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Les p’tits noirs de La Table Ronde

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La petite Vermillon

Fondée en 1944, La Table Ronde est une grande maison d’édition. Celle des Hussards. Le port d’attache de la revue littéraire éponyme créée en 1948 pour lutter contre le « terrorisme intellectuel » de son époque. L’heure est à la parution d’une série de romans noirs dans la collection La Petite Vermillon. Lancée en 1992 par Tillinac, la collection de poche accueille des trésors littéraires. Comme les écrivains mythiques de la maison, Blondin, Nimier, Haedens, Morand, Chardonne ou Déon. Écrivains anticonformistes et sulfureux de leur vivant. Au catalogue, il y a des noms du « néo-polar », Fajardie et Manchette. La maison va plus loin en lançant une série « carte noire » pour rééditer des romans noirs méritant de retrouver une véritable audience. Éditer du noir à La Table Ronde, dans La Petite Vermillon, c’est affirmer qu’il fait partie de la Littérature avec un « L » majuscule. Point barre et anticonformisme.

« Littérature populaire » ? Un titre de noblesse

« Carte noire » est confiée à l’écrivain Jérôme Leroy, membre de la rédaction de Causeur, auteur du Bloc, roman qui a inspiré Chez nous de Lucas Belvaux. Les 4 premiers titres : La nuit myope d’A.D.G, La princesse de Crève de  Kââ, La langue chienne d’Hervé Prudon et Le sourire contenu de Serge Quadruppani. Présentation de la série par Leroy : « Une démarche qui allie l’exigence du style au souci de raconter une bonne histoire. En leur rendant justice [aux auteurs], et en les habillant des très belles couvertures de Stéphane Trapier, « Carte noire » est aussi l’occasion de préciser ce qu’est le roman noir, un genre parfois difficile à définir car il est souvent confondu avec le roman policier ou le thriller ». Chez les auteurs de la série, « il n’y a aucune certitude sur le bien et le mal. Les personnages sont des anti-héros aux motivations complexes, ni victimes, ni coupables ou alors les deux à la fois. Ils n’espèrent pas sauver le monde parce qu’ils sont plutôt occupés à sauver leur peau. On notera aussi chez ces auteurs une forte propension à l’humour (noir, évidemment) et au mauvais esprit ». Chaque roman est brièvement présenté par Leroy de façon truculente.

 La Nuit myope, « c’est ironique, élégant poétique : c’est A.D.G »

« Dans ce qu’il a été convenu d’appeler le « néo-polar » qui renouvela le genre dans les années 70 et 80 sous l’impulsion de Jean-Patrick Manchette, A.D.G occupa une place à part. Ses Séries Noires mettaient en scène des paysans berrichons alliés à des hippies pour faire face à des truands ou encore un avocat ancien para et un journaliste ivrogne qui transformaient Blois en décor de western » (présentation). Écrivain aux positions politiques droitières dans un monde noir gauchisant, A.D.G a donné de nombreux livres pittoresques et sérieux. Dont La Nuit myope, « Odyssée à l’envers d’un Ulysse ivre qui quitterait Pénélope pour retrouver Calypso mais qui en sera empêché parce qu’il est myope et qu’il a cassé ses lunettes en repassant de nuit au domicile conjugal » (présentation). Le lecteur suit les errances de Domi dans le Paris du début des années 80, à l’heure où les jets d’eau nettoient la nuit. Alcool, jolie fille blonde, rêves d’aventure à la Stevenson qui se prolonge en traversée lunettes brisées de Paris. Grande vadrouille dans un quotidien perdant âme : la France des années 80. Au bout de l’épopée ? Armelle dont il n’a que l’adresse et le désir sur un paquet de cigarettes. Retrouver la gouaille et le talent d’A.D.G dans ce court roman, l’un de ses plus beaux, plutôt dérive situationniste que « polar noir », en des pages qui aiment Paris, est un bonheur.

La princesse de crève, cavale, Kââ et jolies femmes en rafales

La princesse de crève est le second roman de Kââ, pseudonyme de Pascal Marignac. Présentation : « On suivra, dans cette France du début des années 80, un tueur gastronome, lecteur de théologie médiévale, amateur de peinture flamande, conducteur de grosses cylindrées, allemandes de préférence, qui sait lire une carte des vins et remonter un pistolet automatique avec la même compétence ». Un gars qui, pour être tueur, lit Gilson et apprécie le magret de canard au poivre vert ne saurait être un mauvais bougre. Les beautés blondes et brunes, parfois lesbiennes et armées, qui l’accompagnent au gré des rebondissements laissent un souvenir genré fort agréable. On a beaucoup tué pour des femmes de cette trempe. La princesse de crève ne mégote pas sur les codes du noir, dont Kââ jouait en virtuose. On passe les frontières, flingues dans la poche, motards dans le viseur, on tue, il n’y a guère de repos Celui du guerrier. Les voleurs et les assassins ont de l’éthique. La princesse de crève file sur fond d’affaires politico-financières. Road-movie, « roman d’action », cavale écrite en rafales. Ce n’est pas pour rien que Kââ était considéré par nombre de ses pairs comme le meilleur d’entre eux.

La langue chienne, Prudon, minima sociaux et humiliations : bienvenue chez nous

Prudon a la réputation d’un romancier noir à part. Manchette lui trouvait de la « furia ». Celle d’une France qui n’allait déjà plus bien. La même, où un homme mou déguisé en président dit « tout va mieux » à des gens, nous, qui n’en peuvent plus. La langue chienne n’est pas un roman d’hier mais un livre de maintenant. Noir, comme c’est chez nous. « La langue chienne, au départ, est une histoire inspirée d’un fait divers réel, bien noir, dont la banalité confine au sordide : un homme est brûlé vif par sa femme et l’amant de sa femme à Franconville après avoir été pendant des mois leur souffre-douleur » (présentation). C’est Tintin, amoureux de Gina, humilié par Franck qui couche dans son lit et baise sa femme. « Ducon », « Bourvil », on lui marche dessus, c’est Tintin, il dort avec le chien. L’univers de Prudon c’est le retour de Céline. Liberté, égalité, fraternité ? Pauvreté, injustice, souffrance. Sans-dents. La vie qu’on nous fait, La langue chienne qu’on nous parle. Nos humiliations, la paupér-ubérisation organisée. À toi Macron, et à tes potes, on te le dit : tu liras ce roman et ta grande bouche de mots creux tu fermeras. La langue chienne, c’est la France « en marche » sur le dos des chiens battus que nous sommes. À lire en votant.

Le sourire contenu de Quadruppani voyage au bout de la mondialisation

Factures, chômage, haine de soi partout. République, nulle part. Promesses non tenues de la France giscardo-mitterrandienne. Merci, m’sieurs dames, on est plongés dedans. Libéral libertarisme et pauvreté à tous les étages. Je me souviens d’une France qui avait ses clochards mais pas un SDF devant chaque boulangerie. On craignait les chars russes, on a eu Fabius et consorts. Depuis 1981, film noir quotidien intégral. « Dans ce roman noir qui s’attache autant à un monde finissant qu’au sort des cochons en Asie du Sud-Est, Serge Quadruppani était, tout comme son héros, en quête d’une « Shelter Island », d’une île-abri où le goût de la précision serait l’ennemi des simplifications assassines ». Les années 80 se terminent avec peine et Mark Senders se retrouve « vautré comme un SDF dans un parc new-yorkais, en train d’écouter un homme qui décrit avec précision le crépuscule sur la baie de l’Hudson ». Le chemin sera alors celui du « sourire contenu » d’une femme nue aux yeux violets. On rêve de Bogart, romans noirs et femmes. La vie, la poésie. Des photos de Doisneau, tout ce qui manque à la France actuelle. Lauren Bacall. Embarqué malgré lui dans un jeu d’échecs palpitant qui le dépasse, Senders, sujet aux paradis artificiels, conduit son lecteur au long cours de péripéties à l’échelle mondialisée.

Le roman noir, cela parle de nous. C’est la part de vérité, le cri : nous sommes les gueules cassées de la mondialisation « heureuse ». De ce désenchantement, ces 4 titres en forme de « carte noire » en annonçaient la venue. Chacun à sa manière.

La nuit myope  d’ADG

La princesse de Crêve de Kââ

Le sourire contenu de Serge Quadruppani

La langue chienne d’Hervé Prudon

(La Petite Vermillon « Carte noire à Jérôme Leroy », 2017)

La nuit myope

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La princesse de Crève

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Le sourire contenu

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Candidats: qui a le style le plus efficace?

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Si les principaux thèmes de campagne (Emploi, Sécurité, Europe,…) constituent le fond (et le cœur) des (d)ébats présidentiels, dans quelle mesure la forme, je veux parler du style et de l’allure des hommes politiques, a-t-elle, ou non, une influence sur leur image, et, plus concrètement, une incidence sur le vote des électeurs ?

Pour tenter d’y répondre, les deux soirées (télé)visuelles des 20 mars et 4 avril se révèlent un bon indicateur stylistique.

Pour chaque candidat, c’est une opportunité (une aubaine ?) de porter la tenue idoine, en cohérence avec sa ligne programmatique, d’imprimer un style, socle d’une image assumée, et de susciter, sinon l’adhésion, du moins une envie… motrice du bulletin le 23 avril prochain. L’effort peut paraître futile mais s’avérer utile. Tour d’horizon vestimentaire le 20 mars dernier!

« Avoir du style, c’est trouver son style »

Limité au quatuor des « ON » (Fillon, Hamon, Macron et Mélenchon) – si l’on oublie Marine Le Pen – le 1er débat n’a fait ressortir qu’une monotonie de bon aloi, entre les trois premiers (se seraient-ils concertés avant ?), portant le sempiternel costume bleu marine-chemise bleu clair-cravate bleu marine, propre mais sans caractère. Tenue convenable pour éviter toute déconvenue (l’image de la cravate de travers de François Hollande hante encore les esprits) !

Cette uniformisation, proche du mimétisme, n’est-elle pas au fond symptomatique d’un manque de singularité des programmes de chaque candidat ? Les idées fortes deviennent moyennes… comme les looks de ceux qui les défendent ! Le fond révèle la forme… et inversement.

C’est donc naturellement Mélenchon qui tira, lors de ce débat, son épingle du jeu, arborant un look mi bobo-mi prolo (veste noire de travail de la marque « le laboureur » – ça ne s’invente pas ! -, chemise blanche et cravate lie-de-vin, plus noble que le rouge) réussissant l’exploit d’avoir adopté une tenue en harmonie avec un électorat, pourtant hétérogène. Etre proche des ouvriers, comme des cadres supérieurs… mais avec style et élégance.

Et quid de ce lien, de cet équilibre entre le style et les idées de chaque prétendant ? Là encore, le fondateur de « la France insoumise » s’en sort avec les honneurs : il a su faire évoluer son image au fil des ans (rappelez-vous son costume noir endimanché qu’il portait en 2012 !) pour trouver une réelle identité. Sa coiffure, légèrement hirsute, vient parachever ce look de frondeur soigné, tendance « intellectuel de gauche » tranchant volontairement avec celle, beaucoup plus lisse et attendue, de ses concurrents les plus sérieux (les 3 autres « ON »).

Ainsi, Emmanuel Macron, chantre et héraut d’un renouveau économique et social, et dont on attendait une certaine originalité stylistique, s’est étonnamment fondu dans une image très policée et aseptisée que ses costumes bleu marine à revers étroit, coupés correctement mais sans relief, lui confèrent.

Tenue assez similaire de celle de Benoît Hamon… qui avait, lui aussi, opté pour un costume très formel et une cravate bleue marine. On regrettera toutefois que le combat cravate rouge, apanage de la gauche, contre cravate bleue, préférence plutôt droitière, n’ait pas eu lieu.

François Fillon, quant à lui, reste fidèle, depuis des lustres, au revers cranté de ses (fameux) costumes d’Arnys, tailleur germanopratin que la France entière a découvert il y a quelques semaines, synonyme d’élégance française un brin surannée, plutôt en phase avec une partie de son électorat traditionaliste. En ces temps de turbulences judiciaires, changer d’image serait peut-être risqué ou, qui sait, salvateur !

Trois semaines plus tard : le débat réunit cette fois, non plus 4 mais 9 candidats masculins. Comment se distinguer au sein de cet aréopage élargi ? Nos 4 principaux prétendants vont-ils changer de tenue ou miser sur une constance stylistique ?

La réponse est plurielle : si Mélenchon et Macron, surfant sur des sondages prometteurs, n’ont strictement rien modifié à leur tenue initiale, François Fillon a simplement troqué sa chemise bleue contre une blanche (à la recherche d’une image virginale ou rédemptrice ?). Mais c’est le candidat socialiste, en quête de sursaut électoral, qui a le plus « cassé » son image : une cravate parme a remplacé la bleu marine, le costume bleu marine s’est mué en noir pour un look plus coloré, autrement plus accrocheur. Certes, on n’atteint pas le parangon de l’élégance (l’association noir-parme est un peu hasardeuse) mais l’effet est plutôt réussi : image plus dynamique, look tonique.

Des cinq autres « petits » candidats masculins, c’est sans nul doute Philippe Poutou qui fit sensation, nanti d’un modeste tee-shirt gris à manches longues à boutons (façon tunisienne), symbole populaire d’un discours désinvolte, parfois irrespectueux. En cohérence parfaite avec ses électeurs et ses idées, il s’est ainsi démarqué, entouré du souverainiste Dupont-Aignan, au look bleu-blanc rouge très patriotique… et des iconoclastes Cheminade, Asselineau et Lassalle.


Philippe Poutou : « Fillon, que des histoires… par CNEWS

L’enjeu plombe l’audace

Hormis ces quelques exceptions, comment expliquer cette frilosité vestimentaire ?

D’abord, la fonction présidentielle incite au manque d’audace : nos hommes politiques actuels sont écartelés entre la volonté naturelle de se distinguer par leur image, au risque de déstabiliser une partie de leur électorat et la nécessité impérieuse, presque obsessionnelle, de plaire au plus grand nombre, de véhiculer une image consensuelle… qui les contraint à la banaliser en optant pour un look très conventionnel et conformiste.

En second lieu, l’absence de culture vestimentaire qui fait tant défaut au landerneau politique français : épaule naturelle ou rembourrée, revers de veste large ou plus étroit, poche à rabat (avec ou sans ticket) ou poche plaquée, veste deux boutons ou faux trois boutons, chemise à col français ou cutaway…? Autant de détails qu’il faut maîtriser selon son physique et qui conditionnent un style, une allure.

