« Si les gens ne savent pas de quoi ils parlent, le concept d’opinion perd beaucoup de sa signification. » Dixit Adorno. Mais les sociologues, surtout s’ils sont psychosociologues, possèdent l’art de faire dire aux gens ce qu’ils ignorent eux-mêmes.

L’on identifie l’antisémite extrême au fait qu’il « ne peut tout simplement pas s’arrêter »

Au cours de cette enquête réalisée par Theodor Adorno en 1944-1945, quelque deux mille personnes ont été invitées à remplir un questionnaire, suivi par un interview approfondi (examen clinique). L’échantillon était constitué de « groupes-clefs » (étudiants, cercles d’entraide, détenus…). L’examen des réponses a permis d’établir des « échelles » mesurant plusieurs paramètres : antisémitisme, ethnocentrisme, conservatisme économique et politique et « fascisme potentiel ». Les signes de ce dernier sont le conventionnalisme, la soumission à l’autorité, l’agressivité autoritaire, l’animosité à l’égard des individus imaginatifs, la superstition et la stéréotypie, la dureté, le cynisme, la projectivité (des émotions personnelles), le souci exagéré du contact sexuel. Personne ne souhaiterait avoir un score élevé sur de telles échelles et, de fait, peu nombreux sont ceux qui souhaitent être caractérisés de fascistes. Encore faudrait-il savoir interpréter sans ambiguïté, par exemple, l’énoncé n°17 du questionnaire : « La familiarité engendre le mépris. » Ou le n°32 : « Pour apprendre à travailler de manière efficace, il est nécessaire que nos enseignants ou nos chefs expliquent en détail ce qu’il faut faire, et comment le faire. »

Néanmoins, l’analyse est judicieuse à plus d’un égard. Adorno remarque ainsi que l’on identifie l’antisémite extrême au fait qu’il « ne peut tout simplement pas s’arrêter ». Il évite l’identification du fascisme avec la réaction, aborde avec prudence l’idée de « conserver le mode de vie américain » (à cette époque, il s’agissait encore de le conserver) et fait preuve de nuance en forgeant le concept de « pseudo-conservatisme » qui vise l’abolition des valeurs qu’il prétend défendre et qui, associé au « pseudo-socialisme », conduit à un « antilibéralisme » servant de « déguisement démocratique aux désirs antidémocratiques ». En attaquant les « abus » de la démocratie (tous pourris!), on finit par l’abolir.

Tout est question de mesure, sans doute. D’ailleurs, Adorno termine l’étude en s’appuyant sur des concepts psychanalytiques (syndrome conventionnel, manipulateur) dont on sait qu’ils mettent l’accent sur la notion de déséquilibre (dévoiement du surmoi, extraversion du ça, résolution sadomasochiste du complexe d’œdipe). Pourquoi donc, tout ce travail ?

Critique de la raison sociologique

Le thème de l’enquête est jugé si délicat que l’organisateur n’a « jamais informé les sujets de l’objet particulier du questionnaire ». On pouvait ainsi répondre positivement à un énoncé comportant des préjugés « tout en continuant à croire que l’on n’a pas de préjugé ». De plus, les enquêteurs ont eu recours à des « chefs » qui eux étaient informés. Toute proportion gardée, cela évoque le cas désagréable du kapo. Certes, celui qui n’a rien à cacher ne craint pas la police, même de la pensée. Du reste, on a évité d’interroger des groupes au sein desquels les minorités sont majoritaires (sans doute les minorités ne sont-elles pas fascistes ?).

Ces questions méthodologiques ont parfois une portée insoupçonnée. Et inversement : un interviewer s’aperçoit tardivement que l’admiration d’un personne envers la Russie tient au fait qu’elle veut mettre son mari en colère. Pour un mystère élucidé, combien sont restés dans l’ombre ? Il arrive aussi que l’on soit parvenu à expliquer les contradictions d’un sujet après avoir effectué, par hasard, un trajet privé en voiture avec lui. Ici, le problème, en termes juridiques, serait la recevabilité de la preuve. D’ailleurs, à défaut de preuve, il suffit de se convaincre au gré des besoins. Une lapalissade apparaît quand Adorno évoque le mauvais conventionnalisme qui favorise le fascisme et le bon qui en protège.

De fait, cette enquête a quelques points communs avec le fascisme (potentiel) qu’elle dénonce. La confusion et les approximations conduisent à la tautologie. La manipulation et la dissimulation dévoilent une intention d’influence. Ajoutons le risque d’assignation (définitive ?) et la médicalisation qui réfutent toute marge de liberté, par exemple celle d’être fasciste le matin et pas le soir. Le principe lui-même de l’enquête pose un dilemme qui consiste à analyser des cas individuels pour expliquer un phénomène collectif. Dès lors, auquel de ces deux niveaux le problème doit-il être résolu ?

