La campagne de France d’Emmanuel Macron évoque irrésistiblement une « longue marche » du siècle dernier, première étape de la conquête du pouvoir chinois par un certain Mao Zedong. Une énergie à « déplacer des montagnes », un culot monstre, une intelligence stratégique et tactique innée, donc  délestée des pesanteurs accumulées dans les machines politiques à bout de souffle, la capacité à tirer immédiatement les leçons des erreurs commises dans le feu de l’action… L’analogie s’arrête là, car personne ne peut aujourd’hui sérieusement penser que l’aventure macronienne puisse déboucher sur une version française du laogaï, le goulag chinois, et les rivières de sang de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne.

Un maoïsme à l’envers

Mieux : le macronisme est l’inverse du maoïsme, car sa stratégie consiste à « encercler les campagnes à partir des villes », alors que le Grand Timonier fondait la sienne sur la mise en mouvement des masses paysannes pour subvertir les grandes métropoles de son pays, foyers de modernité capitaliste. La carte électorale du premier tour de la présidentielle en est la preuve : ce sont les métropoles économiquement prospères qui ont plébiscité Macron, alors que l’espace rural et les régions de friches industrielles ont placé leur désespoir dans un vote Le Pen, dans une moindre mesure, dans un vote Mélenchon.

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Le Front national et la France insoumise se sont nourris du ressentiment des laissés-pour-compte de la nouvelle révolution industrielle qui voient le monde d’hier, ce monde qui peut être dur mais aussi familier et protecteur, se défaire à grande allure. Face à ce ressentiment, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon prétendent que le monde ancien peut être préservé tel quel, avec les recettes du siècle dernier – protectionnisme, dirigisme étatique, gel des rapports sociaux et des structures économiques issus des « Trente glorieuses ». Entre le ressentiment et la paranoïa, la frontière est poreuse : les démagogues ont beau jeu de prétendre que ceux qui souffrent sont victimes d’un complot ourdi dans les cénacles de la finance internationale, dont Emmanuel Macron serait au mieux le fondé de pouvoir, au pire la marionnette. C’est une pensée paresseuse, même si elle est enrobée dans une rhétorique raffinée.

Jospin avait raison trop tôt

Jusque-là, les détenteurs du pouvoir en France avaient nourri l’illusion qu’ils pouvaient maintenir l’ancien tout en prenant la mesure des exigences du monde en train de se faire. La société était appelée à leur faire confiance, et non pas invitée à se prendre en main pour répondre aux défis de l’époque. Lionel Jospin avait eu un bref éclair de lucidité en affirmant que «  l’Etat ne peut pas tout » pour entraver le processus de désindustrialisation du pays. C’était trop tôt, et cela lui coûta son élection à l’Elysée. La demande d’un roi thaumaturge (l’homme providentiel en langage républicain) est un trait de caractère persistant de la conscience politique française, et sa plus grande faiblesse. La société a été conditionnée à ne pas se faire confiance, on l’a dissuadée de se prendre en main pour résoudre les problèmes posés par la marche du monde, sans attendre la manne venue d’en haut, comme les Hébreux dans le Sinaï…


«Il ne faut pas tout attendre de l’Etat», quand… par 20Minutes

C’est à une révolution dans la relation entre la société et l’Etat que vise le projet macronien, libérant les énergies qui bouillonnent en son sein, et qui, lorsque l’on regarde bien cette société, maintiennent la cohésion de la nation grâce à un tissu d’associations sportives, culturelles, sociales, caritatives et spirituelles sans équivalent en Europe. Pourquoi ne pas étendre ce modèle à la vie économique de la nation et à l’administration des choses ? Plus de société, et moins d’Etat (ce qui ne veut pas dire moins d’autorité à son sommet) c’est le fil rouge du programme de En Marche !. C’est, par exemple, l’appel au bénévolat des retraités pour assurer le suivi scolaire des enfants défavorisés dans des études surveillées est une mesure symbolique de ce new deal entre le peuple et la bureaucratie dirigeante. On sort de la répétition psittaciste du « plus de moyens, plus de postes pour l’Ecole, des moulins à prières revendicatives actionnés régulièrement par des syndicats clientélistes. Bougez-vous et vous serez aidés ! Cette exhortation s’adresse à tous et à chacun, et parie sur la part d’énergie que même le plus déshérité d’entre les Français conserve en lui. Sortir du ressentiment, des passions tristes, des peurs irrationnelles, de la déprime décliniste, de la lamentation infinie. C’est retrouver l’âme de la France du temps où elle était glorieuse.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...