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Emmanuel Macron et le précédent israélien

Emmanuel Macron en 2017 à gauche et Tzipi Livni en 2009 à droite. Photos: SIPA 00803613_000038 / 00574518_000004

La victoire d’Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle est largement celle d’un candidat au visage aussi lisse que son programme politique. Celui qu’on présente déjà comme le « plus jeune président » de la Ve République et que nous pourrions qualifier de premier candidat postmoderne, est aussi l’incarnation d’un phénomène politique récent. Par sa stratégie politique, par son programme et par sa personnalité, Macron illustre en effet une évolution que l’on retrouve dans d’autres pays occidentaux. La comparaison avec Israël, où on se plaît à surnommer Emmanuel Macron le « Yaïr Lapid français », est instructive à plusieurs égards.

« Kadima » en hébreu signifie « En avant »

Le phénomène du mouvement En Marche ! qui a amené Macron au second tour, ressemble étrangement au phénomène Kadima, éphémère parti politique israélien qui avait remporté les élections législatives de 2005, après une apparition fulgurante sur la scène politique, suivie d’une disparition tout aussi rapide. Ajoutons que « Kadima », en hébreu, signifie « En avant ». Dans les deux cas, il s’agit d’une organisation politique sui generis, sans identité bien définie. En Marche ! est un mouvement populaire se revendiquant comme étant « de droite et de gauche ». Kadima était un parti formé d’anciens membres du Likoud (droite) et d’Avoda (gauche travailliste), qui se définissait comme centriste et dont les dirigeants, à l’instar d’Emmanuel Macron, affirmaient rejeter les « clivages droite-gauche dépassés ».

En réalité, Kadima incarnait surtout l’arrivée au pouvoir des idées post-sionistes, en vogue dans les milieux universitaires et intellectuels israéliens depuis le début des années 1990. Après une ascension rapide, le parti Kadima obtint 28 sièges dans la 18ème Knesset (ce qui en faisait le premier parti, devançant le Likoud et réduisant le parti travailliste à la portion congrue). Mais ce succès spectaculaire fut de courte durée : lors des élections législatives de 2013, Kadima a été pulvérisé et n’obtint que 2 sièges. Il a disparu de la scène politique israélienne à la suite de cet échec, et sa dirigeante Tsipi Livni créa un nouveau parti, au nom tout aussi vide de contenu idéologique : « Le mouvement » (Hatnua).

Le sociologue Shmuel Trigano a décrit le postmodernisme comme une idéologie dominante, caractérisée notamment par le rejet de la souveraineté de l’Etat et des frontières. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre la déconfiture des partis politiques traditionnels (UMP et PS en France, parti travailliste en Israël), qui va de pair avec l’émergence de nouvelles structures politiques, dont En Marche ! et Kadima sont les illustrations les plus marquantes. Dans les deux cas, ces nouvelles entités politiques sont marquées par un rejet des idéologies politiques traditionnelles (socialisme, travaillisme) et par le recours à des slogans qui relèvent plus du marketing que du discours politique.

Des électeurs « consommateurs »

En effet, au-delà de la similarité des noms, Kadima et En Marche ! se ressemblent surtout à un niveau plus fondamental : l’idéologie dominante post-moderniste, dont ils sont l’expression politique. Le post-sionisme (c’est-à-dire l’abandon des principes fondamentaux du sionisme politique) de Kadima trouve ainsi son semblant dans le post-modernisme incarné par En Marche !. Quant à leur rejet affiché des clivages politiques traditionnels, il recouvre, dans une large mesure, une absence de positionnement politique réel (socialistes ou libéraux? conservateurs ou réformistes?), que beaucoup décrivent comme une absence de programme.

La volonté proclamée de renouveau, (En Marche ! est l’émanation de l’Association pour le renouvellement de la vie politique) exprime ainsi la quintessence, sinon la totalité de leur programme. Mais derrière les slogans prometteurs, on a peine à déchiffrer quelle est l’identité véritable de ces mouvements politiques, dont les électeurs sont plutôt des « consommateurs » que des militants aux revendications bien définies. Leur rejet des idéologies classiques n’exprime sans doute pas tant une volonté de renouveau politique qu’un vide de contenu, que les efforts des conseillers en image et autres communicants peinent à masquer.

Tout comme l’ascension fulgurante du parti Kadima en Israël, la victoire d’En Marche ! au premier tour de l’élection présidentielle française est, plus encore que celle d’un appareil politique, celle d’un slogan et d’un appareil de communication, c’est-à-dire de publicité. Pour la première fois dans l’histoire politique française, les électeurs vont peut-être porter au pouvoir un mouvement qu’ils auront choisi non pas tant en raison de son programme et de son contenu, que de son « emballage »… En Israël, les années Kadima auront surtout été marquées par la catastrophique Deuxième guerre du Liban. L’avenir dira si le mouvement En Marche ! saura laisser une trace plus durable et positive dans la vie politique française.

La trahison des clercs d'Israël

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La nouvelle idéologie dominante: Le post-modernisme

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France Inter: il y a censure ou il n’y a pas censure?

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Capture d'écran de la chronique interdite de Pierre-Emmanuel Barré

Dans cet article, je prends la défense d’un chroniqueur de France Inter. Démissionnaire, je le concède. Mais quand même !

Voici la chronique que France Inter ne diffusera pas :

Nagui ayant jugé que cette défense de l’abstention « faisait le jeu du FN », le chroniqueur Pierre-Emmanuel Barré a quitté France Inter. On lui aurait « demandé de ne pas faire cette chronique » : « Quand on me demande de ne pas faire une chronique, je démissionne. Je n’aime pas être censuré. »

A quoi Nagui oppose sa version : « Sur le coup, je lui ai simplement dit qu’il n’était pas clair sur l’abstention. Qu’il casse Macron ou Le Pen, OK. Mais qu’il encourage l’abstention, c’est faire le jeu du FN. Mais il a préféré ne pas venir à l’antenne. Après l’émission, je lui ai finalement proposé de faire sa chronique demain (jeudi 27 avril) sans changer une ligne. Et moi, j’aurais ajouté un mot pour dire d’aller voter. Au lieu de ça, il a préféré le faire sur internet. Libre à lui. »

Lui a-t-on, ou non, « demandé de ne pas faire cette chronique » ? Le fait que Barré ait choisi de démissionner de l’antenne, ce qui n’est tout de même pas une petit décision, suggère très clairement que Nagui édulcore la réalité. Un texte publié sur Facebook par trois humoristes de France Inter confirme que la chronique a été « refusée, sous le coup d’une réaction épidermique (réaction que nous pouvons comprendre) », avant que Nagui se ravise en constatant la conséquence de son interdiction.

Mais ce qui m’a intéressée, c’est la manière dont les médias ont rendu compte de cette affaire.

Partout, on lit que la chronique de P-E Barré a été « refusée »:

Or, un sketch radio-diffusé n’est pas un manuscrit que l’on soumet à un éditeur et qui peut donc être rejeté. Comme le rappelle Laurence Bloch, la directrice de la station : « les chroniqueurs sont absolument libres »

On n’est donc pas censé empêcher la diffusion de leur texte pour des raisons idéologiques, ce qui est la définition même de la censure.

Mais tout le monde est-il au clair avec cette définition ? Observons cette phrase de Nagui : « Ce n’est pas de la censure, surtout par rapport à la vraie censure qui risque d’arriver si Le Pen passe. »

J’avoue goûter particulièrement le « surtout par rapport à ». En est-ce ou non ? Si l’on comprend bien, la vraie censure, c’est quand ce sont les méchants qui censurent. Quand c’est nous, ce n’est pas de la vraie censure.

Au demeurant, je pense que Nagui se trompe. La popularité de Le Pen doit tellement à l’hostilité que lui vouent les médias comme France Inter que, si elle est élue, elle aura, au contraire, intérêt à les…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux

Au Québec, islamistes et gauche multiculturaliste font bon ménage

Gabriel Nadeau-Dubois lors d'une manifestation étudiante, mai 2012. SIPA. SIPAUSA31224447_000015

Un nouveau scandale fait rage au Québec depuis que l’un des représentants les plus en vue de la gauche, Gabriel Nadeau-Dubois, a assisté, le 14 avril dernier, à une soirée caritative dont l’un des objectifs était la création d’un service de protection de la jeunesse entièrement musulman. La vidéo de l’événement confirme cette vocation : on peut notamment entendre la présidente de l’Association Défi-lles et des ailes, Mme Soraya Zaïdi, plaider pour l’instauration d’une DPJ (Direction de protection de la jeunesse) dont la mission serait d’empêcher les enfants issus de familles musulmanes à problèmes d’être assimilés en étant accueillis chez des Québécois « de souche ». Car selon elle, rien ne serait pire pour un jeune musulman que d’être privé de sa religion et d’être « arraché à sa culture ».

L’aspirant chef du parti Québec solidaire s’est défendu d’avoir assisté à un diner pour promouvoir une « DPJ islamique » : « Moi, ce soir-là je n’ai pas entendu parler de DPJ musulmane. Je n’ai jamais entendu parler de ça et si j’en avais entendu parler, j’aurais trouvé que c’était une mauvaise idée. » Mais Gabriel Nadeau-Dubois, peut-être pas assez concentré, a, selon plusieurs sources, côtoyé ce soir-là, des représentants de l’islam fondamentaliste. Comme l’assure l’éditorialiste Lise Ravary du Journal de Montréal, l’invité d’honneur de cette soirée n’était autre que le cheikh Fawaz Saïd, un représentant de la Ligue islamique mondiale, laquelle est un organisme bien connu de promotion de la charia, basé en Arabie saoudite. Samira Laouni faisait aussi partie du groupe, elle qui a milité activement pour l’instauration de tribunaux islamiques au Canada il y a quelques années.

Un mouvement en plein essor

La participation de ce haut dignitaire de la gauche à ce festival de l’obscurantisme en a étonné et déçu plus d’un parmi ses nombreux admirateurs, et plus largement, parmi la population québécoise. Lui qui s’est fait connaître pour ses positions tranchées en faveur de la gratuité scolaire et une plus grande redistribution des richesses se retrouve à cautionner malgré lui une idéologie rétrograde. Il aura beau s’en défendre, le mal est fait. Gabriel Nadeau-Dubois a rejoint les rangs de la sainte alliance islamo-gauchiste.

Mais ce dérapage était fort prévisible, et même possiblement calculé, compte tenu du virage ultra-multiculturaliste pris par la gauche québécoise. Gabriel Nadeau-Dubois n’est pas particulièrement naïf, il avait dû prévoir que son passage à cette soirée serait mal perçu par une frange importante de la population. Mais mieux valait sans doute se retrouver parmi des personnalités qui prônent une forme de ségrégation religieuse que parmi les méchants laïques et autres identitaires qui ont si mauvaise presse. Sa famille politique saura le récompenser pour son geste, elle qui perçoit le Québec comme un pays profondément raciste, et le monde musulman, comme un nouveau prolétariat prêt à sauver et purifier l’humanité.

Le mythe de l’Orient révolutionnaire

Car outre les lubies inclusives, c’est bien de ce mythe dont il s’agit : celui d’un islam révolutionnaire opposé au capitalisme occidental. Une tradition politique qui a surtout connu son essor à la fin des années 1960 avec la montée des tensions israélo-palestiniennes et les divers mouvements de lutte pour la décolonisation des pays musulmans. Tradition politique dont l’un des foyers est la France, pays qui, à son époque, a vu des Michel Foucault et des Jean-Paul Sartre s’enthousiasmer quelque temps pour la Révolution islamique de l’Ayatollah Khomeiny.

Mais l’un des premiers grands personnages de gauche à avoir exprimé clairement l’idée selon laquelle l’islam représentait une idéologie révolutionnaire est le terroriste d’origine vénézuélienne Ilich Ramirez Sánchez, mieux connu sous le nom de Carlos. Né en 1949 et toujours incarcéré en France, Carlos est devenu célèbre en perpétrant de nombreux attentats terroristes en Europe. Après s’être initié aux idées révolutionnaires durant sa jeunesse, s’être entrainé avec des guérilleros cubains et avoir séjourné à Moscou, Carlos partira finalement combattre au nom de ceux qu’il nommait amicalement ses « frères bédouins ». Avec l’effondrement du bloc de l’Est, la révolution débuterait maintenant dans les casernes des islamistes.

