Jean-Luc Mélenchon, 2012. Sipa. Numéro de reportage : AP21207082_000019.
Jean-Luc Mélenchon marxiste ? Ses partisans hurlent à la caricature quand vous osez poser la question. Remisés l’internationale, le drapeau rouge et les symboles marxistes. Non, la France ne deviendra pas Cuba sans le soleil. Ne leur parlez plus de Chavez, de Castro ou d’autres. Jean-Luc les appréciaient pourtant mais c’était au nom de son romantisme révolutionnaire diront ses aficionados. Le Venezuela connaît une crise alimentaire sans précédent ? C’est la faute à la chute des cours du pétrole répondent-ils aussi. Le report des élections ? Après tout est-ce important ? Comparaison n’est pas raison, parlons d’autre chose puisque communisme ou socialisme sont presque devenus des gros mots. Ce mouvement ne serait donc qu’un rassemblement d’insoumis voulant chasser l’oligarchie en place et instaurer notamment plus de justice sociale. Admettons-le un instant, la gorge un peu serrée tout de même, et chassons donc nos vieux réflexes anticommunistes pour nous intéresser à leur programme.
Au-delà de 33 000 euros par mois, on prend tout!
Voyons le chapitre économie. La promesse est simple, nouvelle, semble-t-il pour beaucoup, faire payer les riches. Au-delà de 33 000 euros par mois, on prend tout ! Pour une succession au-delà de 33 millions d’euros, on prend tout ! En son temps, en 1981 pour être précis, Georges Marchais préconisait des mesures du même acabit mais chut ! On a dit que l’on ne parlait plus du passé même si Hollande nous avait dit quelque chose de similaire il y a cinq ans. Mais peut être, le changement c’est vraiment pour maintenant. En tout cas c’est ce qu’espèrent ceux qui s’apprêtent à voter pour « Méluche ». Si au dessus de 33 000 euros par mois tout est prélevé par l’Etat, en dessous, les ponctions ne sont pas moins importantes. En gros avec ce programme, espérez gagner entre 5 ou 10 000 euros nets relèvera du miracle. Bon mais après tout pourquoi gagner autant ? Pourquoi accumuler, accaparer disait-on en 1793, tant de richesses inutiles ? La plupart des Français se contentent de beaucoup moins. Débarrassons nous de la société de consommation, vivons plus simplement, mangeons plus sain. J’ignore cependant comment avec de telles perspectives les entreprises rempliront leurs carnets de commandes, surtout le secteur du luxe particulièrement en pointe en France, mais c’est sûrement un détail. Devenons des ascètes vertueux donc. C’est certes un choix de vie mais ce qui me paraît gênant de prime abord c’est de l’imposer aux autres. De quel droit ? Au nom de l’égalité me répondra-t-on bien sûr. L’égalité oui mais par le bas. Napoléon disait déjà : « Le meilleur moyen de rendre tout le monde pauvre serait de décréter l’égalité des fortunes ». Historien, je regarde forcément vers le passé, c’est un défaut que je concède bien volontiers.
Pourquoi entreprendre s’il n’y a plus de profit ?
Les insoumis rêvent de limiter drastiquement les profits. Là est le point le plus inquiétant de leur projet. Il y a une chose que n’ont jamais comprise les insoumis de tout poil: pourquoi entreprendre s’il n’y a plus de profit ? Pourquoi investir s’il n’y a plus de perspectives de gain substantiel ? On s’abstient bien évidemment. Et sans esprit d’entreprise ni investissement capitalistique, l’économie régresse inexorablement. Pourquoi en effet dépenser de l’énergie s’il ne vous reste que la portion congrue ? Comme toujours, salarié comme entrepreneur, vous ne donnerez de votre personne qu’à hauteur de ce que l’on vous rémunère. Et c’est bien normal. Aussi, décourager l’esprit d’entreprendre ne pourra qu’engendrer un chômage massif, faute d’acteurs économique. Et si vous rêvez de gagner plus dans une France insoumise, vous n’aurez alors d’autre choix que de partir ou de changer de nationalité car le programme de Mélenchon veut aussi rétablir la double imposition des Français de l’étranger comme si tous ceux qui se sont expatriés l’avaient fait pour des raisons fiscales. Le plus atterrant des paradoxes de ce programme, c’est qu’il vaudra mieux être étranger pour investir en France. En effet tandis que le national sera écrasé de taxes, l’étranger lui sera soumis pour les profits, dividendes ou autres, qu’il réaliserait dans notre cher hexagone à la fiscalité de son pays forcément plus accommodante. Aberration quand tu nous tiens ! Mais attention, c’est être « soumis » que de relever pareilles évidences …
Marine Le Pen, Emmanuel Macron et François Fillon. SIPA. 00801808_000013 / REX40501003_000016 / 00801281_000008
Les affaires auront été au cœur de la campagne et l’on voudrait même nous faire croire qu’elles n’ont jamais été si nombreuses. En un sens, c’est vrai.
Mais pas parce que les hommes politiques seraient devenus moins vertueux. Pour qu’il y ait une affaire, au sens péjoratif du terme (par opposition à « sens des affaires », « droit des affaires », « homme d’affaires », etc.
1. il faut un délit
2. il faut que les médias transforment ce délit en scandale.
Dans un cas ça prend, dans l’autre…
Durant cette campagne, on a vu des affaires montées à partir de délits probables mais seulement présumés et on a vu des délits, tout aussi présumés mais nullement moins probables, qui ne devinrent jamais des affaires.
Fillon et Macron sont tous deux soupçonnés de détournements de fonds publics. Dans le cas de Fillon, le délit remonterait à plus de trente ans. Dans le cas de Macron, il aurait moins de trois ans et concernerait directement le financement de l’actuelle campagne. C’est un tout petit peu plus intéressant. Pourtant, sur qui s’acharne-t-on ? J’ai déjà pointé le stratagème Macron qui consista à nier une rumeur sans conséquences (et lancée par des médias russes) pour s’éviter d’avoir à répondre sur des accusations plus sérieuses (formulées par des journalistes français dans le livre Dans l’enfer de Bercy). Évidemment, son petit show a fonctionné.
Fillon et Macron sont tous deux impliqués dans une histoire de corruption aux costumes. La différence réside seulement dans le degré de jugeote des corrupteurs. Un avocat « sulfureux » (voui voui) offre des costumes à Fillon directement. Le groupe LVMH, en l’espèce la marque Vuitton, dorlote Macron mais en prêtant des vêtements à sa femme. Ils pensaient sans doute que cela passerait inaperçu. Manque de chance, on a découvert dans l’émission Quotidien que Brigitte portait du Vuitton… et l’affaire a suivi. Non, bien sûr, l’affaire n’a pas suivi.
Selon que vous soyez Fillon ou Macron…
C’est là qu’il faut se pencher sur le traitement gradué des affaires.
Dès le début, la distinction se fait sentir, entre présumé coupable et présumé innocent (selon, donc, que l’on veut nuire à la personne ou essayer de l’épargner).
1. Fillon est « soupçonné de ». Macron est « accusé de ». Dans le premier cas, il est suspect, il suscite le soupçon. Dans le second, des gens l’accusent, il va falloir qu’ils apportent des preuves. Pour Macron, on en restera là.
Marine Le Pen, janvier 2017. SIPA. 00787305_000018
Causeur. On pensait que cette campagne serait largement centrée sur les thèmes identitaires. Or, s’ils sont abordés, ils ne suscitent pas les passions, et même les attaques contre le FN ne portent qu’à la marge sur ces questions. Est-ce parce que la plupart des candidats ont rejoint vos positions ? – exemple, personne ne souhaite faire venir plus d’immigrés. La lepénisation des esprits serait-elle arrivée au parti socialiste ?
Marine Le Pen. Malheureusement, je ne peux être aussi optimiste que vous….
On vous laisse l’optimisme…
Emmanuel Macron, François Fillon et bien d’autres ont dit tout le bien qu’ils pensent de la politique migratoire d’Angela Merkel. Ils veulent que la France accueille encore plus d’étrangers, même s’ils prennent la précaution verbale de les nommer « migrants » pour se donner une apparence humanitaire. N’oublions pas qu’au cours de chacun des deux derniers quinquennats, celui de Sarkozy-Fillon et celui de Hollande-Macron, un million d’étrangers se sont installés légalement sur le sol français, sans compter les clandestins. Deux départements, Mayotte et la Guyane, où je me suis rendue, sont submergés. Il faut arrêter avec les pompes aspirantes. Avec nos sept millions de chômeurs et nos dix millions de travailleurs pauvres, nous n’avons plus les moyens de recevoir de nouveaux arrivants. Un solde d’une dizaine de milliers par an est la limite raisonnable que je propose.
Tout de même, on voit des drapeaux français partout, on chante La Marseillaise partout, même chez Hamon.
Dans les réunions publiques d’Emmanuel Macron et de François Fillon, est brandi le drapeau européen, celui que j’interdirai sur les bâtiments officiels. À part chez les trotskistes purs et durs, La Marseillaise a toujours été chantée partout. Enfin, je suis la seule à vouloir assurer la continuité en réhabilitant l’enseignement de l’histoire de France et du roman national, notamment en primaire. Alors, ils peuvent chanter, ils n’en ont pas moins mis la France aux oubliettes pour mieux l’enchaîner dans une Europe de la mondialisation ultralibérale.
Qu’est ce qui prouve que vous feriez mieux ?
Mon projet est intrinsèquement patriote parce qu’il défend dans un même mouvement la souveraineté et l’identité de la France. Quand on oublie un des deux, on triche. Quand on fait croire à l’un[access capability= »lire_inedits »] ou à l’autre pour mieux appliquer l’inverse au pouvoir, on triche encore davantage.
Notre identité collective résulte – comme toute identité – d’une combinaison de nouveau et d’ancien. D’un côté, les partisans du multiculturalisme pur ne veulent voir que du nouveau, de l’autre, les identitaires ne s’intéressent qu’à l’ancien. D’un côté, le droit, de l’autre l’histoire. Et au sein même du FN, vous n’êtes pas d’accord sur ce dosage. Votre nièce, Marion Le Pen, incarne une conception traditionnelle qui fait la part belle aux racines chrétiennes, tandis que Florian Philippot revendique une conception républicaine, plus universaliste – et plus désincarnée. Où vous situez-vous ? Et ce clivage idéologique au sein de votre parti n’est-il pas un frein ?
Qu’il y ait autour de moi des sensibilités différentes est une excellente chose. Je veux rassembler le plus largement possible pour le plus grand bien du pays afin de promouvoir, avec notre identité nationale, les valeurs et les traditions de la civilisation française. C’est pour cela que je veux inscrire dans la Constitution la défense et la promotion de notre patrimoine historique et culturel. Ensuite, qu’il y ait des avis divergents sur tel ou tel personnage, sur tel ou tel épisode de notre histoire me paraît sain. Je ne souhaite pas un alignement, mais au contraire un débat fécond. Que les approches soient différentes importe peu, pourvu que tous nous ayons la France au cœur.
Fort bien, mais comment faire si vous ne vous entendez pas sur ce que signifie le mot France ?
L’histoire de France est un bloc qui a évolué, qui s’est transformé. Mais chacun doit constater que, pendant des siècles, notre génie national s’est affirmé à travers l’interprétation catholique du christianisme. Puis il s’est sécularisé dans une conception dite républicaine. Entre les deux, malgré les apparences et des oppositions qui furent parfois dramatiques, subsiste une grande continuité qui découle de la philosophie grecque et du droit romain. Paris a su réconcilier Jérusalem, Athènes et Rome.
Rien que ça… En tout cas, si tout le monde brandit le drapeau français, vous défendez la conception la plus dure de l’assimilation. Exemple, vous voulez interdire, de façon non rétroactive, la double nationalité. Cela donne l’impression que l’amour de la France est exclusif, jaloux, soupçonneux. Vous ne pouvez pas faire aimer notre pays seulement à coups d’interdits, de lois et de menaces.
Il n’est pas question seulement d’amour, il est aussi question de loyauté et d’identité. Chacun doit savoir de quelle nation il est citoyen, pour quelle patrie il est prêt à porter les armes, voire à mourir. Garçons et filles binationaux seront amenés à répondre à cette question lors du service militaire obligatoire, d’au moins trois mois, que je rétablirai progressivement. Bien évidemment, dans sa sphère privée, chacun pourra continuer à s’intéresser à ses origines, que celles-ci s’enracinent dans une province française ou dans une contrée située au-delà des mers. Mais je veux éviter ces troubles de l’identité dont sont victimes trop de binationaux. Enfin j’ai déjà eu l’occasion de dire que ce ne serait pas rétroactif. Et je précise qu’il y pourra exister des exceptions, en Europe et ailleurs, négociées par des traités bilatéraux.
Cela ressemble à un rétropédalage… Par ailleurs, vous voulez interdire tous les signes religieux ostentatoires dans l’espace public, mesure clairement dirigée contre le voile islamique mais qui s’appliquera à tous, et notamment aux kippas. Or même les plus ardents de vos militants vivent dans une société libérale. La progression des droits individuels n’est pas seulement un phénomène juridique, elle est un fait anthropologique et, de même qu’on ne partirait pas aussi facilement à la guerre qu’hier, nous ne sommes pas prêts à sacrifier ce que Benjamin Constant décrivait comme « la paisible jouissance de l’indépendance privée » à la restauration de notre identité collective. Bref, même si votre proposition séduit beaucoup de gens qui aimeraient juste voir disparaître les symptômes de la crise, elle va à l’encontre des tendances profondes.
Au contraire, ma proposition répond à la fois aux principes traditionnels de la République et aux évolutions de la société. Car le religieux n’est qu’un prétexte. L’intention réelle est de briser l’unité du peuple français en le fragmentant en communautés séparées, et bientôt hostiles. Aussi, nul ne doit exhiber une appartenance communautaire dans l’espace public sous peine de semer les germes de la division.
Cela faisait un siècle que les croyances ne perturbaient guère l’espace public… Admettez que c’est le voile islamique qui vous pose problème.
De fait, le voile islamique n’est en rien l’expression d’une quelconque volonté individuelle. En dehors de la pression sociale, qui sévit parfois de manière violente dans certains quartiers, il proclame une infériorité ontologique des femmes. Or, et je ne peux que m’en féliciter, l’égalité entre les deux sexes est un principe de notre société, même s’il y a encore beaucoup à faire. Ainsi, parmi les candidats, en dehors de Mme Arthaud, je me sens parfois un peu seule. L’interdiction du voile, donc, est d’abord une défense des libertés fondamentales des femmes, un moyen pour lutter contre l’islamisme qui les fait reculer. Enfin, je sais que pour nos compatriotes juifs qui portent la kippa, ce sera un petit sacrifice que je leur demanderai. Mais ils savent aussi que trop souvent aujourd’hui, à cause de l’islamisme et non à cause de la laïcité, ils ne peuvent plus porter tranquillement la kippa de peur d’être agressés.
Justement, vous parlez abondamment de l’islam radical. Certains de nos concitoyens musulmans voient dans l’expression répétée de cette inquiétude une stigmatisation, voire la montée de « l’islamophobie ». Qu’avez-vous à leur dire ? Ne craignez-vous pas d’affecter l’existence du musulman du coin de la rue ?
L’immense majorité de nos compatriotes musulmans veulent vivre tranquillement leur foi dans leur sphère privée, en respectant les lois de la République et le principe de laïcité. Mais ils sont pris en otages par des extrémistes qui cherchent à leur imposer un comportement communautariste, voire une solidarité au nom de la religion qui peut aller jusqu’à une quasi-autarcie dans des quartiers où s’installent d’autres lois que celles de la République.
Je veux donc libérer les Français musulmans en interdisant les organismes et les associations de toute nature liés aux fondamentalistes, en expulsant les étrangers islamistes et en fermant les mosquées extrémistes. Je veux assurer l’indépendance de l’islam de France en prohibant tout financement public ou étranger des lieux de culte, de leurs activités et de leur personnel. Je veux que les prêches prononcés en français appellent au respect de l’État de droit, et non à sa transgression.
J’ai toujours pensé qu’unis, les Français sont invincibles. Quand je dis « unis », je pense bien à l’ensemble de nos compatriotes, toutes religions confondues, que je veux remettre dans la France et la République.
