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Multiculturalistes, ne confondez pas race et culture!


Il serait temps que les apôtres de la diversité comprennent qu’ils sont souvent bien plus racistes que leurs adversaires. Comme le savent pertinemment les Sud-Américains, cultures et religions sont pas synonyme de race.


« Raciste, vous êtes raciste, vous critiquez le multiculturalisme ». C’est devenu l’accusation suprême, l’argument de vente des champions exaltés de la diversité. C’est le cri de ralliement des bien-pensants et le mantra rhétorique de la gauche anti-laïque. Paravent argumentaire, étendard de la vertu, devise de la nouvelle inquisition, on la brandit devant l’autre pour témoigner de sa foi. C’est le bunker dans lequel on se blottit pour ne pas avoir à débattre. La tranchée dans laquelle on se glisse pour rester au chaud entre copains.

Il serait pourtant grand temps que les apôtres de la diversité comprennent que ce sont souvent eux, les plus racistes. Les cultures et les religions ne se confondent pas avec les races. Loin de faire les nuances qui s’imposent, les multiculturalistes font des amalgames énormes et grotesques, réussissant à nous convaincre de l’inséparabilité d’une tradition particulière à l’ADN d’une personne. Ainsi, critiquer l’islamisme serait raciste, alors que l’islam est une religion pratiquée par des gens de toutes les couleurs. Multiculturalistes et racistes, même combat ! Les deux camps baignent dans l’essentialisme.

Critiquer une culture n’est pas raciste

Les sociétés multiethniques seraient donc toujours multiculturelles, et vice-versa, jamais les étrangers ne pourraient s’intégrer à l’Occident, car ils seraient prédestinés à répéter ce qu’ont fait leurs exotiques ancêtres. Un Blanc ne pourrait pas écouter de rap et un Noir de musique classique, ou alors ils feraient preuve « d’appropriation culturelle ». Pas de partage, rien en commun. Pas de chiffres arabes pour les chrétiens ni de technologie de pointe pour les musulmans. Le multiculturalisme fait l’apologie de la réclusion identitaire. Le monoculturalisme serait impossible dans tout pays multiethnique.

En suivant cette logique, il faudrait que les groupes restent purs, immaculés, isolés les uns des autres. Au sein d’une société faussement libérale encourageant l’endogamie. Impossible de remettre en cause une pratique culturelle, car elle reflèterait la couleur de peau des personnes qui lui donnent vie. Telle est la logique d’un multiculturalisme qu’on s’acharne pourtant à déguiser en progrès. La culture serait le prolongement de la nature, malgré 2000 ans de philosophie occidentale ayant prétendu le contraire.

Le sexe est toujours plus fort que l’idéologie

L’Amérique latine montre que cette vision des choses n’est pas universelle, sinon dépassée. Dans leur ensemble, les sociétés latino-américaines sont les plus métissées au monde. Dans son étude exceptionnelle sur la formation de la société brésilienne, l’écrivain et sociologue Gilberto Freyre note que l’appétit sexuel des Portugais a favorisé l’établissement d’une société excessivement composite sur le plan ethnique, mais pas nécessairement fragmentée sur le plan culturel. Les débuts de la mondialisation, c’est la colonisation des Amériques. L’impérialisme est indissociable de toutes ces unions lascives, de toutes ces synthèses érotiques qui ont forgé un continent.

A lire aussi : Pourquoi l’esprit latin est plus fort que le néo-féminisme

Vous n’avez qu’à vous balader à La Havane ou à débarquer au Brésil pour constater à quel point le commerce triangulaire a produit d’intenses mélanges. Vous pouvez aussi admirer les canons vénézuéliens et colombiens pour comprendre. Le croisement des peuples a fait des femmes dont les yeux brûlent plus fort que l’enfer. N’en déplaise aux partisans d’une certaine pureté raciale (de gauche et de droite) : le sexe est toujours fort que l’idéologie. Les dogmes restent à l’extérieur de la chambre à coucher.

L’unité profonde des pays latinos-américains

Malgré leur caractère multiethnique et le projet de certains intellectuels de gauche de les « multiculturaliser », on trouve encore une forte unité culturelle dans les pays latino-américains, ce qui fait aujourd’hui défaut aux démocraties occidentales. Les pays latinos ne sont pas du tout épargnés par le phénomène du racisme, mais culturellement, ils sont beaucoup moins divisés que les pays européens rongés par le communautarisme. Point d’apartheid religieux orchestré par les vertueux tenants du vivre-séparé.

Contrairement aux intellectuels qui pensent ironiquement favoriser l’intégration, l’Amérique latine a dépassé le stade de la naturalisation de la culture, de l’essentialisation des identités. Dans ces sociétés multicolores où la séduction l’emporte encore sur notre décadence progressiste, la culture est un fait transversal et le politique existe encore. Certes, les centaines de nuances de peau ne sont pas toujours ignorées, mais le mariage des origines est depuis longtemps consommé. L’Amérique latine est le laboratoire d’une expérience inédite. Elle est probablement le prototype des sociétés de demain.

Aussi étrange que cela puisse paraître, les sociétés latino-américaines ont quelque chose à nous apprendre. Elles sont loin d’être parfaites (la répartition de la richesse est très inégale), mais elles nous permettent de retourner le problème de l’intégration pour y voir plus clair. Qui dit plusieurs races ne veut pas toujours dire plusieurs identités. S’il y a bien des cultures en France, comme l’a déjà affirmé Emmanuel Macron, y en-a-t-il vraiment autant à Cuba, en Colombie et au Brésil ? Comme le veut la formule, el pueblo unido jamás será vencido[tooltips content= » »Le peuple uni ne sera jamais vaincu. » »]*[/tooltips].

Les âmes mortes du Donbass

Depuis son déclenchement au printemps 2014, la guerre dans l’est de l’Ukraine (Donbass) n’en finit plus. Signés en pure perte par Kiev et Moscou, les protocoles de Minsk I et II n’ont guère pacifié cette zone grise partagée entre pouvoir ukrainien et petites républiques séparatistes prorusses. Et la guerre de l’information fait rage. D’après l’ONU, les hostilités auraient emporté 2 725 civils en quatre ans. L’Ukraine revendique 3 784 soldats tombés au champ d’honneur, mais aussi 8 500 blessés et 554 vétérans suicidés après leur démobilisation. Côté séparatiste, on évalue entre 3 800 et 4 800 le nombre de pertes, sur un total de 33 500 partisans armés.

Si un point fait consensus entre les parties, c’est la violation des 13 clauses du protocole de Minsk II (février 2015). Piétiné sitôt signé, le cessez-le-feu n’a pas permis d’échanges réguliers de prisonniers ni même interrompu l’emploi des armes lourdes. Sur le plan politique, le processus de paix est au point mort : l’Ukraine n’a pas recouvré le contrôle de ses frontières tandis que les condottieres de l’Est, toujours appuyés par des milliers de volontaires russes, n’ont obtenu ni l’amnistie ni l’autonomie qu’ils réclamaient.

