Dans nos grandes villes en campagne électorale municipale comme dans la diplomatie mondiale, les grands débats qui seraient nécessaires se sont transformés ces derniers jours en grande foire aux anathèmes. Parler ? Non merci, on préfère s’excommunier les uns les autres. Chronique.
Qui ose débattre ? La caricature, l’injure, l’excommunication ont, partout, éteint les utiles controverses, au profit de l’entre-soi et de l’auto-congratulation. A Paris, Rachida Dati (LR) a refusé d’affronter ses concurrents à la veille du premier tour des municipales, ce dimanche. Elle traite Sarah Knafo (Reconquête) en indésirable, au risque d’empêcher une victoire de la droite unie le 22 mars si la talentueuse candidate « révolutionnaire » (voir vidéo CNews ci-dessous) dépasse les 10%, ce qui paraît probable.
Même le RN qualifie le mouvement d’Éric Zemmour de « nauséabond » (Laurent Jacobelli1), en s’appropriant le cliché des cloueurs de bec. La chasse aux «fascistes», ouverte par une extrême gauche plus stalinienne que jamais, est aussi l’alibi d’une macronie subclaquante. N’entendant pas rendre des comptes de ses échecs, le parti présidentiel préfère dénoncer, derrière Emmanuel Macron, « l’internationale réactionnaire » et une « extrême droite » liquide et indéfinissable.
Pour leur part, les antisionistes pavloviens, symbolisés par l’outrance lyrique de Dominique de Villepin, refusent d’entendre les arguments existentiels d’Israël pour briser les reins du nazislamisme iranien, qui veut éliminer les Juifs de la région. Les anti-Trump, eux, persistent à ne voir dans leur paria qu’un illuminé clownesque qui se croit choisi par Dieu pour accomplir sa mission prophétique de lutte contre le Mal. Dans cette confusion intellectuelle, personne n’écoute personne. Certains en viennent à souhaiter la victoire des mollahs et à pleurer la mort de l’ayatollah Ali Khamenei, sanctifié par des naïfs pour avoir interdit naguère la production, le stockage et l’utilisation de l’arme nucléaire. Reste pourtant les 440 kilos d’uranium enrichi, dissimulés par le dictateur bonasse : ils permettraient de produire une dizaine de bombes nucléaires. Bombes « haram », mais pas trop…
Jamais la pensée dominante n’a été aussi stérile qu’en cette période historique où toutes les idéologies, ces prêts-à-penser, s’effondrent en même temps. Dans Où allons-nous ?, Georges Bernanos note : « Nous sommes menacés de voir un jour – pas pour longtemps, hélas ! – des démocraties sans démocrates, des régimes libérés sans hommes libres ». C’est cette vacuité manichéenne que connait la démocratie française, qui craint plus que tout l’expression de son peuple oublié.
Le discours officiel s’est laissé envahir par les prêcheurs, leurs inquisitions, leurs lynchages. Force est de constater l’incapacité à analyser en profondeur la possible mise en échec du totalitarisme coranique dont s’accommode le chef de l’Etat, obnubilé par Poutine. C’est pourtant un Nuremberg de l’islamisme qui devrait être promis aux mollahs et aux Gardiens de la révolution, récusés par une majorité d’Iraniens qui ne craignent pas d’applaudir Trump et Netanyahou pour leur guerre de libération.
Plus généralement, il devient impératif, pour les élites en pilotage automatique, de se tourner enfin vers les Français ordinaires, dont les jugements ne sont pas tous corsetés par les dogmes et leurs interdits. Les municipales, dimanche, seront une première occasion pour tenter de secouer un système sclérosé, à encéphalogramme plat.
Laurent Jacobelli, qui m’a appelé jeudi après-midi, dément avouir employé ce terme pour qualifier Reconquête. Il parlait de son allié au Parlement européen l’Afd. ↩︎
En imaginant que ses principes et ses valeurs sont universels, l’Occident s’empêche de comprendre sa propre singularité. Son identité culturelle lui échappe, de même que l’urgence de la protéger
Quand on pense que l’histoire a un sens et que celui-ci consiste en l’extension mondiale de la démocratie libérale, des droits de l’homme et de la reconnaissance de l’égalité foncière des individus, on ne comprend pas pourquoi le monde entier ne s’est pas dressé, aux côtés de l’Ukraine et de l’Occident, contre l’agressive et autoritaire Russie. On ne comprend pas non plus pourquoi l’Afrique se détourne de la France au profit de la Chine, de la Russie et de la Turquie. Ni pourquoi le riche Japon demeure si « patriarcal ». Ni pourquoi une partie de l’électorat euro-américain est séduit par des programmes politiques moins versés dans le cosmopolitisme que dans l’identité nationale.
Tout cela laisse perplexe, non seulement nos « élites mondialisées », mais aussi nombre de braves gens, qui ne s’expliquent pas comment on peut préférer le « cloisonnement identitaire » à « l’ouverture », la tradition à l’émancipation, l’autorité à la liberté et la hiérarchie à l’égalité.
Les Occidentaux confondent la règle et l’exception
Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est d’abord la nature même de leur incompréhension : ils se trompent sur ce qui est à élucider – sur la place du point d’interrogation, en quelque sorte. Ils pensent que le phénomène à expliquer est « la crispation identitaire », alors que c’est au contraire l’optimisme universaliste et la philanthropie humaniste qui réclament explication. En effet, dans le fonctionnement d’un système quelconque, c’est toujours l’exception qui requiert éclaircissement. Or la mentalité qui soutient le cosmopolitisme, l’égalité universelle et la liberté individuelle est, dans l’histoire et la géographie humaine, l’exception.
Ailleurs qu’en Occident, même dans les pays urbanisés, industrialisés et tertiarisés ayant fait leur transition démographique, les affirmations suivantes sont banales : chaque pays a son identité et ses intérêts (qu’il revient aux dirigeants de défendre), avec son territoire (donc des frontières à protéger) et une société dont les rôles sont fondés dans des traditions. On ne s’imagine pas que les inégalités résultent de discriminations arbitraires, que l’Etat doive se mettre au service de l’individu-roi, que l’Ecole serve à « réduire les inégalités » ou encore que l’on puisse changer de sexe. Ce que doit expliquer un anthropologue avisé, c’est la promotion, dans les sociétés occidentales, de l’individualisme, de l’égalitarisme et du cosmopolitisme.
L’attention occidentale portée à l’individu et à l’égalité n’est pas nouvelle
Ce ne sont pas là les principes idéologiques d’une petite élite par opposition à la sagesse populaire (même s’il y a du vrai dans cette distinction), ni d’un phénomène récent par opposition à « l’avant Mai 68 » (même si ce découpage n’est pas sans valeur). Nous avons affaire à une véritable mentalité collective d’une profondeur millénaire ancrée, à des degrés divers, dans toutes les couches de la société.
Si l’on veut bien inclure l’Antiquité grecque dans la catégorie « Occident », on notera que l’individualisme et le cosmopolitisme sont très en vogue à l’époque hellénistique. La Rome antique s’est également rêvée en empire universel omni-inclusif. De fait, l’Empire a été un immense processus d’absorption de cultures étrangères, jusqu’à l’adoption de la religion chrétienne. Cette dernière est explicitement universaliste et égalitariste – raison pour laquelle elle devait s’adapter merveilleusement à la mentalité occidentale.
Depuis les philosophes jusnaturalistes du XVIIe siècle jusqu’aux mouvements « progressistes » contemporains, il serait facile de montrer que chaque période de l’histoire occidentale illustre notre thèse : l’attention portée à la liberté individuelle et à l’égalité y est tout à fait singulière. S’il est vrai que l’on trouve sous toutes les latitudes et à toutes les époques des intellectuels promouvant de telles valeurs, il faut admettre que c’est dans des proportions très inférieures.
Les bizarreries occidentales s’expliqueraient par des règles matrimoniales singulières
Comment l’expliquer ? Plusieurs hypothèses sont avancées, selon que l’on se place dans une optique d’anthropologie culturelle, d’histoire économique, de géo-démographie ou que l’on insiste sur l’influence des institutions. L’une des explications qui progresse actuellement sur le marché des idées consiste à montrer que les valeurs occidentales relèvent d’une histoire des mentalités, qui elle-même aurait rapport avec le modèle de mariage ouest-européen (Western European Marriage Pattern / WEMP)[1].
Ce WEMP est tout à fait singulier par rapport aux autres pratiques maritales : nuptialité tardive, écart d’âge restreint entre époux, faible fécondité, fort taux de célibat, néolocalité (le couple emménage dans une nouvelle demeure), monogamie marquée et interdiction des unions conjugales étendue aux cousins. Nous aurions là le cocktail explicatif de la mentalité occidentale dans sa bizarrerie (weird)[2]. Que les Occidentaux soient WEIRD (Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic) tiendrait notamment au WEMP.
Concentrons-nous sur un aspect de cette mentalité : l’obligation de trouver son conjoint hors de sa parentèle. Cette hyper-exogamie implique de nouer des liens forts avec des extra-communautaires, à recombiner à chaque génération les réseaux d’alliances et de coopérations. Ces pratiques s’accompagnent d’une certaine ouverture à l’étranger (disposition inclusive, si l’on veut employer un mot à la mode).
L’universalisme ethnocentrique
La capacité de tisser des liens de confiance avec des étrangers est évidemment un atout quand il s’agit de fonder de grandes sociétés, de commercer à large échelle et d’instituer des Etats non corrompus. Les avantages de cette mentalité « inclusive » sont multiples sur les plans économique, politique et institutionnel, de sorte que la disposition psychologique WEIRD peut être considérée comme l’une des causes du succès historique de l’Occident.
Mais ce fruit contient un ver : l’illusion qui consiste à s’imaginer que, parce que l’extension des liens sociaux est potentiellement sans limite du point de vue occidental, les processus de coopération ne rencontreront pas d’obstacle – comme si les autres cultures véhiculaient la même mentalité.
C’est une forme originale d’ethnocentrisme. Originale, parce qu’elle s’accompagne d’une vision universaliste prétendument décentrée. En réalité, l’universalisme (sur le plan des valeurs) est un idéal, un espoir, une croyance, une foi et un a priori culturels particuliers (je ne parle pas ici de l’universalisme dans le domaine scientifique, où, à l’inverse, la vision hyper-relativiste est tout à fait néfaste).
Impérialisme colonial et contrition décoloniale sont deux aspects d’une même mentalité
Dans l’histoire des relations de l’Occident au reste du monde, la mentalité occidentale se manifeste de deux façons, qui ne sont contradictoires qu’en apparence : impérialisme et évolutionnisme, d’une part (il faut civiliser les barbares) ; décolonialisme et aide au développement d’autre part (il faut aider les pauvres et promouvoir partout l’égalité). Dans le premier cas, l’universalisme consiste à penser que l’humanité entière est embarquée dans une Histoire unique, dont l’Occident serait le phare. Dans le second cas, il faut répandre pacifiquement les droits de l’homme et appliquer le principe d’égalité à des sphères toujours plus grandes. C’est la même illusion, qui prend tantôt un aspect « viril », tantôt une silhouette irénique.
Dans les deux cas, les conséquences sont peu réjouissantes : soumission violente des autres peuples par la colonisation ou soumission des peuples occidentaux à l’idéologie décoloniale et au communautarisme qui l’accompagne – communautarisme qui, comme on l’a noté, contrarie la mentalité occidentale issue du WEMP. Les Occidentaux sont-ils condamnés à être colonialistes (universaliser le reste du monde par la force) ou décolonialistes (mondialiser l’Occident par l’immigration de masse) ?
Le réel est à nos trousses…
La révélation de cette forme curieuse d’ethnocentrisme se fera tôt ou tard, car les Occidentaux sont de plus en plus confrontés à la réalité : les autres ne pensent pas comme eux et ne veulent pas adopter telles quelles leurs conceptions de la démocratie, du droit, de l’individu, de l’égalité et encore moins des « genres » ou des « transgenres ». Cette résistance concerne les relations internationales aussi bien qu’intra-nationales, puisque les sociétés occidentales multiculturelles sont devenues des petits terrains géopolitiques.
S’il ne se réveille pas rapidement de son sommeil universaliste, l’Occident verra ses valeurs mises en minorité sur son propre sol, au profit de mentalités très éloignées des idéaux de solidarité transculturelle, d’égalité, d’individualisme juridique ou encore de sécularisation.
L’incurie des politiques s’adosse à une (ir)responsabilité générale
Ces réflexions sont désormais banales : on ne compte plus les hommes politiques, les intellectuels et les savants qui, depuis des décennies, mettent en garde contre les risques afférents à une immigration de masse (donc difficilement assimilable) et à l’idéologie multiculturaliste (qui fragilise le « capital social »). Mais ce qu’il convient d’expliquer, c’est justement pourquoi les peuples occidentaux n’entendent pas ces avertissements, ou pourquoi ils ne les entendent qu’à moitié, ou pourquoi ils s’empêchent de convertir leur prise de conscience partielle en action politique efficace.
En 2025, en France, 384 230 premiers titres de séjour ont été délivrés, le trafic de drogue a représenté une économie d’environ 6,8 milliards d’euros[3] et le déficit public a atteint 5,4% du PIB (déficit lié en grande partie aux dépenses sociales). Ce ne sont pas là des fatalités assommantes, mais le résultat d’une politique qui refuse de passer pour excluante (vis-à-vis des migrants), répressive (vis-à-vis des délinquants) et inégalitaire (vis-à-vis des bénéficiaires de l’assistance publique).
La France, comme le reste de l’Occident, mène une politique conforme à ses prédispositions mentales. Ce qui est fatal n’est pas l’immigration, la délinquance ou le « trou de la Sécu », mais la résistance psycho-affective à adopter des mesures politiques qui heurteraient des sensibilités « inclusives ».
Notre raison et nos intérêts sont gouvernés par notre sensibilité
Les Occidentaux, qui se veulent les champions du rationalisme cartésien, sont surtout des âmes sensibles tétanisées à l’idée de paraître xénophobes, racistes, sexistes, capitalistes et égoïstes – sensibilité qui, chez certains, va jusqu’à la honte d’être riche (encore une curiosité anthropologique). Le blocage n’est pas seulement institutionnel ou élitaire (même s’il est vrai que les élites sont weird à haut niveau et sont une grosse partie du problème) : les peuples eux-mêmes sont responsables de leur situation. Ils sont complices des politiques gouvernementales dans la mesure où l’accusation de « racisme » et de « xénophobie » fonctionne à merveille sur eux et où ils se laissent berner par les beaux-parleurs et les moralisateurs publics.
Du bon usage des valeurs
Si les Occidentaux ne font rien de très efficace pour préserver leur civilisation, c’est donc parce qu’ils ne savent pas (pas assez) qu’ils ont une civilisation à défendre et que l’humanité est plurielle. Se croyant universels, ils ne parviennent pas à identifier leur identité – donc à la protéger. Cette ignorance est l’une des causes fondamentales de l’incurie des élites et de l’incapacité des peuples à se doter d’élites clairvoyantes.
Les valeurs d’égalité et d’inclusion sont des petits êtres fragiles qu’il faut savoir manipuler avec précaution et parcimonie. La philanthropie universaliste elle-même devrait être considérée comme un trésor local, qui ne peut produire ses nobles effets que sous certaines conditions socioéconomiques et démographiques particulières.
Dans Le domaine des dieux, Astérix apporte de la potion magique aux esclaves détenus par les Romains pour qu’ils se libèrent[4]. Mais ceux-là se servent de la potion pour raser la forêt qui fait la santé économique et le bonheur du petit village gaulois. La bienveillance d’Astérix s’est retournée contre lui et ses compatriotes, parce qu’il n’avait pas imaginé que sa générosité fût avant tout naïveté. Comparaison n’est pas raison, mais cela ne fait pas de mal de relire une bonne vieille BD, n’est-ce pas ?
