Slimane Zeghidour. Crédit photo : Pierre Hybre 2017.
Slimane Zeghidour, aujourd’hui journaliste et auteur reconnu, est né en 1953 dans un village de Petite Kabylie où rien ou presque n’avait changé depuis la conquête française plus d’un siècle auparavant. Et puis, avant même que le petit Slimane apprenne à marcher, Paris avait décidé de faire de lui, du clan Zeghidour et de millions d’autres « indigènes musulmans » des Français. L’objectif était de conquérir les esprits pour mater efficacement l’insurrection algérienne, un siècle après le passage des colonnes infernales qui avaient soumis la Kabylie en séparant par la terreur la population des premiers rebelles.
Dans Sors, la route t’attend, le récit autobiographique de son enfance, Slimane Zeghidour raconte comment la République a transformé en bon petit Français un enfant né dans un gourbi au milieu d’un village enclavé. Comble du paradoxe, la francisation a commencé au moment même où de Gaulle engageait des négociations secrètes avec le FLN. La vie passablement aventureuse de Slimane Zeghidour est un monument dédié à cette formidable métamorphose qui n’a cependant pas eu les conséquences politiques souhaitées par ses initiateurs. Slimane et neuf millions des musulmans d’Algérie n’ont finalement pas intégré la nation française, malgré leur participation au référendum du 28 septembre 1958 sur la Ve République.
En revanche, à la lecture de ce livre émouvant, on comprend pourquoi le projet de conquête des cœurs lancé pour gagner la guerre d’Algérie a pu très rapidement amener les populations autochtones d’Algérie à la[access capability= »lire_inedits »] modernité. L’exode forcé des villages et l’installation dans des camps, la transformation de fellahs en prolétaires salariés et de millions de personnes en consommateurs irrémédiablement intégrés à l’économie de marché constituent une révolution anthropologique aussi profonde que réussie.
L’Algérie, c’était la France
Les Zeghidour s’initient au travail salarié, découvrent le « pain français », les sardines en conserve, les bananes « républicaines » tout autant que les plus célèbres écoles et dispensaires. Son père, ancien fellah, apprend à conduire et investit dans l’achat d’une camionnette, devenant un petit entrepreneur. Ainsi, bien qu’à la fin des fins la France ait perdu cette guerre des esprits au bénéfice du FLN, la famille Zeghidour en est sortie transformée à jamais. Ses membres s’émancipent de la communauté où ils ont toujours vécu, pour constituer une véritable famille nucléaire et non plus une cellule au sein d’un clan et une tribu. Une fois la guerre terminée et l’indépendance acquise, les Zeghidour quittent le camp de rééducation dans lequel la France les a internés six ans et abandonnent leur montagne pour s’installer à Alger et devenir des citadins. L’électricité chasse les esprits avec lesquels les Zeghidour et leurs voisins avaient vécu en bonne intelligence pendant des générations, l’eau courante met fin à la gestion collective du point d’eau, l’économie de marché et l’école brassent tout ce petit monde. Des liens, des hiérarchies et des mœurs immémoriaux se révèlent caducs.
Ce que la France a semé à la fin des années 1950 a aujourd’hui des racines si profondes que les gouvernements algériens successifs n’ont jamais pu l’arracher – fût-ce à coups d’arabisation. Bref, la vie comme le récit de Slimane Zeghidour expliquent comment cette francisation tardive et précipitée de neuf millions d’habitants, à la fois un succès anthropologique et un échec politique, a rendu impossible une rupture nette entre la France et l’Algérie.[/access]
Slimane Zeghidour, Sors, la route t’attend, mon village en Kabylie 1954-1962, éditions Les Arènes, 2017.
Les affiches de campagne du second tour de l'élection présidentielle, avril 2017, Paris. SIPA. 00804324_000001
Les jappements de la meute médiatique qui somme tout un chacun de se prononcer pour Emmanuel Hollande, à moins que ce ne soit pour François Macron, sous peine de se faire traiter de « facho » et d’autres noms d’oiseaux sont aujourd’hui assourdissants. Cette meute pratique donc le « jappellisme », néologisme qui rappelle les jappements des chiens. Et, ce faisant, elle vérifie l’aphorisme selon lequel le chien ne mord jamais la main qui le nourrit…
Pourtant cette même meute se garde bien d’analyser ce qu’il y a derrière l’arrivée de Mme Marine le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Croyant que bien souvent un bon graphique vaut de bons discours, je porte donc à la connaissance des lecteurs, mais aussi des membres de cette meute qui voudraient en prendre connaissance, les cartes suivantes.
Une comparaison instructive
La première que je le reproduis ici, derrière son aspect « vintage » (eh oui, il fut un temps où l’on n’utilisait pas les couleurs produites par un ordinateur), montre l’état de l’industrialisation de la France à la fin des années 1950.
Cette carte indique bien quelles étaient les zones de développement de l’industrie durent les « trente glorieuses ». Il convient maintenant de la comparer à la carte des résultats du 1er tour de l’élection présidentielle de 2017. Et là, surprise, surprise, on constate le quasi-recoupement entre le vote en faveur de Marine Le Pen et la première carte.
Résultats publiés par le ministère de l’Intérieur:
Bien entendu, cette corrélation entre les deux cartes n’est pas parfaite. Les régions de la Drome qui se développeront dans les années 1960 ne figurent pas sur la première carte ni l’industrialisation de la vallée de la Garonne, hors l’industrie aéronautique autour de Toulouse. Inversement, on voit bien la forte présence du vote pour Marine le Pen dans des régions plus rurales. Si la crise de l’industrie n’est clairement pas le seul facteur explicatif, si d’autres facteurs doivent donc être pris en compte, comme l’histoire de la Résistance qui explique sans doute les très faibles résultats de Marine le Pen dans le Limousin, la configuration générale de ces deux cartes apparaît bien trop similaire pour qu’elle ne soit due qu’à une coïncidence.
Pas de hasard en économie
Ce sont donc les zones d’ancienne industrialisation, les zones qui ont été le plus touchées par l’impact de la mondialisation puis par l’impact de l’euro, qui ont fourni à Marine Le Pen ses meilleurs résultats.
Il convient ici de rappeler que les différentes phases d’instauration du libre-échange n’ont nullement pris en compte la différence des coûts salariaux (et des cotisations sociales) qui est largement le produit de l’histoire politique et sociale de chaque pays. On peut en dire de même des différences en matière de réglementation environnementale. Le libre-échange met ainsi en compétition des histoires sociales différentes, les tirant toutes vers le bas, et non pas des projets entrepreneuriaux. C’est la justification essentielle de formes de protectionnisme « intelligent », ou « solidaire » voire « altruiste », comme je les ai défendues dans mon ouvrage La Démondialisation[1], après Bernard Cassen, et avant Jean-Luc Mélenchon, Arnaud Montebourg et bien entendu Marine le Pen. Mais, qu’importe sur ce point qui a lancé l’idée. Elle est bonne et elle s’impose si one ne veut que les travailleurs soient contraints d’accepter les normes et les salaires les plus bas.
Et l’euro dans tout ça?
La mise en œuvre de l’Euro est venue considérablement aggraver la situation. L’Euro favorise l’Allemagne en permettant à ce pays de sous-estimer sa monnaie et défavorise des pays comme la France et l’Italie en les obligeant à avoir une monnaie surévaluée. Ceci a été démontré dans un document du Fond Monétaire International de l’été 2016. De plus, l’Euro a été longtemps fortement surévalué par rapport au Dollar américain, qui est la monnaie de référence de nombreux pays, non seulement bien évidemment des Etats-Unis mais aussi de la Chine et globalement de la « zone Dollar ». Cette surévaluation a eu, en particulier pour l’industrie française, des conséquences désastreuses. Ces deux effets combinés ont conduit les entreprises non seulement à perdre des marchés à l’export mais aussi à souffrir plus que nécessaire face à la concurrence sur le marché intérieur. Ces deux effets expliquent largement la désindustrialisation de la France, et par conséquence la crise sociale que l’on connaît dans les régions d’industrialisation traditionnelle.
Avec l’ensemble des économistes qui combattent l’Euro, ce sont ces effets que l’on vise, même s’ils ne sont pas les seuls effets négatifs engendrés par l’Euro. Les conséquences politiques de l’Euro sont tout aussi graves.
Il n’y a donc rien de fortuit dans le quasi-recoupement entre ces deux cartes. Et il n’y a rien de fortuit dans la montée du vote en faveur de Marine le Pen, un vote qui traduit la révolte des milieux populaires qui ont été délibérément sacrifiés par les élites politiques de ce pays, que ce soit pour des raisons de profit financier (en ce qui concerne la droite) ou que ce soit pour des raison idéologiques (pour le P « S » et le PCF). Dès lors, japper contre ceux qui se refusent à un futile et inutile « Front républicain » et hurler à une prétendue « menace fasciste », c’est ajouter l’insulte à la blessure ; c’est un comportement d’une absolue indécence. Cela n’empêchera pas les journalistes aux ordres de l’élite politique et des oligarques qui détiennent les « grands médias », de poursuivre. Comme on l’a dit, on vérifie ici l’aphorisme de la Rochefoucauld « le chien ne mort pas la main qui le nourrit ». Mais cela justifie totalement la position de la « France Insoumise » et de Jean-Luc Mélenchon qui se refuse, avec courage, à mêler sa voix à ce concert d’aboiements.
Phantom of the Paradise. Crédit photo : Larry Pizer
Il y a des films qu’on aime, d’autres – plus rares- qu’on adore mais il existe aussi une catégorie regroupant des œuvres, pas forcément parfaites, sans lesquelles notre cinéphilie n’aurait pas eu le même visage. Phantom of the Paradise fait incontestablement partie de cette catégorie.
Que dire encore d’un tel film? Les opéras rock furent un bon filon au cinéma et donnèrent quelques grands films, que ce soit Tommy de Ken Russell ou le cultissime (pour une fois, l’horrible expression « film culte » ne me semble pas galvaudée) The Rocky Horror Picture Show. Mais je n’en place aucun aussi haut que le Phantom of the Paradise de De Palma, archétype de l’œuvre inusable, qui m’a accompagné durant toute ma vie de cinéphile (j’ai bien dû la voir une dizaine de fois et je me souviens l’avoir regardée sur la vieille VHS familiale le soir des résultats du bac) et que je connais par cœur (il m’arrive régulièrement, en plus, d’écouter la BO !)
Un opéra-rock de génie
Que dire donc ? Que De Palma revisite avec génie le mythe de Faust qu’il conjugue avec celui du Portrait de Dorian Gray (ce n’est plus un tableau qui vieillit à la place de Swan mais une bande vidéo) et du Fantôme de l’opéra de Gaston Leroux ; le tout mêlé aux thèmes chers au cinéaste : l’image, le pouvoir, la manipulation ? Sans doute…
Il faudrait également parler de l’extraordinaire virtuosité de la mise en scène, de cette utilisation diabolique du « split-screen » pour dynamiser l’action, de ces séquences quasi-burlesques où De Palma filme en deux temps trois mouvements la chute en enfer de notre pauvre Winslow, de ces morceaux musicaux qui s’intègrent parfaitement au récit et qui brusquement vous nouent les tripes : a-t-on déjà aussi bien représenté l’amour impossible du Pygmalion pour sa « créature » qu’au moment où Phoenix entame le déchirant Old souls et que le Phantom braque le projecteur sur elle ?