Certains de leurs prédécesseurs ont fait fi de cette morosité bien française pour affirmer un vrai style, en adoptant des tenues immédiatement identifiables tant par leur coupe, à l’instar d’Edouard Balladur, portant un très ajusté et très british costume 3 boutons à poche-ticket de Savile Row, que par l’association des motifs et couleurs comme Jack Lang avec ses duos chemises vichy rose (ou mauve) à col anglais, cravate noire et étroite, portées sous ses costumes noirs soigneusement choisis chez Mugler. Plus récemment, c’est l’actuel Premier ministre, Bernard Cazeneuve, qui portait, il y a quelques jours, une splendide cravate verte du meilleur effet associée à une chemise bleu clair et un costume, bien coupé, bleu marine… rehaussé d’une pochette blanche. Fidèle à lui-même : classique mais toujours chic, ajusté et raffiné. Trois références masculines, trois sources d’inspiration, bien au-delà du strict cadre politique.

Lacan prétendait que « le style, c’est l’homme même ». Force est de constater qu’y inclure l’homme politique français relève presque de la gageure.

Nos représentants sont, en matière de style, très prudents ; leur impéritie stylistique n’est pas tant d’en manquer (on peut leur pardonner)… mais de ne pas oser en avoir !

Endosser l’habit de président de la République n’est certes pas chose aisée, mais la solennité de la fonction ne doit pas empêcher pour autant le futur hôte de l’Elysée de gouverner « stylé ».

Les Françaises résistent par le nu!

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Exposition à la A. Galerie. Crédit photo : Sonia Sieff.

Dans une France coincée entre pudibonderie religieuse et voyeurisme marchand, le corps des femmes disparaît derrière le rideau des convenances et des peurs. Les discours idéologiques l’emportent dorénavant sur le grain des peaux. La fausse perfection esthétique imposée par l’industrie balaye les infinies variations de la beauté jusqu’à leur nier une quelconque réalité. Nos yeux habitués à cette nudité calibrée dans les rues, dans les magazines, au cinéma ont perdu leur acuité, leur film sensible.

Nous redonner foi dans l’émotion d’une courbe, l’allure d’une épaule, le galbe d’un sein, le profil d’un visage s’apparente, en fait, à une démarche artistique très osée. Sonia Sieff, parisienne de tempérament, fille de Barbara et JeanLoup, élevée dans les secrets de la chambre noire, devait relever deux défis : oublier l’image tutélaire du père, immense styliste de la photo, et renouveler le genre si dévoyé du nu. Accepter son atavisme sans imiter tout en imposant son regard sans tricher. La frontière entre érotisme libidineux et naturalisme froid est parfois ténue. La focale tient à un fil. Il est si facile de tomber dans l’exagération des chairs, dans l’outrance du désir et d’en oublier l’essentiel, c’est-à-dire l’expression d’une liberté sans fard, ni vêtements.

Une exposition sereine et éclatante

 

Sonia le prouve d’une façon éclatante et sereine, en exposant ses photographies à la A. Galerie dans le XVIème arrondissement jusqu’au 29 avril et en publiant son premier livre « Les Françaises » chez Rizzoli New-York. Dans sa préface, Boris Bergmann écrit que « Sonia Sieff ne masque pas, elle laisse les corps à vif, retrace les vies, chuchote leur dialectes intimes ». Cette recherche de l’intimité donc de la singularité de chaque femme en les dénudant totalement n’est pas anodine dans une époque cadenassée. La trentenaire passée par Vogue, Vanity Fair ou le Telegraph fait fi des interdits. Il y a une forme de résistance et d’engagement politique qui démontrent, s’il fallait en douter, de l’audace des Françaises. Insoumises et désirables. Secrètes et impudiques.

Puissantes et graciles. Elles n’abdiquent pas. Elles revendiquent juste le droit de poser sans aucun artifice, c’est leur manière à elles de faire taire les obscurantismes. Tous les modèles anonymes ou célèbres ont fait preuve, à la fois d’un courage et d’un abandon ce qui revient finalement au même. Se montrer nu relève plus de la psychologie que de la sexualité. Mais dans les arts comme ailleurs, entre la volonté du créateur et la réalisation concrète de son œuvre, en l’espèce des clichés, il peut y avoir des zones de friction. Sonia Sieff ne s’est pas laissée submerger par son sujet, sa technique parfaite, notamment son travail très délicat sur les ombres et les lignes de fuite, a fait le reste. Chez elle, la maîtrise n’occulte jamais l’émotion. Ses Françaises s’appellent Alba, Alix, Lubna, Marie, Pauline ou Zoé, elles sont plutôt jeunes et mystérieuses. On reconnait quelques actrices ou chanteuses, Elodie, Cécile ou encore Hélène.

Mise à nu, leur notoriété s’efface, elle n’est qu’un voile de malentendu. Mieux que certains réalisateurs, Sonia Sieff a rendu uniques toutes ces femmes avec un simple appareil. Chaque inconnue qui défile devant son objectif, irradie vraiment comme si la photographe avait su capturer leur moi profond. Boudeuses ou moqueuses, éthérées ou solaires, provocantes ou effacées, toute la palette des caractères et des sentiments se fixe sur le papier. Un rai de lumière dévoile Sara en jouant subtilement sur le quadrillage d’une chaise ajourée. A Porquerolles, Zoé ressemble à la Vénus de Botticelli. A Beaulieu, de dos, Allégria et son chignon font penser à une sculpture de Lorenzo Bartolini. A Paris, Constance déplie ses longues jambes et soutient son regard vers l’objectif. Ophélie suspend le temps tandis qu’en Normandie, sur la Côte d’Albâtre, la silhouette de Charlène se dessine sur les falaises crayeuses. Les Françaises possèdent un charme indéfinissable et Sonia Sieff, beaucoup de talent.

Exposition à la A. Galerie jusqu’au 29 avril – 4, rue Léonce Reynaud 75 116 PARIS

Les Françaises de Sonia Sieff – Editions Rizzoli New-York

Les Francaises

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Une stèle littéraire pour Xavier Dupont de Ligonnès

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Hommage aux victimes de la famille Dupont de Ligonnès à Nantes, avril 2011. SIPA. 00618057_000038

En 2011, la famille Dupont de Ligonnès, mère, enfants et chiens, a été retrouvée morte et enterrée sous la terrasse de sa maison nantaise. Le père s’est volatilisé. Il bénéficie toujours de la présomption d’innocence, il est le seul suspect, et mort ou vif, il est introuvable.

Le scénariste Samuel Doux lui consacre non une enquête – elles pullulent sur internet – mais un roman-reconstitution, une biographie d’un homme que ses voisins qualifièrent de « sans histoires ». Il en raconte pourtant beaucoup.

Un environnement catholique traditionaliste

Xavier est l’aîné d’une famille catholique traditionaliste. Sa mère affirmait recevoir et transcrire des messages du Christ, son père multipliait les aventures. C’est une histoire de dualité irréconciliable. D’un côté, le christianisme dans sa version tridentine : messes en latin, flagellations, Dieu de colère, prêtres vengeurs et inquisiteurs du pêché, de l’autre, les années 1960, 1970 et 1980, l’appel du large, la séduction que le jeune homme exerce sur les femmes, sa passion pour les États-Unis. Quand il s’attarde sur l’enfance de Xavier, Samuel Doux parle de « stigmates ». On ne peut douter de l’influence qu’une liturgie aussi dramatique et violente exerce sur un esprit d’enfant. Ainsi, en 2011, après les faits, les enquêteurs se sont penchés sur ce qu’ils appellent la « piste mystique » : ayant perdu la foi, le père de famille postait  pourtant régulièrement des messages sur des forums de discussion en ligne, catholiques, où il évoquait le sacrifice humain et son approbation par Dieu. De là à un passage à l’acte, il ne manquait que des éléments de tragédie moderne. La suite de l’histoire les apporte.

Privé de référent masculin, élevé dans un « gynécée versaillais », Xavier manque d’air. Il tente sa chance aux États-Unis, il parcourt le pays de long en large avec santiags et Stetson, imite l’accent des rednecks, il s’y sent chez lui, mais n’y fera pas affaire. D’une manière générale, les comptes de la famille révèlent que Xavier n’a jamais réussi dans le rôle de père à l’ancienne qu’il s’était attribué. Criblé de dettes, mais arrogant, menteur, infidèle, irritable, « il adorait ses enfants ». Dans des passages que l’auteur a à peine imaginés, il apparaît insouciant devant les obstacles terrestres, sûr de lui, même et surtout devant la mort qui n’est pour lui qu’un mauvais moment à passer pour atteindre le Paradis des catholiques. Fort de l’idée qu’il possédait un « destin », Xavier Dupont de Ligonnès fait le lien et le grand écart entre la Contre-Réforme et Doctissimo, entre la religion du Christ et celle de l’argent ; on est tenté de conclure que c’est là l’air du temps.

Un homme clivé et pris au piège

Les indices dont disposent les enquêteurs et le grand public, que nous découvrons dans le livre de Samuel Doux et sur les écrans, forment le portrait d’un homme clivé, d’une manière si caricaturale que les crimes dont il est suspect répondent à une logique accablante, et surtout, d’un homme pris au piège. Cela ne veut pas dire que tous les ratés deviennent des assassins, cela ne veut pas dire que la « société », dans son sens péjoratif, la société comme usine à dettes et à petits propriétaires châtrés, fabrique des bombes à retardement. Cela veut dire que Xavier Dupont de Ligonnès en est le symbole involontaire et parfait.

« Pourvu qu’on ne le retrouve jamais », souhaite l’auteur de L’éternité de Xavier Dupont de Ligonnès, et le lecteur avec lui. La justice des hommes ne peut rien, ni pour, ni contre lui. « Comme tout bon cow-boy, il sait qu’il ne lui reste plus qu’une chose à faire : une balle dans la tête et une caresse sur le flanc, pas nécessairement dans cet ordre. »

Samuel Doux, L’éternité de Xavier Dupont de Ligonnès – Julliard, 336 pages.

L'Éternité de Xavier Dupont de Ligonnès

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L’art concret de Bernard Rancillac

Les Chemins du Désert, Bernard Rancillac, 1991. Crédit photo : Collection de l’artiste, Paris.

On est au début des années 1960. C’est une réunion d’artistes. Ils parlent de l’abstraction. D’après eux, cet art d’avenir serait naturellement compris et apprécié par la population. L’un cite son voisin, agriculteur, qui « comprend ». Un autre le boulanger de son quartier. Non seulement l’abstraction est en passe de devenir hégémonique dans le petit monde de l’art, mais encore, pense-t-on, la population la plébisciterait.

Un type qui est resté jusque-là un peu à l’écart prend la parole à son tour. Il dit qu’il est sociologue. Il essaye d’abord d’expliquer aux participants en quoi consiste son métier insuffisamment connu à l’époque. « La sociologie est une sorte d’art extrêmement scientifique. Nous étudions la composition de la société. Nous interrogeons des gens que personne n’interroge. »[1. Propos cités de mémoire par Bernard Rancillac.] Cet inconnu s’appelle Pierre Bourdieu. Il raconte ce qu’il a observé en ce qui concerne la réception de l’art abstrait. C’est, selon ses enquêtes, tout le contraire de ce que croient les artistes qui viennent de parler. L’art abstrait est en réalité très mal connu du grand public et encore moins compris. L’intérêt qu’on peut lui porter ne dépasse guère le microcosme artistique. Pierre Bourdieu pousse plus loin son raisonnement. Il faudrait mettre au point un art figuratif adapté à notre temps, un art tel que la population se sente concernée[2. Idem.]. Parmi les gens qui sont là, il y en a un que ces propos ne laissent pas indifférent : c’est Bernard Rancillac. Il note le nom du sociologue et va suivre ses conférences.

Un artiste figuratif en prise avec son temps

Bernard Rancillac, en réalité, était déjà convaincu de la nécessité d’imaginer un art figuratif en prise avec les hommes et les femmes de son temps. Cependant, Rancillac ne compte pas en revenir à la peinture traditionnelle, ni verser dans le réalisme socialiste en vigueur dans l’Europe de l’Est. Il veut une figuration d’un genre nouveau, s’exprimant avec des formes résolument différentes.

La solution lui est apportée fortuitement par Hervé Télémaque. Cet artiste haïtien a séjourné aux États-Unis. En 1962, il rapporte en France un appareil optique utilisé outre-Atlantique dans le domaine de la pub. Il s’agit d’un épiscope. Cet instrument permet de projeter sur une paroi l’image agrandie d’un document en papier de la taille d’une[access capability= »lire_inedits »] carte postale. À cette époque, nombre de pubs ne sont pas collées, mais peintes à même les murs. Avec un épiscope, on peut reproduire en grand et en autant de fois que nécessaire un modèle réduit fourni par une agence de pub. Hervé Télémaque, qui peint d’imagination, ne se sert pas de cet appareil. Bernard Rancillac va au contraire comprendre à partir de 1965-1966 tout le parti qu’il peut en tirer. Ce recours à l’épiscope est, en plein xxe siècle, tout à fait comparable à l’utilisation par les artistes d’autrefois de la camera obscura.

En recourant à des projections de photos, Rancillac apporte à ses compositions une empreinte véridique. Cependant, il se garde de produire des œuvres d’apparence photographique comme le font, par exemple, les hyperréalistes. En effet, il préfère développer un style volontairement épuré. Il emprunte à la publicité sa façon de simplifier l’image en la découpant en aplats recevant chacun une couleur unie. Cette esthétique de l’aplat donne à ses œuvres la facture nouvelle qu’il recherchait. Et, mine de rien, la simplification visuelle est tout un art.

Un groupe d’artistes compatibles

Il a aussi le projet de fonder un groupe. Dans ces années-là, on est davantage pris au sérieux quand on se présente comme un mouvement. Rancillac rassemble autour de lui un groupe d’artistes aux idées compatibles. Ils sont accueillis en 1964 au musée d’Art moderne de la Ville de Paris par une certaine Marie-Claude Dane. Cette grande exposition collective est intitulée « Mythologies quotidiennes », en référence au fameux ouvrage de Roland Barthes (Mythologies, 1957). Les protagonistes comprennent dans la foulée qu’il leur faut un théoricien. On cherche l’intellectuel qui pourrait faire le boulot. On fait finalement affaire avec Gérald Gassiot-Talabot, dont la plume multicarte s’illustre au service de causes variées et parfois contradictoires. C’est lui qui donne au mouvement le nom que l’histoire retiendra : la Figuration narrative.

L’année suivante, en 1965, une exposition collective est organisée en galerie. Non seulement les participants y prennent à nouveau le contre-pied de l’art abstrait, mais ils se démarquent également des épigones conceptualisants de Marcel Duchamp. Une suite de huit peintures à six mains (Aillaud, Arroyo, Recalcati), ayant valeur de manifeste, représente ainsi La Fin tragique de Marcel Duchamp. La carrière artistique de Bernard Rancillac et de ses amis est lancée.

