Manuel Valls visite le centre de déradicalisation de Pontourny, octobre 2016. SIPA. 00777888_000020
Ah, les stages de « déradicalisation »… Une invention lumineuse ! Sortie tout droit des cerveaux du gouvernement Hollande après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher de Vincennes, en janvier 2015. Le but de ces « centres de prévention, d’insertion et de citoyenneté » (CPIC) : faire renoncer à leurs convictions les jeunes musulmans ayant adhéré aux idées fondamentalistes et susceptibles de commettre des actes terroristes, voire en ayant commis.
Mais bizarrement, ces stages ont mal tourné. Fondés sur le volontariat (encore heureux !), ils ont abouti à toutes sortes de déconvenues : locaux saccagés, violences des stagiaires, formateurs tournés en dérision, désertions. Ces déconvenues ont fait l’objet d’un rapport de deux sénatrices, Esther Benbassa et Catherine Troendlé, qui pointent l’amateurisme des associations agréées par le ministère pour mettre en place lesdites « cellules de déradicalisation ». Comment n’y aurait-il pas eu amateurisme puisqu’il n’avait pas de précédent en la matière ?
« Djihad Academy »…
Le centre de Pontourny (Indre-et Loire) avait été mal accueilli par le voisinage qui y avait vu une « Djihad Academy » : on peut en effet se demander si réunir des radicaux est bien le meilleur moyen de les déradicaliser. Ils l’ont été si bien qu’au bout de quelques jours, tous se sont envolés. Les « formateurs » (comment faut-il les appeler ?) sont piteusement restés seuls.
A Aulnay-sous-Bois, la fondatrice d’un centre a trouvé cette solitude bien confortable : elle vient d’être condamnée à quatre mois de prison avec sursis, pour détournement de fonds publics, blanchiment et travail clandestin. Elle aurait gardé pour elle 60 000 € de subventions.
Désemparé mais sommé, comme toujours après des attentats, de « faire quelque chose », c‘est à dire n’importe quoi, par l’opinion, le gouvernement a lancé cette expérience. Y déverser, sans compter, l’argent public pouvait lui donner l’illusion de l’efficacité, ce qui ne pouvait manquer d’attirer des aigrefins.
… ou Orange mécanique
Mais par-delà ces péripéties, comment les grands humanistes qui ont inventé un tel concept n’ont-ils pas vu son côté « Orange mécanique ». Dans le célèbre film de Stanley Kubrick, la police tente de guérir des délinquants à coups de chocs électriques.
Tout cela repose sur une vision scientiste et déterministe de l’homme dont on pense que même les convictions peuvent être modifiées par des méthodes adéquates.
Mêmes si nos centres sont plus confortables que le goulag ou le laogai, ils ne font pas moins penser, au moins dans le principe, aux techniques de lavage de cerveau dont ont usé les communistes soviétiques et chinois.
Les convictions des djihadistes sont sans doute perverses mais ce sont des convictions, religieuses qui plus est, et par là, sortant du champ du déterminisme.
Une politique naturelle consiste à respecter leur liberté. Si leurs convictions les conduisent à commettre des actes délictueux voire criminels, on doit regarder l’acte, pas les convictions. La justice doit les punir, et bien sûr très sévèrement, mais pas faire joujou avec leur âme. Le châtiment est le corollaire de la liberté.
Si on traite les fanatiques comme des malades susceptibles d’une thérapie, comment s’étonner que, leur liberté niée, ils ne se rebiffent ? Pour le pire généralement.
Guichets de La Poste à Paris, 2010. SIPA. 00606112_000019
Certains candidats à la présidence de la République mettent l’accent, dans leurs programmes, sur la réduction du nombre des fonctionnaires. Encore faut-il savoir de quoi l’on parle, car le mot « fonctionnaire » a deux significations distinctes :
– au sens strict, il s’agit d’un agent titularisé, dont la situation n’est pas régie par un contrat de travail et, le cas échéant, une convention collective, mais par la loi et le règlement.
– au sens large, ce mot est employé pour désigner tout agent employé par certaines administrations publiques, principalement l’État, les collectivités territoriales, et les hôpitaux publics, qu’il soit titulaire ou sous contrat. Bien que la Sécurité sociale soit une administration publique, ses salariés (tous de droit privé) ne sont pas considérés comme des fonctionnaires au sens large du terme.
De telles subtilités compliquent évidemment la tâche de ceux qui ont à s’exprimer sur la façon de gérer le personnel des administrations publiques. Rien n’est simple, et les chiffres sont ambigus puisque le mot utilisé pour désigner telle ou telle catégorie a souvent plusieurs significations, les unes plus larges, les autres moins.
La titularisation, actée par une autorité ad hoc, crée un ensemble de droits et d’obligations statutaires. En particulier, quand un poste est supprimé, l’administration doit trouver au fonctionnaire titulaire qui l’occupait un emploi correspondant à son grade.
Une forme de réduction du nombre des fonctionnaires (au sens strict) consiste à titulariser une plus faible proportion des agents des administrations. Ce n’est pas la même chose que de recruter au total moins de personnel pour lesdites administrations, même si les deux types de réduction peuvent évidemment se combiner. Les candidats font des déclarations à l’emporte-pièce qui ne tiennent pas compte de ces subtilités, mais celui d’entre eux qui s’installera rue du Faubourg-Saint-Honoré devra bien s’en préoccuper.
Quels reproches peut-on faire au statut de fonctionnaire titulaire ?
Les textes prévoient toutes sortes de dispositions généreuses, comme une augmentation du traitement à l’ancienneté constituant un minimum en-deçà duquel les services du personnel ne peuvent pas descendre, même si le travail effectué est plutôt médiocre. Mais certaines conventions collectives comportent elles aussi des « gentillesses » quelque peu excessives. Le licenciement pour insuffisance professionnelle est prévu par les textes. La révocation, sanction disciplinaire prise à la suite d’une faute grave, l’est également. Si la loi et le règlement étaient appliqués avec une certaine rigueur, il est probable que les chefs de services, les directeurs, et au sommet de la pyramide les ministres pourraient, presque comme dans le secteur privé, renvoyer une bonne partie des « canards boiteux » dont le travail est quantitativement ou qualitativement très insuffisant.
Le hic est que cela ne se fait pas. La possibilité donnée aux fonctionnaires titulaires de « se la couler douce » est davantage une question de mentalité collective que de dispositions juridiques. Et si l’on compare la façon dont les choses se passent dans les services de l’État, à la SNCF et à la Sécurité sociale, on constate que la mentalité collective, confortée par des syndicats puissants, aboutit à des résultats voisins en dépit du fait que, dans les deux derniers cas, il ne s’agit pas de fonctionnaires stricto sensu – ni même lato sensu à la SNCF.
Autrement dit, si le statut de la fonction publique facilite le maintien en poste d’agents qui ne font pas un travail satisfaisant, il ne suffirait pas de le supprimer pour améliorer la qualité des services rendus et la productivité.
Embaucher désormais surtout dans le cadre du droit du travail ordinaire serait certes une bonne chose, mais pour donner à nos administrations un allant suffisant pour faire nettement mieux avec un nombre d’agents inférieur il faudrait en sus, et surtout, que les ministres, les maires, les présidents des Conseils départementaux et régionaux, se comportent en chefs d’entreprise, et impulsent le souci de l’efficacité aux cadres qui, sous leur responsabilité, doivent diriger et motiver le personnel.
La bureaucratie, mère du gaspillage
La contrainte budgétaire existe déjà dans les services publics, et quasiment tous les chefs de service estiment leurs dotations dramatiquement insuffisantes. Mais ils mesurent cette insuffisance dans un cadre donné, considéré comme inamovible : par exemple, modifier la loi et le règlement pour simplifier le travail et améliorer son efficacité n’est presque jamais sérieusement envisagé. Les policiers, entre autres, ont beau expliquer qu’en simplifiant les procédures ils pourraient consacrer davantage de temps à courir après criminels et délinquants, la contrainte institutionnelle et bureaucratique est rarement assouplie. Bien entendu, constatant la difficulté qui existe à ce niveau, les fonctionnaires soucieux de la qualité du service public demandent en compensation de desserrer la contrainte budgétaire. C’est comme cela que l’on en arrive à demander trop au contribuable par rapport à ce qui est apporté au citoyen.
Une expérience, menée par Alain Madelin quand il était à Bercy, éclaire ce problème. Le ministre avait remarqué l’agacement de ses chefs de service obligés de passer par des procédures très lourdes pour tout achat de matériel et de fournitures. Il avait mené une petite enquête, sur le thème suivant : « de combien accepteriez-vous que soit réduit ce poste budgétaire si la liberté vous était donnée de commander directement et sans formalité ce dont vous avez besoin ? » Les réponses tournaient autour de 20 %. Autrement dit, si ces hauts fonctionnaires cherchaient à disposer de toujours plus de crédits d’approvisionnement, c’était parce qu’ils étaient prisonniers d’un carcan réglementaire : ils commandaient à l’avance, par le canal des appels d’offre, bien plus de matériel et de fournitures qu’il ne leur en fallait, de façon à éviter de se trouver « coincés » un jour par l’impossibilité réglementaire de remplacer du jour au lendemain la photocopieuse ou l’ordinateur ayant trépassé.
Ce petit exemple est révélateur d’une réalité bien plus générale : il serait possible de réaliser des économies substantielles en offrant aux services plus de liberté grâce à un élagage de la réglementation étouffante à laquelle ils sont soumis. Actuellement, l’argent des contribuables est gaspillé pour compenser la contrainte bureaucratique et la complexité abusive qui pèsent sur les administrations publiques. On peut dépenser moins à condition de ne pas s’encombrer de fatras procéduraux.
Il en va de même pour les embauches : quand le besoin d’une personne supplémentaire se fait sentir, on ignore si c’est pour 2 ans, pour 10 ans, ou indéfiniment. Mais comme le recrutement dans un corps bien déterminé est effectué pour une période allant jusqu’à la retraite, le risque est grand de se retrouver un jour avec quelqu’un dont l’administration n’a plus l’usage. La reconversion à l’intérieur de la fonction publique n’est pas inexistante, mais elle reste trop rare. La solution actuellement trop souvent utilisée consiste à mettre sur une voie de garage la personne devenue peu utile, et à effectuer un nouveau recrutement. Voilà clairement une mauvaise habitude.
Autonomie de gestion et concurrence
La concurrence est un stimulant dont les organisateurs de nos services publics ne se servent pas assez. Au sein de l’Éducation nationale, par exemple, de multiples établissements font sensiblement le même travail, et se trouvent potentiellement en situation de concurrence. Pourquoi ne pas rendre effective cette potentialité ? Le recours au ticket scolaire, dans le cadre d’une plus grande autonomie de gestion, pourrait dynamiser les performances, aboutir à de meilleurs résultats éducatifs. Dès lors que chaque établissement serait maître de ses recrutements et de ses méthodes pédagogiques, et responsable de son budget (avec le ticket scolaire, attirer peu d’élèves signifie avoir un maigre budget), les mentalités évolueraient rapidement. Il y aurait, à nombre d’élèves donné, moins d’enseignants et de personnel administratif, mais ils seraient plus motivés et plus productifs.
Ce sont des évolutions ou révolutions de ce genre qui peuvent donner à la France une administration plus efficace. Diminuer le nombre des fonctionnaires ne doit pas être un objectif, mais une conséquence du renouveau de nos services publics, dotés d’une meilleure gouvernance.
Jean-Luc Mélenchon à Toulouse, avril 2017. SIPA. 00802567_000058
Sa métamorphose en a désarçonné plus d’un. En cinq ans, Jean-Luc Mélenchon a troqué les fanions rouges du Front de gauche contre les drapeaux tricolores de La France insoumise. Si bien qu’à la gauche de la gauche, certains pointent la prétendue dérive nationaliste de celui qui se revendique désormais « candidat du peuple » (quelle horreur !).
« Faire France de tout bois »
On comprend leur désarroi. Au Mélenchon alterophile décrétant en 2012 sur la Canebière que « notre chance, c’est le métissage » avant de louanger les « Arabes et Berbères» ayant importé « la science, les mathématiques ou la médecine » sur le Vieux Continent, a succédé un bretteur populiste bien plus circonspect. Au terme du quinquennat Hollande, Jean-Luc Mélenchon s’est émancipé de ses très mondialistes alliés du PCF, intégrant au passage la demande populaire de frontières. Son livre-programme, Le Choix de l’insoumission (Le Seuil, 2016), développe sa vision de l’immigration : « Si on ne veut pas que les gens viennent, il vaut mieux qu’ils ne partent pas […] Donc éteignons l’une après l’autre les causes de leur départ. Elles sont très simples, c’est la guerre et la misère. Une fois que les gens sont là, que voulez-vous faire ? Les rejeter à la mer ? Non, c’est absolument impossible. Donc il vaudrait mieux qu’ils restent chez eux. »
Et l’insoumis d’enfoncer le clou devant les ouvriers de Florange en janvier dernier, se déclarant favorable à la « régularisation des travailleurs sans papiers mais pas pour le déménagement permanent du monde, ni pour les marchandises ni pour les êtres humains ». Protectionniste et antilibéral, Jean-Luc Mélenchon n’en reste pas moins partisan d’une « république universelle » multipliant les droits-créances. Son programme entend de surcroît « faire France de tout bois » par la généralisation du droit du sol et des naturalisations, le tout au nom d’une[access capability= »lire_inedits »] politique de lutte contre les discriminations on ne peut plus consensuelle à bâbord.
Un surmoi antiraciste
Certaines de ses déclarations ont pourtant choqué jusque dans ses propres rangs. Notamment à l’automne, lors de la navrante polémique autour du « Nos ancêtres les gaulois » qu’avait lâché Nicolas Sarkozy. À la différence d’un Juppé, Mélenchon ne s’est pas dressé sur ses ergots : «Je ne veux pas d’une ethnicisation gauloise du débat. Mais oui, je dis que nous sommes les filles et les fils des Lumières et de la grande Révolution ! À partir du moment où l’on est français, on adopte le récit national » dont 1789 constituerait « le moment fondateur », arguait-il sur C8.
Mais gare à ne pas désespérer Clémentine Autain. Aussi, au lendemain des attentats du Bataclan, le futur candidat tweetait : « La France est multiculturelle, et encore heureux. Ce que nous avons en commun, c’est la loi. »
La France est multiculturelle, et encore heureux. Ce que nous avons en commun, c’est la loi. #DPDA#France2
On ne saurait mieux résumer les « pudeurs de gazelle [sic] » qui étreignent Mélenchon dès lors qu’une certaine religion entre dans le débat. Son surmoi antiraciste le fait alors sombrer tantôt dans l’irénisme, tantôt dans le relativisme – ainsi compare-t-il les islamistes aux catholiques anti-IVG, non sans fustiger « tous les communautarismes » à commencer par le Crif…
Citoyen Jean-Luc, encore un effort pour être vraiment patriote – comme les soldats de l’an II !
Daoud Boughezala. D’après votre typologie, les « petits » candidats à la présidentielle tels que Dupont-Aignan, Lassalle, Asselineau, Cheminade, Arthaud et Poutou sont-ils des « prophètes » arc-boutés sur leur idéologie ?
François Bert. L’analyse des débats télévisés nous donne une première image de ce que révèle leur personnalité : il y a ceux qui par l’outrance, le caractère décalé ou la preuve appuyée de leur bonne foi cherchent à susciter l’affection (ce sont nos « prêtres » : Poutou, Lassalle, Dupont-Aignan) et il y a ceux qui par verrouillage idéologique ou besoin de nous donner la preuve de leur savoir cherche à attirer notre attention sur leur connaissance ou leurs idées (ce sont nos «prophètes » : Arthaud, Cheminade, Asselineau).
Vous appelez à un renouvellement des élites politiques à partir de la société civile. A première vue, vous rejoignez le discours d’Emmanuel Macron. Pourquoi n’adhérez-vous pas à sa démarche ?