[1] J. Hajnal ayant mis en évidence ce modèle dès 1965 (dans « European Marriage Pattern in Perspective”), on appelle aussi “Hajnal Line” la ligne de démarcation qui traverse l’Europe selon ce critère matrimonial. Voir également E. Todd, L’Origine des systèmes familiaux : Tome 1 : L’Eurasie, Paris, Gallimard, 2011.
[2] Pour J. Henrich, l’origine de la mentalité weird est avant tout institutionnelle (les règles matrimoniales édictées par l’Eglise chrétienne depuis le Moyen Âge – voir The Weirdest People in the World, Londres, Penguin Books, 2020). Pour d’autres, le WEMP est bien antérieur et remonte à la Préhistoire (par exemple P. Frost, « Did Christianity make Europeans WEIRD?”, aporiamagazine.com, 2025). Ces dispositions ne seraient pas seulement culturelles, mais aussi psycho-génétiques, puisque des processus de co-évolution gène-culture sont toujours à l’œuvre (V. Citot, « Gènes et culture : comment l’humain accélère sa propre évolution », Le Point.fr, 2025). Si la mentalité WEIRD a des racines si profondes, on comprend qu’il soit difficile de la rendre lucide sur son propre compte.
La vie sous les alertes ou le regard d’une Française devenue Israélienne.
Cela fait dix ans que j’habite en Israël. En venant ici, en voulant changer le cours de mon destin, et sortir d’une forme de linéarité implacable, je crois que j’ai occulté que j’émigrais dans un pays en proie aux guerres. C’était une éventualité à laquelle je n’avais pas pensé, comme si, pour faire des grandes choses, il fallait parfois un coup de folie, ou d’inconscience.
Israël est intranquille depuis le Covid
Pour la Française que j’étais, la guerre appartenait à un temps ancien, révolu même, à des périodes qui figuraient dans nos livres d’histoire, mais pas dans les vies réelles. La première rupture fut celle du confinement pendant le Covid. Pendant plusieurs mois, le monde que j’avais habité jusqu’alors semblait défiguré par la peur et par un virus invisible qui mit nos vies par terre.
Et ce qui fut une parenthèse difficile et marquante pour de nombreux pays fut pour Israël le début d’une période d’intranquillité. En effet, depuis 2020, nous avons perdu la notion de la « normalité ».
Cette notion perdue, je ne sais toujours pas aujourd’hui si elle fut une illusion – après tout, en émigrant en Israël en 2015 je n’avais pas expérimenté ce que le peuple avait vécu avant, à savoir les guerres successives suivies des vagues de terrorisme qui laissèrent des marques durables sur la population civile – ou si effectivement 2020 a marqué un véritable tournant dans nos vies, dont nous ne nous sommes toujours pas relevés.
En 2023, après trois années à vivre avec des masques sur le visage et à passer d’une version de virus à un autre, le pays commence à retrouver un semblant de rythme pour reprendre le fil de sa joie et de son dynamisme tant admiré par tous. C’est alors que notre réalité est brutalisée par le 7-Octobre et par la guerre qui s’en suit et qui – à ce jour – n’est toujours pas finie.
La menace invisible du Covid nous semble pathétique à côté de la menace réelle et permanente qui nous vient de Gaza et du Liban et qui, à ce jour, a causé la mort de 1200 civils et de 470 soldats israéliens. C’est dans ce contexte qu’Israël, menacée dans son essence par les installations nucléaires iraniennes décide d’entrer en guerre contre le régime iranien, une première fois avec la « guerre des douze jours » et une deuxième fois, le samedi 28 février 2026.
Aux abris
Cela fait dix jours que nous vivons au rythme des alertes et des détonations de missiles. Dix jours que nos cartes sont couvertes de rouge, signe des bombes qui tombent de manière aléatoire sur le territoire israélien. Les premiers jours, nous ressentons le besoin de rester prostrés dans nos maisons. C’est un mélange entre les réminiscences du premier confinement et les premiers jours du 7-Octobre où nous sommes forcés de réouvrir nos abris pour y vivre plusieurs heures par jour. La peur est une émotion étrange, il faut la vivre au quotidien pour l’apprivoiser, tant elle s’infiltre partout, tant elle oriente vicieusement les menues décisions que nous essayons de prendre au quotidien. Au bout de quelques jours, la population se divise entre ceux qui continuent à vaquer à leurs occupations, presque comme si de rien n’était, et dédramatisent en permanence ce qui, objectivement, est dramatique et les autres qui se sentent paralysés, réalisant chaque jour dans quel état d’anormalité leurs vies sont plongées.
Pour ma part, je chemine. Je ne sais toujours pas clairement à quelle catégorie de personnes j’appartiens, les peureux et les courageux se mélangeant sans cesse pour créer une troisième catégorie de personnes, les créatifs.
Les créatifs vivent non seulement au jour le jour, mais même dans la seule vérité de l’heure en cours. Certaines détonations nous terrorisent, tandis que des salves de missiles nous laissent indifférents, suivant le moment du jour, l’intensité de la vibration.
Mais hier, afin de rejoindre mon cours de théâtre playback après plusieurs semaines d’interruption, j’ai fait comme on le fait ici, et je me suis dissociée. Ce qui m’aurait paru infranchissable quelques jours avant, la veille même, me parut soudain indolore : rouler sur le périphérique de la banlieue de Tel Aviv de nuit et courir le risque d’être surprise par une alerte.
La nuit est déjà tombée depuis longtemps, je monte dans ma voiture, et choisit, pour fond sonore, un medley des chansons françaises qui ont bercé mon enfance. La douceur de Cabrel et de Goldman crée un contraste avec l’extérieur qui ne me saisit même plus tant nos vies sont texturées de paradoxes en tous genres.
Vous avez un message
Alors que Véronique Sanson s’apprête à faire « sa révérence » elle est coupée dans son élan. La musique s’arrête brusquement et pour cause, nos téléphones sont assiégés par les notifications sécuritaires, coupant par la même musique et navigation.
Je suis sur la voie rapide, cela ne m’est jamais arrivé, encore moins de nuit, je ne sais pas trop quoi faire, je n’ai pas encore acquis cette fameuse « mémoire du chaos » propre aux israéliens de souche et qui s’acquiert au nombre des années vécues ici.
Alors, je fais comme toujours ici, je m’inspire de ceux qui sont près de moi, dans un mimétisme radical. Une file de voitures, pas nombreuses, se rabat sur le bas-côté de la route avec leurs warnings, tandis qu’à ma grande surprise la majorité des véhicules continuent de rouler à vive allure.
Je ralentis, coupe le contact, et sors du véhicule en petite veste. Un homme israélien enjambe la barrière métallique qui sépare la voie rapide des champs, je fais exactement comme lui, ma petite veste en velours me semblant complètement en décalage avec la situation présente, et je me mets sur le sol. Le ciel noir est immaculé de tâches lumineuses, je ne sais plus distinguer entre les étoiles et les bombes, et puis, je réalise que certaines tâches lumineuses grossissent et bougent très vite tandis que ce que je considère comme des étoiles restent immobiles.
La scène dure dix minutes. Elle aurait ressemblé à une scène de fin du monde si mon voisin de circonstance, au téléphone avec sa femme, ne s’était levé avec nonchalance pour remonter aussitôt dans sa voiture et disparaitre dans le noir. Même pas peur alors, je fais la même chose que lui, pour continuer ma route, il ne me reste que douze minutes de route pour atteindre ma destination.
Arrivée à mon cours de théâtre, mes partenaires de jeu sont assis autour d’une table à boire un thé chaud. Quel calme ici, tandis que moi, je suis en feu. J’ai l’impression d’avoir fait Koh Lanta, un besoin viscéral de raconter mon exploit du soir, j’imagine que ce soir, les deux heures de cours seront dédiées au partage d’expériences, mais ce que j’ai à dire ne semble pas beaucoup les captiver, la conversation divergeant sur d’autres sujets de la vie « courante ».
Le cours démarre, et je dois expliquer ici que le théâtre playback est un théâtre à visée thérapeutique qui utilise l’improvisation du jour pour jouer des histoires vécues et racontées. Je m’attends donc à ce que la couleur de ce cours soit aux couleurs de ces dix jours infernaux de guerre. Les histoires défilent, je me lève, je rassemble ce qu’il me reste de forces et de concentration pour rentrer dans la peau des personnages et des émotions en présence, et le cours se déroule ainsi pendant deux heures sans qu’à aucun moment, je dis bien à aucun moment un mot, une phrase, une histoire ne soit en rapport avec la situation exceptionnelle que nous vivons.
Au bout d’une heure, on me demande quel personnage je veux interpréter et c’est mon inconscient qui répond à la question : je veux jouer la peur, je veux crier, je veux décharger ce qui visiblement ne sera pas mis en mot ce soir.
Mon cri les agresse. Ils sont surpris. Surpris comme si ce cri, cette rage, venaient les ramener à ce qu’ils ne voulaient pas dire. Comme si la peur qui prend les traits de mon visage, ma gestuelle, venait incarner ce que leurs esprits repoussent de toutes leurs forces.
Ou peut-être que ce n’est pas du déni.
Peut-être que ce n’est pas seulement dû à l’habitude des guerres, des alertes, des projets annulés, des vies fragmentées.
Peut-être que vivre ici, c’est cela. Continuer à parler de tout, absolument de tout, sauf de ce qui nous obsède, nous empêche de dormir, et de rêver.
Avec Les tendresses de Zanzibar, Thomas Morales signe le récit délicat et mélancolique d’un amour fusionnel. L’histoire d’un bonheur rare, léger mais aussi crépusculaire.
Peut-être qu’un jour viendra où l’on aura oublié ce qu’est d’écrire avec style. Le goût n’est pas exempt de la funèbre destinée des civilisations. En attendant d’en arriver là, il ne faut pas bouder le plaisir d’être en présence d’un texte qui sait se tenir mieux que bien. C’est le cas du dernier livre de Thomas Morales, qui, de son titre – Les Tendresses de Zanzibar – à sa phrase ultime, émerveille et émeut également, c’est-à-dire beaucoup. Ni roman ni récit, mais confession à la fois légère et crépusculaire, lyrique et charnelle, d’un amour jamais fou, toujours sauvage ; d’une passion admirable entre « un ahuri rural en cravate à tricotine » et une femme qui « changeait le plomb du quotidien en une fantasia couleur sépia ». Au bout, il y a la mort, éternelle maîtresse qui sonne la fin de toutes les récréations. Avant ça, il y eut le bonheur d’être ensemble : c’est ce bonheur qui nous est conté.
Le narrateur est à l’abri dans son appartement aux mille fétiches : volumes de Simenon, bandes dessinées du « pusillanime Bernard Lermite de Martin Veyron », Bugatti 35 et Aston Martin DB5 miniatures posées sur la cheminée… L’attirail enfantin d’un écrivain qui « muscle ses doigts dans l’effroi et l’émoi de la phrase indécise » en attendant l’effacement final de son espèce. Nul doute que cela arrivera. Lui-même est d’ailleurs en première ligne : « La lettre de l’hôpital Georges-Pompidou reçue en avril n’était pas annonciatrice de bonnes nouvelles. » Plutôt que de s’effondrer, il choisit de se souvenir de ce pourquoi sa vie fut réussie. Des embardées en Vespa au plaisir de faire « l’amour à dix-sept heures l’hiver et sur les balcons l’été », défile sous nos yeux un portrait-souvenir amoureux, un kaléidoscope doux-amer, un exercice d’admiration foudroyant et un album photo aux allures de poème en prose.
On pense à Paul Guimard et à ses Choses de la vie. À la littérature qui, éloignée des airs militants, dégagée de l’engagement, touche au but, frappe au cœur, monte au ciel. L’espérance est permise. En moins de 120 pages d’une densité prodigieuse, desquelles l’on pourrait et devrait tirer des dizaines d’aphorismes, apparaît la sensation, déchirante et délicieuse, de ce qui fut et ne sera plus. « Le rêve de l’homme est semblable aux illusions de la mer », disait Paul-Jean Toulet, que doit aimer Thomas Morales. Avec Les Tendresses de Zanzibar, ce dernier tend la main à ces écrivains fantaisistes et émouvants, qui n’appuient jamais trop sur les choses, de peur de les briser, et savent extraire des poussières du temps les plus beaux refrains. Dans ce petit chef-d’œuvre, ce Elle & Lui délicat et mélancolique, populaire et raffiné, la femme rêve de devenir danseuse classique et l’homme se trouve trop balourd : par chance, Thomas Morales, par son style et son talent, les a faits légers pour l’éternité.
Les Tendresses de Zanzibar, Thomas Morales, Éditions du Rocher, 2026. 128 pages
La guerre en Iran tourne définitivement la page de la « mondialisation heureuse ». Les bombes tombent sur Téhéran, mais c’est le portefeuille des Français qui saigne, déplore Jean Messiha.
Dans le tumulte des missiles qui lacèrent Téhéran et font trembler le détroit d’Ormuz, la France ne reçoit pas de bombes. Elle reçoit la facture. Silencieuse, implacable, elle s’abat sur les pompes à essence, les factures d’électricité, les bilans des entreprises et le moral d’un peuple déjà exsangue. Cette guerre d’Iran – onze jours de feu et de chaos, déclenchée par les frappes américano-israéliennes du 28 février – n’est pas la nôtre. Elle est pourtant devenue notre garrot. Une guerre lointaine qui, par le col de la mondialisation, étrangle l’Hexagone avec la précision d’un bourreau invisible.
Économiquement, le verdict est déjà tombé, glacial. Le gouverneur de la Banque de France l’a lâché sans fard : « un peu plus d’inflation, un peu moins de croissance ». Traduction littéraire : le baril qui flirte avec les sommets, l’essence qui flirte avec les trois euros, l’industrie automobile – Renault, Stellantis – qui tousse, les transporteurs qui hurlent, les ménages qui serrent les dents. 20% du pétrole mondial transitent par Ormuz. L’Iran le sait, le mine, le menace. Résultat : le CAC 40 qui plonge, les prévisions de croissance 2026 – déjà timides à 1% – qui s’évaporent comme un mirage saharien. Et pendant que Paris convoque en urgence un G7 virtuel ce 11 mars pour « atténuer les conséquences énergétiques », les stratèges de Bercy ressortent les vieilles ficelles : puiser dans les réserves stratégiques, distribuer des chèques carburant. Sparadraps sur une artère sectionnée.
Car la France, cette championne du nucléaire qui se rêvait souveraine, paie au prix fort sa dépendance résiduelle au brut du Golfe. Les raffineries tournent, les camions roulent, les avions décollent encore. Chaque centime de hausse du baril devient un impôt déguisé sur la consommation, une taxe occulte sur la compétitivité. L’inflation, déjà rampante, va mordre plus fort les salaires réels. Les PME, déjà asphyxiées par l’énergie, vont licencier ou fermer. Et les plus modestes, ceux qui n’ont ni télétravail ni SUV électrique, vont choisir entre le plein et les courses. Pendant ce temps, les élites parisiennes, confortablement isolées dans leurs bureaux élyséens, parlent de « coordination européenne » comme d’une incantation magique. La réalité est plus triviale : la France paie pour une guerre qu’elle n’a ni déclenchée ni contrôlée, même si elle sert ses intérêts dans la guerre qu’elle est censée mener contre l’hydre islamique.