Il faudrait également parler du maniérisme de De Palma et de sa conscience d’arriver après la mort du cinéma classique. On retrouve déjà dans Phantom of the Paradise des citations d’Hitchcock, qu’elles soient directes comme dans la scène de la douche de Psychose revisitée de manière parodique et fort drôle puisque Winslow cloue le bec à un affreux chanteur avec une ventouse, (un rêve pour tous ceux qui ont déjà entendu brailler Johnny ou Sardou !) ou indirecte comme cet étonnant moment où Winslow joue les voyeurs et contemple son aimée dans les bras de Swan sans se rendre compte qu’il est lui-même regardé par une caméra de surveillance. Déjà chez De Palma se développe un dispositif de mise en scène qui révèle que l’image n’est plus innocente, qu’elle est une construction qui autorise la manipulation et qui cache plus qu’elle ne montre…
Un authentique chef-d’oeuvre
Enfin, il faudrait presque citer toutes les scènes, tous les enchaînements et mettre un mot pour chaque émotion que procure ce film magistral. De Palma met en scène un créateur dépossédé de sa musique par un grand ponte méphistophélique avec un bonheur d’invention inégalé. La puissance du film, c’est d’être à la fois très hétéroclite (ruptures de ton, mise en scène totalement baroque avec ses surimpressions, ses grands angles, ses accélérés…) sans que chaque segment finisse par annihiler le précédent. Je m’explique : le film peut être à la fois extrêmement drôle (le personnage haut en couleur de Beef) mais cela ne l’empêche pas d’être aussi poignant (Old Love, toujours et toujours) tout comme le côté absolument grisant de la bande-son (Paul Williams for ever !) n’empêche pas le spectateur d’être parfois traumatisé par certaines scènes.
En ce sens, De Palma parvient à un équilibre parfait qui fait de Phantom of the Paradise son premier authentique chef-d’œuvre qu’on peut voir et revoir sans la moindre lassitude.
NB : Le film ressort chez Carlotta dans une version restaurée et dans un coffret comportant, entre autres, de nombreux suppléments où l’on pourra entendre De Palma revenir sur cette aventure, un portrait de Paul Williams par Guillermo Del Toro ou encore la mésaventure liée au nom d’abord choisi pour la maison de disque par le cinéaste : « Swan song »
Phantom of the Paradise (1974) de Brian de Palma avec Paul Williams, William Finley, Jessica Harper (Editions Carlotta films)
Bipèdes et habillés en noir et blanc comme s’ils travaillaient dans une tour de la Défense… pas besoin d’être accro à la chaîne National Geographic pour pressentir que les manchots ont quelque chose d’humain. Grâce aux chercheurs de l’université de Washington, on apprend que cette ressemblance va si loin qu’elle en est presque inquiétante : comme chez les humains, les jeunes adultes manchots tardent de plus en plus à prendre leur autonomie.
Selon l’étude publiée le 13 mars dans The Wilson Journal of Ornithology, une équipe de scientifiques a observé que, contrairement à leurs cousins de l’Antarctique, les pingouins des Galápagos, même déjà couverts de plumes – ce qui signifie pour cette espèce l’âge de l’indépendance –, demandent toujours de la nourriture à leurs géniteurs. Ces derniers essaient d’esquiver mais[access capability= »lire_inedits »] finissent souvent par céder et régurgiter dans les becs de leurs poussins la précieuse bouillabaisse.
D’après les chercheurs, cette pratique s’est développée pour faire face aux conditions particulièrement difficiles dans les Galápagos. Pour survivre, les jeunes manchots ont besoin d’une période d’apprentissage plus longue qu’ailleurs. Ce phénomène s’est accentué, nous explique-t-on, avec le réchauffement climatique.
Plus la vie est dure, plus tard on quitte le nid. On comprend mieux pourquoi les colonies des manchots ressemblent à Nuit debout, et pourquoi nos ados sont souvent un peu manchots.
Pourquoi, comme on l’entend si souvent, réagir au communautarisme serait une attitude raciste ? Ceux qui le refusent se sentent d’autant plus fondé à le faire que de plus en plus de communautaristes musulmans déclarent ouvertement ne pas se retrouver dans « cette France-là » dont ils rejettent les valeurs démocratiques.
Le singulier de cette évolution, est qu’elle se déroule au rebours de celles des précédentes immigrations. Traditionnellement, la première génération reste encore très liée à sa communauté d’origine et se sent mal insérée dans le pays d’accueil où la deuxième ou la troisième génération s’inscrit naturellement dans les modes de vie des autochtones. Dans le cas d’une petite mais bruyante partie de la jeunesse musulmane, nous assistons au phénomène inédit inverse décrit par Hugues Lagrange dans Le Déni des cultures, celui d’un « réenracinement des troisièmes et quatrièmes générations de l’immigration dans la culture de leurs parents et de leurs pays d’origine. ». Témoignages de ce « réenracinement », pointés aussi par Malika Sorel-Sutter, le refus de plusieurs jeunes d’utiliser la langue française au quotidien, y compris dans les cours de récréation, la remise en cause de la laïcité, et chez les adultes, le faible taux d’exogamie. Or comme l’avait fait remarquer, il y a plus de 30 ans, Emmanuel Todd dans Le Destin des immigrés : « Le taux d’exogamie, proportion de mariages réalisés par les immigrés, leurs enfants ou leurs petits-enfants avec des membres de la société d’accueil, est l’indicateur anthropologique ultime d’assimilation ou de ségrégation ».
La mixité d’antan
L’intégration se faisait grâce au plein-emploi mais aussi, on l’oublie trop souvent, à l’action du PCF et des syndicats. Christian et Mohammed, affiliés au même syndicat, faisaient cause et grèves communes. C’était une époque où les mots de luttes des classes ne faisaient pas encore s’esclaffer. Et puis, pour les jeunes, il y avait l’école dont l’enseignement n’était pas contesté, suivie de l’entrée dans la grande institution homogénéisatrice, le service militaire.
Par ailleurs, l’ouvrier Mohammed des années 1960 ne voyait pas de contradictions insurmontables entre le respect de sa foi et la fréquentation de non-musulmans. Prenons l’exemple des interdits alimentaires : « Ce qui pose question, écrit Dounia Bouzar, c’est la différence de posture envers la définition du halal : ce qui était, pour l’ancienne génération, une donnée négociable et souple est devenue ces dernières années une barrière qui empêche de “manger ensemble”. Jamais un musulman des premières générations n’aurait refusé de prendre un repas chez un non-musulman. Dans son islam à lui, il aurait eu peur d’être puni par Dieu pour avoir vexé une personne bien intentionnée. Aujourd’hui il arrive que de plus en plus de jeunes refusent une invitation de non-musulman, ou de non-pratiquant. » De même, la majorité des Algériennes venues en France dans les années soixante, n’étaient pas voilées. Aujourd’hui, leurs petites-filles le sont souvent, et comme par un effet de mimétisme ou d’« entraînement », nombre de leurs grands-mères ont fini par se voiler elles aussi.
Des accommodements déraisonnables
Comment expliquer que les parents musulmans qui, venant du Maghreb, n’avaient pas accédé à la nationalité française, se sentaient moins mal à l’aise, que bien de leurs petits-enfants nés en France, donc pleinement français ? Ces musulmans de la première génération restaient, bien évidemment, attachés à leur culture et à leurs traditions qu’ils voulaient transmettre à leurs enfants, mais cette volonté de transmission, si naturelle, ne se traduisait pas en véhémentes récriminations identitaires ni en hostilité envers la culture occidentale. Leurs doléances ne concernaient généralement que le racisme et les inégalités dont ils étaient les victimes.
Certes, l’important taux de chômage ne facilite pas l’intégration. Il n’empêche que ce n’est pas, et de loin, la seule cause puisque d’autres minorités immigrées, également frappées par cette crise, ne souffrent pas de difficultés d’intégration semblables à celles d’une partie de l’immigration musulmane.
Il est vrai que les banlieues françaises ont été désertées par les syndicats, situation qui, selon le sociologue Michel Wieviorka, pousserait des jeunes musulmans à chercher un sens à leur vie, là où ils peuvent le trouver, c’est-à-dire dans l’islam. Gilles Kepel le confirme plus nettement encore : aujourd’hui, dans les quartiers, l’intégration se fait à l’islam bien plus qu’à la République. Et cette islamisation progressive a fini par entraîner la désertion de ces territoires par les Français de souche qui se sentent sinon exclus, au moins en terre étrangère où ils ne retrouvent plus l’ « âme » de leur pays. « Là où des populations immigrées, ou issues de l’immigration mais perçues comme non intégrées, s’installent ou sont déjà présentes en nombre,écrit encore Malika Sorel-Sutter, on observe des mouvements d’autres populations, dans lesquels on compte d’ailleurs également des familles d’origine étrangère qui souhaitent que leurs enfants puissent vivre dans un environnement culturel français. »
Le refus du désamalgame
Oscar Wilde disait que la meilleure façon de lutter contre la tentation c’était d’y céder. Selon ce même esprit, pas mal d’entre nous, les « progressistes » de la gauche de la gauche, canal multiculturaliste, nous avons pensé que le meilleur moyen de combattre la contagion islamiste était de céder sur des principes républicains démocratiques et procéder à des « accommodements ». À se focaliser bêtement sur la liberté d’expression, disions-nous, on ne manquera pas de voir une bonne partie de musulmans modérés rejoindre les fondamentalistes, alors qu’en faisant « une petite entorse » à la laïcité (condamner les blasphémateurs de l’islam, par exemple), on parviendra enfin à la pacification sociale.
Toute idée d’intégration étant désormais bannie, nous avons choisi de suivre le principe islamique et de considérer, à notre tour, les musulmans comme les fidèles d’une religion plutôt que comme des citoyens. En témoigne la ferme opposition de beaucoup d’entre nous à ce que les musulmans se déclarent hostiles au terrorisme islamiste : ce serait une manière d’intérioriser le discours islamophobe…
On n’a pas tous les jours l’occasion de faire une B.A. bien aseptisée. Pourtant,en ce moment, elles ne manquent pas : le CD et DVD des Enfoirés nous permettent de contribuer à lutter contre la faim au seul détriment de nos oreilles, qui saignent chaque hiver un peu plus, le froid n’ayant plus d’effet sur elles. Mais lutter contre la faim ne suffit pas. Et cela, Depeche Mode l’a très bien compris.
Spirit, L’Alph-Art de Depeche Mode
Aujourd’hui, le groupe revient pour sauver le monde du deuxième fléau qui le guette : le fascisme sur fond de patriotisme rampant. Pendant que les Enfoirés vont à la gamelle des Restos du Cœur, Depeche Mode se sacrifie sur l’autel de la cause mondialiste et, bravant la peur de se faire des ennemis, part au front courageusement pour dénoncer le retour de la bête immonde. « Où est la révolution ? / Qui prend vos décisions ? Vous ou votre religion ? / Votre gouvernement, vos pays / Vos junkies patriotes ? », clame le chanteur Dave Gahan dans le refrain du single « Where’s The Revolution ».
En même temps, la traduction de l’extrait de Depeche Mode citée plus haut émane de RTL2, pour qui « You patriotic junkies » devient « Vos junkies patriotes »… Le Son Pop-Rock mais la traduction patraque. Quoi qu’il en soit, le trio britannique nous avait déjà fait le coup du discours « engagé » dans les années 80, en dénonçant… Lady Di (Cf. la chanson « New Dress », dans laquelle il reproche à la princesse d’enrichir sa garde-robe pendant que les guerres et les fléaux sociaux ravagent le monde).