Le premier mouvement d’Emmanuel Macron était positif : chercher dans le « hors-parti » la réalité du potentiel français. Nous le savons désormais, Emmanuel Macron est à de multiples points de vue le candidat téléguidé par le système. Sans aller jusque-là, nous avions néanmoins déjà des éléments susceptibles de nous montrer que sa démarche ne pourrait pas aller dans le bon sens. D’une part parce qu’un chef, s’il sait en effet qu’il ne peut rien sans ses troupes et n’a de cesse de créer les conditions pour lever leur talent, passe ce-faisant son temps à élaborer sa vision. Il donne des directions, tranche, conduit l’action. Déléguer ne veut pas dire subir. Emmanuel Macron en est à lire le discours qu’on lui a soumis sans le comprendre… D’autre part il n’a pas fait porter sa campagne, comme nous aurions pu l’espérer, sur l’émergence des bonnes personnes et la construction d’une équipe opérationnelle, « prête à faire » : il a généré une énième manœuvre électorale dilatoire, consistant à aller chercher d’autres viviers de voix sur la base d’un gloubi-boulga de convictions. Il a au final su rassembler autour de lui tous les vieux dinosaures est aventureux des partis existants. Emmanuel Macron est ce qu’on appelle en musique un « arrangeur », ce professionnel de la réverbération qui plait tant aux médias : ni compositeur d’une vision nouvelle, ni chef d’orchestre capable de piloter avec autorité l’action collective actuelle et à venir.
Attendez-vous l’homme providentiel comme d’autres le Messie?
Ma démarche est tout sauf celle-là et je cite, pour l’appuyer, l’exemple historique de la guerre de Vendée. Les « chouans » (Bretagne, Mayenne et Normandie essentiellement) prolongeront dans d’autres départements l’action de la Vendée, avec des modes opératoires différents. La guerre de Vendée est un bel exemple d’une désignation par temps de crise d’un très riche panel de chefs naturels que contient un peuple. Les paysans vendéens ne se sont pas tournés vers les orateurs ou autres « grandes gueules » du moment : ils sont allés chercher ceux dont ils savaient qu’ils pourraient les conduire à bon port. Ces hommes-là, nobles (Charette, La Roquejaquelein, Lescure, Bonchamps…) ou roturiers (Cathelineau, Stofflet…) étaient plutôt des introvertis, connus pour leur sagesse, leur courage et pour certains seulement, la connaissance des armes. Cathelineau, pourtant le plus modeste d’entre eux (il était voiturier colporteur) fut leur premier généralissime. Aucun ne s’est mis en avant, tous ont attendu que l’évidence de l’événement et l’insistance des paysans les poussent à accepter de prendre la tête du groupe. Napoléon a qualifié la Vendée de « peuple de géants ».
Au croisement de la psychologie et de la sociologie des organisations, vous avez inventé une méthode d’analyse singulière. Quelle est-elle ?
J’appelle ma démarche « ostéopathie des organisations ». L’ostéopathie se distingue de la médecine traditionnelle en ce qu’elle va à la source des choses pour comprendre les causes, a une vision globale (holistique) des problèmes et privilégie le placement juste à l’interventionnisme. Mon approche n’est bien sûr pas médicale mais elle s’inspire du parti pris de l’ostéopathie pour aborder les problèmes en entreprise.
Il y en France beaucoup de « conseils en organisation » qui sont capables de proposer les bons organigrammes sans pour autant savoir vérifier si les bonnes personnes sont aux bons endroits. Nous avons de l’autre côté beaucoup de coachs capables de veiller au développement des personnes sans être capables de vérifier s’ils sont employés de la bonne façon. Ma démarche est de croiser les deux approches : en diagnostiquant les dimensions innées de la personnalité je suis capable de voir où les choses bloquent dans le fonctionnement d’une entreprise et de permettre l’adéquation muscles (personnalité)/squelette (organigrammes).
Cette approche permet d’apporter ce qui manque souvent le plus aux entreprises : la durée.
Votre grille d’analyse peut s’appliquer au monde de l’entreprise. En France, ce grand pays cartésien où tout commence par des idées, sait-on recruter des chefs ?
Nous sélectionnons aujourd’hui les gens soit sur la base de leur CV, et donc de leur connaissances et expériences accumulées, soit sur la base de l’ « auto-vente » de l’entretien de recrutement. Cela est très nettement insuffisant quand il s’agit de recruter des chefs. Tout au plus certains process de recrutement intègrent-ils des études de cas avec production d’une réponse écrite. Je ne crois pas qu’un chef de guerre pris en embuscade soit appelé à rendre un mémoire universitaire. Il décide, vite, imparfaitement, mais avec la présence d’esprit et la capacité à donner des ordres, étape après étape, pour que l’ensemble de l’équipe soit sortie d’affaire.
Mon sujet a donc été depuis le départ de créer des mises en situation qui me permette non pas d’obtenir des réponses écrites, mais d’observer le comportement. Après plus de 600 personnes auditées, je constate que les personnalités se dégagent d’évidence à l’occasion des séquences pratiques que je leur demande de vivre. Il y aurait un livre à écrire sur la manière dont certains esprits brillants sont incapables d’aborder les bousculements que je leur soumets.
C’est donc aussi en entreprise que l’ «erreur de casting » est la cause fréquente des difficultés et fiascos à répétition. La réalité nous ramène toujours à elle et elle a pour chacun de nous, prêtre prophète ou roi ce mot ancien : « Deviens ce que tu es » !
Waleed Al-Husseini[1. Waleed Al-Husseini est essayiste et fondateur du Conseil des ex musulmans de France.] ne s’est pas fait prier pour accepter cet entretien. Pour avoir fortement mis en doute les vérités sacrées de l’islam, ce soldat de la laïcité et de la défense des Droits de l’homme a passé pas moins de 10 mois dans les geôles de Cisjordanie, un cauchemar qu’il a raconté dans le poignant Blasphémateur ! Les prisons d’Allah (Grasset, janvier 2015). Il revient aujourd’hui avec Une trahison française (Editions Ring), excellent réquisitoire contre les partisans du dogme islamiste et ses collaborateurs parmi nos élites, ici en France. A seulement 28 ans, Waleed Al-Husseini est l’un de ces libres penseurs de culture musulmane que l’on soutient trop mollement. Rencontre avec un jeune homme courageux.
Alexis Brunet. On ne sort pas rassuré de la lecture de votre livre. Le processus d’islamisation de la France que vous décrivez a-t-il déjà atteint un point de non-retour ?
Waleed Al-Husseini. Oui. L’islamisation est plus forte qu’avant. Peut-être que nous pouvons la limiter, la rendre moins violente que ce que nous voyons maintenant. Mais dans la mesure où c’est un réseau mondial, ils vont utiliser les médias comme ils le font déjà. Voyez l’affaire du burkini l’été dernier. Les médias comme Al-Jazeera n’ont parlé que de ça, en disant que c’était horrible, etc. Pendant ce temps, on a très peu parlé des noirs assassinés par la police aux Etats-Unis et de la répression menée par l’AKP en Turquie, par exemple.
Vous dénoncez la naïveté, et même la collaboration de nos élites, surtout à gauche. Pourquoi êtes-vous si sévère avec la gauche ?
Parce que quand la gauche parle de laïcité, elle ne parle que de la laïcité pour les chrétiens. On peut se moquer de Jésus ou le blasphémer tout le temps, mais on ne peut pas faire pareil pour Mohammed (Mahomet) : les médias se l’interdisent au nom de la paix dans la société et du « vivre-ensemble ». Ils disent qu’ils ne veulent pas plaisanter sur l’islam pour ne pas passer pour des racistes. Mais en agissant ainsi, ils se montrent même plus racistes, car ils considèrent les musulmans comme des citoyens de seconde zone et non plus comme des Français. La gauche est censée militer pour la Révolution française et des valeurs modernes, pourquoi, quand il s’agit des musulmans, décide-t-elle de laisser ces valeurs de côté ?
Comme lorsque la Ligue des Droits de l’homme n’a pas soutenu la lecture spectacle du livre posthume de Charb à l’université de Lille…
Oui exactement. C’est à peine croyable. Pourquoi ?
La cécité de certains est telle que des militants de gauche ont été, comble de l’aveuglement, jusqu’à douter de la véracité de votre incarcération en Palestine !
Oui. Juste après les attentats de Charlie-Hebdo et la sortie de mon premier livre, des militants de gauches ont accusé Grasset d’être sioniste. Comme je suis Palestinien, j’étais forcément un menteur, j’avais inventé toute mon incarcération pour écrire un livre. Alors que Le Monde avait fait un article sur mon arrestation à l’époque ! Ils m’ont dit qu’ils ne croyaient de toute façon pas aux médias… Même aujourd’hui, de nombreux militants de gauche m’accusent de vouloir défendre la laïcité en France au détriment de la cause palestinienne et refusent la hiérarchisation des priorités. Ils m’accusent à tort d’être manipulé par Israël et refusent de voir la véritable manipulation de la cause palestinienne par les islamistes.
Ceci étant, sous Sarkozy ce n’était pas mieux : le communautarisme s’est développé…
Oui, je suis d’accord. On parle beaucoup du communautarisme en France parce que ce pays a une façade laïque. C’est pire en Angleterre mais la France est en train de se transformer en morceaux avec d’un côté les musulmans, de l’autre les Chinois, etc. A Saint-Denis, pendant le Ramadan, beaucoup de magasins sont fermés. A Sevran on a vu qu’un café était interdit aux femmes. Ce sont des valeurs du Moyen-Âge qui vont à l’encontre des valeurs de la société française.
Ce communautarisme musulman, Nicolas Sarkozy l’a organisé. Il a institutionnalisé l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). Il a cru pouvoir faire comme Napoléon avec les Juifs, faire une organisation qui représenterait les musulmans. Mais ça ne peut pas marcher avec les musulmans car eux même ne peuvent concevoir l’existence d’une telle institution. Pour le dogme musulman, la Charia est supérieure aux lois terrestres. Mais cette complaisance de la classe politique avec l’islam remonte aux années 1970. Doit-on rappeler la concurrence que menaient alors le PS et le PCF pour séduire l’Algérie, à la veille des élections législatives de 1978, de la présidentielle de 1981 et des suivantes ? Même aujourd’hui, le passage à Alger, avec tout ce que cela implique, est une étape obligatoire aux présidentiables, surtout de gauche : François Hollande en 2012, Emmanuel Macron aujourd’hui…
Vous dites dans votre livre que dans l’état actuel des choses, le « vivre-ensemble » est utopique. Mais n’est-ce pas une priorité que de souhaiter préserver une certaine harmonie entre ce que l’on nomme maintenant les différentes communautés ?
Pour les islamistes, le « vivre-ensemble » n’est même pas concevable : pour eux, l’idéal ce n’est pas le monde moderne mais l’Etat islamique. Ils utilisent le « vivre-ensemble » pour instaurer à nouveau les valeurs de l’Islam du temps de Mohammed.
Vous racontez qu’en arrivant en France, vous avez découvert l’expression « musulman modéré », que vous n’aviez jamais entendue en Cisjordanie…
Evidemment. Cela n’existe pas. Là-bas, nous sommes tous musulmans. C’est un terme utilisé pour mieux faire accepter les musulmans. Mais c’est un terme qui n’est même pas accepté par tous les musulmans. Un musulman « modéré », cela signifie pour beaucoup de musulmans qu’il y a quelque chose qui ne colle pas dans leur conception de l’islam.
Jusqu’à il y a peu, néanmoins, il y avait peu de revendications islamistes en France. Et encore maintenant, la majorité (silencieuse) des musulmans ne fait pas de réclamations. N’est-il pas crucial de différencier les musulmans de l’islamisme ?
Il y a évidemment une différence entre les musulmans et l’islam radical. L’islam radical, c’est comme ce que fait Daech. Mais bien que tous les musulmans n’adhérent pas à cela, ils ne manifestent pas contre et leur silence devient complice. Quand je juge l’islam, je le juge par rapport à ses racines, le Coran. Il y a maintenant une différence entre l’islam et les musulmans. Mais l’islam fondamentaliste, pour moi c’est l’islamisme. Quiconque est contre les valeurs modernes comme les droits des femmes, qui réclame ou tolère la polygamie et qui condamne le blasphème est pour moi fondamentaliste. Ceux concernés diront que le fondamentaliste, c’est celui qui tue des gens. Mais pour moi non. Le fondamentalisme n’a pas besoin de tels actes pour exister. Il peut exister simplement dans les esprits.
Lors de la « Manif pour tous », des mouvements catholiques traditionnalistes se sont immiscés dans le débat politique. La résurgence du religieux dans le débat politique ne semble pas être de l’apanage de l’islam…
Il y a un retour du religieux en général, c’est vrai. Mais pour beaucoup, ce « retour aux sources » est une réaction normale à ce qu’ils considèrent comme une agression venant de l’islamisme. Lors des débats autour de la « théorie du genre », le catholicisme, comme le judaïsme ou l’islam étaient contre. Dans le cas des musulmans, qui est ce que je connais le mieux pour en parler, la religion devient une identité. Et ça ne va pas en s’améliorant. Je pense que les personnes réellement laïques représentent une minorité en France. Les trois grandes religions sont contre nous. Maintenant, les problèmes de violence dans le monde viennent de l’islam. Ceux qui disent que toutes les religions ont fait ça avant ne font qu’aggraver le problème, car ils donnent des excuses aux islamistes.
Vous évoquez le « sommeil dogmatique » de Kant pour désigner la possible capitulation de la majorité face au totalitarisme islamiste. Le peuple français vous donne-t-il l’impression d’être dans cet état d’esprit ?
Cela existe au sein des musulmans de France en tous cas. Les gens qui m’ont attaqué et insulté ne sont pas des islamistes mais des gens normaux. Ils ne savent même pas pourquoi ils considèrent avoir raison. Ils estiment que le port du hijab est une bonne chose sans même savoir sa signification. Ils n’obéissent qu’à des dogmes.
Justement, pourquoi les tentatives de réforme de l’islam échouent-t-elles toutes actuellement ?
Parce que les responsables musulmans n’ont jamais pris le problème à sa racine : ils n’ont jamais osé toucher au Coran. C’est pour ça que ça n’a marché nulle part. Cela n’a pas marché en Turquie du temps de Mustafa Kemal (Atatürk). Ce dernier a juste mis en place une loi sur la laïcité. Et quand il est mort la Turquie s’est islamisée. Si on ne se penche pas sur le Coran, ça ne peut pas marcher. Même ici, après les attentats, il y a toujours des Français qui nous disent que l’islam est une religion d’amour et qui illustrent leur affirmation par une citation du Coran. Mais ils ne nous donnent pas la deuxième partie de la même citation, qui est souvent belliqueuse. Sans toucher un mot du Coran on n’y arrivera jamais.
Il y a pourtant eu une période d’ouverture importante au IXème siècle, que vous évoquez dans votre ouvrage, grâce aux Abbassides et aux Mu’tazila, notamment en Irak. Pouvez-vous nous en dire un peu à ce sujet ?
Oui. Le mutazilisme était au début un groupe secret, qui a refusé de considérer le Coran comme éternel mais comme créé. Ils ont combiné la foi avec le rationalisme. Avec le temps, il est devenu la croyance officielle de plusieurs califats, notamment celui des Abbassides. Pendant 300 ans, les arabo-musulmans s’intéressèrent à la philosophie et à la science. Ils ont découvert la chimie. Ils se sont intéressés à l’astronomie. C’est d’ailleurs pour cela que beaucoup d’étoiles ont des noms d’origine arabes. La seule fois où l’islam a eu sa révolution des Lumières, ça a été à cette époque. Et depuis il n’y a rien eu. Nous sommes retournés à l’époque précédente et nous y sommes encore.
François Fillon a été désigné candidat de la droite en novembre 2016 en remportant la primaire. Désigné pour son conservatisme, il a ensuite chuté de manière vertigineuse dans les sondages. Son effondrement est-il vraiment dû aux affaires ou résulte-t-il de ses positions économiques très libérales, notamment autour de la Sécurité sociale ?