Pour une bonne partie de la gauche multiculturaliste, le monde musulman est encore l’oasis des révolutionnaires, c’est une terre de ressourcement et d’authenticité. La gauche québécoise n’échappe pas à l’influence de ce fantasme : c’est pourquoi malgré l’ostentation de ses idéaux « progressistes », elle n’hésite jamais à encourager l’islamisation du Canada français.

Jacques Sapir : mes leçons du premier tour

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Le premier tour de l’élection présidentielle de 2017 semble rejouer celui de 2002. Pour la deuxième fois, le candidat du Front national est qualifié pour le second tour. Mais les ressemblances s’arrêtent là. C’est à une situation entièrement différente que nous avons affaire. De ce point de vue, les réminiscences du passé obscurcissent plus qu’elles n’éclairent le présent.


Prenons acte du complet éclatement de l’espace politique français. Dans un système qui institutionnellement tend au bipartisme, et la règle électorale (le scrutin à deux tours) y est pour beaucoup, on pouvait avoir, par moment, l’irruption d’un troisième parti. Telle avait été la situation de 2002, voire de 2007 avec le bons score de Bayrou. Mais, aujourd’hui, c’est à une forme de quadripartisme que nous sommes confrontés. Car, si Emmanuel Macron et Marine le Pen se sont qualifiés, ils sont suivis de près par François Fillon et par Jean-Luc Mélenchon.

De ce point de vue, déjà, la situation politique s’annonce très différente. Elle se combine aussi avec l’effondrement historique du P « S », ramené au score dérisoire du candidat de la SFIO (Gaston Deferre) lors de l’élection présidentielle de 1969. Cet effondrement fait écho à l’émergence de Jean-Luc Mélenchon qui, avec 19,2% des suffrages exprimés réalise un score sans précédent, qui ne rend que plus cruel encore la comparaison avec les 6,2% dérisoires de Benoît Hamon.

Ceci est sans précédent. C’est la fin de la Vème République. François Fillon aura été le fossoyeur de son propre courant.

Mais, cet effondrement a son symétrique à droite. Même s’il garde un score non négligeable de plus de 19,5%, pour la première fois dans la Vème République, le parti se réclamant de l’héritage du Général de Gaulle, même s’il a dilapidé et défiguré cet héritage, ne participera pas au deuxième tour de l’élection présidentielle. Ceci est sans précédent. C’est la fin de la Vème République. François Fillon aura été le fossoyeur de son propre courant.

Marine le Pen n’effraie plus

Un autre facteur est à prendre en compte. En 2002, le succès de Jean-Marie le Pen était survenu par surprise. Or, aujourd’hui, nous avons eu depuis plusieurs semaines Marine Le Pen installée en tête du classement. Le Front national est arrivé en tête de nombreuses élections depuis 2012. Les électeurs ont voté en sachant cela, et pourtant ils ont divisés leurs choix, preuve que Marine le Pen n’effraie plus, du moins plus autant que son père. Le changement de discours mais aussi d’attitude du FN y est pour beaucoup.

Parler à son sujet de parti « fasciste » ou « de haine » n’a guère de sens, et prouve une dénaturation complète des mots et des concepts, même si l’on peut critiquer ses propositions, et en particulier celle concernant l’abolition du droit du sol. Rappelons à nos chères « consciences indignées » que ceci est la position officielle de la CDU-CSU de Mme Merkel et de ses alliés. De même, quand Mme le Pen dit que la sécurité sociale appartient aux français, elle se trompe. La sécurité sociale, financée par des cotisations des salariés et des employeurs, appartient aux travailleurs sans distinctions de nationalité. Il convient de le rappeler. Mais il convient aussi de dire que cela n’est pas plus grave que de prétendre que ces cotisations sont des « charges » pour les entreprises et non des cotisations liées à la nécessité de s’assurer d’une main d’œuvre en bonne santé, une erreur communément commise par l’élite libérale et par Emmanuel Macron.

À lire aussi : Elevage et viande: pour en finir avec les idées reçues

Ce sont toutes ces raisons qui vident de son sens l’appel à un soi-disant « front républicain ». Car, il faut bien l’admettre, ce discours se trompant de cible ne saurait plus mobiliser quiconque. On ne voit que trop qu’il ne sert que de couverture au grand banquet de tous ceux qui « vont à la soupe », pour reprendre une expression du Général de Gaulle.

La répartition des votes

Il est aussi important de voir d’où proviennent les votes. De ce point de vue, la carte des résultats du premier tour du 23 avril correspond largement, mais pas totalement, à ce que Christophe Guilluy appelle la « France périphérique ». Pas totalement, car on voit que dans certaines régions « périphériques » des effets de mémoire persistent. Ainsi les zones rurales du Limousin continuent de porter la mémoire de la Résistance (et de son chef local Georges Guingouin). On pourrait trouver d’autres exemples. Il n’empêche : on voit nettement l’opposition entre la France « métropolisée », avec (sauf dans le sud) un fort « effet littoral » et la France dite « périphérique ». La transformation du Front national en parti dominant dans les petits bourgs et les campagnes est marquante, même si le phénomène dépasse cela ; le poids du chômage et de la désindustrialisation est aussi l’un des facteurs de son enracinement. Je l’ai dit, de manière répétée, depuis 2012. La montée du FN correspond, trait pour trait aux dégâts de la mondialisation et de l’euro.

Une autre dimension importante est la question sociale, bien évidemment corrélée avec cette dimension géographique. On constate que Marine Le Pen a dans ses électeurs une forte concentration de personnes à revenus modestes et très modestes. Elle semble avoir fait un score de 34% dans la classe ouvrière, ce qui la met en première position, suivie immédiatement ici aussi par Jean-Luc Mélenchon. C’est d’ailleurs une caractéristique qu’elle partage avec Jean-Luc Mélenchon. A l’inverse, l’électorat d’Emmanuel Macron présente une forte concentration des hauts et des très hauts revenus, une caractéristique qu’il partage, mais dans une moindre mesure, avec l’électorat de François Fillon.

Mais, la composition sociologique d’un électorat n’est pas tout. Le discours tenu par le candidat est aussi important. De ce point de vue, en annonçant sa volonté de renforcer considérablement la « loi travail », loi qui avait initié des protestations extrêmement forte au printemps 2016, et en annonçant qu’il entend le faire par ordonnance, Emmanuel Macron se dévoile bien plus que par la concentration des milieux aisés dans don électorat. La pratique des ordonnances, tout comme celle du 49.3, quand elle est appliquée dans le domaine social, induit une brutalisation considérable des relations sociales. Ceci, avec la perspective de la réduction du nombre des fonctionnaires, avec l’accent mis sur l’austérité budgétaire, qui peut fort bien aller de paire avec des cadeaux aux grandes entreprises (comme dans le cas du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi ou CICE qui a coûté 30 milliards à l’Etat en 2014 et 2015), donne le véritable ton de la candidature Macron. Il ne faut pas hésiter à le dire, voter Macron c’est émettre un véritable vote de classe, un vote réactionnaire dans le sens le plus littéral du terme.

On comprend alors l’attitude, digne et responsable, de Jean-Luc Melenchon qui a décidé de ne pas joindre sa voix à la meute hurlant au soi-disant « Front Républicain » et qui préfère consulter ses militants. Il est clair que se développe un comportement, le « jappellisme », qui correspond à la maladie sénile d’une classe politique qui jappe…

Une victoire culturelle pour les idées souverainistes ?

Mais, il y a une autre leçon importante que l’on peut tirer du scrutin de dimanche 23 avril. Si l’on consulte les résultats quasiment définitifs du premier tour (métropole et outre-mer), on constate que les différents programmes souverainistes, qui étaient portés par 5 candidats, ont réalisé pratiquement 47% des suffrages.

 

C’est un résultat important. En fait, on peut penser que certains parmi les électeurs de François Fillon partagent ces idées souverainistes, ce qui laisse à penser que l’on est probablement à 50% voire au-dessus. Bien entendu, les programmes diffèrent dans leur acuité souverainiste, tout comme ils diffèrent dans le domaine social. Si on les classe de 10 à -10 sur ces deux échelles, en considérant que le point « 0 » représente la continuité absolue avec la situation actuelle, on obtient le graphe suivant :

Ce graphique indique bien une forte polarisation de l’électorat (et de la société) française, un polarisation non pas le long du classique repère « Gauche-Droite » mais autour de ces deux questions essentielles que sont la souveraineté et le programme social. Cela pourrait indiquer que la bataille culturelle a été gagnée par les idées souverainistes. Ce qui renforce cette interprétation est l’intervention faite, devant les caméras de télévision, par Emmanuel Macron le dimanche soir 23 avril à 22h30 environ. Dans son intervention, il a mentionné à deux reprises le mot « patriote ». Le fait qu’il se soit senti dans l’obligation de reprendre des éléments du discours qu’avaient tenu, à des degrés divers, Mme Marine le Pen, MM. Mélenchon, Dupont-Aignan et Asselineau, et ce alors que visiblement il n’en partage pas une once, montre bien que ces idées sont en train de devenir dominantes. C’est, dans la situation actuelle, un facteur d’espérance pour le futur.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir

Jacques Sapir: mes leçons du premier tour

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marine lepen sapir macron industrie crise
Sipa. Numéro de reportage : AP22045457_000035.

Prenons acte du complet éclatement de l’espace politique français. Dans un système qui institutionnellement tend au bipartisme, et la règle électorale (le scrutin à deux tours) y est pour beaucoup, on pouvait avoir, par moment, l’irruption d’un troisième parti. Telle avait été la situation de 2002, voire de 2007 avec le bons score de Bayrou. Mais, aujourd’hui, c’est à une forme de quadripartisme que nous sommes confrontés. Car, si Emmanuel Macron et Marine le Pen se sont qualifiés, ils sont suivis de près par François Fillon et par Jean-Luc Mélenchon.

De ce point de vue, déjà, la situation politique s’annonce très différente. Elle se combine aussi avec l’effondrement historique du P « S », ramené au score dérisoire du candidat de la SFIO (Gaston Deferre) lors de l’élection présidentielle de 1969. Cet effondrement fait écho à l’émergence de Jean-Luc Mélenchon qui, avec 19,2% des suffrages exprimés réalise un score sans précédent, qui ne rend que plus cruel encore la comparaison avec les 6,2% dérisoires de Benoît Hamon.

Mais, cet effondrement a son symétrique à droite. Même s’il garde un score non négligeable de plus de 19,5%, pour la première fois dans la Vème République, le parti se réclamant de l’héritage du Général de Gaulle, même s’il a dilapidé et défiguré cet héritage, ne participera pas au deuxième tour de l’élection présidentielle. Ceci est sans précédent. C’est la fin de la Vème République. François Fillon aura été le fossoyeur de son propre courant.

Marine le Pen n’effraie plus

Un autre facteur est à prendre en compte. En 2002, le succès de Jean-Marie le Pen était survenu par surprise. Or, aujourd’hui, nous avons eu depuis plusieurs semaines Marine Le Pen installée en tête du classement. Le Front national est arrivé en tête de nombreuses élections depuis 2012. Les électeurs ont voté en sachant cela, et pourtant ils ont divisés leurs choix, preuve que Marine le Pen n’effraie plus, du moins plus autant que son père. Le changement de discours mais aussi d’attitude du FN y est pour beaucoup.