Signe des temps, les autorités de Kiev ont récemment changé de rhétorique. La lutte qu’elles livrent à Vladimir Poutine à travers ses pantins ne s’embarrasse plus d’euphémisme. C’est désormais sous la conduite de l’état-major et du président de la République Petro Perochenko que se mène cette guerre qui ne craint plus de dire son nom ni de nommer son ennemi (russe). Malgré son statut de commandeur des armées, l’oligarque « roi du chocolat » culmine à 8 % de popularité et retournera vraisemblablement à ses confiseries après l’élection présidentielle de mars 2019. En Ukraine, les âmes mortes se ramassent à la pelle, les souvenirs et les regrets aussi.

« Il y a un nombre non-négligeable de descendants de harkis parmi les radicalisés »


Mi-juillet, la conseillère départementale LREM Mounia Haddad, 29 ans, a été séquestrée deux jours durant par sa famille d’origine algérienne. Celle-ci n’acceptait pas son projet de mariage avec un descendant de harki. Après avoir décortiqué les structures anthropologiques de l’immigration algérienne, le politologue Jérôme Fourquet se penche sur les traces que la guerre d’Algérie a laissées dans notre société. Dans la France en proie au terrorisme, héritiers des harkis, pieds-noirs et combattants du FLN brassent des imaginaires concurrents. Entretien (2/2)


 

Retrouvez la première partie de cet entretien ici.

Daoud Boughezala. Cinquante-six ans après la signature des accords d’Evian, alors que l’affaire Mounia Haddad révèle la potentielle rivalité entre descendants de harkis et familles FLN, quels rapports entretiennent ces deux sous-groupes de l’immigration algérienne en France ?

Jérôme Fourquet. Dans certaines familles d’origine algérienne, la mémoire héroïque de l’engagement des parents ou grands-parents dans la lutte d’indépendance continue d’être amplement entretenue. Cela peut  s’accompagner d’un rapport ambigu à la France mais surtout d’un rejet et d’une stigmatisation des harkis. Abdelghani Merah raconte comment sa fratrie a baigné dans un discours de rejet de la France, ancienne puissance coloniale. Ce n’est peut-être pas non plus un total hasard si son frère Mohamed a ciblé trois militaires français d’origine maghrébine.

En parallèle, comme l’a noté Gilles Kepel, il y a un nombre non-négligeable d’enfants et de petits-enfants de harkis parmi les musulmans radicalisés, à l’instar de Mehdi Nemmouche, le tueur du musée juif de Bruxelles. On observe une sorte de retournement de stigmate : des familles méprisées parce qu’elles étaient dans le camp des perdants et considérées comme des traîtres à la cause surinvestissent leur identité musulmane. Consciente ou non, cette revanche symbolique peut les amener à entrer dans une course au plus pur.

Pour la gauche empreinte du schéma binaire dominant/dominé, les harkis étaient du mauvais côté de l’histoire.

Dans votre essai co-écrit avec Nicolas Lebourg La nouvelle guerre d’Algérie n’aura pas lieu, (Fondation Jean Jaurès, 2017) vous soulignez le rôle pionnier qu’ont joué les enfants des enfants de harkis dans la construction de l’islam de France et dans la Marche des beurs (1983). Pourtant, leur cause est plus souvent défendue par le Front national que dans la mouvance antiraciste. Comment expliquez-vous cette occultation ?

Chaque cause politique doit être intégrée dans une grille de lecture historique ou un schéma plus large. Traditionnellement, le FN et une partie de la droite ont toujours eu à cœur de défendre la cause des rapatriés ainsi que celle des harkis. Parmi les figures emblématiques de cette famille de pensée, on trouve Jeannette Bougrab. Dans l’autre camp, la matrice idéologique et historique de la gauche l’inclinait en revanche à glorifier le FLN pour s’inscrire dans la tradition des porteurs de valises et des manifestants de Charonne. Cette inscription symbolique s’est prolongée après la décolonisation dans les combats antiracistes et dans la lutte pour l’intégration. La cause harkie s’insérait mal dans ce schéma global car avec son surmoi marxiste, la gauche entendait se placer du côté des opprimés. Pour la gauche empreinte du schéma binaire dominant/dominé, les harkis étaient du mauvais côté de l’histoire.

Le cas des harkis renvoie en effet à la mauvaise conscience du gaullisme et de la droite.

Abandonnés par la France, parqués dans des camps de transit, les harkis n’ont obtenu que très tardivement des excuses officielles des autorités françaises, par la voix des présidents Sarkozy puis Hollande. Ont-ils été enfin intégrés au grand récit national ?

Sans doute davantage que par le passé. La société française a mis des décennies à digérer les années de la guerre d’Algérie. De la même manière qu’il a fallu attendre les années 1970/80 pour qu’on porte un autre regard que le mythe gaullo-communiste sur l’Occupation et la Résistance, il a fallu patienter jusqu’aux années 2000 pour qu’on s’intéresse de nouveau à ce sujet de la guerre d’Algérie qui a coupé le pays en deux et qui est longtemps resté occulté notamment pour ce qui est de la question des harkis.

Le cas des harkis renvoie en effet à la mauvaise conscience du gaullisme et de la droite. De Gaulle avait en effet donné l’ordre de désarmer les harkas tandis que les fellaghas se préparaient à les massacrer. Symétriquement, par parti pris pro-indépendance de l’Algérie, la gauche aussi s’est totalement désintéressée de cette population et de ses descendants après leur immigration, malgré leurs conditions de vie inacceptables. Dans ces conditions, le combat des harkis a été investi par le Front national.

Dans la guerre des mémoires, chacun a choisi ses Arabes : le FN les harkis, la gauche les descendants des indépendantistes.

Le FN s’est-il approprié la cause harkie par opportunisme électoral ?

Pour le FN, il s’agit d’abord de rester fidèle au combat pour l’Algérie française. Dans ce cadre, l’empathie des frontistes va logiquement aux harkis, qui furent longtemps les parias de la République. Par ailleurs, ils peuvent ainsi afficher une sensibilité patriotique qui n’est du coup clairement pas basée sur un critère ethnique. Dans la guerre des mémoires, en substance, chacun a choisi ses Arabes : le FN les harkis, la gauche les descendants des indépendantistes.

C’est dire si la guerre d’Algérie semble encore dans toutes les têtes. Depuis la vague terroriste de 2015, les autorités craignent-elles la résurgence d’un début de guerre civile comme l’hexagone en a connu entre 1958 et 1962 lorsque FLN et OAS y multipliaient les attentats ?