Socialement, la braise couve sous la cendre. Car derrière ces chiffres froids se cache la rage muette d’un peuple qu’on a déjà vu exploser pour moins que ça. Souvenez-vous : les gilets jaunes naquirent en 2018 d’une simple révolte contre la hausse du prix du carburant, cette étincelle qui mit le feu aux ronds-points et fit trembler la Ve République. Aujourd’hui, avec l’essence qui s’envole vers les trois euros sous l’effet direct des missiles iraniens, la même colère remonte des périphéries, des campagnes, des banlieues oubliées. Le risque d’un soulèvement populaire n’est plus une hypothèse de cabinet : il est palpable, viscéral. Les classes moyennes écrasées, les précaires qui comptent chaque litre, les jeunes sans horizon – tous sentent l’impôt de guerre indirect leur serrer la gorge. Un nouveau mouvement, plus radical, plus désespéré, pourrait surgir des mêmes ronds-points, cette fois armé non de gilets fluo mais de la certitude que l’État sacrifie son peuple sur l’autel d’une géopolitique dont il n’est même pas maître. Et si les rues s’embrasent, ce ne sera pas pour une taxe écologique : ce sera pour rappeler à l’Élysée que la vraie guerre, parfois, se joue à deux pas du Palais, et non à cinq mille kilomètres.
Politiquement, le tableau est plus cruel encore. Emmanuel Macron, président du G7 par rotation, joue les pompiers-diplomates : réunion d’urgence, appels à la « désescalade », déploiement « strictement défensif » de frégates et de Rafale pour protéger nos intérêts et ceux de Chypre, cible iranienne. Belle posture. Mais la vérité est amère : Paris n’a pas été informé des frappes initiales. La France, puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de sécurité, réduite à suivre le sillage de Washington et de Tel-Aviv comme un canot de sauvetage accroché à un porte-avions. Résultat ? L’Iran menace l’Europe entière. Cyberattaques, drones, cellules dormantes : le risque terroriste remonte comme une marée noire. Les services de renseignement renforcent déjà Vigipirate. Les banlieues frémissent, les oppositions se frottent les mains. Le Rassemblement national et La France insoumise, pourtant aux antipodes, convergent dans la critique : « À quoi sert notre diplomatie si elle nous expose sans nous protéger ? » Et dans la tourmente économique et sociale qui s’abat sur le pays, la crise pourrait bien accélérer la chute définitive du paradigme idéologique antinational qui dirige la France depuis 1981 – ce funeste tournant où François Mitterrand, élu sur la promesse d’une rupture avec le capitalisme, trahit son peuple en embrassant l’Europe libérale, la finance internationale et le « ni-ni » qui enterre la souveraineté. De Maastricht en 1992, qui mutile notre monnaie et notre indépendance, à Schengen qui dissout nos frontières, de la « mondialisation heureuse » qui vide nos usines et nos campagnes à l’immigration de masse qui fracture notre identité millénaire, ce paradigme n’a cessé de creuser le même sillon : dissolution de la nation au profit d’un supranationalisme bruxellois impuissant, d’un atlantisme servile et d’un multiculturalisme suicidaire. De Chirac à Sarkozy, de Hollande à Macron – ultime avatar blafard de cette dynastie d’eunuques politiques qui ont fait de la France une province consentante –, tous ont perpétué le reniement systématique de ce qui fit sa grandeur. Cette implosion ouvrirait alors grand la voie à l’avènement du paradigme souverainiste et identitaire, seul capable de répondre à la fureur populaire par la restauration d’une nation redevenue maîtresse de son destin, de ses frontières et de son identité.
L’opinion publique, sondée à chaud, est sans illusion : 77% des Français jugent cette guerre mauvaise pour l’économie nationale. Ils ont raison. Car au-delà des chiffres, c’est la souveraineté qui saigne. La France, qui se voulait « puissance d’équilibre », se retrouve otage d’un conflit où elle n’a ni voix ni veto. Alliée fidèle de l’Amérique, elle en subit les contrecoups sans en récolter les fruits. Partenaire des monarchies du Golfe, elle voit ses intérêts menacés par les ripostes iraniennes. Européenne de cœur, elle découvre que l’Union, divisée, réagit en ordre dispersé. Et pendant ce temps, les mollahs agonisants crient leur haine jusqu’aux portes de l’Europe.
Cette guerre révèle l’essentiel : la France n’a plus les moyens de sa prétention. Sans souveraineté énergétique réelle, sans stratégie autonome au Moyen-Orient, elle reste une grande nation sur le papier, une moyenne puissance dans les faits. Les bombes tombent sur Téhéran ; c’est le portefeuille des Français qui saigne. Et quand le dernier missile se taira, quand Ormuz se rouvrira peut-être, il restera cette cicatrice invisible : la preuve que, en 2026, la grandeur française se mesure encore à l’aune des convulsions d’un régime théocratique à 5 000 kilomètres de Paris.
La leçon est cinglante. Car la France paie aujourd’hui au prix fort ses choix énergétiques calamiteux qui ont sciemment fragilisé la filière nucléaire dont elle était la championne incontestée : des milliards d’euros déversés sans compter dans des énergies renouvelables – l’éolien en tête –, pure escroquerie énergétique, mirage intermittent et subventionné jusqu’à l’os. Ces milliards, on aurait mieux fait de les consacrer à la modernisation et à l’extension du nucléaire, qui serait aujourd’hui le bouclier blindé face à l’explosion des prix des hydrocarbures. Même Ursula von der Leyen a fini par reconnaître que les errements sur le nucléaire avaient constitué une erreur stratégique majeure. La prochaine fois, peut-être, Paris comprendra que la vraie diplomatie ne consiste pas à convoquer des G7 en urgence, mais à ne plus dépendre du pétrole des autres pour allumer ses propres lumières. En attendant, le compteur tourne. Et la France paie. Cher. Très cher.
Dans la « Venise du Berry », l’avocat médiatique, qui avait failli devenir député en 2024, pourrait faire un joli score dimanche.
On avait un peu perdu de vue Pierre Gentillet. En 2024, l’avocat médiatique, estampillé CNews et Sud Radio, a fait partie des grands brûlés de l’élection législative. Candidat dans le Cher, il était largement en tête au premier tour avec 43% des voix, mais dut s’incliner au second face au sortant philippiste Loïc Kervran. Deux ans après, le voici de retour, en lice pour les municipales à Argenton-sur-Creuse, dans le département voisin de l’Indre. Parachutage ? Pas vraiment. Alors que nous cheminons avec lui dans les rues de la ville, il évoque ici un souvenir d’enfance, là la façade d’un commerce fermé et autrefois tenu par un oncle… et affiche surtout un objectif : réussir le pari de l’enracinement à l’échelle communale. Un exercice où la droite nationale a très souvent échoué.
Vu avec les lunettes de la vie politique nationale, son point de chute n’a rien de crucial. Argenton, c’est cinq mille habitants, un chef-lieu de canton, une gare TER direction Limoges d’où ne sont descendus avec nous qu’un étudiant et un couple de grands parents. Le genre de municipalité dont les édiles sont généralement sans étiquette. Pourtant, la Venise du Berry, ainsi nommée en raison de ses façades peintes en bord de Creuse, est pourvue d’un doge socialiste, Vincent Millan, maire depuis 2014, candidat à sa réélection et héritier des réseaux de Michel Sapin, lequel fut maire intermittent entre deux ministères de 1995 à 2012. L’ancien éléphant de la Hollandie a su couver sa portée : son fils, Clément Sapin est troisième sur la liste Millan. Un système, donc.
Boulet de canon de premier tour ; crash au second
« Quand Pierre Gentillet arrive dans un village, on n’est pas loin de la guerre civile de clocher » nous confie, sourcils froncés, l’animatrice d’un collectif citoyen « engagé contre l’extrême droite à Argenton-sur-Creuse », constitué exprès pour barrer la route de l’avocat. Dans le Cher, où il avait promis de faire « tous les bars » pendant sa campagne, on ne voyait et on ne parlait que de lui. A Bélâbre, village de l’Indre, sa mobilisation contre l’installation d’un centre d’accueil de migrants avait provoqué en 2024 deux manifestations antagonistes, sur un mode presque théâtral. D’un côté, les pro-migrants, dont beaucoup fonctionnaires militants catégorie B en préretraite, des cadres associatifs et des profs; de l’autre, les anti-migrants, au style nettement plus rural, chauffés par Gentillet sur les placettes et dans les débits de boisson. A Argenton comme ailleurs, on prend les mêmes et on recommence : la gauche de service public contre le pays réel des bistrots. Vierges rouges contre nez rouges.
Hussards contre barons
« Gentillet a logiquement la base des électeurs RN » peste un partisan de la mairie sortante… Pourtant, l’avocat est surtout en train de réussir son pari de l’embourgeoisement. Sur sa liste : commerçants, figures locales et même l’opposante historique de la droite municipale. Des messieurs en blazer, quelques cheveux lissés, des personnages respectables. Dans leur programme, on parle patrimoine, embellissement, soutien au petit commerce, qualité de vie… Sur Facebook, le candidat fait de la poterie avec un artisan, de la pâte avec le boulanger ou s’extasie devant les merveilles du terroir. Gentillet apparaît comme un notable de province, même pas RPR, quelque chose entre une UDF ou un vieux CNI ressuscité. Prudence d’ailleurs sur les sujets qui fâchent. L’insécurité ? Les caméras seront « à l’essai » et pour plus de précisions « je vous rappelle qu’on a une élection présidentielle dans un an ». Robert Ménard n’aurait pas dit mieux. Le discours prend-il ? « On vote plutôt LR à l’origine » nous confie le patron de l’agence de voyage présent sur sa liste.
Que l’on soit RN ou non, Gentillet bénéficie du ras-le-bol municipal. Dans les rues, notre tournée des boutiques donne une idée de la popularité « du clan Sapin ». « On ne les voit jamais » ici. « Ils ne font rien pour embellir la ville » là. « Impossible d’avoir qui que soit au téléphone ». « Je pars, l’ambiance est impossible » soupire un libraire qui liquide son stock d’ouvrages de patrimoine local. Les électeurs municipaux n’attendent pas des miracles, seulement les gestes élémentaires du pouvoir local : voirie entretenue, présence humaine, histoire et identité locale. Autant de petits riens qui, dans une mairie, font des tout mais échappent parfois à la hauteur de vue des apparatchiks socialistes.
Mobilisateur… mais clivant
Bref, Gentillet a un coup à jouer. Conscient du danger, Nicolas Forissier, nouveau ministre délégué chargé du commerce extérieur et de l’attractivité de France, élu député dans la circonscription depuis 1993, a dépêché sa suppléante sur une liste divers droite bricolée à la hâte. « Pas une candidate sérieuse », grogne un tavernier pro-Gentillet ; la farce politique pourrait valoir au RN un second tour… qui pourrait, comme en 2024, entraîner une dynamique de barrage, mais sur la Creuse cette fois-ci. D’autant que la mairie dispose de quelques atouts, un rien clientélistes, pour mobiliser contre le candidat Gentillet. Dans une boutique associative, dont l’activité est soutenue par la commune, les réponses se font gênées, hésitantes… : « Bah oui, il y a un enjeu… bah oui, on en parle beaucoup… bah oui, sa présence change quelque chose… » et puis « oui on a un peu peur ». Les associatifs subventionnés craignent des coupes sombres dans leur budget. Les profs du lycée Rollinat, très gauche des années 1980, lui seraient assez hostiles.
Face à eux, les pro Gentillet ne la ramènent pas trop. Une commerçante craint des « représailles » pour s’être trop affichée avec le candidat. Une autre nous demande de ne pas mentionner son témoignage. Dans les bars, souvent favorables mais rarement bruyants, ce sont les grandes gueules de gauche qui dominent les conversations. « Ceux qui râlent parlent plus fort », observe une habituée. « Ceux que plus personne ne peut blairer », résume brutalement un colistier.
On devine la ligne de fracture : la gauche d’argent public, braillarde comme le premier député mélenchoniste venu, face aux commerçants et indépendants, aux manières plus policées. « En l’attaquant systématiquement, sur les réseaux, dans ses réunions, les opposants du RN travaillent en vérité pour lui » résume la serveuse d’un bar. L’intimidation morale a vécu.
Réunion publique et théâtre municipal
Ce soir, Gentillet tient réunion dans une salle municipale en sous-sol d’une barre d’immeuble, carrelage seventies, chaises dépareillées : le décor est populaire, la réunion aussi. Les militants habituels mais aussi les habitants du quartier, ceux que François Hollande appelait jadis les sans-dents. Gentillet déroule son discours de bon père de famille : écouter, comprendre, réparer. Tourisme, label « cité de caractère », embellissement, fleurs, petites industries… Mais la salle vibre aussi aux paroles fortes. Quand on fait tourner le micro dans l’assistance, les quidams parlent de cambriolages, de seringues dans les cages d’escalier et même, avertit une vieille dame à qui l’on donne le micro, « de migrants trop nombreux… même si ça ne plait pas à tout le monde ». Les opposants sont au fond, notamment une prof de français en retraite membre du collectif anti-Gentillet : « Les études montrent que les caméras ne servent à rien ! ». Aussitôt, une riposte fuse dans le fond de la salle : « et les grands-mères agressées ? » Le vécu contre l’expertise universitaire. Ça siffle, ça applaudit, ça s’enflamme. Gentillet tranche, poli et calme : « Ce que nous venons de vivre ce soir, ce sera mon mandat pendant six ans : écoute, débat, dialogue » et de fait, la scène vaut un résumé de la campagne. Argenton ne joue peut-être qu’une vieille pièce provinciale : la morale « citoyenne » et administrative contre les espoirs et colères populaires. Avec un enjeu plus sérieux : la transformation d’un candidat et d’un parti polémique en notabilité municipale. Un test à valeur nationale.
Le chef de l’État avait assuré lors de ses vœux pour 2026 qu’il ferait tout pour que l’élection présidentielle de l’an prochain se déroule « à l’abri de toute ingérence étrangère ». Les élections municipales sont déjà un premier test. De fausses informations sur LFI circulent…
A l’approche des élections municipales, les services de sécurité s’inquiètent d’ingérences étrangères. Viginum est ainsi passé au stade «alerte incendie», a prévenu Emmanuel Macron. Au service de vigilance et protection contre les ingérences numériques étrangères, 65 agents veillent pour réagir dès le «premier indice» d’ingérence ou de «manipulation de l’information». Récemment, ils ont pointé des attaques contre Sébastien Delogu, accusé par une certaine Sophie de viol[1]. Des tracts avec un QR code renvoyant à son site ont été placardés sur des panneaux d’affichage à Marseille. Des rédactions ont été contactées par une adresse mail anonyme. C’était bidon et ça n’a pas pris. Une autre vidéo, signée Alternative 2026 invite les musulmans à voter LFI « pour une France plus musulmane ». Tout aussi bidon. Ce dernier exemple est intéressant, car on voit que la désinformation joue avec le vraisemblable. On peut croire et diffuser ces affabulations en toute bonne foi – biais cognitif, on croit ce qui cadre avec nos convictions.
La presse dénonce surtout les attaques contre LFI, pauvre parti injustement ciblé. Et accuse dans le même temps sans preuve Sarah Knafo d’être favorisée par Elon Musk à cause de son succès sur X. Mais tous les candidats et toutes les personnalités publiques sont en réalité victimes de calomnies en bandes organisées.
Mais s’agit-il d’ingérences étrangères ?