On assiste aussi à la montée d’une forme de rigorisme qui tend à isoler du reste de la société. Que ferez-vous pour combattre ce séparatisme pacifique ?
Le rigorisme tant qu’il ne déborde pas dans l’espace public relève de la liberté de conscience de chacun. Toutefois, l’obligation scolaire appartient à l’espace public. Les enfants doivent donc être scolarisés, éventuellement dans des établissements hors contrat. Mais je veux alors que ces derniers soient plus strictement contrôlés afin de s’assurer de la compatibilité des enseignements qui y sont dispensés avec les valeurs de la République. Je compte sur le rôle émancipateur de l’École pour résorber ce séparatisme ou, tout au moins, pour qu’il ne dégénère pas. Cela dit, s’il existe bien un « séparatisme » quiétiste, il est trop souvent en lien plus ou moins formel avec le séparatisme djihadiste. Dans ce cas, il relève de la lutte contre le terrorisme. La complicité, même passive, avec des actes délictuels et même criminels ne saurait être acceptée. Et le silence peut relever de la complicité.[/access]
Guillaume Perrault. Sipa. Numéro de reportage : 00527685_000015.
Dans un pays où la grande majorité des Français se veut progressiste par habitude et conformisme, et une minorité agissante s’assume réac, d’où vous vient le cri du cœur de votre livre Conservateurs, soyez fiers ! (Plon, 2017)?
Je ne supporte plus que ce mot de « conservateur », un des plus beaux de la langue française, soit péjoratif pour la plupart de nos concitoyens. Dans l’imaginaire national, être conservateur paraît une tare, un déshonneur. Aux yeux de beaucoup, conservateur signifie fermé, dur, rigide, frileux et routinier. C’est un reproche et un blâme qu’on lance à la figure pour vous faire douter de vous-même et vous discréditer. Il y a là une exception française très pénible. Dans le monde anglo-saxons, au contraire, les conservateurs portent beau et ont pignon sur rue. En Grande-Bretagne, être conservateur est valorisant. Le Parti conservateur s’appelle ainsi depuis 1834 sans discontinuer. Rien de tel en France. Depuis un siècle, dans notre pays, plus personne ne se revendique comme conservateur. Le phénomène s’est accéléré depuis une quarantaine d’années. L’expression de guerre des Anciens et des Modernes n’est plus pertinente, car elle suppose des belligérants qui s’affrontent. Or, du côté des Anciens, il n’y a plus de belligérants depuis les années 70. La tradition s’est effondrée. Le changement est devenu la passion exclusive qui domine les esprits sans partage. Les conservateurs ont été tournés en ridicule, caricaturés en vieux chnoques et diffamés. Or, l’aversion pour les conservateurs, l’hostilité que ce mot suscite n’ont aucune cause rationnelle, aucun fondement logique. Au sens strict, conserver signifie préserver de la destruction, ne pas laisser un bien précieux se dégrader ou mourir. « Cette mère a été soigneuse, vigilante, conservatrice du bien de ses enfants », indique comme exemple le dictionnaire Littré. N’est-il pas inquiétant qu’un mot si noble soit devenu objet de sarcasmes? Le conservateur veut préserver et transmettre. Être conservateur, c’est considérer avec piété l’héritage qu’on a reçu en dépôt, apprécier sa valeur, lui prodiguer ses soins et vouloir le remettre intact à ses successeurs. Une telle sensibilité représente une boussole pour l’action politique et l’art du gouvernement.
Penchons-nous sur la droite française. Vous regrettez que le mouvement gaulliste change souvent le nom des partis qui la représente, au contraire de ses homologues étrangères, ou même de la gauche française. Cette particularité n’est-elle pas la conséquence de sa volonté de soumettre les partis à l’intérêt général et la nation, attitude paradoxalement plus conservatrice qu’il n’y paraît ?
Je ne l’interprète pas ainsi. Depuis la Libération, le parti gaulliste a en effet changé sept fois de nom. Sept fois en l’espace d’une seule vie d’homme ! Cette frénésie lexicale n’est pas bon signe. Lorsqu’on se révèle si peu attaché à son nom, on finit par ne plus savoir qui on est. Dans notre pays, à droite, en raison du legs bonapartiste, le parti est perçu comme un instrument au service d’un chef. Lorsqu’un nouveau leader s’affirme, il lui paraît tout naturel de débaptiser son parti pour affirmer son emprise sur l’appareil comme si c’était sa propriété personnelle. En Grande-Bretagne, au contraire, les différents courants du parti conservateur sont tenus par un héritage qui les dépasse et qui discipline leurs affrontements. Regardez la façon remarquable dont le Parti conservateur a fait face au résultat inattendu du référendum sur le Brexit. Nous n’avons pas affaire seulement, outre-Manche, à une structure partisane ou à un cartel d’élus professionnels, mais à une véritable famille de pensée qui surplombe ses leaders successifs. J’admire sur ce plan la droite britannique. Le problème de la droite française est qu’elle s’est définie en grande partie, depuis 1945, non par rapport à des idées, mais pour ou contre une personne d’exception (de Gaulle). Depuis la disparition de l’intéressé, en 1970, cette sensibilité ne sait plus se nommer et se définir. On devrait s’attacher moins aux personnes, si importantes soient-elles, et davantage aux traditions qui les dépassent et les nourrissent. C’est pourquoi redonner ses lettres de noblesse au conservatisme, expliquer ce que veut dire ce mot, me paraît si salutaire pour l’avenir de la France.
Russell Jacoby fustigeait « cette droite qui vénère le marché et qui déplore les effets qu’il engendre ». N’est-ce pas l’écueil du conservatisme libéral, si bien analysé pays par Jean-Claude Michéa ?
Il existe entre le conservateur et le libéral une tension évidente. Mais qu’entend-on par libéralisme ? Ce terme suscite de nombreux malentendus. Au plan politique, le libéralisme est une pensée attachée à défendre les droits de l’individu contre les ingérences de l’Etat et les pressions de la majorité. Pour atteindre cet objectif, le libéralisme distingue les sphères (publique et privée) et les pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire). Le conservateur adhère à cet idéal, à condition cependant que l’individu ne devienne pas un absolu. Le principe des droits et libertés doit être équilibré par le principe d’autorité. « Si l’Etat est fort, il nous écrase. S’il est faible, nous périssons », résumait Valéry en une formule que Pompidou aimait à citer. Au plan économique, un libéral peut être défini sommairement comme un partisan de la liberté de l’individu de préférence à la réglementation par l’Etat. Il fait confiance à l’initiative privée plutôt qu’à l’intervention de la puissance publique. Qu’en pense le conservateur ? Son idéal social est le travailleur indépendant, la profession libérale, le petit patron. Il souffre de voir la France leur accorder si peu de considération. Qui n’est pas son propre patron ne peut comprendre ce que ce choix exige d’efforts. Certes, médias et politiques vantent les mérites des grandes entreprises. Mais le respect qui entoure les grands patrons depuis les années 80 ne s’étend en rien aux dirigeants de TPE-PME. On ne compte plus, de surcroît, les hauts fonctionnaires partis pantoufler dans les plus importants groupes privés, ce qui renforce leur consanguinité avec la puissance publique et éloigne encore plus l’aristocratie du privé de l’humble foule des petits patrons. Lorsque travailleurs indépendants et dirigeants de TPE-PME entendent médias et intellectuels vitupérer le libéralisme alors qu’eux-mêmes sont écrasés de charges, d’impôts et de réglementations parfois absurdes, ils sont ulcérés et moi aussi !
Certes. Mais cela ne répond pas vraiment aux objections de Jacoby et Michéa…
En effet, les auteurs de grande valeur que vous évoquez ont tout autre chose à l’esprit quand ils emploient le mot de libéralisme. Michéa observe que le libéralisme dogmatique partage avec le marxisme des affinités paradoxales. Les deux familles de pensée ont en commun la foi dans le mouvement, l’imaginaire du progrès. L’histoire leur paraît une marche vers un avenir nécessairement meilleur, le récit de l’émancipation de l’homme de tous les liens qui l’entravent. Aussi, libéralisme dogmatique et marxisme abhorrent l’un comme l’autre le conservatisme. Et il vrai qu’aujourd’hui, chacune des communautés humaines qui faisaient obstacle à l’épanouissement sans entrave du désir du consommateur – la famille, les corps intermédiaires, la nation – est disqualifiée et affaiblie. L’extension des rapports de l’offre et de la demande à tous les domaines de la vie a sapé les valeurs (sens de l’honneur, amour du travail bien fait, dévouement à la collectivité) qui préexistaient à l’économie libérale et qui lui avaient permis de donner le meilleur d’elle-même. Il suffit de présenter tout progrès du marché comme une victoire de la liberté individuelle pour faire taire les sceptiques. C’est le triomphe de ce qu’on appelle la mentalité « libérale-libertaire », fusion d’un néo-libéralisme désormais délivré de tout ancrage national et du gauchisme. Le terme de libéralisme désigne ainsi désormais des réalités si différentes qu’il faudrait trouver un nouveau mot pour dissiper tout malentendu. Si l’on ne fait pas ce travail de définition, aucun dialogue fécond n’est possible.
Fort heureusement pour Marine Le Pen, le niveau lamentable du débat politique a trouvé à s’exprimer avec un nouvel épouvantail, Jean-Luc Mélenchon annoncé suffisamment haut dans les sondages pour faire peur aux bourgeois. Parmi toutes les âneries lues et entendues sur le sujet, l’une d’elles se détache, celle de BHL : «France et #Veldhiv: il n’y a PLUS de débat; les historiens ONT tranché; insulte, donc, aux victimes ET aux historiens; obscénité médiatique. »
France et #Veldhiv: il n’y a PLUS de débat; les historiens ONT tranché; insulte, donc, aux victimes ET aux historiens; obscénité médiatique.
Laurence Haïm, désormais porte-parole de Macron : « Marine Le Pen a fait une faute politique et historique très lourde » à propos du Vél’d’Hiv pic.twitter.com/S0aB8UYtTZ
Au-delà de la boursouflure habituelle dans le choix des termes, la partie intéressante est que l’histrion annonce que les historiens ont tranché et que par conséquent il n’y a plus de débat ! Le philosophe fait fort, mais ce n’est pas pour rien. À considérer ainsi qu’il existe une vérité historique ayant autorité de la chose jugée. N’importe quel étudiant en première année de licence d’histoire sait déjà que toute vérité historique est d’effet relatif. Et BHL sait depuis sa polémique d’il y a 40 ans avec Pierre Vidal-Naquet, que l’arbitre des débats historiques n’est plus l’opinion savante, mais l’opinion publique, c’est-à-dire, ceux qui la font, les médias. Au sein desquels il dispose de tous les verrous nécessaires. Et pourtant, on ne saurait trop lui conseiller la lecture de Quentin Skinner, penseur d’un autre calibre que lui, qui enfonce le clou dans le cercueil d’une « vérité historique » immuable : « le maximum que l’on puisse raisonnablement espérer dans les humanités, voire dans les sciences, est que ce que l’on dit apparaisse rationnellement acceptable à ceux qui se trouvent dans la meilleure position pour en juger. C’est assurément tout ce que j’entends affirmer, et il est préférable de rappeler que jusqu’à présent, le destin universel des explications historiques et même scientifiques fut d’être dépassées. C’est sur ce point que je souhaite m’arrêter : la factualité devrait être distinguée de la vérité. » (Quentin Skinner. La vérité et l’historien. 2012. Collection audiographie. EHESS)
On invoquera aussi le patronage de Marc Bloch disant« En vérité le proverbe chinois est sage qui énonce : les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leur pères ». Ajoutant que les faits historiques étaient par essence des faits psychologiques. (Marc Bloch, Apologie pour l’histoire, Armand Colin.) Alors si on le comprend, les usages du passé, prétendant le clarifier, ne seraient que politiques, et la mémoire le masque de l’idéologie ? Ce que nous confirme Michel Foucault selon lequel le passé nous réserverait toujours des surprises puisque qu’ « on montre aux gens non pas ce qu’ils ont été, mais ce qu’il faut qu’il se souvienne qu’ils ont été. » (Michel Foucault. Dits et écrits 1954 – 1988. Gallimard)
Alors quel est donc le débat dont BHL prétend qu’il est clos parce que les historiens l’auraient tranché ? C’est tout simplement celui de savoir si le gouvernement de la France entre le 17 juin 1940 et le 25 août 1944 peut être considéré comme légitime et avoir agi au nom de la France, ou si au contraire c’était un gouvernement de rencontre, installé à cause de la défaite et par conséquent illégitime. C’est donc d’abord et avant tout une question politique. Depuis plus de 70 ans, deux vérités politiques s’affrontent, Charles de Gaulle suivi par Georges Pompidou et François Mitterrand a toujours considéré que « la France » qui est une entité indéfinie représentée par le gouvernement légitime d’un État nation territorial ne l’était pas par le gouvernement de Vichy. Les tenants de la collaboration et de la légitimité de « l’État français » de Pétain, dont ceux qui ont fondé le Front national, pensent et défendent la position contraire. Souillure à laquelle ce parti n’échappera jamais. On notera d’ailleurs avec amusement que, contrairement à ce qu’affirment les ignorants, Marine Le Pen soutient une position inverse à celle de son père depuis l’origine de sa carrière politique. Jacques Chirac, suivi par Nicolas Sarkozy puis François Hollande a adopté une position chantournée, qui, qu’on le veuille ou non abouti à identifier l’appareil d’État que Vichy avait récupéré, à « la France ». Ils ont été rejoints ces temps-ci par toutes une cohorte d’historiens amateurs ou de seconde zone, tout émoustillés de se sentir valeureux dans un combat antifasciste, à taper sur Marine Le Pen. Allant jusqu’à accepter qu’on titre leurs interventions: «Marine Le Pen se trompe, la culpabilité de la France est accablante».
Et l’on voit bien la dimension politique du propos, il est de nourrir la perception de « ce passé qui ne passe pas », comme celui d’une France de collabos, de délateurs, et qui doit expier. Je renvoie ici à la lecture de l’indispensable ouvrage de Pierre Laborie (Le chagrin et le venin, Bayard), qui décortique comment à partir des années 70 s’est construite une nouvelle vulgate sous prétexte d’abattre le mensonge gaulliste et de mettre les Français face à la réalité de ce qu’ils sont, comme dirait BHL, moisis et glauques. Il y avait urgence à se débarrasser de la fable de « l’honneur inventé d’une France résistante et héroïque, par le mensonge sublime du général De Gaulle offert en cadeau aux Français à la Libération. » Or c’est un prétexte, pour masquer l’objectif politique, de cette présentation aujourd’hui.
Il n’y avait pas de mensonge sublime, mais une vérité politique. Charles De Gaulle est parti à Londres parce qu’il avait compris que les puissances de l’axe perdraient la guerre et que la France malgré sa défaite de juin 40 devait être à la table des vainqueurs. Ce qui fut fait et reconnu par les alliés qui durent s’incliner devant cette réalité politique après le Débarquement en Normandie. Et ce n’est pas faute pour eux d’avoir essayé de faire autrement. L’Histoire a tranché.
« Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier Gouvernement régulier de la France. »
Il y a aussi une vérité juridique, celle d’un pouvoir illégitime installé par un double coup d’État, celui du 17 juin 1940 à Bordeaux avec la nomination de Philippe Pétain comme président du Conseil et celui du 10 juillet 1940, dans la confusion et sous la pression des armes allemandes, avec le vote de l’abolition de la République à Vichy. Dans son discours du Caire en 1941, Charles De Gaulle a formidablement décrit en quatre phrases cette réalité historique : « Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier Gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamento de panique. Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. Le lendemain naissait la France Libre.» Très rapidement, De Gaulle demanda à René Cassin de rédiger l’analyse qui établissait l’illégitimité du gouvernement de Vichy et la légitimité de la France libre. Et celle-ci se dota alors des organes juridiques d’un État régulier, quoique de formes provisoires en attendant la reconquête du territoire de la métropole. À la Libération toute la production normative de Vichy fut déclarée nulle et de nul effet. Les dirigeants de « l’État français » furent jugés pour haute trahison, condamnés, et pour les plus coupables d’entre eux passés par les armes.