Le directeur de la DGSI Patrick Calvar semblait effectivement préoccupé par une hypothétique guerre civile opposant djihadistes et éléments violents d’ultradroite. De son côté, la sphère la plus identitaire de la droite conjecturait une nouvelle guerre d’Algérie, en se basant sur des références telles que la Toussaint Rouge, pendant que les théoriciens du djihad comme Abu Moussab Al-Souri spéculaient depuis des années sur l’opportunité d’embraser les sociétés européennes. Pour Daech, le but du jeu était de créer la guerre civile en commettant des attentats marquants susceptibles de dresser les communautés les unes contre les autres. Par le déclenchement d’un cycle provocation-répression, l’objectif était de fragmenter petit à petit la société française, notamment géographiquement, entre musulmans et mécréants. Craignant la réalisation de ce scénario, Calvar avait prédit que la société française allait de grands risques de vaciller entre fin 2015 et 2016.

Si Daech était parvenu à mettre la société française sous pression, on aurait peut-être eu une sortie de route.

Mauvaise pioche ! Malgré des attentats en série, la société française n’a pas basculé dans la violence…

On a quand même connu un petit moment de flottement en 2016. Souvenez-vous de ce qui est arrivé en Corse, l’une des parties du territoire les plus sensibles à ces problématiques : la ratonnade des jardins de l’empereur d’Ajaccio en décembre 2015, quelques semaines après les attentats du Bataclan et des terrasses parisiennes ; puis les affrontements ethniques de Sisco survenus en août 2016, deux semaines après l’assassinat du père Hamel à Saint-Etienne-du-Rouvray.

Mais depuis l’attaque de Nice en juillet 2016, il n’y a plus eu d’attentat terroriste de grande ampleur dans l’hexagone. On peut penser que, si l’appareil de Daech était parvenu à mettre la société française sous pression, on aurait peut-être eu une sortie de route.

Au moment des attentats, on a vu resurgir une palette de références qui nous ramenaient tout droit aux heures sombres de la guerre d’Algérie.

Avec 250 morts en trois ans, le bilan du terrorisme djihadiste sur le sol français n’a rien à envier aux exactions du FLN…

Au-delà de ce triste bilan humain, il reste un fossé entre les capacités organisationnelles dont disposait l’appareil politico-militaire du FLN en France et celles des djihadistes présents dans l’hexagone. A l’époque, en quelques semaines, le FLN avait perpétré des centaines d’attentats partout sur le territoire de la métropole, y compris contre des équipements économiques (voies de chemin de fer, dépôts pétroliers etc..).

Le niveau de menace est donc objectivement moins élevé qu’à l’époque. Reste qu’au moment des attentats, on a vu resurgir une palette de références qui nous ramenaient tout droit aux heures sombres de la guerre d’Algérie : le recours à l’état d’urgence, la capacité de l’appareil d’Etat et des forces de sécurité à quadriller un certain nombre de quartiers et d’empêcher les fixations de l’ennemi djihadiste dans certaines zones. Tout cela a nourri le spectre de la guerre civile qui hante notre société du fait du délitement du vivre-ensemble.

La nouvelle guerre d'Algérie n'aura pas lieu

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« Dans la communauté algérienne, les mariages mixtes connaissent un coup d’arrêt »


Mi-juillet, la conseillère départementale LREM Mounia Haddad, 29 ans, a été séquestrée deux jours durant par sa famille d’origine algérienne. Celle-ci n’acceptait pas son projet de mariage avec un descendant de harki. Un fait divers anecdotique ou révélateur d’un malaise dans l’assimilation ? Le politologue Jérôme Fourquet, auteur de La nouvelle guerre d’Algérie n’aura pas lieu, nous livre son analyse. Entretien (1/2).


Daoud Boughezala. Le mois dernier, la conseillère départementale LREM Mounia Haddad, 29 ans, a été séquestrée deux jours par sa famille d’origine kabyle. Celle-ci rejetait violemment en effet son mariage avec un petit-fils de harki, lui préférant une union arrangée au bled. Est-ce un fait divers isolé ?

Jérôme Fourquet. Non. Cette affaire est symptomatique d’une pratique qui existe. Le mariage forcé ou arrangé a disparu depuis longtemps en France, mais cette coutume persiste néanmoins dans certaines familles issues de l’immigration. Là où cette affaire est emblématique, c’est que Mounia Haddad présente tous les attributs d’une intégration totalement réussie tant sur le plan professionnel que sur le plan politique. Elle est cadre hospitalière, engagée politiquement à La République En Marche avec le titre d’élue départementale élue en tandem avec l’actuel président du Conseil départemental d’Indre-et-Loire.
Or, y compris dans ce type de famille bien intégrée, on constate la survivance de règles et de pratiques devenues étrangères aux comportements usuels de la société française.

Pour une grande majorité des musulmans, il est encore primordial qu’une jeune femme arrive vierge au mariage.

Qu’indiquent vos enquêtes sur les valeurs familiales de cette contre-société ?

Nos enquêtes attestent par exemple que pour une grande majorité de la population de confession musulmane, il est encore primordial qu’une jeune femme arrive vierge au mariage.
Le statut des femmes et leur champ de liberté, par exemple concernant leur sexualité ou le choix d’un conjoint, diffèrent des conceptions dominantes de la société française. La question du rapport à l’homosexualité reste également extrêmement taboue dans toute une partie de la population issue de l’immigration arabo-musulmane. Pourtant, l’ensemble de la société française connaît une décrispation globale par rapport aux questions de mœurs. Pour reprendre les catégories de Marcel Gauchet, la société française a achevé son processus de sortie de la religion (catholique) alors qu’une frange significative de la population issue de l’immigration arabo-musulmane n’est pas engagée dans ce processus (même si on note un phénomène de sécularisation dans une partie de ce groupe démographique).

Les jeunes hommes restent davantage fixés dans les cités, sont plus discriminés et réussissent moins à l’école que les jeunes femmes.

Il semblerait même qu’une dynamique inverse soit enclenchée. Optimiste à la parution de son essai Faire France (1990), la démographe Michèle Tribalat constate aujourd’hui une crispation morale et identitaire d’une grande partie de l’immigration arabo-musulmane. Les beurettes ont-elles été reprises en main par leurs familles ?

Oui en partie. Le cas de Mounia Haddad en dit long sur cette reprise en main. Dans nos enquêtes, on remarque en effet le raidissement de toute une partie de la population d’origine algérienne concernant la capacité de ces femmes/jeunes filles à choisir leur parti et leur vie. L’évolution du nombre de mariages mixtes est aussi révélatrice. Dans la communauté algérienne, les mariages mixtes ont connu un début de décollage rapide entre les années 70 et 90. Puis au tournant des années 1990 et 2000, s’est produit un coup d’arrêt.
Au sein de la population d’origine arabo-musulmane, on note dans certaines villes (comme Toulouse par exemple) des écarts assez marqués de la proportion d’hommes et de femmes selon les quartiers. La proportion de femmes est la plus faible dans les quartiers sensibles (type Mirail à Toulouse) alors qu’elle est plus élevée en centre-ville et les quartiers de classe moyenne. Cela signifie qu’une partie de ces femmes engagées dans un parcours d’ascension sociale et scolaire prend le parti de quitter cet univers, où leur population d’origine se concentre, pour vivre leur vie librement. Et ce, alors que les jeunes hommes restent davantage fixés dans les cités, sont plus discriminés et réussissent moins à l’école que les jeunes femmes. C’est pourquoi certains développent un sentiment de frustration vis-à-vis de la société française. Comme l’analyse Farhad Khosrokhavar, c’est un des ingrédients qui contribue à fabriquer dans ces quartiers un terreau sur lequel prospèrent le djihadisme et la radicalisation.

