bout de dialogue :

« – Est-ce qu’à la guerre vous avez rêvé ?

– Oui à la guerre aussi. Surtout à la guerre. »

Ceux des aficionados de Mohrt (et il en reste ! Et on en connaît !) qui ont admiré La Campagne d’Italie verront peut-être dans Le Répit une version de jeunesse de ce roman emblématique, comme un premier jet de celui-ci. Il est vrai qu’on retrouve dans les deux livres des scènes identiques, superbes d’ailleurs, émouvantes comme pas permis – ce père qui suit son fils dans ses différents cantonnements, le nourrit et le bichonne, cet apéritif fraternel, partagé avec des soldats italiens, à 2500 mètres d’altitude – trop criantes de vérité d’ailleurs pour ressortir de la pure fiction. Les hostilités vont démarrer pour de bon : sans grade et officiers le savent. Le Pernod a un drôle de goût. Des cousins savoyards trinquent sous deux uniformes… Seulement Cogan n’a pas la lucidité de Talbot, le héros de La Campagne d’Italie. Au printemps 1940, l’oeillet du désespoir à la boutonnière de notre Lucien est trop fraîchement coupé…

Toute l’oeuvre de Michel Mohrt n’aura finalement été que la chronique d’une existence qu’on cherche à toutes forces à rendre la plus légère possible afin d’ensevelir des monceaux, des tonnes de désespoir. Et si, dans cette oeuvre (ample, belle, importante), Le Répit se singularise c’est parce que Mohrt l’a sans doute écrit sans avoir encore vraiment conscience que l’insouciance, l’espoir, ne frappaient jamais deux fois à la même porte.

Le Répit de Michel Mohrt, éditions La Thébaïde (2017), 215 pages, 18 euros.

Le répit

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Variations de Sollers

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Philippe Sollers sur le plateau de Café Picouly sur France 5, février 2011. SIPA. 00614598_000054

Philippe Sollers vient d’être épinglé par François Hollande, le fantôme de l’Élysée. Comprenez que l’écrivain s’est vu remettre les insignes d’officier de l’ordre national du mérite. La littérature lui doit beaucoup, en effet. Il l’a revisitée en soulignant avec subtilité la richesse de Stendhal, Casanova, Céline, Proust, Sade, Homère, Joyce, Hemingway, j’en passe et des moins connus, les oubliés des manuels de français, les trop sulfureux. Les gris du bulbe, les romanciers du social sous moraline, les subventionnés de la Grande Lessiveuse à cancres, il n’y touche pas, il les laisse pâlir sur leur fil sous la lune cafarde. Sollers est un fin lecteur, il patrouille dans la trame des textes, stylo-plume encre bleue entre les doigts, il sort des limitations de l’époque, il joue avec les correspondances, musique, peinture, sculpture, poésie, il est libre comme le pinson. C’est un clandestin qui circule dans le temps. Voyageur ailé, au rire salvateur.

Moisie, la France ?

Épinglé, donc, « le » Sollers. Il nous avait déjà fait le coup, comme ça, en passant, de se faire trouer le revers de veste par les hommes politiques. Enfin de gauche. Toujours décoré par elle. Détail capital. Jospin, Premier ministre, l’avait fait officier. Pour un type réformé grâce à Malraux, ça ne manquait pas de piquant. Pourtant, En 1995, Sollers avait dérapé. Il avait soutenu Balladur. Balladur, quelle faute de goût pour celui qui avait écrit, un an avant, La guerre du Goût, justement. Jospin lui en avait voulu. Il le lui avait dit, lors d’un dîner, chez lui, sur cette île, où reposera pour l’éternité l’écrivain. Le plus tard possible. Car Sollers reste inspiré, le bougre. Il écrit toujours de (faux) romans qui vous entraînent dans une dimension inconnue, il renverse l’espace, affole le temps. Il est la Pythie, pleine de grâce comme un vers de Verlaine, belle comme l’océan, l’été, à l’aube. Par exemple, son article « La France moisie », en 1999. Un déferlement d’injures après publication. Elle n’est plus moisie, la France de 2017, elle finit de se dissoudre, sa culture avec, laquelle, paraît-il, n’a jamais existé !


Philippe Sollers : « en 2007, la France était… par franceinter

« Immortelle est la beauté »

Alors, oui, Beauté, son nouveau roman, fait du bien. Au corps et à l’âme. Il devrait être remboursé par la Sécu. Si, si, Madame Touraine, avant de disparaître en mai, un petit geste. L’histoire commence en Grèce où le narrateur se trouve avec Lisa, une pianiste célèbre, amante adorée. Elle se déroule aussi pendant un concert au Grand Théâtre de Bordeaux où la jeune femme interprète les Variations de Webern. Le matin, elle reçoit des messages sur le déferlement des migrants en Grèce, son pays. Elle demande à son public une minute de silence en raison de la catastrophe humanitaire qui se joue. Mais la Grèce, c’est aussi le pays du temple d’Athéna Aphaia, où on peut lire l’inscription mise en épigraphe du roman : « Immortelle est la beauté« . Le début des romans de Sollers se lit comme un poème en prose. Le plus réussi est, de mémoire, celui de La fête à Venise. Description précise, en « technicolor ». Moteur ! Ici, immédiatement, un coup de foudre. Zeus se manifeste au beau milieu de la journée, sans le moindre orage. Du grand n’importe quoi, s’écrie l’imbécile biberonné aux romans fabriqués dans les ateliers d’écriture de la redoutable Agence de la Pensée Unique (APU). Non, simplement, on prend de la hauteur, le soleil brille et le ciel est très bleu. Gould est au piano, ses longues mains sont sublimes, Hölderlin possède la cadence des dieux, Céline annonce les massacres à venir, nous y sommes, on ne l’entend pas, le bruit et la fureur d’un monde insensé couvrent tout, Bataille est le dernier romantique, ses figures féminines ouvrent sur l’impossible, on n’y voit que pornographie.

C’est à désespérer. Et pourtant Sollers insiste. Ses doigts bagués indiquent le sud, la lumière, la légèreté, le langage des fleurs, la beauté des déesses callipyges. Les anorexiques volontaires, il les laisse au diable, qui dirige le commerce mondial (armes, cocaïne, organes humains) la publicité, les techniques de la chirurgie esthétique sans cesse renouvelées. Il reprend ses thèmes de prédilections, évoque ses auteurs aimés, digresse à l’infini. Il pratique l’éternel retour, cher à Nietzsche, son point fixe. Avec lui, en le citant sans relâche, il traque les nihilistes qui veulent imposer leur monde de mort. « La mort est minable, c’est tout », écrit Sollers. Ou encore : « Quand il ne le détruit pas, ou ne le falsifie pas, le nihiliste, c’est-à-dire presque tout le monde, laisse tomber la beauté. » l’enjeu est là. La partie est presque perdue. Mais tout est dans le presque. Il faut sauver ce qu’il reste à sauver, un bonheur singulier, à vivre seul, ou à deux, pas plus, et de manière épisodique, avec des femmes qui ressemblent à la Molly de Céline ou à la Juliette de Sade. Une respiration sur la colline inspirée, loin du « pays sans joie ».

Calypso, Circé, ou Pénélope ?

Une escapade chez Homère, pour ne citer que lui. Sollers évoque Ulysse retenu par Calypso, durant sept ans. La déesse finit par se lasser, elle le flanque sur un radeau. Il vivra l’enfer. Il trouvera Circé, le temps d’une saison paradisiaque. Sollers hésite. Calypso ou Circé ? Laquelle est la plus experte en jeux interdits, donc salutaires ?

Pendant ce temps, Pénélope tisse le linceul de son tendre époux. Un emploi bien réel.