Que faire ?

Sur ce plan, les organisateurs sont peu spécifiques, mais lucides. Le score élevé des ouvriers « ne surprendra que ceux qui considèrent l’ouvrier comme le véhicule principal des idées libérales. » (Aujourd’hui, avec Terra Nova, remplaçons ouvrier par islamiste?). D’ailleurs, l’expérience directe de l’étranger ne semble pas suffisante pour préserver des préjugés et peut même, souligne Adorno, « renforcer la stéréotypie ». Le philosophe souhaite plutôt « reconstituer la capacité d’avoir des expériences. » Il propose de concevoir des programmes qui ne se limitent pas aux instruments destinés à « manipuler les gens pour qu’ils se comportent de manière démocratique », mais aussi à « développer la conscience de soi qui rend toute manipulation impossible ». On apprécie la nuance.

D’autre part, l’enjeu n’est peut-être pas dans les grands projets étatiques. La personnalité « libérale authentique » apparaît en effet fortement liée « à l’ouverture d’esprit des parents et à l’amour de la mère pour les enfants. » Conclusion d’Adorno : c’est dans la famille que se joue le développement de la personnalité autoritaire. Ce qui convient, notons-le, à son approche psychanalytique à la condition de combiner les facteurs conscients et inconscients.

Autre combinaison : les facteurs subjectifs et objectifs

L’enquête cherche à donner un contenu au préjugé antidémocratique, mais nulle part n’est donnée une définition de la démocratie. On suppose le consensus à ce propos. Au demeurant, pourquoi se torturer les méninges, s’il « apparaît clairement que la propagande antidémocratique ne deviendra une force dominante dans ce pays que si les intérêts économiques les plus puissants le décident. […] Sur cette question la grande majorité de la population a peu de voix au chapitre. » Ah ? La population d’une grande démocratie « n’a pas voix au chapitre ».

L’enquête accorde peu de place, non seulement à la réalité immédiate, mais surtout aux siècles de réalité accumulés par l’histoire. Et pourtant, Adorno semble partagé entre son tempérament démocrate et un vieux tropisme marxiste. En soulignant, d’une part, que la démocratie est livrée aux puissants, d’autre part, qu’il ne faut pas « négliger les forces sociales objectives », ne risque-t-il pas – comme un « pseudo-conservateur » – de retirer à celle-ci toute sa substance ?

Pseudo-autocritique et littérature

Adorno reconnaît que certains énoncés ont été formulés de manière « peu claire, ambiguë » et admet surtout le caractère « potentiellement fasciste » de toute typologie. Mais il argue que « l’on est fondé à chercher des types psychologiques, parce que le monde dans lequel nous vivons est typé […]. C’est seulement en identifiant les traits stéréotypiques chez les êtres humains modernes, et non en niant leur existence, qu’il est possible de s’opposer à la tendance pernicieuse à une classification et subsomption générale. » Le remède du mal dans le mal, en somme. Adorno accorde un privilège exagéré à ceux qui font un usage scientifique de la typologie.[1. Theodor Adorno (dir.), Etudes sur la personnalité autoritaire, Allia, 2017, 435 pages (traduction abrégée de l’édition complète en anglais publiée en 1950)] Par ailleurs, il s’accuse, par inadvertance, du fatalisme qu’il reproche aux fascistes potentiels (inutile de lutter contre la nature humaine).

Plutôt que d’établir une science des degrés fascistes, une attitude humaniste encouragerait à chercher, jusqu’au dernier homme, ce qui en lui fait de l’autre un être libre. Le fait que l’objectif de l’enquête ne soit pas divulgué jette une lumière étrange à cet égard. Ajoutons encore la rationalisation, l’impression que le problème est traité comme extérieur, maîtrisé : n’est-ce pas le signe d’une mentalité autoritaire ?

Une véritable autocritique et donc une empathie avec le sujet serait possible si l’exercice était littéraire. En 1945, Georges Orwell a publié la Ferme des animaux. Il a décrit un monde qu’il a vu en lui-même, dans son imagination, et qu’il a rejeté. De toute son âme, il conjure son lecteur de ne pas se conduire comme un cochon. Pour lutter contre le fascisme, la littérature semble aussi bien armée que la sociologie, dont les contradictions sèment le trouble. Mais cette opinion est peut-être le signe d’un anti-intellectualisme suspect ? Du reste, pour ceux qui craignent de se reconnaître en fasciste (potentiel) ou en libéral (authentique), n’ayez pas peur, le doute sur soi est un trait typique des bonnes natures…

Theodor Adorno (dir.), Etudes sur la personnalité autoritaire, Allia, 2017, 435 pages (traduction abrégée de l’édition complète en anglais publiée en 1950).