Après avoir qualifié la colonisation française en Algérie de crime contre l’humanité, Macron a a fait un tabac parmi les Français immatriculés dans les consulats en Algérie.

Parmi les symptômes et les leviers de mobilisation de cette contre-société, on trouve l’antisémitisme. En son sein, détectez-vous comme Georges Bensoussan une matrice spécifiquement algérienne de haine de la France et du Juif ?

Sans être spécialiste, j’ai lu avec grand intérêt votre entretien avec Georges Bensoussan. Un peu comme dans Al-Andalous, l’idée que toutes les communautés vivent en harmonie doit être sévèrement réinterrogée. Chez certaines familles originaires d’Algérie, un antisémitisme populaire et traditionnel s’est transmis de génération en génération. Et ce sentiment judéophobe est bien antérieur au moment où la puissance coloniale a décidé de favoriser les Juifs par le décret Crémieux.
Pour ce qui est du sentiment antifrançais, l’histoire spécifique de l’Algérie pèse lourd. Par exemple, après qu’en pleine campagne présidentielle, Macron a fait sa fameuse sortie controversée sur la colonisation française en Algérie qu’il a qualifiée de crime contre l’humanité, il a obtenu des retombées électorales révélatrices. S’il a fait un tabac parmi les Français immatriculés dans les consulats en Algérie (51,9% au premier tour), il a en revanche obtenu un score moins spectaculaire, quoique élevé, dans les consulats en Tunisie (36,8%) et au Maroc (31,6%). Il s’est donc manifestement adressé à un électorat algérien.

Lire la seconde partie de cet entretien ici

La nouvelle guerre d'Algérie n'aura pas lieu

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« Paris aura bientôt le climat de Tanger »


À l’escale, en pleine expédition Wings of The Ocean, l’écrivain et militant associatif Julien Wosnitza, auteur de Pourquoi tout va s’effondrer, a fait une halte dans le port allemand de Kiel. L’occasion de répondre à nos questions autour de ce qu’il diagnostique comme l’effondrement de notre civilisation dont le réchauffement climatique ne serait que l’un des symptômes. Entretien.


 

Matthieu Delaunay. Comment expliquez-vous le succès de librairie que vous êtes en train de connaître ?

Julien Wosnitza. Peut-être parce que ce sujet commence à infuser dans les esprits et que les médias parlent de plus en plus d’écologie. Il y a aussi le fait que des écologistes forcenés, encore optimistes hier, constatent aujourd’hui que rien ne bouge. Ils se disent et témoignent qu’on est encore plus près de la catastrophe et que l’humanité ne changera pas. La préface de Paul Watson [ndlr : fondateur de l’ONG Sea Shepherd] et la postface de Pablo Servigne m’ont aussi apporté une caution activiste et scientifique, une légitimité. C’est ce qui me tenait vraiment à cœur. Paul Watson est une figure de l’activisme pour la sauvegarde des océans, et m’a donné envie de m’engager avec Sea Shepherd pendant un an. Pablo Servigne est un spécialiste de la collapsologie et m’a beaucoup inspiré. Mon livre a été conçu dans un format court, pour faire passer le mot. Un résumé, pas cher et accessible rapidement, avec une information fiable.

Que répondez-vous aux personnes qui doutent de ce que vous avancez ?

Dans ma vie personnelle, je n’entre plus dans le débat, je n’ai plus le temps et je mets mon énergie dans le projet Wings of the Ocean. Je ne veux plus m’égarer à essayer de convaincre quelqu’un que, pour le bien-être de la planète, il faudrait arrêter de manger de la viande et du poisson. Je le renvoie vers la vidéo Cowspiracy et vers d’autres lectures accessibles, parfois à mon livre. Par contre, si dans une prise de parole je peux toucher des milliers de personnes, je le fais. La portée de certaines vidéos est incroyable ! Quelle conférence peut permettre ça ?

Et que répondez-vous à ceux qui disent : « À quoi bon faire quelque chose, puisque tout est joué ? »

Rien.

Rien ?

Je fais une digression pour expliquer pourquoi je ne dis rien parce que tout cela est évident. La mouvance raciste ou protectionniste que l’on connait en Europe, avec des slogans tels que « les Français d’abord », ou « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » est la preuve d’une ignorance terrible. Les nationalistes n’en ont souvent rien à faire des problématiques environnementales causées par nos pays riches qui sont à l’origine de la plupart des flux migratoires actuels et qui vont irréversiblement augmenter dans les années à venir pour ces mêmes raisons. Ces nationalistes ne tiendront pas le même discours quand ils devront migrer au nord parce qu’à Paris on va avoir le climat de Tanger et qu’on n’aura plus les capacités de vivre dans des conditions décentes avec autant de monde en France. Nous allons être obligés d’aller plus au nord ou à l’est pour y trouver refuge. Quand nous serons confrontés aux mouvements « Defend Russia » ou « Defend Norway » qui viendront faire des raids dans les montagnes de l’Oural pour remettre aux frontières les Européens qui dix ans avant défendaient leur belle France, les nationalistes riront beaucoup moins. Cette incapacité à se mettre à la place des autres me révolte. Les Occidentaux sont un fléau, des cancers pour ce monde, et je m’inclus dedans. Le problème, c’est que nous serons les derniers à pâtir de ce que nous avons fait. Deux exemples au hasard pour l’illustrer : les Tibétains ou les Bangladais. Quand les glaciers de l’Himalaya auront fondu en été et que le Gange sera à sec pendant cette période, ces populations, qui ne sont pas les plus gros pollueurs, vont prendre le retour de bâton en premier. Et cela va être extrêmement violent. En tant qu’Européen, tu peux te permettre de dire que tu t’en moques, mais ce comportement est indigne.

On peut comprendre que ce soit difficilement imaginable.