À ce stade, il faut opérer un petit retour en arrière pour bien comprendre qui est Bernard Rancillac. Il est né en 1931 au bord du jardin du Luxembourg, à Paris. Son grand-père, doyen de la faculté de pharmacie, réside là dans un hôtel particulier, avec les siens. Les juristes et les militaires importants abondent dans cette famille de la haute bourgeoisie.. Le père de Bernard Rancillac, brillant agrégé de lettres, veut conduire ses cinq fils à marche forcée vers la réussite la plus respectable. Bernard, l’aîné, est le premier à se rebeller. Il a décidé d’être artiste. Ça déplaît, la littérature étant considérée comme nettement plus honorable. Le père refuse que Bernard aille aux Beaux-Arts. Il ne veut pas l’entretenir à se la couler douce et à dessiner des femmes nues.

Une vie entière de militant et d’artiste

Le père consent tout de même à inscrire son rejeton à la très sérieuse école d’arts graphiques Penninghen, considérée comme plus fiable. Rancillac y acquiert un excellent coup de crayon, mais il échoue à l’examen final qui lui aurait permis de devenir professeur de dessin. Cet échec semble moins lié à des compétences insuffisantes qu’à l’affirmation prématurée d’un tempérament volcanique. Le père exprime à son fils son mépris définitif et sans appel. La rupture est consommée. Le fils sera paradoxalement renforcé par la détestation qu’il voue à ce géniteur peu compréhensif et à l’ordre social qu’il représente. Cette impulsion négative donnera à Rancillac du ressort pour une vie entière de militant et d’artiste.

Il part faire son service militaire au Maroc. Il est affecté à un régiment semi-disciplinaire comportant de jeunes communistes. C’est dans ce creuset qu’il fait son éducation politique. Il dessine aussi beaucoup et fait partager à nombre de ses camarades l’amour du dessin. Il teste sur eux la force expressive de la figuration. Sa première exposition se tient à Meknès, en 1953. En rentrant à Paris, il obtient, grâce à son baccalauréat, un poste d’instituteur adjoint. Après ses cours, il file travailler à l’atelier de gravure de Stanley William Hayter (le fameux Atelier 17). C’est ainsi que commence sa vie d’artiste : pauvre, rebelle et amoureux du dessin. Il devient aussi un militant à la gauche de la gauche. Cependant, il ne se fixe durablement dans aucun parti, dans aucune tendance. Soixante ans plus tard, âgé de 86 ans, il n’a rien perdu de sa pugnacité.


Philippe Coubetergues présente Bernard… par EMA_Vitry-sur-seine

La rétrospective présentée au siège du parti communiste français embrasse donc plus d’un demi-siècle de création. Au fil des toiles, on passe en revue les conflits et événements qui ont marqué les sensibilités de gauche depuis Pinochet jusqu’à l’Afghanistan. Dans la ligne de mire de Rancillac, on voit le capitalisme et divers régimes autoritaires. On trouve également les religions qu’il tourne en dérision. Les engagements de Bernard Rancillac sont bien tranchés. Certains – et c’est parfois mon cas – pourront ici et là les trouver sommaires, voire carrément discutables, mais il faut reconnaître à cet artiste qu’il est sincère et infatigable.

Un rôle important dans l’art du XXe siècle

C’est peut-être dans ses échecs qu’il est le plus touchant. Citons cette exposition organisée à Sarajevo, dans un contexte de montée des tensions, pour laquelle ses peintures ont été refoulées en arrivant sur place. De même, en 1988, il se met en route pour Alger afin de protester contre l’assassinat du directeur de l’École des beaux-arts, mais son voyage est annulé, alors que des émeutes éclatent.

Parmi les œuvres de Rancillac, tout le monde a en tête la célèbre sérigraphie Nous sommes tous des juifs et des Allemands. On y voit, au-dessus de la fameuse inscription, la tête réjouie de Daniel Cohn-Bendit défiant un CRS. Elle a été créée par Rancillac en mai 1968 dans les ateliers de gravure de l’École des beaux-arts. Cette estampe, par sa simplicité, par sa force expressive, par la synergie texte-image et surtout par son inscription dans l’actualité, est un modèle du genre et sans doute un chef-d’œuvre.

Bernard Rancillac et la Figuration narrative ont indiscutablement eu un rôle important dans l’évolution artistique de la seconde partie du xxe siècle. Aujourd’hui, avec un peu de recul, on peut s’interroger sur ce qu’a été l’apport principal de cet artiste. Mettons de côté la question de l’engagement politique qui relève de l’opinion personnelle. L’apport décisif ne consistera probablement pas non plus dans sa manière épurée, tout en aplats. Alors que les artistes ont tendance à reprendre goût à la picturalité, cette facture très plate semble avoir pour le moment peu d’héritiers. En revanche, on ne peut lui enlever cette intuition que seule une peinture qui a quelque chose à dire peut nous concerner. Rancillac a réintroduit et actualisé le genre le plus décrié de l’art d’autrefois, je veux parler de la peinture d’histoire. Il a pratiqué une sorte de peinture d’histoire à chaud que l’on pourrait appeler peinture d’actualité. Peu importe de savoir si sa facture est suffisamment picturale, si ses sujets suscitent l’adhésion, l’important est qu’il ait contribué à rouvrir à la figuration un champ qui lui était fermé. À l’heure où l’intérêt du public pour l’art contemporain fait souvent défaut, alors oui, Rancillac a vu juste : l’art doit nous concerner d’une façon ou d’une autre.

Tibor Csernus, un autre artiste de la figuration narrative

Un mouvement artistique comporte souvent des figures beaucoup plus variées que sa définition ne le laisse présager, et c’est tant mieux. La Figuration narrative ne fait pas exception. Sa diversité est réjouissante. J’en veux pour preuve l’un des participants à l’exposition fondatrice de 1965, Tibor Csernus (1927-2007). Ce peintre atypique est passionnant à tous points de vue. Hongrois, il fuit son pays après l’écrasement de l’insurrection de 1956 et se réfugie en France. Contrairement à la plupart des membres du mouvement, il n’est nullement fasciné par le marxisme, bien au contraire. Son style de peinture est également complètement à rebours de celui de ses camarades. Formé aux Beaux-Arts de Budapest, école très ouverte à la modernité, il s’éloigne de plus en plus des courants dominants de son temps. Il est attiré par les peintres caravagesques au point de devenir l’un des leurs avec plus de trois siècles de retard. Il s’intéresse aussi à des artistes satiriques comme William Hogarth (1697-1764). Dans son atelier du Bateau-Lavoir, il peint des Conversions de saint Paul et des Atalante et Hippomène en décalage total par rapport au public de son temps. On le considère passéiste et rétrograde. Ses œuvres peinent à se vendre de son vivant.

Dix ans après sa mort, ses toiles suscitent un regain d’intérêt, en Hongrie notamment. Sa facture apparaît, en effet, d’une incroyable maturité dans une génération où le raffinement était rare. Loin d’avoir produit de discutables pastiches, on s’aperçoit qu’il a réexploré de l’intérieur la peinture d’autrefois, à l’image d’un cuisinier exhumant d’anciennes recettes. Son aventure artistique, à mille lieues d’un enfermement réactionnaire, constitue une véritable réappropriation de l’histoire de la peinture. Alors que nombre d’artistes de la figuration narrative fleurent les années 1970 et peuvent paraître un peu datés, Csernus l’intempestif n’a pas pris une ride.

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À voir absolument :

« Rancillac Rétrospective », exposition du musée de la Poste à l’espace Niemeyer, 2, place du Colonel-Fabien, 75019 Paris, jusqu’au 7 juin.

« Bernard Rancillac, Actualités », Maison Elsa Triolet-Aragon, 78730 Saint-Arnoult-en-Yvelines, jusqu’au 14 mai.

« Bernard Rancillac. Les années pop », musée de l’Abbaye Sainte-Croix, 85100 Les Sables-d’Olonne, jusqu’au 24 septembre.

 

La Ve République: le régime qui ne marche plus

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François Hollande sur le perron de l'Elysée, avril 2017. SIPA. 00802106_000012

Le doute s’est insinué au fil des élections présidentielles pour devenir aujourd’hui un sentiment assez partagé : « l’épreuve reine de notre vie politique », comme disent les commentateurs, ne fonctionne plus. Qui croit encore qu’elle donnera au pays un chef assez fort et déterminé pour prendre ses problèmes à bras-le-corps ? Il serait temps de se poser la question ! Voilà bien trente ans que la trop fameuse « course à l’Élysée » est devenue l’exact contraire de ce qu’avait voulu et institué De Gaulle : ayant perdu ses vertus initiales, elle ne montre plus que ses travers. Alors, si l’on s’avouait pour de bon la vérité : c’est le principe même du pouvoir présidentiel, donc de ce scrutin, qui est en cause.

Un seul être vous manque…

On sait comment le Général en est venu, en deux temps, à imposer cette solution. L’incurie de deux républiques l’avaient convaincu que seul un président tirant une légitimité directe du peuple lui donnerait, à l’abri des aléas parlementaires et des combinaisons de partis, la force et la liberté d’imposer, fût-ce contre les corps intermédiaires et l’opinion elle-même, les réformes dont le pays avait tant besoin après toutes ces années d’immobilisme. Inattaquable de la part des députés, en mesure d’en appeler directement au peuple par référendum, il pouvait prescrire les changements que réclamait l’intérêt général et que combattaient, puisqu’il en est toujours ainsi, les intérêts particuliers. Au-dessus des partis, selon l’expression si galvaudée, en tout cas n’ayant à leur égard souscrit aucune dette.

>> A lire aussi: Présidentielle: en marche vers une nouvelle République!

La comparaison avec le présent est tout bonnement effrayante. Surveillé, critiqué, et bientôt ligoté par une famille politique remuante, lesté de tout le poids de promesses jetées à tout-va lors d’une campagne marquée par les surenchères et les contradictions, le président fraîchement élu n’est déjà plus en mesure d’imposer la moindre réforme. Heureusement pour lui, il a touché l’héritage gaulliste : le voici protégé par les institutions, désormais garantes de son inaction ; bientôt rejeté pour son inaptitude à répondre aux aspirations du pays, il se maintient en place par la seule force du « pouvoir présidentiel ». Les commentateurs s’exclament : heureusement que nous ne sommes plus sous la Quatrième car le malheureux, du fond de son impopularité, serait depuis longtemps balayé par un vote parlementaire ! Mais il met désormais à profit sa solide position institutionnelle pour ne rien faire, pour laisser intacts les problèmes du pays, et rester en place malgré l’impopularité que lui vaut cette inaction. Le régime présidentiel est devenu le rempart des mandats pour rien.

« Si le diable est dans le confessionnal… »

Comment les conditions d’exercice d’un pouvoir efficace sont-elles devenues celles du maintien d’un exécutif impuissant ? Avec, d’ailleurs, une aggravation au fil des présidences, l’« état de grâce » cher à Mitterrand se réduisant de deux ans pour lui à six mois pour son successeur et presque rien pour les deux suivants. Tout se passe comme si, ayant épuisé toutes ses forces dans la bataille homérique menant à l’Élysée, ayant passé deux, trois décennies à assiéger le pouvoir, à couper des têtes dans le camp adverse et le sien, le candidat élu ne disposait plus de la moindre énergie pour exercer la finalité de la fonction briguée avec tant de volonté, une politique digne de ce nom.

Pour achever de comparer l’incomparable, l’intention initiale du fondateur de la Cinquième République et ce qu’est devenue l’élection présidentielle, il faut évidemment évoquer le rôle des partis. Au moins depuis 1981, le candidat se doit de tenir son « appareil », au mieux d’en être le chef, au pire d’y représenter une tendance affermie. On dira qu’à l’occasion du présent scrutin les primaires ont fait mordre la poussière aux prétendants officiels. On objectera même que, jailli du néant à la tête d’un mouvement croupion, Emmanuel Macron fournit un spectaculaire contre-exemple. Mais, outre que la messe n’est pas dite, les partis encadrent bel et bien pour le reste cette présidentielle qu’on prétendait leur arracher.

Les primaires les ont même installés au cœur d’un processus officiel de sélection, qui de surcroît aggrave les contradictions du programme, écartelé entre une campagne initiale forcément musclée (il faut séduire la base du parti, toujours plus radicale) suivie d’une nécessaire ouverture (mettre de l’eau dans son vin pour élargir son assise). Et si les partis ne verrouillent plus tout le dispositif, on ne le doit qu’à la crise qui, les secouant tous, donne une chance à quelques francs-tireurs. Or la réforme de 1962 n’avait d’autre but que de tenir les appareils à distance. Sinon, expliquait De Gaulle, ce n’est plus la même élection : « On a fait des confessionnaux, c’est pour tâcher de repousser le diable ; mais si le diable est dans le confessionnal, alors ça change tout ! »

Un conflit, un second, un troisième…

Si l’on ne remarque pas toujours ce virage à 180 degrés, on s’aveugle surtout sur les vices du scrutin présidentiel. En premier lieu celui-ci : quand l’efficacité politique, et d’abord le simple bon sens, commandent de disposer d’un pouvoir homogène, avec à sa tête un chef, la France se plaît à en compter deux. Que n’a-t-on écrit pourtant sur les bisbilles (le mot est souvent faible) entre les deux copilotes de l’exécutif, le président et son Premier ministre ? Pompidou-Chaban, Giscard-Chirac, Mitterrand-Rocard, Sarkozy-Fillon, pour ne citer que les conflits les plus avérés, illustrent des périodes où l’opacité des décisions et l’incertitude sur les choix ont été les meilleurs garants de l’inertie. Sans parler, naturellement, des périodes de cohabitation où l’affaire tourne à la farce. Se souvient-on du débat Mitterrand-Chirac de l’entre-deux-tours de 1988, cette bataille de chiffonniers sur des sujets il est vrai aussi anodins que la lutte contre le terrorisme ?

En France, le président élu nomme un chef de Gouvernement avec pour première mission de devenir, s’il le peut, le chef d’une majorité qui l’a rarement choisi. Et comme deux chefs se partagent l’exécutif, il n’est jamais interdit à un ministre perdant un arbitrage de contourner Matignon pour, si de bonnes relations le lui permettent, aller se plaindre à l’Élysée. L’on peut compter sur les entourages respectifs pour envenimer le débat, surtout si le Premier ministre (mais n’est-ce pas toujours le cas ?) ronge son frein sur l’avant-dernière marche du pouvoir en rêvant de franchir la dernière. Opacité, incertitude sur les responsabilités, sur les choix, et plus souvent sur les non-choix.

Ce conflit en appelle souvent un second, entre le faux leader de la majorité parlementaire et le vrai, le président du groupe le plus nombreux, impatient porte-parole de députés qui eux-mêmes répercutent les colères de leurs électeurs. Voire un troisième, avec le chef du parti, lorsqu’il est assez puissant pour faire valoir sa légitimité. On n’a pas oublié la lutte épique entre Laurent Fabius et Lionel Jospin qui prit naissance pendant que le premier siégeait à Matignon et le second à la tête du PS.