Certainement, pour une bonne part. D’après Viginum, un site russe accusait Pierre-Yves Bournazel de vouloir installer un centre de migrants à Beaubourg. Concernant LFI, Le Monde laisse entendre sans preuve que c’est un lobby pro-israélien – Elnet. Il est très facile d’accuser les méchants du moment: Russie, Chine et bien sûr Israël. De fait la désinformation est une arme de choix de la guerre secrète à laquelle participent tous les Etats, y compris espérons-le le nôtre. Et ce n’est pas nouveau, rappelez-vous de la propagande soviétique. La nouveauté, c’est l’industrialisation du mensonge. N’importe quel millenial peut désormais fabriquer de faux comptes ou de faux médias pour y diffuser des fausses nouvelles. Des gens qui ne sont ni Russes, ni Chinois peuvent raconter n’importe quoi, comme ce pseudo-artiste expliquant à un pseudo-journaliste dans une vidéo accessible à tous qu’il n’a pas fait carrière parce qu’il a refusé de participer à des rituels satanistes avec sang d’enfant au menu… Ce n’est pas Viginum ni la justice qui peuvent lutter contre ce déferlement de ragots et coquecigrues, qu’ils soient d’origine étrangère ou made in France. Les émetteurs sont trop nombreux. Mais on peut agir sur les récepteurs, c’est-à-dire vous et moi. La seule arme contre la désinformation, c’est la raison humaine. Votre cerveau.
La DZ Mafia est la pieuvre qui bouche le port de Marseille. Lors de l’opération « Octopus », 42 personnes soupçonnées d’y appartenir ont été interpellées hier lors d’un vaste coup de filet de la police, a annoncé le parquet de la ville. La DZ Mafia ne relève pas seulement du trafic de drogue : elle incarne une mafia post-coloniale et clanique qui profite du recul de l’État pour exercer un pouvoir territorial concurrent de celui de la République. Les discours victimaires « décoloniaux », tenus par l’extrême gauche ou par Alger, trouvent une oreille attentive chez certains enfants d’immigrés et compliquent la tâche des autorités françaises.
À Marseille comme ailleurs, la question n’est plus seulement celle de la drogue. La question est désormais simple : qui commande réellement certains territoires de la République ?
Il aura fallu des dizaines de morts, des quartiers transformés en champs de bataille et une organisation criminelle devenue hégémonique à Marseille pour que l’État se décide enfin à frapper.
Ce mardi, une vaste opération judiciaire a conduit à l’interpellation de plusieurs dizaines de membres présumés de la DZ Mafia, dont plusieurs chefs considérés comme les commanditaires de nombreuses violences. Le coup de filet est spectaculaire. Il est aussi révélateur. Car il confirme exactement ce que certains observateurs disent depuis des années — souvent dans l’indifférence, parfois sous les accusations de fantasme ou de « stigmatisation ». Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement le simple narcotrafic.
Une mafia d’un genre nouveau
Contrairement à l’image classique de la mafia — pyramidale, hiérarchisée, dotée d’un « parrain » — la DZ Mafia fonctionne selon un modèle bien plus moderne. Je l’ai écrit dans plusieurs tribunes : la DZ Mafia n’est pas une Cosa Nostra française. C’est une mafia post-coloniale. Elle ne repose pas sur un chef unique, mais sur un réseau de caïds, de cousins, de frères, de relais de quartier, capables de coopérer ou de s’affronter selon les circonstances. Une structure réticulaire, souple, difficile à infiltrer et presque impossible à démanteler durablement. On peut arrêter un chef. Un autre prendra sa place. On peut neutraliser un réseau. Trois autres apparaîtront.
Cette plasticité est précisément ce qui rend ces organisations redoutables.
Dès les années 1950, le FLN avait préparé le terrain. La France n’était pas seulement le pays de l’ennemi : elle était déjà le territoire de la septième wilaya. Des bureaux furent installés dans les villes industrielles et les quartiers ouvriers. On y organisait la collecte de fonds, l’intimidation des opposants, l’endoctrinement des travailleurs immigrés. Mais surtout, on y inoculait un récit. Un récit de séparation, de refus et de vengeance. Ce récit disait : tu vis en France, mais tu n’es pas Français. Tu es un Algérien en territoire ennemi.
Ce discours n’a jamais cessé d’exister. Il s’est transmis, pas toujours par les mots, souvent par les gestes, les silences, les regards. Il a produit des enfants qui, nés en France, n’ont jamais été élevés dans l’amour de la France. Mais dans le ressentiment. Dans la méfiance. Dans la volonté de prendre sans donner. De s’installer sans appartenir. Et de régner sans s’intégrer et encore moins s’assimiler. C’est ainsi qu’un demi-siècle plus tard, la DZ Mafia s’est imposée comme la face criminelle de cette guerre non terminée. Elle n’est pas qu’une organisation mafieuse de plus. Elle est la forme contemporaine des Barbaresques, sans voiles ni sabres, mais avec scooters, voitures-béliers, kalachnikovs, exécutions de rivaux et réseaux cryptés. Elle agit en meute, organisée en systèmes claniques, par razzias, par racket, par conquête de territoire. Elle fonctionne en marge du droit français, selon une logique de clan, d’honneur et d’impunité. Et elle se pense dans une hostilité profonde à la France et à ses lois.
Du narcobanditisme au narcoterrorisme
Pendant longtemps, les autorités ont parlé de narcobanditisme. Le terme suggère une criminalité lucrative classique. Mais la réalité qui se dessine est plus inquiétante. Car les méthodes employées — assassinats ciblés, exécutions spectaculaires, intimidation des habitants, terreur exercée sur les quartiers — relèvent désormais d’une logique de narcoterrorisme.
La violence n’est plus seulement un outil pour protéger un trafic. Elle devient un instrument de domination territoriale. Il s’agit d’imposer une autorité. Dans certains quartiers, chacun sait qui commande réellement. Ce n’est plus l’État. C’est le réseau.
Un phénomène criminel… mais aussi anthropologique
Réduire la DZ Mafia à un simple trafic de stupéfiants serait une erreur. Ce qui se joue dépasse le narcobanditisme.
Il s’agit d’un phénomène social enraciné dans des solidarités familiales, claniques et territoriales, qui remplacent progressivement l’autorité de l’État dans certains quartiers. La loyauté ne va pas à la loi. Elle va au groupe. Ce n’est pas la République qui protège. C’est le clan.
Dans ce contexte, la violence devient un langage normal : règlements de comptes, enlèvements, intimidations, démonstrations de force. La criminalité devient une économie parallèle structurante.
Les routes du trafic
Autre angle mort du débat français : les circuits d’approvisionnement. Les stupéfiants qui irriguent les marchés français proviennent de plusieurs sources. Le cannabis qui alimente une grande partie du marché européen provient historiquement du Rif marocain, vaste région montagneuse où la culture du kif s’est développée depuis des décennies.
La cocaïne suit quant à elle un autre itinéraire : Amérique du Sud, puis grands ports européens — notamment Rotterdam et Anvers — avant de se diffuser vers l’ensemble du continent.
Les réseaux criminels européens se disputent ensuite la distribution sur les différents marchés nationaux. La France, avec ses grandes métropoles et ses ports, constitue un territoire particulièrement stratégique.
L’autre mafia dont on parle peu
Dans cette géographie criminelle européenne, la DZ Mafia n’est pas seule. Une autre organisation s’est imposée depuis plusieurs années : la mocro-mafia, issue principalement de l’immigration marocaine aux Pays-Bas et en Belgique. Extrêmement structurée, très internationalisée, elle est devenue l’un des acteurs majeurs du trafic de cocaïne en Europe.
Son influence s’étend aujourd’hui sur les Pays-Bas, la Belgique et une partie du nord de la France. Cette organisation contrôle une part importante des flux de cocaïne transitant par les grands ports du nord de l’Europe.
Autrement dit, le phénomène dépasse largement le cadre national.
Nous sommes face à une économie criminelle européenne structurée par plusieurs pôles mafieux.
La continuité d’une histoire que l’on refuse de regarder
Dans plusieurs textes, j’ai avancé une hypothèse qui dérange : la France n’a jamais vraiment réglé les conséquences anthropologiques de la décolonisation.
On a voulu croire que l’histoire était close. Mais dans certains imaginaires collectifs, elle ne l’est pas. On entend encore parfois cette phrase dans certains quartiers : « On se rembourse de la colonisation. » Discours peut-être minoritaire, certes, mais qui existe et qui peut servir de justification morale à la prédation. Ces mafias post-coloniales prospèrent aussi dans cet imaginaire ambigu, où le crime peut se vivre comme une revanche sociale ou historique.
L’aveuglement français
Pendant longtemps, une partie des élites a refusé de nommer le phénomène. Par peur d’être accusée de racisme. Par prudence politique. Par idéologie. On a parlé de « trafic ». De « délinquance ». De « réseaux ». Certains osent le mot « pègre ». On a évité le mot essentiel : mafia.
Or une mafia n’est pas seulement une organisation criminelle. C’est une structure de pouvoir parallèle. Quand elle s’installe durablement sur un territoire, elle finit toujours par concurrencer l’État.
Un succès policier… mais une bataille beaucoup plus longue
L’opération menée cette semaine est importante. Elle montre que les services d’enquête ont compris qu’il fallait attaquer la structure du groupe, et non seulement ses exécutants. Mais il serait illusoire d’y voir une victoire définitive. Les mafias ne disparaissent pas avec quelques arrestations.
Elles disparaissent quand l’écosystème qui les nourrit disparaît.
Cela suppose de reprendre le contrôle territorial de certains quartiers, de frapper les circuits financiers et surtout de restaurer la légitimité de l’État là où elle a reculé.
La question que la France devra affronter
La vraie question n’est pas seulement policière. Elle est politique. Car derrière la DZ Mafia se dessine une interrogation plus vaste : la France est-elle encore capable d’imposer une même loi et une même autorité sur l’ensemble de son territoire ? Ou bien entrons-nous dans une époque où différents systèmes d’allégeance — clan, communauté, économie criminelle — se substituent progressivement à l’État ?
La DZ Mafia n’est peut-être pas seulement un phénomène criminel.
Elle est peut-être le symptôme d’une transformation plus profonde de la société française : celle d’un pays où l’État recule et où d’autres formes de pouvoir — claniques, communautaires, mafieuses — commencent à occuper le terrain.
Et tant que nous refuserons de regarder cette réalité en face, les coups de filet, aussi spectaculaires soient-ils, resteront ce qu’ils sont déjà trop souvent : des victoires policières dans une guerre que la France n’a pas encore décidé de mener.
Si elle plaît au curé, la nouvelle galerie contemporaine de la cathédrale Saint-Maurice d’Angers est décriée pour sa laideur par beaucoup.
On ne nous fera pas croire qu’on ne disposait d’aucun autre moyen, d’aucun autre procédé architectural ou technique pour protéger le portail polychrome de la cathédrale Saint-Maurice que de lui infliger cette excroissance de béton, esthétiquement habile, certes, mais sans âme. À terme, l’édifice abritera une galerie. Baptisée La Galilée, croit-on savoir. Elle sera inaugurée le 9 avril prochain (voir ici).
« Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant », philosophe le fort peu chrétien Figaro. Ce qui ne l’empêcherait pas, peut-être bien, de voir dans cette prothèse massive et blafarde une forme de mauvais traitement infligé à l’esprit non seulement spirituel mais aussi esthétique et culturel qui a présidé à l’édification de ces trésors de notre patrimoine qui témoignent si haut, si fort, si idéalement de ce que nous avons, nous tous gens d’ici, en partage, croyants ou non croyants, depuis tant et tant de siècles.
Pour ce bel ouvrage, on est allé chercher un architecte Japonais, Kengo Kuma. Bien évidemment, il n’est pas question ici un seul instant de contester son talent, certainement considérable, son sens artistique, sa maîtrise, ni même sa très bonne volonté. Mais aurait-on idée d’aller chercher un spécialiste, un virtuose du Gagaku, cette musique traditionnelle de l’empire du Soleil Levant, pour revitaliser la bourrée auvergnate ? Probablement pas.
Mine de rien, nous nous trouvons une fois encore devant une manifestation de la tentation tellement contemporaine de dilution de nos particularismes civilisationnels dans un universalisme factice selon quoi tout serait égal à tout, tout serait, au bout du compte, indifférenciable, interchangeable. (D’ailleurs, à regarder l’ouvrage, il nous vient assez aisément à l’idée qu’il aurait également tout à fait convenu pour orner le parvis d’une grande mosquée, celle qu’on nous annonce du côté de Strasbourg, par exemple.)
Or, comment ignorer que c’est ainsi, par l’accumulation de tels renoncements identitaires que les civilisations périclitent et meurent ?
Pas question ici d’affirmer que toute marque de contemporanéité aurait dû être d’emblée bannie du projet. Il s’agit juste de prétendre qu’il était nécessaire que, dans son principe et dans son intention, il s’attachât à épouser la nature originelle du lieu, c’est à dire, sa spiritualité, son incomparable intensité cultuelle et culturelle. Les pierres des cathédrales sont les pierres de l’âme. Ce que ne saurait être le béton de Monsieur Kuma. Qu’il nous soit permis de le déplorer.
Le curé de la paroisse se dit séduit. C’est évidemment son droit le plus absolu. Que déclare-t-il ? « La galerie s’intègre de manière très cohérente avec l’ensemble de la perspective qu’on a en bas de la montée Saint-Maurice, ça donne quelque chose de très aérien, de très léger ».
Et si en plus cela avait pu donner quelque chose d’un peu religieux, d’un peu chrétien, d’un peu mystique, nous nous joindrions assez volontiers à sa joie.
Depuis quelques années, le philosophe libéral Gaspard Kœnigs’est converti à la religion du climat
Gaspard Kœnig était un philosophe prometteur : essayiste, romancier, fondateur du think tank libéral Génération libre et grand pourfendeur des lourdeurs administratives. Or voilà que, depuis quatre ans, il s’est laissé gagner par les mantras de l’écologie politique. Il ne jure plus que par les vertus du « naturel ».
Dans un texte paru dans Paris Match fin décembre, qui condense bien sa pensée, il déroule ainsi le récital classique sur la situation catastrophique de l’environnement : air pollué, pesticides omniprésents, sols dégradés, eau contaminée, polluants éternels et microplastiques « présents jusque dans les nuages », sixième extinction enclenchée et ainsi de suite. Tout y passe, sans hiérarchie ni mise en perspective historique, au point que l’amélioration de la qualité de l’air et de l’eau en Europe, ou la hausse spectaculaire des rendements agricoles ne compte pour rien. Jouant les moralistes, Kœnig en vient alors à demander : « Toute cette misère pour quel progrès ? » Selon lui, pas grand-chose. Un peu de confort, peut-être, mais rien de ce qui ferait les « vraies richesses : l’air frais, l’eau pure et le chant des oiseaux ».
Comme si, pour des milliards d’êtres humains, l’accès à l’eau potable, à une médecine efficace, à l’éducation ou à la sécurité alimentaire ne constituait pas la première des richesses apportées par le monde industriel. De ce diagnostic hors-sol découle un appel convenu à la réconciliation de l’humanité avec la nature, présentée comme une victime qu’il faudrait enfin écouter. Nous devrions dès lors végétaliser les villes, bâtir en bois et dépolluer les sols avec des plantes qui absorbent les métaux lourds. Tout n’est certes pas à rejeter dans ces propositions. Mais un philosophe qui nous invite à nous plonger dans l’humus (titre d’un de ses derniers livres) semble pour le moins naïf. Comment peut-il oublier que c’est grâce à l’industrialisation que l’humanité a pu, pour la première fois de son histoire, réduire massivement la mortalité infantile et vivre plus longtemps, en meilleure santé ?