Pourtant nous allons dépasser les deux degrés de réchauffement global ! C’est acté. Pour inverser cette tendance il aurait fallu que les Occidentaux aient divisé leur niveau de vie par dix il y a un an. On ne l’a pas fait. Si l’on compare les scénarios du GIEC avec les analyses visuelles de terrain, ces dernières montrent que ce que l’on vit est deux fois pire que le pire scénario du GIEC. Si la calotte glaciaire du Groenland et les glaces de l’Antarctique-Nord fondent, c’est six mètres d’eau en plus, sachant que plus de soixante pour cent de la population mondiale vit à moins de 100 kilomètres des côtes. Plus six mètres d’eau veut dire plus de Pays-Bas, de Floride, de Qatar, de Kiel, où je me trouve en ce moment… Une ville comme Marseille ou comme Brest disparait… que fait-on des habitants ? On les reloge ? Mais où ? Comment ? Et ce ne sont que des petites villes à l’échelle mondiale ! Cette situation m’exaspère mais je me dis que nous sommes tellement cons… Au moment où je vous parle, il y a un ferry, à côté de moi dans le port, qui fait 180 mètres de long et 35 mètres de large. Un bateau comme celui-là consomme 120 tonnes de gasoil par jour et c’est quatre fois moins qu’un cargo. Or, des cargos il y en a 60 000 qui tournent à travers la planète.

Comment et de quoi vivez-vous aujourd’hui ?

Je vis sur mon dernier salaire depuis neuf mois et de temps en temps mon grand-père me donne un peu d’argent. Nous avons réussi à financer le bateau du projet Wings of the Ocean par un petit miracle, mais ma personne n’est pas intéressante. Ceci dit, votre question est récurrente : dès que quelqu’un se présente avec un sujet aussi grave que l’effondrement de notre civilisation, les gens préfèrent tirer sur le messager et pointer ses contradictions plutôt que de se remettre en question sur sa propre vie.

En quoi consiste le projet Wings of the Ocean ? Est-ce qu’il vous redonne un peu d’espoir ?

À l’échelle locale, oui, mais évidemment pas globale. Ce projet consiste en un navire trois mâts qui part en mer pour collecter et compacter du plastique. À son bord, il embarque aussi des scientifiques pour mener des études océanographiques. Il n’y aura jamais assez de bateaux qui partiront avec des scientifiques, car la mer est une inconnue pour nous. Je voudrais contribuer à faire comprendre cet élément et récupérer une partie des macro-plastiques qui le massacre. Une fois à terre, le plastique est transformé grâce à la pyrolyse qui permet de retourner des plastiques à l’état pétrolifère. Au Burkina Faso ou au Sierra Leone par exemple, il y a de grosses problématiques de plastique en mer. Si on arrive à donner une valeur à ce plastique, cela permettra d’inciter les habitants de ces pays à repartir en mer pour le chercher ou de le prendre à terre et de le vendre pour qu’il soit transformé.

C’est le projet d’une vie ?

Oui, et la première expédition partira le 3 octobre pour les Caraïbes, aux îles Caïmans. L’année prochaine, nous allons commencer à dépolluer au large du Honduras où il y a une grosse mare de plastique de sept kilomètres de large. La partie nord de Grand-Caïman est infectée de plastique et une usine de recyclage se trouve sur l’île, donc nous allons essayer d’en récupérer le plus possible pour le recycler. Tout le monde est le bienvenu à bord ! Nous sommes une association à but non lucratif mais demandons une participation de 100 euros par jour pour financer la nourriture, le couchage, l’entretien du bateau, le défraiement de l’équipage. Nos éco-volontaires vivent quelque chose de grand et se donnent beaucoup pour une cause juste, utile et active.

Pour découvrir le projet, cliquez ici.

Pourquoi tout va s'effondrer

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Immigration : le baril de poudre américain

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Les images des enfants latinos encagés et séparés de leurs parents ont ému l’opinion publique américaine, jusqu’à faire vaciller l’inflexible Donald Trump. Mais, alors que le narcotrafic explose, le président américain s’obstine à expulser massivement dans leurs pays d’origine les membres des gangs latinos. Au risque de déstabiliser l’ensemble du continent américain.


 

Il l‘avait annoncé. Il l’a fait. Parmi les promesses électorales de Donald Trump, il y avait celle de vider les Etats-Unis d’une partie de leurs délinquants et criminels en accélérant les expulsions des condamnés en situation irrégulière vers leur pays d’origine. Dix-huit mois après son investiture, des dizaines de milliers d’individus jugés nuisibles (129 000 à la fin 2017) ont déjà dû quitter manu militari le territoire américain, au grand soulagement de l’électorat du président. Pour ce faire, ce dernier a notamment signé deux décrets présidentiels sur l’immigration en janvier 2017.

11 millions d’immigrants illégaux sur une population totale de 325,7 millions d’habitants ont été recensés aux Etats-Unis. Certains, installés de longue date, contribuent à l’économie du pays et sont parfaitement intégrés dans le tissu social. Depuis l’arrivée au pouvoir de Trump, le nombre de personnes arrêtées sans avoir commis aucun crime aurait doublé par rapport à la précédente Administration Obama.
Ces expulsions massives se sont transformées en véritables tragédies pour nombre de familles d’immigrants. Chaque jour, des mères de famille, sans aucun casier judiciaire, qui élèvent leurs enfants seules, sont arrêtées, incarcérées et expulsées vers leur pays d’origine sans mise en garde préalable. Elles sont souvent mises dans des centres de détention en attendant le départ, alors que leurs enfants sont laissés sans assistance. Les enfants nés aux Etats-Unis en vertu d’un droit du sol, sont des citoyens américains. Ils sont donc autorisés à rester aux Etats-Unis alors que leurs parents sont expulsés.
Certes, l’éloignement des criminels étrangers séjournant illégalement aux Etats-Unis a toujours été à l’ordre du jour et s’était déjà particulièrement accélérée avec Obama. Mais dès son entrée en fonction, Trump a ordonné à l’agence fédérale en charge de la politique migratoire de viser l’expulsion de deux voire trois millions de clandestins. Au risque de déstabiliser tout un continent.

Lors du débat final face à Hillary Clinton, le candidat Donald Trump avait annoncé la couleur, décrivant un pays gangrené par des individus malfaisants, les « bad hombres » (référence aux origines latinos des groupes criminels visés), qu’il faudrait expulser au plus vite. Le futur président avait notamment dans le viseur les quelque 50 000 membres du gang « Barrio 18 », groupe criminel d’origine mexicaine présent dans une vingtaine d’Etats américains et son rival, moins étendu, mais encore plus sanguinaire, le MS-13 (« Mara Salvatrucha ») d’origine salvadorienne, qui peut compter sur la force de frappe de 8 000 à 10 000 malfrats travaillant aux Etats-Unis.

Ces réseaux mafieux tirent leurs revenus du trafic de drogue, aujourd’hui en pleine explosion sur un continent américain qui voit le nombre d’overdoses croître au même rythme. Comme le reconnaît Trump, les flux de la drogue remontent vers le Nord tandis que l’argent redescend des Etats-Unis et du Canada pour irriguer l’Amérique du Sud. La plupart des pays concernés par les expulsions jalonnent ainsi les routes de la drogue.

