Jackie Berroyer, mars 2017. Crédit photo : Hannah Assouline.

J’avais une amie, une âme sœur ou au moins une âme cousine. Et comme le cadastre fait bien les choses, c’était ma voisine. À dix ans on partageait le même pupitre double au premier rang en CM2. Je déconnais, ça la faisait rire. Toute l’année, on a pourri la vie à Norbert Grasso, assis juste derrière nous. Qu’est-ce qu’on a pu l’emmerder, le pauvre. On lui chantait la même chanson, Grassi grasso sur l’air de « Chapi Chapo », jusqu’à épuisement. Le sien, pas le nôtre. On ne se lassait jamais, on était malins et patients. Il faisait celui qui n’entend pas. Tu parles, il n’avait aucune chance, il finissait toujours hors de lui, et puni. Nous, on se pinçait, on jubilait, on se jetait des regards complices comme de vrais petits salopards. Pousser les autres à bout, c’était notre truc. Des fois, on jouait l’un contre l’autre. On pouvait aller loin, jusqu’aux larmes. De rage. C’était le début d’une histoire qui allait finir mal. On ne s’est pas mariés, on n’a pas eu de beaux enfants. Elle a quitté l’école jeune et s’est abîmée en entrant dans la vie. Avec les années, elle n’allait plus très bien, elle manquait d’équilibre, de bon sens, de mesure. Elle avait l’air solide, incassable, elle était fragile. Je ne m’en suis pas vraiment rendu compte, enfin un peu quand même mais pas assez pour renoncer complètement à elle. Un jour, sa mère m’a prévenu : « Cyril, si vous revoyez A., je vous tue ! » Ça m’a glacé. J’ai compris d’un coup que j’avais vraiment déconné et j’ai pris le large. On devait avoir 30 ans.

« Je me demande à quoi ça sert d’être moins con que lui. »

On devait en avoir 20 quand elle m’a donné un jour un livre de Jackie Berroyer, J’ai beaucoup souffert, et je crois me souvenir qu’on ne pouvait lire le titre complet qu’en ouvrant la première page. Elle lisait. Pas moi, enfin pas tellement. Elle avait souvent essayé de me refiler des bouquins. Carson McCullers, Le cœur est un chasseur solitaire. Ça m’était tombé des mains, rien que le titre, je trouvais ça bidon. Berroyer, c’était autre chose, je n’avais jamais rien lu de pareil. Ça parlait d’amour mais personne n’y parlait de son cœur. Trop de pudeur et un putain d’argot, celui des bandes de jeunes un peu loubards. C’était des nouvelles. Dans l’une d’elles, sa bande va draguer les copines d’une bande rivale. Le récit se termine par : « Ceux qui n’ont pas jambonné le soir même ont pris des rencards. » Je cite de mémoire, je n’ai plus le livre. A. est venue le reprendre vers la fin de notre « histoire ». Elle a débarqué chez moi un jour avec un mec mort de trouille, un marteau et l’intention d’écrabouiller mes affaires façon puzzle. Je n’étais pas là, c’est Véronique qui m’a raconté. Plus tard, elle m’obligerait à descendre à poil ramasser mes fringues jetées sur l’herbe humide de son jardin par une nuit de colère, mais ça, c’était de bonne guerre. Enfin ce jour-là, Véronique s’était pointée par hasard, juste à temps pour dissuader A. et sauver ma baraque de l’ouragan. Du coup, A. était repartie avec tous mes disques dans deux gros sacs arabes, et mes Berroyer, enfin les siens. J’ai récupéré mes disques sauf The River de Springsteen et je n’ai pas retrouvé les Berroyer. Au fait, le titre complet c’est J’ai beaucoup souffert de ne pas avoir eu de mobylette.

Je n’ai jamais revu Je suis décevant mais je suis retombé sur Je vieillis bien. Elle n’était peut-être pas repartie avec les livres, finalement. Elle me les a peut-être laissés, dans l’espoir qu’ils m’aident à trouver un peu d’humanité, à remettre la main sur mon cœur, à prendre une tournure berroyesque. J’ai sans doute perdu les autres tout seul, prêtés et oubliés. Je n’arrive pas à faire attention à mes affaires, même mes disques, même mes livres. Quand ils me manquent, je suis malheureux. Parfois, ils sont juste mal rangés. Combien de fois j’ai maudit l’enfoiré qui ne m’avait pas rendu[access capability= »lire_inedits »] Malpractice de Dr. Feelgood, avant de le retrouver en fouillant, penaud. Je l’ai retrouvé comme ça Je vieillis bien. Et je l’ai relu aussi sec. Et cul sec. J’avais oublié combien c’était bien. On est tellement emporté avec lui dans sa vie qu’on retourne parfois à la couverture du livre pour vérifier qu’il y a bien écrit « roman ». La sincérité sans filtres ne fait pas plus de bonne littérature que les bons sentiments et il ne suffit pas de se dévoiler sans pudeur pour écrire de bons livres. Combien d’auteurs livrent leur âme aux lettres dans des confessions sans complaisance, comme on donne son corps à la science, et la dissection n’est pas toujours bienvenue. Là, si. On rencontre quelqu’un et on ne l’oublie pas. Alors de deux choses l’une, ou Berroyer est naturellement quelqu’un de bien, ou il trie délicatement ce qu’il montre mais à l’arrivée, on aime ce type délicat, tendre, drôle. Dans cette histoire, Berroyer retrouve un copain d’adolescence, Gérard. Pas très futé mais plutôt à l’aise dans la vie, en général et avec les filles. Berroyer, lui, rame un peu dans tous les domaines. Il en conclut : « Je me demande à quoi ça sert d’être moins con que lui. »

« Les Beatles, c’est de la merde. »

Depuis, j’ai retrouvé aussi Rock’n’roll et Chocolat blanc. Le livre date de 1979. Il nous raconte les débuts d’Higelin, de Téléphone et de Starshooter. J’adorais Starshooter. Ces mecs ont débarqué avec l’explosion punk et leur son en béton mal décoffré en déclarant :  Au début, on s’est demandé pour qui se prenaient ces petits cons prétentieux. En fait, ils voulaient dire que les Beatles étaient des nazes, enfin des milliardaires qui vivaient dans des palaces avec des Rolls blanches, trop loin de nous autres pour servir encore de modèles. Envoyer valser les vieilles idoles embourgeoisées, accueillir la relève, il fallait comprendre, j’avais 13 ans en 77, je n’aurais pas trouvé ça tout seul. Berroyer l’expliquait simplement à l’époque. En mettant des mots sur la déma

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Avril 2017 - #45

Article extrait du Magazine Causeur

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