Dans nos grandes villes en campagne électorale municipale comme dans la diplomatie mondiale, les grands débats qui seraient nécessaires se sont transformés ces derniers jours en grande foire aux anathèmes. Parler ? Non merci, on préfère s’excommunier les uns les autres. Chronique.
Qui ose débattre ? La caricature, l’injure, l’excommunication ont, partout, éteint les utiles controverses, au profit de l’entre-soi et de l’auto-congratulation. A Paris, Rachida Dati (LR) a refusé d’affronter ses concurrents à la veille du premier tour des municipales, ce dimanche. Elle traite Sarah Knafo (Reconquête) en indésirable, au risque d’empêcher une victoire de la droite unie le 22 mars si la talentueuse candidate « révolutionnaire » (voir vidéo CNews ci-dessous) dépasse les 10%, ce qui paraît probable.
Même le RN qualifie le mouvement d’Éric Zemmour de « nauséabond » (Laurent Jacobelli1), en s’appropriant le cliché des cloueurs de bec. La chasse aux «fascistes», ouverte par une extrême gauche plus stalinienne que jamais, est aussi l’alibi d’une macronie subclaquante. N’entendant pas rendre des comptes de ses échecs, le parti présidentiel préfère dénoncer, derrière Emmanuel Macron, « l’internationale réactionnaire » et une « extrême droite » liquide et indéfinissable.
Pour leur part, les antisionistes pavloviens, symbolisés par l’outrance lyrique de Dominique de Villepin, refusent d’entendre les arguments existentiels d’Israël pour briser les reins du nazislamisme iranien, qui veut éliminer les Juifs de la région. Les anti-Trump, eux, persistent à ne voir dans leur paria qu’un illuminé clownesque qui se croit choisi par Dieu pour accomplir sa mission prophétique de lutte contre le Mal. Dans cette confusion intellectuelle, personne n’écoute personne. Certains en viennent à souhaiter la victoire des mollahs et à pleurer la mort de l’ayatollah Ali Khamenei, sanctifié par des naïfs pour avoir interdit naguère la production, le stockage et l’utilisation de l’arme nucléaire. Reste pourtant les 440 kilos d’uranium enrichi, dissimulés par le dictateur bonasse : ils permettraient de produire une dizaine de bombes nucléaires. Bombes « haram », mais pas trop…
Jamais la pensée dominante n’a été aussi stérile qu’en cette période historique où toutes les idéologies, ces prêts-à-penser, s’effondrent en même temps. Dans Où allons-nous ?, Georges Bernanos note : « Nous sommes menacés de voir un jour – pas pour longtemps, hélas ! – des démocraties sans démocrates, des régimes libérés sans hommes libres ». C’est cette vacuité manichéenne que connait la démocratie française, qui craint plus que tout l’expression de son peuple oublié.
Le discours officiel s’est laissé envahir par les prêcheurs, leurs inquisitions, leurs lynchages. Force est de constater l’incapacité à analyser en profondeur la possible mise en échec du totalitarisme coranique dont s’accommode le chef de l’Etat, obnubilé par Poutine. C’est pourtant un Nuremberg de l’islamisme qui devrait être promis aux mollahs et aux Gardiens de la révolution, récusés par une majorité d’Iraniens qui ne craignent pas d’applaudir Trump et Netanyahou pour leur guerre de libération.
Plus généralement, il devient impératif, pour les élites en pilotage automatique, de se tourner enfin vers les Français ordinaires, dont les jugements ne sont pas tous corsetés par les dogmes et leurs interdits. Les municipales, dimanche, seront une première occasion pour tenter de secouer un système sclérosé, à encéphalogramme plat.
Laurent Jacobelli, qui m’a appelé jeudi après-midi, dément avouir employé ce terme pour qualifier Reconquête. Il parlait de son allié au Parlement européen l’Afd. ↩︎
En imaginant que ses principes et ses valeurs sont universels, l’Occident s’empêche de comprendre sa propre singularité. Son identité culturelle lui échappe, de même que l’urgence de la protéger
Quand on pense que l’histoire a un sens et que celui-ci consiste en l’extension mondiale de la démocratie libérale, des droits de l’homme et de la reconnaissance de l’égalité foncière des individus, on ne comprend pas pourquoi le monde entier ne s’est pas dressé, aux côtés de l’Ukraine et de l’Occident, contre l’agressive et autoritaire Russie. On ne comprend pas non plus pourquoi l’Afrique se détourne de la France au profit de la Chine, de la Russie et de la Turquie. Ni pourquoi le riche Japon demeure si « patriarcal ». Ni pourquoi une partie de l’électorat euro-américain est séduit par des programmes politiques moins versés dans le cosmopolitisme que dans l’identité nationale.
Tout cela laisse perplexe, non seulement nos « élites mondialisées », mais aussi nombre de braves gens, qui ne s’expliquent pas comment on peut préférer le « cloisonnement identitaire » à « l’ouverture », la tradition à l’émancipation, l’autorité à la liberté et la hiérarchie à l’égalité.
Les Occidentaux confondent la règle et l’exception
Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est d’abord la nature même de leur incompréhension : ils se trompent sur ce qui est à élucider – sur la place du point d’interrogation, en quelque sorte. Ils pensent que le phénomène à expliquer est « la crispation identitaire », alors que c’est au contraire l’optimisme universaliste et la philanthropie humaniste qui réclament explication. En effet, dans le fonctionnement d’un système quelconque, c’est toujours l’exception qui requiert éclaircissement. Or la mentalité qui soutient le cosmopolitisme, l’égalité universelle et la liberté individuelle est, dans l’histoire et la géographie humaine, l’exception.
Ailleurs qu’en Occident, même dans les pays urbanisés, industrialisés et tertiarisés ayant fait leur transition démographique, les affirmations suivantes sont banales : chaque pays a son identité et ses intérêts (qu’il revient aux dirigeants de défendre), avec son territoire (donc des frontières à protéger) et une société dont les rôles sont fondés dans des traditions. On ne s’imagine pas que les inégalités résultent de discriminations arbitraires, que l’Etat doive se mettre au service de l’individu-roi, que l’Ecole serve à « réduire les inégalités » ou encore que l’on puisse changer de sexe. Ce que doit expliquer un anthropologue avisé, c’est la promotion, dans les sociétés occidentales, de l’individualisme, de l’égalitarisme et du cosmopolitisme.
L’attention occidentale portée à l’individu et à l’égalité n’est pas nouvelle
Ce ne sont pas là les principes idéologiques d’une petite élite par opposition à la sagesse populaire (même s’il y a du vrai dans cette distinction), ni d’un phénomène récent par opposition à « l’avant Mai 68 » (même si ce découpage n’est pas sans valeur). Nous avons affaire à une véritable mentalité collective d’une profondeur millénaire ancrée, à des degrés divers, dans toutes les couches de la société.
Si l’on veut bien inclure l’Antiquité grecque dans la catégorie « Occident », on notera que l’individualisme et le cosmopolitisme sont très en vogue à l’époque hellénistique. La Rome antique s’est également rêvée en empire universel omni-inclusif. De fait, l’Empire a été un immense processus d’absorption de cultures étrangères, jusqu’à l’adoption de la religion chrétienne. Cette dernière est explicitement universaliste et égalitariste – raison pour laquelle elle devait s’adapter merveilleusement à la mentalité occidentale.
Depuis les philosophes jusnaturalistes du XVIIe siècle jusqu’aux mouvements « progressistes » contemporains, il serait facile de montrer que chaque période de l’histoire occidentale illustre notre thèse : l’attention portée à la liberté individuelle et à l’égalité y est tout à fait singulière. S’il est vrai que l’on trouve sous toutes les latitudes et à toutes les époques des intellectuels promouvant de telles valeurs, il faut admettre que c’est dans des proportions très inférieures.
Les bizarreries occidentales s’expliqueraient par des règles matrimoniales singulières
Comment l’expliquer ? Plusieurs hypothèses sont avancées, selon que l’on se place dans une optique d’anthropologie culturelle, d’histoire économique, de géo-démographie ou que l’on insiste sur l’influence des institutions. L’une des explications qui progresse actuellement sur le marché des idées consiste à montrer que les valeurs occidentales relèvent d’une histoire des mentalités, qui elle-même aurait rapport avec le modèle de mariage ouest-européen (Western European Marriage Pattern / WEMP)[1].
Ce WEMP est tout à fait singulier par rapport aux autres pratiques maritales : nuptialité tardive, écart d’âge restreint entre époux, faible fécondité, fort taux de célibat, néolocalité (le couple emménage dans une nouvelle demeure), monogamie marquée et interdiction des unions conjugales étendue aux cousins. Nous aurions là le cocktail explicatif de la mentalité occidentale dans sa bizarrerie (weird)[2]. Que les Occidentaux soient WEIRD (Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic) tiendrait notamment au WEMP.
Concentrons-nous sur un aspect de cette mentalité : l’obligation de trouver son conjoint hors de sa parentèle. Cette hyper-exogamie implique de nouer des liens forts avec des extra-communautaires, à recombiner à chaque génération les réseaux d’alliances et de coopérations. Ces pratiques s’accompagnent d’une certaine ouverture à l’étranger (disposition inclusive, si l’on veut employer un mot à la mode).
L’universalisme ethnocentrique
La capacité de tisser des liens de confiance avec des étrangers est évidemment un atout quand il s’agit de fonder de grandes sociétés, de commercer à large échelle et d’instituer des Etats non corrompus. Les avantages de cette mentalité « inclusive » sont multiples sur les plans économique, politique et institutionnel, de sorte que la disposition psychologique WEIRD peut être considérée comme l’une des causes du succès historique de l’Occident.
Mais ce fruit contient un ver : l’illusion qui consiste à s’imaginer que, parce que l’extension des liens sociaux est potentiellement sans limite du point de vue occidental, les processus de coopération ne rencontreront pas d’obstacle – comme si les autres cultures véhiculaient la même mentalité.
C’est une forme originale d’ethnocentrisme. Originale, parce qu’elle s’accompagne d’une vision universaliste prétendument décentrée. En réalité, l’universalisme (sur le plan des valeurs) est un idéal, un espoir, une croyance, une foi et un a priori culturels particuliers (je ne parle pas ici de l’universalisme dans le domaine scientifique, où, à l’inverse, la vision hyper-relativiste est tout à fait néfaste).
Impérialisme colonial et contrition décoloniale sont deux aspects d’une même mentalité
Dans l’histoire des relations de l’Occident au reste du monde, la mentalité occidentale se manifeste de deux façons, qui ne sont contradictoires qu’en apparence : impérialisme et évolutionnisme, d’une part (il faut civiliser les barbares) ; décolonialisme et aide au développement d’autre part (il faut aider les pauvres et promouvoir partout l’égalité). Dans le premier cas, l’universalisme consiste à penser que l’humanité entière est embarquée dans une Histoire unique, dont l’Occident serait le phare. Dans le second cas, il faut répandre pacifiquement les droits de l’homme et appliquer le principe d’égalité à des sphères toujours plus grandes. C’est la même illusion, qui prend tantôt un aspect « viril », tantôt une silhouette irénique.
Dans les deux cas, les conséquences sont peu réjouissantes : soumission violente des autres peuples par la colonisation ou soumission des peuples occidentaux à l’idéologie décoloniale et au communautarisme qui l’accompagne – communautarisme qui, comme on l’a noté, contrarie la mentalité occidentale issue du WEMP. Les Occidentaux sont-ils condamnés à être colonialistes (universaliser le reste du monde par la force) ou décolonialistes (mondialiser l’Occident par l’immigration de masse) ?
Le réel est à nos trousses…
La révélation de cette forme curieuse d’ethnocentrisme se fera tôt ou tard, car les Occidentaux sont de plus en plus confrontés à la réalité : les autres ne pensent pas comme eux et ne veulent pas adopter telles quelles leurs conceptions de la démocratie, du droit, de l’individu, de l’égalité et encore moins des « genres » ou des « transgenres ». Cette résistance concerne les relations internationales aussi bien qu’intra-nationales, puisque les sociétés occidentales multiculturelles sont devenues des petits terrains géopolitiques.
S’il ne se réveille pas rapidement de son sommeil universaliste, l’Occident verra ses valeurs mises en minorité sur son propre sol, au profit de mentalités très éloignées des idéaux de solidarité transculturelle, d’égalité, d’individualisme juridique ou encore de sécularisation.
L’incurie des politiques s’adosse à une (ir)responsabilité générale
Ces réflexions sont désormais banales : on ne compte plus les hommes politiques, les intellectuels et les savants qui, depuis des décennies, mettent en garde contre les risques afférents à une immigration de masse (donc difficilement assimilable) et à l’idéologie multiculturaliste (qui fragilise le « capital social »). Mais ce qu’il convient d’expliquer, c’est justement pourquoi les peuples occidentaux n’entendent pas ces avertissements, ou pourquoi ils ne les entendent qu’à moitié, ou pourquoi ils s’empêchent de convertir leur prise de conscience partielle en action politique efficace.
En 2025, en France, 384 230 premiers titres de séjour ont été délivrés, le trafic de drogue a représenté une économie d’environ 6,8 milliards d’euros[3] et le déficit public a atteint 5,4% du PIB (déficit lié en grande partie aux dépenses sociales). Ce ne sont pas là des fatalités assommantes, mais le résultat d’une politique qui refuse de passer pour excluante (vis-à-vis des migrants), répressive (vis-à-vis des délinquants) et inégalitaire (vis-à-vis des bénéficiaires de l’assistance publique).
La France, comme le reste de l’Occident, mène une politique conforme à ses prédispositions mentales. Ce qui est fatal n’est pas l’immigration, la délinquance ou le « trou de la Sécu », mais la résistance psycho-affective à adopter des mesures politiques qui heurteraient des sensibilités « inclusives ».
Notre raison et nos intérêts sont gouvernés par notre sensibilité
Les Occidentaux, qui se veulent les champions du rationalisme cartésien, sont surtout des âmes sensibles tétanisées à l’idée de paraître xénophobes, racistes, sexistes, capitalistes et égoïstes – sensibilité qui, chez certains, va jusqu’à la honte d’être riche (encore une curiosité anthropologique). Le blocage n’est pas seulement institutionnel ou élitaire (même s’il est vrai que les élites sont weird à haut niveau et sont une grosse partie du problème) : les peuples eux-mêmes sont responsables de leur situation. Ils sont complices des politiques gouvernementales dans la mesure où l’accusation de « racisme » et de « xénophobie » fonctionne à merveille sur eux et où ils se laissent berner par les beaux-parleurs et les moralisateurs publics.
Du bon usage des valeurs
Si les Occidentaux ne font rien de très efficace pour préserver leur civilisation, c’est donc parce qu’ils ne savent pas (pas assez) qu’ils ont une civilisation à défendre et que l’humanité est plurielle. Se croyant universels, ils ne parviennent pas à identifier leur identité – donc à la protéger. Cette ignorance est l’une des causes fondamentales de l’incurie des élites et de l’incapacité des peuples à se doter d’élites clairvoyantes.
Les valeurs d’égalité et d’inclusion sont des petits êtres fragiles qu’il faut savoir manipuler avec précaution et parcimonie. La philanthropie universaliste elle-même devrait être considérée comme un trésor local, qui ne peut produire ses nobles effets que sous certaines conditions socioéconomiques et démographiques particulières.
Dans Le domaine des dieux, Astérix apporte de la potion magique aux esclaves détenus par les Romains pour qu’ils se libèrent[4]. Mais ceux-là se servent de la potion pour raser la forêt qui fait la santé économique et le bonheur du petit village gaulois. La bienveillance d’Astérix s’est retournée contre lui et ses compatriotes, parce qu’il n’avait pas imaginé que sa générosité fût avant tout naïveté. Comparaison n’est pas raison, mais cela ne fait pas de mal de relire une bonne vieille BD, n’est-ce pas ?