C’est cette situation que Donald Trump a déplorée lors de son discours sur l’Etat de l’Union le 30 janvier 2018. Il avait déjà soulevé le problème en rencontrant des policiers de Long Island à l’été 2017, visite au cours de laquelle il avait qualifié les membres du MS-13 d’« animaux » et annoncé sa volonté de « démanteler, décimer et éradiquer les gangs criminels », qui transforment les villes américaines en « champs de la mort ensanglantés ».

Des superlatifs proportionnels aux difficultés que rencontrent les forces de police américaines dans leur lutte contre les gangs latinos. Car contrairement aux mafias italiennes des films de Coppola, ces derniers n’ont pas de parrains, ce qui rend plus difficile l’application de l’arsenal législatif anti-racket.

Pour contourner l’obstacle, Donald Trump n’a pas fait de détails. Le chef de l’Etat a révoqué en janvier 2018 la protection temporaire accordée à 435 000 réfugiés originaires de dix pays, parmi lesquels une majorité de salvadoriens (263 000) haïtiens (58 700), nicaraguayens (5 300) et soudanais (1 000). Ce statut permet aux réfugiés arrivant de pays connaissant une situation soit de conflit armé, soit de catastrophe naturelle, de vivre et de travailler de manière légale aux Etats-Unis et d’ainsi éviter l’expulsion vers leur pays d’origine. Des mesures spectaculaires qui bouleversnt la vie des clandestins n’ayant jamais commis de crimes, lesquels constituent 40% des expulsions, soit 86 000 personnes .

Afin de dresser un diagnostic précis, Trump a commandé un rapport du Bureau des Prisons compilant des données sur le statut d’immigrants des détenus dans les prisons fédérales. Il en est ressorti que près de 25 000 de ces 185 500 individus n’avaient pas la citoyenneté américaine. 92% sont entrés de manière illégale sur le territoire des Etats-Unis. En outre, l’enquête montre que 97% des 13 000 personnes détenues par le Marshals Service et en attente d’un procès, étaient des immigrants illégaux. Partant, une vague d’expulsions a commencé tandis que chaque Etat concerné passait à l’attaque contre les bandes criminelles. L’Opération « Matador » a par exemple permis l’arrestation de 475 personnes à Long Island dans l’Etat de New York, où sévit le MS-13.
De telles mesures ont déjà été expérimentées aux Etats-Unis. Il y a près de trente ans – bien avant la création de Guantanamo – les Etats-Unis envisageaient de construire une vaste prison sur une île des Caraïbes pour y accueillir les prisonniers de droit commun d’origine étrangère. Ceux qui poussent des cris d’orfraie aujourd’hui face à la détermination de Donald Trump à se débarrasser massivement des détenus étrangers, l’ignorent (ou feignent d’ignorer) que cette tendance n’est ni une nouveauté ni le monopole des républicains.
Comme le rappelle la chercheuse de l’International Crisis Group (ICG), Micaela Sviatschi, les déportations de délinquants sans papiers vers leur pays d’origine ont connu un pic dans les années 1990 et 2000, à la suite de l’adoption d’une législation répressive : l’Illegal Immigration Reform and Immigrant Responsibility Act en 1996 et le Homeland Security Act en 2002. De surcroît, en 2010, au Texas, le sénateur démocrate Eddie Luccio avait promis à ses électeurs une économie de plus de 100 millions de dollars si 5000 étrangers étaient expulsés des prisons . Un détenu coûte 52 dollars par jour (soit 44 euros) au contribuable américain (contre 106 euros en France). Dans les prisons texanes, près de 10% des prisonniers sont étrangers et 6700 (sur 155 000 détenus) sont des clandestins sur le point d’être déportés. Parmi eux, se trouvent plus de 5000 Mexicains. A noter que près de la moitié d’entre eux peut bénéficier d’une liberté conditionnelle. Ces derniers constituent le contingent le plus susceptible d’être expulsé, tandis que les autres purgent des peines pour des crimes violents (assassinats, kidnappings, viols, etc) et devraient donc rester en prison jusqu’à la fin de leurs peines. C’est au moment de leur libération que les fauteurs de trouble sont renvoyés dans leur pays d’origine.

Une efficacité remise en question

Malgré tout, les membres de groupes criminels parviennent à regagner le territoire des Etats-Unis pour reprendre leurs activités. Rien d’étonnant au vu des leviers financiers dont disposent les cartels de la drogue, organisations tentaculaires, qui les emploient. Retourner aux Etats-Unis de manière clandestine à partir d’un pays de l’Amérique centrale coûte seulement 8 000 dollars, une somme dérisoire pour le monde du crime.

Pire, le retour en masse de ces délinquants déstabilise un peu plus leurs pays d’origine, souvent économiquement et socialement vulnérables. Gangrénés par une corruption endémique, ces Etats connaissent une instabilité politique et un taux d’homicide préoccupants. Le Salvador sert de plaque tournante au trafic de drogue dans toute la région. Y réinstaller des milliers de criminels issus des gangs les plus durs de la planète condamne la société salvadorienne au chaos.

Dès leur retour des Etats-Unis, les expulsés reçoivent la visite des groupes criminels. Ils sont suivis, fouillés et leurs tatouages sont scrupuleusement examinés pour discerner tout signe révélateur d’une appartenance à un gang. Si ces individus ont un passé criminel identifié, ils sont immédiatement recrutés pour mener des actions punitives. A moins d’être exécutés. Les exécutions sommaires sont le fait soit de bandes rivales, soit des forces de police locales qui ont carte blanche pour traquer les nouveaux arrivants et travaillent souvent en étroite collaboration avec les forces de sécurité américaines dans la lutte contre le narcotrafic.

Une voie semée d’embûches

Cette spirale destructrice épargne les « États récalcitrants ». De nombreux pays, au premier rang desquels Cuba (avec 35 000 clandestins dans les geôles américaines !) et la Chine (1900 détenus, y compris des membres des triades très actives sur la côte Ouest des Etats-Unis), refusent par tous les moyens de reprendre leurs malfaiteurs, opposants mis à part.
A son arrivée au pouvoir, Donald Trump a promis de débloquer le problème, quitte à adopter des mesures vexatoires tel que le refus de délivrer des visas aux dirigeants de certains pays africains. Résultat : le nombre de pays réfractaires est passé de 23 en 2016 à 12 en 2017. La Somalie et l’Irak ont récemment accepté le retour de quelques centaines de leurs ressortissants. Le même problème se pose en France avec un faible taux d’exécution des « mesures d’éloignement » d’étrangers délinquants, en raison de la mauvaise volonté de pays tels que le Mali, la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Bangladesh, l’Inde et l’Afghanistan.