Une machine à diviser

De cet exécutif bicéphale découle aussi notre invraisemblable calendrier électoral. Après les deux tours de la présidentielle – ou doit-on désormais en compter quatre, avec les primaires ? -, il faut revoter aux législatives, en priant pour qu’un électorat versatile ne se déjuge pas dans l’intervalle, ce qui finira bien par arriver un jour. À comparer avec un régime parlementaire traditionnel, qui voit la majorité législative porter aussitôt son chef à la tête du Gouvernement. Au Royaume-Uni, un tour de scrutin au lieu de six. Pauvres Britanniques, qui se contentent de si peu !

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Machine à ne rien faire, à soutenir un exécutif pléthorique tirant à hue et à dia entre « proches » de celui-ci et « fidèles » de celui-là, notre constitution est aussi devenue, et là encore aux antipodes de ce que voulait De Gaulle, une machine à diviser les Français. Inutile d’épiloguer sur les ravages d’un second tour poussant (sauf en 1969 et 2002, et encore…) à l’affrontement de deux armées en campagne, se soldant en général par une pauvre victoire acquise dans les parages du 50-50. Au moment où le déclin des idéologies, l’acuité des défis économiques et technologiques, enfin la gravité des menaces pesant sur notre civilisation devraient nous inciter à rechercher des consensus, nos institutions et modes de scrutin nous poussent à entretenir une forme de guerre civile. Ce n’est pas un hasard si au cours de la décennie écoulée 19 des 28 pays membres de l’Union européenne, et non des moindres (Allemagne, bien sûr, mais aussi Italie, Belgique, Danemark, Finlande, etc.), ont été plus ou moins durablement dirigés par des gouvernements de coalition unissant, au-delà des nécessités arithmétiques, des partis opposés. Solution impossible à imaginer en France dans la foulée d’une « course à l’Élysée » qui laisse trop de plaies vives, ou réduite à de pathétiques débauchages individuels.

Ce qui change tout : la discipline de vote

Alors, instituer un vrai régime présidentiel, comme le prônent certains – surtout ceux qui n’en connaissent ni les rouages ni les limites ? Pourquoi ne pas plutôt revenir à un bon vieux système parlementaire dans lequel, en toute transparence, le parti ou l’alliance vainqueur aux législatives confie l’exécutif à son leader, devenu chef du gouvernement ? Et revenir à un président exerçant un magistère moral sans empiéter sur les choix politiques au quotidien. Un président qui en bonne logique ne serait plus élu au suffrage universel direct, quoique le cas existe dans plusieurs pays comme l’Autriche ou le Portugal.

On entend déjà les cris d’orfraie : revenir à la Quatrième, horreur ! Mais ce régime, et le précédent, ne connaissaient pas la discipline de vote, désormais entrée dans les mœurs, et voilà qui change tout. On aurait tort d’objecter le cas des « frondeurs » socialistes, car il témoigne précisément des inconvénients de la dyarchie propre à la Cinquième, qui permet au chef de l’État, à ses risques et périls, de changer de Premier ministre et de négocier un virage politique sans changer de majorité parlementaire. Accessoirement, il prouve aussi que les députés finissent toujours par se souvenir jusqu’où il ne faut pas aller. À cet égard, l’arme absolue de la dissolution serait à conserver entre les mains d’un président arbitre – vraiment arbitre.

Sinon la caricature de système politique qu’étaient la Troisième et la Quatrième, en tout cas un régime parlementaire moderne, solide, homogène, transparent, obtiendrait à coup sûr davantage de résultats, devant une montagne de réformes à entreprendre, qu’une Cinquième dont les incarnations successives n’ont survécu qu’en vendant sous ce nom, à une opinion de moins en moins dupe, les petits ajustements à court terme dont elles étaient à peine capables. L’efficacité dans l’action passe par une exigence : tout le pouvoir au Premier ministre !

« À bras ouverts », éloge de la caricature

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A bras ouverts.

À bras ouverts, dernier film de Philippe de Chauveron avec Christian Clavier, a suscité l’ire bien-pensante lors de la diffusion de sa bande-annonce. La sortie en salles ne pouvait échapper à la polémique.

L’objet du délit

De quoi s’agit-il ? D’une comédie sans prétention au chef-d’œuvre. Un film potache que chacun jugera plus ou moins drôle et plus ou moins réussi. Cela parle d’un intellectuel de gauche, Jean-Étienne Fougerole, incarné par un Christian Clavier qui a beaucoup de BHL. Le côté précieuse ridicule égotique. Figure de gauche, obsédée par les chiffres de ventes de ses livres et passant à la télé. Il réclame l’accueil des Roms, allégorie des migrants. Avec le camp du Bien décrit par Philippe Muray, une apparente bonne attention peut vite évoluer en catastrophe. Débattant face à un jeune intellectuel supposé réac, Barzach, les idées de Zemmour et la vie privée de Philippot, Fougerole se trouve mis devant le fait accompli : vous voulez aider les Roms ? Accueillez-les donc chez vous ! Piégé, il relève le défi. Sauf qu’une famille de roms vient s’installer dans son jardin. Un thème de comédie, pas de quoi en faire un fromage. D’autant que le film est surtout une apologie du « vivre-ensemble » : Fougerole, par mariage de son fils interposé, est finalement obligé de s’intégrer dans une culture différente de la sienne.

À bras ouverts ? L’esprit Charlie hebdo !

Un film « beurk » pour Le Parisien/Aujourd’hui en France, « dangereux » pour Slate, « écœurant » pour le Huffington Post, « raciste et nauséabond » pour Le Monde, « on n’aime pas » pour TéléramaLe Figaro et Valeurs Actuelles sont plus mesurés : À bras ouverts est une farce. Dans un pays, la France, où la rumeur prétend que l’on peut rigoler de tout. L’esprit Charlie hebdo. Esprit dont le film de Philippe de Chauveron ne manque pas. « Nous sommes tous des Roms ! » s’exclame Fougerole. Sauf que le blasphème ne porte pas sur une religion ou sur le populisme mais sur ceux qui manifestent dans les rues quand il s’agit de défendre le droit à la satire. D’habitude, le monde de la culture comprend la farce et la caricature. On rit de scènes de sodomie du Pape ou de Mahomet en Une de journaux satiriques. On veut avoir le droit de rire de tout. À juste titre sur le plan légal : en République, seule la loi fait limite. Alors pourquoi une telle levée de bouclier contre cette comédie ? Ce sont des intellos de gauche qui sont mis à l’épreuve du réel, Fougerole et sa femme, jouée par une Elsa Zylberstein pétillante. Ils sont caricaturaux. Comme le sont tous les personnages du film, à commencer par la famille de Roms. Mais aussi le fils des Fougerole, les jeunes étudiants manifestant aux cris de « réquisition », la jeune étudiante qui pousse son Fougerole de professeur à la prendre sur une table à la fac, le personnage réac de Barzach et son homosexualité (étonnant que le film n’ait pas été décrété homophobe…), la voisine, le maire, l’éditrice, le député, l’animateur du débat télévisé qui enclenche l’histoire… Tout dans ce film est caricature, y compris les Roms. Pas un personnage n’y échappe. Bien sûr que des membres de la communauté Rom peuvent être choqués ! Comme des musulmans ou des chrétiens le sont quand ils sont parodiés. Ou bien des intellectuels quand on les caricature en « néo réacs », ce dont les médias goûtant peu À bras ouverts se sont fait une spécialité saisonnière.

L’intolérance au nom de la tolérance

Au fond, toutes les caricatures seraient acceptables dans ce film, sauf celles de l’intello de gauche et des Roms. Le problème n’est pas le film en tant que tel. Le véritable problème de la polémique autour d’À bras ouverts réside dans la façon dont de prétendus militants de la tolérance sont devenus l’intolérance même, n’acceptant en définitive que ce qu’ils sont. Et n’admettant pas d’être mis, à l’instar de Fougerole, devant la réalité de leurs paroles creuses. Fougerole dit qu’il accueillerait des Roms et se retrouve obligé de le faire par intérêt égotique et financier (tiens… étonnant que ce film ne soit pas aussi accusé d’être antisémite car l’unique motivation de Fougerole en cette affaire est liée aux ventes de ses livres…). On peut tout caricaturer sauf les prétendus défenseurs du droit de tout caricaturer. On peut s’exprimer librement sauf contre les prétendus défenseurs du droit à l’expression libre. Le summum de l’intolérance : un tribunal de la pensée dont on ne compte plus les méfaits.

Et Boboland créa le délit de caricature

L’infamie contre cette comédie est un procès fait au droit de caricaturer. Ceux qui tombent à bras raccourcis sur ce film lui font ce que les djihadistes ont fait aux caricatures de Charlie hebdo, les kalachs en moins, et ils ne semblent pas s’en apercevoir. Que toutes ces bonnes âmes commencent en effet par balayer devant leur porte. Personnalités du monde de la culture ou simples citoyens militants, que ces bonnes et belles âmes aillent en effet au bout du chemin et accueillent concrètement des migrants chez elles, y compris au péril de la loi. L’argument est simpliste. Non pas. Que ces bonnes âmes en ayant les moyens financiers le fassent, et en profitent par la même occasion pour supprimer les digicodes de leurs immeubles, qui empêchent les SDF de dormir au chaud par moins 10 degrés en plein Paris. On meurt sous la fenêtre tandis que la pétition se signe sur internet, cocktail à portée de clic. Que tous ces individus moralisateurs parlent beaucoup mais agissent si peu, là est le vrai scandale. Et cela démontre à quel point nous sommes entrés dans une ère de virtualisation du Politique. La pratique politique usuelle ne consiste-t-elle pas théoriquement et traditionnellement à mettre ses actes et ses paroles en adéquation ? Autrement dit, à prendre des risques ? Vous me direz que j’ai la langue facile ? Non pas. Je ne suis ni une bonne ni une belle âme. Et ne me sens aucunement obligé de l’être. À toutes ces belles et bonnes âmes moralisant souvent dans l’opulence, le Père Ubu dirait un beau et bien gras « merdre » avec le ton de la farce et de la caricature. Un peu comme À bras ouverts.

Tout Ubu

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La Vie de Marie selon Boissoudy

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François-Xavier de Boissoudy

Marie est debout, droite, les mains ouvertes. Elle est seule mais c’est un dialogue. Parle-t-elle avec l’ange de l’Annonciation ? On la sent attentive. La lumière est vive qui vient de la droite : elle éclaire la jeune femme et allonge derrière elle une ombre nette. François-Xavier de Boissoudy explore la vie de Marie, mère de Dieu. Fidèle à sa manière, il scrute le texte, rien que le texte, et en livre une interprétation tout à la fois réaliste et épurée, qui ne vise que l’intime, sacrifie volontiers le décor, traque l’instant décisif plus que la scène grandiose, jette au fossé l’orientalisme pour toucher à l’universel, et refuse avec obstination à donner dans le symbolique pour être bien certain que ses grands lavis noirs (un noir nourri de quelques traces rouges ou bleues) racontent cette vérité.

Quand Marie rencontre Syméon

Son réalisme est bien sûr assez schématique : pas d’obsession du détail minutieux, pas de couleurs délicates, un éclairage expressionniste dans les œuvres les plus marquantes, un camaïeu de gris assez réduit pour les autres. Mais il sait à merveille être témoin, d’une façon troublante, et par là même nous rendre témoins : on assiste de loin à la rencontre de Marie et Syméon, petits personnages au pied d’une immense colonne. La scène est presque banale, elle devient émouvante par la simplicité voulue de la “prise de vue” : nous sommes sur le parvis, c’est presque d’un œil négligent que nous observons, un instant, cette femme qui présente un bébé au vieillard monotone. Comme dans ses toiles de la série Miséricorde, la lumière émane des personnages : un blanc éclatant réunit Syméon, l’enfant et sa mère. Il se joue là quelque chose que l’artiste a saisi sur le vif.

On sent que François-Xavier de Boissoudy retranscrit les images qui naissent quand il lit les Évangiles : il est dans la scène, il nous y amène. Le point de vue est systématiquement frontal ou latéral : on est parfaitement en face ou perpendiculaire, spectateurs privilégiés, parfois tout près. Nous sommes dans la rue qui débouche sur la maison de Marie quand l’ange toque à sa porte, passant regardant un ange sans ailes (de ces anges bonhommes qui parcourent tranquillement toute la Bible) – et cette Annonciation sans fracas ni dorures dégage une telle impression de simplicité, de limpidité, d’évidence qu’elle emporte l’adhésion. Nous sommes aussi juste de l’autre côté de l’âne quand Marie accouche, met bas, en fait, accroupie et observant le nouveau-né qui apparaît entre ses jambes – et là encore l’émotion est vive à proportion que la scène est débarrassée de l’appareil pittoresque, l’émotion est intense à proportion que Marie est normale. Le cadrage caravagesque (nous observons entre les pattes de l’âne) nous met au ras du sol, là où Dieu tient à être.

Visages de la Vierge

Ne rien marquer de l’extraordinaire est le plus sûr moyen que Boissoudy a de nous stupéfier. Tous les lieux communs retrouvent une virginité. Ces passages si connus, ces scènes si codées, ces moments si attendus sont à nouveau révélés. On en est même parfois décontenancé. Si Marie assise, regardant avec un amour teinté de respect et de surprise son nourrisson qu’elle tient face à elle, illustre avec bonheur « Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur. » (Luc 2, 19), d’autres scènes (un Magnificat, une sainte famille) sont convenues, sans force ; justes sans doute, mais juste tièdes.

Ces moments sont rares et la plupart des grandes œuvres (la galerie expose aussi de petites toiles qui sont plus des recherches, des mises en place) ont cette qualité unique de vision qui interpelle depuis deux ans les spectateurs, cette capacité à nous projeter. Cette Marie seule, debout, plongée dans sa prière, laisse respectueux et méditatif. Elle étend les bras, accepte plus qu’elle n’implore. Peut-être est-ce l’ange en face d’elle ; ou peut-être est-ce Marie jeune fille, Stabat Puella, vierge consacrée, immaculée conception, parlant avec le dieu invisible mais évidemment présent ; ou peut-être sommes-nous entre l’annonciation et la nativité. Nous sommes en tout cas en sa présence.

« Marie, la vie d’une femme », à la galerie Guillaume, 32 rue de Penthièvre, 75008, Paris, jusqu’au 3 juin 2017.