Ils avaient fait le choix de profiter de la défaite militaire pour instaurer une dictature antirépublicaine et ont cherché grâce à une complaisance de tous les instants à plaire l’occupant dans l’espoir d’une place de choix dans l’Europe allemande. Et c’est bien là, que l’on voit se profiler l’enjeu politique de ce débat et de l’affrontement de ces deux thèses antagonistes. Car l’effondrement de juin 40 n’est pas dû au hasard, ou au refus de la troupe de combattre. Il est dû à la trahison des élites, et au choix de la défaite par la bourgeoisie dès 1936. Comme le demandait Marc Bloch en 1944 peu de temps avant sa mort : « Le jour viendra […] et peut-être bientôt où il sera possible de faire la lumière sur les intrigues menées chez nous de 1933 à 1939 en faveur de l’Axe Rome-Berlin pour lui livrer la domination de l’Europe en détruisant de nos propres mains tout l’édifice de nos alliances et de nos amitiés. » L’ouverture des archives permet aux historiens qui n’ont pas peur d’affronter la doxa d’étudier cet avant-guerre et de donner raison à De Gaulle qui disait en 1963 : «Heureusement, le peuple a la tripe nationale. Le peuple est patriote. Les bourgeois ne le sont plus ; c’est une classe abâtardie. Ils ont poussé à la collaboration il y a vingt ans, à la CED il y a dix ans. »
La vérité des héritiers de VGE
La mise en place de la vulgate de la France-collabo date du début des années 70, avec notamment la promotion du film : Le chagrin et la pitié, juste après le départ de De Gaulle, congédié par la bourgeoisie grâce à l’engagement de Valéry Giscard d’Estaing. Cette même bourgeoisie aujourd’hui adossée à des élites « dirigées » raffole de l’UE, outil de la domination d’une l’Allemagne qui les fascine toujours autant. Cette haine de soi s’exprime dans ce refus du débat sur la thèse de la France « responsable du Vel’ d’Hiv’ », car c’est celle qui justifie l’allégeance. Et qui fait que des candidats à la présidence de la République se précipitent sans honte à Berlin pour leur entretien d’embauche au poste de chef de district du länder France.
Pour ma part, je considère que non, la « culpabilité de la France » n’est pas accablante. Un gouvernement de trahison qui avait la main sur une partie de l’appareil d’État s’est mis au service du nazisme. Les 7000 gendarmes mobilisés en ce jour de juillet 1942, pour cette immonde et déshonorante opération ne représentaient pas leur pays, ils n’étaient pas la France. Ceux qui l’étaient à ce moment-là, c’était les 3700 soldats qui le mois précédent avaient tenu pendant 15 jours à 1 contre 50 la position de Bir Hakeim dans le désert libyen.
Palais de Justice de Grenoble, février 2016. SIPA. 00741018_000010
L’article porte un titre évocateur et laconique : « Timide jeune meurtrier » et dresse le portrait de Julien Waeyert, vingt-six ans, venu répondre de l’homicide volontaire d’Abdel Hakim Hadad commis en 2013. Après avoir été « la nourrice » (avoir dissimulé chez lui des stupéfiants) d’Hadad, il a brûlé une partie de la marchandise (de crainte de poursuites, et souhaitant « se ranger ») et a tué son collaborateur d’un coup de pioche dans son garage.
On s’attend à un cruel règlement de comptes entre caïds. Une crapule qui tue une autre crapule pour une histoire d’argent. Vous êtes loin du compte. Ce Julien Waeyert n’est autre qu’un « jeune homme effacé », souffrant d’un problème de confiance en lui car sa silhouette était « boulotte » et qui a débuté dans le trafic après le « décès de sa grand-mère », nous dit la journaliste de Sud Ouest. Sortons violons et Kleenex.
La timidité du coup de pioche
D’emblée, précisons une chose. « Julien » n’est pas sujet à quelque maladie mentale. Un comité de « psychiatres » et « d’experts » ne manifeste « pas d’élément pathologiques » bien qu’un expert seulement, tout de même, aille jusqu’à le qualifier de « borderline » – pensez-vous, faut-il être borderline pour tuer quelqu’un à coup de pioche ? Comment expliquer, alors, cette violence, soudaine, incompréhensible, invraisemblable, sauvage ? Et l’auteur de l’article de dresser le portrait de ce jeune perdu, égaré, humilié – et dont on apprend qu’il « s’enferme dans la consommation de stupéfiants » comme la cocaïne à partir de l’âge de douze ans. Mais personne, semble-t-il, ne s’émeut qu’un enfant de douze ans consomme de la cocaïne, phénomène présenté par l’article comme une logique compensation après la mort de sa grand-mère.
Le traitement de cette affaire d’homicide volontaire ne dit pas seulement sur ce journalisme larme-à-l’œil, qui ne se préoccupe guère des victimes mais uniquement des états d’âme des coupables, il dit aussi, et surtout, sur la culture de l’excuse, et ce misérabilisme infantilisant qui multiplie à l’infini le champ lexical de la tristesse. Ainsi l’accusé commence par « laisser tomber quelques larmes », puis « pleure » et enfin « sanglote » avec sa mère, selon les expressions choisies par la journaliste tout au long de ce long torrent lacrymal. Ajoutons qu’il n’est presque jamais désigné sous son nom, mais plutôt sous son prénom, comme pour maintenir l’homme, que l’on ne manque pas de qualifier de manière récurrente de « jeune » (à vingt-six ans, tout de même, on pourrait commencer à accéder à l’âge adulte), irrévocablement dans l’âge puéril. « Julien ». Une fois. Deux fois. Trois fois. Quatre fois. Cinq fois. Six fois. Sept fois.
« Quand on a été humilié pendant des années… »
Ceux qui circonscriront cette affaire à un simple fait divers de presse quotidienne régionale se refusent à voir qu’il s’agit là d’une accommodation ahurissante à une violence endémique, une violence des petits trafics du quotidien, une violence en voie de généralisation car en voie de banalisation, qui imprègne l’ensemble de la société, à laquelle même on ne prête plus attention. Un homme qui a assené coups de pioche, puis de poutre, puis de pelle, avant de mettre le corps dans un sac poubelle et de tenter d’y mettre le feu – et qui, tout naturellement, devant la Cour d’assises, plaide la « timidité », un problème de « confiance en soi », né de railleries sur son poids quand il était adolescent. De tels propos, et la complaisance émotionnelle dans la tonalité de l’article, signent peu à peu l’arrêt de mort du Gorafi et mettent la presse satirique au chômage technique. Un homme accusé de meurtre qui, en toute bonne foi, explique que cela est dû au décès de sa grand-mère et à ses complexes physiques : n’est-ce pas là un produit magique de notre époque ? Quand la présidente lui demande pourquoi il a accepté d’entrer dans le trafic de stupéfiants, sa réponse est sans appel : « Quand on a été humilié pendant des années, avoir le respect de quelques personnes, c’est important. » Et, dans un style au lyrisme tonitruant, la journaliste en remet une couche en terminant son papier par la réaction de la mère de Julien Waeyert. On pourrait avoir une pensée pour la mère endeuillée de la personne assassinée, non, c’est dans la bouche de la mère de l’assassin que nous découvrons ces mots, prononcés dans « un cri d’amour » (sic) : « Je l’aime très fort. »
Ce qui n’a rien de dérisoire suinte pourtant la dérision. La journaliste ne s’étonne pas de cette apparente légèreté, de ces atermoiements larmoyeux, ni même de l’indécence qu’il y a à « déballer sa relation fusionnelle avec sa mère » quand on a tué un homme à coups de pioche – rien de tout cela : elle note seulement un « paradoxe » entre le criminel qu’il fut et le « jeune homme effacé » qui se tient devant elle. Nous faisons face à l’union improbable entre une société de plus en plus insensible et un traitement, une traduction, une réception qui donnent moins dans la sensibilité que dans la sensiblerie. Nous voici enjoints de faire preuve de compassion pour la sauvagerie.
Faits trop divers
Nous n’assistons en aucune manière à un cas de violence démente ou psychiatrique que l’on croirait potentiellement existante en tout être humain quelle que soit la société à laquelle il appartient, à une violence qui, en tout temps, en tout lieu, épisodiquement et marginalement, a pu avoir lieu, et être retranscrite avec assiduité par les mêmes journaux locaux, une violence alors restreinte au milieu, à la pègre, à une poignée de criminels, au grand banditisme, c’est-à-dire à un fonctionnement social particulier et numériquement réduit à peu de gens, aux groupuscules d’actions terroristes en bande organisée (GAL, BVE, Iparretarrak), à la mafia ou même aux trafics de contrebande transfrontalière qui ont cours dans la région depuis l’aube des temps monétaires et commerciaux.
Il s’agit d’une violence qui se déplace comme un poison, comme un venin – dont la défense, en termes d’excuses et de justifications psychanalytiques abracadabrantesques, ne fait même pas rire. Au contraire, elle est prise au sérieux, et nous ferait même pleurer.
Quelques pages plus loin, dans le même numéro, du même journal, un bref article relate un autre jugement, émis par le tribunal correctionnel de Bayonne. Nous apprenons que, dans un quartier tranquille – bien que festif, agité – d’une moyenne ville de province, et alors que nous n’étions qu’en début de soirée (vingt-deux heures), une jeune femme a été frappée au visage parce qu’elle avait refusé de donner une cigarette. Des témoins s’interposent ; la brigade anti-criminalité intervient et essaie, avec difficultés, de contenir l’agresseur, qui résiste et frappe les policiers. Cet incident, dont la démesure confine à l’invraisemblable, a été puni de quatre mois de prison ferme. Frapper une jeune femme car elle n’avait pas de cigarette à donner, voilà ce que la morale et le droit réprouvent – encore heureux. Cependant, subrepticement, on couvre cette agressivité latente, cette violence commune, du voile de la banalité, de l’ordinaire. Si elle n’avait pas protesté, appelé la police, personne n’aurait tiqué face à ce comportement, pourtant plus qu’incompréhensible – carrément absurde. Personne n’aurait relevé le caractère purement gratuit et irrationnel de cette attitude.
Meeting de Marine Le Pen à Perpignan, avril 2017. SIPA. 00802473_000003
Ce dernier dimanche d’avant l’élection présidentielle, dans L’Esprit de l’escalier, Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut ont eu raison de rejeter les procès d’intention suscités par les propos de Marine le Pen sur le Vel’ d’Hiv’. Ils ont eu raison de dire que le problème posé par ces propos, ce n’est ni le négationnisme ni le pétainisme.
Mais ils ont eu tort de faire comme si ces propos ne posaient aucun vrai problème.
Sous prétexte que Marine le Pen prétend revenir à la position gaullienne selon laquelle Vichy n’était pas la France, Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut ont eu tort d’en conclure que ceux qui critiquent la position de Marine le Pen sur le Vel’ d’Hiv’ s’en prennent à De Gaulle et à la France résistante.
On peut admirer la France résistante et De Gaulle tout en rejetant le mythe gaullien d’une France entièrement résistante et donc entièrement innocente des crimes de Vichy.
Ce mythe a été utile pour que la France retrouve son indépendance, fasse partie du camp des vainqueurs, et occupe même un siège permanent au conseil de sécurité de l‘ONU, comme si la France avait gagné la guerre.
Mais la part du feu de ce déni de la vérité historique a été la reconnaissance officielle de ce que la France de Vichy a fait aux Juifs, qui est tombée aux oubliettes.
En réalité, la différence fondamentale entre la position de Marine le Pen et celle de Chirac ne porte pas sur l’expression « La France a commis l’irréparable ».
Si c’était le cas, Marine le Pen aurait précisé : « Si je suis élue présidente, je ne dirai pas comme Chirac « La France a commis l’irréparable », mais je reconnaîtrai au nom de la France que l’État français de Vichy est responsable de persécutions et de crimes contre les Juifs de France, et particulièrement de la rafle du Vel’ d’Hiv’. ».
Elle n’a pas dit cela.
Elle a même dit le contraire.
Sous couvert d’une querelle sémantique roublarde sur l’expression « La France », Marine le Pen nous prévient. « La France a été malmenée dans les esprits depuis des années. On a montré à nos enfants qu’ils avaient toutes les raisons de la critiquer. De n’en voir que les aspects historiques les plus sombres. Je veux qu’ils soient à nouveau fiers de la France. Ce lien d’amour est fondamental. »
Elle nous fait ainsi savoir qu’elle entend effacer la condamnation des crimes de Vichy des discours officiels, de la mémoire nationale, voire des programmes scolaires.
Ce retour à un demi-siècle de déni et de refoulement rouvrirait la blessure que le discours de Chirac a refermée. Vichy redeviendrait un passé qui ne passe pas.
Ce n’est évidemment pas ce que souhaitent Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut.
Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan en campagne. SIPA. 00801611_000013 / 00801640_000008 / 00801611_000013
Jamais, depuis Maastricht, autant de candidats à l’élection présidentielle n’avaient fait de la question de l’indépendance de la France à l’égard de Bruxelles un axe majeur de leur programme.
Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan, Jean-Luc Mélenchon ou encore François Asselineau. Parmi les onze prétendants à la magistrature suprême qui sont parvenus à obtenir les 500 parrainages nécessaires, quatre ont fait de la reconquête de la souveraineté de la France leur base programmatique. De fait, rarement le souverainisme n’aura obtenu pareille tribune lors d’une élection présidentielle en France et remis à l’ordre du jour un concept honni par la majorité des médias hexagonaux et les élites.
Même Fillon s’y met…
Pour autant, avec près de 45% du corps électoral séduit par les quatre candidats précités, force est de constater que la question de l’indépendance de la France en Europe interpelle les Français. Il suffit d’ailleurs pour s’en convaincre de jeter un rapide coup d’œil au classement des 10 meilleures ventes des livres politiques sur Amazon, que L’avenir en commun de Jean-Luc Mélenchon et Mon agenda de président de Nicolas Dupont-Aignan ne quittent pas depuis plusieurs semaines.
Même François Fillon, qui n’a pourtant jamais véritablement remis en cause les transferts de souveraineté aux institutions européennes, ne s’est pas fait prier lundi dernier à Nantes pour faire l’éloge du souverainisme, affirmant que « défendre notre souveraineté, c’est défendre l’idée que l’indépendance du peuple est aussi indispensable à nos concitoyens qu’elle l’est au monde ». Véritable résurgence gaulliste de la part de l’ancien dauphin de Philippe Séguin, ou obscur calcul électoraliste au moment où Theresa May adressait à Bruxelles sa lettre de rupture avec l’Union européenne ? Sans doute un peu des deux…
Toujours est-il que ce sursaut et cette critique à l’égard de Bruxelles interviennent dans un contexte européen marqué depuis plusieurs mois par un sentiment d’insécurité culturelle.
Inutile de rappeler ici que la crise migratoire, sur fond d’absence de frontières, a été perçue en France comme un symptôme des revendications multiculturelles, dans un pays où l’assimilation fait figure de socle inébranlable sur lequel repose l’unité républicaine.
Ainsi, si outre-Manche le succès du Brexit s’est construit sur l’idée selon laquelle la démocratie est indissociable de la souveraineté nationale, les Français assistent dans le même temps au dépérissement de leur État au nom d’un idéal européen galvaudé.
Vent debout contre Bruxelles !
Dans un sondage Elabe – Les Échos paru le 16 mars dernier, près de 60 % d’entre eux déclaraient d’ailleurs que l’influence de la France en Europe et dans le monde s’était dégradée au cours des cinq dernières années. Il faut dire aussi que les atermoiements du gouvernement sur les sujets majeurs comme la crise syrienne, ou le camouflet infligé par l’Allemagne lors de l’afflux des migrants, ont cruellement matérialisé l’atrophie de la parole diplomatique française sur la scène européenne et internationale.
En outre, comme l’écrivait Guillaume Bigot en décembre dans les colonnes du FigaroVox, « au vingtième siècle, c’est la toute-puissance de l’État qui a tué. Au vingt et unième, c’est l’impuissance de l’État et le débordement du politique par le religieux (islamisme) ou par l’économique (libéralisme) qui tueront ». Il est vrai que depuis un quart de siècle, la négation de la nation a conduit au délitement politique et social et n’a entraîné aucune amélioration significative des conditions économiques.