À Washington, l’expulsion des criminels entrés illégalement aux Etats-Unis n’est qu’un des volets de la politique migratoire de Donald Trump. Quelle que soit son efficacité, celle-ci traduit surtout la volonté de satisfaire un électorat des couches populaires victimes de la globalisation, du chômage et du déclassement. Parfois au mépris du sens commun. Car l’expulsion de milliers de travailleurs étrangers – processus déjà enclenché par l’administration Obama – a des effets néfastes sur le tissu économique du pays. Cela se fait particulièrement sentir dans les quatre Etats frontaliers du Mexique que sont la Californie, l’Arizona, le Nouveau-Mexique et le Texas. En Californie, les immigrants illégaux constituaient 5% de la population (2 millions sur 39,54 millions d’habitants) jusqu’à l’arrivée de Trump à la Maison blanche. Massivement employés dans le secteur agricole, leur départ fait craindre un effondrement de la production aux propriétaires des grandes exploitations et des vignobles, lesquels ont pourtant majoritairement voté Trump.
D’ailleurs, la base électorale du président finit par s’éroder, du moins son versant religieux aussi bien chrétien que juif orthodoxe, deux catégories sensibles aux excès, à la brutalité et au manque d’humanité assumés du président.

La critique est aisée mais l’art politique est difficile. Que faire ? Une analyse continentale de la question migratoire s’impose de manière urgente. Car, autant le protectionnisme de l’administration Trump pourrait porter ses fruits en matière économique aux Etats-Unis, autant la politique migratoire qui est mise en œuvre actuellement, se révèle trop simpliste et intenable à long terme pour l’ensemble du continent américain.

L’enjeu dépasse l’Amérique car les pays européens pourront s’inspirer des leçons tirées de l’expérience américaine. En France, n’oublions pas qu’Emmanuel Macron s’est engagé, le 15 octobre 2017 à faire expulser « toutes celles et ceux qui, étant étrangers en situation irrégulière, commettent un acte délictueux quel qu’il soit », faisant ainsi resurgir le débat sur la double peine. Pour agir de manière cohérente, il faudra certainement remettre à plat la politique complaisante de l’Europe vis-à-vis de certains dirigeants corrompus au Moyen-Orient et en Afrique.

Macron, faux-ami du patrimoine


Le président sait les Français attachés à leur patrimoine. Pourtant, en même temps qu’il missionne Stéphane Bern pour choisir les monuments à sauver, il détricote la loi censée les protéger. Pour Didier Rykner, rédacteur en chef de La Tribune de l’Art, cette dérive est aussi alimenté par une administration sclérosée. Il y a péril en la demeure.


Causeur. La « mission patrimoine » pilotée par Stéphane Bern est-elle un nouveau coup de com de l’Élysée ou une politique volontariste pour sauver notre patrimoine ?
Didier Rykner.
J’ai beaucoup de doutes sur la volonté d’Emmanuel Macron de sauver le patrimoine, mais je n’en ai aucun sur celle de Stéphane Bern. Il a été beaucoup critiqué, à tort, car il a prouvé la sincérité de son engagement en sauvant avec ses propres deniers le Collège royal et militaire de Thiron-Gardais. Tout le monde ne peut pas en dire autant. Et grâce à son succès médiatique, la sauvegarde du patrimoine mobilise aujourd’hui l’opinion publique.

Il ne suffit pas de parler…

Dire qu’il y a des problèmes est en soi positif. Mais sa nomination prouve surtout l’échec de ce gouvernement, comme des précédents, à instaurer une politique patrimoniale. Hormis André Malraux et Jack Lang, aucun ministre de la Culture n’a réussi à le faire, par ignorance ou désintérêt. Quant à Françoise Nyssen, sa méconnaissance dépasse celle de ses prédécesseurs. C’est un exploit dramatique. Récemment, elle a restitué un tableau spolié à une famille juive pendant l’Occupation. Ces tableaux sont nommés MNR (Musées nationaux récupération), mais elle a découvert cette appellation en prononçant son discours. Elle ne savait pas ce que ça voulait dire. Manifestement, la ministre ne travaille pas.

À lire aussi : La Ville de Paris laisse ses églises à l’abandon

Cela met-il en cause la légitimité du ministère de la Culture ?

Non. Cela questionne la clairvoyance de celui qui choisit le ministre, car heureusement, il y a quelques personnes qui peuvent prétendre à ce portefeuille. Elles possèdent les compétences nécessaires, s’intéressent au patrimoine et connaissent l’administration. Or que voit-on sous Françoise Nyssen ? Une ministre supplantée par une administration désorganisée qui mène à un chaos inédit. La DGPAT (Direction générale des patrimoines) n’a plus personne à sa tête. Le directeur du patrimoine, Vincent Berjot, est un comptable toujours en poste, mais invisible, et, depuis quatre mois, on cherche à le remplacer. Cinq mois aussi qu’il n’y a plus de directeur des Musées de France, mais Marie-Christine Labourdette n’est pas regrettée. Quant aux Archives, Hervé Lemoine, qui était compétent, n’est plus en responsabilité. Il y a plus encore. Avec l’association Sites & Monuments, nous avons voulu consulter la liste des « trésors nationaux » ayant obtenu leur certificat de sortie du territoire, car nous savons que dans ce domaine l’État est défaillant. Cette liste est dressée par une seule personne qui n’a de compte à rendre qu’à elle-même et elle refuse de nous la montrer. La CADA (Commission d’accès aux documents administratifs) et le tribunal administratif nous ont donné leur accord, mais le ministère, qui nous interdit toujours cette consultation, a fait appel ! Nous irons donc devant le Conseil d’État. Cette administration déliquescente cache des insuffisances coupables. Triste constat quand on connaît les excellents fonctionnaires qui travaillent Rue de Valois.

L’un des volets emblématiques de la « mission Bern » est le loto du patrimoine. Les quelques millions qu’il est censé rapporter seront-ils suffisants ?

Ce que Stéphane Bern va créer, les Britanniques le connaissent depuis longtemps et François de Mazières, le maire de Versailles, plaide en vain pour qu’on le fasse depuis des années. Ce jeu de grattage, qui devrait rapporter 15 à 20 millions, fait office de « gadget » quand les budgets du ministère continuent d’être rognés et que le gouvernement fait passer la loi ÉLAN, qui supprime la nécessité de l’« avis conforme » des architectes des Bâtiments de France pour les édifices en zone protégée en état de péril. Or ils sont très nombreux ! À Perpignan, par exemple, le maire veut raser des îlots entiers dans le quartier Saint-Jacques, qui se trouve précisément dans ce cas (protection et péril). Il peut déjà le faire en partie avec la législation actuelle, mais cette loi lui donnera demain une totale liberté de pelleteuse. Ce texte aurait permis de faire disparaître le Marais à Paris. La deuxième disposition problématique est la limitation du droit de recours des associations. Il sera beaucoup plus difficile de s’opposer aux maires et aux promoteurs, même pour faire respecter cette loi minimaliste. Je pense qu’on veut revenir aux années 1970, quand on détruisait en toute impunité des quartiers entiers. À cela s’ajoute le « réaménagement » irréversible de bâtiments existants. Le palais des Consuls, à Rouen, et la Maison du peuple, à Clichy-la-Garenne, en sont de tristes exemples et prouvent que le patrimoine du XXe siècle est autant menacé que le patrimoine plus ancien.