[1] J. Hajnal ayant mis en évidence ce modèle dès 1965 (dans « European Marriage Pattern in Perspective”), on appelle aussi “Hajnal Line” la ligne de démarcation qui traverse l’Europe selon ce critère matrimonial. Voir également E. Todd, L’Origine des systèmes familiaux : Tome 1 : L’Eurasie, Paris, Gallimard, 2011.
[2] Pour J. Henrich, l’origine de la mentalité weird est avant tout institutionnelle (les règles matrimoniales édictées par l’Eglise chrétienne depuis le Moyen Âge – voir The Weirdest People in the World, Londres, Penguin Books, 2020). Pour d’autres, le WEMP est bien antérieur et remonte à la Préhistoire (par exemple P. Frost, « Did Christianity make Europeans WEIRD?”, aporiamagazine.com, 2025). Ces dispositions ne seraient pas seulement culturelles, mais aussi psycho-génétiques, puisque des processus de co-évolution gène-culture sont toujours à l’œuvre (V. Citot, « Gènes et culture : comment l’humain accélère sa propre évolution », Le Point.fr, 2025). Si la mentalité WEIRD a des racines si profondes, on comprend qu’il soit difficile de la rendre lucide sur son propre compte.
La vie sous les alertes ou le regard d’une Française devenue Israélienne.
Cela fait dix ans que j’habite en Israël. En venant ici, en voulant changer le cours de mon destin, et sortir d’une forme de linéarité implacable, je crois que j’ai occulté que j’émigrais dans un pays en proie aux guerres. C’était une éventualité à laquelle je n’avais pas pensé, comme si, pour faire des grandes choses, il fallait parfois un coup de folie, ou d’inconscience.
Israël est intranquille depuis le Covid
Pour la Française que j’étais, la guerre appartenait à un temps ancien, révolu même, à des périodes qui figuraient dans nos livres d’histoire, mais pas dans les vies réelles. La première rupture fut celle du confinement pendant le Covid. Pendant plusieurs mois, le monde que j’avais habité jusqu’alors semblait défiguré par la peur et par un virus invisible qui mit nos vies par terre.
Et ce qui fut une parenthèse difficile et marquante pour de nombreux pays fut pour Israël le début d’une période d’intranquillité. En effet, depuis 2020, nous avons perdu la notion de la « normalité ».
Cette notion perdue, je ne sais toujours pas aujourd’hui si elle fut une illusion – après tout, en émigrant en Israël en 2015 je n’avais pas expérimenté ce que le peuple avait vécu avant, à savoir les guerres successives suivies des vagues de terrorisme qui laissèrent des marques durables sur la population civile – ou si effectivement 2020 a marqué un véritable tournant dans nos vies, dont nous ne nous sommes toujours pas relevés.
En 2023, après trois années à vivre avec des masques sur le visage et à passer d’une version de virus à un autre, le pays commence à retrouver un semblant de rythme pour reprendre le fil de sa joie et de son dynamisme tant admiré par tous. C’est alors que notre réalité est brutalisée par le 7-Octobre et par la guerre qui s’en suit et qui – à ce jour – n’est toujours pas finie.
La menace invisible du Covid nous semble pathétique à côté de la menace réelle et permanente qui nous vient de Gaza et du Liban et qui, à ce jour, a causé la mort de 1200 civils et de 470 soldats israéliens. C’est dans ce contexte qu’Israël, menacée dans son essence par les installations nucléaires iraniennes décide d’entrer en guerre contre le régime iranien, une première fois avec la « guerre des douze jours » et une deuxième fois, le samedi 28 février 2026.
Aux abris
Cela fait dix jours que nous vivons au rythme des alertes et des détonations de missiles. Dix jours que nos cartes sont couvertes de rouge, signe des bombes qui tombent de manière aléatoire sur le territoire israélien. Les premiers jours, nous ressentons le besoin de rester prostrés dans nos maisons. C’est un mélange entre les réminiscences du premier confinement et les premiers jours du 7-Octobre où nous sommes forcés de réouvrir nos abris pour y vivre plusieurs heures par jour. La peur est une émotion étrange, il faut la vivre au quotidien pour l’apprivoiser, tant elle s’infiltre partout, tant elle oriente vicieusement les menues décisions que nous essayons de prendre au quotidien. Au bout de quelques jours, la population se divise entre ceux qui continuent à vaquer à leurs occupations, presque comme si de rien n’était, et dédramatisent en permanence ce qui, objectivement, est dramatique et les autres qui se sentent paralysés, réalisant chaque jour dans quel état d’anormalité leurs vies sont plongées.
Pour ma part, je chemine. Je ne sais toujours pas clairement à quelle catégorie de personnes j’appartiens, les peureux et les courageux se mélangeant sans cesse pour créer une troisième catégorie de personnes, les créatifs.
Les créatifs vivent non seulement au jour le jour, mais même dans la seule vérité de l’heure en cours. Certaines détonations nous terrorisent, tandis que des salves de missiles nous laissent indifférents, suivant le moment du jour, l’intensité de la vibration.
Mais hier, afin de rejoindre mon cours de théâtre playback après plusieurs semaines d’interruption, j’ai fait comme on le fait ici, et je me suis dissociée. Ce qui m’aurait paru infranchissable quelques jours avant, la veille même, me parut soudain indolore : rouler sur le périphérique de la banlieue de Tel Aviv de nuit et courir le risque d’être surprise par une alerte.
La nuit est déjà tombée depuis longtemps, je monte dans ma voiture, et choisit, pour fond sonore, un medley des chansons françaises qui ont bercé mon enfance. La douceur de Cabrel et de Goldman crée un contraste avec l’extérieur qui ne me saisit même plus tant nos vies sont texturées de paradoxes en tous genres.
Vous avez un message
Alors que Véronique Sanson s’apprête à faire « sa révérence » elle est coupée dans son élan. La musique s’arrête brusquement et pour cause, nos téléphones sont assiégés par les notifications sécuritaires, coupant par la même musique et navigation.
Je suis sur la voie rapide, cela ne m’est jamais arrivé, encore moins de nuit, je ne sais pas trop quoi faire, je n’ai pas encore acquis cette fameuse « mémoire du chaos » propre aux israéliens de souche et qui s’acquiert au nombre des années vécues ici.
Alors, je fais comme toujours ici, je m’inspire de ceux qui sont près de moi, dans un mimétisme radical. Une file de voitures, pas nombreuses, se rabat sur le bas-côté de la route avec leurs warnings, tandis qu’à ma grande surprise la majorité des véhicules continuent de rouler à vive allure.
Je ralentis, coupe le contact, et sors du véhicule en petite veste. Un homme israélien enjambe la barrière métallique qui sépare la voie rapide des champs, je fais exactement comme lui, ma petite veste en velours me semblant complètement en décalage avec la situation présente, et je me mets sur le sol. Le ciel noir est immaculé de tâches lumineuses, je ne sais plus distinguer entre les étoiles et les bombes, et puis, je réalise que certaines tâches lumineuses grossissent et bougent très vite tandis que ce que je considère comme des étoiles restent immobiles.
La scène dure dix minutes. Elle aurait ressemblé à une scène de fin du monde si mon voisin de circonstance, au téléphone avec sa femme, ne s’était levé avec nonchalance pour remonter aussitôt dans sa voiture et disparaitre dans le noir. Même pas peur alors, je fais la même chose que lui, pour continuer ma route, il ne me reste que douze minutes de route pour atteindre ma destination.
Arrivée à mon cours de théâtre, mes partenaires de jeu sont assis autour d’une table à boire un thé chaud. Quel calme ici, tandis que moi, je suis en feu. J’ai l’impression d’avoir fait Koh Lanta, un besoin viscéral de raconter mon exploit du soir, j’imagine que ce soir, les deux heures de cours seront dédiées au partage d’expériences, mais ce que j’ai à dire ne semble pas beaucoup les captiver, la conversation divergeant sur d’autres sujets de la vie « courante ».
Le cours démarre, et je dois expliquer ici que le théâtre playback est un théâtre à visée thérapeutique qui utilise l’improvisation du jour pour jouer des histoires vécues et racontées. Je m’attends donc à ce que la couleur de ce cours soit aux couleurs de ces dix jours infernaux de guerre. Les histoires défilent, je me lève, je rassemble ce qu’il me reste de forces et de concentration pour rentrer dans la peau des personnages et des émotions en présence, et le cours se déroule ainsi pendant deux heures sans qu’à aucun moment, je dis bien à aucun moment un mot, une phrase, une histoire ne soit en rapport avec la situation exceptionnelle que nous vivons.
Au bout d’une heure, on me demande quel personnage je veux interpréter et c’est mon inconscient qui répond à la question : je veux jouer la peur, je veux crier, je veux décharger ce qui visiblement ne sera pas mis en mot ce soir.
Mon cri les agresse. Ils sont surpris. Surpris comme si ce cri, cette rage, venaient les ramener à ce qu’ils ne voulaient pas dire. Comme si la peur qui prend les traits de mon visage, ma gestuelle, venait incarner ce que leurs esprits repoussent de toutes leurs forces.
Ou peut-être que ce n’est pas du déni.
Peut-être que ce n’est pas seulement dû à l’habitude des guerres, des alertes, des projets annulés, des vies fragmentées.
Peut-être que vivre ici, c’est cela. Continuer à parler de tout, absolument de tout, sauf de ce qui nous obsède, nous empêche de dormir, et de rêver.
Avec Les tendresses de Zanzibar, Thomas Morales signe le récit délicat et mélancolique d’un amour fusionnel. L’histoire d’un bonheur rare, léger mais aussi crépusculaire.
Peut-être qu’un jour viendra où l’on aura oublié ce qu’est d’écrire avec style. Le goût n’est pas exempt de la funèbre destinée des civilisations. En attendant d’en arriver là, il ne faut pas bouder le plaisir d’être en présence d’un texte qui sait se tenir mieux que bien. C’est le cas du dernier livre de Thomas Morales, qui, de son titre – Les Tendresses de Zanzibar – à sa phrase ultime, émerveille et émeut également, c’est-à-dire beaucoup. Ni roman ni récit, mais confession à la fois légère et crépusculaire, lyrique et charnelle, d’un amour jamais fou, toujours sauvage ; d’une passion admirable entre « un ahuri rural en cravate à tricotine » et une femme qui « changeait le plomb du quotidien en une fantasia couleur sépia ». Au bout, il y a la mort, éternelle maîtresse qui sonne la fin de toutes les récréations. Avant ça, il y eut le bonheur d’être ensemble : c’est ce bonheur qui nous est conté.
Le narrateur est à l’abri dans son appartement aux mille fétiches : volumes de Simenon, bandes dessinées du « pusillanime Bernard Lermite de Martin Veyron », Bugatti 35 et Aston Martin DB5 miniatures posées sur la cheminée… L’attirail enfantin d’un écrivain qui « muscle ses doigts dans l’effroi et l’émoi de la phrase indécise » en attendant l’effacement final de son espèce. Nul doute que cela arrivera. Lui-même est d’ailleurs en première ligne : « La lettre de l’hôpital Georges-Pompidou reçue en avril n’était pas annonciatrice de bonnes nouvelles. » Plutôt que de s’effondrer, il choisit de se souvenir de ce pourquoi sa vie fut réussie. Des embardées en Vespa au plaisir de faire « l’amour à dix-sept heures l’hiver et sur les balcons l’été », défile sous nos yeux un portrait-souvenir amoureux, un kaléidoscope doux-amer, un exercice d’admiration foudroyant et un album photo aux allures de poème en prose.
On pense à Paul Guimard et à ses Choses de la vie. À la littérature qui, éloignée des airs militants, dégagée de l’engagement, touche au but, frappe au cœur, monte au ciel. L’espérance est permise. En moins de 120 pages d’une densité prodigieuse, desquelles l’on pourrait et devrait tirer des dizaines d’aphorismes, apparaît la sensation, déchirante et délicieuse, de ce qui fut et ne sera plus. « Le rêve de l’homme est semblable aux illusions de la mer », disait Paul-Jean Toulet, que doit aimer Thomas Morales. Avec Les Tendresses de Zanzibar, ce dernier tend la main à ces écrivains fantaisistes et émouvants, qui n’appuient jamais trop sur les choses, de peur de les briser, et savent extraire des poussières du temps les plus beaux refrains. Dans ce petit chef-d’œuvre, ce Elle & Lui délicat et mélancolique, populaire et raffiné, la femme rêve de devenir danseuse classique et l’homme se trouve trop balourd : par chance, Thomas Morales, par son style et son talent, les a faits légers pour l’éternité.
Les Tendresses de Zanzibar, Thomas Morales, Éditions du Rocher, 2026. 128 pages
La guerre en Iran tourne définitivement la page de la « mondialisation heureuse ». Les bombes tombent sur Téhéran, mais c’est le portefeuille des Français qui saigne, déplore Jean Messiha.
Dans le tumulte des missiles qui lacèrent Téhéran et font trembler le détroit d’Ormuz, la France ne reçoit pas de bombes. Elle reçoit la facture. Silencieuse, implacable, elle s’abat sur les pompes à essence, les factures d’électricité, les bilans des entreprises et le moral d’un peuple déjà exsangue. Cette guerre d’Iran – onze jours de feu et de chaos, déclenchée par les frappes américano-israéliennes du 28 février – n’est pas la nôtre. Elle est pourtant devenue notre garrot. Une guerre lointaine qui, par le col de la mondialisation, étrangle l’Hexagone avec la précision d’un bourreau invisible.
Économiquement, le verdict est déjà tombé, glacial. Le gouverneur de la Banque de France l’a lâché sans fard : « un peu plus d’inflation, un peu moins de croissance ». Traduction littéraire : le baril qui flirte avec les sommets, l’essence qui flirte avec les trois euros, l’industrie automobile – Renault, Stellantis – qui tousse, les transporteurs qui hurlent, les ménages qui serrent les dents. 20% du pétrole mondial transitent par Ormuz. L’Iran le sait, le mine, le menace. Résultat : le CAC 40 qui plonge, les prévisions de croissance 2026 – déjà timides à 1% – qui s’évaporent comme un mirage saharien. Et pendant que Paris convoque en urgence un G7 virtuel ce 11 mars pour « atténuer les conséquences énergétiques », les stratèges de Bercy ressortent les vieilles ficelles : puiser dans les réserves stratégiques, distribuer des chèques carburant. Sparadraps sur une artère sectionnée.
Car la France, cette championne du nucléaire qui se rêvait souveraine, paie au prix fort sa dépendance résiduelle au brut du Golfe. Les raffineries tournent, les camions roulent, les avions décollent encore. Chaque centime de hausse du baril devient un impôt déguisé sur la consommation, une taxe occulte sur la compétitivité. L’inflation, déjà rampante, va mordre plus fort les salaires réels. Les PME, déjà asphyxiées par l’énergie, vont licencier ou fermer. Et les plus modestes, ceux qui n’ont ni télétravail ni SUV électrique, vont choisir entre le plein et les courses. Pendant ce temps, les élites parisiennes, confortablement isolées dans leurs bureaux élyséens, parlent de « coordination européenne » comme d’une incantation magique. La réalité est plus triviale : la France paie pour une guerre qu’elle n’a ni déclenchée ni contrôlée, même si elle sert ses intérêts dans la guerre qu’elle est censée mener contre l’hydre islamique.