Le programme économique libéral de Fillon sans contrepoint conservateur ne lui aurait pas permis de triompher à la primaire. Il a gagné dans un fauteuil en novembre pour avoir su parler de la France, de notre héritage et de la nécessité d’honorer et de transmettre le monde reçu de nos pères. Les électeurs de droite étaient si sevrés de ce discours qu’ils lui ont aussitôt marqué leur reconnaissance en l’adoubant. Lors de la primaire, Fillon a été l’instrument d’une aspiration qui le dépassait. Aussitôt désigné, les ambiguïtés de son projet sont en effet apparues à l’occasion de la question ultra-sensible de l’assurance-maladie. Après ses propos ambigus, habilement exploités par la gauche, Fillon a vérifié que la France restait un pays tétanisé de peur – non sans raisons tangibles. Ces dernières années, l’atmosphère du monde du travail s’est durcie. Défiance et amertume s’expriment jusque parmi les cadres du privé. C’est pourquoi une politique libérale trop systématique ne me paraît ni possible ni souhaitable. Il faut s’entendre sur les objectifs et les moyens. Des impôts moins écrasants, la fin des aberrantes 35 heures, des dépenses publiques raisonnables, des comptes publics au cordeau, l’armée, la police et les autres fonctionnaires encore attachés au service de l’État traités avec égards : voilà ce que le conservateur désire. Mais il n’entend pas aller plus loin et n’accorde jamais une confiance aveugle à la logique d’une idée. S’adapter aux évolutions du marché ne justifie pas tout. Comment garantir au salarié d’un grand magasin qui ne veut pas travailler le dimanche – choix respectable – qu’il n’y sera pas contraint en cas de libéralisation du travail dominical ? Tous les choix dans une entreprise ne peuvent pas être livrés à l’arbitraire d’un rapport de force. Un conservateur ne confond pas, en outre, l’éloge justifié de l’entrepreneur avec la fascination pour la puissance ou l’admiration servile de la réussite sociale.
Une élection du libéral intégral Emmanuel Macron aiderait-elle à constituer, en guise d’opposition, un pôle conservateur assumé, tel que vous le défendez ?
Une victoire de Macron ne ferait qu’aggraver toutes les fractures qui existent dans le pays. S’inspirer d’exemples étrangers, pourquoi pas ? Mais aucune greffe ne réussira dans notre pays si elle n’entre pas en résonance avec le génie national. Le conservateur, lui, n’a pas honte de l’exception française. Quarante générations la lui ont léguée, et un homme de tradition respecte ce qui dure. Il sait que la France ne sera jamais l’Angleterre. De même, le conservateur refuse d’envisager les innovations sous le seul rapport de l’intérêt du consommateur. Ce libéralisme-là, très peu pour lui ! Le producteur aussi a des droits, malmenés par la tyrannie du coût le plus bas. Le conservatisme est ainsi tout désigné pour offrir une identité forte à la droite qui refuserait de participer à la majorité présidentielle de Macron. Pour commencer, par pitié, n’employons plus le mot conservateur comme synonyme d’immobiliste ! C’est un contresens complet. Le conservateur le sait : la vie modifie tout autour de nous. Le temps modifie les hommes comme les nations. Rien ne reste jamais parfaitement en l’état. Le conservateur ne rêve pas d’une fixité parfaite. Il la sait impossible. Son espoir est de compenser l’altération perpétuelle de toute chose en prenant appui sur les coutumes, les mœurs, les rituels, les symboles et les institutions. Autant de remparts contre la légèreté, la présomption et la suffisance. Le conservateur n’est pas un esprit hostile à toute évolution. Il refuse en revanche de vouer un culte au bouleversement permanent. Pourquoi considérer que changer est en soi une vertu et un bien ? L’arrogance du présent, la volonté de faire table rase du passé et le blâme attaché à la nostalgie sont des sentiments qui révulsent le conservateur. Il n’y voit qu’une sotte prétention. Le respect de l’héritage est la condition d’un changement profitable. Les innovations heureuses sont des greffes prudentes qu’on opère sur un chêne vénérable qui réclame des soins respectueux. C’est le B-A-BA du conservatisme.
Quelles personnalités pourraient l’incarner ? En voyez-vous dans la droite actuelle ? Ou doit-on se tourner vers la société civile, et lancer dès maintenant le hashtag #Polony2022 ?
Déposez-le toujours à l’INPI, on ne sait jamais. La droite, en tous cas, si elle veut survivre, doit retrouver la dignité d’une famille de pensée avec un corpus doctrinal. L’arrachement au passé que nous subissons depuis les années 1970 fait songer à ce qu’ont vécu les Français pendant la Révolution, ou au lendemain de la Grande Guerre. Non une simple évolution, mais une accélération brutale de l’histoire, la fin de tout sentiment de continuité, la disparition d’un monde. La vitesse et la violence de la dégradation que nous endurons suscitent une intense inquiétude dans le pays. Allons-nous perdre le trésor – historique, culturel, affectif – transmis par nos aînés ? On croyait cet héritage acquis pour toujours et on en jouissait en fêtard, négligemment, sans mesurer son prix ni les efforts qu’il avait coûtés à ceux qui nous précédèrent et avaient fait de nous ce que nous sommes. Voilà soudain qu’on le découvre fragile et mortel. Voilà pourquoi les conservateurs offrent une réponse aux anxiétés identitaires et culturelles du pays. Les conservateurs entendent préserver et réparer ce qui peut l’être dans une France chamboulée de la cave au grenier par l’application, depuis près d’un demi-siècle, des thèses des radical sixties nées sur les campus américains et qui ont ensuite déferlé sur tous les pays occidentaux. Une majorité de Français de tous milieux sociaux, je le crois profondément, sont prêts à les entendre.
Au mieux affirment-ils que cela redonnerait de la compétitivité aux entreprises, ce qui n’est ni de nature à convaincre les Français, ni tout à fait vrai.
La multiplication des RTT a ruiné les salariés
Pas convaincant car ces derniers, le plus souvent, ne comprennent pas que le bien de l’entreprise, c’est aussi le leur. Et en partie faux, car si l’on revient à 39 h, elles seront probablement payées entre 37 h et 39 h, ce qui aura donc peu d’incidence sur la baisse du coût de l’heure de travail. Enfin les entreprises, qui se sont adaptées à la durée légale actuelle, réclament plutôt maintenant une baisse des charges.
Non, pour accepter de revenir sur cet acquis qu’ils pensent social, les Français ont besoin d’une nouvelle approche. Il faut leur dire la vérité, leur démontrer qu’ils ont été les principales victimes du « piège » des 35 h et qu’ils seraient donc les premiers bénéficiaires d’une réforme, avant les « patrons » !
Car en effet, après les classes populaires frappées par le chômage et qui se sont précarisées, ce sont les classes moyennes et aisées, qui font ou défont l’économie d’un pays, qui se paupérisent et entraînent dans leur chute la croissance, condamnant ainsi les chômeurs à le rester.
Simplement parce que pour ces dernières, l’application des 35 h s’est malheureusement le plus souvent traduite, non pas par 4 heures de travail hebdomadaire en moins, mais par des « jours de RTT » en plus, leur donnant environ 8 semaines de congés payés par an au lieu de 5 !
Une erreur fatale qui a « ruiné » les salariés et la France, car voici les réactions en chaîne, logiques et donc prévisibles, que cela a entraîné :
La première dont découlent toutes les autres, c’est que le passage de 39 h à 35 h avec maintien du salaire 39 h a bien sûr engendré le quasi gel des augmentations salariales.
C’est donc avec un pouvoir d’achat qui n’a pas évolué que les Français ont dû financer ces nouveaux jours de congés et surtout les très nombreux voyages qui s’y rapportent (multiplication des séjours courts).
Mais, comme ils n’y renoncent pas pour autant (nous sommes tous témoins ou acteurs de ces incessantes migrations) et compte tenu du coût d’une journée de temps libre en famille, c’est leur train de vie quotidien qui s’est effondré au profit des RTT, les condamnant ainsi à vivre « en mode low cost » !
Les Français doivent re-travailler un peu plus pour vivre mieux
Par conséquent, la consommation et donc la croissance ne progressent plus, voire régressent, générant chaque jour plus de licenciements et moins de revalorisation salariale.
Quant à ces classes moyennes et aisées, ce temps libre qui devait faire leur bonheur ne leur amène que frustrations. Dans leur travail où elles sont « pressées » pour conserver la même productivité qu’avant, mais avec des jours travaillés en moins (stress), et dans leur vie quotidienne où elles ne peuvent plus s’offrir que le nécessaire, voire l’indispensable.
De ce fait, elles ont parfois l’impression que « s’évader » est tout ce qui leur reste, alors qu’à chaque fois au contraire elles s’appauvrissent un peu plus et la France avec. Un véritable cercle vicieux !
Alors oui, les Français doivent re-travailler un peu plus pour vivre mieux, car ils gagneront plus, mais surtout dépenseront beaucoup moins en congés fréquents.
Et ils comprendront vite, car cela aura un effet sensible et immédiat sur leur pouvoir d’achat, que ce sera au profit d’un train de vie quotidien retrouvé.
Revenir sur la durée légale du travail est donc non seulement une urgence, mais un devoir pour nous tous, celui de participer au redressement économique de notre pays, en relançant la consommation et la croissance pour atteindre le plein emploi (taux de chômage inférieur ou égal à 5%).
Voilà chère Martine Aubry. J’espère que vous ne m’en voudrez pas trop de vous avoir écrit, avec un recul qui me paraît aujourd’hui suffisant, tout le mal que je pense de « vos » 35 h. Et si vous n’êtes pas coupable, vous êtes au moins un peu responsable de ce qui nous arrive, car en tuant à petit feu l’économie française et l’emploi, vous nous avez un peu tués aussi !
François Hollande et Emmanuel Macron au diner du CRIF, janvier 2017. SIPA. AP22017908_000001
C’était l’heure de l’appeler. Il négligea la batterie téléphonique juste derrière lui sur sa droite, renonça à l’i-phone 4 cher à son cœur dont il n’avait pas pu se séparer tout à fait, même après avoir appris qu’il était sur écoutes, et fouilla dans le désordre de papiers et de dossiers qui encombraient l’élégant bureau Louis XV. Il eut un bref moment de panique, et remit enfin la main sur le Hoox M2, le téléphone ultra-sécurisé de Bull qu’Emmanuel lui avait recommandé — plus élégant et bien plus pratique que le Teorem de Thalès. Il fit glisser son doigt sur la bande de reconnaissance biométrique, et tapa son code — MLP2017, un sigle que personne ne pouvait décemment le soupçonner d’avoir adopté.
Ils avaient convenu de ne pas se voir, du jour où Emmanuel s’était mis en marche. Mais ils se téléphonaient tous les jours, à heure fixe, pour faire le point. C’était pour lui un plaisir ineffable que d’entendre la voix de son poulain, son fils politique, son double non boudiné. Quelles crises de rire ils s’offraient tous les deux, tous les jours !
Le portable cryptait automatiquement les conversations. Les grandes oreilles indiscrètes qui cherchaient à capter, au scanner, ce qui sortait des murs épais du Palais en seraient pour leurs frais.
Il paraît soudain plus pâle sous la lumière des deux grands abat-jour à six fausses chandelles posés de part et d’autre du grand bureau.
– Tu… tu n’as pas aimé ? Cette manière délicate d’insérer le mot « marche » dans ma phrase… Comme lors de l’interview à Konbini… L’histoire, elle ne s’arrête pas, donc il faut aller vers la marche du progrès. »
Un temps.
– Tu es dur, Emmanuel…
Il a, dans la manière de dire ces quatre syllabes, en particulier la première, « aime », quelque chose de douloureux — comme un reproche rentré.
– Nous étions convenus de ne pas afficher notre… grande complicité ! Je suis obligé maintenant de démentir ! Tu sais quoi ? Tu es comme le sparadrap du capitaine Haddock !
– Mais Emmanuel ! Tu as vendu toi-même la mèche, dans le Wall Street Journal il y a déjà deux ans ! Quand tu as avoué que je t’avais chargé de rassurer la Finance au moment même où je faisais semblant de la vitupérer, en 2012 !
– Ah, tu as aimé ? Sur France 2, ils sont bien, hein ? 50 000 euros pour savoir s’il dégage le front et si son défaut de parallélisme auriculaire se voit en couverture de Match ! Enfoncé, le costard de Fillon ! Et le SIG a fait semblant de refuser de donner les contenus d’autres sondages — les gens penseront que ce qui est caché est encore plus monstrueux ! Elle peut toujours essayer de revenir en 2002, la petite tique !
– Comprends-moi : plus j’ai l’air d’être un Hollande-bis — et la couverture de Causeur, le mois dernier, m’a fait beaucoup de tort —, et moins la droite béate votera pour moi ! Faire élire aux primaires puis canarder Hamon, OK, pour faire glisser vers moi tous les vrais hollandistes, ah ah ! Mais le problème, c’est que maintenant Mélenchon…
De nombreux citoyens français affichent leur hostilité à la France et à ses mœurs. On leur demande de s’intégrer mais à quoi doivent-ils s’intégrer ? S’il existe une « culture de référence » en quels termes la définissez-vous ? Et que ferez-vous pour la défendre ?
Je veux promouvoir l’assimilation républicaine, plus exigeante que l’intégration qui, par son ambiguïté, laisse place à des communautés certes intégrées, mais séparées. Je ferai inscrire dans la Constitution que « la République ne reconnaît aucune communauté ». Ainsi, la laïcité pourra être étendue à l’ensemble de l’espace public et protégée par le Code du travail. Les chefs d’entreprise ne doivent plus être soumis à d’incessantes revendications religieuses.
Et puis, comment voulez-vous que des citoyens français d’origine étrangère soient tentés de s’assimiler, et même de s’intégrer d’ailleurs, dans la nation française quand un Emmanuel Macron proclame qu’il n’y a pas de culture française, qu’il n’y a pas d’art français, pire que la France aurait commis des crimes contre l’humanité ? Il faut d’abord en finir avec ce dénigrement de la France par ses élites mondialisées. Je ne veux plus de ces repentances d’État qui divisent les Français entre eux. Au contraire, je veux une France fière d’elle-même, de son histoire et de sa langue. Pour vivre pleinement sa citoyenneté, un citoyen français doit posséder la langue française. À l’école primaire, la moitié du temps d’enseignement doit être réservée au français. Je dis bien « au français », et non « en français », comme essayent de le faire croire mes adversaires. Par ailleurs, je supprimerai « l’enseignement des langues et cultures d’origine » (ELCO), qui enferme les enfants dans une démarche communautariste.
Enfin, le retour à la croissance et à l’emploi éliminera bien des frustrations, d’autant qu’il profitera en premier lieu aux Français quelles que soient leurs origines ou leur religion. En effet, j’aurai inscrit la priorité nationale dans la Constitution. Il en résultera toute une législation qui mettra fin à la préférence étrangère, à la directive « Travailleurs détachés ».
Nous avons déjà évoqué vos propositions (voir Causeur N°42). Dans vos meetings, il y a des gens très à cran sur ces sujets. Voyez-vous la xénophobie et le racisme progresser ?
Les Français sont inquiets devant la montée du communautarisme qui se développe, devant les zones de non-droit qui s’étendent, à moins qu’il s’agisse de l’emprise d’un autre droit, devant le terrorisme, devant les droits des femmes qui reculent. Ils ont parfois le sentiment de ne plus être chez eux, c’est-à-dire en France, pays de liberté et d’égalité. De ce point de vue, le voile est sûrement l’un des signes qui concrétisent le mieux ce sentiment de dépossession.
Il ne s’agit donc ni de racisme ni de xénophobie. Les Français restent l’un des peuples les plus accueillants et généreux du monde. Ils souhaitent simplement conserver leur mode de vie ou, tout au moins, qu’il évolue au rythme et de la manière qu’ils décident par eux-mêmes. Ils ne veulent pas que leur soient imposés des changements et surtout un changement de civilisation. Ils sont très attachés à la laïcité et à la neutralité de l’espace public. Devant la trahison de leurs élites qui prônent le multiculturalisme et autres fariboles du « vivre-ensemble », monte une exaspération certaine et parfois même de la colère. Que les mondialistes se croient alors autorisés à insulter ce[access capability= »lire_inedits »] peuple qu’ils méprisent n’a rien d’étonnant.
La crise de l’intégration est largement une crise de l’֤École, autre sujet très absent du débat. Sur TF1, on a surtout parlé d’apprentissage. Quelles sont les premières mesures que vous prendriez dans ce domaine ?