Au hasard, portrait de Leni Riefenstahl, « génie de la manipulation grandiose ». Elle filme Hitler sous toutes les coutures de son uniforme de dictateur camé. Les masses sont fanatisées, l’absurdité humaine va tout détruire, suicide collectif inégalé. On entre dans l’ère moderne. La beauté vacille, au bord du gouffre amer. Leni réalise Les dieux du stade, en 1936, pour les jeux Olympiques de Berlin. Sollers, toujours : « Les jeux Olympiques de Berlin contre « Olympia de Monet » : il n’en faut pas moins pour démontrer la supériorité de Manet. »

Tiens, tiens, la même année, à Bordeaux, naît un certain Philippe Joyaux, pseudo Sollers, dont la devise pourrait être ce bref dialogue, page 169 :

« Vous n’avez pas honte ?

Non. »

Philippe Sollers, Beauté, Gallimard.

La Fête à Venise

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Boubours contre bobos: la guerre des mondes

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Une manifestante anti-Trump s'oppose à un supporter du nouveau président américain à Roseville aux Etats-Unis. SIPA. AP22010622_000002

1. Assécher le marécage politique !

Donald Trump, auquel un de ses conseillers suggérait pendant sa campagne électorale d’affirmer qu’il allait « assécher le marécage politique à Washington », a éclaté de rire : jamais il n’avait entendu un slogan tellement naze. Mais, pour s’amuser, et sans doute par défaut d’inspiration, il l’a utilisé dans un discours prononcé le 8 décembre à Des Moines, dans l’Iowa. À sa grande surprise, la foule s’est enflammée. Alors, confie-t-il, « j’ai commencé à le dire, comme si je le pensais vraiment ». Et c’est ainsi que les refrains populistes de sa campagne antisystème l’ont conduit à la Maison-Blanche.

À un journaliste qui lui rappelait qu’il avait promis d’ouvrir une enquête sur les e-mails d’Hillary Clinton et de la faire arrêter, il a répondu : « Avant l’élection, ça sonnait bien, maintenant tout le monde s’en fiche. » Une belle leçon de cynisme !

Il n’en reste pas moins que les slogans politiques en disent long sur celui qui les adopte. Des spécialistes ont ainsi passé à la loupe les formules toutes faites des candidats français à l’Élysée. Ils arrivent à la conclusion que presque toutes sont molles, louches ou creuses. Quelques exemples :

1. Benoît Hamon : « Faire battre le cœur de la France. » Raté, commente Olivier Kennedy. De quoi parle-t-il : on est dans la romance ou dans le domaine médical ? Avec deux verbes à l’infinitif, le résultat est lourd et le message parfaitement creux.

2. Emmanuel Macron : « En Marche. » Encore raté. En marche pour aller où et comment ? Une pub pour le tourisme pédestre ou un fitness ? Mieux vaut oublier !

3. Manuel Valls : « Faire gagner tout ce qui nous rassemble. » Incompréhensible. Ce slogan a déclenché l’hilarité. Au point que Valls s’est rabattu sur un cliché à la portée de chacun : « Une République forte. Une France juste. »

4. Arnaud Montebourg : « Libérer les Français. » Une noble ambition. Mais les libérer de quoi ? « De son propre parti qui est au gouvernement depuis cinq ans ? » ironise Olivier Kennedy.

5. Jean-Luc Mélenchon : « L’avenir en commun. » On ne peut pas faire plus vieillot pour un personnage plutôt punchy !

6. Marine Le Pen parle « Au nom du peuple », ce qui lui sied, et François Fillon, non sans arrogance, s’accapare « Le courage de la vérité ».

Arrêtons ici ce jeu de massacre ! Mais, s’il fallait parier sur un candidat, je n’hésiterais pas : ce serait[access capability= »lire_inedits »] Marine Le Pen. Elle a compris la stratégie de Donald Trump et, sans doute, a-t-elle perçu que les Français souhaitent, eux aussi, assécher le marécage politique des prétendues élites françaises. Contrairement à Fillon, elle n’a rien à perdre. Et quelle formidable revanche sur son père ce serait ! Parvenir à effacer l’ignominie attachée à son nom lui donnera peut-être l’énergie indispensable à toute victoire. Et comme une majorité de Français estiment à juste titre que leur pays ne peut pas tomber plus bas, pourquoi pas le chaos ?

2. La boubourisation du monde

Un retournement à vaste échelle est en train de se produire. Les bobos ont perdu la main et, comme la nature a horreur du vide, les boubours opèrent un putsch. Comme Trump ou Poutine, le boubour bombe le torse et proclame que le « politiquement correct » est responsable de tous les maux. François Fillon, sans excès, incarne le boubour en France après avoir, toujours sans excès, tenu le rôle du catho libéral. Il a compris qu’il ne fallait pas être antibobo, mais post-bobo. Il affiche son amitié avec Poutine, mais ne vomit pas – pas encore ? – le multiculturalisme, l’égalité des sexes et l’immigration musulmane. C’est un boubour discret et élégant. Marine Le Pen séduit les vrais boubours. Ils se recrutent aussi bien à gauche qu’à droite, percevant instinctivement que le vent a tourné, que l’utopie européiste est passée de mode et que le monde musulman ne nous veut pas nécessairement du bien. La prochaine élection présidentielle va se jouer entre bobos et boubours. On peut prédire qu’elle sera sanglante.

3. Le paternalisme germanique

Frank Meyer, spécialiste de l’Allemagne, s’étonne et s’inquiète de la véritable fureur éducative relevant du paternalisme pur et simple d’Angela Merkel. Les migrants sont devenus le nouveau prolétariat de la gauche. Et d’une certaine manière aussi le bon sauvage de Rousseau. Une posture colonialiste. Comme l’essayiste Michael Klonovsky, l’équivalent de Zemmour en Allemagne, interrogé par Daoud Boughezala dans Causeur (janvier 2017), il considère l’ouverture des frontières comme une forme de suicide collectif et dresse un bilan intégralement négatif de la politique migratoire de Merkel. Le rêve a tourné au cauchemar. Le temps des bobos s’achève. Celui des bourrins ne vaudra sans doute guère mieux. Mais tout est préférable à l’immobilisme décérébrant des bonnes âmes. Asséchons donc le marécage politique ![/access]

Henri Raczymow: au coeur de la mémoire

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Henri Raczimow "Elle chantait Ramona" Yiddish
Henri Raczimow par Claude Truong-Ngoc (Wikipédia)

Une chose dont l’écrivain protéiforme Henri Raczymow semble n’avoir jamais douté, c’est que la mémoire fût un vaste pays. Dans Elle chantait Ramona, il met en pratique les techniques développées par les micro-historiens pour faire revivre ses parents, Anna et Étienne, ses grands-parents, ses voisins, ses amis, et tout le quartier de Belleville dans l’immédiat après-guerre. Le roman fourmille de couleurs, d’odeurs, de voix et de chants, de bruits familiers, de langues mélangées, de chagrins aussi.

La joie de ceux qui ont beaucoup perdu

Anna et Étienne, jeunes mariés, rescapés des rafles, partent en voyage de noces en Normandie, pas très loin de Paris et évoquent, entre romans et chansons populaires, mots d’amour balbutiants et souvenirs des disparus (« Tu crois qu’ils peuvent encore revenir ? » demande Anna), l’insoutenable légèreté de la persécution. « À toutes les époques, c’était mauvais pour nous », conclut Étienne.