« All that we need at the start’s / Universal Revolution (that’s all!) » (« Tout ce dont on a besoin au départ, c’est une révolution universelle, voilà tout ! ») chantaient-ils déjà en 1983. Analyse politique très synthétique donc, mais est-ce étonnant de la part d’un groupe de pop synthétique ? Les puristes diront que Depeche Mode n’est pas synthpop, mais dans les années 80 il l’était. Venons-en à la pochette de ce nouvel album. Elle illustre clairement le propos précité : cette iconographie de livres pour enfants ne trompe pas. Un visuel en signalétique, montrant une parade sans têtes (sans esprit ?) de créatures en pantalons et bottes noirs, attifées d’étendards moyenâgeux… Brrr… On se demande vraiment qui joue sur les ressorts de la peur. Et en effet, quand on écoute la musique de Spirit, on a très peur… pour Depeche Mode, ou ce qu’il en reste. Verdict : seul l’esprit d’un storytelling fumeux plane sur cet album. Spirit n’est que L’Alph-Artde Depeche Mode. Et pour l’auditeur, ce sera l’oreille cassée.
Burgalat, ministre!
Au commencement, il y eut le Burgalat « normal » (The Genius of Bertrand Burgalat, 1999). Puis il y eut le cheese Burgalat (The Sssound of Mmmusic, 2000). Aujourd’hui arrive le Maxi Burgalat (double galette). Bertrand Burgalat comme portraituré par Enki Bilal, osant un titre à la façon de Jean d’Ormesson, en voilà des raisons de se réjouir. L’électron libre de la chanson française electro-psyché au subtil goût vintage arrive pile à l’heure d’été pour nous faire oublier la gueule de bois de l’élection présidentielle (l’album sera dans les bacs le 19 mai). Ce voyage en apesanteur devrait ravir autant les électeurs de Macron sonnés que les supporters de Hamon déçus, les partisans de Mélenchon déconfits comme ceux, circonspects, de Marine Le Pen. Se réveiller avec Poutou à la tête du pays, il fallait bien un disque comme celui de Burgalat pour faire passer la pilule et offrir une bande-son à la hauteur du coup de tonnerre cosmique. Car il y a les choses que l’on peut dire (« mes filles de 15 ans sont assistantes parlementaires », « Hamon est désormais le candidat de notre famille politique », « Je voterai pour Emmanuel Macron », etc.) et les choses qu’on ne peut dire à personne (sans passer pour un fou), c’est-à-dire l’interdiction des licenciements et des contrats précaires, le Smic à 1700 euros, la semaine de 32 heures, la retraite à 60 ans, l’extension de la protection sociale, la gratuité des transports en commun, etc. ! Elles sont désormais en passe de devenir réalité. Burgalat a senti le vent tourner casaque quand il a enregistré son disque, c’est le propre de tous les visionnaires. Pour preuve, voyez la pochette : il a chaussé les lunettes du film Invasion Los Angeles et voit désormais la vie en rose extraterrestre, avec style ! Burgalat, ministre des Choses qu’on ne peut dire à personne, vite ! Verdict : Un disque intemporel, kitsch et langoureux, ambiance mélodies Nelson en sous-sol du Riviera Club, qui dispense du bonheur au kilomètre (19 titres!). Et ça, tout le monde peut l’entendre.
Diane Keaton dans A la recherche de Mister Goodbar, 1977. SIPA. REX43034223_000001
Gilda est quadragénaire, mère de deux enfants, divorcée, écrivain, « bobof », c’est-à-dire bobo mais pauvre, elle rêve du grand amour et fait tout pour le trouver. En fait, elle croit l’avoir trouvé à chaque rencontre, ce qui complique sérieusement sa quête, et les conseils sages de ses amies, toutes belles et à moitié alcooliques, n’y font rien.
Me glisser dans la peau de Gilda réclamait quelques efforts de ma part, je les ai fournis, on ne sait jamais.
Lorsqu’elle rencontre Patrick, dont le portrait le rend immédiatement digne du meilleure Marc Levy, Gilda se refuse à tomber en pâmoison. « Rien à carrer de son allure de fauve. » est une belle injonction. Après tout, aucune femme n’est tenue de tomber en pâmoison devant le premier étalon venu, , même si son corps le lui suggère et même dans les romans. Gilda est ce qu’il était permis d’appeler, jusqu’en 2005 environ, avant que le terme ne tombe en désuétude heureuse, une « célibattante ». Une femme romantique et égoïste, avec un don certain pour se tromper de coup de foudre, et ne jamais renoncer au prince charmant. Le roman de Géraldine Barbe, mélange d’ironie poussant à la misogynie la plus jubilatoire, et d’auto-analyse pertinente, s’emploie à démontrer l’absurdité de cette attitude : « Laisser faire les choses, à condition que le hasard vous arrange ».
Un roman sans folie
Affublée d’un prénom et d’une ambition (écrire un traité de l’amour heureux) impossibles, Gilda se débat entre son coeur, sa conscience, baptisée Lady dans le roman, et chargée des commentaires, le regard des autres, son âge et les coupes de champagnes. Ce chemin de croix mène parfois au grand amour. La morale de l’histoire ? Qu’il faut arrêter de le chercher. Comme il n’y a « rien de plus ennuyeux, de plus déprimant même, que le bonheur des autres », le roman se termine au moment où Gilda est amoureuse, pour de bon, pour longtemps. On ne révèlera pas de qui. Géraldine Barbe est parvenue à capturer une partie de la grande histoire qui nous obsède tous, à en faire un objet de raillerie, de tendresse, de drôlerie, d’amertume, un livre stylé et pas cliché.
Ce qui lui manque pour devenir explosif, c’est la vraie folie, celle que l’on ne peut pas noyer dans un verre à cocktail. Celle que l’on trouve dans le premier roman de Cathy Galliègue, La nuit je mens.
On ne connaît pas la femme à côté de laquelle on se couche
Là, pas de célibataire, pas de soirées entre copines, pas de persiflage et de comparaison infinie des hommes entre eux, pas de regards d’oiseaux de proie braqués sur les fesses de ces messieurs. Juste un grand malheur porté par une écriture gracieuse et sans détours, une construction astucieuse, et des personnages bien lustrés mais ébréchés.
Mathilde avait tout pour être heureuse dans son conte de fées avec Gaspard, un golden boy qu’elle croyait ne pas mériter, qui l’emmène en Italie et la chérit soir et matin. Elle est hantée par le suicide de Guillaume, par la marque que la corde a laissée sur son cou. Et Gaspard n’en sait rien. On ne connaît pas la femme à côté de laquelle on se couche, c’est une règle que les hommes préfèrent oublier. Mathilde est grignotée par son souvenir, puis rattrapée par son amour jamais éteint pour le défunt Guillaume. Quand elle avoue à Gaspard qu’elle le trompe avec un fantôme, imaginez quelle déflagration elle provoque autour d’elle.
J’ai eu moins de peine à me glisser dans la peau de Mathilde. Conclure de deux romans d’amour qu’il n’y a pas de morale en amour m’a demandé moins d’efforts.
Il faudrait sans doute que j’en écrive un.
Géraldine Barbe, Tous les hommes chaussent du 44 – La brune au Rouergue, 125 pages.
Cathy Galliègue, La nuit je mens – Albin Michel, 224 pages.
Jackie Berroyer, mars 2017. Crédit photo : Hannah Assouline.
J’avais une amie, une âme sœur ou au moins une âme cousine. Et comme le cadastre fait bien les choses, c’était ma voisine. À dix ans on partageait le même pupitre double au premier rang en CM2. Je déconnais, ça la faisait rire. Toute l’année, on a pourri la vie à Norbert Grasso, assis juste derrière nous. Qu’est-ce qu’on a pu l’emmerder, le pauvre. On lui chantait la même chanson, Grassi grasso sur l’air de « Chapi Chapo », jusqu’à épuisement. Le sien, pas le nôtre. On ne se lassait jamais, on était malins et patients. Il faisait celui qui n’entend pas. Tu parles, il n’avait aucune chance, il finissait toujours hors de lui, et puni. Nous, on se pinçait, on jubilait, on se jetait des regards complices comme de vrais petits salopards. Pousser les autres à bout, c’était notre truc. Des fois, on jouait l’un contre l’autre. On pouvait aller loin, jusqu’aux larmes. De rage. C’était le début d’une histoire qui allait finir mal. On ne s’est pas mariés, on n’a pas eu de beaux enfants. Elle a quitté l’école jeune et s’est abîmée en entrant dans la vie. Avec les années, elle n’allait plus très bien, elle manquait d’équilibre, de bon sens, de mesure. Elle avait l’air solide, incassable, elle était fragile. Je ne m’en suis pas vraiment rendu compte, enfin un peu quand même mais pas assez pour renoncer complètement à elle. Un jour, sa mère m’a prévenu : « Cyril, si vous revoyez A., je vous tue ! » Ça m’a glacé. J’ai compris d’un coup que j’avais vraiment déconné et j’ai pris le large. On devait avoir 30 ans.
« Je me demande à quoi ça sert d’être moins con que lui. »
On devait en avoir 20 quand elle m’a donné un jour un livre de Jackie Berroyer, J’ai beaucoup souffert, et je crois me souvenir qu’on ne pouvait lire le titre complet qu’en ouvrant la première page. Elle lisait. Pas moi, enfin pas tellement. Elle avait souvent essayé de me refiler des bouquins. Carson McCullers, Le cœur est un chasseur solitaire. Ça m’était tombé des mains, rien que le titre, je trouvais ça bidon. Berroyer, c’était autre chose, je n’avais jamais rien lu de pareil. Ça parlait d’amour mais personne n’y parlait de son cœur. Trop de pudeur et un putain d’argot, celui des bandes de jeunes un peu loubards. C’était des nouvelles. Dans l’une d’elles, sa bande va draguer les copines d’une bande rivale. Le récit se termine par : « Ceux qui n’ont pas jambonné le soir même ont pris des rencards. » Je cite de mémoire, je n’ai plus le livre. A. est venue le reprendre vers la fin de notre « histoire ». Elle a débarqué chez moi un jour avec un mec mort de trouille, un marteau et l’intention d’écrabouiller mes affaires façon puzzle. Je n’étais pas là, c’est Véronique qui m’a raconté. Plus tard, elle m’obligerait à descendre à poil ramasser mes fringues jetées sur l’herbe humide de son jardin par une nuit de colère, mais ça, c’était de bonne guerre. Enfin ce jour-là, Véronique s’était pointée par hasard, juste à temps pour dissuader A. et sauver ma baraque de l’ouragan. Du coup, A. était repartie avec tous mes disques dans deux gros sacs arabes, et mes Berroyer, enfin les siens. J’ai récupéré mes disques sauf The River de Springsteen et je n’ai pas retrouvé les Berroyer. Au fait, le titre complet c’est J’ai beaucoup souffert de ne pas avoir eu de mobylette.