Tout le génie de Marine Le Pen, de Nicolas Dupont-Aignan et de Jean-Luc Mélenchon réside d’ailleurs dans cette capacité à refuser – du moins dans leurs discours – toute renonciation du pouvoir étatique face à Bruxelles et à structurer leur programme par une cohérence économique et politique en faisant de la souveraineté, bâtie autour de la nation, le seul et unique horizon possible et souhaitable dans le monde contemporain.
Unis dans la diversité
Affirmer toutefois que le concept de souveraineté défendu par ces candidats est identique, reviendrait à nier des différences fondamentales qui relèvent du clivage politique traditionnel droite-gauche. Si pour le Front national la souveraineté nationale est structurellement liée à l’identité fondée sur des valeurs culturelles communes, le candidat de la France insoumise préfère parler d’une « France universaliste », dans laquelle le pouvoir de décision serait donné à « chaque citoyen, qu’il soit de nationalité française ou détenteur d’un titre de séjour ».
Il y a entre ces deux candidats aux accents souverainistes un clivage socio-politique entre une « nation ethnie », fondée sur les racines chrétiennes de la France, et une « nation peuple », qui retire sa légitimité dans le libre déploiement des droits. Au centre de ces deux conceptions antinomiques de la nation demeure toutefois notre modèle républicain basé sur le concept d’État-nation, concept de plus en plus dévoyé sous les coups de boutoir des communautarismes, des transferts de souveraineté et du pouvoir désormais exorbitant des multinationales.
Une situation que dénonce depuis longtemps Nicolas Dupont-Aignan, rappelant que la France ne fut jamais aussi grande que lorsqu’elle sut seule influencer les grandes orientations du monde à travers sa culture et ses idées.
De fait, à l’heure où américains et britanniques renouent avec le protectionnisme en jouant sur la fibre patriotique, où la souveraineté nationale apparaît comme le seul garant légitime de l’indépendance de la nation, l’ensemble des candidats précités ont au moins un même mérite, celui de défendre un projet politique permettant à la France de s’affirmer de nouveau comme un État décidé à redevenir maître de son destin.
Et si en 2017, le souverainisme cessait enfin d’être un gros mot voué aux gémonies d’un glorieux passé ?
Il y a d’abord la question de la pérennité même du gouvernement de Pyongyang vis à vis de son actuel dirigeant qui est mise en jeu. La population nord-coréenne a de plus en plus de doute sur son chef. Ce dernier, nommé à la hâte, n’avait pas les faveurs du parti : il n’a pas participé à la guerre de Corée, et n’a pas eu de carrière militaire comme son père et son grand père. Il a été élevé en Suisse et n’a pas grandi avec les armes. Contraste absolu d’un pays dont le premier employeur est l’armée.
Mais à sa nomination, Kim Jong Un, a mis un point d’honneur à « nettoyer les doutes », ce qui pourrait expliquer la crise actuelle et ces démonstrations de force outrancières.
Car dans la foulée du « nettoyage », il y a eu des impairs : dans la vision confucéenne des pays d’Extrême-Orient, le respect dû à la famille a son importance. Il faut se rappeler que Kim Jong Un a fait assassiner plusieurs membres de son clan comme son frère Kim Jong Nam en 2017 et son oncle Jang Song-Taek en 2013. Cela a laissé dubitatif plusieurs membres du parti qui l’avaient à la bonne. Mais à l’instar du chef d’état-major Ri Yong-il le 21 février dernier, ils ont aussi été assassinés.
Les assassinats n’ont rien de nouveau dans le régime. Mais ceux ordonnés par le père et le grand père se faisaient autrefois dans la discrétion d’un accident de voiture ou d’une « crise cardiaque ». Cette manière de procéder, à savoir les procès suivi d’exécutions spectaculaires, est une façon de prouver à sa population, que le leader veille au grand jour. Mais cela aussi est un impair : il est très mal vu de montrer sa colère dans la tradition coréenne, même si la société est communiste. Et les procès en trahison ne font que faire planer le doute au sein du parti et de la population.
Tous ces facteurs conduisent Kim Jong Un à une fuite en avant pour prouver qu’il est digne du pouvoir. Mais la crise a aussi d’autres origines.
La peur du vide
En effet, 40% de l’économie nord-coréenne est tournée vers la vente d’armes : principalement des missiles à l’Iran, comme les anti-aériens HT-16PGJ. Mais avec la levée des sanctions, le pays des ayatollahs a décidé de suspendre ses achats pour redorer son image auprès de la communauté internationale et préfère dorénavant traiter avec les Russes pour son armement. Les leurs sont plus perfectionnés et moins onéreux.
Autre aspect, l’agriculture. L’objectif de la Corée du Nord en la matière est l’autosuffisance. Mais cette dernière reste encore fortement soumise aux aléas climatiques. Dans un rapport de 2005, à la suite d’inondations torrentielles ayant causé de nombreux dommages, la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) a souligné que «les catastrophes naturelles constituent une menace sérieuse pour la Corée du Nord. Les dommages causés par les inondations, qui s’ajoutent à ceux de la sécheresse et de l’érosion peuvent causer des pertes économiques évaluées entre 1 et 15 milliards de dollars chaque année »
De plus, le pays affiche un déficit commercial important depuis 1990. Conséquence directe : la dépendance à la Chine, seul allié du régime nord coréen. Le taux de dépendance du commerce nord-coréen vis-à-vis de l’empire du Milieu, premier partenaire commercial est en constante augmentation : 78,5 % de son commerce extérieur en 2009. Cette dépendance se fait surtout sentir sur les ressources minières du pays qui profitent à l’industrie chinoise des nouvelles technologies.
Mais avec un gouvernement chinois qui commence à regarder ailleurs, à savoir en Afrique où elle trouve les mêmes ressources dans des pays moins sulfureux, et une Russie qui n’est plus communiste, la panique de Pyongyang de se retrouver seule se fait sentir.
Tout l’enjeux de cette démonstration de force serait, selon certains experts comme Paik Hak-Sun, directeur de l’institut Séjong, une manière de négocier une sortie de l’embargo économique imposé par les Etats-Unis.
La guerre serait trop dangereuse pour la stabilité de la région : personne ne voudra des millions de réfugiés du régime nord-coréen, pas plus que d’une escalade militaire pouvant déboucher sur l’utilisation d’armes nucléaires, la contamination des poids lourds de l’économie de la région (le Japon et sa pêche) ou la déstabilisation du régime sud-coréen.
Charlie Chaplin dans Le Dictateur, 1940. SIPA. 00518593_000004
« Si les gens ne savent pas de quoi ils parlent, le concept d’opinion perd beaucoup de sa signification. » Dixit Adorno. Mais les sociologues, surtout s’ils sont psychosociologues, possèdent l’art de faire dire aux gens ce qu’ils ignorent eux-mêmes.
L’on identifie l’antisémite extrême au fait qu’il « ne peut tout simplement pas s’arrêter »
Au cours de cette enquête réalisée par Theodor Adorno en 1944-1945, quelque deux mille personnes ont été invitées à remplir un questionnaire, suivi par un interview approfondi (examen clinique). L’échantillon était constitué de « groupes-clefs » (étudiants, cercles d’entraide, détenus…). L’examen des réponses a permis d’établir des « échelles » mesurant plusieurs paramètres : antisémitisme, ethnocentrisme, conservatisme économique et politique et « fascisme potentiel ». Les signes de ce dernier sont le conventionnalisme, la soumission à l’autorité, l’agressivité autoritaire, l’animosité à l’égard des individus imaginatifs, la superstition et la stéréotypie, la dureté, le cynisme, la projectivité (des émotions personnelles), le souci exagéré du contact sexuel. Personne ne souhaiterait avoir un score élevé sur de telles échelles et, de fait, peu nombreux sont ceux qui souhaitent être caractérisés de fascistes. Encore faudrait-il savoir interpréter sans ambiguïté, par exemple, l’énoncé n°17 du questionnaire : « La familiarité engendre le mépris. » Ou le n°32 : « Pour apprendre à travailler de manière efficace, il est nécessaire que nos enseignants ou nos chefs expliquent en détail ce qu’il faut faire, et comment le faire. »
Néanmoins, l’analyse est judicieuse à plus d’un égard. Adorno remarque ainsi que l’on identifie l’antisémite extrême au fait qu’il « ne peut tout simplement pas s’arrêter ». Il évite l’identification du fascisme avec la réaction, aborde avec prudence l’idée de « conserver le mode de vie américain » (à cette époque, il s’agissait encore de le conserver) et fait preuve de nuance en forgeant le concept de « pseudo-conservatisme » qui vise l’abolition des valeurs qu’il prétend défendre et qui, associé au « pseudo-socialisme », conduit à un « antilibéralisme » servant de « déguisement démocratique aux désirs antidémocratiques ». En attaquant les « abus » de la démocratie (tous pourris!), on finit par l’abolir.
Tout est question de mesure, sans doute. D’ailleurs, Adorno termine l’étude en s’appuyant sur des concepts psychanalytiques (syndrome conventionnel, manipulateur) dont on sait qu’ils mettent l’accent sur la notion de déséquilibre (dévoiement du surmoi, extraversion du ça, résolution sadomasochiste du complexe d’œdipe). Pourquoi donc, tout ce travail ?
Critique de la raison sociologique
Le thème de l’enquête est jugé si délicat que l’organisateur n’a « jamais informé les sujets de l’objet particulier du questionnaire ». On pouvait ainsi répondre positivement à un énoncé comportant des préjugés « tout en continuant à croire que l’on n’a pas de préjugé ». De plus, les enquêteurs ont eu recours à des « chefs » qui eux étaient informés. Toute proportion gardée, cela évoque le cas désagréable du kapo. Certes, celui qui n’a rien à cacher ne craint pas la police, même de la pensée. Du reste, on a évité d’interroger des groupes au sein desquels les minorités sont majoritaires (sans doute les minorités ne sont-elles pas fascistes ?).
Ces questions méthodologiques ont parfois une portée insoupçonnée. Et inversement : un interviewer s’aperçoit tardivement que l’admiration d’un personne envers la Russie tient au fait qu’elle veut mettre son mari en colère. Pour un mystère élucidé, combien sont restés dans l’ombre ? Il arrive aussi que l’on soit parvenu à expliquer les contradictions d’un sujet après avoir effectué, par hasard, un trajet privé en voiture avec lui. Ici, le problème, en termes juridiques, serait la recevabilité de la preuve. D’ailleurs, à défaut de preuve, il suffit de se convaincre au gré des besoins. Une lapalissade apparaît quand Adorno évoque le mauvais conventionnalisme qui favorise le fascisme et le bon qui en protège.
De fait, cette enquête a quelques points communs avec le fascisme (potentiel) qu’elle dénonce. La confusion et les approximations conduisent à la tautologie. La manipulation et la dissimulation dévoilent une intention d’influence. Ajoutons le risque d’assignation (définitive ?) et la médicalisation qui réfutent toute marge de liberté, par exemple celle d’être fasciste le matin et pas le soir. Le principe lui-même de l’enquête pose un dilemme qui consiste à analyser des cas individuels pour expliquer un phénomène collectif. Dès lors, auquel de ces deux niveaux le problème doit-il être résolu ?
Que faire ?
Sur ce plan, les organisateurs sont peu spécifiques, mais lucides. Le score élevé des ouvriers « ne surprendra que ceux qui considèrent l’ouvrier comme le véhicule principal des idées libérales. » (Aujourd’hui, avec Terra Nova, remplaçons ouvrier par islamiste?). D’ailleurs, l’expérience directe de l’étranger ne semble pas suffisante pour préserver des préjugés et peut même, souligne Adorno, « renforcer la stéréotypie ». Le philosophe souhaite plutôt « reconstituer la capacité d’avoir des expériences. » Il propose de concevoir des programmes qui ne se limitent pas aux instruments destinés à « manipuler les gens pour qu’ils se comportent de manière démocratique », mais aussi à « développer la conscience de soi qui rend toute manipulation impossible ». On apprécie la nuance.
D’autre part, l’enjeu n’est peut-être pas dans les grands projets étatiques. La personnalité « libérale authentique » apparaît en effet fortement liée « à l’ouverture d’esprit des parents et à l’amour de la mère pour les enfants. » Conclusion d’Adorno : c’est dans la famille que se joue le développement de la personnalité autoritaire. Ce qui convient, notons-le, à son approche psychanalytique à la condition de combiner les facteurs conscients et inconscients.
Autre combinaison : les facteurs subjectifs et objectifs
L’enquête cherche à donner un contenu au préjugé antidémocratique, mais nulle part n’est donnée une définition de la démocratie. On suppose le consensus à ce propos. Au demeurant, pourquoi se torturer les méninges, s’il « apparaît clairement que la propagande antidémocratique ne deviendra une force dominante dans ce pays que si les intérêts économiques les plus puissants le décident. […] Sur cette question la grande majorité de la population a peu de voix au chapitre. » Ah ? La population d’une grande démocratie « n’a pas voix au chapitre ».
L’enquête accorde peu de place, non seulement à la réalité immédiate, mais surtout aux siècles de réalité accumulés par l’histoire. Et pourtant, Adorno semble partagé entre son tempérament démocrate et un vieux tropisme marxiste. En soulignant, d’une part, que la démocratie est livrée aux puissants, d’autre part, qu’il ne faut pas « négliger les forces sociales objectives », ne risque-t-il pas – comme un « pseudo-conservateur » – de retirer à celle-ci toute sa substance ?
Pseudo-autocritique et littérature
Adorno reconnaît que certains énoncés ont été formulés de manière « peu claire, ambiguë » et admet surtout le caractère « potentiellement fasciste » de toute typologie. Mais il argue que « l’on est fondé à chercher des types psychologiques, parce que le monde dans lequel nous vivons est typé […]. C’est seulement en identifiant les traits stéréotypiques chez les êtres humains modernes, et non en niant leur existence, qu’il est possible de s’opposer à la tendance pernicieuse à une classification et subsomption générale. » Le remède du mal dans le mal, en somme. Adorno accorde un privilège exagéré à ceux qui font un usage scientifique de la typologie.[1. Theodor Adorno (dir.), Etudes sur la personnalité autoritaire, Allia, 2017, 435 pages (traduction abrégée de l’édition complète en anglais publiée en 1950)] Par ailleurs, il s’accuse, par inadvertance, du fatalisme qu’il reproche aux fascistes potentiels (inutile de lutter contre la nature humaine).
Plutôt que d’établir une science des degrés fascistes, une attitude humaniste encouragerait à chercher, jusqu’au dernier homme, ce qui en lui fait de l’autre un être libre. Le fait que l’objectif de l’enquête ne soit pas divulgué jette une lumière étrange à cet égard. Ajoutons encore la rationalisation, l’impression que le problème est traité comme extérieur, maîtrisé : n’est-ce pas le signe d’une mentalité autoritaire ?
Une véritable autocritique et donc une empathie avec le sujet serait possible si l’exercice était littéraire. En 1945, Georges Orwell a publié la Ferme des animaux. Il a décrit un monde qu’il a vu en lui-même, dans son imagination, et qu’il a rejeté. De toute son âme, il conjure son lecteur de ne pas se conduire comme un cochon. Pour lutter contre le fascisme, la littérature semble aussi bien armée que la sociologie, dont les contradictions sèment le trouble. Mais cette opinion est peut-être le signe d’un anti-intellectualisme suspect ? Du reste, pour ceux qui craignent de se reconnaître en fasciste (potentiel) ou en libéral (authentique), n’ayez pas peur, le doute sur soi est un trait typique des bonnes natures…
Theodor Adorno (dir.), Etudes sur la personnalité autoritaire, Allia, 2017, 435 pages (traduction abrégée de l’édition complète en anglais publiée en 1950).
Jean-Luc Mélenchon, 2012. Sipa. Numéro de reportage : AP21207082_000019.
Jean-Luc Mélenchon, 2012. Sipa. Numéro de reportage : AP21207082_000019.