Les cuisses de grenouilles, c’est casher ? Et comment dit-on « biscoteaux » en yiddish ? Anna et Étienne, leurs parents, les autres « Yid », les Ashkénazes qui ont atterri là par hasard, qui sont vivants sans même le croire, ne jouent pas la comédie du vivre-ensemble avec les Français, dont on se méfie encore, parfois. Mieux, ils s’intègrent, ils incorporent à leur culture les codes du pays où ils vivront et s’aimeront désormais.

Ainsi, le jour des noces, l’orchestre traditionnel yiddish se met de manière impromptue à jouer La Marseillaise, que les amis du marié recouvrent immédiatement et sans se concerter de L’Internationale. « Tiens, Anna, rien que d’y penser, ça lui mettait les larmes aux yeux, plus encore que les mazel tov des uns et des autres et notamment du rabbin. »

Henri Raczymow rend un vrai et sobre hommage à ses parents, il reconstitue les années où il n’était pas là pour les entendre, et celles où il ne les écoutait pas, à part sa mère, qui chantait « Ramona », Eddy Mitchell et Charles Trenet par-dessus le son de la «tessef ». Une époque disparue, ressuscitée par le soin du détail et des portraits. « Étienne, relevant le col de son trench, allumait une Gitane-filtre-papier-blanc. Prédominait alors en lui (…) son côté Humphrey Bogart, mais à la française. L’Huma plié en huit sous le bras. Le journal de classe ouvrière. Davaï tovaritch, en avant prolétaires ! »

Ces guirlandes de souvenirs bruts, vivants, populaires et gouailleurs, rappellent la verve célinienne de Mort à Crédit, mais baignée chez Raczymow d’une humanité lumineuse, d’une joie désabusée, de la richesse inestimable de ceux qui ont beaucoup perdu.

Henri Raczymow, Elle chantait Ramona – Gallimard – 136 pages.

Elle chantait Ramona

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Mort à crédit

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Fonction publique territoriale: coûteuse et non-démocratique

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Fronton de la mairie de Nantes, mars 2014. SIPA. 00679846_000004
Fronton de la mairie de Nantes, mars 2014. SIPA. 00679846_000004

Les hommes politiques qui ne sont pas « à gauche toute », quand ils se présentent à une élection, ne manquent pas de ressasser le même refrain : il faut diminuer la dépense publique, et pour cela réduire le nombre des fonctionnaires. Pour le prochain quinquennat, ils expliquent par exemple qu’il faut diminuer de X centaines de mille le nombre de fonctionnaires. Certains précisent que, dans ce but, ils prévoient de ne remplacer qu’un fonctionnaire sur deux parmi ceux qui partent à la retraite. D’autres veulent embaucher principalement sous contrat salarial ordinaire.

Parmi les points importants qui restent le plus souvent en dehors des limites de leurs épures se trouve le fonctionnement des collectivités territoriales et la prodigieuse augmentation du nombre de leurs employés. Ces collectivités ont actuellement recours à 1,9 million d’agents, et l’augmentation de cette « fonction publique territoriale » (locution, en abrégé FPT, qui inclut aussi bien les contractuels que les fonctionnaires stricto sensu) a été, depuis 1982, beaucoup plus rapide que celle des deux autres fonctions publiques, celle de l’État (FPE) et celle des hôpitaux (FPH).

Ruineuse décentralisation

Pourtant, des témoignages comme celui d’Aurélie Boullet, auteur (sous le pseudonyme Zoé Shepard) du récit intitulé Absolument dé-bor-dée (Albin Michel, 2010), devraient inciter à la réflexion : ne serait-ce pas là qu’il y a le plus de « gras » dont la disparition ne nuirait nullement au « muscle » ? Et l’affaire des emprunts toxiques territoriaux, qui a « coûté plus de 5,5 Md€ aux contribuables et aux banques » selon Les Echos du 9 février, ne devrait-elle pas orienter les recherches d’économies dans la même direction, en osant ébranler l’un des piliers de la doxa « politiquement correcte », à savoir que la décentralisation serait une merveille ?

En prenant comme indice 100 les effectifs 1982, on arrive en 2003 (selon le document Chiffres-clés 2005 du ministère de la fonction publique) à l’indice 113 pour l’emploi total, 114 pour la FPE, 127 pour la FPH et 143 pour la FPT. Les progressions de la PFE et de la FPH n’ont rien de choquant : l’État a créé des emplois comme l’ensemble de l’économie française, à un rythme légèrement supérieur à celui de la démographie (la population a augmenté de 10,7 % entre ces deux dates) ; les établissements hospitaliers ont logiquement augmenté un peu plus leur personnel en raison du fort développement des techniques médicales et chirurgicales ; mais comment expliquer le bond en avant de la FTP ?

Pour la période récente, les Chiffres-clés 2016 indiquent la progression de 2004 à 2014 : base 100 en 2004, on arrive en 2014 à 103 pour l’ensemble de la FP comme pour l’emploi total, mais à 90 pour la FPE, 112 pour la FPH, et 124 pour la FPT. Certes, des postes ont été transférés de l’État aux collectivités territoriales, particulièrement dans les établissements scolaires, mais cela n’explique pas tout. On ne saurait écarter a priori l’hypothèse selon laquelle la façon même dont fonctionnent les collectivités territoriales les incite à créer des postes en nombre excessif.

Une noblesse en roue libre

La décentralisation fut lancée par Gaston Defferre, ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation de 1981 à 1984. La loi du 2 mars 1982 eut pour objet, notamment, de remplacer par un « contrôle de légalité » le contrôle de tutelle auquel étaient jusque-là soumises les collectivités territoriales. A partir de là, le contrôle devint purement légaliste : dès lors qu’ils ne commettent pas d’infraction, les élus locaux sont intouchables ; leurs erreurs de gestion, comme par exemple l’émission d’emprunts comportant des clauses à haut risque – les fameux emprunts « toxiques » – ne peuvent plus être sanctionnées, si ce n’est au niveau électoral. Il en va de même pour les embauches à tout-va, y compris celle des « petits copains », et pour les subventions en tous genres, pourvu que les apparences légales soient sauves.

Dans une petite commune, le contrôle de l’équipe municipale par la population peut être efficace : les électeurs sont dans une certaine mesure à même de se rendre compte si tels travaux d’aménagement ou telle création de poste présentent une utilité réelle. En revanche, dans les communes de grande dimension, dans les communautés urbaines, dans les départements et les régions, le contrôle démocratique par la base ne fonctionne plus guère : la gestion est si complexe que personne, à de rares exceptions près, n’y comprend goutte, si bien que le vote « politicien » en faveur de l’équipe qui se réclame d’un parti choisi au niveau national l’emporte souvent sur le vote « local » basé sur la gestion.

Il résulte de cela que se constitue une sorte de féodalité : des ducs, comtes, barons et hobereaux régionaux, départementaux ou urbains se substituent pour une large part aux serviteurs du pays que sont les préfets et autres hauts fonctionnaires à responsabilité territoriale. Et, bien entendu, cette noblesse d’un nouveau genre – ni d’épée, ni de robe, disons une noblesse d’urnes – n’a de cesse de s’entourer (aux frais du contribuable, ou en empruntant) de ce que l’on appelait jadis une « maison » (un ensemble de serviteurs et de courtisans).

En revenir au principe de subsidiarité

Le caractère démocratique de la gestion d’une région, d’un département ou d’une grande agglomération est purement factice. Il faut, certes, gérer des problèmes qui ne sont ni nationaux, ni locaux, mais pour mettre en œuvre une bonne gestion les élections ne sont pas la solution : des « grands commis de l’État » feraient le travail de façon plus professionnelle et plus impartiale, générant par rapport à la situation actuelle d’importantes économies, notamment en matière de personnel.