J’ai déjà mentionné un certain nombre de mesures. L’important, c’est qu’il faut restaurer l’École de la République, la remettre sur ses pieds. Il faut en finir avec le pédagogisme qui la mine et qui la ruine. L’École n’est pas un lieu de vie dans lequel l’enfant construit son savoir de manière ludique et festive, entouré de gentils animateurs qui l’encouragent en lui distribuant des smileys. Au centre de l’École, doit se trouver la transmission des connaissances, accumulées par l’humanité depuis des millénaires. Le maître qui sait doit être respecté par l’élève qui apprend. Le maître a toujours raison, sauf s’il est démontré qu’il a tort. Il est soutenu par principe par sa hiérarchie. Apprendre est une ascèse qui demande de l’effort et de la discipline.
Je reprendrai la belle formule de Jean Zay : « Faire de l’école un asile inviolable où les querelles des hommes n’entrent pas. » J’y imposerai donc non seulement la laïcité, mais également la neutralité et la sécurité. Elle ne doit pas être un lieu d’exhibition de la mode et des marques commerciales. L’instauration du port de l’uniforme évitera ces dérives. Bien sûr, je reviendrai sur la désastreuse réforme des rythmes scolaires. L’université passera d’une sélection par l’échec à une sélection au mérite. Les bourses au mérite y seront revalorisées. Je refuserai le tirage au sort comme moyen de sélection. Je défendrai le modèle d’enseignement supérieur français, qui passe par la complémentarité de l’université et des grandes écoles.
Rien sur l’égalité des chances et les enfants des milieux les moins favorisés ?
Cette École de l’exigence, du primaire à l’université, rétablira seule l’égalité des chances entre les enfants des milieux culturellement défavorisés et les autres. Seule, elle permettra de remettre en route l’ascenseur social. Seule, elle conduira les enfants de l’immigration à s’assimiler dans le peuple français en trouvant leurs places dans la République. Je veux une École de la sélection des meilleurs par la promotion de tous. Aujourd’hui, les plus démunis sont les premières victimes de laxisme et de laisser-aller. Les enfants qui profitent d’un héritage culturel et ceux dont les parents ont des relations, eux, s’en sortent bien.
Vous prônez le retour à une souveraineté stricte qui permettrait à la France de défendre ses intérêts. Mais la seule défense de ses intérêts peut-elle tenir lieu de politique à un grand pays comme la France ? La souveraineté dispense-t-elle du souci du monde ?
La souveraineté est la condition pour avoir un souci du monde qui ne se limite pas à de beaux discours aussi creux que verbeux. La défense des intérêts nationaux légitimes permet de conserver les moyens de la grande puissance que la France est encore. Bien qu’affaiblie, elle conserve le cinquième ou le sixième rang économique mondial. Elle détient une force de dissuasion nucléaire. Elle possède un siège de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU avec le droit de veto qui lui est lié. Sa langue est l’une des langues de travail international. Il ne manque à la France que la confiance en elle-même.
Vous avez prononcé ce mot plusieurs fois. Mais la confiance ne se décrète pas…
Cette confiance, c’est d’abord le président de la République qui doit la rendre à la nation. C’est pour cela que je ne serai ni le gouverneur d’un territoire de l’Europe ni le vice-chancelier d’Angela Merkel. Je n’irai pas à Berlin pour faire un concours d’allégeance servile tel un Emanuel Macron ou tel un François Fillon. Je suis allée à Moscou pour dire à Vladimir Poutine que je souhaite que la France et la Russie retrouvent leurs liens traditionnels de coopération. Comme je l’ai dit quelques jours auparavant aux présidents libanais et tchadien qui m’ont reçue. Élue, j’annoncerai au monde la bonne nouvelle : la France est de retour. Les peuples du monde peuvent à nouveau compter sur elle.
La construction européenne a été explicitement menée dans le but de dépasser la nation, considérée comme porteuse de violence et de guerre. Et de fait, nous avons connu plus d’un demi-siècle de paix. Alors que les motifs de tensions entre nations se multiplient, pensez-vous que notre sortie de l’UE sera de nature à les apaiser ? Et comment distinguez-vous le patriotisme du nationalisme obtus ?
Pendant les quarante années de la Guerre froide, la paix a été maintenue par l’équilibre de la terreur nucléaire. L’Europe n’y était pour rien. Lorsque la Yougoslavie a commencé à se désagréger, l’Union européenne n’a su ni prévenir ni empêcher sa décomposition sanglante. Au contraire, seulement quelques semaines après la conférence de Maastricht, l’Allemagne a reconnu toute seule l’indépendance de la Croatie et de la Slovénie, déclenchant le funeste engrenage. Le feu couve toujours, notamment en Bosnie et au Kosovo. Aujourd’hui encore, l’Union européenne ne sait que mettre de l’huile sur le feu en Ukraine, alors que cette question très complexe demanderait beaucoup d’intelligence et de discernement. Et puis l’UE a déclenché une véritable guerre économique entre les nations qui la composent. Elle a des conséquences dramatiques pour certains pays, et engendre la montée des ressentiments. Il faut aujourd’hui se lever tôt pour oser dire que l’Union européenne apporte la paix quand on voit ces pays qui de plus en plus se regardent avec méfiance…
En retrouvant sa liberté, la France pourra de nouveau défendre ses intérêts nationaux légitimes, et non le rêve d’un intérêt général européen. Nous ne serons plus à la remorque de l’Allemagne qui, elle, défend les siens, en fonction de son implosion démographique et de sa situation au cœur de la Mitteleuropa. Or, depuis quarante ans, nos dirigeants ne conçoivent même plus que la France puisse avoir des intérêts nationaux. Si le nationalisme méconnaît les intérêts des autres, voire les dénie, le patriotisme consiste à défendre les siens tout en reconnaissant aux autres le droit de faire de même. Alors, peuvent s’engager des coopérations mutuellement avantageuses.
Vous pensez que les classes populaires sont intégralement hostiles à la mondialisation. C’est vrai quand votre usine est délocalisée. Mais la plupart des gens ont recours au low cost et trouvent normal d’acheter leur iPhone au prix du travail chinois. Croyez-vous qu’ils soient prêts à payer le prix d’un certain protectionnisme industriel ?
Mon protectionnisme est intelligent. Ce ne sont pas des barrières et des barbelés. Ce sont des écluses mises en place progressivement. Puisque, entre les pays, il existe des différences de niveaux de salaires, de protection sociale et de normes environnementales, j’installerai des écluses pour que s’établisse une équivalence de prix pour des produits ayant une équivalence d’usage. La concurrence alors loyale portera sur les produits eux-mêmes, et non plus sur les producteurs. Si, donc, un produit n’est pas fabriqué en France, il n’y aura pas d’écluse pour lui. Si un entrepreneur s’engage à le fabriquer en France, l’État sera tenu d’établir une écluse au moment opportun pour que les termes de l’échange soient équitables. J’installerai aussi un patriotisme économique pour que les entreprises françaises et donc l’emploi français soient favorisés, notamment pour les commandes publiques. Le retour à l’emploi sera bon pour le pouvoir d’achat, tout en permettant l’allègement des charges sociales.
Ce mode de fonctionnement de l’État stratège pour réindustrialiser la France demandera de la concertation avec les entreprises et de la pédagogie en direction des consommateurs. Mais je fais confiance à l’intelligence de nos compatriotes pour comprendre que les produits importés à bas coût, c’est plus de chômage et moins de protection sociale en France, ce sont aussi des salaires et des retraites plus bas pour eux. Faire fabriquer des produits bon marché par des esclaves pour des chômeurs, c’est une spirale infernale qui ne peut que mal finir.
Pour résumer, et conclure, en quelques mots, qu’est-ce qui fait de nous un peuple ?
Nous sommes un peuple par l’amour de la France dans sa continuité millénaire exprimée dans une langue et incarnée par la République. C’est-à-dire par ce lien organique entre la souveraineté de la nation et la citoyenneté de chaque Français. C’est précisément ce lien que veulent détruire tous ces candidats européistes en invoquant une Europe qui n’existe pas et qui ne peut exister. Car il n’y a ni peuple européen, ni langue européenne, ni citoyenneté européenne. Et il n’y en aura pas à un horizon historique discernable. Il ne peut donc y avoir de souveraineté européenne. Il existe un continent européen avec des nations différentes, qui partagent des valeurs proches et des intérêts communs, et peuvent coopérer librement pour leur avantage mutuel. Le souverainisme européen, dont parle Emmanuel Macron, est une escroquerie intellectuelle.[/access]
Dans votre essai Le temps des chefs est venu (Amazon, 2017), vous classez nos présidents de la République en trois catégories : rois, prophètes et prêtres (ou vendeurs). Pouvez-vous nous expliquer cette typologie, exemples à l’appui ?
Depuis la Révolution française, notre monde politique a pris deux travers : d’une part il a remplacé l’intelligence de l’action, qui s’essoufflait, par l’intelligence du discours : on ne cherche pas tant à faire évoluer les modalités de l’action qu’à créer des idées pour se distinguer (logique des partis); d’autre part il nage avec certitude, comme la société civile d’ailleurs, dans une culture de l’ «acquis » : tout est possible à partir du moment où j’en ai l’idée, l’ai décidé, souhaite l’apprendre, etc.
Je m’inscris en faux de cette logique : nous souffrons précisément d’un manque de traduction opérationnelle des idées politiques et, derrière, du personnel apte à le faire. J’aborde les personnalités par l’ « inné » : pour moi nous sommes tous « prêtres, prophètes et rois » mais il y a bien des « prêtres », des « prophètes » et des « rois ». Leur rapport à l’action est différent et par conséquent leur légitimité à être de bons présidents dans la durée aussi.
Prenons les choses dans l’ordre. Qu’est-ce qu’un « prêtre » (ou « vendeur ») en politique ?
Le « prêtre » ou « relationnel » a d’abord l’intelligence de l’interaction. Il se nourrit de la quantité des échanges qu’il a avec les personnes car c’est un producteur de lien. C’est un bon candidat, pas un chef. Dès qu’il est élu, son métier change : il ne s’agit plus d’interagir mais d’agir, plus d’avoir sans cesse autour de soi des gens à convaincre ou à séduire mais une solitude à habiter dans le silence pour savoir décider. Et c’est là que le bât blesse… Dès lors, il n’y a plus d’autre possibilité que de s’en sortir en transformant la vente en communication. Vous aurez reconnu dans cette personnalité Chirac, Sarkozy et Hollande.
Quid des « prophètes » ?
Le « prophète » ou « cérébral » a d’abord l’intelligence du contenu. L’échange pour lui est l’occasion de montrer son savoir ou de se faire reconnaître sur ses idées. Leur densité, leur exhaustivité parfois, peuvent être intéressantes à tête reposée. La difficulté commence quand il s’agit de les confronter à la réalité évolutive et bousculée du terrain car, comme on dit dans l’Armée, « le premier mort de la guerre c’est le plan ». Il ne s’agit plus d’avoir raison sur le fond mais dans l’action, plus de décliner un plan ou de faire passer en force une idée mais des discerner pour écouter les signes des temps, coller à la réalité et traverser les événements : c’est là que les prophètes se font dépasser et font des dégâts. Nous en avons eu deux : De Gaulle et Giscard.
Et les « rois » ?
Le « roi » ou « chef naturel » a d’abord l’intelligence des contextes. L’échange comme la connaissance sont pour lui naturellement subordonnés à l’intelligence de la mission. Il ne cherche pas à produire du contenu ou de l’interaction mais de la décision. Son activité mentale et en entonnoir vers l’action et, si j’ose dire, « à ressort » : tout excès de contenu et toute logique affective sont sans cesse ramenés à ce en quoi ils s’inscrivent dans le contexte et la poursuite de la mission. Un roi est par nature en retrait. C’est un introverti dont l’activité principale est le discernement. Il prend son relief au contact des événements et se montre vite enclin à laisser de côté toute idéologie pour se mettre à l’écoute de ce que le réel lui impose. Nous avons eu deux « rois » : Pompidou et Mitterrand.
Fondateur de la Ve République et homme à poigne s’il en est, De Gaulle est devenu la figure consensuelle du rassembleur que plusieurs candidats invoquent (Asselineau, Dupont-Aignan, Le Pen). Pourquoi n’y voyez-vous pas un chef ?
Je trouve incroyable ce besoin des hommes politiques actuels de sans cesse se référer à quelqu’un qui a eu « une certaine idée de la France » pour avoir le droit d’exprimer la grandeur française. De Gaulle est un nain à côté de Clovis, Charlemagne, Saint-Louis, Charles V, Louis XI, Henri IV, Louis XIV, Clémenceau pour ne citer qu’eux.
L’intelligence de discernement qui permet de prendre la mesure de chaque contexte pour décider de la meilleure façon possible. Le « patron » d’un chef d’État ce ne sont pas ses propres idées mais la réalité du terrain dans un monde qui ne cesse de bouger. Être capable de puissance ce n’est pas s’arc-bouter sur ses idées au risque de violer la réalité c’est écouter suffisamment ce qui est en train de se passer pour tirer parti des situations, savoir rebondir et croître durablement. Le général De Gaulle est à l’opposé de cela : il attend que les contextes rejoignent ses idées et ne sait plus faire, sinon. En 1940 et dans les années 60, au moment où la France cherchait à avoir une ses voix singulière, il se produit un alignement opportun avec « sa certaine idée de la France » qui lui permet de jouer un rôle certain, qu’on ne peut pas lui enlever. Mais dès que les contextes sont désalignés de ses idées, il est dépassé : en 46 avec les communistes, pendant la guerre d’Algérie, en 68-69. Pendant la guerre, il fait échouer au détriment de l’unité de la France quatre ralliements majeurs : Darlan, Giraud, Pucheu, Auphan.
Incapable de susciter une adhésion durable par la cohérence de ses décisions, De Gaulle va créer un recours fréquent aux référendums pour s’assurer de l’affection populaire. Il est en cela la première cause du règne émotionnel dans lequel notre vie politico- médiatique s’est engluée. Ce besoin d’affection tranche avec la phrase qu’on lui a souvent entendu répéter : « Les Français sont des veaux ». Dans un cas comme dans l’autre il n’y a pas là un comportement de chef : la sanction vient de la capacité à embarquer tout le monde et avoir un résultat durable, pas d’obtenir une affection capricieuse.
De Fillon à Hamon, parmi les candidats à la présidentielle de 2017, y a-t-il surabondance de « vendeurs » et de « prophètes » ?
Nous avons chez les principaux candidats un cocktail bien particulier, duquel aucun leader n’émerge réellement. J’ajoute en effet à la vision des moteurs de personnalité (« prêtres », « prophètes » ou « rois ») celle de l’énergie fondamentale ou position dans l’action : il y a des personnalités en « impulsion » (auto génération de la vision) et d’autres en « réaction » (génération de la vision au contact et en complément d’un chef ou d’un groupe). Aujourd’hui aucun des candidats n’a une position d’impulsion, ce qui veut dire qu’ils dépendent tous fortement de leur environnement pour produire leur vision ; à ce titre l’équipe qui les accompagne a un rôle clé.
Nous avons trois « prophètes » (Macron, Hamon, Mélenchon), un « prêtre » (Marine Le Pen) et un « roi » (Fillon ; « roi en réaction » c’est-à-dire chef en second : il sait décider et tenir la barre dans l’adversité mais il est fragile et influençable dans la vision).
Les chefs ont disparu de l’échiquier politique car le transfert qui s’est fait depuis la Révolution sur le débat d’idées puis la logique émotionnelle des médias a propulsé sur le devant de la scène ceux qui en sont les meilleurs professionnels : les idéologues et les vendeurs. Un chef attend que l’événement le convoque car il tire sa légitimité de l’action et non pas du discours. Il se met donc en retrait de la vie politique tant que la crise ne l’a pas appelé. Si la politique est une jungle nous pouvons dire que nous avons aujourd’hui une alliance improbable de Tartarins (vendeurs d’aventure) et de botanistes (experts hors-sol)… et pas d’aventuriers.