Parler à son sujet de parti « fasciste » ou « de haine » n’a guère de sens, et prouve une dénaturation complète des mots et des concepts, même si l’on peut critiquer ses propositions, et en particulier celle concernant l’abolition du droit du sol. Rappelons à nos chères « consciences indignées » que ceci est la position officielle de la CDU-CSU de Mme Merkel et de ses alliés. De même, quand Mme le Pen dit que la sécurité sociale appartient aux français, elle se trompe. La sécurité sociale, financée par des cotisations des salariés et des employeurs, appartient aux travailleurs sans distinctions de nationalité. Il convient de le rappeler. Mais il convient aussi de dire que cela n’est pas plus grave que de prétendre que ces cotisations sont des « charges » pour les entreprises et non des cotisations liées à la nécessité de s’assurer d’une main d’œuvre en bonne santé, une erreur communément commise par l’élite libérale et par Emmanuel Macron.

Ce sont toutes ces raisons qui vident de son sens l’appel à un soi-disant « front républicain ». Car, il faut bien l’admettre, ce discours se trompant de cible ne saurait plus mobiliser quiconque. On ne voit que trop qu’il ne sert que de couverture au grand banquet de tous ceux qui « vont à la soupe », pour reprendre une expression du Général de Gaulle.

La répartition des votes

Il est aussi important de voir d’où proviennent les votes. De ce point de vue, la carte des résultats du premier tour du 23 avril correspond largement, mais pas totalement, à ce que Christophe Guilluy appelle la « France périphérique ». Pas totalement, car on voit que dans certaines régions « périphériques » des effets de mémoire persistent. Ainsi les zones rurales du Limousin continuent de porter la mémoire de la Résistance (et de son chef local Georges Guingouin). On pourrait trouver d’autres exemples. Il n’empêche : on voit nettement l’opposition entre la France « métropolisée », avec (sauf dans le sud) un fort « effet littoral » et la France dite « périphérique ». La transformation du Front national en parti dominant dans les petits bourgs et les campagnes est marquante, même si le phénomène dépasse cela ; le poids du chômage et de la désindustrialisation est aussi l’un des facteurs de son enracinement. Je l’ai dit, de manière répétée, depuis 2012. La montée du FN correspond, trait pour trait aux dégâts de la mondialisation et de l’euro.

Une autre dimension importante est la question sociale, bien évidemment corrélée avec cette dimension géographique. On constate que Marine Le Pen a dans ses électeurs une forte concentration de personnes à revenus modestes et très modestes. Elle semble avoir fait un score de 34% dans la classe ouvrière, ce qui la met en première position, suivie immédiatement ici aussi par Jean-Luc Mélenchon. C’est d’ailleurs une caractéristique qu’elle partage avec Jean-Luc Mélenchon. A l’inverse, l’électorat d’Emmanuel Macron présente une forte concentration des hauts et des très hauts revenus, une caractéristique qu’il partage, mais dans une moindre mesure, avec l’électorat de François Fillon.

Mais, la composition sociologique d’un électorat n’est pas tout. Le discours tenu par le candidat est aussi important. De ce point de vue, en annonçant sa volonté de renforcer considérablement la « loi travail », loi qui avait initié des protestations extrêmement forte au printemps 2016, et en annonçant qu’il entend le faire par ordonnance, Emmanuel Macron se dévoile bien plus que par la concentration des milieux aisés dans don électorat. La pratique des ordonnances, tout comme celle du 49.3, quand elle est appliquée dans le domaine social, induit une brutalisation considérable des relations sociales. Ceci, avec la perspective de la réduction du nombre des fonctionnaires, avec l’accent mis sur l’austérité budgétaire, qui peut fort bien aller de paire avec des cadeaux aux grandes entreprises (comme dans le cas du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi ou CICE qui a coûté 30 milliards à l’Etat en 2014 et 2015[4]), donne le véritable ton de la candidature Macron. Il ne faut pas hésiter à le dire, voter Macron c’est émettre un véritable vote de classe, un vote réactionnaire dans le sens le plus littéral du terme.

On comprend alors l’attitude, digne et responsable, de Jean-Luc Melenchon qui a décidé de ne pas joindre sa voix à la meute hurlant au soi-disant « Front Républicain » et qui préfère consulter ses militants. Il est clair que se développe un comportement, le « jappellisme », qui correspond à la maladie sénile d’une classe politique qui jappe…

Une victoire culturelle pour les idées souverainistes ?

Mais, il y a une autre leçon importante que l’on peut tirer du scrutin de dimanche 23 avril. Si l’on consulte les résultats quasiment définitifs du premier tour (métropole et outre-mer), on constate que les différents programmes souverainistes, qui étaient portés par 5 candidats, ont réalisé pratiquement 47% des suffrages.

 

C’est un résultat important. En fait, on peut penser que certains parmi les électeurs de François Fillon partagent ces idées souverainistes, ce qui laisse à penser que l’on est probablement à 50% voire au-dessus. Bien entendu, les programmes diffèrent dans leur acuité souverainiste, tout comme ils diffèrent dans le domaine social. Si on les classe de 10 à -10 sur ces deux échelles, en considérant que le point « 0 » représente la continuité absolue avec la situation actuelle, on obtient le graphe suivant :

Ce graphique indique bien une forte polarisation de l’électorat (et de la société) française, un polarisation non pas le long du classique repère « Gauche-Droite » mais autour de ces deux questions essentielles que sont la souveraineté et le programme social. Cela pourrait indiquer que la bataille culturelle a été gagnée par les idées souverainistes. Ce qui renforce cette interprétation est l’intervention faite, devant les caméras de télévision, par Emmanuel Macron le dimanche soir 23 avril à 22h30 environ. Dans son intervention, il a mentionné à deux reprises le mot « patriote ». Le fait qu’il se soit senti dans l’obligation de reprendre des éléments du discours qu’avaient tenu, à des degrés divers, Mme Marine le Pen, MM. Mélenchon, Dupont-Aignan et Asselineau, et ce alors que visiblement il n’en partage pas une once, montre bien que ces idées sont en train de devenir dominantes. C’est, dans la situation actuelle, un facteur d’espérance pour le futur.

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Heureusement qu’il y a Macron!

macron lepen melenchon fillon
Sipa. Numéro de reportage : AP22045014_000072.

Le Macron-bashing est tendance. Comme si le fondateur d’En Marche! devait se faire pardonner d’être arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle et d’apparaître comme le favori du second. Il ne peut plus faire un pas, ni ouvrir la bouche, sans déchaîner une avalanche de critiques. Haro sur Macron ! C’est à qui dénoncera le plus fort son narcissisme, son immaturité, son côté furieusement France d’en haut, sa soumission à l’Allemagne, son libéralisme compulsif, son vide sidéral, etc.

On  a évité le pire

Et pourtant, heureusement, il y a Macron ! Imaginons un instant qu’il n’ait pas été candidat à la présidentielle. Le second tour opposerait aujourd’hui Marine Le Pen à François Fillon ou, beaucoup plus certainement, à Jean-Luc Mélenchon. Super ! Les partisans du candidat des Républicains diront que dans l’hypothèse de sa qualification au second tour, au moins la Vème République aurait été sauvée : sa probable élection aurait été suivie d’un succès de la droite aux élections législatives. Ainsi aurait-il été en situation de gouverner. Comme Nicolas Sarkozy en 2007 qui a vite remisé la « rupture » aux oubliettes ! Fillon aurait été d’autant plus vite paralysé par la rue que son autorité morale était entamée.

Alors, oui, heureusement, il y a Macron ! Il ne s’agit pas de dire qu’il va faire des miracles. Mais comment ne pas remarquer qu’un peu partout en Europe, pas seulement en Allemagne, ce sont des sociaux-libéraux comme lui qui ont désenglué leur pays, en faisant notamment considérablement reculer le chômage. On dira qu’il s’agit là d’une vue économiste : l’hexagone est aussi en proie à une guerre civile larvée. Mais Macron s’est fixé pour tâche au début de sa campagne de « réconcilier les France ».

Une grande coalition, vite!

Et s’il a peu développé ce thème par la suite, il a le bon logiciel pour y parvenir : ce ne peut être l’œuvre d’un seul camp, cela ne peut passer que par un consensus plus large. A Macron s’il est élu de faire un gouvernement de grande coalition.

Ses contempteurs ont raison : il est jeune et content de lui, c’est un bobo pro-business, et certains de ses propos sonnent creux : comme ses variations sur l’absence de culture française, à peine dignes d’une copie de culture générale niveau Sciences Po. Mais tel qu’il est, les Français l’ont distingué. Que cela plaise ou non, ils le voient comme un espoir pour le pays. Dans ces conditions, avant de faire sa nécro, attendons de le voir à l’œuvre.

« Censuré », l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré quitte France Inter

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L'humoriste Pierre-Emmanuel Barré dans la vidéo de sa chronique "censurée" par France Inter

Vous connaissez certainement La Mauvaise réputation de Brassens :

« Pas besoin d’être Jérémi’,

Pour d’viner l’sort qui m’est promis :

S’ils trouv’nt une corde à leur goût,

Ils me la passeront au cou.

Je ne fais pourtant de tort à personne,

En suivant les ch’mins qui ne mèn’nt pas à Rome ;

Mais les brav’s gens n’aiment pas que

L’on suive une autre route qu’eux… »


Brassens – La mauvaise réputation par bisonravi1987

Et aujourd’hui Rome c’est, pour France Inter et bien d’autres, Emmanuel Macron.

Il y  avait dans cette radio (écœuré il vient d’en démissionner) un humoriste du nom de Pierre-Emmanuel Barré. De nos jours, l’humoriste est l’accessoire indispensable de toute émission qui aspire à faire de l’audience. Il est ce que furent au Moyen-Âge les fous du roi. Il distrait, il amuse. Mais gare à lui s’il déplait au roi.

Tu votes ou tu la boucles

Pierre-Emmanuel Barré a déplu au roi. Il a, pour une fois, décidé d’aller sur son petit bonhomme de chemin sans se soucier des « brav’s gens » qui, écoutons Brassens, « n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux ». Il a fait un sketch renvoyant Emmanuel Macron et Marine Le Pen dos à dos, refusant ainsi de choisir entre la peste et le choléra.

Mal lui en a pris. Au dernier moment, son sketch a été déprogrammé. Barré a aussitôt démissionné de France Inter, devenu la voix de son futur maître. Il a, criant à la censure, posté son sketch sur Facebook : 5 millions de vues ! Une audience que n’avaient certes pas imaginée les procureurs de France Inter.

Mais il parait que Barré prend la mouche pour pas grand-chose. Car il n’y a pas eu de censure. C’est Nagui, l’animateur de l’émission, qui le dit dans une réponse qui vaut son pensant de tartufferie. Peu importe, dit en substance le présentateur, que Barré casse du sucre sur le dos de Macron ou de Marine Le Pen. Il est libre de le faire. A la bonne heure donc ?

>> A lire aussi: France Inter, radio de sévices publics

Non car il faut lire la suite : Nagui estime qu’avec son « ni-ni » l’humoriste appelle à l’abstention. Ce qui revient, selon lui, à favoriser Marine Le Pen. Vous suivez ? C’est le même qui, plus haut, avait dit que Barré était libre d’enfoncer Macron. C’est de la choucroute ? De la semoule ? Les deux mélangés ?

De toute façon, toujours suivant Nagui, si censure il y a eu elle n’est pas du tout grave comparée à celle qui nous attend en cas de Marine Le Pen. France Inter bâillonné… Les artistes réduits au silence… Quelle hypothèse épouvantable !

 

Je suis un peu perdu, Le Figaro vote Macron

Emmanuel Macron au siège du Medef, février 2016. SIPA. 00742927_000034

C’est peu dire que lundi matin j’ai été surpris par l’éditorial d’Alexis Brézet, patron du Figaro. Comment comprendre que quelqu’un qui a tenu une ligne si courageuse sur les questions dites « sociétales » notamment au moment de la loi Taubira, appelle à voter Macron, chantre de la PMA pour toutes et mol adversaire de la GPA, comme l’a rappelé l’autre jour Sylviane Agazinski dans ce même journal ? Comment peut-il refuser de voir que ce deuxième tour pose une question de civilisation et non pas d’abord de simple politique économique ? Ai-je mal lu ?