En revanche, au niveau réellement local, la démocratie de proximité, mise en œuvre du principe de subsidiarité (régler les problèmes au plus près possible de ceux qui les vivent), ferait merveille. À l’échelle de quelques milliers de citoyens, l’équipe municipale connait chaque famille et le dévouement de ses membres, récompensé par de modestes honneurs et de menues indemnités, peut rendre inutile le recours à de nombreux agents salariés. Bien des problèmes pourraient aussi être réglés à ce niveau mieux qu’ils ne le sont aujourd’hui par la bureaucratie d’une entité territoriale de moyenne ou grande dimension, ce qui diminuerait le besoin d’embaucher de plus en plus d’agents.

Bref, la voie la plus prometteuse pour nous sortir de l’ornière où nous a plongé la décentralisation d’apparence mise en place en 1982 est probablement un double retour : au rôle de l’État dans la gestion des grandes unités territoriales et urbaines, et à la démocratie de proximité, réellement respectueuse du principe de subsidiarité, pour les « villages » au sens large du terme, englobant non seulement les villages ruraux mais aussi les quartiers urbains possédant une réelle identité.

Absolument dé-bor-dée !: ou le paradoxe du fonctionnaire

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Les Chinois n’envahiront pas la Pologne

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Pologne Chine conservatisme

Pologne Chine conservatismeIl était une fois un pays ni très riche ni très pauvre qui se prévalait du titre de « puissance régionale ». La région en question, appelée Europe centrale, n’était ni particulièrement riche ni particulièrement pauvre. La valeur de ce pays, voire sa seule richesse, après que les aciéries avaient été fermées et les mines transformées en musées, résidait dans son emplacement, « central » comme le nom de la région l’indique.

Par chance, le pays en question, appelé Pologne, bénéficiait de la situation la plus centrale au sein de la région centrale. Se penchant sur la carte du monde, les dirigeants polonais des premières années de ce siècle ont constaté que c’était là une belle opportunité, à la seule condition que les marchandises envoyées depuis la Chine vers des pays plus riches et plus importants que le leur voyagent par le train et non plus par cargo.

Une délégation polonaise s’est donc rendue à Pékin afin d’entamer d’importantes négociations, qui ont duré longtemps car les Chinois sont durs en affaires. Reste qu’ils sont également très malins et qu’ils ont bien compris l’intérêt de la proposition polonaise dont la réalisation leur ferait gagner beaucoup d’argent.

Le projet d’une nouvelle route de la soie a ainsi vu le jour. Les Chinois ont promis d’investir 100 milliards de dollars pour acheter des friches près de Lodz et y construire les infrastructures adaptées. Les Polonais n’avaient plus qu’à lancer un appel d’offres, histoire de procéder dans les règles.

Mais voilà qu’entre-temps, un nouveau gouvernement ultraconservateur a emménagé à Varsovie avec, cela va de soi, un nouveau[access capability= »lire_inedits »] ministre de la Défense, plus patriote que tous ses prédécesseurs les plus patriotes. Antoni Macierewicz – c’est son nom – n’a guère apprécié tout ce tripatouillage avec les Chinois, ce qu’il n’a pas tardé à annoncer officiellement. À en croire l’intuition stratégique du ministre, la prétendue nouvelle route de la soie ne serait en réalité qu’une « tentative d’expansion chinoise et ferait partie d’une conception d’étroite entente entre l’Europe occidentale, la Russie et la Chine, dans le but d’éliminer l’influence des États-Unis de l’espace eurasiatique et liquider l’indépendance de la Pologne ».

Conclusion, les Chinois, avec leurs 100 milliards de dollars, sont allés discuter de la future route de la soie avec les autorités roumaines, qui leur ont fait le meilleur accueil. Et le ministre Macierewicz, héros national, a été décoré de la médaille d’ambassadeur de l’Économie polonaise.[/access]

Affaire Fillon: un parfum de Bruay-en-Artois

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fillon parquet national financier
Eliane Houlette. Sipa. Numéro de reportage : 00677791_000047.
fillon parquet national financier
Eliane Houlette. Sipa. Numéro de reportage : 00677791_000047.

Alors comme ça un député provincial qui, selon une habitude parlementaire très répandue, a autrefois recruté sa femme comme collaboratrice parlementaire sans lui donner un travail harassant à effectuer, se rend coupable d’attribution d’emploi fictif et, partant, de « détournements de fonds publics » justifiant l’intervention immédiate du Parquet national financier (PNF) exclusivement compétent « dans les affaires qui sont ou apparaîtraient d’une grande complexité, en raison notamment du grand nombre d’auteurs, de complices ou de victimes ou du ressort géographique sur lequel elles s’étendent » ! Ledit PNF finit cependant par ouvrir une information judiciaire confiée à trois juges d’instruction pour éviter la prescription de ces faits anciens et parce que, selon un proche du magistrat : « Eliane Houlette considère que dans les affaires relativement simples, qui ne nécessitent pas de commission rogatoire internationale complexe, le devoir de la justice est de passer rapidement, sans s’enliser dans les dossiers ». Autant dire que le PNF reconnaît a posteriori qu’il n’était pas compétent pour déclencher l’enquête. Dont acte.

Opération mains propres

Ce qui est nouveau, c’est la qualification juridique retenue pour justifier l’intervention du juge pénal dans une pratique banale. Est-ce à dire que désormais tout élu, fonctionnaire, collaborateur public ou membre d’un conseil ou comité Théodule quelconque qui ne travaille pas en proportion exacte de ce qu’un procureur estime nécessaire à sa rétribution devrait en passer par la case prison au motif qu’il s’agirait d’un « détournement de fonds » ? Ça promet du monde dans nos établissements pénitentiaires déjà surchargés. Si les juges italiens en faisaient autant à l’égard de tous les  fannulloni dont la péninsule a l’habitude de se moquer, l’opération mani pullite (mains propres) viderait tous les ministères, le Parlement et les administrations territoriales du bel paese.

Chez nous, il faudrait d’abord faire une perquisition de grande envergure au Conseil économique, social et environnemental où il est de notoriété publique qu’une l’indemnité mensuelle brute de 3800 euros est versée à 233 conseillers dilettantes qui ont l’habitude de quitter les quelques très rares réunions auxquelles ils sont convoqués aussitôt après avoir badgé. Chacun sait d’ailleurs que les membres des organisations « représentatives » qui y siègent reversent une part de leur indemnité à leur syndicat d’origine. Les nominations de « personnalités qualifiées » (dites PQ) y sont depuis toujours utilisées par le gouvernement en place pour servir des prébendes à des amis de toutes sortes, souvent dépourvus de toute qualification. La Cour des comptes a d’ailleurs constaté que le personnel administratif de ladite institution jouit aussi, par voie de conséquence, d’un temps de travail très limité.

En ce qui concerne nos assemblées parlementaires, les professeurs de droit constitutionnel et de science politique, dont certains thésards sont collaborateurs de députés ou sénateurs (ou ont eux-mêmes été collaborateurs lorsqu’ils faisaient leur thèse), savent bien que le travail de ces jeunes doctorants varie du zéro à l’infini selon l’assiduité et les méthodes et moyens de travail du parlementaire lui-même. Tel assistant va pouvoir faire sa thèse en un temps record parce-que son sénateur « ne lui donne rien à faire » et qu’il peut donc passer tout son temps à la bibliothèque du Sénat, tel autre n’arrivera pas à boucler son doctorat tant il est « pressuré » par son député, à Paris ou dans la circonscription. L’idée de faire intervenir le juge pénal dans la façon dont un représentant de la Nation organise l’exercice de sa fonction est une nouveauté parfaitement soudaine.