Manuel Valls visite le centre de déradicalisation de Pontourny, octobre 2016. SIPA. 00777888_000020
Manuel Valls visite le centre de déradicalisation de Pontourny, octobre 2016. SIPA. 00777888_000020
Ah, les stages de « déradicalisation »… Une invention lumineuse ! Sortie tout droit des cerveaux du gouvernement Hollande après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher de Vincennes, en janvier 2015. Le but de ces « centres de prévention, d’insertion et de citoyenneté » (CPIC) : faire renoncer à leurs convictions les jeunes musulmans ayant adhéré aux idées fondamentalistes et susceptibles de commettre des actes terroristes, voire en ayant commis.
Mais bizarrement, ces stages ont mal tourné. Fondés sur le volontariat (encore heureux !), ils ont abouti à toutes sortes de déconvenues : locaux saccagés, violences des stagiaires, formateurs tournés en dérision, désertions. Ces déconvenues ont fait l’objet d’un rapport de deux sénatrices, Esther Benbassa et Catherine Troendlé, qui pointent l’amateurisme des associations agréées par le ministère pour mettre en place lesdites « cellules de déradicalisation ». Comment n’y aurait-il pas eu amateurisme puisqu’il n’avait pas de précédent en la matière ?
« Djihad Academy »…
Le centre de Pontourny (Indre-et Loire) avait été mal accueilli par le voisinage qui y avait vu une « Djihad Academy » : on peut en effet se demander si réunir des radicaux est bien le meilleur moyen de les déradicaliser. Ils l’ont été si bien qu’au bout de quelques jours, tous se sont envolés. Les « formateurs » (comment faut-il les appeler ?) sont piteusement restés seuls.
A Aulnay-sous-Bois, la fondatrice d’un centre a trouvé cette solitude bien confortable : elle vient d’être condamnée à quatre mois de prison avec sursis, pour détournement de fonds publics, blanchiment et travail clandestin. Elle aurait gardé pour elle 60 000 € de subventions.
Désemparé mais sommé, comme toujours après des attentats, de « faire quelque chose », c‘est à dire n’importe quoi, par l’opinion, le gouvernement a lancé cette expérience. Y déverser, sans compter, l’argent public pouvait lui donner l’illusion de l’efficacité, ce qui ne pouvait manquer d’attirer des aigrefins.
… ou Orange mécanique
Mais par-delà ces péripéties, comment les grands humanistes qui ont inventé un tel concept n’ont-ils pas vu son côté « Orange mécanique ». Dans le célèbre film de Stanley Kubrick, la police tente de guérir des délinquants à coups de chocs électriques.
Tout cela repose sur une vision scientiste et déterministe de l’homme dont on pense que même les convictions peuvent être modifiées par des méthodes adéquates.
Mêmes si nos centres sont plus confortables que le goulag ou le laogai, ils ne font pas moins penser, au moins dans le principe, aux techniques de lavage de cerveau dont ont usé les communistes soviétiques et chinois.
Les convictions des djihadistes sont sans doute perverses mais ce sont des convictions, religieuses qui plus est, et par là, sortant du champ du déterminisme.
Une politique naturelle consiste à respecter leur liberté. Si leurs convictions les conduisent à commettre des actes délictueux voire criminels, on doit regarder l’acte, pas les convictions. La justice doit les punir, et bien sûr très sévèrement, mais pas faire joujou avec leur âme. Le châtiment est le corollaire de la liberté.
Si on traite les fanatiques comme des malades susceptibles d’une thérapie, comment s’étonner que, leur liberté niée, ils ne se rebiffent ? Pour le pire généralement.
Guichets de La Poste à Paris, 2010. SIPA. 00606112_000019
Guichets de La Poste à Paris, 2010. SIPA. 00606112_000019
Certains candidats à la présidence de la République mettent l’accent, dans leurs programmes, sur la réduction du nombre des fonctionnaires. Encore faut-il savoir de quoi l’on parle, car le mot « fonctionnaire » a deux significations distinctes :
– au sens strict, il s’agit d’un agent titularisé, dont la situation n’est pas régie par un contrat de travail et, le cas échéant, une convention collective, mais par la loi et le règlement.
– au sens large, ce mot est employé pour désigner tout agent employé par certaines administrations publiques, principalement l’État, les collectivités territoriales, et les hôpitaux publics, qu’il soit titulaire ou sous contrat. Bien que la Sécurité sociale soit une administration publique, ses salariés (tous de droit privé) ne sont pas considérés comme des fonctionnaires au sens large du terme.
De telles subtilités compliquent évidemment la tâche de ceux qui ont à s’exprimer sur la façon de gérer le personnel des administrations publiques. Rien n’est simple, et les chiffres sont ambigus puisque le mot utilisé pour désigner telle ou telle catégorie a souvent plusieurs significations, les unes plus larges, les autres moins.
La titularisation, actée par une autorité ad hoc, crée un ensemble de droits et d’obligations statutaires. En particulier, quand un poste est supprimé, l’administration doit trouver au fonctionnaire titulaire qui l’occupait un emploi correspondant à son grade.
Une forme de réduction du nombre des fonctionnaires (au sens strict) consiste à titulariser une plus faible proportion des agents des administrations. Ce n’est pas la même chose que de recruter au total moins de personnel pour lesdites administrations, même si les deux types de réduction peuvent évidemment se combiner. Les candidats font des déclarations à l’emporte-pièce qui ne tiennent pas compte de ces subtilités, mais celui d’entre eux qui s’installera rue du Faubourg-Saint-Honoré devra bien s’en préoccuper.
Quels reproches peut-on faire au statut de fonctionnaire titulaire ?
Les textes prévoient toutes sortes de dispositions généreuses, comme une augmentation du traitement à l’ancienneté constituant un minimum en-deçà duquel les services du personnel ne peuvent pas descendre, même si le travail effectué est plutôt médiocre. Mais certaines conventions collectives comportent elles aussi des « gentillesses » quelque peu excessives. Le licenciement pour insuffisance professionnelle est prévu par les textes. La révocation, sanction disciplinaire prise à la suite d’une faute grave, l’est également. Si la loi et le règlement étaient appliqués avec une certaine rigueur, il est probable que les chefs de services, les directeurs, et au sommet de la pyramide les ministres pourraient, presque comme dans le secteur privé, renvoyer une bonne partie des « canards boiteux » dont le travail est quantitativement ou qualitativement très insuffisant.
Le hic est que cela ne se fait pas. La possibilité donnée aux fonctionnaires titulaires de « se la couler douce » est davantage une question de mentalité collective que de dispositions juridiques. Et si l’on compare la façon dont les choses se passent dans les services de l’État, à la SNCF et à la Sécurité sociale, on constate que la mentalité collective, confortée par des syndicats puissants, aboutit à des résultats voisins en dépit du fait que, dans les deux derniers cas, il ne s’agit pas de fonctionnaires stricto sensu – ni même lato sensu à la SNCF.
Autrement dit, si le statut de la fonction publique facilite le maintien en poste d’agents qui ne font pas un travail satisfaisant, il ne suffirait pas de le supprimer pour améliorer la qualité des services rendus et la productivité.
Embaucher désormais surtout dans le cadre du droit du travail ordinaire serait certes une bonne chose, mais pour donner à nos administrations un allant suffisant pour faire nettement mieux avec un nombre d’agents inférieur il faudrait en sus, et surtout, que les ministres, les maires, les présidents des Conseils départementaux et régionaux, se comportent en chefs d’entreprise, et impulsent le souci de l’efficacité aux cadres qui, sous leur responsabilité, doivent diriger et motiver le personnel.
La bureaucratie, mère du gaspillage
La contrainte budgétaire existe déjà dans les services publics, et quasiment tous les chefs de service estiment leurs dotations dramatiquement insuffisantes. Mais ils mesurent cette insuffisance dans un cadre donné, considéré comme inamovible : par exemple, modifier la loi et le règlement pour simplifier le travail et améliorer son efficacité n’est presque jamais sérieusement envisagé. Les policiers, entre autres, ont beau expliquer qu’en simplifiant les procédures ils pourraient consacrer davantage de temps à courir après criminels et délinquants, la contrainte institutionnelle et bureaucratique est rarement assouplie. Bien entendu, constatant la difficulté qui existe à ce niveau, les fonctionnaires soucieux de la qualité du service public demandent en compensation de desserrer la contrainte budgétaire. C’est comme cela que l’on en arrive à demander trop au contribuable par rapport à ce qui est apporté au citoyen.
Une expérience, menée par Alain Madelin quand il était à Bercy, éclaire ce problème. Le ministre avait remarqué l’agacement de ses chefs de service obligés de passer par des procédures très lourdes pour tout achat de matériel et de fournitures. Il avait mené une petite enquête, sur le thème suivant : « de combien accepteriez-vous que soit réduit ce poste budgétaire si la liberté vous était donnée de commander directement et sans formalité ce dont vous avez besoin ? » Les réponses tournaient autour de 20 %. Autrement dit, si ces hauts fonctionnaires cherchaient à disposer de toujours plus de crédits d’approvisionnement, c’était parce qu’ils étaient prisonniers d’un carcan réglementaire : ils commandaient à l’avance, par le canal des appels d’offre, bien plus de matériel et de fournitures qu’il ne leur en fallait, de façon à éviter de se trouver « coincés » un jour par l’impossibilité réglementaire de remplacer du jour au lendemain la photocopieuse ou l’ordinateur ayant trépassé.
Ce petit exemple est révélateur d’une réalité bien plus générale : il serait possible de réaliser des économies substantielles en offrant aux services plus de liberté grâce à un élagage de la réglementation étouffante à laquelle ils sont soumis. Actuellement, l’argent des contribuables est gaspillé pour compenser la contrainte bureaucratique et la complexité abusive qui pèsent sur les administrations publiques. On peut dépenser moins à condition de ne pas s’encombrer de fatras procéduraux.
Il en va de même pour les embauches : quand le besoin d’une personne supplémentaire se fait sentir, on ignore si c’est pour 2 ans, pour 10 ans, ou indéfiniment. Mais comme le recrutement dans un corps bien déterminé est effectué pour une période allant jusqu’à la retraite, le risque est grand de se retrouver un jour avec quelqu’un dont l’administration n’a plus l’usage. La reconversion à l’intérieur de la fonction publique n’est pas inexistante, mais elle reste trop rare. La solution actuellement trop souvent utilisée consiste à mettre sur une voie de garage la personne devenue peu utile, et à effectuer un nouveau recrutement. Voilà clairement une mauvaise habitude.
Autonomie de gestion et concurrence
La concurrence est un stimulant dont les organisateurs de nos services publics ne se servent pas assez. Au sein de l’Éducation nationale, par exemple, de multiples établissements font sensiblement le même travail, et se trouvent potentiellement en situation de concurrence. Pourquoi ne pas rendre effective cette potentialité ? Le recours au ticket scolaire, dans le cadre d’une plus grande autonomie de gestion, pourrait dynamiser les performances, aboutir à de meilleurs résultats éducatifs. Dès lors que chaque établissement serait maître de ses recrutements et de ses méthodes pédagogiques, et responsable de son budget (avec le ticket scolaire, attirer peu d’élèves signifie avoir un maigre budget), les mentalités évolueraient rapidement. Il y aurait, à nombre d’élèves donné, moins d’enseignants et de personnel administratif, mais ils seraient plus motivés et plus productifs.
Ce sont des évolutions ou révolutions de ce genre qui peuvent donner à la France une administration plus efficace. Diminuer le nombre des fonctionnaires ne doit pas être un objectif, mais une conséquence du renouveau de nos services publics, dotés d’une meilleure gouvernance.
Jean-Luc Mélenchon à Toulouse, avril 2017. SIPA. 00802567_000058
Jean-Luc Mélenchon à Toulouse, avril 2017. SIPA. 00802567_000058
Sa métamorphose en a désarçonné plus d’un. En cinq ans, Jean-Luc Mélenchon a troqué les fanions rouges du Front de gauche contre les drapeaux tricolores de La France insoumise. Si bien qu’à la gauche de la gauche, certains pointent la prétendue dérive nationaliste de celui qui se revendique désormais « candidat du peuple » (quelle horreur !).
« Faire France de tout bois »
On comprend leur désarroi. Au Mélenchon alterophile décrétant en 2012 sur la Canebière que « notre chance, c’est le métissage » avant de louanger les « Arabes et Berbères» ayant importé « la science, les mathématiques ou la médecine » sur le Vieux Continent, a succédé un bretteur populiste bien plus circonspect. Au terme du quinquennat Hollande, Jean-Luc Mélenchon s’est émancipé de ses très mondialistes alliés du PCF, intégrant au passage la demande populaire de frontières. Son livre-programme, Le Choix de l’insoumission (Le Seuil, 2016), développe sa vision de l’immigration : « Si on ne veut pas que les gens viennent, il vaut mieux qu’ils ne partent pas […] Donc éteignons l’une après l’autre les causes de leur départ. Elles sont très simples, c’est la guerre et la misère. Une fois que les gens sont là, que voulez-vous faire ? Les rejeter à la mer ? Non, c’est absolument impossible. Donc il vaudrait mieux qu’ils restent chez eux. »
Et l’insoumis d’enfoncer le clou devant les ouvriers de Florange en janvier dernier, se déclarant favorable à la « régularisation des travailleurs sans papiers mais pas pour le déménagement permanent du monde, ni pour les marchandises ni pour les êtres humains ». Protectionniste et antilibéral, Jean-Luc Mélenchon n’en reste pas moins partisan d’une « république universelle » multipliant les droits-créances. Son programme entend de surcroît « faire France de tout bois » par la généralisation du droit du sol et des naturalisations, le tout au nom d’une[access capability= »lire_inedits »] politique de lutte contre les discriminations on ne peut plus consensuelle à bâbord.
Un surmoi antiraciste
Certaines de ses déclarations ont pourtant choqué jusque dans ses propres rangs. Notamment à l’automne, lors de la navrante polémique autour du « Nos ancêtres les gaulois » qu’avait lâché Nicolas Sarkozy. À la différence d’un Juppé, Mélenchon ne s’est pas dressé sur ses ergots : «Je ne veux pas d’une ethnicisation gauloise du débat. Mais oui, je dis que nous sommes les filles et les fils des Lumières et de la grande Révolution ! À partir du moment où l’on est français, on adopte le récit national » dont 1789 constituerait « le moment fondateur », arguait-il sur C8.
Mais gare à ne pas désespérer Clémentine Autain. Aussi, au lendemain des attentats du Bataclan, le futur candidat tweetait : « La France est multiculturelle, et encore heureux. Ce que nous avons en commun, c’est la loi. »
La France est multiculturelle, et encore heureux. Ce que nous avons en commun, c’est la loi. #DPDA#France2
On ne saurait mieux résumer les « pudeurs de gazelle [sic] » qui étreignent Mélenchon dès lors qu’une certaine religion entre dans le débat. Son surmoi antiraciste le fait alors sombrer tantôt dans l’irénisme, tantôt dans le relativisme – ainsi compare-t-il les islamistes aux catholiques anti-IVG, non sans fustiger « tous les communautarismes » à commencer par le Crif…
Citoyen Jean-Luc, encore un effort pour être vraiment patriote – comme les soldats de l’an II !
Daoud Boughezala. D’après votre typologie, les « petits » candidats à la présidentielle tels que Dupont-Aignan, Lassalle, Asselineau, Cheminade, Arthaud et Poutou sont-ils des « prophètes » arc-boutés sur leur idéologie ?
François Bert. L’analyse des débats télévisés nous donne une première image de ce que révèle leur personnalité : il y a ceux qui par l’outrance, le caractère décalé ou la preuve appuyée de leur bonne foi cherchent à susciter l’affection (ce sont nos « prêtres » : Poutou, Lassalle, Dupont-Aignan) et il y a ceux qui par verrouillage idéologique ou besoin de nous donner la preuve de leur savoir cherche à attirer notre attention sur leur connaissance ou leurs idées (ce sont nos «prophètes » : Arthaud, Cheminade, Asselineau).
Vous appelez à un renouvellement des élites politiques à partir de la société civile. A première vue, vous rejoignez le discours d’Emmanuel Macron. Pourquoi n’adhérez-vous pas à sa démarche ?