Les noces du Figaro

Je relis : « Bien sûr, entre la grippe et le choléra, entre la poursuite du déclin hollandais et la catastrophe immédiate – politique, sociale et financière – que serait une sortie unilatérale de l’euro, le choix va de soi. Le projet économique de Marine Le Pen est suffisamment insensé pour dissuader de voter pour elle quiconque serait tenté de le faire pour d’autres raisons.» Alexis Brézet étant certainement un homme d’honneur, doué d’honnêteté intellectuelle, il ne peut être déterminé par des intérêts de carrière. Alors, comment comprendre ce qui m’apparaît être une grave incohérence intellectuelle et morale ? Je continue à chercher. Est-il attaché à ce point à François Fillon qu’il veuille suivre à tout prix sa consigne de vote ?

Alexis Brézet tance pourtant sans ménagement le candidat défait qui s’est révélé, somme toute, un vrai chiraquien en appelant à voter pour son adversaire encore hier honni: « Ne nous y trompons pas : un homme a perdu, victime de ses propres faiblesses, de ses erreurs… » Et de poursuivre : « Mais ses idées n’ont pas été disqualifiées pour autant : c’est cette synthèse libérale-conservatrice qui en dépit de tout, et souvent en dépit de lui-même, a permis à Fillon de tenir dans la tempête ».

Le porte-feuille d’abord?

Ma surprise doit être le signe de ma grande naïveté. Ce que j’ai pris pour une incohérence n’est peut-être en réalité que le déploiement de la logique « libérale-conservatrice » chère à Alexis Brézet. Mais comment interpréter cette expression ? Est-ce un conservatisme libéral ou un libéralisme conservateur ? Et puis, que s’agit-il de conserver et selon quelle hiérarchie ? Manifestement, cette synthèse est ultimement mesurée par le critère économique puisque celui-ci a le pouvoir de disqualifier toutes les « autres raisons » de voter Le Pen ou même de s’abstenir. Je saisis enfin la cohérence qui m’avait dans un premier temps échappée. Il s’agit sans doute de conserver en priorité son patrimoine et ses intérêts économiques ; et si ceux-ci exigent de sacrifier telle ou telle raison « sociétale », nous savons désormais que le directeur du Figaro ne mégotera pas.

Ce deuxième tour est une expérience cruciale révélatrice des pensées profondes de nombre de personnalités dites de « droite » ou « conservatrices ». Le voile se déchire sous mes yeux effarés et décidément bien candides. Ce que je croyais être un engagement dans un combat civilisationnel n’est en réalité qu’une variable d’ajustement d’un combat beaucoup plus fondamental et impérieux, celui pour une libéralisation du marché, une relance de la croissance, la défense de la zone euro, etc. Et donc de son corollaire objectif : « l’individu total » du libéralisme enfin réconcilié dans ses deux versants, économique et sociétal. Si j’ai un dernier doute quant à la pertinence de ma découverte, la lecture du papier de Nicolas Baverez, juste en dessous me l’enlève définitivement. Les litanies hebdomadaires à la Sainte Dérégulation et à la Bienheureuse Transition numérique et robotique sont bien récitées. Comment ai-je pu être aussi aveugle et croire que Le Figaro allait poursuivre le combat de civilisation contre François Hollande, Emmanuel Macron et leurs officines ? L’âme de la France peut attendre ; pas les valeurs boursières.

Mélenchon a raison de ne pas se prononcer sur son vote

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Jean-Luc Mélenchon file droit, avril 2017. SIPA. AP22043998_000001

Jean-Luc Mélenchon n’a pas cédé. Il ne dira pas quel sera son vote le 7 mai prochain. Bien entendu, la pression sur lui est énorme du côté de la presse « mainstream » qui le somme de dire qu’il votera Macron. Sur les réseaux sociaux, la même pression est exercée sur les militants et sympathisants de la France insoumise. Au mieux, ils seraient irresponsables et gâcheraient tout. Au pire, ils seront tondus à la libération.

Ces deux derniers jours, les porte-parole de FI se sont pourtant relayés pour faire passer le message : « pas une voix pour le FN ». Et la consultation des militants appelés à se prononcer sur la position du mouvement donne le choix entre le vote blanc, l’abstention et le vote Macron. Mais rien n’y fait, cela ne suffit pas aux belles âmes dont la mission historique est de construire des barrages, et de traquer ceux qui font le jeu, et parfois même le lit, du Front national. Il faut absolument prononcer la phrase « je voterai Macron ». Et surtout, il faut que le grand chef, celui qu’on accusait encore il y a une semaine d’être un apprenti-dictateur-bolchévik, donne sa position lui-même.

Jean-Luc Mélenchon a en fait entièrement le droit de ne pas livrer son vote dans ces circonstances. Il refuse la culpabilisation et il a bien raison. Comment peut-on le contraindre à s’exprimer en faveur de celui qu’il a dépeint comme le représentant de « l’extrême-marché » pendant sa campagne de premier tour ? Comment peut-on en faire le complice de Marine Le Pen alors qu’il a été le premier à la faire reculer sur son terrain, celui des ouvriers et de la jeunesse ? A-t-il seulement des leçons à recevoir de ceux qui ont, avec tous leurs barrages et autres cordons sanitaires, offert à Marine Le Pen le cadeau de devenir pendant plusieurs scrutins la représentante de tous les perdants de la mondialisation malheureuse ? Certainement pas.

Certains de ses électeurs ne le lui pardonneraient pas

Mais allons plus loin. De son point de vue politique, Jean-Luc Mélenchon n’a pas seulement le droit de ne pas céder à ses injonctions, il en a le devoir. Il y a quelques semaines, Marine Le Pen était encore la candidate la plus forte chez les jeunes. Le candidat Mélenchon lui a ravi la première place dans cette catégorie. Elle était encore au-delà de la barre des 50% chez les ouvriers. La campagne de Mélenchon ne l’a certes pas délogée de son perchoir mais elle est quand même descendue d’une marche, à 37%. Ces électeurs-là, jeunes et ouvriers, constituent sans doute le gros des troupes des 20% des électeurs de Jean-Luc Mélenchon s’apprêtant, d’après l’IFOP, à voter Marine Le Pen lors du second tour. Ceux-là choisissent désormais le FN en second choix. Si Mélenchon se prononçait sans ambiguïté pour Emmanuel Macron, il les perdrait définitivement et anéantirait par-là tous ses efforts. En restant discret sur son vote, Jean-Luc Mélenchon démontre qu’il connaît le mode de scrutin majoritaire à deux tours, dont le mécanisme impose une humilité par rapport aux électeurs : il faut parfois accepter d’être un deuxième choix ; il faut aussi accepter que ses électeurs qui vous ont choisi en premier choix en fassent ensuite un second qui vous irrite. Bref, en tenant compte des circonstances et en jouant avec les règles du jeu, Jean-Luc Mélenchon fait de la Politique. Pendant que ses contempteurs continuent, comme s’ils n’avaient décidément rien appris, à faire du catéchisme.

Retrouvez tous les articles de David Desgouilles sur son blog Antidote

Macron : un « new deal » entre la société et l’Etat

Emmanuel Macron à Arras, 26 avril 2017. SIPA. 00804104_000006

La campagne de France d’Emmanuel Macron évoque irrésistiblement une « longue marche » du siècle dernier, première étape de la conquête du pouvoir chinois par un certain Mao Zedong. Une énergie à « déplacer des montagnes », un culot monstre, une intelligence stratégique et tactique innée, donc  délestée des pesanteurs accumulées dans les machines politiques à bout de souffle, la capacité à tirer immédiatement les leçons des erreurs commises dans le feu de l’action… L’analogie s’arrête là, car personne ne peut aujourd’hui sérieusement penser que l’aventure macronienne puisse déboucher sur une version française du laogaï, le goulag chinois, et les rivières de sang de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne.

Un maoïsme à l’envers

Mieux : le macronisme est l’inverse du maoïsme, car sa stratégie consiste à « encercler les campagnes à partir des villes », alors que le Grand Timonier fondait la sienne sur la mise en mouvement des masses paysannes pour subvertir les grandes métropoles de son pays, foyers de modernité capitaliste. La carte électorale du premier tour de la présidentielle en est la preuve : ce sont les métropoles économiquement prospères qui ont plébiscité Macron, alors que l’espace rural et les régions de friches industrielles ont placé leur désespoir dans un vote Le Pen, dans une moindre mesure, dans un vote Mélenchon.

>> A lire aussi: Macron-Le Pen: deux France en chiens de faïence

Le Front national et la France insoumise se sont nourris du ressentiment des laissés-pour-compte de la nouvelle révolution industrielle qui voient le monde d’hier, ce monde qui peut être dur mais aussi familier et protecteur, se défaire à grande allure. Face à ce ressentiment, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon prétendent que le monde ancien peut être préservé tel quel, avec les recettes du siècle dernier – protectionnisme, dirigisme étatique, gel des rapports sociaux et des structures économiques issus des « Trente glorieuses ». Entre le ressentiment et la paranoïa, la frontière est poreuse : les démagogues ont beau jeu de prétendre que ceux qui souffrent sont victimes d’un complot ourdi dans les cénacles de la finance internationale, dont Emmanuel Macron serait au mieux le fondé de pouvoir, au pire la marionnette. C’est une pensée paresseuse, même si elle est enrobée dans une rhétorique raffinée.

Jospin avait raison trop tôt

Jusque-là, les détenteurs du pouvoir en France avaient nourri l’illusion qu’ils pouvaient maintenir l’ancien tout en prenant la mesure des exigences du monde en train de se faire. La société était appelée à leur faire confiance, et non pas invitée à se prendre en main pour répondre aux défis de l’époque. Lionel Jospin avait eu un bref éclair de lucidité en affirmant que «  l’Etat ne peut pas tout » pour entraver le processus de désindustrialisation du pays. C’était trop tôt, et cela lui coûta son élection à l’Elysée. La demande d’un roi thaumaturge (l’homme providentiel en langage républicain) est un trait de caractère persistant de la conscience politique française, et sa plus grande faiblesse. La société a été conditionnée à ne pas se faire confiance, on l’a dissuadée de se prendre en main pour résoudre les problèmes posés par la marche du monde, sans attendre la manne venue d’en haut, comme les Hébreux dans le Sinaï…


«Il ne faut pas tout attendre de l’Etat», quand… par 20Minutes

C’est à une révolution dans la relation entre la société et l’Etat que vise le projet macronien, libérant les énergies qui bouillonnent en son sein, et qui, lorsque l’on regarde bien cette société, maintiennent la cohésion de la nation grâce à un tissu d’associations sportives, culturelles, sociales, caritatives et spirituelles sans équivalent en Europe. Pourquoi ne pas étendre ce modèle à la vie économique de la nation et à l’administration des choses ? Plus de société, et moins d’Etat (ce qui ne veut pas dire moins d’autorité à son sommet) c’est le fil rouge du programme de En Marche !. C’est, par exemple, l’appel au bénévolat des retraités pour assurer le suivi scolaire des enfants défavorisés dans des études surveillées est une mesure symbolique de ce new deal entre le peuple et la bureaucratie dirigeante. On sort de la répétition psittaciste du « plus de moyens, plus de postes pour l’Ecole, des moulins à prières revendicatives actionnés régulièrement par des syndicats clientélistes. Bougez-vous et vous serez aidés ! Cette exhortation s’adresse à tous et à chacun, et parie sur la part d’énergie que même le plus déshérité d’entre les Français conserve en lui. Sortir du ressentiment, des passions tristes, des peurs irrationnelles, de la déprime décliniste, de la lamentation infinie. C’est retrouver l’âme de la France du temps où elle était glorieuse.

Emmanuel Macron et le précédent israélien

Emmanuel Macron en 2017 à gauche et Tzipi Livni en 2009 à droite. Photos: SIPA 00803613_000038 / 00574518_000004
Emmanuel Macron en 2017 à gauche et Tzipi Livni en 2009 à droite. Photos: SIPA 00803613_000038 / 00574518_000004

La victoire d’Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle est largement celle d’un candidat au visage aussi lisse que son programme politique. Celui qu’on présente déjà comme le « plus jeune président » de la Ve République et que nous pourrions qualifier de premier candidat postmoderne, est aussi l’incarnation d’un phénomène politique récent. Par sa stratégie politique, par son programme et par sa personnalité, Macron illustre en effet une évolution que l’on retrouve dans d’autres pays occidentaux. La comparaison avec Israël, où on se plaît à surnommer Emmanuel Macron le « Yaïr Lapid français », est instructive à plusieurs égards.