Sus au candidat anti-médias

La tradition d’autonomie des assemblées parlementaires veut qu’elles fassent leur propre police et exercent elles-mêmes leur pouvoir disciplinaire, notamment pour tenter (en vain jusqu’à présent) de corriger l’absentéisme. C’est le règlement de chaque assemblée qui fixe ses règles de fonctionnement et prévoit, dans certains cas, des sanctions à l’encontre des parlementaires qui enfreindraient les règles, lorsque celles-ci existent. Or il n’en existe aucune portant sur le choix, le temps, le lieu, la quantité et les modalités de travail des collaborateurs parlementaires. Bien entendu, l’on peut toujours trouver que le règlement des assemblées n’est pas assez précis et rigoureux. Mais la correction et le contrôle de ces pratiques relève du seul parlement, comme elles relèvent de l’entreprise dans le monde du travail ou du chef de service dans la fonction publique. On ne peut pas incriminer pénalement tous les comportements professionnels et confier au juge répressif le soin de traquer partout les fainéants, les rêveurs, les désinvoltes ou les dilettantes.

Mais, rassurons-nous, le juge pénal n’a pas du tout l’intention de généraliser cette intrusion qui ne concerne pas en l’occurrence un parlementaire lambda, mais vise délibérément et exclusivement un député « hors-norme » qui se trouve être, en effet, un candidat fort bien placé à l’élection présidentielle. Et, de plus, il ne s’agit pas non plus de n’importe quel présidentiable mais du vainqueur inattendu à la primaire de la droite qui a déjoué les pronostics et surtout les préférences du complexe médiatico-idéologique. Ledit candidat, par contraste avec son challenger investi par les médias, n’est en effet pas adepte du multiculturalisme ni  franchement branché sur les droits des minorités.

Conservateur not dead

Pis encore, il assume ses choix qu’il revendique sans céder au politiquement correct et se permet même de remettre à leur place les journalistes effrontés qui l’agressent sur ses convictions. Il envoie publiquement promener un identitaire antillais qui lui reproche son refus de repentance et de réparation sur la colonisation et l’esclavage et fait de même avec une militante lesbienne qui pleurniche parce qu’il entend remettre en cause l’adoption plénière par deux « parents de même sexe ». C’est dire que ce candidat se soucie comme d’une guigne des clientèles chouchoutées par son concurrent bordelais. Et, comble de l’audace, ce notable de province non-divorcé et père de famille nombreuse, ne trouve pas aberrant d’entretenir de bonnes relations avec la Russie, laquelle est dirigée, comme chacun sait, par un infréquentable  dictateur hétérophile. Voilà donc où le bât blesse et pourquoi il fallait tenter à tout prix de saboter sa candidature. François Fillon n’est pas un banal parlementaire ayant simplement, comme tant d’autres avant et après lui, recruté sa femme pour l’assister. Il est le candidat conservateur plébiscité par les électeurs de son parti pour une élection présidentielle qu’il a toutes les chances de remporter. Le complexe médiatico-idéologique ne pouvait pas laisser passer cela. Un petit article habituel du Canard Enchainé ne révélant rien qu’une pratique archi-courante au Parlement français et voilà la procureure financière qui, telle la fameuse Carla del Ponte en son temps, dégaine aussitôt son arsenal répressif.

Un Sofitel bis?

L’affaire n’est pas sans en rappeler d’autres. Récemment, on se souvient de l’acharnement inouï  dont a fait preuve une juge d’instruction à l’égard de Dominique Strauss-Kahn, en inculpant l’ancien patron du FMI du chef abracadabrantesque de « proxénétisme aggravé » ! Des années de harcèlement judiciaire ont ainsi été infligées à DSK sur la base d’une qualification farfelue que le tribunal a finalement condamnée dans un jugement accablant pour l’instruction. Mais il fallait bien tenter d’avoir la peau de ce mâle hétérosexuel blanc et riche, qui avait l’outrecuidance de vouloir se relever de l’affaire du Sofitel. Plus loin encore, ceux qui ont moins de 40 ans ne peuvent pas se souvenir de la fameuse affaire de Bruay-en-Artois, dans laquelle il ne s’était agi, par la coalition d’un juge et de médias militants, que de mettre à mort un notable de province, coupable de son seul statut socio-culturel, exécré par une meute gauchiste hystérique.

Philippe Muray nous manque décidément beaucoup dans cette campagne présidentielle dominée par l’« envie du pénal », les « jaccuzateurs » et la « peste justicière » du « département fusion-inquisition ». Finalement il n’y a que Jacqueline Sauvage qui ait bénéficié de la clémence d’Auguste. Morale de la fable : mieux vaut tuer son mari que d’embaucher sa femme.

Jours fériés pour tous: du lard ou du cochon?

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Le collier Safe World Peace à Cannes, octobre 2006. SIPA. 00535533_000022
Le collier Safe World Peace à Cannes, octobre 2006. SIPA. 00535533_000022

C’est tout nouveau et ça vient de sortir. Deux jours fériés supplémentaires : une fête musulmane et une fête juive ! Voilà une idée qu’elle est géniale… De quoi réjouir Hachem[1. C’est ainsi que les juifs pieux appellent Dieu qu’il leur est interdit de nommer] et Allah. Et cette idée est le fruit des intenses cogitations d’un think tank estampillé à gauche, Terra Nova. Un think tank c’est fait pour réfléchir. Et à Terra Nova on réfléchit dur.

On réfléchit surtout à la façon de donner aux musulmans toute la place qu’ils méritent et qu’ils n’ont pas. On prend en compte la douleur qui est la leur quand ils sont contraints de contempler les sapins de Noël et les crèches du même nom. Et on compatit à leur désespoir quand ils sont forcés d’entendre des noms aussi étranges, et étrangers à leur foi, qu’ « Ascension », « Assomption » et « Pentecôte ».

Une fête, une seule, pour contrebalancer une légion de fêtes de tradition chrétienne, fêtes plébiscitées par le bon peuple de France à qui elles permettent de ne rien foutre pendant de nombreux jours… C’est quand même pas grand-chose si on réfléchit aux millions de musulmans qu’il y a en France, n’est-ce pas ? Certes, mais alors pourquoi une fête pour les juifs notoirement moins nombreux. Auraient-ils des privilèges, des droits spéciaux que les autres n’ont pas ?

Les juifs ne réclament rien

Vous n’y êtes pas. Terra Nova est passé maître dans l’art de la cautèle et de l’hypocrisie. Les tartuffes du think tank ont pensé qu’un zeste de juif permettrait de dissimuler leur tropisme islamique. Un énorme croissant et une toute petite étoile jaune : c’est pas bien ficelé ça ? Mais la ficelle est un peu grosse.

Les juifs ne réclament rien. Ni jour férié, ni repas casher dans les cantines scolaires, ni l’interdiction des crèches avec le petit Jésus. Les juifs servent juste de cache-sexe pour une opération d’« aplaventrisme » dont Terra Nova se fait une spécialité. Et tous les autres qui ne sont ni juifs ni musulmans, c’est-à-dire l’écrasante majorité du peuple français ? Eh bien ils profitent douillettement des jours fériés existants sans imaginer un seul instant qu’ils ont eu autrefois une connotation religieuse.

Qui sait encore ce que signifient l’Ascension, l’Assomption et la Pentecôte ? Presque personne. Car ni les radios ni les télévisions ne jugent utiles d’en parler. En revanche, le début et la fin du Ramadan occupent une place de choix dans les bulletins d’information. Mais – qui sait ? – peut être que demain une nouvelle fête verra le jour : la fête du cochon !