Jean-Luc Mélenchon marxiste ? Ses partisans hurlent à la caricature quand vous osez poser la question. Remisés l’internationale, le drapeau rouge et les symboles marxistes. Non, la France ne deviendra pas Cuba sans le soleil. Ne leur parlez plus de Chavez, de Castro ou d’autres. Jean-Luc les appréciaient pourtant mais c’était au nom de son romantisme révolutionnaire diront ses aficionados. Le Venezuela connaît une crise alimentaire sans précédent ? C’est la faute à la chute des cours du pétrole répondent-ils aussi. Le report des élections ? Après tout est-ce important ? Comparaison n’est pas raison, parlons d’autre chose puisque communisme ou socialisme sont presque devenus des gros mots. Ce mouvement ne serait donc qu’un rassemblement d’insoumis voulant chasser l’oligarchie en place et instaurer notamment plus de justice sociale. Admettons-le un instant, la gorge un peu serrée tout de même, et chassons donc nos vieux réflexes anticommunistes pour nous intéresser à leur programme.
Au-delà de 33 000 euros par mois, on prend tout!
Voyons le chapitre économie. La promesse est simple, nouvelle, semble-t-il pour beaucoup, faire payer les riches. Au-delà de 33 000 euros par mois, on prend tout ! Pour une succession au-delà de 33 millions d’euros, on prend tout ! En son temps, en 1981 pour être précis, Georges Marchais préconisait des mesures du même acabit mais chut ! On a dit que l’on ne parlait plus du passé même si Hollande nous avait dit quelque chose de similaire il y a cinq ans. Mais peut être, le changement c’est vraiment pour maintenant. En tout cas c’est ce qu’espèrent ceux qui s’apprêtent à voter pour « Méluche ». Si au dessus de 33 000 euros par mois tout est prélevé par l’Etat, en dessous, les ponctions ne sont pas moins importantes. En gros avec ce programme, espérez gagner entre 5 ou 10 000 euros nets relèvera du miracle. Bon mais après tout pourquoi gagner autant ? Pourquoi accumuler, accaparer disait-on en 1793, tant de richesses inutiles ? La plupart des Français se contentent de beaucoup moins. Débarrassons nous de la société de consommation, vivons plus simplement, mangeons plus sain. J’ignore cependant comment avec de telles perspectives les entreprises rempliront leurs carnets de commandes, surtout le secteur du luxe particulièrement en pointe en France, mais c’est sûrement un détail. Devenons des ascètes vertueux donc. C’est certes un choix de vie mais ce qui me paraît gênant de prime abord c’est de l’imposer aux autres. De quel droit ? Au nom de l’égalité me répondra-t-on bien sûr. L’égalité oui mais par le bas. Napoléon disait déjà : « Le meilleur moyen de rendre tout le monde pauvre serait de décréter l’égalité des fortunes ». Historien, je regarde forcément vers le passé, c’est un défaut que je concède bien volontiers.
Pourquoi entreprendre s’il n’y a plus de profit ?
Les insoumis rêvent de limiter drastiquement les profits. Là est le point le plus inquiétant de leur projet. Il y a une chose que n’ont jamais comprise les insoumis de tout poil: pourquoi entreprendre s’il n’y a plus de profit ? Pourquoi investir s’il n’y a plus de perspectives de gain substantiel ? On s’abstient bien évidemment. Et sans esprit d’entreprise ni investissement capitalistique, l’économie régresse inexorablement. Pourquoi en effet dépenser de l’énergie s’il ne vous reste que la portion congrue ? Comme toujours, salarié comme entrepreneur, vous ne donnerez de votre personne qu’à hauteur de ce que l’on vous rémunère. Et c’est bien normal. Aussi, décourager l’esprit d’entreprendre ne pourra qu’engendrer un chômage massif, faute d’acteurs économique. Et si vous rêvez de gagner plus dans une France insoumise, vous n’aurez alors d’autre choix que de partir ou de changer de nationalité car le programme de Mélenchon veut aussi rétablir la double imposition des Français de l’étranger comme si tous ceux qui se sont expatriés l’avaient fait pour des raisons fiscales. Le plus atterrant des paradoxes de ce programme, c’est qu’il vaudra mieux être étranger pour investir en France. En effet tandis que le national sera écrasé de taxes, l’étranger lui sera soumis pour les profits, dividendes ou autres, qu’il réaliserait dans notre cher hexagone à la fiscalité de son pays forcément plus accommodante. Aberration quand tu nous tiens ! Mais attention, c’est être « soumis » que de relever pareilles évidences …
Marine Le Pen, Emmanuel Macron et François Fillon. SIPA. 00801808_000013 / REX40501003_000016 / 00801281_000008
Marine Le Pen, Emmanuel Macron et François Fillon. SIPA. 00801808_000013 / REX40501003_000016 / 00801281_000008
Les affaires auront été au cœur de la campagne et l’on voudrait même nous faire croire qu’elles n’ont jamais été si nombreuses. En un sens, c’est vrai.
Mais pas parce que les hommes politiques seraient devenus moins vertueux. Pour qu’il y ait une affaire, au sens péjoratif du terme (par opposition à « sens des affaires », « droit des affaires », « homme d’affaires », etc.
1. il faut un délit
2. il faut que les médias transforment ce délit en scandale.
Dans un cas ça prend, dans l’autre…
Durant cette campagne, on a vu des affaires montées à partir de délits probables mais seulement présumés et on a vu des délits, tout aussi présumés mais nullement moins probables, qui ne devinrent jamais des affaires.
Fillon et Macron sont tous deux soupçonnés de détournements de fonds publics. Dans le cas de Fillon, le délit remonterait à plus de trente ans. Dans le cas de Macron, il aurait moins de trois ans et concernerait directement le financement de l’actuelle campagne. C’est un tout petit peu plus intéressant. Pourtant, sur qui s’acharne-t-on ? J’ai déjà pointé le stratagème Macron qui consista à nier une rumeur sans conséquences (et lancée par des médias russes) pour s’éviter d’avoir à répondre sur des accusations plus sérieuses (formulées par des journalistes français dans le livre Dans l’enfer de Bercy). Évidemment, son petit show a fonctionné.
Fillon et Macron sont tous deux impliqués dans une histoire de corruption aux costumes. La différence réside seulement dans le degré de jugeote des corrupteurs. Un avocat « sulfureux » (voui voui) offre des costumes à Fillon directement. Le groupe LVMH, en l’espèce la marque Vuitton, dorlote Macron mais en prêtant des vêtements à sa femme. Ils pensaient sans doute que cela passerait inaperçu. Manque de chance, on a découvert dans l’émission Quotidien que Brigitte portait du Vuitton… et l’affaire a suivi. Non, bien sûr, l’affaire n’a pas suivi.
Selon que vous soyez Fillon ou Macron…
C’est là qu’il faut se pencher sur le traitement gradué des affaires.
Dès le début, la distinction se fait sentir, entre présumé coupable et présumé innocent (selon, donc, que l’on veut nuire à la personne ou essayer de l’épargner).
1. Fillon est « soupçonné de ». Macron est « accusé de ». Dans le premier cas, il est suspect, il suscite le soupçon. Dans le second, des gens l’accusent, il va falloir qu’ils apportent des preuves. Pour Macron, on en restera là.
Marine Le Pen, janvier 2017. SIPA. 00787305_000018
Marine Le Pen, janvier 2017. SIPA. 00787305_000018
Causeur. On pensait que cette campagne serait largement centrée sur les thèmes identitaires. Or, s’ils sont abordés, ils ne suscitent pas les passions, et même les attaques contre le FN ne portent qu’à la marge sur ces questions. Est-ce parce que la plupart des candidats ont rejoint vos positions ? – exemple, personne ne souhaite faire venir plus d’immigrés. La lepénisation des esprits serait-elle arrivée au parti socialiste ?
Marine Le Pen. Malheureusement, je ne peux être aussi optimiste que vous….
On vous laisse l’optimisme…
Emmanuel Macron, François Fillon et bien d’autres ont dit tout le bien qu’ils pensent de la politique migratoire d’Angela Merkel. Ils veulent que la France accueille encore plus d’étrangers, même s’ils prennent la précaution verbale de les nommer « migrants » pour se donner une apparence humanitaire. N’oublions pas qu’au cours de chacun des deux derniers quinquennats, celui de Sarkozy-Fillon et celui de Hollande-Macron, un million d’étrangers se sont installés légalement sur le sol français, sans compter les clandestins. Deux départements, Mayotte et la Guyane, où je me suis rendue, sont submergés. Il faut arrêter avec les pompes aspirantes. Avec nos sept millions de chômeurs et nos dix millions de travailleurs pauvres, nous n’avons plus les moyens de recevoir de nouveaux arrivants. Un solde d’une dizaine de milliers par an est la limite raisonnable que je propose.
Tout de même, on voit des drapeaux français partout, on chante La Marseillaise partout, même chez Hamon.
Dans les réunions publiques d’Emmanuel Macron et de François Fillon, est brandi le drapeau européen, celui que j’interdirai sur les bâtiments officiels. À part chez les trotskistes purs et durs, La Marseillaise a toujours été chantée partout. Enfin, je suis la seule à vouloir assurer la continuité en réhabilitant l’enseignement de l’histoire de France et du roman national, notamment en primaire. Alors, ils peuvent chanter, ils n’en ont pas moins mis la France aux oubliettes pour mieux l’enchaîner dans une Europe de la mondialisation ultralibérale.
Qu’est ce qui prouve que vous feriez mieux ?
Mon projet est intrinsèquement patriote parce qu’il défend dans un même mouvement la souveraineté et l’identité de la France. Quand on oublie un des deux, on triche. Quand on fait croire à l’un[access capability= »lire_inedits »] ou à l’autre pour mieux appliquer l’inverse au pouvoir, on triche encore davantage.
Notre identité collective résulte – comme toute identité – d’une combinaison de nouveau et d’ancien. D’un côté, les partisans du multiculturalisme pur ne veulent voir que du nouveau, de l’autre, les identitaires ne s’intéressent qu’à l’ancien. D’un côté, le droit, de l’autre l’histoire. Et au sein même du FN, vous n’êtes pas d’accord sur ce dosage. Votre nièce, Marion Le Pen, incarne une conception traditionnelle qui fait la part belle aux racines chrétiennes, tandis que Florian Philippot revendique une conception républicaine, plus universaliste – et plus désincarnée. Où vous situez-vous ? Et ce clivage idéologique au sein de votre parti n’est-il pas un frein ?
Qu’il y ait autour de moi des sensibilités différentes est une excellente chose. Je veux rassembler le plus largement possible pour le plus grand bien du pays afin de promouvoir, avec notre identité nationale, les valeurs et les traditions de la civilisation française. C’est pour cela que je veux inscrire dans la Constitution la défense et la promotion de notre patrimoine historique et culturel. Ensuite, qu’il y ait des avis divergents sur tel ou tel personnage, sur tel ou tel épisode de notre histoire me paraît sain. Je ne souhaite pas un alignement, mais au contraire un débat fécond. Que les approches soient différentes importe peu, pourvu que tous nous ayons la France au cœur.
Fort bien, mais comment faire si vous ne vous entendez pas sur ce que signifie le mot France ?
L’histoire de France est un bloc qui a évolué, qui s’est transformé. Mais chacun doit constater que, pendant des siècles, notre génie national s’est affirmé à travers l’interprétation catholique du christianisme. Puis il s’est sécularisé dans une conception dite républicaine. Entre les deux, malgré les apparences et des oppositions qui furent parfois dramatiques, subsiste une grande continuité qui découle de la philosophie grecque et du droit romain. Paris a su réconcilier Jérusalem, Athènes et Rome.
Rien que ça… En tout cas, si tout le monde brandit le drapeau français, vous défendez la conception la plus dure de l’assimilation. Exemple, vous voulez interdire, de façon non rétroactive, la double nationalité. Cela donne l’impression que l’amour de la France est exclusif, jaloux, soupçonneux. Vous ne pouvez pas faire aimer notre pays seulement à coups d’interdits, de lois et de menaces.
Il n’est pas question seulement d’amour, il est aussi question de loyauté et d’identité. Chacun doit savoir de quelle nation il est citoyen, pour quelle patrie il est prêt à porter les armes, voire à mourir. Garçons et filles binationaux seront amenés à répondre à cette question lors du service militaire obligatoire, d’au moins trois mois, que je rétablirai progressivement. Bien évidemment, dans sa sphère privée, chacun pourra continuer à s’intéresser à ses origines, que celles-ci s’enracinent dans une province française ou dans une contrée située au-delà des mers. Mais je veux éviter ces troubles de l’identité dont sont victimes trop de binationaux. Enfin j’ai déjà eu l’occasion de dire que ce ne serait pas rétroactif. Et je précise qu’il y pourra exister des exceptions, en Europe et ailleurs, négociées par des traités bilatéraux.
Cela ressemble à un rétropédalage… Par ailleurs, vous voulez interdire tous les signes religieux ostentatoires dans l’espace public, mesure clairement dirigée contre le voile islamique mais qui s’appliquera à tous, et notamment aux kippas. Or même les plus ardents de vos militants vivent dans une société libérale. La progression des droits individuels n’est pas seulement un phénomène juridique, elle est un fait anthropologique et, de même qu’on ne partirait pas aussi facilement à la guerre qu’hier, nous ne sommes pas prêts à sacrifier ce que Benjamin Constant décrivait comme « la paisible jouissance de l’indépendance privée » à la restauration de notre identité collective. Bref, même si votre proposition séduit beaucoup de gens qui aimeraient juste voir disparaître les symptômes de la crise, elle va à l’encontre des tendances profondes.
Au contraire, ma proposition répond à la fois aux principes traditionnels de la République et aux évolutions de la société. Car le religieux n’est qu’un prétexte. L’intention réelle est de briser l’unité du peuple français en le fragmentant en communautés séparées, et bientôt hostiles. Aussi, nul ne doit exhiber une appartenance communautaire dans l’espace public sous peine de semer les germes de la division.
Cela faisait un siècle que les croyances ne perturbaient guère l’espace public… Admettez que c’est le voile islamique qui vous pose problème.
De fait, le voile islamique n’est en rien l’expression d’une quelconque volonté individuelle. En dehors de la pression sociale, qui sévit parfois de manière violente dans certains quartiers, il proclame une infériorité ontologique des femmes. Or, et je ne peux que m’en féliciter, l’égalité entre les deux sexes est un principe de notre société, même s’il y a encore beaucoup à faire. Ainsi, parmi les candidats, en dehors de Mme Arthaud, je me sens parfois un peu seule. L’interdiction du voile, donc, est d’abord une défense des libertés fondamentales des femmes, un moyen pour lutter contre l’islamisme qui les fait reculer. Enfin, je sais que pour nos compatriotes juifs qui portent la kippa, ce sera un petit sacrifice que je leur demanderai. Mais ils savent aussi que trop souvent aujourd’hui, à cause de l’islamisme et non à cause de la laïcité, ils ne peuvent plus porter tranquillement la kippa de peur d’être agressés.
Justement, vous parlez abondamment de l’islam radical. Certains de nos concitoyens musulmans voient dans l’expression répétée de cette inquiétude une stigmatisation, voire la montée de « l’islamophobie ». Qu’avez-vous à leur dire ? Ne craignez-vous pas d’affecter l’existence du musulman du coin de la rue ?
L’immense majorité de nos compatriotes musulmans veulent vivre tranquillement leur foi dans leur sphère privée, en respectant les lois de la République et le principe de laïcité. Mais ils sont pris en otages par des extrémistes qui cherchent à leur imposer un comportement communautariste, voire une solidarité au nom de la religion qui peut aller jusqu’à une quasi-autarcie dans des quartiers où s’installent d’autres lois que celles de la République.
Je veux donc libérer les Français musulmans en interdisant les organismes et les associations de toute nature liés aux fondamentalistes, en expulsant les étrangers islamistes et en fermant les mosquées extrémistes. Je veux assurer l’indépendance de l’islam de France en prohibant tout financement public ou étranger des lieux de culte, de leurs activités et de leur personnel. Je veux que les prêches prononcés en français appellent au respect de l’État de droit, et non à sa transgression.
J’ai toujours pensé qu’unis, les Français sont invincibles. Quand je dis « unis », je pense bien à l’ensemble de nos compatriotes, toutes religions confondues, que je veux remettre dans la France et la République.