Socialement, la braise couve sous la cendre. Car derrière ces chiffres froids se cache la rage muette d’un peuple qu’on a déjà vu exploser pour moins que ça. Souvenez-vous : les gilets jaunes naquirent en 2018 d’une simple révolte contre la hausse du prix du carburant, cette étincelle qui mit le feu aux ronds-points et fit trembler la Ve République. Aujourd’hui, avec l’essence qui s’envole vers les trois euros sous l’effet direct des missiles iraniens, la même colère remonte des périphéries, des campagnes, des banlieues oubliées. Le risque d’un soulèvement populaire n’est plus une hypothèse de cabinet : il est palpable, viscéral. Les classes moyennes écrasées, les précaires qui comptent chaque litre, les jeunes sans horizon – tous sentent l’impôt de guerre indirect leur serrer la gorge. Un nouveau mouvement, plus radical, plus désespéré, pourrait surgir des mêmes ronds-points, cette fois armé non de gilets fluo mais de la certitude que l’État sacrifie son peuple sur l’autel d’une géopolitique dont il n’est même pas maître. Et si les rues s’embrasent, ce ne sera pas pour une taxe écologique : ce sera pour rappeler à l’Élysée que la vraie guerre, parfois, se joue à deux pas du Palais, et non à cinq mille kilomètres.
Politiquement, le tableau est plus cruel encore. Emmanuel Macron, président du G7 par rotation, joue les pompiers-diplomates : réunion d’urgence, appels à la « désescalade », déploiement « strictement défensif » de frégates et de Rafale pour protéger nos intérêts et ceux de Chypre, cible iranienne. Belle posture. Mais la vérité est amère : Paris n’a pas été informé des frappes initiales. La France, puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de sécurité, réduite à suivre le sillage de Washington et de Tel-Aviv comme un canot de sauvetage accroché à un porte-avions. Résultat ? L’Iran menace l’Europe entière. Cyberattaques, drones, cellules dormantes : le risque terroriste remonte comme une marée noire. Les services de renseignement renforcent déjà Vigipirate. Les banlieues frémissent, les oppositions se frottent les mains. Le Rassemblement national et La France insoumise, pourtant aux antipodes, convergent dans la critique : « À quoi sert notre diplomatie si elle nous expose sans nous protéger ? » Et dans la tourmente économique et sociale qui s’abat sur le pays, la crise pourrait bien accélérer la chute définitive du paradigme idéologique antinational qui dirige la France depuis 1981 – ce funeste tournant où François Mitterrand, élu sur la promesse d’une rupture avec le capitalisme, trahit son peuple en embrassant l’Europe libérale, la finance internationale et le « ni-ni » qui enterre la souveraineté. De Maastricht en 1992, qui mutile notre monnaie et notre indépendance, à Schengen qui dissout nos frontières, de la « mondialisation heureuse » qui vide nos usines et nos campagnes à l’immigration de masse qui fracture notre identité millénaire, ce paradigme n’a cessé de creuser le même sillon : dissolution de la nation au profit d’un supranationalisme bruxellois impuissant, d’un atlantisme servile et d’un multiculturalisme suicidaire. De Chirac à Sarkozy, de Hollande à Macron – ultime avatar blafard de cette dynastie d’eunuques politiques qui ont fait de la France une province consentante –, tous ont perpétué le reniement systématique de ce qui fit sa grandeur. Cette implosion ouvrirait alors grand la voie à l’avènement du paradigme souverainiste et identitaire, seul capable de répondre à la fureur populaire par la restauration d’une nation redevenue maîtresse de son destin, de ses frontières et de son identité.
L’opinion publique, sondée à chaud, est sans illusion : 77% des Français jugent cette guerre mauvaise pour l’économie nationale. Ils ont raison. Car au-delà des chiffres, c’est la souveraineté qui saigne. La France, qui se voulait « puissance d’équilibre », se retrouve otage d’un conflit où elle n’a ni voix ni veto. Alliée fidèle de l’Amérique, elle en subit les contrecoups sans en récolter les fruits. Partenaire des monarchies du Golfe, elle voit ses intérêts menacés par les ripostes iraniennes. Européenne de cœur, elle découvre que l’Union, divisée, réagit en ordre dispersé. Et pendant ce temps, les mollahs agonisants crient leur haine jusqu’aux portes de l’Europe.
Cette guerre révèle l’essentiel : la France n’a plus les moyens de sa prétention. Sans souveraineté énergétique réelle, sans stratégie autonome au Moyen-Orient, elle reste une grande nation sur le papier, une moyenne puissance dans les faits. Les bombes tombent sur Téhéran ; c’est le portefeuille des Français qui saigne. Et quand le dernier missile se taira, quand Ormuz se rouvrira peut-être, il restera cette cicatrice invisible : la preuve que, en 2026, la grandeur française se mesure encore à l’aune des convulsions d’un régime théocratique à 5 000 kilomètres de Paris.
La leçon est cinglante. Car la France paie aujourd’hui au prix fort ses choix énergétiques calamiteux qui ont sciemment fragilisé la filière nucléaire dont elle était la championne incontestée : des milliards d’euros déversés sans compter dans des énergies renouvelables – l’éolien en tête –, pure escroquerie énergétique, mirage intermittent et subventionné jusqu’à l’os. Ces milliards, on aurait mieux fait de les consacrer à la modernisation et à l’extension du nucléaire, qui serait aujourd’hui le bouclier blindé face à l’explosion des prix des hydrocarbures. Même Ursula von der Leyen a fini par reconnaître que les errements sur le nucléaire avaient constitué une erreur stratégique majeure. La prochaine fois, peut-être, Paris comprendra que la vraie diplomatie ne consiste pas à convoquer des G7 en urgence, mais à ne plus dépendre du pétrole des autres pour allumer ses propres lumières. En attendant, le compteur tourne. Et la France paie. Cher. Très cher.
Dans la « Venise du Berry », l’avocat médiatique, qui avait failli devenir député en 2024, pourrait faire un joli score dimanche.
On avait un peu perdu de vue Pierre Gentillet. En 2024, l’avocat médiatique, estampillé CNews et Sud Radio, a fait partie des grands brûlés de l’élection législative. Candidat dans le Cher, il était largement en tête au premier tour avec 43% des voix, mais dut s’incliner au second face au sortant philippiste Loïc Kervran. Deux ans après, le voici de retour, en lice pour les municipales à Argenton-sur-Creuse, dans le département voisin de l’Indre. Parachutage ? Pas vraiment. Alors que nous cheminons avec lui dans les rues de la ville, il évoque ici un souvenir d’enfance, là la façade d’un commerce fermé et autrefois tenu par un oncle… et affiche surtout un objectif : réussir le pari de l’enracinement à l’échelle communale. Un exercice où la droite nationale a très souvent échoué.
Vu avec les lunettes de la vie politique nationale, son point de chute n’a rien de crucial. Argenton, c’est cinq mille habitants, un chef-lieu de canton, une gare TER direction Limoges d’où ne sont descendus avec nous qu’un étudiant et un couple de grands parents. Le genre de municipalité dont les édiles sont généralement sans étiquette. Pourtant, la Venise du Berry, ainsi nommée en raison de ses façades peintes en bord de Creuse, est pourvue d’un doge socialiste, Vincent Millan, maire depuis 2014, candidat à sa réélection et héritier des réseaux de Michel Sapin, lequel fut maire intermittent entre deux ministères de 1995 à 2012. L’ancien éléphant de la Hollandie a su couver sa portée : son fils, Clément Sapin est troisième sur la liste Millan. Un système, donc.
Boulet de canon de premier tour ; crash au second
« Quand Pierre Gentillet arrive dans un village, on n’est pas loin de la guerre civile de clocher » nous confie, sourcils froncés, l’animatrice d’un collectif citoyen « engagé contre l’extrême droite à Argenton-sur-Creuse », constitué exprès pour barrer la route de l’avocat. Dans le Cher, où il avait promis de faire « tous les bars » pendant sa campagne, on ne voyait et on ne parlait que de lui. A Bélâbre, village de l’Indre, sa mobilisation contre l’installation d’un centre d’accueil de migrants avait provoqué en 2024 deux manifestations antagonistes, sur un mode presque théâtral. D’un côté, les pro-migrants, dont beaucoup fonctionnaires militants catégorie B en préretraite, des cadres associatifs et des profs; de l’autre, les anti-migrants, au style nettement plus rural, chauffés par Gentillet sur les placettes et dans les débits de boisson. A Argenton comme ailleurs, on prend les mêmes et on recommence : la gauche de service public contre le pays réel des bistrots. Vierges rouges contre nez rouges.
Hussards contre barons
« Gentillet a logiquement la base des électeurs RN » peste un partisan de la mairie sortante… Pourtant, l’avocat est surtout en train de réussir son pari de l’embourgeoisement. Sur sa liste : commerçants, figures locales et même l’opposante historique de la droite municipale. Des messieurs en blazer, quelques cheveux lissés, des personnages respectables. Dans leur programme, on parle patrimoine, embellissement, soutien au petit commerce, qualité de vie… Sur Facebook, le candidat fait de la poterie avec un artisan, de la pâte avec le boulanger ou s’extasie devant les merveilles du terroir. Gentillet apparaît comme un notable de province, même pas RPR, quelque chose entre une UDF ou un vieux CNI ressuscité. Prudence d’ailleurs sur les sujets qui fâchent. L’insécurité ? Les caméras seront « à l’essai » et pour plus de précisions « je vous rappelle qu’on a une élection présidentielle dans un an ». Robert Ménard n’aurait pas dit mieux. Le discours prend-il ? « On vote plutôt LR à l’origine » nous confie le patron de l’agence de voyage présent sur sa liste.
Que l’on soit RN ou non, Gentillet bénéficie du ras-le-bol municipal. Dans les rues, notre tournée des boutiques donne une idée de la popularité « du clan Sapin ». « On ne les voit jamais » ici. « Ils ne font rien pour embellir la ville » là. « Impossible d’avoir qui que soit au téléphone ». « Je pars, l’ambiance est impossible » soupire un libraire qui liquide son stock d’ouvrages de patrimoine local. Les électeurs municipaux n’attendent pas des miracles, seulement les gestes élémentaires du pouvoir local : voirie entretenue, présence humaine, histoire et identité locale. Autant de petits riens qui, dans une mairie, font des tout mais échappent parfois à la hauteur de vue des apparatchiks socialistes.
Mobilisateur… mais clivant
Bref, Gentillet a un coup à jouer. Conscient du danger, Nicolas Forissier, nouveau ministre délégué chargé du commerce extérieur et de l’attractivité de France, élu député dans la circonscription depuis 1993, a dépêché sa suppléante sur une liste divers droite bricolée à la hâte. « Pas une candidate sérieuse », grogne un tavernier pro-Gentillet ; la farce politique pourrait valoir au RN un second tour… qui pourrait, comme en 2024, entraîner une dynamique de barrage, mais sur la Creuse cette fois-ci. D’autant que la mairie dispose de quelques atouts, un rien clientélistes, pour mobiliser contre le candidat Gentillet. Dans une boutique associative, dont l’activité est soutenue par la commune, les réponses se font gênées, hésitantes… : « Bah oui, il y a un enjeu… bah oui, on en parle beaucoup… bah oui, sa présence change quelque chose… » et puis « oui on a un peu peur ». Les associatifs subventionnés craignent des coupes sombres dans leur budget. Les profs du lycée Rollinat, très gauche des années 1980, lui seraient assez hostiles.
Face à eux, les pro Gentillet ne la ramènent pas trop. Une commerçante craint des « représailles » pour s’être trop affichée avec le candidat. Une autre nous demande de ne pas mentionner son témoignage. Dans les bars, souvent favorables mais rarement bruyants, ce sont les grandes gueules de gauche qui dominent les conversations. « Ceux qui râlent parlent plus fort », observe une habituée. « Ceux que plus personne ne peut blairer », résume brutalement un colistier.
On devine la ligne de fracture : la gauche d’argent public, braillarde comme le premier député mélenchoniste venu, face aux commerçants et indépendants, aux manières plus policées. « En l’attaquant systématiquement, sur les réseaux, dans ses réunions, les opposants du RN travaillent en vérité pour lui » résume la serveuse d’un bar. L’intimidation morale a vécu.
Réunion publique et théâtre municipal
Ce soir, Gentillet tient réunion dans une salle municipale en sous-sol d’une barre d’immeuble, carrelage seventies, chaises dépareillées : le décor est populaire, la réunion aussi. Les militants habituels mais aussi les habitants du quartier, ceux que François Hollande appelait jadis les sans-dents. Gentillet déroule son discours de bon père de famille : écouter, comprendre, réparer. Tourisme, label « cité de caractère », embellissement, fleurs, petites industries… Mais la salle vibre aussi aux paroles fortes. Quand on fait tourner le micro dans l’assistance, les quidams parlent de cambriolages, de seringues dans les cages d’escalier et même, avertit une vieille dame à qui l’on donne le micro, « de migrants trop nombreux… même si ça ne plait pas à tout le monde ». Les opposants sont au fond, notamment une prof de français en retraite membre du collectif anti-Gentillet : « Les études montrent que les caméras ne servent à rien ! ». Aussitôt, une riposte fuse dans le fond de la salle : « et les grands-mères agressées ? » Le vécu contre l’expertise universitaire. Ça siffle, ça applaudit, ça s’enflamme. Gentillet tranche, poli et calme : « Ce que nous venons de vivre ce soir, ce sera mon mandat pendant six ans : écoute, débat, dialogue » et de fait, la scène vaut un résumé de la campagne. Argenton ne joue peut-être qu’une vieille pièce provinciale : la morale « citoyenne » et administrative contre les espoirs et colères populaires. Avec un enjeu plus sérieux : la transformation d’un candidat et d’un parti polémique en notabilité municipale. Un test à valeur nationale.
Le chef de l’État avait assuré lors de ses vœux pour 2026 qu’il ferait tout pour que l’élection présidentielle de l’an prochain se déroule « à l’abri de toute ingérence étrangère ». Les élections municipales sont déjà un premier test. De fausses informations sur LFI circulent…
A l’approche des élections municipales, les services de sécurité s’inquiètent d’ingérences étrangères. Viginum est ainsi passé au stade «alerte incendie», a prévenu Emmanuel Macron. Au service de vigilance et protection contre les ingérences numériques étrangères, 65 agents veillent pour réagir dès le «premier indice» d’ingérence ou de «manipulation de l’information». Récemment, ils ont pointé des attaques contre Sébastien Delogu, accusé par une certaine Sophie de viol[1]. Des tracts avec un QR code renvoyant à son site ont été placardés sur des panneaux d’affichage à Marseille. Des rédactions ont été contactées par une adresse mail anonyme. C’était bidon et ça n’a pas pris. Une autre vidéo, signée Alternative 2026 invite les musulmans à voter LFI « pour une France plus musulmane ». Tout aussi bidon. Ce dernier exemple est intéressant, car on voit que la désinformation joue avec le vraisemblable. On peut croire et diffuser ces affabulations en toute bonne foi – biais cognitif, on croit ce qui cadre avec nos convictions.
La presse dénonce surtout les attaques contre LFI, pauvre parti injustement ciblé. Et accuse dans le même temps sans preuve Sarah Knafo d’être favorisée par Elon Musk à cause de son succès sur X. Mais tous les candidats et toutes les personnalités publiques sont en réalité victimes de calomnies en bandes organisées.
Mais s’agit-il d’ingérences étrangères ?