Les p’tits noirs de La Table Ronde

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La petite Vermillon
La petite Vermillon

Fondée en 1944, La Table Ronde est une grande maison d’édition. Celle des Hussards. Le port d’attache de la revue littéraire éponyme créée en 1948 pour lutter contre le « terrorisme intellectuel » de son époque. L’heure est à la parution d’une série de romans noirs dans la collection La Petite Vermillon. Lancée en 1992 par Tillinac, la collection de poche accueille des trésors littéraires. Comme les écrivains mythiques de la maison, Blondin, Nimier, Haedens, Morand, Chardonne ou Déon. Écrivains anticonformistes et sulfureux de leur vivant. Au catalogue, il y a des noms du « néo-polar », Fajardie et Manchette. La maison va plus loin en lançant une série « carte noire » pour rééditer des romans noirs méritant de retrouver une véritable audience. Éditer du noir à La Table Ronde, dans La Petite Vermillon, c’est affirmer qu’il fait partie de la Littérature avec un « L » majuscule. Point barre et anticonformisme.

« Littérature populaire » ? Un titre de noblesse

« Carte noire » est confiée à l’écrivain Jérôme Leroy, membre de la rédaction de Causeur, auteur du Bloc, roman qui a inspiré Chez nous de Lucas Belvaux. Les 4 premiers titres : La nuit myope d’A.D.G, La princesse de Crève de  Kââ, La langue chienne d’Hervé Prudon et Le sourire contenu de Serge Quadruppani. Présentation de la série par Leroy : « Une démarche qui allie l’exigence du style au souci de raconter une bonne histoire. En leur rendant justice [aux auteurs], et en les habillant des très belles couvertures de Stéphane Trapier, « Carte noire » est aussi l’occasion de préciser ce qu’est le roman noir, un genre parfois difficile à définir car il est souvent confondu avec le roman policier ou le thriller ». Chez les auteurs de la série, « il n’y a aucune certitude sur le bien et le mal. Les personnages sont des anti-héros aux motivations complexes, ni victimes, ni coupables ou alors les deux à la fois. Ils n’espèrent pas sauver le monde parce qu’ils sont plutôt occupés à sauver leur peau. On notera aussi chez ces auteurs une forte propension à l’humour (noir, évidemment) et au mauvais esprit ». Chaque roman est brièvement présenté par Leroy de façon truculente.

 La Nuit myope, « c’est ironique, élégant poétique : c’est A.D.G »

« Dans ce qu’il a été convenu d’appeler le « néo-polar » qui renouvela le genre dans les années 70 et 80 sous l’impulsion de Jean-Patrick Manchette, A.D.G occupa une place à part. Ses Séries Noires mettaient en scène des paysans berrichons alliés à des hippies pour faire face à des truands ou encore un avocat ancien para et un journaliste ivrogne qui transformaient Blois en décor de western » (présentation). Écrivain aux positions politiques droitières dans un monde noir gauchisant, A.D.G a donné de nombreux livres pittoresques et sérieux. Dont La Nuit myope, « Odyssée à l’envers d’un Ulysse ivre qui quitterait Pénélope pour retrouver Calypso mais qui en sera empêché parce qu’il est myope et qu’il a cassé ses lunettes en repassant de nuit au domicile conjugal » (présentation). Le lecteur suit les errances de Domi dans le Paris du début des années 80, à l’heure où les jets d’eau nettoient la nuit. Alcool, jolie fille blonde, rêves d’aventure à la Stevenson qui se prolonge en traversée lunettes brisées de Paris. Grande vadrouille dans un quotidien perdant âme : la France des années 80. Au bout de l’épopée ? Armelle dont il n’a que l’adresse et le désir sur un paquet de cigarettes. Retrouver la gouaille et le talent d’A.D.G dans ce court roman, l’un de ses plus beaux, plutôt dérive situationniste que « polar noir », en des pages qui aiment Paris, est un bonheur.

La princesse de crève, cavale, Kââ et jolies femmes en rafales

La princesse de crève est le second roman de Kââ, pseudonyme de Pascal Marignac. Présentation : « On suivra, dans cette France du début des années 80, un tueur gastronome, lecteur de théologie médiévale, amateur de peinture flamande, conducteur de grosses cylindrées, allemandes de préférence, qui sait lire une carte des vins et remonter un pistolet automatique avec la même compétence ». Un gars qui, pour être tueur, lit Gilson et apprécie le magret de canard au poivre vert ne saurait être un mauvais bougre. Les beautés blondes et brunes, parfois lesbiennes et armées, qui l’accompagnent au gré des rebondissements laissent un souvenir genré fort agréable. On a beaucoup tué pour des femmes de cette trempe. La princesse de crève ne mégote pas sur les codes du noir, dont Kââ jouait en virtuose. On passe les frontières, flingues dans la poche, motards dans le viseur, on tue, il n’y a guère de repos Celui du guerrier. Les voleurs et les assassins ont de l’éthique. La princesse de crève file sur fond d’affaires politico-financières. Road-movie, « roman d’action », cavale écrite en rafales. Ce n’est pas pour rien que Kââ était considéré par nombre de ses pairs comme le meilleur d’entre eux.

La langue chienne, Prudon, minima sociaux et humiliations : bienvenue chez nous

Prudon a la réputation d’un romancier noir à part. Manchette lui trouvait de la « furia ». Celle d’une France qui n’allait déjà plus bien. La même, où un homme mou déguisé en président dit « tout va mieux » à des gens, nous, qui n’en peuvent plus. La langue chienne n’est pas un roman d’hier mais un livre de maintenant. Noir, comme c’est chez nous. « La langue chienne, au départ, est une histoire inspirée d’un fait divers réel, bien noir, dont la banalité confine au sordide : un homme est brûlé vif par sa femme et l’amant de sa femme à Franconville après avoir été pendant des mois leur souffre-douleur » (présentation). C’est Tintin, amoureux de Gina, humilié par Franck qui couche dans son lit et baise sa femme. « Ducon », « Bourvil », on lui marche dessus, c’est Tintin, il dort avec le chien. L’univers de Prudon c’est le retour de Céline. Liberté, égalité, fraternité ? Pauvreté, injustice, souffrance. Sans-dents. La vie qu’on nous fait, La langue chienne qu’on nous parle. Nos humiliations, la paupér-ubérisation organisée. À toi Macron, et à tes potes, on te le dit : tu liras ce roman et ta grande bouche de mots creux tu fermeras. La langue chienne, c’est la France « en marche » sur le dos des chiens battus que nous sommes. À lire en votant.

Le sourire contenu de Quadruppani voyage au bout de la mondialisation

Factures, chômage, haine de soi partout. République, nulle part. Promesses non tenues de la France giscardo-mitterrandienne. Merci, m’sieurs dames, on est plongés dedans. Libéral libertarisme et pauvreté à tous les étages. Je me souviens d’une France qui avait ses clochards mais pas un SDF devant chaque boulangerie. On craignait les chars russes, on a eu Fabius et consorts. Depuis 1981, film noir quotidien intégral. « Dans ce roman noir qui s’attache autant à un monde finissant qu’au sort des cochons en Asie du Sud-Est, Serge Quadruppani était, tout comme son héros, en quête d’une « Shelter Island », d’une île-abri où le goût de la précision serait l’ennemi des simplifications assassines ». Les années 80 se terminent avec peine et Mark Senders se retrouve « vautré comme un SDF dans un parc new-yorkais, en train d’écouter un homme qui décrit avec précision le crépuscule sur la baie de l’Hudson ». Le chemin sera alors celui du « sourire contenu » d’une femme nue aux yeux violets. On rêve de Bogart, romans noirs et femmes. La vie, la poésie. Des photos de Doisneau, tout ce qui manque à la France actuelle. Lauren Bacall. Embarqué malgré lui dans un jeu d’échecs palpitant qui le dépasse, Senders, sujet aux paradis artificiels, conduit son lecteur au long cours de péripéties à l’échelle mondialisée.

Le roman noir, cela parle de nous. C’est la part de vérité, le cri : nous sommes les gueules cassées de la mondialisation « heureuse ». De ce désenchantement, ces 4 titres en forme de « carte noire » en annonçaient la venue. Chacun à sa manière.

La nuit myope  d’ADG

La princesse de Crêve de Kââ

Le sourire contenu de Serge Quadruppani

La langue chienne d’Hervé Prudon

(La Petite Vermillon « Carte noire à Jérôme Leroy », 2017)

La nuit myope

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La princesse de Crève

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Le sourire contenu

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La langue chienne

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Candidats: qui a le style le plus efficace?

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Si les principaux thèmes de campagne (Emploi, Sécurité, Europe,…) constituent le fond (et le cœur) des (d)ébats présidentiels, dans quelle mesure la forme, je veux parler du style et de l’allure des hommes politiques, a-t-elle, ou non, une influence sur leur image, et, plus concrètement, une incidence sur le vote des électeurs ?

Pour tenter d’y répondre, les deux soirées (télé)visuelles des 20 mars et 4 avril se révèlent un bon indicateur stylistique.

Pour chaque candidat, c’est une opportunité (une aubaine ?) de porter la tenue idoine, en cohérence avec sa ligne programmatique, d’imprimer un style, socle d’une image assumée, et de susciter, sinon l’adhésion, du moins une envie… motrice du bulletin le 23 avril prochain. L’effort peut paraître futile mais s’avérer utile. Tour d’horizon vestimentaire le 20 mars dernier!

« Avoir du style, c’est trouver son style »

Limité au quatuor des « ON » (Fillon, Hamon, Macron et Mélenchon) – si l’on oublie Marine Le Pen – le 1er débat n’a fait ressortir qu’une monotonie de bon aloi, entre les trois premiers (se seraient-ils concertés avant ?), portant le sempiternel costume bleu marine-chemise bleu clair-cravate bleu marine, propre mais sans caractère. Tenue convenable pour éviter toute déconvenue (l’image de la cravate de travers de François Hollande hante encore les esprits) !

Cette uniformisation, proche du mimétisme, n’est-elle pas au fond symptomatique d’un manque de singularité des programmes de chaque candidat ? Les idées fortes deviennent moyennes… comme les looks de ceux qui les défendent ! Le fond révèle la forme… et inversement.

C’est donc naturellement Mélenchon qui tira, lors de ce débat, son épingle du jeu, arborant un look mi bobo-mi prolo (veste noire de travail de la marque « le laboureur » – ça ne s’invente pas ! -, chemise blanche et cravate lie-de-vin, plus noble que le rouge) réussissant l’exploit d’avoir adopté une tenue en harmonie avec un électorat, pourtant hétérogène. Etre proche des ouvriers, comme des cadres supérieurs… mais avec style et élégance.

Et quid de ce lien, de cet équilibre entre le style et les idées de chaque prétendant ? Là encore, le fondateur de « la France insoumise » s’en sort avec les honneurs : il a su faire évoluer son image au fil des ans (rappelez-vous son costume noir endimanché qu’il portait en 2012 !) pour trouver une réelle identité. Sa coiffure, légèrement hirsute, vient parachever ce look de frondeur soigné, tendance « intellectuel de gauche » tranchant volontairement avec celle, beaucoup plus lisse et attendue, de ses concurrents les plus sérieux (les 3 autres « ON »).

Ainsi, Emmanuel Macron, chantre et héraut d’un renouveau économique et social, et dont on attendait une certaine originalité stylistique, s’est étonnamment fondu dans une image très policée et aseptisée que ses costumes bleu marine à revers étroit, coupés correctement mais sans relief, lui confèrent.

Tenue assez similaire de celle de Benoît Hamon… qui avait, lui aussi, opté pour un costume très formel et une cravate bleue marine. On regrettera toutefois que le combat cravate rouge, apanage de la gauche, contre cravate bleue, préférence plutôt droitière, n’ait pas eu lieu.

François Fillon, quant à lui, reste fidèle, depuis des lustres, au revers cranté de ses (fameux) costumes d’Arnys, tailleur germanopratin que la France entière a découvert il y a quelques semaines, synonyme d’élégance française un brin surannée, plutôt en phase avec une partie de son électorat traditionaliste. En ces temps de turbulences judiciaires, changer d’image serait peut-être risqué ou, qui sait, salvateur !

Trois semaines plus tard : le débat réunit cette fois, non plus 4 mais 9 candidats masculins. Comment se distinguer au sein de cet aréopage élargi ? Nos 4 principaux prétendants vont-ils changer de tenue ou miser sur une constance stylistique ?

La réponse est plurielle : si Mélenchon et Macron, surfant sur des sondages prometteurs, n’ont strictement rien modifié à leur tenue initiale, François Fillon a simplement troqué sa chemise bleue contre une blanche (à la recherche d’une image virginale ou rédemptrice ?). Mais c’est le candidat socialiste, en quête de sursaut électoral, qui a le plus « cassé » son image : une cravate parme a remplacé la bleu marine, le costume bleu marine s’est mué en noir pour un look plus coloré, autrement plus accrocheur. Certes, on n’atteint pas le parangon de l’élégance (l’association noir-parme est un peu hasardeuse) mais l’effet est plutôt réussi : image plus dynamique, look tonique.

Des cinq autres « petits » candidats masculins, c’est sans nul doute Philippe Poutou qui fit sensation, nanti d’un modeste tee-shirt gris à manches longues à boutons (façon tunisienne), symbole populaire d’un discours désinvolte, parfois irrespectueux. En cohérence parfaite avec ses électeurs et ses idées, il s’est ainsi démarqué, entouré du souverainiste Dupont-Aignan, au look bleu-blanc rouge très patriotique… et des iconoclastes Cheminade, Asselineau et Lassalle.


Philippe Poutou : « Fillon, que des histoires… par CNEWS

L’enjeu plombe l’audace

Hormis ces quelques exceptions, comment expliquer cette frilosité vestimentaire ?

D’abord, la fonction présidentielle incite au manque d’audace : nos hommes politiques actuels sont écartelés entre la volonté naturelle de se distinguer par leur image, au risque de déstabiliser une partie de leur électorat et la nécessité impérieuse, presque obsessionnelle, de plaire au plus grand nombre, de véhiculer une image consensuelle… qui les contraint à la banaliser en optant pour un look très conventionnel et conformiste.

En second lieu, l’absence de culture vestimentaire qui fait tant défaut au landerneau politique français : épaule naturelle ou rembourrée, revers de veste large ou plus étroit, poche à rabat (avec ou sans ticket) ou poche plaquée, veste deux boutons ou faux trois boutons, chemise à col français ou cutaway…? Autant de détails qu’il faut maîtriser selon son physique et qui conditionnent un style, une allure.

Certains de leurs prédécesseurs ont fait fi de cette morosité bien française pour affirmer un vrai style, en adoptant des tenues immédiatement identifiables tant par leur coupe, à l’instar d’Edouard Balladur, portant un très ajusté et très british costume 3 boutons à poche-ticket de Savile Row, que par l’association des motifs et couleurs comme Jack Lang avec ses duos chemises vichy rose (ou mauve) à col anglais, cravate noire et étroite, portées sous ses costumes noirs soigneusement choisis chez Mugler. Plus récemment, c’est l’actuel Premier ministre, Bernard Cazeneuve, qui portait, il y a quelques jours, une splendide cravate verte du meilleur effet associée à une chemise bleu clair et un costume, bien coupé, bleu marine… rehaussé d’une pochette blanche. Fidèle à lui-même : classique mais toujours chic, ajusté et raffiné. Trois références masculines, trois sources d’inspiration, bien au-delà du strict cadre politique.