Nous tenons en effet de très bonne source que Marine Le Pen a un projet de ce type dans ses cartons. On lui prête l’intention d’ouvrir une consultation pour en fixer la date. Mais on connait déjà le jour de la semaine qui sera choisi : un lundi pour donner aux Français un week-end end prolongé. Ce jour-là quand les rues de nos villes et de nos villages seront tapissées de jambons, de boudins, de saucissons, de saucisses et de cervelas, la France entière (à l’exception des musulmans et des juifs) criera éperdue de reconnaissance : « merci Marine ! » Tout ça, à dire vrai, n’est pas vraiment très sérieux. Mais quand on a eu à supporter les tristes élucubrations de Terra Nova, on a bien le droit de s’accorder un moment de franche rigolade…

Michel Mohrt, retour aux sources

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1945. La France panse ses plaies dans une victoire en trompe-l’oeil. Sans les penser. Des décombres, ont pourtant surgi des professeurs, bien décidés à fixer brutalement une histoire qui, comme toujours, tire une sale gueule. De nouveaux mensonges remplacent les anciens. Ils ne font pas moins de mal. Certes, le temps des exécutions sommaires a vécu. Pas celui des saloperies. On les maquille comme on peut. On revêt la Faucheuse des habits de la Justice. Pas toujours nets d’ailleurs (« La Justice, cette forme endimanchée de la vengeance », selon la formule du grand avocat et écrivain Stephen Hecquet, l’ami, le frère d’armes de Roger Nimier).

Dans cette époque trouble, Michel Mohrt, 34 ans, fait paraître son premier roman, Le Répit. L’apprenti écrivain, avocat de formation, a déjà publié durant la guerre deux essais, l’un sur Montherlant, l’autre sur les intellectuels et la défaite de 1870. Des sujets qui ne doivent rien au hasard, évidemment…

L’instant d’avant

Avec ce Répit, Mohrt rouvre au scalpel la cicatrice française et commence à fouiller la terrible blessure. Il y consacrera une grande partie de son oeuvre. Le Répit, c’est la (sa) Drôle de Guerre, ces « neuf mois de belote avant les trois semaines de course à pied » pour reprendre une fulgurance célinienne, longue attente avant la dérouillée maousse, l’impensable dégelée du printemps 1940. En 1945, Michel Mohrt n’a peut-être pas encore toutes les cartes en main mais soupçonne que les dés sont jetés. C’est pour cela que Le Répit apparaît comme un livre singulier dans la bibliographie du futur académicien. Car il y flotte un parfum d’insouciance qu’on ne retrouvera guère dans ses autres livres. Derniers instants de bonheur d’avant la chute, derniers pas de Charleston au bord du précipice…

Lucien Cogan, le héros et jumeau de l’auteur, ne prise guère les plaisirs vulgaires. Jeune officier dans une section de chasseurs alpins, romantique, rêveur et stendhalien en diable, il trompe son ennui des « états néants » sur les sommets enneigés des Alpes du sud. Drôle de garçon que ce Lucien : conscient de ses responsabilités mais les fuyant dès que possible. Ne cherchant jamais à s’en pénétrer vraiment : Lucien Cogan ou une certaine inconstance…

Aux servitudes militaires, le jeune préfère de loin courir les filles. Descend à la première occasion faire la vie à Nice. Traverse les nuits de dancings en boîtes (« Sérénade sans espoir » jouée partout), dans des nuages de tabac anglais et sous des averses de champagne. Gobe des huîtres et avale des gorgeons de blanc sur un coin de zinc avec un compagnon de passage, pas très loin de la Place Masséna, où certaines petites fleuristes embrassent bien. Contemple le turquoise méditerranéen depuis la Promenade des Anglais après avoir déjeuné dans une trattoria. Si Lucien Cogan rêvasse parfois d’une hypothétique gloire militaire, il s’imagine surtout au bras d’une contessina à son bras dans une loge de la Scala. Après la victoire. Parce qu’on vaincra. Ne sommes nous pas les plus forts ?

Sur des pistes, qui ne sont pas de danse, notre héros ne parvient pas à se familiariser avec la ruade Allais et en reste au stem. La faute aux déplorables skis de frêne de l’armée française. Dans ses rares moments de… répit, Lucien tient son journal. Sans grande conviction, même si comme il le confesse, il ne trouve vraiment de refuge que dans l’art et littérature. Il écrit sur un cahier jaune, comme ses sourires. L’impréparation de l’armée française, la paresse, le manque de volonté, le désolent. Il en est lui aussi victime, il le sait. La petite section qu’il dirige ? Beaucoup de tire-au-flanc, de gars du peuple. Lucien ne cherche pas à se rapprocher d’eux : conscience de classe plutôt que mépris. Il y aura bien ce réveillon de Noël où l’on se réchauffe un peu ensemble, au chalet, en améliorant l’ordinaire. Mais ça ne va, ça n’ira jamais plus loin…

« Est-ce qu’à la guerre vous avez rêvé ? Oui à la guerre aussi. Surtout à la guerre. »

Sa Bretagne natale, Mohrt la fait apparaître furtivement. Lucien revient sur ses terres le temps d’une permission. A Brest, des troufions imbibés s’embarquent pour la Norvège. Dans le train qui le ramène dans le Sud, notre héros vit une dernière aventure avec une belle étrangère au sourire ironique. Les Allemands franchissent la Belgique, Lucien batifole. Encore un instant de bonheur monsieur le bourreau… Lucien Cogan : égoïste, orgueilleux, candide, cœur d’artichaut agaçant et attachant.

Le Répit : un songe, un charme, des rêves. Ce premier roman, on le trouve finalement tout entier résumé quelques années plus tard dans un autre livre de Mohrt, le plus sombre, ces Nomades oùon trouve ce bout de dialogue :

« – Est-ce qu’à la guerre vous avez rêvé ?

– Oui à la guerre aussi. Surtout à la guerre. »

Ceux des aficionados de Mohrt (et il en reste ! Et on en connaît !) qui ont admiré La Campagne d’Italie verront peut-être dans Le Répit une version de jeunesse de ce roman emblématique, comme un premier jet de celui-ci. Il est vrai qu’on retrouve dans les deux livres des scènes identiques, superbes d’ailleurs, émouvantes comme pas permis – ce père qui suit son fils dans ses différents cantonnements, le nourrit et le bichonne, cet apéritif fraternel, partagé avec des soldats italiens, à 2500 mètres d’altitude – trop criantes de vérité d’ailleurs pour ressortir de la pure fiction. Les hostilités vont démarrer pour de bon : sans grade et officiers le savent. Le Pernod a un drôle de goût. Des cousins savoyards trinquent sous deux uniformes… Seulement Cogan n’a pas la lucidité de Talbot, le héros de La Campagne d’Italie. Au printemps 1940, l’oeillet du désespoir à la boutonnière de notre Lucien est trop fraîchement coupé…

Toute l’oeuvre de Michel Mohrt n’aura finalement été que la chronique d’une existence qu’on cherche à toutes forces à rendre la plus légère possible afin d’ensevelir des monceaux, des tonnes de désespoir. Et si, dans cette oeuvre (ample, belle, importante), Le Répit se singularise c’est parce que Mohrt l’a sans doute écrit sans avoir encore vraiment conscience que l’insouciance, l’espoir, ne frappaient jamais deux fois à la même porte.

Le Répit de Michel Mohrt, éditions La Thébaïde (2017), 215 pages, 18 euros.