On assiste aussi à la montée d’une forme de rigorisme qui tend à isoler du reste de la société. Que ferez-vous pour combattre ce séparatisme pacifique ?
Le rigorisme tant qu’il ne déborde pas dans l’espace public relève de la liberté de conscience de chacun. Toutefois, l’obligation scolaire appartient à l’espace public. Les enfants doivent donc être scolarisés, éventuellement dans des établissements hors contrat. Mais je veux alors que ces derniers soient plus strictement contrôlés afin de s’assurer de la compatibilité des enseignements qui y sont dispensés avec les valeurs de la République. Je compte sur le rôle émancipateur de l’École pour résorber ce séparatisme ou, tout au moins, pour qu’il ne dégénère pas. Cela dit, s’il existe bien un « séparatisme » quiétiste, il est trop souvent en lien plus ou moins formel avec le séparatisme djihadiste. Dans ce cas, il relève de la lutte contre le terrorisme. La complicité, même passive, avec des actes délictuels et même criminels ne saurait être acceptée. Et le silence peut relever de la complicité.[/access]
Guillaume Perrault. Sipa. Numéro de reportage : 00527685_000015.
Guillaume Perrault. Sipa. Numéro de reportage : 00527685_000015.
Dans un pays où la grande majorité des Français se veut progressiste par habitude et conformisme, et une minorité agissante s’assume réac, d’où vous vient le cri du cœur de votre livre Conservateurs, soyez fiers ! (Plon, 2017)?
Je ne supporte plus que ce mot de « conservateur », un des plus beaux de la langue française, soit péjoratif pour la plupart de nos concitoyens. Dans l’imaginaire national, être conservateur paraît une tare, un déshonneur. Aux yeux de beaucoup, conservateur signifie fermé, dur, rigide, frileux et routinier. C’est un reproche et un blâme qu’on lance à la figure pour vous faire douter de vous-même et vous discréditer. Il y a là une exception française très pénible. Dans le monde anglo-saxons, au contraire, les conservateurs portent beau et ont pignon sur rue. En Grande-Bretagne, être conservateur est valorisant. Le Parti conservateur s’appelle ainsi depuis 1834 sans discontinuer. Rien de tel en France. Depuis un siècle, dans notre pays, plus personne ne se revendique comme conservateur. Le phénomène s’est accéléré depuis une quarantaine d’années. L’expression de guerre des Anciens et des Modernes n’est plus pertinente, car elle suppose des belligérants qui s’affrontent. Or, du côté des Anciens, il n’y a plus de belligérants depuis les années 70. La tradition s’est effondrée. Le changement est devenu la passion exclusive qui domine les esprits sans partage. Les conservateurs ont été tournés en ridicule, caricaturés en vieux chnoques et diffamés. Or, l’aversion pour les conservateurs, l’hostilité que ce mot suscite n’ont aucune cause rationnelle, aucun fondement logique. Au sens strict, conserver signifie préserver de la destruction, ne pas laisser un bien précieux se dégrader ou mourir. « Cette mère a été soigneuse, vigilante, conservatrice du bien de ses enfants », indique comme exemple le dictionnaire Littré. N’est-il pas inquiétant qu’un mot si noble soit devenu objet de sarcasmes? Le conservateur veut préserver et transmettre. Être conservateur, c’est considérer avec piété l’héritage qu’on a reçu en dépôt, apprécier sa valeur, lui prodiguer ses soins et vouloir le remettre intact à ses successeurs. Une telle sensibilité représente une boussole pour l’action politique et l’art du gouvernement.
Penchons-nous sur la droite française. Vous regrettez que le mouvement gaulliste change souvent le nom des partis qui la représente, au contraire de ses homologues étrangères, ou même de la gauche française. Cette particularité n’est-elle pas la conséquence de sa volonté de soumettre les partis à l’intérêt général et la nation, attitude paradoxalement plus conservatrice qu’il n’y paraît ?
Je ne l’interprète pas ainsi. Depuis la Libération, le parti gaulliste a en effet changé sept fois de nom. Sept fois en l’espace d’une seule vie d’homme ! Cette frénésie lexicale n’est pas bon signe. Lorsqu’on se révèle si peu attaché à son nom, on finit par ne plus savoir qui on est. Dans notre pays, à droite, en raison du legs bonapartiste, le parti est perçu comme un instrument au service d’un chef. Lorsqu’un nouveau leader s’affirme, il lui paraît tout naturel de débaptiser son parti pour affirmer son emprise sur l’appareil comme si c’était sa propriété personnelle. En Grande-Bretagne, au contraire, les différents courants du parti conservateur sont tenus par un héritage qui les dépasse et qui discipline leurs affrontements. Regardez la façon remarquable dont le Parti conservateur a fait face au résultat inattendu du référendum sur le Brexit. Nous n’avons pas affaire seulement, outre-Manche, à une structure partisane ou à un cartel d’élus professionnels, mais à une véritable famille de pensée qui surplombe ses leaders successifs. J’admire sur ce plan la droite britannique. Le problème de la droite française est qu’elle s’est définie en grande partie, depuis 1945, non par rapport à des idées, mais pour ou contre une personne d’exception (de Gaulle). Depuis la disparition de l’intéressé, en 1970, cette sensibilité ne sait plus se nommer et se définir. On devrait s’attacher moins aux personnes, si importantes soient-elles, et davantage aux traditions qui les dépassent et les nourrissent. C’est pourquoi redonner ses lettres de noblesse au conservatisme, expliquer ce que veut dire ce mot, me paraît si salutaire pour l’avenir de la France.
Russell Jacoby fustigeait « cette droite qui vénère le marché et qui déplore les effets qu’il engendre ». N’est-ce pas l’écueil du conservatisme libéral, si bien analysé pays par Jean-Claude Michéa ?
Il existe entre le conservateur et le libéral une tension évidente. Mais qu’entend-on par libéralisme ? Ce terme suscite de nombreux malentendus. Au plan politique, le libéralisme est une pensée attachée à défendre les droits de l’individu contre les ingérences de l’Etat et les pressions de la majorité. Pour atteindre cet objectif, le libéralisme distingue les sphères (publique et privée) et les pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire). Le conservateur adhère à cet idéal, à condition cependant que l’individu ne devienne pas un absolu. Le principe des droits et libertés doit être équilibré par le principe d’autorité. « Si l’Etat est fort, il nous écrase. S’il est faible, nous périssons », résumait Valéry en une formule que Pompidou aimait à citer. Au plan économique, un libéral peut être défini sommairement comme un partisan de la liberté de l’individu de préférence à la réglementation par l’Etat. Il fait confiance à l’initiative privée plutôt qu’à l’intervention de la puissance publique. Qu’en pense le conservateur ? Son idéal social est le travailleur indépendant, la profession libérale, le petit patron. Il souffre de voir la France leur accorder si peu de considération. Qui n’est pas son propre patron ne peut comprendre ce que ce choix exige d’efforts. Certes, médias et politiques vantent les mérites des grandes entreprises. Mais le respect qui entoure les grands patrons depuis les années 80 ne s’étend en rien aux dirigeants de TPE-PME. On ne compte plus, de surcroît, les hauts fonctionnaires partis pantoufler dans les plus importants groupes privés, ce qui renforce leur consanguinité avec la puissance publique et éloigne encore plus l’aristocratie du privé de l’humble foule des petits patrons. Lorsque travailleurs indépendants et dirigeants de TPE-PME entendent médias et intellectuels vitupérer le libéralisme alors qu’eux-mêmes sont écrasés de charges, d’impôts et de réglementations parfois absurdes, ils sont ulcérés et moi aussi !
Certes. Mais cela ne répond pas vraiment aux objections de Jacoby et Michéa…
En effet, les auteurs de grande valeur que vous évoquez ont tout autre chose à l’esprit quand ils emploient le mot de libéralisme. Michéa observe que le libéralisme dogmatique partage avec le marxisme des affinités paradoxales. Les deux familles de pensée ont en commun la foi dans le mouvement, l’imaginaire du progrès. L’histoire leur paraît une marche vers un avenir nécessairement meilleur, le récit de l’émancipation de l’homme de tous les liens qui l’entravent. Aussi, libéralisme dogmatique et marxisme abhorrent l’un comme l’autre le conservatisme. Et il vrai qu’aujourd’hui, chacune des communautés humaines qui faisaient obstacle à l’épanouissement sans entrave du désir du consommateur – la famille, les corps intermédiaires, la nation – est disqualifiée et affaiblie. L’extension des rapports de l’offre et de la demande à tous les domaines de la vie a sapé les valeurs (sens de l’honneur, amour du travail bien fait, dévouement à la collectivité) qui préexistaient à l’économie libérale et qui lui avaient permis de donner le meilleur d’elle-même. Il suffit de présenter tout progrès du marché comme une victoire de la liberté individuelle pour faire taire les sceptiques. C’est le triomphe de ce qu’on appelle la mentalité « libérale-libertaire », fusion d’un néo-libéralisme désormais délivré de tout ancrage national et du gauchisme. Le terme de libéralisme désigne ainsi désormais des réalités si différentes qu’il faudrait trouver un nouveau mot pour dissiper tout malentendu. Si l’on ne fait pas ce travail de définition, aucun dialogue fécond n’est possible.
Fort heureusement pour Marine Le Pen, le niveau lamentable du débat politique a trouvé à s’exprimer avec un nouvel épouvantail, Jean-Luc Mélenchon annoncé suffisamment haut dans les sondages pour faire peur aux bourgeois. Parmi toutes les âneries lues et entendues sur le sujet, l’une d’elles se détache, celle de BHL : «France et #Veldhiv: il n’y a PLUS de débat; les historiens ONT tranché; insulte, donc, aux victimes ET aux historiens; obscénité médiatique. »
France et #Veldhiv: il n’y a PLUS de débat; les historiens ONT tranché; insulte, donc, aux victimes ET aux historiens; obscénité médiatique.
Laurence Haïm, désormais porte-parole de Macron : « Marine Le Pen a fait une faute politique et historique très lourde » à propos du Vél’d’Hiv pic.twitter.com/S0aB8UYtTZ
Au-delà de la boursouflure habituelle dans le choix des termes, la partie intéressante est que l’histrion annonce que les historiens ont tranché et que par conséquent il n’y a plus de débat ! Le philosophe fait fort, mais ce n’est pas pour rien. À considérer ainsi qu’il existe une vérité historique ayant autorité de la chose jugée. N’importe quel étudiant en première année de licence d’histoire sait déjà que toute vérité historique est d’effet relatif. Et BHL sait depuis sa polémique d’il y a 40 ans avec Pierre Vidal-Naquet, que l’arbitre des débats historiques n’est plus l’opinion savante, mais l’opinion publique, c’est-à-dire, ceux qui la font, les médias. Au sein desquels il dispose de tous les verrous nécessaires. Et pourtant, on ne saurait trop lui conseiller la lecture de Quentin Skinner, penseur d’un autre calibre que lui, qui enfonce le clou dans le cercueil d’une « vérité historique » immuable : « le maximum que l’on puisse raisonnablement espérer dans les humanités, voire dans les sciences, est que ce que l’on dit apparaisse rationnellement acceptable à ceux qui se trouvent dans la meilleure position pour en juger. C’est assurément tout ce que j’entends affirmer, et il est préférable de rappeler que jusqu’à présent, le destin universel des explications historiques et même scientifiques fut d’être dépassées. C’est sur ce point que je souhaite m’arrêter : la factualité devrait être distinguée de la vérité. » (Quentin Skinner. La vérité et l’historien. 2012. Collection audiographie. EHESS)
On invoquera aussi le patronage de Marc Bloch disant« En vérité le proverbe chinois est sage qui énonce : les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leur pères ». Ajoutant que les faits historiques étaient par essence des faits psychologiques. (Marc Bloch, Apologie pour l’histoire, Armand Colin.) Alors si on le comprend, les usages du passé, prétendant le clarifier, ne seraient que politiques, et la mémoire le masque de l’idéologie ? Ce que nous confirme Michel Foucault selon lequel le passé nous réserverait toujours des surprises puisque qu’ « on montre aux gens non pas ce qu’ils ont été, mais ce qu’il faut qu’il se souvienne qu’ils ont été. » (Michel Foucault. Dits et écrits 1954 – 1988. Gallimard)
Alors quel est donc le débat dont BHL prétend qu’il est clos parce que les historiens l’auraient tranché ? C’est tout simplement celui de savoir si le gouvernement de la France entre le 17 juin 1940 et le 25 août 1944 peut être considéré comme légitime et avoir agi au nom de la France, ou si au contraire c’était un gouvernement de rencontre, installé à cause de la défaite et par conséquent illégitime. C’est donc d’abord et avant tout une question politique. Depuis plus de 70 ans, deux vérités politiques s’affrontent, Charles de Gaulle suivi par Georges Pompidou et François Mitterrand a toujours considéré que « la France » qui est une entité indéfinie représentée par le gouvernement légitime d’un État nation territorial ne l’était pas par le gouvernement de Vichy. Les tenants de la collaboration et de la légitimité de « l’État français » de Pétain, dont ceux qui ont fondé le Front national, pensent et défendent la position contraire. Souillure à laquelle ce parti n’échappera jamais. On notera d’ailleurs avec amusement que, contrairement à ce qu’affirment les ignorants, Marine Le Pen soutient une position inverse à celle de son père depuis l’origine de sa carrière politique. Jacques Chirac, suivi par Nicolas Sarkozy puis François Hollande a adopté une position chantournée, qui, qu’on le veuille ou non abouti à identifier l’appareil d’État que Vichy avait récupéré, à « la France ». Ils ont été rejoints ces temps-ci par toutes une cohorte d’historiens amateurs ou de seconde zone, tout émoustillés de se sentir valeureux dans un combat antifasciste, à taper sur Marine Le Pen. Allant jusqu’à accepter qu’on titre leurs interventions: «Marine Le Pen se trompe, la culpabilité de la France est accablante».
Et l’on voit bien la dimension politique du propos, il est de nourrir la perception de « ce passé qui ne passe pas », comme celui d’une France de collabos, de délateurs, et qui doit expier. Je renvoie ici à la lecture de l’indispensable ouvrage de Pierre Laborie (Le chagrin et le venin, Bayard), qui décortique comment à partir des années 70 s’est construite une nouvelle vulgate sous prétexte d’abattre le mensonge gaulliste et de mettre les Français face à la réalité de ce qu’ils sont, comme dirait BHL, moisis et glauques. Il y avait urgence à se débarrasser de la fable de « l’honneur inventé d’une France résistante et héroïque, par le mensonge sublime du général De Gaulle offert en cadeau aux Français à la Libération. » Or c’est un prétexte, pour masquer l’objectif politique, de cette présentation aujourd’hui.
Il n’y avait pas de mensonge sublime, mais une vérité politique. Charles De Gaulle est parti à Londres parce qu’il avait compris que les puissances de l’axe perdraient la guerre et que la France malgré sa défaite de juin 40 devait être à la table des vainqueurs. Ce qui fut fait et reconnu par les alliés qui durent s’incliner devant cette réalité politique après le Débarquement en Normandie. Et ce n’est pas faute pour eux d’avoir essayé de faire autrement. L’Histoire a tranché.
« Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier Gouvernement régulier de la France. »
Il y a aussi une vérité juridique, celle d’un pouvoir illégitime installé par un double coup d’État, celui du 17 juin 1940 à Bordeaux avec la nomination de Philippe Pétain comme président du Conseil et celui du 10 juillet 1940, dans la confusion et sous la pression des armes allemandes, avec le vote de l’abolition de la République à Vichy. Dans son discours du Caire en 1941, Charles De Gaulle a formidablement décrit en quatre phrases cette réalité historique : « Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier Gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamento de panique. Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. Le lendemain naissait la France Libre.» Très rapidement, De Gaulle demanda à René Cassin de rédiger l’analyse qui établissait l’illégitimité du gouvernement de Vichy et la légitimité de la France libre. Et celle-ci se dota alors des organes juridiques d’un État régulier, quoique de formes provisoires en attendant la reconquête du territoire de la métropole. À la Libération toute la production normative de Vichy fut déclarée nulle et de nul effet. Les dirigeants de « l’État français » furent jugés pour haute trahison, condamnés, et pour les plus coupables d’entre eux passés par les armes.