Le premier mouvement d’Emmanuel Macron était positif : chercher dans le « hors-parti » la réalité du potentiel français. Nous le savons désormais, Emmanuel Macron est à de multiples points de vue le candidat téléguidé par le système. Sans aller jusque-là, nous avions néanmoins déjà des éléments susceptibles de nous montrer que sa démarche ne pourrait pas aller dans le bon sens. D’une part parce qu’un chef, s’il sait en effet qu’il ne peut rien sans ses troupes et n’a de cesse de créer les conditions pour lever leur talent, passe ce-faisant son temps à élaborer sa vision. Il donne des directions, tranche, conduit l’action. Déléguer ne veut pas dire subir. Emmanuel Macron en est à lire le discours qu’on lui a soumis sans le comprendre… D’autre part il n’a pas fait porter sa campagne, comme nous aurions pu l’espérer, sur l’émergence des bonnes personnes et la construction d’une équipe opérationnelle, « prête à faire » : il a généré une énième manœuvre électorale dilatoire, consistant à aller chercher d’autres viviers de voix sur la base d’un gloubi-boulga de convictions. Il a au final su rassembler autour de lui tous les vieux dinosaures est aventureux des partis existants. Emmanuel Macron est ce qu’on appelle en musique un « arrangeur », ce professionnel de la réverbération qui plait tant aux médias : ni compositeur d’une vision nouvelle, ni chef d’orchestre capable de piloter avec autorité l’action collective actuelle et à venir.
Attendez-vous l’homme providentiel comme d’autres le Messie?
Ma démarche est tout sauf celle-là et je cite, pour l’appuyer, l’exemple historique de la guerre de Vendée. Les « chouans » (Bretagne, Mayenne et Normandie essentiellement) prolongeront dans d’autres départements l’action de la Vendée, avec des modes opératoires différents. La guerre de Vendée est un bel exemple d’une désignation par temps de crise d’un très riche panel de chefs naturels que contient un peuple. Les paysans vendéens ne se sont pas tournés vers les orateurs ou autres « grandes gueules » du moment : ils sont allés chercher ceux dont ils savaient qu’ils pourraient les conduire à bon port. Ces hommes-là, nobles (Charette, La Roquejaquelein, Lescure, Bonchamps…) ou roturiers (Cathelineau, Stofflet…) étaient plutôt des introvertis, connus pour leur sagesse, leur courage et pour certains seulement, la connaissance des armes. Cathelineau, pourtant le plus modeste d’entre eux (il était voiturier colporteur) fut leur premier généralissime. Aucun ne s’est mis en avant, tous ont attendu que l’évidence de l’événement et l’insistance des paysans les poussent à accepter de prendre la tête du groupe. Napoléon a qualifié la Vendée de « peuple de géants ».
Au croisement de la psychologie et de la sociologie des organisations, vous avez inventé une méthode d’analyse singulière. Quelle est-elle ?
J’appelle ma démarche « ostéopathie des organisations ». L’ostéopathie se distingue de la médecine traditionnelle en ce qu’elle va à la source des choses pour comprendre les causes, a une vision globale (holistique) des problèmes et privilégie le placement juste à l’interventionnisme. Mon approche n’est bien sûr pas médicale mais elle s’inspire du parti pris de l’ostéopathie pour aborder les problèmes en entreprise.
Il y en France beaucoup de « conseils en organisation » qui sont capables de proposer les bons organigrammes sans pour autant savoir vérifier si les bonnes personnes sont aux bons endroits. Nous avons de l’autre côté beaucoup de coachs capables de veiller au développement des personnes sans être capables de vérifier s’ils sont employés de la bonne façon. Ma démarche est de croiser les deux approches : en diagnostiquant les dimensions innées de la personnalité je suis capable de voir où les choses bloquent dans le fonctionnement d’une entreprise et de permettre l’adéquation muscles (personnalité)/squelette (organigrammes).
Cette approche permet d’apporter ce qui manque souvent le plus aux entreprises : la durée.
Votre grille d’analyse peut s’appliquer au monde de l’entreprise. En France, ce grand pays cartésien où tout commence par des idées, sait-on recruter des chefs ?
Nous sélectionnons aujourd’hui les gens soit sur la base de leur CV, et donc de leur connaissances et expériences accumulées, soit sur la base de l’ « auto-vente » de l’entretien de recrutement. Cela est très nettement insuffisant quand il s’agit de recruter des chefs. Tout au plus certains process de recrutement intègrent-ils des études de cas avec production d’une réponse écrite. Je ne crois pas qu’un chef de guerre pris en embuscade soit appelé à rendre un mémoire universitaire. Il décide, vite, imparfaitement, mais avec la présence d’esprit et la capacité à donner des ordres, étape après étape, pour que l’ensemble de l’équipe soit sortie d’affaire.
Mon sujet a donc été depuis le départ de créer des mises en situation qui me permette non pas d’obtenir des réponses écrites, mais d’observer le comportement. Après plus de 600 personnes auditées, je constate que les personnalités se dégagent d’évidence à l’occasion des séquences pratiques que je leur demande de vivre. Il y aurait un livre à écrire sur la manière dont certains esprits brillants sont incapables d’aborder les bousculements que je leur soumets.
C’est donc aussi en entreprise que l’ «erreur de casting » est la cause fréquente des difficultés et fiascos à répétition. La réalité nous ramène toujours à elle et elle a pour chacun de nous, prêtre prophète ou roi ce mot ancien : « Deviens ce que tu es » !
Waleed Al-Husseini[1. Waleed Al-Husseini est essayiste et fondateur du Conseil des ex musulmans de France.] ne s’est pas fait prier pour accepter cet entretien. Pour avoir fortement mis en doute les vérités sacrées de l’islam, ce soldat de la laïcité et de la défense des Droits de l’homme a passé pas moins de 10 mois dans les geôles de Cisjordanie, un cauchemar qu’il a raconté dans le poignant Blasphémateur ! Les prisons d’Allah (Grasset, janvier 2015). Il revient aujourd’hui avec Une trahison française (Editions Ring), excellent réquisitoire contre les partisans du dogme islamiste et ses collaborateurs parmi nos élites, ici en France. A seulement 28 ans, Waleed Al-Husseini est l’un de ces libres penseurs de culture musulmane que l’on soutient trop mollement. Rencontre avec un jeune homme courageux.
Alexis Brunet. On ne sort pas rassuré de la lecture de votre livre. Le processus d’islamisation de la France que vous décrivez a-t-il déjà atteint un point de non-retour ?
Waleed Al-Husseini. Oui. L’islamisation est plus forte qu’avant. Peut-être que nous pouvons la limiter, la rendre moins violente que ce que nous voyons maintenant. Mais dans la mesure où c’est un réseau mondial, ils vont utiliser les médias comme ils le font déjà. Voyez l’affaire du burkini l’été dernier. Les médias comme Al-Jazeera n’ont parlé que de ça, en disant que c’était horrible, etc. Pendant ce temps, on a très peu parlé des noirs assassinés par la police aux Etats-Unis et de la répression menée par l’AKP en Turquie, par exemple.
Vous dénoncez la naïveté, et même la collaboration de nos élites, surtout à gauche. Pourquoi êtes-vous si sévère avec la gauche ?
Parce que quand la gauche parle de laïcité, elle ne parle que de la laïcité pour les chrétiens. On peut se moquer de Jésus ou le blasphémer tout le temps, mais on ne peut pas faire pareil pour Mohammed (Mahomet) : les médias se l’interdisent au nom de la paix dans la société et du « vivre-ensemble ». Ils disent qu’ils ne veulent pas plaisanter sur l’islam pour ne pas passer pour des racistes. Mais en agissant ainsi, ils se montrent même plus racistes, car ils considèrent les musulmans comme des citoyens de seconde zone et non plus comme des Français. La gauche est censée militer pour la Révolution française et des valeurs modernes, pourquoi, quand il s’agit des musulmans, décide-t-elle de laisser ces valeurs de côté ?
Comme lorsque la Ligue des Droits de l’homme n’a pas soutenu la lecture spectacle du livre posthume de Charb à l’université de Lille…
Oui exactement. C’est à peine croyable. Pourquoi ?
La cécité de certains est telle que des militants de gauche ont été, comble de l’aveuglement, jusqu’à douter de la véracité de votre incarcération en Palestine !
Oui. Juste après les attentats de Charlie-Hebdo et la sortie de mon premier livre, des militants de gauches ont accusé Grasset d’être sioniste. Comme je suis Palestinien, j’étais forcément un menteur, j’avais inventé toute mon incarcération pour écrire un livre. Alors que Le Monde avait fait un article sur mon arrestation à l’époque ! Ils m’ont dit qu’ils ne croyaient de toute façon pas aux médias… Même aujourd’hui, de nombreux militants de gauche m’accusent de vouloir défendre la laïcité en France au détriment de la cause palestinienne et refusent la hiérarchisation des priorités. Ils m’accusent à tort d’être manipulé par Israël et refusent de voir la véritable manipulation de la cause palestinienne par les islamistes.
Ceci étant, sous Sarkozy ce n’était pas mieux : le communautarisme s’est développé…
Oui, je suis d’accord. On parle beaucoup du communautarisme en France parce que ce pays a une façade laïque. C’est pire en Angleterre mais la France est en train de se transformer en morceaux avec d’un côté les musulmans, de l’autre les Chinois, etc. A Saint-Denis, pendant le Ramadan, beaucoup de magasins sont fermés. A Sevran on a vu qu’un café était interdit aux femmes. Ce sont des valeurs du Moyen-Âge qui vont à l’encontre des valeurs de la société française.
Ce communautarisme musulman, Nicolas Sarkozy l’a organisé. Il a institutionnalisé l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). Il a cru pouvoir faire comme Napoléon avec les Juifs, faire une organisation qui représenterait les musulmans. Mais ça ne peut pas marcher avec les musulmans car eux même ne peuvent concevoir l’existence d’une telle institution. Pour le dogme musulman, la Charia est supérieure aux lois terrestres. Mais cette complaisance de la classe politique avec l’islam remonte aux années 1970. Doit-on rappeler la concurrence que menaient alors le PS et le PCF pour séduire l’Algérie, à la veille des élections législatives de 1978, de la présidentielle de 1981 et des suivantes ? Même aujourd’hui, le passage à Alger, avec tout ce que cela implique, est une étape obligatoire aux présidentiables, surtout de gauche : François Hollande en 2012, Emmanuel Macron aujourd’hui…
Vous dites dans votre livre que dans l’état actuel des choses, le « vivre-ensemble » est utopique. Mais n’est-ce pas une priorité que de souhaiter préserver une certaine harmonie entre ce que l’on nomme maintenant les différentes communautés ?
Pour les islamistes, le « vivre-ensemble » n’est même pas concevable : pour eux, l’idéal ce n’est pas le monde moderne mais l’Etat islamique. Ils utilisent le « vivre-ensemble » pour instaurer à nouveau les valeurs de l’Islam du temps de Mohammed.
Vous racontez qu’en arrivant en France, vous avez découvert l’expression « musulman modéré », que vous n’aviez jamais entendue en Cisjordanie…
Evidemment. Cela n’existe pas. Là-bas, nous sommes tous musulmans. C’est un terme utilisé pour mieux faire accepter les musulmans. Mais c’est un terme qui n’est même pas accepté par tous les musulmans. Un musulman « modéré », cela signifie pour beaucoup de musulmans qu’il y a quelque chose qui ne colle pas dans leur conception de l’islam.
Jusqu’à il y a peu, néanmoins, il y avait peu de revendications islamistes en France. Et encore maintenant, la majorité (silencieuse) des musulmans ne fait pas de réclamations. N’est-il pas crucial de différencier les musulmans de l’islamisme ?
Il y a évidemment une différence entre les musulmans et l’islam radical. L’islam radical, c’est comme ce que fait Daech. Mais bien que tous les musulmans n’adhérent pas à cela, ils ne manifestent pas contre et leur silence devient complice. Quand je juge l’islam, je le juge par rapport à ses racines, le Coran. Il y a maintenant une différence entre l’islam et les musulmans. Mais l’islam fondamentaliste, pour moi c’est l’islamisme. Quiconque est contre les valeurs modernes comme les droits des femmes, qui réclame ou tolère la polygamie et qui condamne le blasphème est pour moi fondamentaliste. Ceux concernés diront que le fondamentaliste, c’est celui qui tue des gens. Mais pour moi non. Le fondamentalisme n’a pas besoin de tels actes pour exister. Il peut exister simplement dans les esprits.
Lors de la « Manif pour tous », des mouvements catholiques traditionnalistes se sont immiscés dans le débat politique. La résurgence du religieux dans le débat politique ne semble pas être de l’apanage de l’islam…
Il y a un retour du religieux en général, c’est vrai. Mais pour beaucoup, ce « retour aux sources » est une réaction normale à ce qu’ils considèrent comme une agression venant de l’islamisme. Lors des débats autour de la « théorie du genre », le catholicisme, comme le judaïsme ou l’islam étaient contre. Dans le cas des musulmans, qui est ce que je connais le mieux pour en parler, la religion devient une identité. Et ça ne va pas en s’améliorant. Je pense que les personnes réellement laïques représentent une minorité en France. Les trois grandes religions sont contre nous. Maintenant, les problèmes de violence dans le monde viennent de l’islam. Ceux qui disent que toutes les religions ont fait ça avant ne font qu’aggraver le problème, car ils donnent des excuses aux islamistes.
Vous évoquez le « sommeil dogmatique » de Kant pour désigner la possible capitulation de la majorité face au totalitarisme islamiste. Le peuple français vous donne-t-il l’impression d’être dans cet état d’esprit ?
Cela existe au sein des musulmans de France en tous cas. Les gens qui m’ont attaqué et insulté ne sont pas des islamistes mais des gens normaux. Ils ne savent même pas pourquoi ils considèrent avoir raison. Ils estiment que le port du hijab est une bonne chose sans même savoir sa signification. Ils n’obéissent qu’à des dogmes.
Justement, pourquoi les tentatives de réforme de l’islam échouent-t-elles toutes actuellement ?
Parce que les responsables musulmans n’ont jamais pris le problème à sa racine : ils n’ont jamais osé toucher au Coran. C’est pour ça que ça n’a marché nulle part. Cela n’a pas marché en Turquie du temps de Mustafa Kemal (Atatürk). Ce dernier a juste mis en place une loi sur la laïcité. Et quand il est mort la Turquie s’est islamisée. Si on ne se penche pas sur le Coran, ça ne peut pas marcher. Même ici, après les attentats, il y a toujours des Français qui nous disent que l’islam est une religion d’amour et qui illustrent leur affirmation par une citation du Coran. Mais ils ne nous donnent pas la deuxième partie de la même citation, qui est souvent belliqueuse. Sans toucher un mot du Coran on n’y arrivera jamais.
Il y a pourtant eu une période d’ouverture importante au IXème siècle, que vous évoquez dans votre ouvrage, grâce aux Abbassides et aux Mu’tazila, notamment en Irak. Pouvez-vous nous en dire un peu à ce sujet ?
Oui. Le mutazilisme était au début un groupe secret, qui a refusé de considérer le Coran comme éternel mais comme créé. Ils ont combiné la foi avec le rationalisme. Avec le temps, il est devenu la croyance officielle de plusieurs califats, notamment celui des Abbassides. Pendant 300 ans, les arabo-musulmans s’intéressèrent à la philosophie et à la science. Ils ont découvert la chimie. Ils se sont intéressés à l’astronomie. C’est d’ailleurs pour cela que beaucoup d’étoiles ont des noms d’origine arabes. La seule fois où l’islam a eu sa révolution des Lumières, ça a été à cette époque. Et depuis il n’y a rien eu. Nous sommes retournés à l’époque précédente et nous y sommes encore.
François Fillon a été désigné candidat de la droite en novembre 2016 en remportant la primaire. Désigné pour son conservatisme, il a ensuite chuté de manière vertigineuse dans les sondages. Son effondrement est-il vraiment dû aux affaires ou résulte-t-il de ses positions économiques très libérales, notamment autour de la Sécurité sociale ?