Je n’ai jamais revu Je suis décevant mais je suis retombé sur Je vieillis bien. Elle n’était peut-être pas repartie avec les livres, finalement. Elle me les a peut-être laissés, dans l’espoir qu’ils m’aident à trouver un peu d’humanité, à remettre la main sur mon cœur, à prendre une tournure berroyesque. J’ai sans doute perdu les autres tout seul, prêtés et oubliés. Je n’arrive pas à faire attention à mes affaires, même mes disques, même mes livres. Quand ils me manquent, je suis malheureux. Parfois, ils sont juste mal rangés. Combien de fois j’ai maudit l’enfoiré qui ne m’avait pas rendu[access capability= »lire_inedits »] Malpractice de Dr. Feelgood, avant de le retrouver en fouillant, penaud. Je l’ai retrouvé comme ça Je vieillis bien. Et je l’ai relu aussi sec. Et cul sec. J’avais oublié combien c’était bien. On est tellement emporté avec lui dans sa vie qu’on retourne parfois à la couverture du livre pour vérifier qu’il y a bien écrit « roman ». La sincérité sans filtres ne fait pas plus de bonne littérature que les bons sentiments et il ne suffit pas de se dévoiler sans pudeur pour écrire de bons livres. Combien d’auteurs livrent leur âme aux lettres dans des confessions sans complaisance, comme on donne son corps à la science, et la dissection n’est pas toujours bienvenue. Là, si. On rencontre quelqu’un et on ne l’oublie pas. Alors de deux choses l’une, ou Berroyer est naturellement quelqu’un de bien, ou il trie délicatement ce qu’il montre mais à l’arrivée, on aime ce type délicat, tendre, drôle. Dans cette histoire, Berroyer retrouve un copain d’adolescence, Gérard. Pas très futé mais plutôt à l’aise dans la vie, en général et avec les filles. Berroyer, lui, rame un peu dans tous les domaines. Il en conclut : « Je me demande à quoi ça sert d’être moins con que lui. »
« Les Beatles, c’est de la merde. »
Depuis, j’ai retrouvé aussi Rock’n’roll et Chocolat blanc. Le livre date de 1979. Il nous raconte les débuts d’Higelin, de Téléphone et de Starshooter. J’adorais Starshooter. Ces mecs ont débarqué avec l’explosion punk et leur son en béton mal décoffré en déclarant : Au début, on s’est demandé pour qui se prenaient ces petits cons prétentieux. En fait, ils voulaient dire que les Beatles étaient des nazes, enfin des milliardaires qui vivaient dans des palaces avec des Rolls blanches, trop loin de nous autres pour servir encore de modèles. Envoyer valser les vieilles idoles embourgeoisées, accueillir la relève, il fallait comprendre, j’avais 13 ans en 77, je n’aurais pas trouvé ça tout seul. Berroyer l’expliquait simplement à l’époque. En mettant des mots sur la démarche, le mouvement, la révolution punk, il m’a fait aimer cette musique brute et rock. Sans son boulot critique, je serais peut-être passé à côté de ce groupe et de l’étincelant « Inoxydable » du premier album. Ils en ont fait quatre et ont arrêté le groupe. Le quatrième n’a pas marché. Un disque magnifique, un son clair, vif, tranchant, sans trop de saturations ni de rondeurs, sans gras. Pas fatigués, c’est le titre. C’est le genre d’échec commercial qui nourrit ma misanthropie, comme la série Vinyl de Scorsese qui n’a pas dépassé la saison 1 faute de succès, alors que des gens vouent un culte à Game of Thrones, cette merde.
Mon goût pour la littérature de ce mec a fini par se savoir à Causeur, et quand son dernier livre est arrivé à la rédaction, la patronne a pensé à moi. Je l’ai avalé en deux jours avec gourmandise et on a pris RDV pour en causer dans son appartement parisien. Je me pointe à l’heure, je sonne à l’interphone, une, deux, trois fois en laissant de longues minutes entre chaque. Je l’imagine là-haut : « Bon, ça va, je sais bien qu’on a RDV mais quand les trucs prévus arrivent, j’en ai plus trop envie. Il va pas lâcher l’affaire ce connard de journaliste, c’est pas parce que j’ai rien à faire que j’ai que ça à faire. » Et là, j’ai fait un truc que je ne fais jamais : j’ai insisté. J’ai appelé son éditeur. Je suis tombé sur un homme raffiné et bienveillant usant d’un ton exactement opposé à celui qu’emploient les télé-casse-couilles à la solde des marchands de merdes diverses et variées, qui du tiers-monde et dans un français pénible nous prennent d’assaut au téléphone avec leurs boniments à longueur de journées. Quel bonheur d’entendre qu’il reste des gens civilisés au bout du fil ! Il me donne le numéro du dégonflé, j’appelle. Répondeur. Je laisse un message. Il me rappelle dans la foulée : « Je n’ai pas entendu la sonnerie. » — « Ok, je monte. » Apparemment, je me suis fait un film. Il faut que j’arrête de croire que les gens sont tous comme moi. J’entre, ça ressemble un peu à l’appart que j’ai au-dessus de mon atelier : Des livres, des disques, un piano, des amplis, des guitares, une Rickenbaker et une Telecaster qui a bien vécu. Je me sens chez moi. Rien n’est fait pour que les filles restent, ça a même l’air d’être fait pour que les filles ne restent pas. Enfin pas trop longtemps.
Mon vote FN, Berroyer, ça l’intéressait
Il me fait asseoir sur un canapé et s’installe sur un tabouret en face. Quelqu’un qui serait entré à ce moment-là aurait cru que l’objet de l’étude, c’était moi. Pas le genre à se caler dans un fauteuil comme un nabab : « Allez-y, jeune homme, posez-moi vos questions. » La curiosité semblait partagée. Je lui parle de Causeur, la diversité des idées, des gens de droite et de gauche, des libéraux, des souverainistes. « Ah ! oui, c’est pas mal, ça, tant qu’on ne tombe pas dans le vote FN ! » Je l’arrête tout de suite : « Ben moi, j’en suis, je vote Marine Le Pen. » Il s’intéresse. J’imagine la réaction de Choron à sa place, je le vois agitant ses grands bras : « Les mecs qui votent pour les fachos, c’est des cons, c’est des merdeux, c’est des trous du cul. Qu’ils crèvent ! » Et Siné, alors ? Il m’aurait peut-être foutu à la porte illico. Au moment de « l’affaire », Berroyer avait écrit un article pour raconter sa propre disgrâce. Une rumeur avait couru à un moment dans Paris : Berroyer serait antisémite. Un journaliste de FR3 venu pour une interview avait trouvé sa bibliothèque douteuse et l’étiquette lui était restée collée. Dans une soirée, une femme était venue se planter devant lui : « Ah ! vous, je ne vous serre pas la main. » Sensible, il en avait réellement souffert. À sa place, j’aurais peut-être été tenté de rétorquer : « Mais non je ne suis pas antisémite. Vous me prenez pour un demeuré bande de connards de youpins ? » Mais c’est plus facile à dire pour moi que pour lui, je suis juif. Enfin surtout face à un antisémite, le reste du temps, je me sens normal. Pour éteindre une telle calomnie, c’est imparable. On ne me soupçonne pas, il y a des jours où on devrait. Comme Hannah Arendt, je ne peux pas dire que j’aime « les juifs ». Je n’aime pas un peuple, j’aime des gens. Il avait soutenu Siné contre les accusations qui l’avaient évincé de Charlie Hebdo. Pas plus que lui je n’avais cru Siné antisémite. Anar indécrottable, sûrement, mais pas antisémite. Je pense en réalité que les juifs l’avaient déçu. Persécutés, apatrides, dominés, ils avaient toute leur place dans son cœur, mais israéliens et armés, avec un drapeau et des frontières, ils avaient perdu toute son estime. Siné ne souffrait que de gauchisme, un travers bénin. Lui qui avait tant aimé Anne Frank détestait Ariel Sharon. Moi, j’aime les deux, je suis sioniste.
En tout cas, mon vote FN, Berroyer, ça l’intéressait. Las de cultiver les consensus, il était curieux de creuser un désaccord. Comme Miles Davis qui creuse le son avec sa trompette, pour trouver de l’or pur, de l’inouï au sens propre. Il en parle beaucoup dans son dernier livre qui rassemble des chroniques parues dans la revue suisse Vibrations, augmentées, complétées, enrichies pour l’occasion. C’est plein d’infos, de critiques, d’anecdotes sur Miles Davis, Brian Jones ou James Brown, Harrison ou Zappa, Benny Lévy ou Spinoza, et sur tout un tas de stars du rock, de la soul ou de la rhétorique. Pas seulement des trucs lus ou entendus mais aussi du vécu. Comme sur Johnny qui l’avait invité pour lui demander d’écrire des textes à caler pendant ses concerts entre les chansons. « Salut Bercy, on va allumer le feu ce soir ! » c’est lui. Mais non, je déconne. Si vous avez marché, c’est vraiment que vous ne l’avez pas lu.
On trouve beaucoup de filles aussi dans ses chroniques, et pas mal qui sont un peu dingues, du genre à casser des objets quand on les contrarie. On ne déteste pas un peu d’hystérie chez les filles quand on est un homme, mais attention : « Touche pas à la guitare, salope ! » J’y ai même retrouvé la mienne de caractérielle, la fameuse A. « Une belle Eurasienne », écrit-il. Elle était tombée amoureuse de lui dans ses livres et je ne vois pas comment on pourrait faire autrement. Il l’a eue quelque temps et elle est partie fâchée. Un jour elle m’a raconté. N’insistez pas, je ne dirai rien. Les femmes sont des enfants qui ont besoin qu’on leur dise qu’on les aime et qui se fâchent quand on renâcle. Au début, elles aiment notre franchise et ensuite attendent puis exigent qu’on leur raconte des histoires. Ceux qui s’exécutent finissent en laisse, les autres libres comme des chiens. (C’était la minute péremptoire. Quand le doute me fatigue, ça me repose.) Mais Berroyer n’a pas l’air d’être un coureur, un homme à femmes, un don Juan. C’est plutôt un sentimental, ce sont les femmes qui partent le plus souvent. La collection ne semble pas être dans ses manières. Je le revois dans un de ses livres, à la Poste, piétinant dans une queue qui n’avance pas parce qu’un philatéliste prend son temps pour enrichir la sienne. Il imagine le type chez lui, avec ses petits tintimbres bien rangés dans leurs petites boîboîtes. C’est fou tous ces vieux souvenirs de lecture qui remontent, avec Berroyer ! On ouvre un de ses livres et on retrouve un vieux copain, parfois plus proche qu’un meilleur ami, un peu une âme frère. Je n’avais plus goûté ça depuis que Cavanna avait pris ses distances et repris son intimité, bien avant sa mort quand, après Les Yeux plus grands que le ventre, il avait arrêté de nous raconter sa vie pour écrire des romans historiques ou préhistoriques. Depuis, il ne me restait plus que Berroyer, champion de l’humour et de l’honnêteté en profondeur dans la catégorie « Je me raconte sans me la raconter ». Je réalise que son avant-dernier livre paru chez le même éditeur que celui-ci, soit au Dilettante, La femme de Berroyer est plus belle que toi connasse, a 25 ans. C’est l’âge de ma fille. Dire que j’ai eu le temps de l’élever avant la sortie du dernier le 8 mars va certainement beaucoup faire rire sa mère. Et avec ça, je me rends compte que j’arrive au bout de mon papier sans avoir donné le titre du bouquin: Parlons peu, parlons de moi.[/access]
Jackie Berroyer, Parlons peu, parlons de moi, Le Dilettante, 2017.
Slimane Zeghidour. Crédit photo : Pierre Hybre 2017
Slimane Zeghidour. Crédit photo : Pierre Hybre 2017.