Certainement, pour une bonne part. D’après Viginum, un site russe accusait Pierre-Yves Bournazel de vouloir installer un centre de migrants à Beaubourg. Concernant LFI, Le Monde laisse entendre sans preuve que c’est un lobby pro-israélien – Elnet. Il est très facile d’accuser les méchants du moment: Russie, Chine et bien sûr Israël. De fait la désinformation est une arme de choix de la guerre secrète à laquelle participent tous les Etats, y compris espérons-le le nôtre. Et ce n’est pas nouveau, rappelez-vous de la propagande soviétique. La nouveauté, c’est l’industrialisation du mensonge. N’importe quel millenial peut désormais fabriquer de faux comptes ou de faux médias pour y diffuser des fausses nouvelles. Des gens qui ne sont ni Russes, ni Chinois peuvent raconter n’importe quoi, comme ce pseudo-artiste expliquant à un pseudo-journaliste dans une vidéo accessible à tous qu’il n’a pas fait carrière parce qu’il a refusé de participer à des rituels satanistes avec sang d’enfant au menu… Ce n’est pas Viginum ni la justice qui peuvent lutter contre ce déferlement de ragots et coquecigrues, qu’ils soient d’origine étrangère ou made in France. Les émetteurs sont trop nombreux. Mais on peut agir sur les récepteurs, c’est-à-dire vous et moi. La seule arme contre la désinformation, c’est la raison humaine. Votre cerveau.
La DZ Mafia est la pieuvre qui bouche le port de Marseille. Lors de l’opération « Octopus », 42 personnes soupçonnées d’y appartenir ont été interpellées hier lors d’un vaste coup de filet de la police, a annoncé le parquet de la ville. La DZ Mafia ne relève pas seulement du trafic de drogue : elle incarne une mafia post-coloniale et clanique qui profite du recul de l’État pour exercer un pouvoir territorial concurrent de celui de la République. Les discours victimaires « décoloniaux », tenus par l’extrême gauche ou par Alger, trouvent une oreille attentive chez certains enfants d’immigrés et compliquent la tâche des autorités françaises.
À Marseille comme ailleurs, la question n’est plus seulement celle de la drogue. La question est désormais simple : qui commande réellement certains territoires de la République ?
Il aura fallu des dizaines de morts, des quartiers transformés en champs de bataille et une organisation criminelle devenue hégémonique à Marseille pour que l’État se décide enfin à frapper.
Ce mardi, une vaste opération judiciaire a conduit à l’interpellation de plusieurs dizaines de membres présumés de la DZ Mafia, dont plusieurs chefs considérés comme les commanditaires de nombreuses violences. Le coup de filet est spectaculaire. Il est aussi révélateur. Car il confirme exactement ce que certains observateurs disent depuis des années — souvent dans l’indifférence, parfois sous les accusations de fantasme ou de « stigmatisation ». Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement le simple narcotrafic.
Une mafia d’un genre nouveau
Contrairement à l’image classique de la mafia — pyramidale, hiérarchisée, dotée d’un « parrain » — la DZ Mafia fonctionne selon un modèle bien plus moderne. Je l’ai écrit dans plusieurs tribunes : la DZ Mafia n’est pas une Cosa Nostra française. C’est une mafia post-coloniale. Elle ne repose pas sur un chef unique, mais sur un réseau de caïds, de cousins, de frères, de relais de quartier, capables de coopérer ou de s’affronter selon les circonstances. Une structure réticulaire, souple, difficile à infiltrer et presque impossible à démanteler durablement. On peut arrêter un chef. Un autre prendra sa place. On peut neutraliser un réseau. Trois autres apparaîtront.
Cette plasticité est précisément ce qui rend ces organisations redoutables.
Dès les années 1950, le FLN avait préparé le terrain. La France n’était pas seulement le pays de l’ennemi : elle était déjà le territoire de la septième wilaya. Des bureaux furent installés dans les villes industrielles et les quartiers ouvriers. On y organisait la collecte de fonds, l’intimidation des opposants, l’endoctrinement des travailleurs immigrés. Mais surtout, on y inoculait un récit. Un récit de séparation, de refus et de vengeance. Ce récit disait : tu vis en France, mais tu n’es pas Français. Tu es un Algérien en territoire ennemi.
Ce discours n’a jamais cessé d’exister. Il s’est transmis, pas toujours par les mots, souvent par les gestes, les silences, les regards. Il a produit des enfants qui, nés en France, n’ont jamais été élevés dans l’amour de la France. Mais dans le ressentiment. Dans la méfiance. Dans la volonté de prendre sans donner. De s’installer sans appartenir. Et de régner sans s’intégrer et encore moins s’assimiler. C’est ainsi qu’un demi-siècle plus tard, la DZ Mafia s’est imposée comme la face criminelle de cette guerre non terminée. Elle n’est pas qu’une organisation mafieuse de plus. Elle est la forme contemporaine des Barbaresques, sans voiles ni sabres, mais avec scooters, voitures-béliers, kalachnikovs, exécutions de rivaux et réseaux cryptés. Elle agit en meute, organisée en systèmes claniques, par razzias, par racket, par conquête de territoire. Elle fonctionne en marge du droit français, selon une logique de clan, d’honneur et d’impunité. Et elle se pense dans une hostilité profonde à la France et à ses lois.
Du narcobanditisme au narcoterrorisme
Pendant longtemps, les autorités ont parlé de narcobanditisme. Le terme suggère une criminalité lucrative classique. Mais la réalité qui se dessine est plus inquiétante. Car les méthodes employées — assassinats ciblés, exécutions spectaculaires, intimidation des habitants, terreur exercée sur les quartiers — relèvent désormais d’une logique de narcoterrorisme.
La violence n’est plus seulement un outil pour protéger un trafic. Elle devient un instrument de domination territoriale. Il s’agit d’imposer une autorité. Dans certains quartiers, chacun sait qui commande réellement. Ce n’est plus l’État. C’est le réseau.
Un phénomène criminel… mais aussi anthropologique
Réduire la DZ Mafia à un simple trafic de stupéfiants serait une erreur. Ce qui se joue dépasse le narcobanditisme.
Il s’agit d’un phénomène social enraciné dans des solidarités familiales, claniques et territoriales, qui remplacent progressivement l’autorité de l’État dans certains quartiers. La loyauté ne va pas à la loi. Elle va au groupe. Ce n’est pas la République qui protège. C’est le clan.
Dans ce contexte, la violence devient un langage normal : règlements de comptes, enlèvements, intimidations, démonstrations de force. La criminalité devient une économie parallèle structurante.
Les routes du trafic
Autre angle mort du débat français : les circuits d’approvisionnement. Les stupéfiants qui irriguent les marchés français proviennent de plusieurs sources. Le cannabis qui alimente une grande partie du marché européen provient historiquement du Rif marocain, vaste région montagneuse où la culture du kif s’est développée depuis des décennies.
La cocaïne suit quant à elle un autre itinéraire : Amérique du Sud, puis grands ports européens — notamment Rotterdam et Anvers — avant de se diffuser vers l’ensemble du continent.
Les réseaux criminels européens se disputent ensuite la distribution sur les différents marchés nationaux. La France, avec ses grandes métropoles et ses ports, constitue un territoire particulièrement stratégique.
L’autre mafia dont on parle peu
Dans cette géographie criminelle européenne, la DZ Mafia n’est pas seule. Une autre organisation s’est imposée depuis plusieurs années : la mocro-mafia, issue principalement de l’immigration marocaine aux Pays-Bas et en Belgique. Extrêmement structurée, très internationalisée, elle est devenue l’un des acteurs majeurs du trafic de cocaïne en Europe.
Son influence s’étend aujourd’hui sur les Pays-Bas, la Belgique et une partie du nord de la France. Cette organisation contrôle une part importante des flux de cocaïne transitant par les grands ports du nord de l’Europe.
Autrement dit, le phénomène dépasse largement le cadre national.
Nous sommes face à une économie criminelle européenne structurée par plusieurs pôles mafieux.
La continuité d’une histoire que l’on refuse de regarder
Dans plusieurs textes, j’ai avancé une hypothèse qui dérange : la France n’a jamais vraiment réglé les conséquences anthropologiques de la décolonisation.
On a voulu croire que l’histoire était close. Mais dans certains imaginaires collectifs, elle ne l’est pas. On entend encore parfois cette phrase dans certains quartiers : « On se rembourse de la colonisation. » Discours peut-être minoritaire, certes, mais qui existe et qui peut servir de justification morale à la prédation. Ces mafias post-coloniales prospèrent aussi dans cet imaginaire ambigu, où le crime peut se vivre comme une revanche sociale ou historique.
L’aveuglement français
Pendant longtemps, une partie des élites a refusé de nommer le phénomène. Par peur d’être accusée de racisme. Par prudence politique. Par idéologie. On a parlé de « trafic ». De « délinquance ». De « réseaux ». Certains osent le mot « pègre ». On a évité le mot essentiel : mafia.
Or une mafia n’est pas seulement une organisation criminelle. C’est une structure de pouvoir parallèle. Quand elle s’installe durablement sur un territoire, elle finit toujours par concurrencer l’État.
Un succès policier… mais une bataille beaucoup plus longue
L’opération menée cette semaine est importante. Elle montre que les services d’enquête ont compris qu’il fallait attaquer la structure du groupe, et non seulement ses exécutants. Mais il serait illusoire d’y voir une victoire définitive. Les mafias ne disparaissent pas avec quelques arrestations.
Elles disparaissent quand l’écosystème qui les nourrit disparaît.
Cela suppose de reprendre le contrôle territorial de certains quartiers, de frapper les circuits financiers et surtout de restaurer la légitimité de l’État là où elle a reculé.
La question que la France devra affronter
La vraie question n’est pas seulement policière. Elle est politique. Car derrière la DZ Mafia se dessine une interrogation plus vaste : la France est-elle encore capable d’imposer une même loi et une même autorité sur l’ensemble de son territoire ? Ou bien entrons-nous dans une époque où différents systèmes d’allégeance — clan, communauté, économie criminelle — se substituent progressivement à l’État ?
La DZ Mafia n’est peut-être pas seulement un phénomène criminel.
Elle est peut-être le symptôme d’une transformation plus profonde de la société française : celle d’un pays où l’État recule et où d’autres formes de pouvoir — claniques, communautaires, mafieuses — commencent à occuper le terrain.
Et tant que nous refuserons de regarder cette réalité en face, les coups de filet, aussi spectaculaires soient-ils, resteront ce qu’ils sont déjà trop souvent : des victoires policières dans une guerre que la France n’a pas encore décidé de mener.
Si elle plaît au curé, la nouvelle galerie contemporaine de la cathédrale Saint-Maurice d’Angers est décriée pour sa laideur par beaucoup.
On ne nous fera pas croire qu’on ne disposait d’aucun autre moyen, d’aucun autre procédé architectural ou technique pour protéger le portail polychrome de la cathédrale Saint-Maurice que de lui infliger cette excroissance de béton, esthétiquement habile, certes, mais sans âme. À terme, l’édifice abritera une galerie. Baptisée La Galilée, croit-on savoir. Elle sera inaugurée le 9 avril prochain (voir ici).
« Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant », philosophe le fort peu chrétien Figaro. Ce qui ne l’empêcherait pas, peut-être bien, de voir dans cette prothèse massive et blafarde une forme de mauvais traitement infligé à l’esprit non seulement spirituel mais aussi esthétique et culturel qui a présidé à l’édification de ces trésors de notre patrimoine qui témoignent si haut, si fort, si idéalement de ce que nous avons, nous tous gens d’ici, en partage, croyants ou non croyants, depuis tant et tant de siècles.
Pour ce bel ouvrage, on est allé chercher un architecte Japonais, Kengo Kuma. Bien évidemment, il n’est pas question ici un seul instant de contester son talent, certainement considérable, son sens artistique, sa maîtrise, ni même sa très bonne volonté. Mais aurait-on idée d’aller chercher un spécialiste, un virtuose du Gagaku, cette musique traditionnelle de l’empire du Soleil Levant, pour revitaliser la bourrée auvergnate ? Probablement pas.
Mine de rien, nous nous trouvons une fois encore devant une manifestation de la tentation tellement contemporaine de dilution de nos particularismes civilisationnels dans un universalisme factice selon quoi tout serait égal à tout, tout serait, au bout du compte, indifférenciable, interchangeable. (D’ailleurs, à regarder l’ouvrage, il nous vient assez aisément à l’idée qu’il aurait également tout à fait convenu pour orner le parvis d’une grande mosquée, celle qu’on nous annonce du côté de Strasbourg, par exemple.)
Or, comment ignorer que c’est ainsi, par l’accumulation de tels renoncements identitaires que les civilisations périclitent et meurent ?
Pas question ici d’affirmer que toute marque de contemporanéité aurait dû être d’emblée bannie du projet. Il s’agit juste de prétendre qu’il était nécessaire que, dans son principe et dans son intention, il s’attachât à épouser la nature originelle du lieu, c’est à dire, sa spiritualité, son incomparable intensité cultuelle et culturelle. Les pierres des cathédrales sont les pierres de l’âme. Ce que ne saurait être le béton de Monsieur Kuma. Qu’il nous soit permis de le déplorer.
Le curé de la paroisse se dit séduit. C’est évidemment son droit le plus absolu. Que déclare-t-il ? « La galerie s’intègre de manière très cohérente avec l’ensemble de la perspective qu’on a en bas de la montée Saint-Maurice, ça donne quelque chose de très aérien, de très léger ».
Et si en plus cela avait pu donner quelque chose d’un peu religieux, d’un peu chrétien, d’un peu mystique, nous nous joindrions assez volontiers à sa joie.
Depuis quelques années, le philosophe libéral Gaspard Kœnigs’est converti à la religion du climat
Gaspard Kœnig était un philosophe prometteur : essayiste, romancier, fondateur du think tank libéral Génération libre et grand pourfendeur des lourdeurs administratives. Or voilà que, depuis quatre ans, il s’est laissé gagner par les mantras de l’écologie politique. Il ne jure plus que par les vertus du « naturel ».
Dans un texte paru dans Paris Match fin décembre, qui condense bien sa pensée, il déroule ainsi le récital classique sur la situation catastrophique de l’environnement : air pollué, pesticides omniprésents, sols dégradés, eau contaminée, polluants éternels et microplastiques « présents jusque dans les nuages », sixième extinction enclenchée et ainsi de suite. Tout y passe, sans hiérarchie ni mise en perspective historique, au point que l’amélioration de la qualité de l’air et de l’eau en Europe, ou la hausse spectaculaire des rendements agricoles ne compte pour rien. Jouant les moralistes, Kœnig en vient alors à demander : « Toute cette misère pour quel progrès ? » Selon lui, pas grand-chose. Un peu de confort, peut-être, mais rien de ce qui ferait les « vraies richesses : l’air frais, l’eau pure et le chant des oiseaux ».
Comme si, pour des milliards d’êtres humains, l’accès à l’eau potable, à une médecine efficace, à l’éducation ou à la sécurité alimentaire ne constituait pas la première des richesses apportées par le monde industriel. De ce diagnostic hors-sol découle un appel convenu à la réconciliation de l’humanité avec la nature, présentée comme une victime qu’il faudrait enfin écouter. Nous devrions dès lors végétaliser les villes, bâtir en bois et dépolluer les sols avec des plantes qui absorbent les métaux lourds. Tout n’est certes pas à rejeter dans ces propositions. Mais un philosophe qui nous invite à nous plonger dans l’humus (titre d’un de ses derniers livres) semble pour le moins naïf. Comment peut-il oublier que c’est grâce à l’industrialisation que l’humanité a pu, pour la première fois de son histoire, réduire massivement la mortalité infantile et vivre plus longtemps, en meilleure santé ?