Le répit

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Variations de Sollers

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Philippe Sollers sur le plateau de Café Picouly sur France 5, février 2011. SIPA. 00614598_000054

 

Philippe Sollers sur le plateau de Café Picouly sur France 5, février 2011. SIPA. 00614598_000054

Philippe Sollers vient d’être épinglé par François Hollande, le fantôme de l’Élysée. Comprenez que l’écrivain s’est vu remettre les insignes d’officier de l’ordre national du mérite. La littérature lui doit beaucoup, en effet. Il l’a revisitée en soulignant avec subtilité la richesse de Stendhal, Casanova, Céline, Proust, Sade, Homère, Joyce, Hemingway, j’en passe et des moins connus, les oubliés des manuels de français, les trop sulfureux. Les gris du bulbe, les romanciers du social sous moraline, les subventionnés de la Grande Lessiveuse à cancres, il n’y touche pas, il les laisse pâlir sur leur fil sous la lune cafarde. Sollers est un fin lecteur, il patrouille dans la trame des textes, stylo-plume encre bleue entre les doigts, il sort des limitations de l’époque, il joue avec les correspondances, musique, peinture, sculpture, poésie, il est libre comme le pinson. C’est un clandestin qui circule dans le temps. Voyageur ailé, au rire salvateur.

Moisie, la France ?

Épinglé, donc, « le » Sollers. Il nous avait déjà fait le coup, comme ça, en passant, de se faire trouer le revers de veste par les hommes politiques. Enfin de gauche. Toujours décoré par elle. Détail capital. Jospin, Premier ministre, l’avait fait officier. Pour un type réformé grâce à Malraux, ça ne manquait pas de piquant. Pourtant, En 1995, Sollers avait dérapé. Il avait soutenu Balladur. Balladur, quelle faute de goût pour celui qui avait écrit, un an avant, La guerre du Goût, justement. Jospin lui en avait voulu. Il le lui avait dit, lors d’un dîner, chez lui, sur cette île, où reposera pour l’éternité l’écrivain. Le plus tard possible. Car Sollers reste inspiré, le bougre. Il écrit toujours de (faux) romans qui vous entraînent dans une dimension inconnue, il renverse l’espace, affole le temps. Il est la Pythie, pleine de grâce comme un vers de Verlaine, belle comme l’océan, l’été, à l’aube. Par exemple, son article « La France moisie », en 1999. Un déferlement d’injures après publication. Elle n’est plus moisie, la France de 2017, elle finit de se dissoudre, sa culture avec, laquelle, paraît-il, n’a jamais existé !


Philippe Sollers : « en 2007, la France était… par franceinter

« Immortelle est la beauté »

Alors, oui, Beauté, son nouveau roman, fait du bien. Au corps et à l’âme. Il devrait être remboursé par la Sécu. Si, si, Madame Touraine, avant de disparaître en mai, un petit geste. L’histoire commence en Grèce où le narrateur se trouve avec Lisa, une pianiste célèbre, amante adorée. Elle se déroule aussi pendant un concert au Grand Théâtre de Bordeaux où la jeune femme interprète les Variations de Webern. Le matin, elle reçoit des messages sur le déferlement des migrants en Grèce, son pays. Elle demande à son public une minute de silence en raison de la catastrophe humanitaire qui se joue. Mais la Grèce, c’est aussi le pays du temple d’Athéna Aphaia, où on peut lire l’inscription mise en épigraphe du roman : « Immortelle est la beauté« . Le début des romans de Sollers se lit comme un poème en prose. Le plus réussi est, de mémoire, celui de La fête à Venise. Description précise, en « technicolor ». Moteur ! Ici, immédiatement, un coup de foudre. Zeus se manifeste au beau milieu de la journée, sans le moindre orage. Du grand n’importe quoi, s’écrie l’imbécile biberonné aux romans fabriqués dans les ateliers d’écriture de la redoutable Agence de la Pensée Unique (APU). Non, simplement, on prend de la hauteur, le soleil brille et le ciel est très bleu. Gould est au piano, ses longues mains sont sublimes, Hölderlin possède la cadence des dieux, Céline annonce les massacres à venir, nous y sommes, on ne l’entend pas, le bruit et la fureur d’un monde insensé couvrent tout, Bataille est le dernier romantique, ses figures féminines ouvrent sur l’impossible, on n’y voit que pornographie.

C’est à désespérer. Et pourtant Sollers insiste. Ses doigts bagués indiquent le sud, la lumière, la légèreté, le langage des fleurs, la beauté des déesses callipyges. Les anorexiques volontaires, il les laisse au diable, qui dirige le commerce mondial (armes, cocaïne, organes humains) la publicité, les techniques de la chirurgie esthétique sans cesse renouvelées. Il reprend ses thèmes de prédilections, évoque ses auteurs aimés, digresse à l’infini. Il pratique l’éternel retour, cher à Nietzsche, son point fixe. Avec lui, en le citant sans relâche, il traque les nihilistes qui veulent imposer leur monde de mort. « La mort est minable, c’est tout », écrit Sollers. Ou encore : « Quand il ne le détruit pas, ou ne le falsifie pas, le nihiliste, c’est-à-dire presque tout le monde, laisse tomber la beauté. » l’enjeu est là. La partie est presque perdue. Mais tout est dans le presque. Il faut sauver ce qu’il reste à sauver, un bonheur singulier, à vivre seul, ou à deux, pas plus, et de manière épisodique, avec des femmes qui ressemblent à la Molly de Céline ou à la Juliette de Sade. Une respiration sur la colline inspirée, loin du « pays sans joie ».

Calypso, Circé, ou Pénélope ?

Une escapade chez Homère, pour ne citer que lui. Sollers évoque Ulysse retenu par Calypso, durant sept ans. La déesse finit par se lasser, elle le flanque sur un radeau. Il vivra l’enfer. Il trouvera Circé, le temps d’une saison paradisiaque. Sollers hésite. Calypso ou Circé ? Laquelle est la plus experte en jeux interdits, donc salutaires ?

Pendant ce temps, Pénélope tisse le linceul de son tendre époux. Un emploi bien réel.

Au hasard, portrait de Leni Riefenstahl, « génie de la manipulation grandiose ». Elle filme Hitler sous toutes les coutures de son uniforme de dictateur camé. Les masses sont fanatisées, l’absurdité humaine va tout détruire, suicide collectif inégalé. On entre dans l’ère moderne. La beauté vacille, au bord du gouffre amer. Leni réalise Les dieux du stade, en 1936, pour les jeux Olympiques de Berlin. Sollers, toujours : « Les jeux Olympiques de Berlin contre « Olympia de Monet » : il n’en faut pas moins pour démontrer la supériorité de Manet. »

Tiens, tiens, la même année, à Bordeaux, naît un certain Philippe Joyaux, pseudo Sollers, dont la devise pourrait être ce bref dialogue, page 169 :

« Vous n’avez pas honte ?

Non. »

Philippe Sollers, Beauté, Gallimard.

La Fête à Venise

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Boubours contre bobos: la guerre des mondes

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Une manifestante anti-Trump s'oppose à un supporter du nouveau président américain à Roseville aux Etats-Unis. SIPA. AP22010622_000002
Une manifestante anti-Trump s'oppose à un supporter du nouveau président américain à Roseville aux Etats-Unis. SIPA. AP22010622_000002

1. Assécher le marécage politique !

Donald Trump, auquel un de ses conseillers suggérait pendant sa campagne électorale d’affirmer qu’il allait « assécher le marécage politique à Washington », a éclaté de rire : jamais il n’avait entendu un slogan tellement naze. Mais, pour s’amuser, et sans doute par défaut d’inspiration, il l’a utilisé dans un discours prononcé le 8 décembre à Des Moines, dans l’Iowa. À sa grande surprise, la foule s’est enflammée. Alors, confie-t-il, « j’ai commencé à le dire, comme si je le pensais vraiment ». Et c’est ainsi que les refrains populistes de sa campagne antisystème l’ont conduit à la Maison-Blanche.