« Kadima » en hébreu signifie « En avant »

Le phénomène du mouvement En Marche ! qui a amené Macron au second tour, ressemble étrangement au phénomène Kadima, éphémère parti politique israélien qui avait remporté les élections législatives de 2005, après une apparition fulgurante sur la scène politique, suivie d’une disparition tout aussi rapide. Ajoutons que « Kadima », en hébreu, signifie « En avant ». Dans les deux cas, il s’agit d’une organisation politique sui generis, sans identité bien définie. En Marche ! est un mouvement populaire se revendiquant comme étant « de droite et de gauche ». Kadima était un parti formé d’anciens membres du Likoud (droite) et d’Avoda (gauche travailliste), qui se définissait comme centriste et dont les dirigeants, à l’instar d’Emmanuel Macron, affirmaient rejeter les « clivages droite-gauche dépassés ».

En réalité, Kadima incarnait surtout l’arrivée au pouvoir des idées post-sionistes, en vogue dans les milieux universitaires et intellectuels israéliens depuis le début des années 1990. Après une ascension rapide, le parti Kadima obtint 28 sièges dans la 18ème Knesset (ce qui en faisait le premier parti, devançant le Likoud et réduisant le parti travailliste à la portion congrue). Mais ce succès spectaculaire fut de courte durée : lors des élections législatives de 2013, Kadima a été pulvérisé et n’obtint que 2 sièges. Il a disparu de la scène politique israélienne à la suite de cet échec, et sa dirigeante Tsipi Livni créa un nouveau parti, au nom tout aussi vide de contenu idéologique : « Le mouvement » (Hatnua).

Le sociologue Shmuel Trigano a décrit le postmodernisme comme une idéologie dominante, caractérisée notamment par le rejet de la souveraineté de l’Etat et des frontières. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre la déconfiture des partis politiques traditionnels (UMP et PS en France, parti travailliste en Israël), qui va de pair avec l’émergence de nouvelles structures politiques, dont En Marche ! et Kadima sont les illustrations les plus marquantes. Dans les deux cas, ces nouvelles entités politiques sont marquées par un rejet des idéologies politiques traditionnelles (socialisme, travaillisme) et par le recours à des slogans qui relèvent plus du marketing que du discours politique.

Des électeurs « consommateurs »

En effet, au-delà de la similarité des noms, Kadima et En Marche ! se ressemblent surtout à un niveau plus fondamental : l’idéologie dominante post-moderniste, dont ils sont l’expression politique. Le post-sionisme (c’est-à-dire l’abandon des principes fondamentaux du sionisme politique) de Kadima trouve ainsi son semblant dans le post-modernisme incarné par En Marche !. Quant à leur rejet affiché des clivages politiques traditionnels, il recouvre, dans une large mesure, une absence de positionnement politique réel (socialistes ou libéraux? conservateurs ou réformistes?), que beaucoup décrivent comme une absence de programme.

La volonté proclamée de renouveau, (En Marche ! est l’émanation de l’Association pour le renouvellement de la vie politique) exprime ainsi la quintessence, sinon la totalité de leur programme. Mais derrière les slogans prometteurs, on a peine à déchiffrer quelle est l’identité véritable de ces mouvements politiques, dont les électeurs sont plutôt des « consommateurs » que des militants aux revendications bien définies. Leur rejet des idéologies classiques n’exprime sans doute pas tant une volonté de renouveau politique qu’un vide de contenu, que les efforts des conseillers en image et autres communicants peinent à masquer.

Tout comme l’ascension fulgurante du parti Kadima en Israël, la victoire d’En Marche ! au premier tour de l’élection présidentielle française est, plus encore que celle d’un appareil politique, celle d’un slogan et d’un appareil de communication, c’est-à-dire de publicité. Pour la première fois dans l’histoire politique française, les électeurs vont peut-être porter au pouvoir un mouvement qu’ils auront choisi non pas tant en raison de son programme et de son contenu, que de son « emballage »… En Israël, les années Kadima auront surtout été marquées par la catastrophique Deuxième guerre du Liban. L’avenir dira si le mouvement En Marche ! saura laisser une trace plus durable et positive dans la vie politique française.

La trahison des clercs d'Israël

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La nouvelle idéologie dominante: Le post-modernisme

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France Inter: il y a censure ou il n’y a pas censure?

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Capture d'écran de la chronique interdite de Pierre-Emmanuel Barré
Capture d'écran de la chronique interdite de Pierre-Emmanuel Barré

Dans cet article, je prends la défense d’un chroniqueur de France Inter. Démissionnaire, je le concède. Mais quand même !

Voici la chronique que France Inter ne diffusera pas :

Nagui ayant jugé que cette défense de l’abstention « faisait le jeu du FN », le chroniqueur Pierre-Emmanuel Barré a quitté France Inter. On lui aurait « demandé de ne pas faire cette chronique » : « Quand on me demande de ne pas faire une chronique, je démissionne. Je n’aime pas être censuré. »

A quoi Nagui oppose sa version : « Sur le coup, je lui ai simplement dit qu’il n’était pas clair sur l’abstention. Qu’il casse Macron ou Le Pen, OK. Mais qu’il encourage l’abstention, c’est faire le jeu du FN. Mais il a préféré ne pas venir à l’antenne. Après l’émission, je lui ai finalement proposé de faire sa chronique demain (jeudi 27 avril) sans changer une ligne. Et moi, j’aurais ajouté un mot pour dire d’aller voter. Au lieu de ça, il a préféré le faire sur internet. Libre à lui. »

Lui a-t-on, ou non, « demandé de ne pas faire cette chronique » ? Le fait que Barré ait choisi de démissionner de l’antenne, ce qui n’est tout de même pas une petit décision, suggère très clairement que Nagui édulcore la réalité. Un texte publié sur Facebook par trois humoristes de France Inter confirme que la chronique a été « refusée, sous le coup d’une réaction épidermique (réaction que nous pouvons comprendre) », avant que Nagui se ravise en constatant la conséquence de son interdiction.

Mais ce qui m’a intéressée, c’est la manière dont les médias ont rendu compte de cette affaire.

Partout, on lit que la chronique de P-E Barré a été « refusée »:

Or, un sketch radio-diffusé n’est pas un manuscrit que l’on soumet à un éditeur et qui peut donc être rejeté. Comme le rappelle Laurence Bloch, la directrice de la station : « les chroniqueurs sont absolument libres »

On n’est donc pas censé empêcher la diffusion de leur texte pour des raisons idéologiques, ce qui est la définition même de la censure.

Mais tout le monde est-il au clair avec cette définition ? Observons cette phrase de Nagui : « Ce n’est pas de la censure, surtout par rapport à la vraie censure qui risque d’arriver si Le Pen passe. »

J’avoue goûter particulièrement le « surtout par rapport à ». En est-ce ou non ? Si l’on comprend bien, la vraie censure, c’est quand ce sont les méchants qui censurent. Quand c’est nous, ce n’est pas de la vraie censure.

Au demeurant, je pense que Nagui se trompe. La popularité de Le Pen doit tellement à l’hostilité que lui vouent les médias comme France Inter que, si elle est élue, elle aura, au contraire, intérêt à les…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux

Au Québec, islamistes et gauche multiculturaliste font bon ménage

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Gabriel Nadeau-Dubois lors d'une manifestation étudiante, mai 2012. SIPA. SIPAUSA31224447_000015
Gabriel Nadeau-Dubois lors d'une manifestation étudiante, mai 2012. SIPA. SIPAUSA31224447_000015

Un nouveau scandale fait rage au Québec depuis que l’un des représentants les plus en vue de la gauche, Gabriel Nadeau-Dubois, a assisté, le 14 avril dernier, à une soirée caritative dont l’un des objectifs était la création d’un service de protection de la jeunesse entièrement musulman. La vidéo de l’événement confirme cette vocation : on peut notamment entendre la présidente de l’Association Défi-lles et des ailes, Mme Soraya Zaïdi, plaider pour l’instauration d’une DPJ (Direction de protection de la jeunesse) dont la mission serait d’empêcher les enfants issus de familles musulmanes à problèmes d’être assimilés en étant accueillis chez des Québécois « de souche ». Car selon elle, rien ne serait pire pour un jeune musulman que d’être privé de sa religion et d’être « arraché à sa culture ».

L’aspirant chef du parti Québec solidaire s’est défendu d’avoir assisté à un diner pour promouvoir une « DPJ islamique » : « Moi, ce soir-là je n’ai pas entendu parler de DPJ musulmane. Je n’ai jamais entendu parler de ça et si j’en avais entendu parler, j’aurais trouvé que c’était une mauvaise idée. » Mais Gabriel Nadeau-Dubois, peut-être pas assez concentré, a, selon plusieurs sources, côtoyé ce soir-là, des représentants de l’islam fondamentaliste. Comme l’assure l’éditorialiste Lise Ravary du Journal de Montréal, l’invité d’honneur de cette soirée n’était autre que le cheikh Fawaz Saïd, un représentant de la Ligue islamique mondiale, laquelle est un organisme bien connu de promotion de la charia, basé en Arabie saoudite. Samira Laouni faisait aussi partie du groupe, elle qui a milité activement pour l’instauration de tribunaux islamiques au Canada il y a quelques années.

Un mouvement en plein essor

La participation de ce haut dignitaire de la gauche à ce festival de l’obscurantisme en a étonné et déçu plus d’un parmi ses nombreux admirateurs, et plus largement, parmi la population québécoise. Lui qui s’est fait connaître pour ses positions tranchées en faveur de la gratuité scolaire et une plus grande redistribution des richesses se retrouve à cautionner malgré lui une idéologie rétrograde. Il aura beau s’en défendre, le mal est fait. Gabriel Nadeau-Dubois a rejoint les rangs de la sainte alliance islamo-gauchiste.

Mais ce dérapage était fort prévisible, et même possiblement calculé, compte tenu du virage ultra-multiculturaliste pris par la gauche québécoise. Gabriel Nadeau-Dubois n’est pas particulièrement naïf, il avait dû prévoir que son passage à cette soirée serait mal perçu par une frange importante de la population. Mais mieux valait sans doute se retrouver parmi des personnalités qui prônent une forme de ségrégation religieuse que parmi les méchants laïques et autres identitaires qui ont si mauvaise presse. Sa famille politique saura le récompenser pour son geste, elle qui perçoit le Québec comme un pays profondément raciste, et le monde musulman, comme un nouveau prolétariat prêt à sauver et purifier l’humanité.

Le mythe de l’Orient révolutionnaire

Car outre les lubies inclusives, c’est bien de ce mythe dont il s’agit : celui d’un islam révolutionnaire opposé au capitalisme occidental. Une tradition politique qui a surtout connu son essor à la fin des années 1960 avec la montée des tensions israélo-palestiniennes et les divers mouvements de lutte pour la décolonisation des pays musulmans. Tradition politique dont l’un des foyers est la France, pays qui, à son époque, a vu des Michel Foucault et des Jean-Paul Sartre s’enthousiasmer quelque temps pour la Révolution islamique de l’Ayatollah Khomeiny.

Mais l’un des premiers grands personnages de gauche à avoir exprimé clairement l’idée selon laquelle l’islam représentait une idéologie révolutionnaire est le terroriste d’origine vénézuélienne Ilich Ramirez Sánchez, mieux connu sous le nom de Carlos. Né en 1949 et toujours incarcéré en France, Carlos est devenu célèbre en perpétrant de nombreux attentats terroristes en Europe. Après s’être initié aux idées révolutionnaires durant sa jeunesse, s’être entrainé avec des guérilleros cubains et avoir séjourné à Moscou, Carlos partira finalement combattre au nom de ceux qu’il nommait amicalement ses « frères bédouins ». Avec l’effondrement du bloc de l’Est, la révolution débuterait maintenant dans les casernes des islamistes.