Lacan prétendait que « le style, c’est l’homme même ». Force est de constater qu’y inclure l’homme politique français relève presque de la gageure.

Nos représentants sont, en matière de style, très prudents ; leur impéritie stylistique n’est pas tant d’en manquer (on peut leur pardonner)… mais de ne pas oser en avoir !

Endosser l’habit de président de la République n’est certes pas chose aisée, mais la solennité de la fonction ne doit pas empêcher pour autant le futur hôte de l’Elysée de gouverner « stylé ».

Les Françaises résistent par le nu!

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Exposition à la A. Galerie. Crédit photo : Sonia Sieff.
Exposition à la A. Galerie. Crédit photo : Sonia Sieff.

Dans une France coincée entre pudibonderie religieuse et voyeurisme marchand, le corps des femmes disparaît derrière le rideau des convenances et des peurs. Les discours idéologiques l’emportent dorénavant sur le grain des peaux. La fausse perfection esthétique imposée par l’industrie balaye les infinies variations de la beauté jusqu’à leur nier une quelconque réalité. Nos yeux habitués à cette nudité calibrée dans les rues, dans les magazines, au cinéma ont perdu leur acuité, leur film sensible.

Nous redonner foi dans l’émotion d’une courbe, l’allure d’une épaule, le galbe d’un sein, le profil d’un visage s’apparente, en fait, à une démarche artistique très osée. Sonia Sieff, parisienne de tempérament, fille de Barbara et JeanLoup, élevée dans les secrets de la chambre noire, devait relever deux défis : oublier l’image tutélaire du père, immense styliste de la photo, et renouveler le genre si dévoyé du nu. Accepter son atavisme sans imiter tout en imposant son regard sans tricher. La frontière entre érotisme libidineux et naturalisme froid est parfois ténue. La focale tient à un fil. Il est si facile de tomber dans l’exagération des chairs, dans l’outrance du désir et d’en oublier l’essentiel, c’est-à-dire l’expression d’une liberté sans fard, ni vêtements.

Une exposition sereine et éclatante

 

Sonia le prouve d’une façon éclatante et sereine, en exposant ses photographies à la A. Galerie dans le XVIème arrondissement jusqu’au 29 avril et en publiant son premier livre « Les Françaises » chez Rizzoli New-York. Dans sa préface, Boris Bergmann écrit que « Sonia Sieff ne masque pas, elle laisse les corps à vif, retrace les vies, chuchote leur dialectes intimes ». Cette recherche de l’intimité donc de la singularité de chaque femme en les dénudant totalement n’est pas anodine dans une époque cadenassée. La trentenaire passée par Vogue, Vanity Fair ou le Telegraph fait fi des interdits. Il y a une forme de résistance et d’engagement politique qui démontrent, s’il fallait en douter, de l’audace des Françaises. Insoumises et désirables. Secrètes et impudiques.

Puissantes et graciles. Elles n’abdiquent pas. Elles revendiquent juste le droit de poser sans aucun artifice, c’est leur manière à elles de faire taire les obscurantismes. Tous les modèles anonymes ou célèbres ont fait preuve, à la fois d’un courage et d’un abandon ce qui revient finalement au même. Se montrer nu relève plus de la psychologie que de la sexualité. Mais dans les arts comme ailleurs, entre la volonté du créateur et la réalisation concrète de son œuvre, en l’espèce des clichés, il peut y avoir des zones de friction. Sonia Sieff ne s’est pas laissée submerger par son sujet, sa technique parfaite, notamment son travail très délicat sur les ombres et les lignes de fuite, a fait le reste. Chez elle, la maîtrise n’occulte jamais l’émotion. Ses Françaises s’appellent Alba, Alix, Lubna, Marie, Pauline ou Zoé, elles sont plutôt jeunes et mystérieuses. On reconnait quelques actrices ou chanteuses, Elodie, Cécile ou encore Hélène.

Mise à nu, leur notoriété s’efface, elle n’est qu’un voile de malentendu. Mieux que certains réalisateurs, Sonia Sieff a rendu uniques toutes ces femmes avec un simple appareil. Chaque inconnue qui défile devant son objectif, irradie vraiment comme si la photographe avait su capturer leur moi profond. Boudeuses ou moqueuses, éthérées ou solaires, provocantes ou effacées, toute la palette des caractères et des sentiments se fixe sur le papier. Un rai de lumière dévoile Sara en jouant subtilement sur le quadrillage d’une chaise ajourée. A Porquerolles, Zoé ressemble à la Vénus de Botticelli. A Beaulieu, de dos, Allégria et son chignon font penser à une sculpture de Lorenzo Bartolini. A Paris, Constance déplie ses longues jambes et soutient son regard vers l’objectif. Ophélie suspend le temps tandis qu’en Normandie, sur la Côte d’Albâtre, la silhouette de Charlène se dessine sur les falaises crayeuses. Les Françaises possèdent un charme indéfinissable et Sonia Sieff, beaucoup de talent.

Exposition à la A. Galerie jusqu’au 29 avril – 4, rue Léonce Reynaud 75 116 PARIS

Les Françaises de Sonia Sieff – Editions Rizzoli New-York

Les Francaises

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Une stèle littéraire pour Xavier Dupont de Ligonnès

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Hommage aux victimes de la famille Dupont de Ligonnès à Nantes, avril 2011. SIPA. 00618057_000038
Hommage aux victimes de la famille Dupont de Ligonnès à Nantes, avril 2011. SIPA. 00618057_000038

En 2011, la famille Dupont de Ligonnès, mère, enfants et chiens, a été retrouvée morte et enterrée sous la terrasse de sa maison nantaise. Le père s’est volatilisé. Il bénéficie toujours de la présomption d’innocence, il est le seul suspect, et mort ou vif, il est introuvable.

Le scénariste Samuel Doux lui consacre non une enquête – elles pullulent sur internet – mais un roman-reconstitution, une biographie d’un homme que ses voisins qualifièrent de « sans histoires ». Il en raconte pourtant beaucoup.

Un environnement catholique traditionaliste

Xavier est l’aîné d’une famille catholique traditionaliste. Sa mère affirmait recevoir et transcrire des messages du Christ, son père multipliait les aventures. C’est une histoire de dualité irréconciliable. D’un côté, le christianisme dans sa version tridentine : messes en latin, flagellations, Dieu de colère, prêtres vengeurs et inquisiteurs du pêché, de l’autre, les années 1960, 1970 et 1980, l’appel du large, la séduction que le jeune homme exerce sur les femmes, sa passion pour les États-Unis. Quand il s’attarde sur l’enfance de Xavier, Samuel Doux parle de « stigmates ». On ne peut douter de l’influence qu’une liturgie aussi dramatique et violente exerce sur un esprit d’enfant. Ainsi, en 2011, après les faits, les enquêteurs se sont penchés sur ce qu’ils appellent la « piste mystique » : ayant perdu la foi, le père de famille postait  pourtant régulièrement des messages sur des forums de discussion en ligne, catholiques, où il évoquait le sacrifice humain et son approbation par Dieu. De là à un passage à l’acte, il ne manquait que des éléments de tragédie moderne. La suite de l’histoire les apporte.

Privé de référent masculin, élevé dans un « gynécée versaillais », Xavier manque d’air. Il tente sa chance aux États-Unis, il parcourt le pays de long en large avec santiags et Stetson, imite l’accent des rednecks, il s’y sent chez lui, mais n’y fera pas affaire. D’une manière générale, les comptes de la famille révèlent que Xavier n’a jamais réussi dans le rôle de père à l’ancienne qu’il s’était attribué. Criblé de dettes, mais arrogant, menteur, infidèle, irritable, « il adorait ses enfants ». Dans des passages que l’auteur a à peine imaginés, il apparaît insouciant devant les obstacles terrestres, sûr de lui, même et surtout devant la mort qui n’est pour lui qu’un mauvais moment à passer pour atteindre le Paradis des catholiques. Fort de l’idée qu’il possédait un « destin », Xavier Dupont de Ligonnès fait le lien et le grand écart entre la Contre-Réforme et Doctissimo, entre la religion du Christ et celle de l’argent ; on est tenté de conclure que c’est là l’air du temps.

Un homme clivé et pris au piège

Les indices dont disposent les enquêteurs et le grand public, que nous découvrons dans le livre de Samuel Doux et sur les écrans, forment le portrait d’un homme clivé, d’une manière si caricaturale que les crimes dont il est suspect répondent à une logique accablante, et surtout, d’un homme pris au piège. Cela ne veut pas dire que tous les ratés deviennent des assassins, cela ne veut pas dire que la « société », dans son sens péjoratif, la société comme usine à dettes et à petits propriétaires châtrés, fabrique des bombes à retardement. Cela veut dire que Xavier Dupont de Ligonnès en est le symbole involontaire et parfait.

« Pourvu qu’on ne le retrouve jamais », souhaite l’auteur de L’éternité de Xavier Dupont de Ligonnès, et le lecteur avec lui. La justice des hommes ne peut rien, ni pour, ni contre lui. « Comme tout bon cow-boy, il sait qu’il ne lui reste plus qu’une chose à faire : une balle dans la tête et une caresse sur le flanc, pas nécessairement dans cet ordre. »

Samuel Doux, L’éternité de Xavier Dupont de Ligonnès – Julliard, 336 pages.

L'Éternité de Xavier Dupont de Ligonnès

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L’art concret de Bernard Rancillac

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Les Chemins du Désert, Bernard Rancillac, 1991. Crédit photo : Collection de l'artiste, Paris.
Les Chemins du Désert, Bernard Rancillac, 1991. Crédit photo : Collection de l’artiste, Paris.

On est au début des années 1960. C’est une réunion d’artistes. Ils parlent de l’abstraction. D’après eux, cet art d’avenir serait naturellement compris et apprécié par la population. L’un cite son voisin, agriculteur, qui « comprend ». Un autre le boulanger de son quartier. Non seulement l’abstraction est en passe de devenir hégémonique dans le petit monde de l’art, mais encore, pense-t-on, la population la plébisciterait.

Un type qui est resté jusque-là un peu à l’écart prend la parole à son tour. Il dit qu’il est sociologue. Il essaye d’abord d’expliquer aux participants en quoi consiste son métier insuffisamment connu à l’époque. « La sociologie est une sorte d’art extrêmement scientifique. Nous étudions la composition de la société. Nous interrogeons des gens que personne n’interroge. »[1. Propos cités de mémoire par Bernard Rancillac.] Cet inconnu s’appelle Pierre Bourdieu. Il raconte ce qu’il a observé en ce qui concerne la réception de l’art abstrait. C’est, selon ses enquêtes, tout le contraire de ce que croient les artistes qui viennent de parler. L’art abstrait est en réalité très mal connu du grand public et encore moins compris. L’intérêt qu’on peut lui porter ne dépasse guère le microcosme artistique. Pierre Bourdieu pousse plus loin son raisonnement. Il faudrait mettre au point un art figuratif adapté à notre temps, un art tel que la population se sente concernée[2. Idem.]. Parmi les gens qui sont là, il y en a un que ces propos ne laissent pas indifférent : c’est Bernard Rancillac. Il note le nom du sociologue et va suivre ses conférences.

Un artiste figuratif en prise avec son temps

Bernard Rancillac, en réalité, était déjà convaincu de la nécessité d’imaginer un art figuratif en prise avec les hommes et les femmes de son temps. Cependant, Rancillac ne compte pas en revenir à la peinture traditionnelle, ni verser dans le réalisme socialiste en vigueur dans l’Europe de l’Est. Il veut une figuration d’un genre nouveau, s’exprimant avec des formes résolument différentes.

La solution lui est apportée fortuitement par Hervé Télémaque. Cet artiste haïtien a séjourné aux États-Unis. En 1962, il rapporte en France un appareil optique utilisé outre-Atlantique dans le domaine de la pub. Il s’agit d’un épiscope. Cet instrument permet de projeter sur une paroi l’image agrandie d’un document en papier de la taille d’une[access capability= »lire_inedits »] carte postale. À cette époque, nombre de pubs ne sont pas collées, mais peintes à même les murs. Avec un épiscope, on peut reproduire en grand et en autant de fois que nécessaire un modèle réduit fourni par une agence de pub. Hervé Télémaque, qui peint d’imagination, ne se sert pas de cet appareil. Bernard Rancillac va au contraire comprendre à partir de 1965-1966 tout le parti qu’il peut en tirer. Ce recours à l’épiscope est, en plein xxe siècle, tout à fait comparable à l’utilisation par les artistes d’autrefois de la camera obscura.

En recourant à des projections de photos, Rancillac apporte à ses compositions une empreinte véridique. Cependant, il se garde de produire des œuvres d’apparence photographique comme le font, par exemple, les hyperréalistes. En effet, il préfère développer un style volontairement épuré. Il emprunte à la publicité sa façon de simplifier l’image en la découpant en aplats recevant chacun une couleur unie. Cette esthétique de l’aplat donne à ses œuvres la facture nouvelle qu’il recherchait. Et, mine de rien, la simplification visuelle est tout un art.

Un groupe d’artistes compatibles

Il a aussi le projet de fonder un groupe. Dans ces années-là, on est davantage pris au sérieux quand on se présente comme un mouvement. Rancillac rassemble autour de lui un groupe d’artistes aux idées compatibles. Ils sont accueillis en 1964 au musée d’Art moderne de la Ville de Paris par une certaine Marie-Claude Dane. Cette grande exposition collective est intitulée « Mythologies quotidiennes », en référence au fameux ouvrage de Roland Barthes (Mythologies, 1957). Les protagonistes comprennent dans la foulée qu’il leur faut un théoricien. On cherche l’intellectuel qui pourrait faire le boulot. On fait finalement affaire avec Gérald Gassiot-Talabot, dont la plume multicarte s’illustre au service de causes variées et parfois contradictoires. C’est lui qui donne au mouvement le nom que l’histoire retiendra : la Figuration narrative.

L’année suivante, en 1965, une exposition collective est organisée en galerie. Non seulement les participants y prennent à nouveau le contre-pied de l’art abstrait, mais ils se démarquent également des épigones conceptualisants de Marcel Duchamp. Une suite de huit peintures à six mains (Aillaud, Arroyo, Recalcati), ayant valeur de manifeste, représente ainsi La Fin tragique de Marcel Duchamp. La carrière artistique de Bernard Rancillac et de ses amis est lancée.