Le programme économique libéral de Fillon sans contrepoint conservateur ne lui aurait pas permis de triompher à la primaire. Il a gagné dans un fauteuil en novembre pour avoir su parler de la France, de notre héritage et de la nécessité d’honorer et de transmettre le monde reçu de nos pères. Les électeurs de droite étaient si sevrés de ce discours qu’ils lui ont aussitôt marqué leur reconnaissance en l’adoubant. Lors de la primaire, Fillon a été l’instrument d’une aspiration qui le dépassait. Aussitôt désigné, les ambiguïtés de son projet sont en effet apparues à l’occasion de la question ultra-sensible de l’assurance-maladie. Après ses propos ambigus, habilement exploités par la gauche, Fillon a vérifié que la France restait un pays tétanisé de peur – non sans raisons tangibles. Ces dernières années, l’atmosphère du monde du travail s’est durcie. Défiance et amertume s’expriment jusque parmi les cadres du privé. C’est pourquoi une politique libérale trop systématique ne me paraît ni possible ni souhaitable. Il faut s’entendre sur les objectifs et les moyens. Des impôts moins écrasants, la fin des aberrantes 35 heures, des dépenses publiques raisonnables, des comptes publics au cordeau, l’armée, la police et les autres fonctionnaires encore attachés au service de l’État traités avec égards : voilà ce que le conservateur désire. Mais il n’entend pas aller plus loin et n’accorde jamais une confiance aveugle à la logique d’une idée. S’adapter aux évolutions du marché ne justifie pas tout. Comment garantir au salarié d’un grand magasin qui ne veut pas travailler le dimanche – choix respectable – qu’il n’y sera pas contraint en cas de libéralisation du travail dominical ? Tous les choix dans une entreprise ne peuvent pas être livrés à l’arbitraire d’un rapport de force. Un conservateur ne confond pas, en outre, l’éloge justifié de l’entrepreneur avec la fascination pour la puissance ou l’admiration servile de la réussite sociale.
Une élection du libéral intégral Emmanuel Macron aiderait-elle à constituer, en guise d’opposition, un pôle conservateur assumé, tel que vous le défendez ?
Une victoire de Macron ne ferait qu’aggraver toutes les fractures qui existent dans le pays. S’inspirer d’exemples étrangers, pourquoi pas ? Mais aucune greffe ne réussira dans notre pays si elle n’entre pas en résonance avec le génie national. Le conservateur, lui, n’a pas honte de l’exception française. Quarante générations la lui ont léguée, et un homme de tradition respecte ce qui dure. Il sait que la France ne sera jamais l’Angleterre. De même, le conservateur refuse d’envisager les innovations sous le seul rapport de l’intérêt du consommateur. Ce libéralisme-là, très peu pour lui ! Le producteur aussi a des droits, malmenés par la tyrannie du coût le plus bas. Le conservatisme est ainsi tout désigné pour offrir une identité forte à la droite qui refuserait de participer à la majorité présidentielle de Macron. Pour commencer, par pitié, n’employons plus le mot conservateur comme synonyme d’immobiliste ! C’est un contresens complet. Le conservateur le sait : la vie modifie tout autour de nous. Le temps modifie les hommes comme les nations. Rien ne reste jamais parfaitement en l’état. Le conservateur ne rêve pas d’une fixité parfaite. Il la sait impossible. Son espoir est de compenser l’altération perpétuelle de toute chose en prenant appui sur les coutumes, les mœurs, les rituels, les symboles et les institutions. Autant de remparts contre la légèreté, la présomption et la suffisance. Le conservateur n’est pas un esprit hostile à toute évolution. Il refuse en revanche de vouer un culte au bouleversement permanent. Pourquoi considérer que changer est en soi une vertu et un bien ? L’arrogance du présent, la volonté de faire table rase du passé et le blâme attaché à la nostalgie sont des sentiments qui révulsent le conservateur. Il n’y voit qu’une sotte prétention. Le respect de l’héritage est la condition d’un changement profitable. Les innovations heureuses sont des greffes prudentes qu’on opère sur un chêne vénérable qui réclame des soins respectueux. C’est le B-A-BA du conservatisme.
Quelles personnalités pourraient l’incarner ? En voyez-vous dans la droite actuelle ? Ou doit-on se tourner vers la société civile, et lancer dès maintenant le hashtag #Polony2022 ?
Déposez-le toujours à l’INPI, on ne sait jamais. La droite, en tous cas, si elle veut survivre, doit retrouver la dignité d’une famille de pensée avec un corpus doctrinal. L’arrachement au passé que nous subissons depuis les années 1970 fait songer à ce qu’ont vécu les Français pendant la Révolution, ou au lendemain de la Grande Guerre. Non une simple évolution, mais une accélération brutale de l’histoire, la fin de tout sentiment de continuité, la disparition d’un monde. La vitesse et la violence de la dégradation que nous endurons suscitent une intense inquiétude dans le pays. Allons-nous perdre le trésor – historique, culturel, affectif – transmis par nos aînés ? On croyait cet héritage acquis pour toujours et on en jouissait en fêtard, négligemment, sans mesurer son prix ni les efforts qu’il avait coûtés à ceux qui nous précédèrent et avaient fait de nous ce que nous sommes. Voilà soudain qu’on le découvre fragile et mortel. Voilà pourquoi les conservateurs offrent une réponse aux anxiétés identitaires et culturelles du pays. Les conservateurs entendent préserver et réparer ce qui peut l’être dans une France chamboulée de la cave au grenier par l’application, depuis près d’un demi-siècle, des thèses des radical sixties nées sur les campus américains et qui ont ensuite déferlé sur tous les pays occidentaux. Une majorité de Français de tous milieux sociaux, je le crois profondément, sont prêts à les entendre.
Au mieux affirment-ils que cela redonnerait de la compétitivité aux entreprises, ce qui n’est ni de nature à convaincre les Français, ni tout à fait vrai.
La multiplication des RTT a ruiné les salariés
Pas convaincant car ces derniers, le plus souvent, ne comprennent pas que le bien de l’entreprise, c’est aussi le leur. Et en partie faux, car si l’on revient à 39 h, elles seront probablement payées entre 37 h et 39 h, ce qui aura donc peu d’incidence sur la baisse du coût de l’heure de travail. Enfin les entreprises, qui se sont adaptées à la durée légale actuelle, réclament plutôt maintenant une baisse des charges.
Non, pour accepter de revenir sur cet acquis qu’ils pensent social, les Français ont besoin d’une nouvelle approche. Il faut leur dire la vérité, leur démontrer qu’ils ont été les principales victimes du « piège » des 35 h et qu’ils seraient donc les premiers bénéficiaires d’une réforme, avant les « patrons » !
Car en effet, après les classes populaires frappées par le chômage et qui se sont précarisées, ce sont les classes moyennes et aisées, qui font ou défont l’économie d’un pays, qui se paupérisent et entraînent dans leur chute la croissance, condamnant ainsi les chômeurs à le rester.
Simplement parce que pour ces dernières, l’application des 35 h s’est malheureusement le plus souvent traduite, non pas par 4 heures de travail hebdomadaire en moins, mais par des « jours de RTT » en plus, leur donnant environ 8 semaines de congés payés par an au lieu de 5 !
Une erreur fatale qui a « ruiné » les salariés et la France, car voici les réactions en chaîne, logiques et donc prévisibles, que cela a entraîné :
La première dont découlent toutes les autres, c’est que le passage de 39 h à 35 h avec maintien du salaire 39 h a bien sûr engendré le quasi gel des augmentations salariales.
C’est donc avec un pouvoir d’achat qui n’a pas évolué que les Français ont dû financer ces nouveaux jours de congés et surtout les très nombreux voyages qui s’y rapportent (multiplication des séjours courts).
Mais, comme ils n’y renoncent pas pour autant (nous sommes tous témoins ou acteurs de ces incessantes migrations) et compte tenu du coût d’une journée de temps libre en famille, c’est leur train de vie quotidien qui s’est effondré au profit des RTT, les condamnant ainsi à vivre « en mode low cost » !
Les Français doivent re-travailler un peu plus pour vivre mieux
Par conséquent, la consommation et donc la croissance ne progressent plus, voire régressent, générant chaque jour plus de licenciements et moins de revalorisation salariale.
Quant à ces classes moyennes et aisées, ce temps libre qui devait faire leur bonheur ne leur amène que frustrations. Dans leur travail où elles sont « pressées » pour conserver la même productivité qu’avant, mais avec des jours travaillés en moins (stress), et dans leur vie quotidienne où elles ne peuvent plus s’offrir que le nécessaire, voire l’indispensable.
De ce fait, elles ont parfois l’impression que « s’évader » est tout ce qui leur reste, alors qu’à chaque fois au contraire elles s’appauvrissent un peu plus et la France avec. Un véritable cercle vicieux !
Alors oui, les Français doivent re-travailler un peu plus pour vivre mieux, car ils gagneront plus, mais surtout dépenseront beaucoup moins en congés fréquents.
Et ils comprendront vite, car cela aura un effet sensible et immédiat sur leur pouvoir d’achat, que ce sera au profit d’un train de vie quotidien retrouvé.
Revenir sur la durée légale du travail est donc non seulement une urgence, mais un devoir pour nous tous, celui de participer au redressement économique de notre pays, en relançant la consommation et la croissance pour atteindre le plein emploi (taux de chômage inférieur ou égal à 5%).
Voilà chère Martine Aubry. J’espère que vous ne m’en voudrez pas trop de vous avoir écrit, avec un recul qui me paraît aujourd’hui suffisant, tout le mal que je pense de « vos » 35 h. Et si vous n’êtes pas coupable, vous êtes au moins un peu responsable de ce qui nous arrive, car en tuant à petit feu l’économie française et l’emploi, vous nous avez un peu tués aussi !
François Hollande et Emmanuel Macron au diner du CRIF, janvier 2017. SIPA. AP22017908_000001
François Hollande et Emmanuel Macron au diner du CRIF, janvier 2017. SIPA. AP22017908_000001
C’était l’heure de l’appeler. Il négligea la batterie téléphonique juste derrière lui sur sa droite, renonça à l’i-phone 4 cher à son cœur dont il n’avait pas pu se séparer tout à fait, même après avoir appris qu’il était sur écoutes, et fouilla dans le désordre de papiers et de dossiers qui encombraient l’élégant bureau Louis XV. Il eut un bref moment de panique, et remit enfin la main sur le Hoox M2, le téléphone ultra-sécurisé de Bull qu’Emmanuel lui avait recommandé — plus élégant et bien plus pratique que le Teorem de Thalès. Il fit glisser son doigt sur la bande de reconnaissance biométrique, et tapa son code — MLP2017, un sigle que personne ne pouvait décemment le soupçonner d’avoir adopté.
Ils avaient convenu de ne pas se voir, du jour où Emmanuel s’était mis en marche. Mais ils se téléphonaient tous les jours, à heure fixe, pour faire le point. C’était pour lui un plaisir ineffable que d’entendre la voix de son poulain, son fils politique, son double non boudiné. Quelles crises de rire ils s’offraient tous les deux, tous les jours !
Le portable cryptait automatiquement les conversations. Les grandes oreilles indiscrètes qui cherchaient à capter, au scanner, ce qui sortait des murs épais du Palais en seraient pour leurs frais.
Il paraît soudain plus pâle sous la lumière des deux grands abat-jour à six fausses chandelles posés de part et d’autre du grand bureau.
– Tu… tu n’as pas aimé ? Cette manière délicate d’insérer le mot « marche » dans ma phrase… Comme lors de l’interview à Konbini… L’histoire, elle ne s’arrête pas, donc il faut aller vers la marche du progrès. »
Un temps.
– Tu es dur, Emmanuel…
Il a, dans la manière de dire ces quatre syllabes, en particulier la première, « aime », quelque chose de douloureux — comme un reproche rentré.
– Nous étions convenus de ne pas afficher notre… grande complicité ! Je suis obligé maintenant de démentir ! Tu sais quoi ? Tu es comme le sparadrap du capitaine Haddock !
– Mais Emmanuel ! Tu as vendu toi-même la mèche, dans le Wall Street Journal il y a déjà deux ans ! Quand tu as avoué que je t’avais chargé de rassurer la Finance au moment même où je faisais semblant de la vitupérer, en 2012 !
– Ah, tu as aimé ? Sur France 2, ils sont bien, hein ? 50 000 euros pour savoir s’il dégage le front et si son défaut de parallélisme auriculaire se voit en couverture de Match ! Enfoncé, le costard de Fillon ! Et le SIG a fait semblant de refuser de donner les contenus d’autres sondages — les gens penseront que ce qui est caché est encore plus monstrueux ! Elle peut toujours essayer de revenir en 2002, la petite tique !
– Comprends-moi : plus j’ai l’air d’être un Hollande-bis — et la couverture de Causeur, le mois dernier, m’a fait beaucoup de tort —, et moins la droite béate votera pour moi ! Faire élire aux primaires puis canarder Hamon, OK, pour faire glisser vers moi tous les vrais hollandistes, ah ah ! Mais le problème, c’est que maintenant Mélenchon…
De nombreux citoyens français affichent leur hostilité à la France et à ses mœurs. On leur demande de s’intégrer mais à quoi doivent-ils s’intégrer ? S’il existe une « culture de référence » en quels termes la définissez-vous ? Et que ferez-vous pour la défendre ?
Je veux promouvoir l’assimilation républicaine, plus exigeante que l’intégration qui, par son ambiguïté, laisse place à des communautés certes intégrées, mais séparées. Je ferai inscrire dans la Constitution que « la République ne reconnaît aucune communauté ». Ainsi, la laïcité pourra être étendue à l’ensemble de l’espace public et protégée par le Code du travail. Les chefs d’entreprise ne doivent plus être soumis à d’incessantes revendications religieuses.
Et puis, comment voulez-vous que des citoyens français d’origine étrangère soient tentés de s’assimiler, et même de s’intégrer d’ailleurs, dans la nation française quand un Emmanuel Macron proclame qu’il n’y a pas de culture française, qu’il n’y a pas d’art français, pire que la France aurait commis des crimes contre l’humanité ? Il faut d’abord en finir avec ce dénigrement de la France par ses élites mondialisées. Je ne veux plus de ces repentances d’État qui divisent les Français entre eux. Au contraire, je veux une France fière d’elle-même, de son histoire et de sa langue. Pour vivre pleinement sa citoyenneté, un citoyen français doit posséder la langue française. À l’école primaire, la moitié du temps d’enseignement doit être réservée au français. Je dis bien « au français », et non « en français », comme essayent de le faire croire mes adversaires. Par ailleurs, je supprimerai « l’enseignement des langues et cultures d’origine » (ELCO), qui enferme les enfants dans une démarche communautariste.
Enfin, le retour à la croissance et à l’emploi éliminera bien des frustrations, d’autant qu’il profitera en premier lieu aux Français quelles que soient leurs origines ou leur religion. En effet, j’aurai inscrit la priorité nationale dans la Constitution. Il en résultera toute une législation qui mettra fin à la préférence étrangère, à la directive « Travailleurs détachés ».
Nous avons déjà évoqué vos propositions (voir Causeur N°42). Dans vos meetings, il y a des gens très à cran sur ces sujets. Voyez-vous la xénophobie et le racisme progresser ?
Les Français sont inquiets devant la montée du communautarisme qui se développe, devant les zones de non-droit qui s’étendent, à moins qu’il s’agisse de l’emprise d’un autre droit, devant le terrorisme, devant les droits des femmes qui reculent. Ils ont parfois le sentiment de ne plus être chez eux, c’est-à-dire en France, pays de liberté et d’égalité. De ce point de vue, le voile est sûrement l’un des signes qui concrétisent le mieux ce sentiment de dépossession.
Il ne s’agit donc ni de racisme ni de xénophobie. Les Français restent l’un des peuples les plus accueillants et généreux du monde. Ils souhaitent simplement conserver leur mode de vie ou, tout au moins, qu’il évolue au rythme et de la manière qu’ils décident par eux-mêmes. Ils ne veulent pas que leur soient imposés des changements et surtout un changement de civilisation. Ils sont très attachés à la laïcité et à la neutralité de l’espace public. Devant la trahison de leurs élites qui prônent le multiculturalisme et autres fariboles du « vivre-ensemble », monte une exaspération certaine et parfois même de la colère. Que les mondialistes se croient alors autorisés à insulter ce[access capability= »lire_inedits »] peuple qu’ils méprisent n’a rien d’étonnant.