Slimane Zeghidour, aujourd’hui journaliste et auteur reconnu, est né en 1953 dans un village de Petite Kabylie où rien ou presque n’avait changé depuis la conquête française plus d’un siècle auparavant. Et puis, avant même que le petit Slimane apprenne à marcher, Paris avait décidé de faire de lui, du clan Zeghidour et de millions d’autres « indigènes musulmans » des Français. L’objectif était de conquérir les esprits pour mater efficacement l’insurrection algérienne, un siècle après le passage des colonnes infernales qui avaient soumis la Kabylie en séparant par la terreur la population des premiers rebelles.
Dans Sors, la route t’attend, le récit autobiographique de son enfance, Slimane Zeghidour raconte comment la République a transformé en bon petit Français un enfant né dans un gourbi au milieu d’un village enclavé. Comble du paradoxe, la francisation a commencé au moment même où de Gaulle engageait des négociations secrètes avec le FLN. La vie passablement aventureuse de Slimane Zeghidour est un monument dédié à cette formidable métamorphose qui n’a cependant pas eu les conséquences politiques souhaitées par ses initiateurs. Slimane et neuf millions des musulmans d’Algérie n’ont finalement pas intégré la nation française, malgré leur participation au référendum du 28 septembre 1958 sur la Ve République.
En revanche, à la lecture de ce livre émouvant, on comprend pourquoi le projet de conquête des cœurs lancé pour gagner la guerre d’Algérie a pu très rapidement amener les populations autochtones d’Algérie à la[access capability= »lire_inedits »] modernité. L’exode forcé des villages et l’installation dans des camps, la transformation de fellahs en prolétaires salariés et de millions de personnes en consommateurs irrémédiablement intégrés à l’économie de marché constituent une révolution anthropologique aussi profonde que réussie.
L’Algérie, c’était la France
Les Zeghidour s’initient au travail salarié, découvrent le « pain français », les sardines en conserve, les bananes « républicaines » tout autant que les plus célèbres écoles et dispensaires. Son père, ancien fellah, apprend à conduire et investit dans l’achat d’une camionnette, devenant un petit entrepreneur. Ainsi, bien qu’à la fin des fins la France ait perdu cette guerre des esprits au bénéfice du FLN, la famille Zeghidour en est sortie transformée à jamais. Ses membres s’émancipent de la communauté où ils ont toujours vécu, pour constituer une véritable famille nucléaire et non plus une cellule au sein d’un clan et une tribu. Une fois la guerre terminée et l’indépendance acquise, les Zeghidour quittent le camp de rééducation dans lequel la France les a internés six ans et abandonnent leur montagne pour s’installer à Alger et devenir des citadins. L’électricité chasse les esprits avec lesquels les Zeghidour et leurs voisins avaient vécu en bonne intelligence pendant des générations, l’eau courante met fin à la gestion collective du point d’eau, l’économie de marché et l’école brassent tout ce petit monde. Des liens, des hiérarchies et des mœurs immémoriaux se révèlent caducs.
Ce que la France a semé à la fin des années 1950 a aujourd’hui des racines si profondes que les gouvernements algériens successifs n’ont jamais pu l’arracher – fût-ce à coups d’arabisation. Bref, la vie comme le récit de Slimane Zeghidour expliquent comment cette francisation tardive et précipitée de neuf millions d’habitants, à la fois un succès anthropologique et un échec politique, a rendu impossible une rupture nette entre la France et l’Algérie.[/access]
Slimane Zeghidour, Sors, la route t’attend, mon village en Kabylie 1954-1962, éditions Les Arènes, 2017.
Les affiches de campagne du second tour de l'élection présidentielle, avril 2017, Paris. SIPA. 00804324_000001
Les affiches de campagne du second tour de l'élection présidentielle, avril 2017, Paris. SIPA. 00804324_000001
Les jappements de la meute médiatique qui somme tout un chacun de se prononcer pour Emmanuel Hollande, à moins que ce ne soit pour François Macron, sous peine de se faire traiter de « facho » et d’autres noms d’oiseaux sont aujourd’hui assourdissants. Cette meute pratique donc le « jappellisme », néologisme qui rappelle les jappements des chiens. Et, ce faisant, elle vérifie l’aphorisme selon lequel le chien ne mord jamais la main qui le nourrit…
Pourtant cette même meute se garde bien d’analyser ce qu’il y a derrière l’arrivée de Mme Marine le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Croyant que bien souvent un bon graphique vaut de bons discours, je porte donc à la connaissance des lecteurs, mais aussi des membres de cette meute qui voudraient en prendre connaissance, les cartes suivantes.
Une comparaison instructive
La première que je le reproduis ici, derrière son aspect « vintage » (eh oui, il fut un temps où l’on n’utilisait pas les couleurs produites par un ordinateur), montre l’état de l’industrialisation de la France à la fin des années 1950.
Cette carte indique bien quelles étaient les zones de développement de l’industrie durent les « trente glorieuses ». Il convient maintenant de la comparer à la carte des résultats du 1er tour de l’élection présidentielle de 2017. Et là, surprise, surprise, on constate le quasi-recoupement entre le vote en faveur de Marine Le Pen et la première carte.
Résultats publiés par le ministère de l’Intérieur:
Bien entendu, cette corrélation entre les deux cartes n’est pas parfaite. Les régions de la Drome qui se développeront dans les années 1960 ne figurent pas sur la première carte ni l’industrialisation de la vallée de la Garonne, hors l’industrie aéronautique autour de Toulouse. Inversement, on voit bien la forte présence du vote pour Marine le Pen dans des régions plus rurales. Si la crise de l’industrie n’est clairement pas le seul facteur explicatif, si d’autres facteurs doivent donc être pris en compte, comme l’histoire de la Résistance qui explique sans doute les très faibles résultats de Marine le Pen dans le Limousin, la configuration générale de ces deux cartes apparaît bien trop similaire pour qu’elle ne soit due qu’à une coïncidence.
Pas de hasard en économie
Ce sont donc les zones d’ancienne industrialisation, les zones qui ont été le plus touchées par l’impact de la mondialisation puis par l’impact de l’euro, qui ont fourni à Marine Le Pen ses meilleurs résultats.
Il convient ici de rappeler que les différentes phases d’instauration du libre-échange n’ont nullement pris en compte la différence des coûts salariaux (et des cotisations sociales) qui est largement le produit de l’histoire politique et sociale de chaque pays. On peut en dire de même des différences en matière de réglementation environnementale. Le libre-échange met ainsi en compétition des histoires sociales différentes, les tirant toutes vers le bas, et non pas des projets entrepreneuriaux. C’est la justification essentielle de formes de protectionnisme « intelligent », ou « solidaire » voire « altruiste », comme je les ai défendues dans mon ouvrage La Démondialisation[1], après Bernard Cassen, et avant Jean-Luc Mélenchon, Arnaud Montebourg et bien entendu Marine le Pen. Mais, qu’importe sur ce point qui a lancé l’idée. Elle est bonne et elle s’impose si one ne veut que les travailleurs soient contraints d’accepter les normes et les salaires les plus bas.
Et l’euro dans tout ça?
La mise en œuvre de l’Euro est venue considérablement aggraver la situation. L’Euro favorise l’Allemagne en permettant à ce pays de sous-estimer sa monnaie et défavorise des pays comme la France et l’Italie en les obligeant à avoir une monnaie surévaluée. Ceci a été démontré dans un document du Fond Monétaire International de l’été 2016. De plus, l’Euro a été longtemps fortement surévalué par rapport au Dollar américain, qui est la monnaie de référence de nombreux pays, non seulement bien évidemment des Etats-Unis mais aussi de la Chine et globalement de la « zone Dollar ». Cette surévaluation a eu, en particulier pour l’industrie française, des conséquences désastreuses. Ces deux effets combinés ont conduit les entreprises non seulement à perdre des marchés à l’export mais aussi à souffrir plus que nécessaire face à la concurrence sur le marché intérieur. Ces deux effets expliquent largement la désindustrialisation de la France, et par conséquence la crise sociale que l’on connaît dans les régions d’industrialisation traditionnelle.
Avec l’ensemble des économistes qui combattent l’Euro, ce sont ces effets que l’on vise, même s’ils ne sont pas les seuls effets négatifs engendrés par l’Euro. Les conséquences politiques de l’Euro sont tout aussi graves.
Il n’y a donc rien de fortuit dans le quasi-recoupement entre ces deux cartes. Et il n’y a rien de fortuit dans la montée du vote en faveur de Marine le Pen, un vote qui traduit la révolte des milieux populaires qui ont été délibérément sacrifiés par les élites politiques de ce pays, que ce soit pour des raisons de profit financier (en ce qui concerne la droite) ou que ce soit pour des raison idéologiques (pour le P « S » et le PCF). Dès lors, japper contre ceux qui se refusent à un futile et inutile « Front républicain » et hurler à une prétendue « menace fasciste », c’est ajouter l’insulte à la blessure ; c’est un comportement d’une absolue indécence. Cela n’empêchera pas les journalistes aux ordres de l’élite politique et des oligarques qui détiennent les « grands médias », de poursuivre. Comme on l’a dit, on vérifie ici l’aphorisme de la Rochefoucauld « le chien ne mort pas la main qui le nourrit ». Mais cela justifie totalement la position de la « France Insoumise » et de Jean-Luc Mélenchon qui se refuse, avec courage, à mêler sa voix à ce concert d’aboiements.
Phantom of the Paradise. Crédit photo : Larry Pizer
Il y a des films qu’on aime, d’autres – plus rares- qu’on adore mais il existe aussi une catégorie regroupant des œuvres, pas forcément parfaites, sans lesquelles notre cinéphilie n’aurait pas eu le même visage. Phantom of the Paradise fait incontestablement partie de cette catégorie.
Que dire encore d’un tel film? Les opéras rock furent un bon filon au cinéma et donnèrent quelques grands films, que ce soit Tommy de Ken Russell ou le cultissime (pour une fois, l’horrible expression « film culte » ne me semble pas galvaudée) The Rocky Horror Picture Show. Mais je n’en place aucun aussi haut que le Phantom of the Paradise de De Palma, archétype de l’œuvre inusable, qui m’a accompagné durant toute ma vie de cinéphile (j’ai bien dû la voir une dizaine de fois et je me souviens l’avoir regardée sur la vieille VHS familiale le soir des résultats du bac) et que je connais par cœur (il m’arrive régulièrement, en plus, d’écouter la BO !)
Un opéra-rock de génie
Que dire donc ? Que De Palma revisite avec génie le mythe de Faust qu’il conjugue avec celui du Portrait de Dorian Gray (ce n’est plus un tableau qui vieillit à la place de Swan mais une bande vidéo) et du Fantôme de l’opéra de Gaston Leroux ; le tout mêlé aux thèmes chers au cinéaste : l’image, le pouvoir, la manipulation ? Sans doute…
Il faudrait également parler de l’extraordinaire virtuosité de la mise en scène, de cette utilisation diabolique du « split-screen » pour dynamiser l’action, de ces séquences quasi-burlesques où De Palma filme en deux temps trois mouvements la chute en enfer de notre pauvre Winslow, de ces morceaux musicaux qui s’intègrent parfaitement au récit et qui brusquement vous nouent les tripes : a-t-on déjà aussi bien représenté l’amour impossible du Pygmalion pour sa « créature » qu’au moment où Phoenix entame le déchirant Old souls et que le Phantom braque le projecteur sur elle ?