Ils avaient fait le choix de profiter de la défaite militaire pour instaurer une dictature antirépublicaine et ont cherché grâce à une complaisance de tous les instants à plaire l’occupant dans l’espoir d’une place de choix dans l’Europe allemande. Et c’est bien là, que l’on voit se profiler l’enjeu politique de ce débat et de l’affrontement de ces deux thèses antagonistes. Car l’effondrement de juin 40 n’est pas dû au hasard, ou au refus de la troupe de combattre. Il est dû à la trahison des élites, et au choix de la défaite par la bourgeoisie dès 1936. Comme le demandait Marc Bloch en 1944 peu de temps avant sa mort : « Le jour viendra […] et peut-être bientôt où il sera possible de faire la lumière sur les intrigues menées chez nous de 1933 à 1939 en faveur de l’Axe Rome-Berlin pour lui livrer la domination de l’Europe en détruisant de nos propres mains tout l’édifice de nos alliances et de nos amitiés. » L’ouverture des archives permet aux historiens qui n’ont pas peur d’affronter la doxa d’étudier cet avant-guerre et de donner raison à De Gaulle qui disait en 1963 : «Heureusement, le peuple a la tripe nationale. Le peuple est patriote. Les bourgeois ne le sont plus ; c’est une classe abâtardie. Ils ont poussé à la collaboration il y a vingt ans, à la CED il y a dix ans. »
La vérité des héritiers de VGE
La mise en place de la vulgate de la France-collabo date du début des années 70, avec notamment la promotion du film : Le chagrin et la pitié, juste après le départ de De Gaulle, congédié par la bourgeoisie grâce à l’engagement de Valéry Giscard d’Estaing. Cette même bourgeoisie aujourd’hui adossée à des élites « dirigées » raffole de l’UE, outil de la domination d’une l’Allemagne qui les fascine toujours autant. Cette haine de soi s’exprime dans ce refus du débat sur la thèse de la France « responsable du Vel’ d’Hiv’ », car c’est celle qui justifie l’allégeance. Et qui fait que des candidats à la présidence de la République se précipitent sans honte à Berlin pour leur entretien d’embauche au poste de chef de district du länder France.
Pour ma part, je considère que non, la « culpabilité de la France » n’est pas accablante. Un gouvernement de trahison qui avait la main sur une partie de l’appareil d’État s’est mis au service du nazisme. Les 7000 gendarmes mobilisés en ce jour de juillet 1942, pour cette immonde et déshonorante opération ne représentaient pas leur pays, ils n’étaient pas la France. Ceux qui l’étaient à ce moment-là, c’était les 3700 soldats qui le mois précédent avaient tenu pendant 15 jours à 1 contre 50 la position de Bir Hakeim dans le désert libyen.
Palais de Justice de Grenoble, février 2016. SIPA. 00741018_000010
Palais de Justice de Grenoble, février 2016. SIPA. 00741018_000010
L’article porte un titre évocateur et laconique : « Timide jeune meurtrier » et dresse le portrait de Julien Waeyert, vingt-six ans, venu répondre de l’homicide volontaire d’Abdel Hakim Hadad commis en 2013. Après avoir été « la nourrice » (avoir dissimulé chez lui des stupéfiants) d’Hadad, il a brûlé une partie de la marchandise (de crainte de poursuites, et souhaitant « se ranger ») et a tué son collaborateur d’un coup de pioche dans son garage.
On s’attend à un cruel règlement de comptes entre caïds. Une crapule qui tue une autre crapule pour une histoire d’argent. Vous êtes loin du compte. Ce Julien Waeyert n’est autre qu’un « jeune homme effacé », souffrant d’un problème de confiance en lui car sa silhouette était « boulotte » et qui a débuté dans le trafic après le « décès de sa grand-mère », nous dit la journaliste de Sud Ouest. Sortons violons et Kleenex.
La timidité du coup de pioche
D’emblée, précisons une chose. « Julien » n’est pas sujet à quelque maladie mentale. Un comité de « psychiatres » et « d’experts » ne manifeste « pas d’élément pathologiques » bien qu’un expert seulement, tout de même, aille jusqu’à le qualifier de « borderline » – pensez-vous, faut-il être borderline pour tuer quelqu’un à coup de pioche ? Comment expliquer, alors, cette violence, soudaine, incompréhensible, invraisemblable, sauvage ? Et l’auteur de l’article de dresser le portrait de ce jeune perdu, égaré, humilié – et dont on apprend qu’il « s’enferme dans la consommation de stupéfiants » comme la cocaïne à partir de l’âge de douze ans. Mais personne, semble-t-il, ne s’émeut qu’un enfant de douze ans consomme de la cocaïne, phénomène présenté par l’article comme une logique compensation après la mort de sa grand-mère.
Le traitement de cette affaire d’homicide volontaire ne dit pas seulement sur ce journalisme larme-à-l’œil, qui ne se préoccupe guère des victimes mais uniquement des états d’âme des coupables, il dit aussi, et surtout, sur la culture de l’excuse, et ce misérabilisme infantilisant qui multiplie à l’infini le champ lexical de la tristesse. Ainsi l’accusé commence par « laisser tomber quelques larmes », puis « pleure » et enfin « sanglote » avec sa mère, selon les expressions choisies par la journaliste tout au long de ce long torrent lacrymal. Ajoutons qu’il n’est presque jamais désigné sous son nom, mais plutôt sous son prénom, comme pour maintenir l’homme, que l’on ne manque pas de qualifier de manière récurrente de « jeune » (à vingt-six ans, tout de même, on pourrait commencer à accéder à l’âge adulte), irrévocablement dans l’âge puéril. « Julien ». Une fois. Deux fois. Trois fois. Quatre fois. Cinq fois. Six fois. Sept fois.
« Quand on a été humilié pendant des années… »
Ceux qui circonscriront cette affaire à un simple fait divers de presse quotidienne régionale se refusent à voir qu’il s’agit là d’une accommodation ahurissante à une violence endémique, une violence des petits trafics du quotidien, une violence en voie de généralisation car en voie de banalisation, qui imprègne l’ensemble de la société, à laquelle même on ne prête plus attention. Un homme qui a assené coups de pioche, puis de poutre, puis de pelle, avant de mettre le corps dans un sac poubelle et de tenter d’y mettre le feu – et qui, tout naturellement, devant la Cour d’assises, plaide la « timidité », un problème de « confiance en soi », né de railleries sur son poids quand il était adolescent. De tels propos, et la complaisance émotionnelle dans la tonalité de l’article, signent peu à peu l’arrêt de mort du Gorafi et mettent la presse satirique au chômage technique. Un homme accusé de meurtre qui, en toute bonne foi, explique que cela est dû au décès de sa grand-mère et à ses complexes physiques : n’est-ce pas là un produit magique de notre époque ? Quand la présidente lui demande pourquoi il a accepté d’entrer dans le trafic de stupéfiants, sa réponse est sans appel : « Quand on a été humilié pendant des années, avoir le respect de quelques personnes, c’est important. » Et, dans un style au lyrisme tonitruant, la journaliste en remet une couche en terminant son papier par la réaction de la mère de Julien Waeyert. On pourrait avoir une pensée pour la mère endeuillée de la personne assassinée, non, c’est dans la bouche de la mère de l’assassin que nous découvrons ces mots, prononcés dans « un cri d’amour » (sic) : « Je l’aime très fort. »
Ce qui n’a rien de dérisoire suinte pourtant la dérision. La journaliste ne s’étonne pas de cette apparente légèreté, de ces atermoiements larmoyeux, ni même de l’indécence qu’il y a à « déballer sa relation fusionnelle avec sa mère » quand on a tué un homme à coups de pioche – rien de tout cela : elle note seulement un « paradoxe » entre le criminel qu’il fut et le « jeune homme effacé » qui se tient devant elle. Nous faisons face à l’union improbable entre une société de plus en plus insensible et un traitement, une traduction, une réception qui donnent moins dans la sensibilité que dans la sensiblerie. Nous voici enjoints de faire preuve de compassion pour la sauvagerie.
Faits trop divers
Nous n’assistons en aucune manière à un cas de violence démente ou psychiatrique que l’on croirait potentiellement existante en tout être humain quelle que soit la société à laquelle il appartient, à une violence qui, en tout temps, en tout lieu, épisodiquement et marginalement, a pu avoir lieu, et être retranscrite avec assiduité par les mêmes journaux locaux, une violence alors restreinte au milieu, à la pègre, à une poignée de criminels, au grand banditisme, c’est-à-dire à un fonctionnement social particulier et numériquement réduit à peu de gens, aux groupuscules d’actions terroristes en bande organisée (GAL, BVE, Iparretarrak), à la mafia ou même aux trafics de contrebande transfrontalière qui ont cours dans la région depuis l’aube des temps monétaires et commerciaux.
Il s’agit d’une violence qui se déplace comme un poison, comme un venin – dont la défense, en termes d’excuses et de justifications psychanalytiques abracadabrantesques, ne fait même pas rire. Au contraire, elle est prise au sérieux, et nous ferait même pleurer.
Quelques pages plus loin, dans le même numéro, du même journal, un bref article relate un autre jugement, émis par le tribunal correctionnel de Bayonne. Nous apprenons que, dans un quartier tranquille – bien que festif, agité – d’une moyenne ville de province, et alors que nous n’étions qu’en début de soirée (vingt-deux heures), une jeune femme a été frappée au visage parce qu’elle avait refusé de donner une cigarette. Des témoins s’interposent ; la brigade anti-criminalité intervient et essaie, avec difficultés, de contenir l’agresseur, qui résiste et frappe les policiers. Cet incident, dont la démesure confine à l’invraisemblable, a été puni de quatre mois de prison ferme. Frapper une jeune femme car elle n’avait pas de cigarette à donner, voilà ce que la morale et le droit réprouvent – encore heureux. Cependant, subrepticement, on couvre cette agressivité latente, cette violence commune, du voile de la banalité, de l’ordinaire. Si elle n’avait pas protesté, appelé la police, personne n’aurait tiqué face à ce comportement, pourtant plus qu’incompréhensible – carrément absurde. Personne n’aurait relevé le caractère purement gratuit et irrationnel de cette attitude.
Meeting de Marine Le Pen à Perpignan, avril 2017. SIPA. 00802473_000003
Meeting de Marine Le Pen à Perpignan, avril 2017. SIPA. 00802473_000003
Ce dernier dimanche d’avant l’élection présidentielle, dans L’Esprit de l’escalier, Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut ont eu raison de rejeter les procès d’intention suscités par les propos de Marine le Pen sur le Vel’ d’Hiv’. Ils ont eu raison de dire que le problème posé par ces propos, ce n’est ni le négationnisme ni le pétainisme.
Mais ils ont eu tort de faire comme si ces propos ne posaient aucun vrai problème.
Sous prétexte que Marine le Pen prétend revenir à la position gaullienne selon laquelle Vichy n’était pas la France, Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut ont eu tort d’en conclure que ceux qui critiquent la position de Marine le Pen sur le Vel’ d’Hiv’ s’en prennent à De Gaulle et à la France résistante.
On peut admirer la France résistante et De Gaulle tout en rejetant le mythe gaullien d’une France entièrement résistante et donc entièrement innocente des crimes de Vichy.
Ce mythe a été utile pour que la France retrouve son indépendance, fasse partie du camp des vainqueurs, et occupe même un siège permanent au conseil de sécurité de l‘ONU, comme si la France avait gagné la guerre.
Mais la part du feu de ce déni de la vérité historique a été la reconnaissance officielle de ce que la France de Vichy a fait aux Juifs, qui est tombée aux oubliettes.
En réalité, la différence fondamentale entre la position de Marine le Pen et celle de Chirac ne porte pas sur l’expression « La France a commis l’irréparable ».
Si c’était le cas, Marine le Pen aurait précisé : « Si je suis élue présidente, je ne dirai pas comme Chirac « La France a commis l’irréparable », mais je reconnaîtrai au nom de la France que l’État français de Vichy est responsable de persécutions et de crimes contre les Juifs de France, et particulièrement de la rafle du Vel’ d’Hiv’. ».
Elle n’a pas dit cela.
Elle a même dit le contraire.
Sous couvert d’une querelle sémantique roublarde sur l’expression « La France », Marine le Pen nous prévient. « La France a été malmenée dans les esprits depuis des années. On a montré à nos enfants qu’ils avaient toutes les raisons de la critiquer. De n’en voir que les aspects historiques les plus sombres. Je veux qu’ils soient à nouveau fiers de la France. Ce lien d’amour est fondamental. »
Elle nous fait ainsi savoir qu’elle entend effacer la condamnation des crimes de Vichy des discours officiels, de la mémoire nationale, voire des programmes scolaires.
Ce retour à un demi-siècle de déni et de refoulement rouvrirait la blessure que le discours de Chirac a refermée. Vichy redeviendrait un passé qui ne passe pas.
Ce n’est évidemment pas ce que souhaitent Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut.
Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan en campagne. SIPA. 00801611_000013 / 00801640_000008 / 00801611_000013
Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan en campagne. SIPA. 00801611_000013 / 00801640_000008 / 00801611_000013
Jamais, depuis Maastricht, autant de candidats à l’élection présidentielle n’avaient fait de la question de l’indépendance de la France à l’égard de Bruxelles un axe majeur de leur programme.
Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan, Jean-Luc Mélenchon ou encore François Asselineau. Parmi les onze prétendants à la magistrature suprême qui sont parvenus à obtenir les 500 parrainages nécessaires, quatre ont fait de la reconquête de la souveraineté de la France leur base programmatique. De fait, rarement le souverainisme n’aura obtenu pareille tribune lors d’une élection présidentielle en France et remis à l’ordre du jour un concept honni par la majorité des médias hexagonaux et les élites.
Même Fillon s’y met…
Pour autant, avec près de 45% du corps électoral séduit par les quatre candidats précités, force est de constater que la question de l’indépendance de la France en Europe interpelle les Français. Il suffit d’ailleurs pour s’en convaincre de jeter un rapide coup d’œil au classement des 10 meilleures ventes des livres politiques sur Amazon, que L’avenir en commun de Jean-Luc Mélenchon et Mon agenda de président de Nicolas Dupont-Aignan ne quittent pas depuis plusieurs semaines.
Même François Fillon, qui n’a pourtant jamais véritablement remis en cause les transferts de souveraineté aux institutions européennes, ne s’est pas fait prier lundi dernier à Nantes pour faire l’éloge du souverainisme, affirmant que « défendre notre souveraineté, c’est défendre l’idée que l’indépendance du peuple est aussi indispensable à nos concitoyens qu’elle l’est au monde ». Véritable résurgence gaulliste de la part de l’ancien dauphin de Philippe Séguin, ou obscur calcul électoraliste au moment où Theresa May adressait à Bruxelles sa lettre de rupture avec l’Union européenne ? Sans doute un peu des deux…
Toujours est-il que ce sursaut et cette critique à l’égard de Bruxelles interviennent dans un contexte européen marqué depuis plusieurs mois par un sentiment d’insécurité culturelle.
Inutile de rappeler ici que la crise migratoire, sur fond d’absence de frontières, a été perçue en France comme un symptôme des revendications multiculturelles, dans un pays où l’assimilation fait figure de socle inébranlable sur lequel repose l’unité républicaine.
Ainsi, si outre-Manche le succès du Brexit s’est construit sur l’idée selon laquelle la démocratie est indissociable de la souveraineté nationale, les Français assistent dans le même temps au dépérissement de leur État au nom d’un idéal européen galvaudé.
Vent debout contre Bruxelles !
Dans un sondage Elabe – Les Échos paru le 16 mars dernier, près de 60 % d’entre eux déclaraient d’ailleurs que l’influence de la France en Europe et dans le monde s’était dégradée au cours des cinq dernières années. Il faut dire aussi que les atermoiements du gouvernement sur les sujets majeurs comme la crise syrienne, ou le camouflet infligé par l’Allemagne lors de l’afflux des migrants, ont cruellement matérialisé l’atrophie de la parole diplomatique française sur la scène européenne et internationale.