La crise de l’intégration est largement une crise de l’֤École, autre sujet très absent du débat. Sur TF1, on a surtout parlé d’apprentissage. Quelles sont les premières mesures que vous prendriez dans ce domaine ?
J’ai déjà mentionné un certain nombre de mesures. L’important, c’est qu’il faut restaurer l’École de la République, la remettre sur ses pieds. Il faut en finir avec le pédagogisme qui la mine et qui la ruine. L’École n’est pas un lieu de vie dans lequel l’enfant construit son savoir de manière ludique et festive, entouré de gentils animateurs qui l’encouragent en lui distribuant des smileys. Au centre de l’École, doit se trouver la transmission des connaissances, accumulées par l’humanité depuis des millénaires. Le maître qui sait doit être respecté par l’élève qui apprend. Le maître a toujours raison, sauf s’il est démontré qu’il a tort. Il est soutenu par principe par sa hiérarchie. Apprendre est une ascèse qui demande de l’effort et de la discipline.
Je reprendrai la belle formule de Jean Zay : « Faire de l’école un asile inviolable où les querelles des hommes n’entrent pas. » J’y imposerai donc non seulement la laïcité, mais également la neutralité et la sécurité. Elle ne doit pas être un lieu d’exhibition de la mode et des marques commerciales. L’instauration du port de l’uniforme évitera ces dérives. Bien sûr, je reviendrai sur la désastreuse réforme des rythmes scolaires. L’université passera d’une sélection par l’échec à une sélection au mérite. Les bourses au mérite y seront revalorisées. Je refuserai le tirage au sort comme moyen de sélection. Je défendrai le modèle d’enseignement supérieur français, qui passe par la complémentarité de l’université et des grandes écoles.
Rien sur l’égalité des chances et les enfants des milieux les moins favorisés ?
Cette École de l’exigence, du primaire à l’université, rétablira seule l’égalité des chances entre les enfants des milieux culturellement défavorisés et les autres. Seule, elle permettra de remettre en route l’ascenseur social. Seule, elle conduira les enfants de l’immigration à s’assimiler dans le peuple français en trouvant leurs places dans la République. Je veux une École de la sélection des meilleurs par la promotion de tous. Aujourd’hui, les plus démunis sont les premières victimes de laxisme et de laisser-aller. Les enfants qui profitent d’un héritage culturel et ceux dont les parents ont des relations, eux, s’en sortent bien.
Vous prônez le retour à une souveraineté stricte qui permettrait à la France de défendre ses intérêts. Mais la seule défense de ses intérêts peut-elle tenir lieu de politique à un grand pays comme la France ? La souveraineté dispense-t-elle du souci du monde ?
La souveraineté est la condition pour avoir un souci du monde qui ne se limite pas à de beaux discours aussi creux que verbeux. La défense des intérêts nationaux légitimes permet de conserver les moyens de la grande puissance que la France est encore. Bien qu’affaiblie, elle conserve le cinquième ou le sixième rang économique mondial. Elle détient une force de dissuasion nucléaire. Elle possède un siège de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU avec le droit de veto qui lui est lié. Sa langue est l’une des langues de travail international. Il ne manque à la France que la confiance en elle-même.
Vous avez prononcé ce mot plusieurs fois. Mais la confiance ne se décrète pas…
Cette confiance, c’est d’abord le président de la République qui doit la rendre à la nation. C’est pour cela que je ne serai ni le gouverneur d’un territoire de l’Europe ni le vice-chancelier d’Angela Merkel. Je n’irai pas à Berlin pour faire un concours d’allégeance servile tel un Emanuel Macron ou tel un François Fillon. Je suis allée à Moscou pour dire à Vladimir Poutine que je souhaite que la France et la Russie retrouvent leurs liens traditionnels de coopération. Comme je l’ai dit quelques jours auparavant aux présidents libanais et tchadien qui m’ont reçue. Élue, j’annoncerai au monde la bonne nouvelle : la France est de retour. Les peuples du monde peuvent à nouveau compter sur elle.
La construction européenne a été explicitement menée dans le but de dépasser la nation, considérée comme porteuse de violence et de guerre. Et de fait, nous avons connu plus d’un demi-siècle de paix. Alors que les motifs de tensions entre nations se multiplient, pensez-vous que notre sortie de l’UE sera de nature à les apaiser ? Et comment distinguez-vous le patriotisme du nationalisme obtus ?
Pendant les quarante années de la Guerre froide, la paix a été maintenue par l’équilibre de la terreur nucléaire. L’Europe n’y était pour rien. Lorsque la Yougoslavie a commencé à se désagréger, l’Union européenne n’a su ni prévenir ni empêcher sa décomposition sanglante. Au contraire, seulement quelques semaines après la conférence de Maastricht, l’Allemagne a reconnu toute seule l’indépendance de la Croatie et de la Slovénie, déclenchant le funeste engrenage. Le feu couve toujours, notamment en Bosnie et au Kosovo. Aujourd’hui encore, l’Union européenne ne sait que mettre de l’huile sur le feu en Ukraine, alors que cette question très complexe demanderait beaucoup d’intelligence et de discernement. Et puis l’UE a déclenché une véritable guerre économique entre les nations qui la composent. Elle a des conséquences dramatiques pour certains pays, et engendre la montée des ressentiments. Il faut aujourd’hui se lever tôt pour oser dire que l’Union européenne apporte la paix quand on voit ces pays qui de plus en plus se regardent avec méfiance…
En retrouvant sa liberté, la France pourra de nouveau défendre ses intérêts nationaux légitimes, et non le rêve d’un intérêt général européen. Nous ne serons plus à la remorque de l’Allemagne qui, elle, défend les siens, en fonction de son implosion démographique et de sa situation au cœur de la Mitteleuropa. Or, depuis quarante ans, nos dirigeants ne conçoivent même plus que la France puisse avoir des intérêts nationaux. Si le nationalisme méconnaît les intérêts des autres, voire les dénie, le patriotisme consiste à défendre les siens tout en reconnaissant aux autres le droit de faire de même. Alors, peuvent s’engager des coopérations mutuellement avantageuses.
Vous pensez que les classes populaires sont intégralement hostiles à la mondialisation. C’est vrai quand votre usine est délocalisée. Mais la plupart des gens ont recours au low cost et trouvent normal d’acheter leur iPhone au prix du travail chinois. Croyez-vous qu’ils soient prêts à payer le prix d’un certain protectionnisme industriel ?
Mon protectionnisme est intelligent. Ce ne sont pas des barrières et des barbelés. Ce sont des écluses mises en place progressivement. Puisque, entre les pays, il existe des différences de niveaux de salaires, de protection sociale et de normes environnementales, j’installerai des écluses pour que s’établisse une équivalence de prix pour des produits ayant une équivalence d’usage. La concurrence alors loyale portera sur les produits eux-mêmes, et non plus sur les producteurs. Si, donc, un produit n’est pas fabriqué en France, il n’y aura pas d’écluse pour lui. Si un entrepreneur s’engage à le fabriquer en France, l’État sera tenu d’établir une écluse au moment opportun pour que les termes de l’échange soient équitables. J’installerai aussi un patriotisme économique pour que les entreprises françaises et donc l’emploi français soient favorisés, notamment pour les commandes publiques. Le retour à l’emploi sera bon pour le pouvoir d’achat, tout en permettant l’allègement des charges sociales.
Ce mode de fonctionnement de l’État stratège pour réindustrialiser la France demandera de la concertation avec les entreprises et de la pédagogie en direction des consommateurs. Mais je fais confiance à l’intelligence de nos compatriotes pour comprendre que les produits importés à bas coût, c’est plus de chômage et moins de protection sociale en France, ce sont aussi des salaires et des retraites plus bas pour eux. Faire fabriquer des produits bon marché par des esclaves pour des chômeurs, c’est une spirale infernale qui ne peut que mal finir.
Pour résumer, et conclure, en quelques mots, qu’est-ce qui fait de nous un peuple ?
Nous sommes un peuple par l’amour de la France dans sa continuité millénaire exprimée dans une langue et incarnée par la République. C’est-à-dire par ce lien organique entre la souveraineté de la nation et la citoyenneté de chaque Français. C’est précisément ce lien que veulent détruire tous ces candidats européistes en invoquant une Europe qui n’existe pas et qui ne peut exister. Car il n’y a ni peuple européen, ni langue européenne, ni citoyenneté européenne. Et il n’y en aura pas à un horizon historique discernable. Il ne peut donc y avoir de souveraineté européenne. Il existe un continent européen avec des nations différentes, qui partagent des valeurs proches et des intérêts communs, et peuvent coopérer librement pour leur avantage mutuel. Le souverainisme européen, dont parle Emmanuel Macron, est une escroquerie intellectuelle.[/access]
Dans votre essai Le temps des chefs est venu (Amazon, 2017), vous classez nos présidents de la République en trois catégories : rois, prophètes et prêtres (ou vendeurs). Pouvez-vous nous expliquer cette typologie, exemples à l’appui ?
Depuis la Révolution française, notre monde politique a pris deux travers : d’une part il a remplacé l’intelligence de l’action, qui s’essoufflait, par l’intelligence du discours : on ne cherche pas tant à faire évoluer les modalités de l’action qu’à créer des idées pour se distinguer (logique des partis); d’autre part il nage avec certitude, comme la société civile d’ailleurs, dans une culture de l’ «acquis » : tout est possible à partir du moment où j’en ai l’idée, l’ai décidé, souhaite l’apprendre, etc.
Je m’inscris en faux de cette logique : nous souffrons précisément d’un manque de traduction opérationnelle des idées politiques et, derrière, du personnel apte à le faire. J’aborde les personnalités par l’ « inné » : pour moi nous sommes tous « prêtres, prophètes et rois » mais il y a bien des « prêtres », des « prophètes » et des « rois ». Leur rapport à l’action est différent et par conséquent leur légitimité à être de bons présidents dans la durée aussi.
Prenons les choses dans l’ordre. Qu’est-ce qu’un « prêtre » (ou « vendeur ») en politique ?
Le « prêtre » ou « relationnel » a d’abord l’intelligence de l’interaction. Il se nourrit de la quantité des échanges qu’il a avec les personnes car c’est un producteur de lien. C’est un bon candidat, pas un chef. Dès qu’il est élu, son métier change : il ne s’agit plus d’interagir mais d’agir, plus d’avoir sans cesse autour de soi des gens à convaincre ou à séduire mais une solitude à habiter dans le silence pour savoir décider. Et c’est là que le bât blesse… Dès lors, il n’y a plus d’autre possibilité que de s’en sortir en transformant la vente en communication. Vous aurez reconnu dans cette personnalité Chirac, Sarkozy et Hollande.
Quid des « prophètes » ?
Le « prophète » ou « cérébral » a d’abord l’intelligence du contenu. L’échange pour lui est l’occasion de montrer son savoir ou de se faire reconnaître sur ses idées. Leur densité, leur exhaustivité parfois, peuvent être intéressantes à tête reposée. La difficulté commence quand il s’agit de les confronter à la réalité évolutive et bousculée du terrain car, comme on dit dans l’Armée, « le premier mort de la guerre c’est le plan ». Il ne s’agit plus d’avoir raison sur le fond mais dans l’action, plus de décliner un plan ou de faire passer en force une idée mais des discerner pour écouter les signes des temps, coller à la réalité et traverser les événements : c’est là que les prophètes se font dépasser et font des dégâts. Nous en avons eu deux : De Gaulle et Giscard.
Et les « rois » ?
Le « roi » ou « chef naturel » a d’abord l’intelligence des contextes. L’échange comme la connaissance sont pour lui naturellement subordonnés à l’intelligence de la mission. Il ne cherche pas à produire du contenu ou de l’interaction mais de la décision. Son activité mentale et en entonnoir vers l’action et, si j’ose dire, « à ressort » : tout excès de contenu et toute logique affective sont sans cesse ramenés à ce en quoi ils s’inscrivent dans le contexte et la poursuite de la mission. Un roi est par nature en retrait. C’est un introverti dont l’activité principale est le discernement. Il prend son relief au contact des événements et se montre vite enclin à laisser de côté toute idéologie pour se mettre à l’écoute de ce que le réel lui impose. Nous avons eu deux « rois » : Pompidou et Mitterrand.
Fondateur de la Ve République et homme à poigne s’il en est, De Gaulle est devenu la figure consensuelle du rassembleur que plusieurs candidats invoquent (Asselineau, Dupont-Aignan, Le Pen). Pourquoi n’y voyez-vous pas un chef ?
Je trouve incroyable ce besoin des hommes politiques actuels de sans cesse se référer à quelqu’un qui a eu « une certaine idée de la France » pour avoir le droit d’exprimer la grandeur française. De Gaulle est un nain à côté de Clovis, Charlemagne, Saint-Louis, Charles V, Louis XI, Henri IV, Louis XIV, Clémenceau pour ne citer qu’eux.
L’intelligence de discernement qui permet de prendre la mesure de chaque contexte pour décider de la meilleure façon possible. Le « patron » d’un chef d’État ce ne sont pas ses propres idées mais la réalité du terrain dans un monde qui ne cesse de bouger. Être capable de puissance ce n’est pas s’arc-bouter sur ses idées au risque de violer la réalité c’est écouter suffisamment ce qui est en train de se passer pour tirer parti des situations, savoir rebondir et croître durablement. Le général De Gaulle est à l’opposé de cela : il attend que les contextes rejoignent ses idées et ne sait plus faire, sinon. En 1940 et dans les années 60, au moment où la France cherchait à avoir une ses voix singulière, il se produit un alignement opportun avec « sa certaine idée de la France » qui lui permet de jouer un rôle certain, qu’on ne peut pas lui enlever. Mais dès que les contextes sont désalignés de ses idées, il est dépassé : en 46 avec les communistes, pendant la guerre d’Algérie, en 68-69. Pendant la guerre, il fait échouer au détriment de l’unité de la France quatre ralliements majeurs : Darlan, Giraud, Pucheu, Auphan.
Incapable de susciter une adhésion durable par la cohérence de ses décisions, De Gaulle va créer un recours fréquent aux référendums pour s’assurer de l’affection populaire. Il est en cela la première cause du règne émotionnel dans lequel notre vie politico- médiatique s’est engluée. Ce besoin d’affection tranche avec la phrase qu’on lui a souvent entendu répéter : « Les Français sont des veaux ». Dans un cas comme dans l’autre il n’y a pas là un comportement de chef : la sanction vient de la capacité à embarquer tout le monde et avoir un résultat durable, pas d’obtenir une affection capricieuse.
De Fillon à Hamon, parmi les candidats à la présidentielle de 2017, y a-t-il surabondance de « vendeurs » et de « prophètes » ?
Nous avons chez les principaux candidats un cocktail bien particulier, duquel aucun leader n’émerge réellement. J’ajoute en effet à la vision des moteurs de personnalité (« prêtres », « prophètes » ou « rois ») celle de l’énergie fondamentale ou position dans l’action : il y a des personnalités en « impulsion » (auto génération de la vision) et d’autres en « réaction » (génération de la vision au contact et en complément d’un chef ou d’un groupe). Aujourd’hui aucun des candidats n’a une position d’impulsion, ce qui veut dire qu’ils dépendent tous fortement de leur environnement pour produire leur vision ; à ce titre l’équipe qui les accompagne a un rôle clé.
Nous avons trois « prophètes » (Macron, Hamon, Mélenchon), un « prêtre » (Marine Le Pen) et un « roi » (Fillon ; « roi en réaction » c’est-à-dire chef en second : il sait décider et tenir la barre dans l’adversité mais il est fragile et influençable dans la vision).
Les chefs ont disparu de l’échiquier politique car le transfert qui s’est fait depuis la Révolution sur le débat d’idées puis la logique émotionnelle des médias a propulsé sur le devant de la scène ceux qui en sont les meilleurs professionnels : les idéologues et les vendeurs. Un chef attend que l’événement le convoque car il tire sa légitimité de l’action et non pas du discours. Il se met donc en retrait de la vie politique tant que la crise ne l’a pas appelé. Si la politique est une jungle nous pouvons dire que nous avons aujourd’hui une alliance improbable de Tartarins (vendeurs d’aventure) et de botanistes (experts hors-sol)… et pas d’aventuriers.