À un journaliste qui lui rappelait qu’il avait promis d’ouvrir une enquête sur les e-mails d’Hillary Clinton et de la faire arrêter, il a répondu : « Avant l’élection, ça sonnait bien, maintenant tout le monde s’en fiche. » Une belle leçon de cynisme !

Il n’en reste pas moins que les slogans politiques en disent long sur celui qui les adopte. Des spécialistes ont ainsi passé à la loupe les formules toutes faites des candidats français à l’Élysée. Ils arrivent à la conclusion que presque toutes sont molles, louches ou creuses. Quelques exemples :

1. Benoît Hamon : « Faire battre le cœur de la France. » Raté, commente Olivier Kennedy. De quoi parle-t-il : on est dans la romance ou dans le domaine médical ? Avec deux verbes à l’infinitif, le résultat est lourd et le message parfaitement creux.

2. Emmanuel Macron : « En Marche. » Encore raté. En marche pour aller où et comment ? Une pub pour le tourisme pédestre ou un fitness ? Mieux vaut oublier !

3. Manuel Valls : « Faire gagner tout ce qui nous rassemble. » Incompréhensible. Ce slogan a déclenché l’hilarité. Au point que Valls s’est rabattu sur un cliché à la portée de chacun : « Une République forte. Une France juste. »

4. Arnaud Montebourg : « Libérer les Français. » Une noble ambition. Mais les libérer de quoi ? « De son propre parti qui est au gouvernement depuis cinq ans ? » ironise Olivier Kennedy.

5. Jean-Luc Mélenchon : « L’avenir en commun. » On ne peut pas faire plus vieillot pour un personnage plutôt punchy !

6. Marine Le Pen parle « Au nom du peuple », ce qui lui sied, et François Fillon, non sans arrogance, s’accapare « Le courage de la vérité ».

Arrêtons ici ce jeu de massacre ! Mais, s’il fallait parier sur un candidat, je n’hésiterais pas : ce serait[access capability= »lire_inedits »] Marine Le Pen. Elle a compris la stratégie de Donald Trump et, sans doute, a-t-elle perçu que les Français souhaitent, eux aussi, assécher le marécage politique des prétendues élites françaises. Contrairement à Fillon, elle n’a rien à perdre. Et quelle formidable revanche sur son père ce serait ! Parvenir à effacer l’ignominie attachée à son nom lui donnera peut-être l’énergie indispensable à toute victoire. Et comme une majorité de Français estiment à juste titre que leur pays ne peut pas tomber plus bas, pourquoi pas le chaos ?

2. La boubourisation du monde

Un retournement à vaste échelle est en train de se produire. Les bobos ont perdu la main et, comme la nature a horreur du vide, les boubours opèrent un putsch. Comme Trump ou Poutine, le boubour bombe le torse et proclame que le « politiquement correct » est responsable de tous les maux. François Fillon, sans excès, incarne le boubour en France après avoir, toujours sans excès, tenu le rôle du catho libéral. Il a compris qu’il ne fallait pas être antibobo, mais post-bobo. Il affiche son amitié avec Poutine, mais ne vomit pas – pas encore ? – le multiculturalisme, l’égalité des sexes et l’immigration musulmane. C’est un boubour discret et élégant. Marine Le Pen séduit les vrais boubours. Ils se recrutent aussi bien à gauche qu’à droite, percevant instinctivement que le vent a tourné, que l’utopie européiste est passée de mode et que le monde musulman ne nous veut pas nécessairement du bien. La prochaine élection présidentielle va se jouer entre bobos et boubours. On peut prédire qu’elle sera sanglante.

3. Le paternalisme germanique

Frank Meyer, spécialiste de l’Allemagne, s’étonne et s’inquiète de la véritable fureur éducative relevant du paternalisme pur et simple d’Angela Merkel. Les migrants sont devenus le nouveau prolétariat de la gauche. Et d’une certaine manière aussi le bon sauvage de Rousseau. Une posture colonialiste. Comme l’essayiste Michael Klonovsky, l’équivalent de Zemmour en Allemagne, interrogé par Daoud Boughezala dans Causeur (janvier 2017), il considère l’ouverture des frontières comme une forme de suicide collectif et dresse un bilan intégralement négatif de la politique migratoire de Merkel. Le rêve a tourné au cauchemar. Le temps des bobos s’achève. Celui des bourrins ne vaudra sans doute guère mieux. Mais tout est préférable à l’immobilisme décérébrant des bonnes âmes. Asséchons donc le marécage politique ![/access]

Henri Raczymow: au coeur de la mémoire

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Henri Raczimow
Henri Raczimow par Claude Truong-Ngoc (Wikipédia)
Henri Raczimow "Elle chantait Ramona" Yiddish
Henri Raczimow par Claude Truong-Ngoc (Wikipédia)

Une chose dont l’écrivain protéiforme Henri Raczymow semble n’avoir jamais douté, c’est que la mémoire fût un vaste pays. Dans Elle chantait Ramona, il met en pratique les techniques développées par les micro-historiens pour faire revivre ses parents, Anna et Étienne, ses grands-parents, ses voisins, ses amis, et tout le quartier de Belleville dans l’immédiat après-guerre. Le roman fourmille de couleurs, d’odeurs, de voix et de chants, de bruits familiers, de langues mélangées, de chagrins aussi.

La joie de ceux qui ont beaucoup perdu

Anna et Étienne, jeunes mariés, rescapés des rafles, partent en voyage de noces en Normandie, pas très loin de Paris et évoquent, entre romans et chansons populaires, mots d’amour balbutiants et souvenirs des disparus (« Tu crois qu’ils peuvent encore revenir ? » demande Anna), l’insoutenable légèreté de la persécution. « À toutes les époques, c’était mauvais pour nous », conclut Étienne.

Les cuisses de grenouilles, c’est casher ? Et comment dit-on « biscoteaux » en yiddish ? Anna et Étienne, leurs parents, les autres « Yid », les Ashkénazes qui ont atterri là par hasard, qui sont vivants sans même le croire, ne jouent pas la comédie du vivre-ensemble avec les Français, dont on se méfie encore, parfois. Mieux, ils s’intègrent, ils incorporent à leur culture les codes du pays où ils vivront et s’aimeront désormais.

Ainsi, le jour des noces, l’orchestre traditionnel yiddish se met de manière impromptue à jouer La Marseillaise, que les amis du marié recouvrent immédiatement et sans se concerter de L’Internationale. « Tiens, Anna, rien que d’y penser, ça lui mettait les larmes aux yeux, plus encore que les mazel tov des uns et des autres et notamment du rabbin. »

Henri Raczymow rend un vrai et sobre hommage à ses parents, il reconstitue les années où il n’était pas là pour les entendre, et celles où il ne les écoutait pas, à part sa mère, qui chantait « Ramona », Eddy Mitchell et Charles Trenet par-dessus le son de la «tessef ». Une époque disparue, ressuscitée par le soin du détail et des portraits. « Étienne, relevant le col de son trench, allumait une Gitane-filtre-papier-blanc. Prédominait alors en lui (…) son côté Humphrey Bogart, mais à la française. L’Huma plié en huit sous le bras. Le journal de classe ouvrière. Davaï tovaritch, en avant prolétaires ! »

Ces guirlandes de souvenirs bruts, vivants, populaires et gouailleurs, rappellent la verve célinienne de Mort à Crédit, mais baignée chez Raczymow d’une humanité lumineuse, d’une joie désabusée, de la richesse inestimable de ceux qui ont beaucoup perdu.

Henri Raczymow, Elle chantait Ramona – Gallimard – 136 pages.

Elle chantait Ramona

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Mort à crédit

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