Il faudrait également parler du maniérisme de De Palma et de sa conscience d’arriver après la mort du cinéma classique. On retrouve déjà dans Phantom of the Paradise des citations d’Hitchcock, qu’elles soient directes comme dans la scène de la douche de Psychose revisitée de manière parodique et fort drôle puisque Winslow cloue le bec à un affreux chanteur avec une ventouse, (un rêve pour tous ceux qui ont déjà entendu brailler Johnny ou Sardou !) ou indirecte comme cet étonnant moment où Winslow joue les voyeurs et contemple son aimée dans les bras de Swan sans se rendre compte qu’il est lui-même regardé par une caméra de surveillance. Déjà chez De Palma se développe un dispositif de mise en scène qui révèle que l’image n’est plus innocente, qu’elle est une construction qui autorise la manipulation et qui cache plus qu’elle ne montre…
Un authentique chef-d’oeuvre
Enfin, il faudrait presque citer toutes les scènes, tous les enchaînements et mettre un mot pour chaque émotion que procure ce film magistral. De Palma met en scène un créateur dépossédé de sa musique par un grand ponte méphistophélique avec un bonheur d’invention inégalé. La puissance du film, c’est d’être à la fois très hétéroclite (ruptures de ton, mise en scène totalement baroque avec ses surimpressions, ses grands angles, ses accélérés…) sans que chaque segment finisse par annihiler le précédent. Je m’explique : le film peut être à la fois extrêmement drôle (le personnage haut en couleur de Beef) mais cela ne l’empêche pas d’être aussi poignant (Old Love, toujours et toujours) tout comme le côté absolument grisant de la bande-son (Paul Williams for ever !) n’empêche pas le spectateur d’être parfois traumatisé par certaines scènes.
En ce sens, De Palma parvient à un équilibre parfait qui fait de Phantom of the Paradise son premier authentique chef-d’œuvre qu’on peut voir et revoir sans la moindre lassitude.
NB : Le film ressort chez Carlotta dans une version restaurée et dans un coffret comportant, entre autres, de nombreux suppléments où l’on pourra entendre De Palma revenir sur cette aventure, un portrait de Paul Williams par Guillermo Del Toro ou encore la mésaventure liée au nom d’abord choisi pour la maison de disque par le cinéaste : « Swan song »
Phantom of the Paradise (1974) de Brian de Palma avec Paul Williams, William Finley, Jessica Harper (Editions Carlotta films)
Bipèdes et habillés en noir et blanc comme s’ils travaillaient dans une tour de la Défense… pas besoin d’être accro à la chaîne National Geographic pour pressentir que les manchots ont quelque chose d’humain. Grâce aux chercheurs de l’université de Washington, on apprend que cette ressemblance va si loin qu’elle en est presque inquiétante : comme chez les humains, les jeunes adultes manchots tardent de plus en plus à prendre leur autonomie.
Selon l’étude publiée le 13 mars dans The Wilson Journal of Ornithology, une équipe de scientifiques a observé que, contrairement à leurs cousins de l’Antarctique, les pingouins des Galápagos, même déjà couverts de plumes – ce qui signifie pour cette espèce l’âge de l’indépendance –, demandent toujours de la nourriture à leurs géniteurs. Ces derniers essaient d’esquiver mais[access capability= »lire_inedits »] finissent souvent par céder et régurgiter dans les becs de leurs poussins la précieuse bouillabaisse.
D’après les chercheurs, cette pratique s’est développée pour faire face aux conditions particulièrement difficiles dans les Galápagos. Pour survivre, les jeunes manchots ont besoin d’une période d’apprentissage plus longue qu’ailleurs. Ce phénomène s’est accentué, nous explique-t-on, avec le réchauffement climatique.
Plus la vie est dure, plus tard on quitte le nid. On comprend mieux pourquoi les colonies des manchots ressemblent à Nuit debout, et pourquoi nos ados sont souvent un peu manchots.
Pourquoi, comme on l’entend si souvent, réagir au communautarisme serait une attitude raciste ? Ceux qui le refusent se sentent d’autant plus fondé à le faire que de plus en plus de communautaristes musulmans déclarent ouvertement ne pas se retrouver dans « cette France-là » dont ils rejettent les valeurs démocratiques.
Le singulier de cette évolution, est qu’elle se déroule au rebours de celles des précédentes immigrations. Traditionnellement, la première génération reste encore très liée à sa communauté d’origine et se sent mal insérée dans le pays d’accueil où la deuxième ou la troisième génération s’inscrit naturellement dans les modes de vie des autochtones. Dans le cas d’une petite mais bruyante partie de la jeunesse musulmane, nous assistons au phénomène inédit inverse décrit par Hugues Lagrange dans Le Déni des cultures, celui d’un « réenracinement des troisièmes et quatrièmes générations de l’immigration dans la culture de leurs parents et de leurs pays d’origine. ». Témoignages de ce « réenracinement », pointés aussi par Malika Sorel-Sutter, le refus de plusieurs jeunes d’utiliser la langue française au quotidien, y compris dans les cours de récréation, la remise en cause de la laïcité, et chez les adultes, le faible taux d’exogamie. Or comme l’avait fait remarquer, il y a plus de 30 ans, Emmanuel Todd dans Le Destin des immigrés : « Le taux d’exogamie, proportion de mariages réalisés par les immigrés, leurs enfants ou leurs petits-enfants avec des membres de la société d’accueil, est l’indicateur anthropologique ultime d’assimilation ou de ségrégation ».
La mixité d’antan
L’intégration se faisait grâce au plein-emploi mais aussi, on l’oublie trop souvent, à l’action du PCF et des syndicats. Christian et Mohammed, affiliés au même syndicat, faisaient cause et grèves communes. C’était une époque où les mots de luttes des classes ne faisaient pas encore s’esclaffer. Et puis, pour les jeunes, il y avait l’école dont l’enseignement n’était pas contesté, suivie de l’entrée dans la grande institution homogénéisatrice, le service militaire.
Par ailleurs, l’ouvrier Mohammed des années 1960 ne voyait pas de contradictions insurmontables entre le respect de sa foi et la fréquentation de non-musulmans. Prenons l’exemple des interdits alimentaires : « Ce qui pose question, écrit Dounia Bouzar, c’est la différence de posture envers la définition du halal : ce qui était, pour l’ancienne génération, une donnée négociable et souple est devenue ces dernières années une barrière qui empêche de “manger ensemble”. Jamais un musulman des premières générations n’aurait refusé de prendre un repas chez un non-musulman. Dans son islam à lui, il aurait eu peur d’être puni par Dieu pour avoir vexé une personne bien intentionnée. Aujourd’hui il arrive que de plus en plus de jeunes refusent une invitation de non-musulman, ou de non-pratiquant. » De même, la majorité des Algériennes venues en France dans les années soixante, n’étaient pas voilées. Aujourd’hui, leurs petites-filles le sont souvent, et comme par un effet de mimétisme ou d’« entraînement », nombre de leurs grands-mères ont fini par se voiler elles aussi.
Des accommodements déraisonnables
Comment expliquer que les parents musulmans qui, venant du Maghreb, n’avaient pas accédé à la nationalité française, se sentaient moins mal à l’aise, que bien de leurs petits-enfants nés en France, donc pleinement français ? Ces musulmans de la première génération restaient, bien évidemment, attachés à leur culture et à leurs traditions qu’ils voulaient transmettre à leurs enfants, mais cette volonté de transmission, si naturelle, ne se traduisait pas en véhémentes récriminations identitaires ni en hostilité envers la culture occidentale. Leurs doléances ne concernaient généralement que le racisme et les inégalités dont ils étaient les victimes.
Certes, l’important taux de chômage ne facilite pas l’intégration. Il n’empêche que ce n’est pas, et de loin, la seule cause puisque d’autres minorités immigrées, également frappées par cette crise, ne souffrent pas de difficultés d’intégration semblables à celles d’une partie de l’immigration musulmane.
Il est vrai que les banlieues françaises ont été désertées par les syndicats, situation qui, selon le sociologue Michel Wieviorka, pousserait des jeunes musulmans à chercher un sens à leur vie, là où ils peuvent le trouver, c’est-à-dire dans l’islam. Gilles Kepel le confirme plus nettement encore : aujourd’hui, dans les quartiers, l’intégration se fait à l’islam bien plus qu’à la République. Et cette islamisation progressive a fini par entraîner la désertion de ces territoires par les Français de souche qui se sentent sinon exclus, au moins en terre étrangère où ils ne retrouvent plus l’ « âme » de leur pays. « Là où des populations immigrées, ou issues de l’immigration mais perçues comme non intégrées, s’installent ou sont déjà présentes en nombre,écrit encore Malika Sorel-Sutter, on observe des mouvements d’autres populations, dans lesquels on compte d’ailleurs également des familles d’origine étrangère qui souhaitent que leurs enfants puissent vivre dans un environnement culturel français. »
Le refus du désamalgame
Oscar Wilde disait que la meilleure façon de lutter contre la tentation c’était d’y céder. Selon ce même esprit, pas mal d’entre nous, les « progressistes » de la gauche de la gauche, canal multiculturaliste, nous avons pensé que le meilleur moyen de combattre la contagion islamiste était de céder sur des principes républicains démocratiques et procéder à des « accommodements ». À se focaliser bêtement sur la liberté d’expression, disions-nous, on ne manquera pas de voir une bonne partie de musulmans modérés rejoindre les fondamentalistes, alors qu’en faisant « une petite entorse » à la laïcité (condamner les blasphémateurs de l’islam, par exemple), on parviendra enfin à la pacification sociale.
Toute idée d’intégration étant désormais bannie, nous avons choisi de suivre le principe islamique et de considérer, à notre tour, les musulmans comme les fidèles d’une religion plutôt que comme des citoyens. En témoigne la ferme opposition de beaucoup d’entre nous à ce que les musulmans se déclarent hostiles au terrorisme islamiste : ce serait une manière d’intérioriser le discours islamophobe…
On n’a pas tous les jours l’occasion de faire une B.A. bien aseptisée. Pourtant,en ce moment, elles ne manquent pas : le CD et DVD des Enfoirés nous permettent de contribuer à lutter contre la faim au seul détriment de nos oreilles, qui saignent chaque hiver un peu plus, le froid n’ayant plus d’effet sur elles. Mais lutter contre la faim ne suffit pas. Et cela, Depeche Mode l’a très bien compris.
Spirit, L’Alph-Art de Depeche Mode
Aujourd’hui, le groupe revient pour sauver le monde du deuxième fléau qui le guette : le fascisme sur fond de patriotisme rampant. Pendant que les Enfoirés vont à la gamelle des Restos du Cœur, Depeche Mode se sacrifie sur l’autel de la cause mondialiste et, bravant la peur de se faire des ennemis, part au front courageusement pour dénoncer le retour de la bête immonde. « Où est la révolution ? / Qui prend vos décisions ? Vous ou votre religion ? / Votre gouvernement, vos pays / Vos junkies patriotes ? », clame le chanteur Dave Gahan dans le refrain du single « Where’s The Revolution ».
En même temps, la traduction de l’extrait de Depeche Mode citée plus haut émane de RTL2, pour qui « You patriotic junkies » devient « Vos junkies patriotes »… Le Son Pop-Rock mais la traduction patraque. Quoi qu’il en soit, le trio britannique nous avait déjà fait le coup du discours « engagé » dans les années 80, en dénonçant… Lady Di (Cf. la chanson « New Dress », dans laquelle il reproche à la princesse d’enrichir sa garde-robe pendant que les guerres et les fléaux sociaux ravagent le monde).