Pour une bonne partie de la gauche multiculturaliste, le monde musulman est encore l’oasis des révolutionnaires, c’est une terre de ressourcement et d’authenticité. La gauche québécoise n’échappe pas à l’influence de ce fantasme : c’est pourquoi malgré l’ostentation de ses idéaux « progressistes », elle n’hésite jamais à encourager l’islamisation du Canada français.

Jacques Sapir : mes leçons du premier tour

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lumieres epi reforme college
L'Enclycopédie. Wikipedia.

Le premier tour de l’élection présidentielle de 2017 semble rejouer celui de 2002. Pour la deuxième fois, le candidat du Front national est qualifié pour le second tour. Mais les ressemblances s’arrêtent là. C’est à une situation entièrement différente que nous avons affaire. De ce point de vue, les réminiscences du passé obscurcissent plus qu’elles n’éclairent le présent.


Prenons acte du complet éclatement de l’espace politique français. Dans un système qui institutionnellement tend au bipartisme, et la règle électorale (le scrutin à deux tours) y est pour beaucoup, on pouvait avoir, par moment, l’irruption d’un troisième parti. Telle avait été la situation de 2002, voire de 2007 avec le bons score de Bayrou. Mais, aujourd’hui, c’est à une forme de quadripartisme que nous sommes confrontés. Car, si Emmanuel Macron et Marine le Pen se sont qualifiés, ils sont suivis de près par François Fillon et par Jean-Luc Mélenchon.

De ce point de vue, déjà, la situation politique s’annonce très différente. Elle se combine aussi avec l’effondrement historique du P « S », ramené au score dérisoire du candidat de la SFIO (Gaston Deferre) lors de l’élection présidentielle de 1969. Cet effondrement fait écho à l’émergence de Jean-Luc Mélenchon qui, avec 19,2% des suffrages exprimés réalise un score sans précédent, qui ne rend que plus cruel encore la comparaison avec les 6,2% dérisoires de Benoît Hamon.

Ceci est sans précédent. C’est la fin de la Vème République. François Fillon aura été le fossoyeur de son propre courant.

Mais, cet effondrement a son symétrique à droite. Même s’il garde un score non négligeable de plus de 19,5%, pour la première fois dans la Vème République, le parti se réclamant de l’héritage du Général de Gaulle, même s’il a dilapidé et défiguré cet héritage, ne participera pas au deuxième tour de l’élection présidentielle. Ceci est sans précédent. C’est la fin de la Vème République. François Fillon aura été le fossoyeur de son propre courant.

Marine le Pen n’effraie plus

Un autre facteur est à prendre en compte. En 2002, le succès de Jean-Marie le Pen était survenu par surprise. Or, aujourd’hui, nous avons eu depuis plusieurs semaines Marine Le Pen installée en tête du classement. Le Front national est arrivé en tête de nombreuses élections depuis 2012. Les électeurs ont voté en sachant cela, et pourtant ils ont divisés leurs choix, preuve que Marine le Pen n’effraie plus, du moins plus autant que son père. Le changement de discours mais aussi d’attitude du FN y est pour beaucoup.

Parler à son sujet de parti « fasciste » ou « de haine » n’a guère de sens, et prouve une dénaturation complète des mots et des concepts, même si l’on peut critiquer ses propositions, et en particulier celle concernant l’abolition du droit du sol. Rappelons à nos chères « consciences indignées » que ceci est la position officielle de la CDU-CSU de Mme Merkel et de ses alliés. De même, quand Mme le Pen dit que la sécurité sociale appartient aux français, elle se trompe. La sécurité sociale, financée par des cotisations des salariés et des employeurs, appartient aux travailleurs sans distinctions de nationalité. Il convient de le rappeler. Mais il convient aussi de dire que cela n’est pas plus grave que de prétendre que ces cotisations sont des « charges » pour les entreprises et non des cotisations liées à la nécessité de s’assurer d’une main d’œuvre en bonne santé, une erreur communément commise par l’élite libérale et par Emmanuel Macron.

À lire aussi : Elevage et viande: pour en finir avec les idées reçues

Ce sont toutes ces raisons qui vident de son sens l’appel à un soi-disant « front républicain ». Car, il faut bien l’admettre, ce discours se trompant de cible ne saurait plus mobiliser quiconque. On ne voit que trop qu’il ne sert que de couverture au grand banquet de tous ceux qui « vont à la soupe », pour reprendre une expression du Général de Gaulle.

La répartition des votes

Il est aussi important de voir d’où proviennent les votes. De ce point de vue, la carte des résultats du premier tour du 23 avril correspond largement, mais pas totalement, à ce que Christophe Guilluy appelle la « France périphérique ». Pas totalement, car on voit que dans certaines régions « périphériques » des effets de mémoire persistent. Ainsi les zones rurales du Limousin continuent de porter la mémoire de la Résistance (et de son chef local Georges Guingouin). On pourrait trouver d’autres exemples. Il n’empêche : on voit nettement l’opposition entre la France « métropolisée », avec (sauf dans le sud) un fort « effet littoral » et la France dite « périphérique ». La transformation du Front national en parti dominant dans les petits bourgs et les campagnes est marquante, même si le phénomène dépasse cela ; le poids du chômage et de la désindustrialisation est aussi l’un des facteurs de son enracinement. Je l’ai dit, de manière répétée, depuis 2012. La montée du FN correspond, trait pour trait aux dégâts de la mondialisation et de l’euro.

Une autre dimension importante est la question sociale, bien évidemment corrélée avec cette dimension géographique. On constate que Marine Le Pen a dans ses électeurs une forte concentration de personnes à revenus modestes et très modestes. Elle semble avoir fait un score de 34% dans la classe ouvrière, ce qui la met en première position, suivie immédiatement ici aussi par Jean-Luc Mélenchon. C’est d’ailleurs une caractéristique qu’elle partage avec Jean-Luc Mélenchon. A l’inverse, l’électorat d’Emmanuel Macron présente une forte concentration des hauts et des très hauts revenus, une caractéristique qu’il partage, mais dans une moindre mesure, avec l’électorat de François Fillon.

Mais, la composition sociologique d’un électorat n’est pas tout. Le discours tenu par le candidat est aussi important. De ce point de vue, en annonçant sa volonté de renforcer considérablement la « loi travail », loi qui avait initié des protestations extrêmement forte au printemps 2016, et en annonçant qu’il entend le faire par ordonnance, Emmanuel Macron se dévoile bien plus que par la concentration des milieux aisés dans don électorat. La pratique des ordonnances, tout comme celle du 49.3, quand elle est appliquée dans le domaine social, induit une brutalisation considérable des relations sociales. Ceci, avec la perspective de la réduction du nombre des fonctionnaires, avec l’accent mis sur l’austérité budgétaire, qui peut fort bien aller de paire avec des cadeaux aux grandes entreprises (comme dans le cas du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi ou CICE qui a coûté 30 milliards à l’Etat en 2014 et 2015), donne le véritable ton de la candidature Macron. Il ne faut pas hésiter à le dire, voter Macron c’est émettre un véritable vote de classe, un vote réactionnaire dans le sens le plus littéral du terme.

On comprend alors l’attitude, digne et responsable, de Jean-Luc Melenchon qui a décidé de ne pas joindre sa voix à la meute hurlant au soi-disant « Front Républicain » et qui préfère consulter ses militants. Il est clair que se développe un comportement, le « jappellisme », qui correspond à la maladie sénile d’une classe politique qui jappe…

Une victoire culturelle pour les idées souverainistes ?

Mais, il y a une autre leçon importante que l’on peut tirer du scrutin de dimanche 23 avril. Si l’on consulte les résultats quasiment définitifs du premier tour (métropole et outre-mer), on constate que les différents programmes souverainistes, qui étaient portés par 5 candidats, ont réalisé pratiquement 47% des suffrages.

 

C’est un résultat important. En fait, on peut penser que certains parmi les électeurs de François Fillon partagent ces idées souverainistes, ce qui laisse à penser que l’on est probablement à 50% voire au-dessus. Bien entendu, les programmes diffèrent dans leur acuité souverainiste, tout comme ils diffèrent dans le domaine social. Si on les classe de 10 à -10 sur ces deux échelles, en considérant que le point « 0 » représente la continuité absolue avec la situation actuelle, on obtient le graphe suivant :

Ce graphique indique bien une forte polarisation de l’électorat (et de la société) française, un polarisation non pas le long du classique repère « Gauche-Droite » mais autour de ces deux questions essentielles que sont la souveraineté et le programme social. Cela pourrait indiquer que la bataille culturelle a été gagnée par les idées souverainistes. Ce qui renforce cette interprétation est l’intervention faite, devant les caméras de télévision, par Emmanuel Macron le dimanche soir 23 avril à 22h30 environ. Dans son intervention, il a mentionné à deux reprises le mot « patriote ». Le fait qu’il se soit senti dans l’obligation de reprendre des éléments du discours qu’avaient tenu, à des degrés divers, Mme Marine le Pen, MM. Mélenchon, Dupont-Aignan et Asselineau, et ce alors que visiblement il n’en partage pas une once, montre bien que ces idées sont en train de devenir dominantes. C’est, dans la situation actuelle, un facteur d’espérance pour le futur.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir

Jacques Sapir: mes leçons du premier tour

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marine lepen sapir macron industrie crise
Sipa. Numéro de reportage : AP22045457_000035.
marine lepen sapir macron industrie crise
Sipa. Numéro de reportage : AP22045457_000035.

Prenons acte du complet éclatement de l’espace politique français. Dans un système qui institutionnellement tend au bipartisme, et la règle électorale (le scrutin à deux tours) y est pour beaucoup, on pouvait avoir, par moment, l’irruption d’un troisième parti. Telle avait été la situation de 2002, voire de 2007 avec le bons score de Bayrou. Mais, aujourd’hui, c’est à une forme de quadripartisme que nous sommes confrontés. Car, si Emmanuel Macron et Marine le Pen se sont qualifiés, ils sont suivis de près par François Fillon et par Jean-Luc Mélenchon.

De ce point de vue, déjà, la situation politique s’annonce très différente. Elle se combine aussi avec l’effondrement historique du P « S », ramené au score dérisoire du candidat de la SFIO (Gaston Deferre) lors de l’élection présidentielle de 1969. Cet effondrement fait écho à l’émergence de Jean-Luc Mélenchon qui, avec 19,2% des suffrages exprimés réalise un score sans précédent, qui ne rend que plus cruel encore la comparaison avec les 6,2% dérisoires de Benoît Hamon.

Mais, cet effondrement a son symétrique à droite. Même s’il garde un score non négligeable de plus de 19,5%, pour la première fois dans la Vème République, le parti se réclamant de l’héritage du Général de Gaulle, même s’il a dilapidé et défiguré cet héritage, ne participera pas au deuxième tour de l’élection présidentielle. Ceci est sans précédent. C’est la fin de la Vème République. François Fillon aura été le fossoyeur de son propre courant.

Marine le Pen n’effraie plus

Un autre facteur est à prendre en compte. En 2002, le succès de Jean-Marie le Pen était survenu par surprise. Or, aujourd’hui, nous avons eu depuis plusieurs semaines Marine Le Pen installée en tête du classement. Le Front national est arrivé en tête de nombreuses élections depuis 2012. Les électeurs ont voté en sachant cela, et pourtant ils ont divisés leurs choix, preuve que Marine le Pen n’effraie plus, du moins plus autant que son père. Le changement de discours mais aussi d’attitude du FN y est pour beaucoup.