À ce stade, il faut opérer un petit retour en arrière pour bien comprendre qui est Bernard Rancillac. Il est né en 1931 au bord du jardin du Luxembourg, à Paris. Son grand-père, doyen de la faculté de pharmacie, réside là dans un hôtel particulier, avec les siens. Les juristes et les militaires importants abondent dans cette famille de la haute bourgeoisie.. Le père de Bernard Rancillac, brillant agrégé de lettres, veut conduire ses cinq fils à marche forcée vers la réussite la plus respectable. Bernard, l’aîné, est le premier à se rebeller. Il a décidé d’être artiste. Ça déplaît, la littérature étant considérée comme nettement plus honorable. Le père refuse que Bernard aille aux Beaux-Arts. Il ne veut pas l’entretenir à se la couler douce et à dessiner des femmes nues.

Une vie entière de militant et d’artiste

Le père consent tout de même à inscrire son rejeton à la très sérieuse école d’arts graphiques Penninghen, considérée comme plus fiable. Rancillac y acquiert un excellent coup de crayon, mais il échoue à l’examen final qui lui aurait permis de devenir professeur de dessin. Cet échec semble moins lié à des compétences insuffisantes qu’à l’affirmation prématurée d’un tempérament volcanique. Le père exprime à son fils son mépris définitif et sans appel. La rupture est consommée. Le fils sera paradoxalement renforcé par la détestation qu’il voue à ce géniteur peu compréhensif et à l’ordre social qu’il représente. Cette impulsion négative donnera à Rancillac du ressort pour une vie entière de militant et d’artiste.

Il part faire son service militaire au Maroc. Il est affecté à un régiment semi-disciplinaire comportant de jeunes communistes. C’est dans ce creuset qu’il fait son éducation politique. Il dessine aussi beaucoup et fait partager à nombre de ses camarades l’amour du dessin. Il teste sur eux la force expressive de la figuration. Sa première exposition se tient à Meknès, en 1953. En rentrant à Paris, il obtient, grâce à son baccalauréat, un poste d’instituteur adjoint. Après ses cours, il file travailler à l’atelier de gravure de Stanley William Hayter (le fameux Atelier 17). C’est ainsi que commence sa vie d’artiste : pauvre, rebelle et amoureux du dessin. Il devient aussi un militant à la gauche de la gauche. Cependant, il ne se fixe durablement dans aucun parti, dans aucune tendance. Soixante ans plus tard, âgé de 86 ans, il n’a rien perdu de sa pugnacité.


Philippe Coubetergues présente Bernard… par EMA_Vitry-sur-seine

La rétrospective présentée au siège du parti communiste français embrasse donc plus d’un demi-siècle de création. Au fil des toiles, on passe en revue les conflits et événements qui ont marqué les sensibilités de gauche depuis Pinochet jusqu’à l’Afghanistan. Dans la ligne de mire de Rancillac, on voit le capitalisme et divers régimes autoritaires. On trouve également les religions qu’il tourne en dérision. Les engagements de Bernard Rancillac sont bien tranchés. Certains – et c’est parfois mon cas – pourront ici et là les trouver sommaires, voire carrément discutables, mais il faut reconnaître à cet artiste qu’il est sincère et infatigable.

Un rôle important dans l’art du XXe siècle

C’est peut-être dans ses échecs qu’il est le plus touchant. Citons cette exposition organisée à Sarajevo, dans un contexte de montée des tensions, pour laquelle ses peintures ont été refoulées en arrivant sur place. De même, en 1988, il se met en route pour Alger afin de protester contre l’assassinat du directeur de l’École des beaux-arts, mais son voyage est annulé, alors que des émeutes éclatent.

Parmi les œuvres de Rancillac, tout le monde a en tête la célèbre sérigraphie Nous sommes tous des juifs et des Allemands. On y voit, au-dessus de la fameuse inscription, la tête réjouie de Daniel Cohn-Bendit défiant un CRS. Elle a été créée par Rancillac en mai 1968 dans les ateliers de gravure de l’École des beaux-arts. Cette estampe, par sa simplicité, par sa force expressive, par la synergie texte-image et surtout par son inscription dans l’actualité, est un modèle du genre et sans doute un chef-d’œuvre.

Bernard Rancillac et la Figuration narrative ont indiscutablement eu un rôle important dans l’évolution artistique de la seconde partie du xxe siècle. Aujourd’hui, avec un peu de recul, on peut s’interroger sur ce qu’a été l’apport principal de cet artiste. Mettons de côté la question de l’engagement politique qui relève de l’opinion personnelle. L’apport décisif ne consistera probablement pas non plus dans sa manière épurée, tout en aplats. Alors que les artistes ont tendance à reprendre goût à la picturalité, cette facture très plate semble avoir pour le moment peu d’héritiers. En revanche, on ne peut lui enlever cette intuition que seule une peinture qui a quelque chose à dire peut nous concerner. Rancillac a réintroduit et actualisé le genre le plus décrié de l’art d’autrefois, je veux parler de la peinture d’histoire. Il a pratiqué une sorte de peinture d’histoire à chaud que l’on pourrait appeler peinture d’actualité. Peu importe de savoir si sa facture est suffisamment picturale, si ses sujets suscitent l’adhésion, l’important est qu’il ait contribué à rouvrir à la figuration un champ qui lui était fermé. À l’heure où l’intérêt du public pour l’art contemporain fait souvent défaut, alors oui, Rancillac a vu juste : l’art doit nous concerner d’une façon ou d’une autre.

Tibor Csernus, un autre artiste de la figuration narrative

Un mouvement artistique comporte souvent des figures beaucoup plus variées que sa définition ne le laisse présager, et c’est tant mieux. La Figuration narrative ne fait pas exception. Sa diversité est réjouissante. J’en veux pour preuve l’un des participants à l’exposition fondatrice de 1965, Tibor Csernus (1927-2007). Ce peintre atypique est passionnant à tous points de vue. Hongrois, il fuit son pays après l’écrasement de l’insurrection de 1956 et se réfugie en France. Contrairement à la plupart des membres du mouvement, il n’est nullement fasciné par le marxisme, bien au contraire. Son style de peinture est également complètement à rebours de celui de ses camarades. Formé aux Beaux-Arts de Budapest, école très ouverte à la modernité, il s’éloigne de plus en plus des courants dominants de son temps. Il est attiré par les peintres caravagesques au point de devenir l’un des leurs avec plus de trois siècles de retard. Il s’intéresse aussi à des artistes satiriques comme William Hogarth (1697-1764). Dans son atelier du Bateau-Lavoir, il peint des Conversions de saint Paul et des Atalante et Hippomène en décalage total par rapport au public de son temps. On le considère passéiste et rétrograde. Ses œuvres peinent à se vendre de son vivant.

Dix ans après sa mort, ses toiles suscitent un regain d’intérêt, en Hongrie notamment. Sa facture apparaît, en effet, d’une incroyable maturité dans une génération où le raffinement était rare. Loin d’avoir produit de discutables pastiches, on s’aperçoit qu’il a réexploré de l’intérieur la peinture d’autrefois, à l’image d’un cuisinier exhumant d’anciennes recettes. Son aventure artistique, à mille lieues d’un enfermement réactionnaire, constitue une véritable réappropriation de l’histoire de la peinture. Alors que nombre d’artistes de la figuration narrative fleurent les années 1970 et peuvent paraître un peu datés, Csernus l’intempestif n’a pas pris une ride.

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À voir absolument :

« Rancillac Rétrospective », exposition du musée de la Poste à l’espace Niemeyer, 2, place du Colonel-Fabien, 75019 Paris, jusqu’au 7 juin.

« Bernard Rancillac, Actualités », Maison Elsa Triolet-Aragon, 78730 Saint-Arnoult-en-Yvelines, jusqu’au 14 mai.

« Bernard Rancillac. Les années pop », musée de l’Abbaye Sainte-Croix, 85100 Les Sables-d’Olonne, jusqu’au 24 septembre.

 

La Ve République: le régime qui ne marche plus

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François Hollande sur le perron de l'Elysée, avril 2017. SIPA. 00802106_000012
François Hollande sur le perron de l'Elysée, avril 2017. SIPA. 00802106_000012

Le doute s’est insinué au fil des élections présidentielles pour devenir aujourd’hui un sentiment assez partagé : « l’épreuve reine de notre vie politique », comme disent les commentateurs, ne fonctionne plus. Qui croit encore qu’elle donnera au pays un chef assez fort et déterminé pour prendre ses problèmes à bras-le-corps ? Il serait temps de se poser la question ! Voilà bien trente ans que la trop fameuse « course à l’Élysée » est devenue l’exact contraire de ce qu’avait voulu et institué De Gaulle : ayant perdu ses vertus initiales, elle ne montre plus que ses travers. Alors, si l’on s’avouait pour de bon la vérité : c’est le principe même du pouvoir présidentiel, donc de ce scrutin, qui est en cause.

Un seul être vous manque…

On sait comment le Général en est venu, en deux temps, à imposer cette solution. L’incurie de deux républiques l’avaient convaincu que seul un président tirant une légitimité directe du peuple lui donnerait, à l’abri des aléas parlementaires et des combinaisons de partis, la force et la liberté d’imposer, fût-ce contre les corps intermédiaires et l’opinion elle-même, les réformes dont le pays avait tant besoin après toutes ces années d’immobilisme. Inattaquable de la part des députés, en mesure d’en appeler directement au peuple par référendum, il pouvait prescrire les changements que réclamait l’intérêt général et que combattaient, puisqu’il en est toujours ainsi, les intérêts particuliers. Au-dessus des partis, selon l’expression si galvaudée, en tout cas n’ayant à leur égard souscrit aucune dette.

>> A lire aussi: Présidentielle: en marche vers une nouvelle République!

La comparaison avec le présent est tout bonnement effrayante. Surveillé, critiqué, et bientôt ligoté par une famille politique remuante, lesté de tout le poids de promesses jetées à tout-va lors d’une campagne marquée par les surenchères et les contradictions, le président fraîchement élu n’est déjà plus en mesure d’imposer la moindre réforme. Heureusement pour lui, il a touché l’héritage gaulliste : le voici protégé par les institutions, désormais garantes de son inaction ; bientôt rejeté pour son inaptitude à répondre aux aspirations du pays, il se maintient en place par la seule force du « pouvoir présidentiel ». Les commentateurs s’exclament : heureusement que nous ne sommes plus sous la Quatrième car le malheureux, du fond de son impopularité, serait depuis longtemps balayé par un vote parlementaire ! Mais il met désormais à profit sa solide position institutionnelle pour ne rien faire, pour laisser intacts les problèmes du pays, et rester en place malgré l’impopularité que lui vaut cette inaction. Le régime présidentiel est devenu le rempart des mandats pour rien.

« Si le diable est dans le confessionnal… »

Comment les conditions d’exercice d’un pouvoir efficace sont-elles devenues celles du maintien d’un exécutif impuissant ? Avec, d’ailleurs, une aggravation au fil des présidences, l’« état de grâce » cher à Mitterrand se réduisant de deux ans pour lui à six mois pour son successeur et presque rien pour les deux suivants. Tout se passe comme si, ayant épuisé toutes ses forces dans la bataille homérique menant à l’Élysée, ayant passé deux, trois décennies à assiéger le pouvoir, à couper des têtes dans le camp adverse et le sien, le candidat élu ne disposait plus de la moindre énergie pour exercer la finalité de la fonction briguée avec tant de volonté, une politique digne de ce nom.

Pour achever de comparer l’incomparable, l’intention initiale du fondateur de la Cinquième République et ce qu’est devenue l’élection présidentielle, il faut évidemment évoquer le rôle des partis. Au moins depuis 1981, le candidat se doit de tenir son « appareil », au mieux d’en être le chef, au pire d’y représenter une tendance affermie. On dira qu’à l’occasion du présent scrutin les primaires ont fait mordre la poussière aux prétendants officiels. On objectera même que, jailli du néant à la tête d’un mouvement croupion, Emmanuel Macron fournit un spectaculaire contre-exemple. Mais, outre que la messe n’est pas dite, les partis encadrent bel et bien pour le reste cette présidentielle qu’on prétendait leur arracher.

Les primaires les ont même installés au cœur d’un processus officiel de sélection, qui de surcroît aggrave les contradictions du programme, écartelé entre une campagne initiale forcément musclée (il faut séduire la base du parti, toujours plus radicale) suivie d’une nécessaire ouverture (mettre de l’eau dans son vin pour élargir son assise). Et si les partis ne verrouillent plus tout le dispositif, on ne le doit qu’à la crise qui, les secouant tous, donne une chance à quelques francs-tireurs. Or la réforme de 1962 n’avait d’autre but que de tenir les appareils à distance. Sinon, expliquait De Gaulle, ce n’est plus la même élection : « On a fait des confessionnaux, c’est pour tâcher de repousser le diable ; mais si le diable est dans le confessionnal, alors ça change tout ! »

Un conflit, un second, un troisième…

Si l’on ne remarque pas toujours ce virage à 180 degrés, on s’aveugle surtout sur les vices du scrutin présidentiel. En premier lieu celui-ci : quand l’efficacité politique, et d’abord le simple bon sens, commandent de disposer d’un pouvoir homogène, avec à sa tête un chef, la France se plaît à en compter deux. Que n’a-t-on écrit pourtant sur les bisbilles (le mot est souvent faible) entre les deux copilotes de l’exécutif, le président et son Premier ministre ? Pompidou-Chaban, Giscard-Chirac, Mitterrand-Rocard, Sarkozy-Fillon, pour ne citer que les conflits les plus avérés, illustrent des périodes où l’opacité des décisions et l’incertitude sur les choix ont été les meilleurs garants de l’inertie. Sans parler, naturellement, des périodes de cohabitation où l’affaire tourne à la farce. Se souvient-on du débat Mitterrand-Chirac de l’entre-deux-tours de 1988, cette bataille de chiffonniers sur des sujets il est vrai aussi anodins que la lutte contre le terrorisme ?

En France, le président élu nomme un chef de Gouvernement avec pour première mission de devenir, s’il le peut, le chef d’une majorité qui l’a rarement choisi. Et comme deux chefs se partagent l’exécutif, il n’est jamais interdit à un ministre perdant un arbitrage de contourner Matignon pour, si de bonnes relations le lui permettent, aller se plaindre à l’Élysée. L’on peut compter sur les entourages respectifs pour envenimer le débat, surtout si le Premier ministre (mais n’est-ce pas toujours le cas ?) ronge son frein sur l’avant-dernière marche du pouvoir en rêvant de franchir la dernière. Opacité, incertitude sur les responsabilités, sur les choix, et plus souvent sur les non-choix.