« All that we need at the start’s / Universal Revolution (that’s all!) » (« Tout ce dont on a besoin au départ, c’est une révolution universelle, voilà tout ! ») chantaient-ils déjà en 1983. Analyse politique très synthétique donc, mais est-ce étonnant de la part d’un groupe de pop synthétique ? Les puristes diront que Depeche Mode n’est pas synthpop, mais dans les années 80 il l’était. Venons-en à la pochette de ce nouvel album. Elle illustre clairement le propos précité : cette iconographie de livres pour enfants ne trompe pas. Un visuel en signalétique, montrant une parade sans têtes (sans esprit ?) de créatures en pantalons et bottes noirs, attifées d’étendards moyenâgeux… Brrr… On se demande vraiment qui joue sur les ressorts de la peur. Et en effet, quand on écoute la musique de Spirit, on a très peur… pour Depeche Mode, ou ce qu’il en reste. Verdict : seul l’esprit d’un storytelling fumeux plane sur cet album. Spirit n’est que L’Alph-Artde Depeche Mode. Et pour l’auditeur, ce sera l’oreille cassée.
Burgalat, ministre!
Au commencement, il y eut le Burgalat « normal » (The Genius of Bertrand Burgalat, 1999). Puis il y eut le cheese Burgalat (The Sssound of Mmmusic, 2000). Aujourd’hui arrive le Maxi Burgalat (double galette). Bertrand Burgalat comme portraituré par Enki Bilal, osant un titre à la façon de Jean d’Ormesson, en voilà des raisons de se réjouir. L’électron libre de la chanson française electro-psyché au subtil goût vintage arrive pile à l’heure d’été pour nous faire oublier la gueule de bois de l’élection présidentielle (l’album sera dans les bacs le 19 mai). Ce voyage en apesanteur devrait ravir autant les électeurs de Macron sonnés que les supporters de Hamon déçus, les partisans de Mélenchon déconfits comme ceux, circonspects, de Marine Le Pen. Se réveiller avec Poutou à la tête du pays, il fallait bien un disque comme celui de Burgalat pour faire passer la pilule et offrir une bande-son à la hauteur du coup de tonnerre cosmique. Car il y a les choses que l’on peut dire (« mes filles de 15 ans sont assistantes parlementaires », « Hamon est désormais le candidat de notre famille politique », « Je voterai pour Emmanuel Macron », etc.) et les choses qu’on ne peut dire à personne (sans passer pour un fou), c’est-à-dire l’interdiction des licenciements et des contrats précaires, le Smic à 1700 euros, la semaine de 32 heures, la retraite à 60 ans, l’extension de la protection sociale, la gratuité des transports en commun, etc. ! Elles sont désormais en passe de devenir réalité. Burgalat a senti le vent tourner casaque quand il a enregistré son disque, c’est le propre de tous les visionnaires. Pour preuve, voyez la pochette : il a chaussé les lunettes du film Invasion Los Angeles et voit désormais la vie en rose extraterrestre, avec style ! Burgalat, ministre des Choses qu’on ne peut dire à personne, vite ! Verdict : Un disque intemporel, kitsch et langoureux, ambiance mélodies Nelson en sous-sol du Riviera Club, qui dispense du bonheur au kilomètre (19 titres!). Et ça, tout le monde peut l’entendre.
Diane Keaton dans A la recherche de Mister Goodbar, 1977. SIPA. REX43034223_000001
Diane Keaton dans A la recherche de Mister Goodbar, 1977. SIPA. REX43034223_000001
Gilda est quadragénaire, mère de deux enfants, divorcée, écrivain, « bobof », c’est-à-dire bobo mais pauvre, elle rêve du grand amour et fait tout pour le trouver. En fait, elle croit l’avoir trouvé à chaque rencontre, ce qui complique sérieusement sa quête, et les conseils sages de ses amies, toutes belles et à moitié alcooliques, n’y font rien.
Me glisser dans la peau de Gilda réclamait quelques efforts de ma part, je les ai fournis, on ne sait jamais.
Lorsqu’elle rencontre Patrick, dont le portrait le rend immédiatement digne du meilleure Marc Levy, Gilda se refuse à tomber en pâmoison. « Rien à carrer de son allure de fauve. » est une belle injonction. Après tout, aucune femme n’est tenue de tomber en pâmoison devant le premier étalon venu, , même si son corps le lui suggère et même dans les romans. Gilda est ce qu’il était permis d’appeler, jusqu’en 2005 environ, avant que le terme ne tombe en désuétude heureuse, une « célibattante ». Une femme romantique et égoïste, avec un don certain pour se tromper de coup de foudre, et ne jamais renoncer au prince charmant. Le roman de Géraldine Barbe, mélange d’ironie poussant à la misogynie la plus jubilatoire, et d’auto-analyse pertinente, s’emploie à démontrer l’absurdité de cette attitude : « Laisser faire les choses, à condition que le hasard vous arrange ».
Un roman sans folie
Affublée d’un prénom et d’une ambition (écrire un traité de l’amour heureux) impossibles, Gilda se débat entre son coeur, sa conscience, baptisée Lady dans le roman, et chargée des commentaires, le regard des autres, son âge et les coupes de champagnes. Ce chemin de croix mène parfois au grand amour. La morale de l’histoire ? Qu’il faut arrêter de le chercher. Comme il n’y a « rien de plus ennuyeux, de plus déprimant même, que le bonheur des autres », le roman se termine au moment où Gilda est amoureuse, pour de bon, pour longtemps. On ne révèlera pas de qui. Géraldine Barbe est parvenue à capturer une partie de la grande histoire qui nous obsède tous, à en faire un objet de raillerie, de tendresse, de drôlerie, d’amertume, un livre stylé et pas cliché.
Ce qui lui manque pour devenir explosif, c’est la vraie folie, celle que l’on ne peut pas noyer dans un verre à cocktail. Celle que l’on trouve dans le premier roman de Cathy Galliègue, La nuit je mens.
On ne connaît pas la femme à côté de laquelle on se couche
Là, pas de célibataire, pas de soirées entre copines, pas de persiflage et de comparaison infinie des hommes entre eux, pas de regards d’oiseaux de proie braqués sur les fesses de ces messieurs. Juste un grand malheur porté par une écriture gracieuse et sans détours, une construction astucieuse, et des personnages bien lustrés mais ébréchés.
Mathilde avait tout pour être heureuse dans son conte de fées avec Gaspard, un golden boy qu’elle croyait ne pas mériter, qui l’emmène en Italie et la chérit soir et matin. Elle est hantée par le suicide de Guillaume, par la marque que la corde a laissée sur son cou. Et Gaspard n’en sait rien. On ne connaît pas la femme à côté de laquelle on se couche, c’est une règle que les hommes préfèrent oublier. Mathilde est grignotée par son souvenir, puis rattrapée par son amour jamais éteint pour le défunt Guillaume. Quand elle avoue à Gaspard qu’elle le trompe avec un fantôme, imaginez quelle déflagration elle provoque autour d’elle.
J’ai eu moins de peine à me glisser dans la peau de Mathilde. Conclure de deux romans d’amour qu’il n’y a pas de morale en amour m’a demandé moins d’efforts.
Il faudrait sans doute que j’en écrive un.
Géraldine Barbe, Tous les hommes chaussent du 44 – La brune au Rouergue, 125 pages.
Cathy Galliègue, La nuit je mens – Albin Michel, 224 pages.
Jackie Berroyer, mars 2017. Crédit photo : Hannah Assouline.
Jackie Berroyer, mars 2017. Crédit photo : Hannah Assouline.
J’avais une amie, une âme sœur ou au moins une âme cousine. Et comme le cadastre fait bien les choses, c’était ma voisine. À dix ans on partageait le même pupitre double au premier rang en CM2. Je déconnais, ça la faisait rire. Toute l’année, on a pourri la vie à Norbert Grasso, assis juste derrière nous. Qu’est-ce qu’on a pu l’emmerder, le pauvre. On lui chantait la même chanson, Grassi grasso sur l’air de « Chapi Chapo », jusqu’à épuisement. Le sien, pas le nôtre. On ne se lassait jamais, on était malins et patients. Il faisait celui qui n’entend pas. Tu parles, il n’avait aucune chance, il finissait toujours hors de lui, et puni. Nous, on se pinçait, on jubilait, on se jetait des regards complices comme de vrais petits salopards. Pousser les autres à bout, c’était notre truc. Des fois, on jouait l’un contre l’autre. On pouvait aller loin, jusqu’aux larmes. De rage. C’était le début d’une histoire qui allait finir mal. On ne s’est pas mariés, on n’a pas eu de beaux enfants. Elle a quitté l’école jeune et s’est abîmée en entrant dans la vie. Avec les années, elle n’allait plus très bien, elle manquait d’équilibre, de bon sens, de mesure. Elle avait l’air solide, incassable, elle était fragile. Je ne m’en suis pas vraiment rendu compte, enfin un peu quand même mais pas assez pour renoncer complètement à elle. Un jour, sa mère m’a prévenu : « Cyril, si vous revoyez A., je vous tue ! » Ça m’a glacé. J’ai compris d’un coup que j’avais vraiment déconné et j’ai pris le large. On devait avoir 30 ans.
« Je me demande à quoi ça sert d’être moins con que lui. »
On devait en avoir 20 quand elle m’a donné un jour un livre de Jackie Berroyer, J’ai beaucoup souffert, et je crois me souvenir qu’on ne pouvait lire le titre complet qu’en ouvrant la première page. Elle lisait. Pas moi, enfin pas tellement. Elle avait souvent essayé de me refiler des bouquins. Carson McCullers, Le cœur est un chasseur solitaire. Ça m’était tombé des mains, rien que le titre, je trouvais ça bidon. Berroyer, c’était autre chose, je n’avais jamais rien lu de pareil. Ça parlait d’amour mais personne n’y parlait de son cœur. Trop de pudeur et un putain d’argot, celui des bandes de jeunes un peu loubards. C’était des nouvelles. Dans l’une d’elles, sa bande va draguer les copines d’une bande rivale. Le récit se termine par : « Ceux qui n’ont pas jambonné le soir même ont pris des rencards. » Je cite de mémoire, je n’ai plus le livre. A. est venue le reprendre vers la fin de notre « histoire ». Elle a débarqué chez moi un jour avec un mec mort de trouille, un marteau et l’intention d’écrabouiller mes affaires façon puzzle. Je n’étais pas là, c’est Véronique qui m’a raconté. Plus tard, elle m’obligerait à descendre à poil ramasser mes fringues jetées sur l’herbe humide de son jardin par une nuit de colère, mais ça, c’était de bonne guerre. Enfin ce jour-là, Véronique s’était pointée par hasard, juste à temps pour dissuader A. et sauver ma baraque de l’ouragan. Du coup, A. était repartie avec tous mes disques dans deux gros sacs arabes, et mes Berroyer, enfin les siens. J’ai récupéré mes disques sauf The River de Springsteen et je n’ai pas retrouvé les Berroyer. Au fait, le titre complet c’est J’ai beaucoup souffert de ne pas avoir eu de mobylette.