En outre, comme l’écrivait Guillaume Bigot en décembre dans les colonnes du FigaroVox, « au vingtième siècle, c’est la toute-puissance de l’État qui a tué. Au vingt et unième, c’est l’impuissance de l’État et le débordement du politique par le religieux (islamisme) ou par l’économique (libéralisme) qui tueront ». Il est vrai que depuis un quart de siècle, la négation de la nation a conduit au délitement politique et social et n’a entraîné aucune amélioration significative des conditions économiques.
Tout le génie de Marine Le Pen, de Nicolas Dupont-Aignan et de Jean-Luc Mélenchon réside d’ailleurs dans cette capacité à refuser – du moins dans leurs discours – toute renonciation du pouvoir étatique face à Bruxelles et à structurer leur programme par une cohérence économique et politique en faisant de la souveraineté, bâtie autour de la nation, le seul et unique horizon possible et souhaitable dans le monde contemporain.
Unis dans la diversité
Affirmer toutefois que le concept de souveraineté défendu par ces candidats est identique, reviendrait à nier des différences fondamentales qui relèvent du clivage politique traditionnel droite-gauche. Si pour le Front national la souveraineté nationale est structurellement liée à l’identité fondée sur des valeurs culturelles communes, le candidat de la France insoumise préfère parler d’une « France universaliste », dans laquelle le pouvoir de décision serait donné à « chaque citoyen, qu’il soit de nationalité française ou détenteur d’un titre de séjour ».
Il y a entre ces deux candidats aux accents souverainistes un clivage socio-politique entre une « nation ethnie », fondée sur les racines chrétiennes de la France, et une « nation peuple », qui retire sa légitimité dans le libre déploiement des droits. Au centre de ces deux conceptions antinomiques de la nation demeure toutefois notre modèle républicain basé sur le concept d’État-nation, concept de plus en plus dévoyé sous les coups de boutoir des communautarismes, des transferts de souveraineté et du pouvoir désormais exorbitant des multinationales.
Une situation que dénonce depuis longtemps Nicolas Dupont-Aignan, rappelant que la France ne fut jamais aussi grande que lorsqu’elle sut seule influencer les grandes orientations du monde à travers sa culture et ses idées.
De fait, à l’heure où américains et britanniques renouent avec le protectionnisme en jouant sur la fibre patriotique, où la souveraineté nationale apparaît comme le seul garant légitime de l’indépendance de la nation, l’ensemble des candidats précités ont au moins un même mérite, celui de défendre un projet politique permettant à la France de s’affirmer de nouveau comme un État décidé à redevenir maître de son destin.
Et si en 2017, le souverainisme cessait enfin d’être un gros mot voué aux gémonies d’un glorieux passé ?
Il y a d’abord la question de la pérennité même du gouvernement de Pyongyang vis à vis de son actuel dirigeant qui est mise en jeu. La population nord-coréenne a de plus en plus de doute sur son chef. Ce dernier, nommé à la hâte, n’avait pas les faveurs du parti : il n’a pas participé à la guerre de Corée, et n’a pas eu de carrière militaire comme son père et son grand père. Il a été élevé en Suisse et n’a pas grandi avec les armes. Contraste absolu d’un pays dont le premier employeur est l’armée.
Mais à sa nomination, Kim Jong Un, a mis un point d’honneur à « nettoyer les doutes », ce qui pourrait expliquer la crise actuelle et ces démonstrations de force outrancières.
Car dans la foulée du « nettoyage », il y a eu des impairs : dans la vision confucéenne des pays d’Extrême-Orient, le respect dû à la famille a son importance. Il faut se rappeler que Kim Jong Un a fait assassiner plusieurs membres de son clan comme son frère Kim Jong Nam en 2017 et son oncle Jang Song-Taek en 2013. Cela a laissé dubitatif plusieurs membres du parti qui l’avaient à la bonne. Mais à l’instar du chef d’état-major Ri Yong-il le 21 février dernier, ils ont aussi été assassinés.
Les assassinats n’ont rien de nouveau dans le régime. Mais ceux ordonnés par le père et le grand père se faisaient autrefois dans la discrétion d’un accident de voiture ou d’une « crise cardiaque ». Cette manière de procéder, à savoir les procès suivi d’exécutions spectaculaires, est une façon de prouver à sa population, que le leader veille au grand jour. Mais cela aussi est un impair : il est très mal vu de montrer sa colère dans la tradition coréenne, même si la société est communiste. Et les procès en trahison ne font que faire planer le doute au sein du parti et de la population.
Tous ces facteurs conduisent Kim Jong Un à une fuite en avant pour prouver qu’il est digne du pouvoir. Mais la crise a aussi d’autres origines.
La peur du vide
En effet, 40% de l’économie nord-coréenne est tournée vers la vente d’armes : principalement des missiles à l’Iran, comme les anti-aériens HT-16PGJ. Mais avec la levée des sanctions, le pays des ayatollahs a décidé de suspendre ses achats pour redorer son image auprès de la communauté internationale et préfère dorénavant traiter avec les Russes pour son armement. Les leurs sont plus perfectionnés et moins onéreux.
Autre aspect, l’agriculture. L’objectif de la Corée du Nord en la matière est l’autosuffisance. Mais cette dernière reste encore fortement soumise aux aléas climatiques. Dans un rapport de 2005, à la suite d’inondations torrentielles ayant causé de nombreux dommages, la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) a souligné que «les catastrophes naturelles constituent une menace sérieuse pour la Corée du Nord. Les dommages causés par les inondations, qui s’ajoutent à ceux de la sécheresse et de l’érosion peuvent causer des pertes économiques évaluées entre 1 et 15 milliards de dollars chaque année »
De plus, le pays affiche un déficit commercial important depuis 1990. Conséquence directe : la dépendance à la Chine, seul allié du régime nord coréen. Le taux de dépendance du commerce nord-coréen vis-à-vis de l’empire du Milieu, premier partenaire commercial est en constante augmentation : 78,5 % de son commerce extérieur en 2009. Cette dépendance se fait surtout sentir sur les ressources minières du pays qui profitent à l’industrie chinoise des nouvelles technologies.
Mais avec un gouvernement chinois qui commence à regarder ailleurs, à savoir en Afrique où elle trouve les mêmes ressources dans des pays moins sulfureux, et une Russie qui n’est plus communiste, la panique de Pyongyang de se retrouver seule se fait sentir.
Tout l’enjeux de cette démonstration de force serait, selon certains experts comme Paik Hak-Sun, directeur de l’institut Séjong, une manière de négocier une sortie de l’embargo économique imposé par les Etats-Unis.
La guerre serait trop dangereuse pour la stabilité de la région : personne ne voudra des millions de réfugiés du régime nord-coréen, pas plus que d’une escalade militaire pouvant déboucher sur l’utilisation d’armes nucléaires, la contamination des poids lourds de l’économie de la région (le Japon et sa pêche) ou la déstabilisation du régime sud-coréen.
Charlie Chaplin dans Le Dictateur, 1940. SIPA. 00518593_000004
Charlie Chaplin dans Le Dictateur, 1940. SIPA. 00518593_000004
« Si les gens ne savent pas de quoi ils parlent, le concept d’opinion perd beaucoup de sa signification. » Dixit Adorno. Mais les sociologues, surtout s’ils sont psychosociologues, possèdent l’art de faire dire aux gens ce qu’ils ignorent eux-mêmes.
L’on identifie l’antisémite extrême au fait qu’il « ne peut tout simplement pas s’arrêter »
Au cours de cette enquête réalisée par Theodor Adorno en 1944-1945, quelque deux mille personnes ont été invitées à remplir un questionnaire, suivi par un interview approfondi (examen clinique). L’échantillon était constitué de « groupes-clefs » (étudiants, cercles d’entraide, détenus…). L’examen des réponses a permis d’établir des « échelles » mesurant plusieurs paramètres : antisémitisme, ethnocentrisme, conservatisme économique et politique et « fascisme potentiel ». Les signes de ce dernier sont le conventionnalisme, la soumission à l’autorité, l’agressivité autoritaire, l’animosité à l’égard des individus imaginatifs, la superstition et la stéréotypie, la dureté, le cynisme, la projectivité (des émotions personnelles), le souci exagéré du contact sexuel. Personne ne souhaiterait avoir un score élevé sur de telles échelles et, de fait, peu nombreux sont ceux qui souhaitent être caractérisés de fascistes. Encore faudrait-il savoir interpréter sans ambiguïté, par exemple, l’énoncé n°17 du questionnaire : « La familiarité engendre le mépris. » Ou le n°32 : « Pour apprendre à travailler de manière efficace, il est nécessaire que nos enseignants ou nos chefs expliquent en détail ce qu’il faut faire, et comment le faire. »
Néanmoins, l’analyse est judicieuse à plus d’un égard. Adorno remarque ainsi que l’on identifie l’antisémite extrême au fait qu’il « ne peut tout simplement pas s’arrêter ». Il évite l’identification du fascisme avec la réaction, aborde avec prudence l’idée de « conserver le mode de vie américain » (à cette époque, il s’agissait encore de le conserver) et fait preuve de nuance en forgeant le concept de « pseudo-conservatisme » qui vise l’abolition des valeurs qu’il prétend défendre et qui, associé au « pseudo-socialisme », conduit à un « antilibéralisme » servant de « déguisement démocratique aux désirs antidémocratiques ». En attaquant les « abus » de la démocratie (tous pourris!), on finit par l’abolir.
Tout est question de mesure, sans doute. D’ailleurs, Adorno termine l’étude en s’appuyant sur des concepts psychanalytiques (syndrome conventionnel, manipulateur) dont on sait qu’ils mettent l’accent sur la notion de déséquilibre (dévoiement du surmoi, extraversion du ça, résolution sadomasochiste du complexe d’œdipe). Pourquoi donc, tout ce travail ?
Critique de la raison sociologique
Le thème de l’enquête est jugé si délicat que l’organisateur n’a « jamais informé les sujets de l’objet particulier du questionnaire ». On pouvait ainsi répondre positivement à un énoncé comportant des préjugés « tout en continuant à croire que l’on n’a pas de préjugé ». De plus, les enquêteurs ont eu recours à des « chefs » qui eux étaient informés. Toute proportion gardée, cela évoque le cas désagréable du kapo. Certes, celui qui n’a rien à cacher ne craint pas la police, même de la pensée. Du reste, on a évité d’interroger des groupes au sein desquels les minorités sont majoritaires (sans doute les minorités ne sont-elles pas fascistes ?).
Ces questions méthodologiques ont parfois une portée insoupçonnée. Et inversement : un interviewer s’aperçoit tardivement que l’admiration d’un personne envers la Russie tient au fait qu’elle veut mettre son mari en colère. Pour un mystère élucidé, combien sont restés dans l’ombre ? Il arrive aussi que l’on soit parvenu à expliquer les contradictions d’un sujet après avoir effectué, par hasard, un trajet privé en voiture avec lui. Ici, le problème, en termes juridiques, serait la recevabilité de la preuve. D’ailleurs, à défaut de preuve, il suffit de se convaincre au gré des besoins. Une lapalissade apparaît quand Adorno évoque le mauvais conventionnalisme qui favorise le fascisme et le bon qui en protège.
De fait, cette enquête a quelques points communs avec le fascisme (potentiel) qu’elle dénonce. La confusion et les approximations conduisent à la tautologie. La manipulation et la dissimulation dévoilent une intention d’influence. Ajoutons le risque d’assignation (définitive ?) et la médicalisation qui réfutent toute marge de liberté, par exemple celle d’être fasciste le matin et pas le soir. Le principe lui-même de l’enquête pose un dilemme qui consiste à analyser des cas individuels pour expliquer un phénomène collectif. Dès lors, auquel de ces deux niveaux le problème doit-il être résolu ?
Que faire ?
Sur ce plan, les organisateurs sont peu spécifiques, mais lucides. Le score élevé des ouvriers « ne surprendra que ceux qui considèrent l’ouvrier comme le véhicule principal des idées libérales. » (Aujourd’hui, avec Terra Nova, remplaçons ouvrier par islamiste?). D’ailleurs, l’expérience directe de l’étranger ne semble pas suffisante pour préserver des préjugés et peut même, souligne Adorno, « renforcer la stéréotypie ». Le philosophe souhaite plutôt « reconstituer la capacité d’avoir des expériences. » Il propose de concevoir des programmes qui ne se limitent pas aux instruments destinés à « manipuler les gens pour qu’ils se comportent de manière démocratique », mais aussi à « développer la conscience de soi qui rend toute manipulation impossible ». On apprécie la nuance.
D’autre part, l’enjeu n’est peut-être pas dans les grands projets étatiques. La personnalité « libérale authentique » apparaît en effet fortement liée « à l’ouverture d’esprit des parents et à l’amour de la mère pour les enfants. » Conclusion d’Adorno : c’est dans la famille que se joue le développement de la personnalité autoritaire. Ce qui convient, notons-le, à son approche psychanalytique à la condition de combiner les facteurs conscients et inconscients.
Autre combinaison : les facteurs subjectifs et objectifs
L’enquête cherche à donner un contenu au préjugé antidémocratique, mais nulle part n’est donnée une définition de la démocratie. On suppose le consensus à ce propos. Au demeurant, pourquoi se torturer les méninges, s’il « apparaît clairement que la propagande antidémocratique ne deviendra une force dominante dans ce pays que si les intérêts économiques les plus puissants le décident. […] Sur cette question la grande majorité de la population a peu de voix au chapitre. » Ah ? La population d’une grande démocratie « n’a pas voix au chapitre ».
L’enquête accorde peu de place, non seulement à la réalité immédiate, mais surtout aux siècles de réalité accumulés par l’histoire. Et pourtant, Adorno semble partagé entre son tempérament démocrate et un vieux tropisme marxiste. En soulignant, d’une part, que la démocratie est livrée aux puissants, d’autre part, qu’il ne faut pas « négliger les forces sociales objectives », ne risque-t-il pas – comme un « pseudo-conservateur » – de retirer à celle-ci toute sa substance ?
Pseudo-autocritique et littérature
Adorno reconnaît que certains énoncés ont été formulés de manière « peu claire, ambiguë » et admet surtout le caractère « potentiellement fasciste » de toute typologie. Mais il argue que « l’on est fondé à chercher des types psychologiques, parce que le monde dans lequel nous vivons est typé […]. C’est seulement en identifiant les traits stéréotypiques chez les êtres humains modernes, et non en niant leur existence, qu’il est possible de s’opposer à la tendance pernicieuse à une classification et subsomption générale. » Le remède du mal dans le mal, en somme. Adorno accorde un privilège exagéré à ceux qui font un usage scientifique de la typologie.[1. Theodor Adorno (dir.), Etudes sur la personnalité autoritaire, Allia, 2017, 435 pages (traduction abrégée de l’édition complète en anglais publiée en 1950)] Par ailleurs, il s’accuse, par inadvertance, du fatalisme qu’il reproche aux fascistes potentiels (inutile de lutter contre la nature humaine).
Plutôt que d’établir une science des degrés fascistes, une attitude humaniste encouragerait à chercher, jusqu’au dernier homme, ce qui en lui fait de l’autre un être libre. Le fait que l’objectif de l’enquête ne soit pas divulgué jette une lumière étrange à cet égard. Ajoutons encore la rationalisation, l’impression que le problème est traité comme extérieur, maîtrisé : n’est-ce pas le signe d’une mentalité autoritaire ?
Une véritable autocritique et donc une empathie avec le sujet serait possible si l’exercice était littéraire. En 1945, Georges Orwell a publié la Ferme des animaux. Il a décrit un monde qu’il a vu en lui-même, dans son imagination, et qu’il a rejeté. De toute son âme, il conjure son lecteur de ne pas se conduire comme un cochon. Pour lutter contre le fascisme, la littérature semble aussi bien armée que la sociologie, dont les contradictions sèment le trouble. Mais cette opinion est peut-être le signe d’un anti-intellectualisme suspect ? Du reste, pour ceux qui craignent de se reconnaître en fasciste (potentiel) ou en libéral (authentique), n’ayez pas peur, le doute sur soi est un trait typique des bonnes natures…
Theodor Adorno (dir.), Etudes sur la personnalité autoritaire, Allia, 2017, 435 pages (traduction abrégée de l’édition complète en anglais publiée en 1950).