Ce conflit en appelle souvent un second, entre le faux leader de la majorité parlementaire et le vrai, le président du groupe le plus nombreux, impatient porte-parole de députés qui eux-mêmes répercutent les colères de leurs électeurs. Voire un troisième, avec le chef du parti, lorsqu’il est assez puissant pour faire valoir sa légitimité. On n’a pas oublié la lutte épique entre Laurent Fabius et Lionel Jospin qui prit naissance pendant que le premier siégeait à Matignon et le second à la tête du PS.

Une machine à diviser

De cet exécutif bicéphale découle aussi notre invraisemblable calendrier électoral. Après les deux tours de la présidentielle – ou doit-on désormais en compter quatre, avec les primaires ? -, il faut revoter aux législatives, en priant pour qu’un électorat versatile ne se déjuge pas dans l’intervalle, ce qui finira bien par arriver un jour. À comparer avec un régime parlementaire traditionnel, qui voit la majorité législative porter aussitôt son chef à la tête du Gouvernement. Au Royaume-Uni, un tour de scrutin au lieu de six. Pauvres Britanniques, qui se contentent de si peu !

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Machine à ne rien faire, à soutenir un exécutif pléthorique tirant à hue et à dia entre « proches » de celui-ci et « fidèles » de celui-là, notre constitution est aussi devenue, et là encore aux antipodes de ce que voulait De Gaulle, une machine à diviser les Français. Inutile d’épiloguer sur les ravages d’un second tour poussant (sauf en 1969 et 2002, et encore…) à l’affrontement de deux armées en campagne, se soldant en général par une pauvre victoire acquise dans les parages du 50-50. Au moment où le déclin des idéologies, l’acuité des défis économiques et technologiques, enfin la gravité des menaces pesant sur notre civilisation devraient nous inciter à rechercher des consensus, nos institutions et modes de scrutin nous poussent à entretenir une forme de guerre civile. Ce n’est pas un hasard si au cours de la décennie écoulée 19 des 28 pays membres de l’Union européenne, et non des moindres (Allemagne, bien sûr, mais aussi Italie, Belgique, Danemark, Finlande, etc.), ont été plus ou moins durablement dirigés par des gouvernements de coalition unissant, au-delà des nécessités arithmétiques, des partis opposés. Solution impossible à imaginer en France dans la foulée d’une « course à l’Élysée » qui laisse trop de plaies vives, ou réduite à de pathétiques débauchages individuels.

Ce qui change tout : la discipline de vote

Alors, instituer un vrai régime présidentiel, comme le prônent certains – surtout ceux qui n’en connaissent ni les rouages ni les limites ? Pourquoi ne pas plutôt revenir à un bon vieux système parlementaire dans lequel, en toute transparence, le parti ou l’alliance vainqueur aux législatives confie l’exécutif à son leader, devenu chef du gouvernement ? Et revenir à un président exerçant un magistère moral sans empiéter sur les choix politiques au quotidien. Un président qui en bonne logique ne serait plus élu au suffrage universel direct, quoique le cas existe dans plusieurs pays comme l’Autriche ou le Portugal.

On entend déjà les cris d’orfraie : revenir à la Quatrième, horreur ! Mais ce régime, et le précédent, ne connaissaient pas la discipline de vote, désormais entrée dans les mœurs, et voilà qui change tout. On aurait tort d’objecter le cas des « frondeurs » socialistes, car il témoigne précisément des inconvénients de la dyarchie propre à la Cinquième, qui permet au chef de l’État, à ses risques et périls, de changer de Premier ministre et de négocier un virage politique sans changer de majorité parlementaire. Accessoirement, il prouve aussi que les députés finissent toujours par se souvenir jusqu’où il ne faut pas aller. À cet égard, l’arme absolue de la dissolution serait à conserver entre les mains d’un président arbitre – vraiment arbitre.

Sinon la caricature de système politique qu’étaient la Troisième et la Quatrième, en tout cas un régime parlementaire moderne, solide, homogène, transparent, obtiendrait à coup sûr davantage de résultats, devant une montagne de réformes à entreprendre, qu’une Cinquième dont les incarnations successives n’ont survécu qu’en vendant sous ce nom, à une opinion de moins en moins dupe, les petits ajustements à court terme dont elles étaient à peine capables. L’efficacité dans l’action passe par une exigence : tout le pouvoir au Premier ministre !

« À bras ouverts », éloge de la caricature

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a bras ouverts roms clavier
A bras ouverts.
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A bras ouverts.

À bras ouverts, dernier film de Philippe de Chauveron avec Christian Clavier, a suscité l’ire bien-pensante lors de la diffusion de sa bande-annonce. La sortie en salles ne pouvait échapper à la polémique.

L’objet du délit

De quoi s’agit-il ? D’une comédie sans prétention au chef-d’œuvre. Un film potache que chacun jugera plus ou moins drôle et plus ou moins réussi. Cela parle d’un intellectuel de gauche, Jean-Étienne Fougerole, incarné par un Christian Clavier qui a beaucoup de BHL. Le côté précieuse ridicule égotique. Figure de gauche, obsédée par les chiffres de ventes de ses livres et passant à la télé. Il réclame l’accueil des Roms, allégorie des migrants. Avec le camp du Bien décrit par Philippe Muray, une apparente bonne attention peut vite évoluer en catastrophe. Débattant face à un jeune intellectuel supposé réac, Barzach, les idées de Zemmour et la vie privée de Philippot, Fougerole se trouve mis devant le fait accompli : vous voulez aider les Roms ? Accueillez-les donc chez vous ! Piégé, il relève le défi. Sauf qu’une famille de roms vient s’installer dans son jardin. Un thème de comédie, pas de quoi en faire un fromage. D’autant que le film est surtout une apologie du « vivre-ensemble » : Fougerole, par mariage de son fils interposé, est finalement obligé de s’intégrer dans une culture différente de la sienne.

À bras ouverts ? L’esprit Charlie hebdo !

Un film « beurk » pour Le Parisien/Aujourd’hui en France, « dangereux » pour Slate, « écœurant » pour le Huffington Post, « raciste et nauséabond » pour Le Monde, « on n’aime pas » pour TéléramaLe Figaro et Valeurs Actuelles sont plus mesurés : À bras ouverts est une farce. Dans un pays, la France, où la rumeur prétend que l’on peut rigoler de tout. L’esprit Charlie hebdo. Esprit dont le film de Philippe de Chauveron ne manque pas. « Nous sommes tous des Roms ! » s’exclame Fougerole. Sauf que le blasphème ne porte pas sur une religion ou sur le populisme mais sur ceux qui manifestent dans les rues quand il s’agit de défendre le droit à la satire. D’habitude, le monde de la culture comprend la farce et la caricature. On rit de scènes de sodomie du Pape ou de Mahomet en Une de journaux satiriques. On veut avoir le droit de rire de tout. À juste titre sur le plan légal : en République, seule la loi fait limite. Alors pourquoi une telle levée de bouclier contre cette comédie ? Ce sont des intellos de gauche qui sont mis à l’épreuve du réel, Fougerole et sa femme, jouée par une Elsa Zylberstein pétillante. Ils sont caricaturaux. Comme le sont tous les personnages du film, à commencer par la famille de Roms. Mais aussi le fils des Fougerole, les jeunes étudiants manifestant aux cris de « réquisition », la jeune étudiante qui pousse son Fougerole de professeur à la prendre sur une table à la fac, le personnage réac de Barzach et son homosexualité (étonnant que le film n’ait pas été décrété homophobe…), la voisine, le maire, l’éditrice, le député, l’animateur du débat télévisé qui enclenche l’histoire… Tout dans ce film est caricature, y compris les Roms. Pas un personnage n’y échappe. Bien sûr que des membres de la communauté Rom peuvent être choqués ! Comme des musulmans ou des chrétiens le sont quand ils sont parodiés. Ou bien des intellectuels quand on les caricature en « néo réacs », ce dont les médias goûtant peu À bras ouverts se sont fait une spécialité saisonnière.

L’intolérance au nom de la tolérance

Au fond, toutes les caricatures seraient acceptables dans ce film, sauf celles de l’intello de gauche et des Roms. Le problème n’est pas le film en tant que tel. Le véritable problème de la polémique autour d’À bras ouverts réside dans la façon dont de prétendus militants de la tolérance sont devenus l’intolérance même, n’acceptant en définitive que ce qu’ils sont. Et n’admettant pas d’être mis, à l’instar de Fougerole, devant la réalité de leurs paroles creuses. Fougerole dit qu’il accueillerait des Roms et se retrouve obligé de le faire par intérêt égotique et financier (tiens… étonnant que ce film ne soit pas aussi accusé d’être antisémite car l’unique motivation de Fougerole en cette affaire est liée aux ventes de ses livres…). On peut tout caricaturer sauf les prétendus défenseurs du droit de tout caricaturer. On peut s’exprimer librement sauf contre les prétendus défenseurs du droit à l’expression libre. Le summum de l’intolérance : un tribunal de la pensée dont on ne compte plus les méfaits.

Et Boboland créa le délit de caricature

L’infamie contre cette comédie est un procès fait au droit de caricaturer. Ceux qui tombent à bras raccourcis sur ce film lui font ce que les djihadistes ont fait aux caricatures de Charlie hebdo, les kalachs en moins, et ils ne semblent pas s’en apercevoir. Que toutes ces bonnes âmes commencent en effet par balayer devant leur porte. Personnalités du monde de la culture ou simples citoyens militants, que ces bonnes et belles âmes aillent en effet au bout du chemin et accueillent concrètement des migrants chez elles, y compris au péril de la loi. L’argument est simpliste. Non pas. Que ces bonnes âmes en ayant les moyens financiers le fassent, et en profitent par la même occasion pour supprimer les digicodes de leurs immeubles, qui empêchent les SDF de dormir au chaud par moins 10 degrés en plein Paris. On meurt sous la fenêtre tandis que la pétition se signe sur internet, cocktail à portée de clic. Que tous ces individus moralisateurs parlent beaucoup mais agissent si peu, là est le vrai scandale. Et cela démontre à quel point nous sommes entrés dans une ère de virtualisation du Politique. La pratique politique usuelle ne consiste-t-elle pas théoriquement et traditionnellement à mettre ses actes et ses paroles en adéquation ? Autrement dit, à prendre des risques ? Vous me direz que j’ai la langue facile ? Non pas. Je ne suis ni une bonne ni une belle âme. Et ne me sens aucunement obligé de l’être. À toutes ces belles et bonnes âmes moralisant souvent dans l’opulence, le Père Ubu dirait un beau et bien gras « merdre » avec le ton de la farce et de la caricature. Un peu comme À bras ouverts.

Tout Ubu

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La Vie de Marie selon Boissoudy

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francois xavier boissoudy paques
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François-Xavier de Boissoudy

Marie est debout, droite, les mains ouvertes. Elle est seule mais c’est un dialogue. Parle-t-elle avec l’ange de l’Annonciation ? On la sent attentive. La lumière est vive qui vient de la droite : elle éclaire la jeune femme et allonge derrière elle une ombre nette. François-Xavier de Boissoudy explore la vie de Marie, mère de Dieu. Fidèle à sa manière, il scrute le texte, rien que le texte, et en livre une interprétation tout à la fois réaliste et épurée, qui ne vise que l’intime, sacrifie volontiers le décor, traque l’instant décisif plus que la scène grandiose, jette au fossé l’orientalisme pour toucher à l’universel, et refuse avec obstination à donner dans le symbolique pour être bien certain que ses grands lavis noirs (un noir nourri de quelques traces rouges ou bleues) racontent cette vérité.

Quand Marie rencontre Syméon

Son réalisme est bien sûr assez schématique : pas d’obsession du détail minutieux, pas de couleurs délicates, un éclairage expressionniste dans les œuvres les plus marquantes, un camaïeu de gris assez réduit pour les autres. Mais il sait à merveille être témoin, d’une façon troublante, et par là même nous rendre témoins : on assiste de loin à la rencontre de Marie et Syméon, petits personnages au pied d’une immense colonne. La scène est presque banale, elle devient émouvante par la simplicité voulue de la “prise de vue” : nous sommes sur le parvis, c’est presque d’un œil négligent que nous observons, un instant, cette femme qui présente un bébé au vieillard monotone. Comme dans ses toiles de la série Miséricorde, la lumière émane des personnages : un blanc éclatant réunit Syméon, l’enfant et sa mère. Il se joue là quelque chose que l’artiste a saisi sur le vif.

On sent que François-Xavier de Boissoudy retranscrit les images qui naissent quand il lit les Évangiles : il est dans la scène, il nous y amène. Le point de vue est systématiquement frontal ou latéral : on est parfaitement en face ou perpendiculaire, spectateurs privilégiés, parfois tout près. Nous sommes dans la rue qui débouche sur la maison de Marie quand l’ange toque à sa porte, passant regardant un ange sans ailes (de ces anges bonhommes qui parcourent tranquillement toute la Bible) – et cette Annonciation sans fracas ni dorures dégage une telle impression de simplicité, de limpidité, d’évidence qu’elle emporte l’adhésion. Nous sommes aussi juste de l’autre côté de l’âne quand Marie accouche, met bas, en fait, accroupie et observant le nouveau-né qui apparaît entre ses jambes – et là encore l’émotion est vive à proportion que la scène est débarrassée de l’appareil pittoresque, l’émotion est intense à proportion que Marie est normale. Le cadrage caravagesque (nous observons entre les pattes de l’âne) nous met au ras du sol, là où Dieu tient à être.

Visages de la Vierge

Ne rien marquer de l’extraordinaire est le plus sûr moyen que Boissoudy a de nous stupéfier. Tous les lieux communs retrouvent une virginité. Ces passages si connus, ces scènes si codées, ces moments si attendus sont à nouveau révélés. On en est même parfois décontenancé. Si Marie assise, regardant avec un amour teinté de respect et de surprise son nourrisson qu’elle tient face à elle, illustre avec bonheur « Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur. » (Luc 2, 19), d’autres scènes (un Magnificat, une sainte famille) sont convenues, sans force ; justes sans doute, mais juste tièdes.

Ces moments sont rares et la plupart des grandes œuvres (la galerie expose aussi de petites toiles qui sont plus des recherches, des mises en place) ont cette qualité unique de vision qui interpelle depuis deux ans les spectateurs, cette capacité à nous projeter. Cette Marie seule, debout, plongée dans sa prière, laisse respectueux et méditatif. Elle étend les bras, accepte plus qu’elle n’implore. Peut-être est-ce l’ange en face d’elle ; ou peut-être est-ce Marie jeune fille, Stabat Puella, vierge consacrée, immaculée conception, parlant avec le dieu invisible mais évidemment présent ; ou peut-être sommes-nous entre l’annonciation et la nativité. Nous sommes en tout cas en sa présence.

« Marie, la vie d’une femme », à la galerie Guillaume, 32 rue de Penthièvre, 75008, Paris, jusqu’au 3 juin 2017.