Je n’ai jamais revu Je suis décevant mais je suis retombé sur Je vieillis bien. Elle n’était peut-être pas repartie avec les livres, finalement. Elle me les a peut-être laissés, dans l’espoir qu’ils m’aident à trouver un peu d’humanité, à remettre la main sur mon cœur, à prendre une tournure berroyesque. J’ai sans doute perdu les autres tout seul, prêtés et oubliés. Je n’arrive pas à faire attention à mes affaires, même mes disques, même mes livres. Quand ils me manquent, je suis malheureux. Parfois, ils sont juste mal rangés. Combien de fois j’ai maudit l’enfoiré qui ne m’avait pas rendu[access capability= »lire_inedits »] Malpractice de Dr. Feelgood, avant de le retrouver en fouillant, penaud. Je l’ai retrouvé comme ça Je vieillis bien. Et je l’ai relu aussi sec. Et cul sec. J’avais oublié combien c’était bien. On est tellement emporté avec lui dans sa vie qu’on retourne parfois à la couverture du livre pour vérifier qu’il y a bien écrit « roman ». La sincérité sans filtres ne fait pas plus de bonne littérature que les bons sentiments et il ne suffit pas de se dévoiler sans pudeur pour écrire de bons livres. Combien d’auteurs livrent leur âme aux lettres dans des confessions sans complaisance, comme on donne son corps à la science, et la dissection n’est pas toujours bienvenue. Là, si. On rencontre quelqu’un et on ne l’oublie pas. Alors de deux choses l’une, ou Berroyer est naturellement quelqu’un de bien, ou il trie délicatement ce qu’il montre mais à l’arrivée, on aime ce type délicat, tendre, drôle. Dans cette histoire, Berroyer retrouve un copain d’adolescence, Gérard. Pas très futé mais plutôt à l’aise dans la vie, en général et avec les filles. Berroyer, lui, rame un peu dans tous les domaines. Il en conclut : « Je me demande à quoi ça sert d’être moins con que lui. »
« Les Beatles, c’est de la merde. »
Depuis, j’ai retrouvé aussi Rock’n’roll et Chocolat blanc. Le livre date de 1979. Il nous raconte les débuts d’Higelin, de Téléphone et de Starshooter. J’adorais Starshooter. Ces mecs ont débarqué avec l’explosion punk et leur son en béton mal décoffré en déclarant : Au début, on s’est demandé pour qui se prenaient ces petits cons prétentieux. En fait, ils voulaient dire que les Beatles étaient des nazes, enfin des milliardaires qui vivaient dans des palaces avec des Rolls blanches, trop loin de nous autres pour servir encore de modèles. Envoyer valser les vieilles idoles embourgeoisées, accueillir la relève, il fallait comprendre, j’avais 13 ans en 77, je n’aurais pas trouvé ça tout seul. Berroyer l’expliquait simplement à l’époque. En mettant des mots sur la démarche, le mouvement, la révolution punk, il m’a fait aimer cette musique brute et rock. Sans son boulot critique, je serais peut-être passé à côté de ce groupe et de l’étincelant « Inoxydable » du premier album. Ils en ont fait quatre et ont arrêté le groupe. Le quatrième n’a pas marché. Un disque magnifique, un son clair, vif, tranchant, sans trop de saturations ni de rondeurs, sans gras. Pas fatigués, c’est le titre. C’est le genre d’échec commercial qui nourrit ma misanthropie, comme la série Vinyl de Scorsese qui n’a pas dépassé la saison 1 faute de succès, alors que des gens vouent un culte à Game of Thrones, cette merde.
Mon goût pour la littérature de ce mec a fini par se savoir à Causeur, et quand son dernier livre est arrivé à la rédaction, la patronne a pensé à moi. Je l’ai avalé en deux jours avec gourmandise et on a pris RDV pour en causer dans son appartement parisien. Je me pointe à l’heure, je sonne à l’interphone, une, deux, trois fois en laissant de longues minutes entre chaque. Je l’imagine là-haut : « Bon, ça va, je sais bien qu’on a RDV mais quand les trucs prévus arrivent, j’en ai plus trop envie. Il va pas lâcher l’affaire ce connard de journaliste, c’est pas parce que j’ai rien à faire que j’ai que ça à faire. » Et là, j’ai fait un truc que je ne fais jamais : j’ai insisté. J’ai appelé son éditeur. Je suis tombé sur un homme raffiné et bienveillant usant d’un ton exactement opposé à celui qu’emploient les télé-casse-couilles à la solde des marchands de merdes diverses et variées, qui du tiers-monde et dans un français pénible nous prennent d’assaut au téléphone avec leurs boniments à longueur de journées. Quel bonheur d’entendre qu’il reste des gens civilisés au bout du fil ! Il me donne le numéro du dégonflé, j’appelle. Répondeur. Je laisse un message. Il me rappelle dans la foulée : « Je n’ai pas entendu la sonnerie. » — « Ok, je monte. » Apparemment, je me suis fait un film. Il faut que j’arrête de croire que les gens sont tous comme moi. J’entre, ça ressemble un peu à l’appart que j’ai au-dessus de mon atelier : Des livres, des disques, un piano, des amplis, des guitares, une Rickenbaker et une Telecaster qui a bien vécu. Je me sens chez moi. Rien n’est fait pour que les filles restent, ça a même l’air d’être fait pour que les filles ne restent pas. Enfin pas trop longtemps.
Mon vote FN, Berroyer, ça l’intéressait
Il me fait asseoir sur un canapé et s’installe sur un tabouret en face. Quelqu’un qui serait entré à ce moment-là aurait cru que l’objet de l’étude, c’était moi. Pas le genre à se caler dans un fauteuil comme un nabab : « Allez-y, jeune homme, posez-moi vos questions. » La curiosité semblait partagée. Je lui parle de Causeur, la diversité des idées, des gens de droite et de gauche, des libéraux, des souverainistes. « Ah ! oui, c’est pas mal, ça, tant qu’on ne tombe pas dans le vote FN ! » Je l’arrête tout de suite : « Ben moi, j’en suis, je vote Marine Le Pen. » Il s’intéresse. J’imagine la réaction de Choron à sa place, je le vois agitant ses grands bras : « Les mecs qui votent pour les fachos, c’est des cons, c’est des merdeux, c’est des trous du cul. Qu’ils crèvent ! » Et Siné, alors ? Il m’aurait peut-être foutu à la porte illico. Au moment de « l’affaire », Berroyer avait écrit un article pour raconter sa propre disgrâce. Une rumeur avait couru à un moment dans Paris : Berroyer serait antisémite. Un journaliste de FR3 venu pour une interview avait trouvé sa bibliothèque douteuse et l’étiquette lui était restée collée. Dans une soirée, une femme était venue se planter devant lui : « Ah ! vous, je ne vous serre pas la main. » Sensible, il en avait réellement souffert. À sa place, j’aurais peut-être été tenté de rétorquer : « Mais non je ne suis pas antisémite. Vous me prenez pour un demeuré bande de connards de youpins ? » Mais c’est plus facile à dire pour moi que pour lui, je suis juif. Enfin surtout face à un antisémite, le reste du temps, je me sens normal. Pour éteindre une telle calomnie, c’est imparable. On ne me soupçonne pas, il y a des jours où on devrait. Comme Hannah Arendt, je ne peux pas dire que j’aime « les juifs ». Je n’aime pas un peuple, j’aime des gens. Il avait soutenu Siné contre les accusations qui l’avaient évincé de Charlie Hebdo. Pas plus que lui je n’avais cru Siné antisémite. Anar indécrottable, sûrement, mais pas antisémite. Je pense en réalité que les juifs l’avaient déçu. Persécutés, apatrides, dominés, ils avaient toute leur place dans son cœur, mais israéliens et armés, avec un drapeau et des frontières, ils avaient perdu toute son estime. Siné ne souffrait que de gauchisme, un travers bénin. Lui qui avait tant aimé Anne Frank détestait Ariel Sharon. Moi, j’aime les deux, je suis sioniste.
En tout cas, mon vote FN, Berroyer, ça l’intéressait. Las de cultiver les consensus, il était curieux de creuser un désaccord. Comme Miles Davis qui creuse le son avec sa trompette, pour trouver de l’or pur, de l’inouï au sens propre. Il en parle beaucoup dans son dernier livre qui rassemble des chroniques parues dans la revue suisse Vibrations, augmentées, complétées, enrichies pour l’occasion. C’est plein d’infos, de critiques, d’anecdotes sur Miles Davis, Brian Jones ou James Brown, Harrison ou Zappa, Benny Lévy ou Spinoza, et sur tout un tas de stars du rock, de la soul ou de la rhétorique. Pas seulement des trucs lus ou entendus mais aussi du vécu. Comme sur Johnny qui l’avait invité pour lui demander d’écrire des textes à caler pendant ses concerts entre les chansons. « Salut Bercy, on va allumer le feu ce soir ! » c’est lui. Mais non, je déconne. Si vous avez marché, c’est vraiment que vous ne l’avez pas lu.
On trouve beaucoup de filles aussi dans ses chroniques, et pas mal qui sont un peu dingues, du genre à casser des objets quand on les contrarie. On ne déteste pas un peu d’hystérie chez les filles quand on est un homme, mais attention : « Touche pas à la guitare, salope ! » J’y ai même retrouvé la mienne de caractérielle, la fameuse A. « Une belle Eurasienne », écrit-il. Elle était tombée amoureuse de lui dans ses livres et je ne vois pas comment on pourrait faire autrement. Il l’a eue quelque temps et elle est partie fâchée. Un jour elle m’a raconté. N’insistez pas, je ne dirai rien. Les femmes sont des enfants qui ont besoin qu’on leur dise qu’on les aime et qui se fâchent quand on renâcle. Au début, elles aiment notre franchise et ensuite attendent puis exigent qu’on leur raconte des histoires. Ceux qui s’exécutent finissent en laisse, les autres libres comme des chiens. (C’était la minute péremptoire. Quand le doute me fatigue, ça me repose.) Mais Berroyer n’a pas l’air d’être un coureur, un homme à femmes, un don Juan. C’est plutôt un sentimental, ce sont les femmes qui partent le plus souvent. La collection ne semble pas être dans ses manières. Je le revois dans un de ses livres, à la Poste, piétinant dans une queue qui n’avance pas parce qu’un philatéliste prend son temps pour enrichir la sienne. Il imagine le type chez lui, avec ses petits tintimbres bien rangés dans leurs petites boîboîtes. C’est fou tous ces vieux souvenirs de lecture qui remontent, avec Berroyer ! On ouvre un de ses livres et on retrouve un vieux copain, parfois plus proche qu’un meilleur ami, un peu une âme frère. Je n’avais plus goûté ça depuis que Cavanna avait pris ses distances et repris son intimité, bien avant sa mort quand, après Les Yeux plus grands que le ventre, il avait arrêté de nous raconter sa vie pour écrire des romans historiques ou préhistoriques. Depuis, il ne me restait plus que Berroyer, champion de l’humour et de l’honnêteté en profondeur dans la catégorie « Je me raconte sans me la raconter ». Je réalise que son avant-dernier livre paru chez le même éditeur que celui-ci, soit au Dilettante, La femme de Berroyer est plus belle que toi connasse, a 25 ans. C’est l’âge de ma fille. Dire que j’ai eu le temps de l’élever avant la sortie du dernier le 8 mars va certainement beaucoup faire rire sa mère. Et avec ça, je me rends compte que j’arrive au bout de mon papier sans avoir donné le titre du bouquin: Parlons peu, parlons de moi.[/access]
Jackie Berroyer, Parlons peu, parlons de moi, Le Dilettante, 2017.