Parler à son sujet de parti « fasciste » ou « de haine » n’a guère de sens, et prouve une dénaturation complète des mots et des concepts, même si l’on peut critiquer ses propositions, et en particulier celle concernant l’abolition du droit du sol. Rappelons à nos chères « consciences indignées » que ceci est la position officielle de la CDU-CSU de Mme Merkel et de ses alliés. De même, quand Mme le Pen dit que la sécurité sociale appartient aux français, elle se trompe. La sécurité sociale, financée par des cotisations des salariés et des employeurs, appartient aux travailleurs sans distinctions de nationalité. Il convient de le rappeler. Mais il convient aussi de dire que cela n’est pas plus grave que de prétendre que ces cotisations sont des « charges » pour les entreprises et non des cotisations liées à la nécessité de s’assurer d’une main d’œuvre en bonne santé, une erreur communément commise par l’élite libérale et par Emmanuel Macron.

Ce sont toutes ces raisons qui vident de son sens l’appel à un soi-disant « front républicain ». Car, il faut bien l’admettre, ce discours se trompant de cible ne saurait plus mobiliser quiconque. On ne voit que trop qu’il ne sert que de couverture au grand banquet de tous ceux qui « vont à la soupe », pour reprendre une expression du Général de Gaulle.

La répartition des votes

Il est aussi important de voir d’où proviennent les votes. De ce point de vue, la carte des résultats du premier tour du 23 avril correspond largement, mais pas totalement, à ce que Christophe Guilluy appelle la « France périphérique ». Pas totalement, car on voit que dans certaines régions « périphériques » des effets de mémoire persistent. Ainsi les zones rurales du Limousin continuent de porter la mémoire de la Résistance (et de son chef local Georges Guingouin). On pourrait trouver d’autres exemples. Il n’empêche : on voit nettement l’opposition entre la France « métropolisée », avec (sauf dans le sud) un fort « effet littoral » et la France dite « périphérique ». La transformation du Front national en parti dominant dans les petits bourgs et les campagnes est marquante, même si le phénomène dépasse cela ; le poids du chômage et de la désindustrialisation est aussi l’un des facteurs de son enracinement. Je l’ai dit, de manière répétée, depuis 2012. La montée du FN correspond, trait pour trait aux dégâts de la mondialisation et de l’euro.

Une autre dimension importante est la question sociale, bien évidemment corrélée avec cette dimension géographique. On constate que Marine Le Pen a dans ses électeurs une forte concentration de personnes à revenus modestes et très modestes. Elle semble avoir fait un score de 34% dans la classe ouvrière, ce qui la met en première position, suivie immédiatement ici aussi par Jean-Luc Mélenchon. C’est d’ailleurs une caractéristique qu’elle partage avec Jean-Luc Mélenchon. A l’inverse, l’électorat d’Emmanuel Macron présente une forte concentration des hauts et des très hauts revenus, une caractéristique qu’il partage, mais dans une moindre mesure, avec l’électorat de François Fillon.

Mais, la composition sociologique d’un électorat n’est pas tout. Le discours tenu par le candidat est aussi important. De ce point de vue, en annonçant sa volonté de renforcer considérablement la « loi travail », loi qui avait initié des protestations extrêmement forte au printemps 2016, et en annonçant qu’il entend le faire par ordonnance, Emmanuel Macron se dévoile bien plus que par la concentration des milieux aisés dans don électorat. La pratique des ordonnances, tout comme celle du 49.3, quand elle est appliquée dans le domaine social, induit une brutalisation considérable des relations sociales. Ceci, avec la perspective de la réduction du nombre des fonctionnaires, avec l’accent mis sur l’austérité budgétaire, qui peut fort bien aller de paire avec des cadeaux aux grandes entreprises (comme dans le cas du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi ou CICE qui a coûté 30 milliards à l’Etat en 2014 et 2015[4]), donne le véritable ton de la candidature Macron. Il ne faut pas hésiter à le dire, voter Macron c’est émettre un véritable vote de classe, un vote réactionnaire dans le sens le plus littéral du terme.

On comprend alors l’attitude, digne et responsable, de Jean-Luc Melenchon qui a décidé de ne pas joindre sa voix à la meute hurlant au soi-disant « Front Républicain » et qui préfère consulter ses militants. Il est clair que se développe un comportement, le « jappellisme », qui correspond à la maladie sénile d’une classe politique qui jappe…

Une victoire culturelle pour les idées souverainistes ?

Mais, il y a une autre leçon importante que l’on peut tirer du scrutin de dimanche 23 avril. Si l’on consulte les résultats quasiment définitifs du premier tour (métropole et outre-mer), on constate que les différents programmes souverainistes, qui étaient portés par 5 candidats, ont réalisé pratiquement 47% des suffrages.

 

C’est un résultat important. En fait, on peut penser que certains parmi les électeurs de François Fillon partagent ces idées souverainistes, ce qui laisse à penser que l’on est probablement à 50% voire au-dessus. Bien entendu, les programmes diffèrent dans leur acuité souverainiste, tout comme ils diffèrent dans le domaine social. Si on les classe de 10 à -10 sur ces deux échelles, en considérant que le point « 0 » représente la continuité absolue avec la situation actuelle, on obtient le graphe suivant :

Ce graphique indique bien une forte polarisation de l’électorat (et de la société) française, un polarisation non pas le long du classique repère « Gauche-Droite » mais autour de ces deux questions essentielles que sont la souveraineté et le programme social. Cela pourrait indiquer que la bataille culturelle a été gagnée par les idées souverainistes. Ce qui renforce cette interprétation est l’intervention faite, devant les caméras de télévision, par Emmanuel Macron le dimanche soir 23 avril à 22h30 environ. Dans son intervention, il a mentionné à deux reprises le mot « patriote ». Le fait qu’il se soit senti dans l’obligation de reprendre des éléments du discours qu’avaient tenu, à des degrés divers, Mme Marine le Pen, MM. Mélenchon, Dupont-Aignan et Asselineau, et ce alors que visiblement il n’en partage pas une once, montre bien que ces idées sont en train de devenir dominantes. C’est, dans la situation actuelle, un facteur d’espérance pour le futur.

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Heureusement qu’il y a Macron!

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macron lepen melenchon fillon
Sipa. Numéro de reportage : AP22045014_000072.
macron lepen melenchon fillon
Sipa. Numéro de reportage : AP22045014_000072.

Le Macron-bashing est tendance. Comme si le fondateur d’En Marche! devait se faire pardonner d’être arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle et d’apparaître comme le favori du second. Il ne peut plus faire un pas, ni ouvrir la bouche, sans déchaîner une avalanche de critiques. Haro sur Macron ! C’est à qui dénoncera le plus fort son narcissisme, son immaturité, son côté furieusement France d’en haut, sa soumission à l’Allemagne, son libéralisme compulsif, son vide sidéral, etc.

On  a évité le pire

Et pourtant, heureusement, il y a Macron ! Imaginons un instant qu’il n’ait pas été candidat à la présidentielle. Le second tour opposerait aujourd’hui Marine Le Pen à François Fillon ou, beaucoup plus certainement, à Jean-Luc Mélenchon. Super ! Les partisans du candidat des Républicains diront que dans l’hypothèse de sa qualification au second tour, au moins la Vème République aurait été sauvée : sa probable élection aurait été suivie d’un succès de la droite aux élections législatives. Ainsi aurait-il été en situation de gouverner. Comme Nicolas Sarkozy en 2007 qui a vite remisé la « rupture » aux oubliettes ! Fillon aurait été d’autant plus vite paralysé par la rue que son autorité morale était entamée.

Alors, oui, heureusement, il y a Macron ! Il ne s’agit pas de dire qu’il va faire des miracles. Mais comment ne pas remarquer qu’un peu partout en Europe, pas seulement en Allemagne, ce sont des sociaux-libéraux comme lui qui ont désenglué leur pays, en faisant notamment considérablement reculer le chômage. On dira qu’il s’agit là d’une vue économiste : l’hexagone est aussi en proie à une guerre civile larvée. Mais Macron s’est fixé pour tâche au début de sa campagne de « réconcilier les France ».

Une grande coalition, vite!

Et s’il a peu développé ce thème par la suite, il a le bon logiciel pour y parvenir : ce ne peut être l’œuvre d’un seul camp, cela ne peut passer que par un consensus plus large. A Macron s’il est élu de faire un gouvernement de grande coalition.

Ses contempteurs ont raison : il est jeune et content de lui, c’est un bobo pro-business, et certains de ses propos sonnent creux : comme ses variations sur l’absence de culture française, à peine dignes d’une copie de culture générale niveau Sciences Po. Mais tel qu’il est, les Français l’ont distingué. Que cela plaise ou non, ils le voient comme un espoir pour le pays. Dans ces conditions, avant de faire sa nécro, attendons de le voir à l’œuvre.

« Censuré », l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré quitte France Inter

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L'humoriste Pierre-Emmanuel Barré dans la vidéo de sa chronique "censurée" par France Inter
L'humoriste Pierre-Emmanuel Barré dans la vidéo de sa chronique "censurée" par France Inter

Vous connaissez certainement La Mauvaise réputation de Brassens :

« Pas besoin d’être Jérémi’,

Pour d’viner l’sort qui m’est promis :

S’ils trouv’nt une corde à leur goût,

Ils me la passeront au cou.

Je ne fais pourtant de tort à personne,

En suivant les ch’mins qui ne mèn’nt pas à Rome ;

Mais les brav’s gens n’aiment pas que

L’on suive une autre route qu’eux… »


Brassens – La mauvaise réputation par bisonravi1987

Et aujourd’hui Rome c’est, pour France Inter et bien d’autres, Emmanuel Macron.

Il y  avait dans cette radio (écœuré il vient d’en démissionner) un humoriste du nom de Pierre-Emmanuel Barré. De nos jours, l’humoriste est l’accessoire indispensable de toute émission qui aspire à faire de l’audience. Il est ce que furent au Moyen-Âge les fous du roi. Il distrait, il amuse. Mais gare à lui s’il déplait au roi.

Tu votes ou tu la boucles

Pierre-Emmanuel Barré a déplu au roi. Il a, pour une fois, décidé d’aller sur son petit bonhomme de chemin sans se soucier des « brav’s gens » qui, écoutons Brassens, « n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux ». Il a fait un sketch renvoyant Emmanuel Macron et Marine Le Pen dos à dos, refusant ainsi de choisir entre la peste et le choléra.

Mal lui en a pris. Au dernier moment, son sketch a été déprogrammé. Barré a aussitôt démissionné de France Inter, devenu la voix de son futur maître. Il a, criant à la censure, posté son sketch sur Facebook : 5 millions de vues ! Une audience que n’avaient certes pas imaginée les procureurs de France Inter.

Mais il parait que Barré prend la mouche pour pas grand-chose. Car il n’y a pas eu de censure. C’est Nagui, l’animateur de l’émission, qui le dit dans une réponse qui vaut son pensant de tartufferie. Peu importe, dit en substance le présentateur, que Barré casse du sucre sur le dos de Macron ou de Marine Le Pen. Il est libre de le faire. A la bonne heure donc ?

>> A lire aussi: France Inter, radio de sévices publics

Non car il faut lire la suite : Nagui estime qu’avec son « ni-ni » l’humoriste appelle à l’abstention. Ce qui revient, selon lui, à favoriser Marine Le Pen. Vous suivez ? C’est le même qui, plus haut, avait dit que Barré était libre d’enfoncer Macron. C’est de la choucroute ? De la semoule ? Les deux mélangés ?

De toute façon, toujours suivant Nagui, si censure il y a eu elle n’est pas du tout grave comparée à celle qui nous attend en cas de Marine Le Pen. France Inter bâillonné… Les artistes réduits au silence… Quelle hypothèse épouvantable !

 

Je suis un peu perdu, Le Figaro vote Macron

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Emmanuel Macron au siège du Medef, février 2016. SIPA. 00742927_000034
Emmanuel Macron au siège du Medef, février 2016. SIPA. 00742927_000034

C’est peu dire que lundi matin j’ai été surpris par l’éditorial d’Alexis Brézet, patron du Figaro. Comment comprendre que quelqu’un qui a tenu une ligne si courageuse sur les questions dites « sociétales » notamment au moment de la loi Taubira, appelle à voter Macron, chantre de la PMA pour toutes et mol adversaire de la GPA, comme l’a rappelé l’autre jour Sylviane Agazinski dans ce même journal ? Comment peut-il refuser de voir que ce deuxième tour pose une question de civilisation et non pas d’abord de simple politique économique ? Ai-je mal lu ?

Les noces du Figaro

Je relis : « Bien sûr, entre la grippe et le choléra, entre la poursuite du déclin hollandais et la catastrophe immédiate – politique, sociale et financière – que serait une sortie unilatérale de l’euro, le choix va de soi. Le projet économique de Marine Le Pen est suffisamment insensé pour dissuader de voter pour elle quiconque serait tenté de le faire pour d’autres raisons.» Alexis Brézet étant certainement un homme d’honneur, doué d’honnêteté intellectuelle, il ne peut être déterminé par des intérêts de carrière. Alors, comment comprendre ce qui m’apparaît être une grave incohérence intellectuelle et morale ? Je continue à chercher. Est-il attaché à ce point à François Fillon qu’il veuille suivre à tout prix sa consigne de vote ?

Alexis Brézet tance pourtant sans ménagement le candidat défait qui s’est révélé, somme toute, un vrai chiraquien en appelant à voter pour son adversaire encore hier honni: « Ne nous y trompons pas : un homme a perdu, victime de ses propres faiblesses, de ses erreurs… » Et de poursuivre : « Mais ses idées n’ont pas été disqualifiées pour autant : c’est cette synthèse libérale-conservatrice qui en dépit de tout, et souvent en dépit de lui-même, a permis à Fillon de tenir dans la tempête ».

Le porte-feuille d’abord?

Ma surprise doit être le signe de ma grande naïveté. Ce que j’ai pris pour une incohérence n’est peut-être en réalité que le déploiement de la logique « libérale-conservatrice » chère à Alexis Brézet. Mais comment interpréter cette expression ? Est-ce un conservatisme libéral ou un libéralisme conservateur ? Et puis, que s’agit-il de conserver et selon quelle hiérarchie ? Manifestement, cette synthèse est ultimement mesurée par le critère économique puisque celui-ci a le pouvoir de disqualifier toutes les « autres raisons » de voter Le Pen ou même de s’abstenir. Je saisis enfin la cohérence qui m’avait dans un premier temps échappée. Il s’agit sans doute de conserver en priorité son patrimoine et ses intérêts économiques ; et si ceux-ci exigent de sacrifier telle ou telle raison « sociétale », nous savons désormais que le directeur du Figaro ne mégotera pas.

Ce deuxième tour est une expérience cruciale révélatrice des pensées profondes de nombre de personnalités dites de « droite » ou « conservatrices ». Le voile se déchire sous mes yeux effarés et décidément bien candides. Ce que je croyais être un engagement dans un combat civilisationnel n’est en réalité qu’une variable d’ajustement d’un combat beaucoup plus fondamental et impérieux, celui pour une libéralisation du marché, une relance de la croissance, la défense de la zone euro, etc. Et donc de son corollaire objectif : « l’individu total » du libéralisme enfin réconcilié dans ses deux versants, économique et sociétal. Si j’ai un dernier doute quant à la pertinence de ma découverte, la lecture du papier de Nicolas Baverez, juste en dessous me l’enlève définitivement. Les litanies hebdomadaires à la Sainte Dérégulation et à la Bienheureuse Transition numérique et robotique sont bien récitées. Comment ai-je pu être aussi aveugle et croire que Le Figaro allait poursuivre le combat de civilisation contre François Hollande, Emmanuel Macron et leurs officines ? L’âme de la France peut attendre ; pas les valeurs boursières.

Mélenchon a raison de ne pas se prononcer sur son vote

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Jean-Luc Mélenchon file droit, avril 2017. SIPA. AP22043998_000001
Jean-Luc Mélenchon file droit, avril 2017. SIPA. AP22043998_000001

Jean-Luc Mélenchon n’a pas cédé. Il ne dira pas quel sera son vote le 7 mai prochain. Bien entendu, la pression sur lui est énorme du côté de la presse « mainstream » qui le somme de dire qu’il votera Macron. Sur les réseaux sociaux, la même pression est exercée sur les militants et sympathisants de la France insoumise. Au mieux, ils seraient irresponsables et gâcheraient tout. Au pire, ils seront tondus à la libération.

Ces deux derniers jours, les porte-parole de FI se sont pourtant relayés pour faire passer le message : « pas une voix pour le FN ». Et la consultation des militants appelés à se prononcer sur la position du mouvement donne le choix entre le vote blanc, l’abstention et le vote Macron. Mais rien n’y fait, cela ne suffit pas aux belles âmes dont la mission historique est de construire des barrages, et de traquer ceux qui font le jeu, et parfois même le lit, du Front national. Il faut absolument prononcer la phrase « je voterai Macron ». Et surtout, il faut que le grand chef, celui qu’on accusait encore il y a une semaine d’être un apprenti-dictateur-bolchévik, donne sa position lui-même.

Jean-Luc Mélenchon a en fait entièrement le droit de ne pas livrer son vote dans ces circonstances. Il refuse la culpabilisation et il a bien raison. Comment peut-on le contraindre à s’exprimer en faveur de celui qu’il a dépeint comme le représentant de « l’extrême-marché » pendant sa campagne de premier tour ? Comment peut-on en faire le complice de Marine Le Pen alors qu’il a été le premier à la faire reculer sur son terrain, celui des ouvriers et de la jeunesse ? A-t-il seulement des leçons à recevoir de ceux qui ont, avec tous leurs barrages et autres cordons sanitaires, offert à Marine Le Pen le cadeau de devenir pendant plusieurs scrutins la représentante de tous les perdants de la mondialisation malheureuse ? Certainement pas.

Certains de ses électeurs ne le lui pardonneraient pas

Mais allons plus loin. De son point de vue politique, Jean-Luc Mélenchon n’a pas seulement le droit de ne pas céder à ses injonctions, il en a le devoir. Il y a quelques semaines, Marine Le Pen était encore la candidate la plus forte chez les jeunes. Le candidat Mélenchon lui a ravi la première place dans cette catégorie. Elle était encore au-delà de la barre des 50% chez les ouvriers. La campagne de Mélenchon ne l’a certes pas délogée de son perchoir mais elle est quand même descendue d’une marche, à 37%. Ces électeurs-là, jeunes et ouvriers, constituent sans doute le gros des troupes des 20% des électeurs de Jean-Luc Mélenchon s’apprêtant, d’après l’IFOP, à voter Marine Le Pen lors du second tour. Ceux-là choisissent désormais le FN en second choix. Si Mélenchon se prononçait sans ambiguïté pour Emmanuel Macron, il les perdrait définitivement et anéantirait par-là tous ses efforts. En restant discret sur son vote, Jean-Luc Mélenchon démontre qu’il connaît le mode de scrutin majoritaire à deux tours, dont le mécanisme impose une humilité par rapport aux électeurs : il faut parfois accepter d’être un deuxième choix ; il faut aussi accepter que ses électeurs qui vous ont choisi en premier choix en fassent ensuite un second qui vous irrite. Bref, en tenant compte des circonstances et en jouant avec les règles du jeu, Jean-Luc Mélenchon fait de la Politique. Pendant que ses contempteurs continuent, comme s’ils n’avaient décidément rien appris, à faire du catéchisme.

Retrouvez tous les articles de David Desgouilles sur son blog Antidote

Macron : un « new deal » entre la société et l’Etat

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Emmanuel Macron à Arras, 26 avril 2017. SIPA. 00804104_000006
Emmanuel Macron à Arras, 26 avril 2017. SIPA. 00804104_000006

La campagne de France d’Emmanuel Macron évoque irrésistiblement une « longue marche » du siècle dernier, première étape de la conquête du pouvoir chinois par un certain Mao Zedong. Une énergie à « déplacer des montagnes », un culot monstre, une intelligence stratégique et tactique innée, donc  délestée des pesanteurs accumulées dans les machines politiques à bout de souffle, la capacité à tirer immédiatement les leçons des erreurs commises dans le feu de l’action… L’analogie s’arrête là, car personne ne peut aujourd’hui sérieusement penser que l’aventure macronienne puisse déboucher sur une version française du laogaï, le goulag chinois, et les rivières de sang de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne.

Un maoïsme à l’envers

Mieux : le macronisme est l’inverse du maoïsme, car sa stratégie consiste à « encercler les campagnes à partir des villes », alors que le Grand Timonier fondait la sienne sur la mise en mouvement des masses paysannes pour subvertir les grandes métropoles de son pays, foyers de modernité capitaliste. La carte électorale du premier tour de la présidentielle en est la preuve : ce sont les métropoles économiquement prospères qui ont plébiscité Macron, alors que l’espace rural et les régions de friches industrielles ont placé leur désespoir dans un vote Le Pen, dans une moindre mesure, dans un vote Mélenchon.

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Le Front national et la France insoumise se sont nourris du ressentiment des laissés-pour-compte de la nouvelle révolution industrielle qui voient le monde d’hier, ce monde qui peut être dur mais aussi familier et protecteur, se défaire à grande allure. Face à ce ressentiment, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon prétendent que le monde ancien peut être préservé tel quel, avec les recettes du siècle dernier – protectionnisme, dirigisme étatique, gel des rapports sociaux et des structures économiques issus des « Trente glorieuses ». Entre le ressentiment et la paranoïa, la frontière est poreuse : les démagogues ont beau jeu de prétendre que ceux qui souffrent sont victimes d’un complot ourdi dans les cénacles de la finance internationale, dont Emmanuel Macron serait au mieux le fondé de pouvoir, au pire la marionnette. C’est une pensée paresseuse, même si elle est enrobée dans une rhétorique raffinée.

Jospin avait raison trop tôt

Jusque-là, les détenteurs du pouvoir en France avaient nourri l’illusion qu’ils pouvaient maintenir l’ancien tout en prenant la mesure des exigences du monde en train de se faire. La société était appelée à leur faire confiance, et non pas invitée à se prendre en main pour répondre aux défis de l’époque. Lionel Jospin avait eu un bref éclair de lucidité en affirmant que «  l’Etat ne peut pas tout » pour entraver le processus de désindustrialisation du pays. C’était trop tôt, et cela lui coûta son élection à l’Elysée. La demande d’un roi thaumaturge (l’homme providentiel en langage républicain) est un trait de caractère persistant de la conscience politique française, et sa plus grande faiblesse. La société a été conditionnée à ne pas se faire confiance, on l’a dissuadée de se prendre en main pour résoudre les problèmes posés par la marche du monde, sans attendre la manne venue d’en haut, comme les Hébreux dans le Sinaï…


«Il ne faut pas tout attendre de l’Etat», quand… par 20Minutes

C’est à une révolution dans la relation entre la société et l’Etat que vise le projet macronien, libérant les énergies qui bouillonnent en son sein, et qui, lorsque l’on regarde bien cette société, maintiennent la cohésion de la nation grâce à un tissu d’associations sportives, culturelles, sociales, caritatives et spirituelles sans équivalent en Europe. Pourquoi ne pas étendre ce modèle à la vie économique de la nation et à l’administration des choses ? Plus de société, et moins d’Etat (ce qui ne veut pas dire moins d’autorité à son sommet) c’est le fil rouge du programme de En Marche !. C’est, par exemple, l’appel au bénévolat des retraités pour assurer le suivi scolaire des enfants défavorisés dans des études surveillées est une mesure symbolique de ce new deal entre le peuple et la bureaucratie dirigeante. On sort de la répétition psittaciste du « plus de moyens, plus de postes pour l’Ecole, des moulins à prières revendicatives actionnés régulièrement par des syndicats clientélistes. Bougez-vous et vous serez aidés ! Cette exhortation s’adresse à tous et à chacun, et parie sur la part d’énergie que même le plus déshérité d’entre les Français conserve en lui. Sortir du ressentiment, des passions tristes, des peurs irrationnelles, de la déprime décliniste, de la lamentation infinie. C’est retrouver l’âme de la France du temps où elle était glorieuse.