Faut-il en conclure que lorsqu’un bâtiment est protégé – c’est-à-dire classé –, cela ne le protège pas ? 

Rien n’est à l’abri. Il y a moins de trois ans, au cœur du château de Versailles, site protégé par excellence, l’intérieur d’une aile a été entièrement démoli pour construire un nouveau hall d’accueil digne d’un hôtel d’Abu Dhabi. Pour ce faire, on a cassé des pièces des XVIIIe et XIXe siècles, des murs de refend, des boiseries, les volumes… L’endroit le plus protégé du monde a été défiguré et personne n’a rien dit. Il y a donc un problème !

La multiplication des appels au mécénat privé pour l’acquisition d’œuvres ou la restauration de monuments est-elle l’expression d’un désengagement de l’État dans la préservation du patrimoine ?

C’est ambigu, car le mécénat coûte de l’argent à l’État. La part de déduction fiscale est en général de 66 % pour les particuliers et de 60 % pour les entreprises. Ce chiffre monte à 90 % lorsqu’il s’agit d’un trésor national. Dans ce cas-là, l’État dépense pratiquement autant que s’il achetait. En même temps, il peut faire preuve d’une certaine désinvolture budgétaire, notamment sur le plan de l’allocation des ressources. Sur dix milliards d’euros par an, 9 % sont consacrés à ce qu’on appelle le patrimoine (musées, archéologie, archives), dont 3 %, soit 300 millions, pour les monuments historiques. Une somme qui semble encore plus dérisoire quand on sait que 50 % du budget global de la « Culture » vont à l’audiovisuel public. Est-ce sa mission ? Quand le ministère récupère moins de 1 % du budget de l’État, rogner sur le patrimoine équivaut à se priver de café le matin lorsqu’on est en faillite personnelle. Ce n’est pas là qu’on fait des économies ! Tout prouve, en plus, que le patrimoine est économiquement vertueux. Un euro investi dans ce secteur rapporte plus d’un euro au PIB. Ce sont des économies de bouts de chandelle.

Dans ce domaine, Anne Hidalgo est une « bonne cliente » de La Tribune de l’Art, pourquoi ?

Parce qu’Anne Hidalgo est en train de détruire Paris. Le patrimoine n’est pas entretenu, les musées de la Ville ont des moyens insuffisants, le mobilier urbain est progressivement remplacé par un autre d’une laideur évidente, de pseudo-jardins sont plantés n’importe où. C’est un vandalisme effréné qui détruit l’image de la capitale. Et certaines réalisations seraient difficilement réversibles, comme la place de la République. C’était une place avec deux squares XIXe, des fontaines, des lampadaires, des pelouses, des arbres et de belles grilles. On les a laissés pourrir deux ou trois ans pour justifier leur destruction afin de construire l’esplanade « minérale » où l’on fait désormais du roller. Cet aménagement vieillit très vite et coûte très cher. Ce lieu « festif » a aussi accueilli début juin une ferme géante avec des rouleaux de pelouse, du foin, des vaches et des milliers de fleurs en pot. On a végétalisé ce qu’on avait dévégétalisé ! On pourrait aussi évoquer les quelque 200 fontaines dont près de 60 % ne fonctionnent pas, les églises et leurs peintures murales qui tombent littéralement en morceaux. Et je ne parle pas de la saleté, avec ces poubelles en plastique – qui ressemblent à des préservatifs géants – dévorées par les rats et les corbeaux.

On dénonce aussi les publicités géantes sur les échafaudages. Sont-elles une atteinte au patrimoine ? Elles permettent de financer les travaux de restauration des grands monuments.

C’est officiellement temporaire, mais c’est faux. C’est du temporaire qui se déplace tout le temps, si bien qu’il est partout. Il y en a tout le temps le long de la Seine, par exemple. Et ce type de publicité est laissé plus longtemps que nécessaire pour rapporter plus d’argent aux entrepreneurs. Peut-on tout faire pour de l’argent ? C’est la vraie question. Mettrait-on une bâche monogrammée sur le porte-avions Charles-de-Gaulle lors de sa révision ? Non, ça ne serait pas correct, dirait-on. Alors, pourquoi cela le serait-il sur le palais de Justice de l’île de la Cité ? Le président de la République porterait-il un tee-shirt vantant une marque qui financerait les restaurations de l’Élysée ?

Vous l’en pensez capable ?

Je ne sais pas quoi penser d’Emmanuel Macron. Il est évidemment plus cultivé que ses deux prédécesseurs. Il réunit des directeurs de musées pour parler des musées et il fait le loto du patrimoine. Fort bien. Sauf qu’en même temps, il fait voter une loi qui risque de détruire le patrimoine. D’un côté il semble s’y intéresser et de l’autre pas. Reste à savoir de quel côté penche le « en même temps » sur ce sujet essentiel. Pour le moment, du mauvais.

La Tribune de l'Art: Morceaux choisis 2012-2013

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Loi contre les violences sexuelles: forte avec les faibles, faible avec les forts


En ne voulant fâcher personne, la secrétaire d’Etat à l’égalité homme/femme Marlène Schiappa mécontente tout le monde. Malgré quelques rares avancées positives, sa loi contre les violences sexuelles risque de criminaliser la drague sans pour autant sanctionner la montée des agressions sexuelles. 


Dans le contexte tragi-comique de cette fin de session parlementaire, sur fond d’affaire Benalla/Macron et de canicule propice à l’échauffement des esprits, le projet de loi renforçant la lutte contre les violences sexuelles ou sexistes porté par la très médiatique Marlène Schiappa a finalement été approuvé à l’Assemblée nationale.

L’allongement de la prescription, une mesure bienvenue

Celle qui vient d’être recadrée par le Premier ministre pour avoir malencontreusement utilisé les moyens de son secrétariat d’Etat afin de promouvoir son dernier livre, s’est félicitée de l’adoption de ce projet de loi dans le cadre de la grande cause nationale du quinquennat :  l’égalité entre les femmes et les hommes.

Le texte, voté par moins de 100 députés présents en séance, fait la quasi-unanimité contre lui, à l’exception notable de l’allongement du délai de prescription à trente ans après la majorité pour les crimes sexuels sur mineurs.

Associations féministes et de victimes, oppositions de droite comme de gauche, policiers, juristes, tous dénoncent une loi en partie inapplicable, mélange d’amateurisme et d’effets d’annonce,  et très largement amputée des mesures qui l’auraient rendue véritablement novatrice. Exit la présomption irréfragable de non-consentement pour les mineurs de moins de 15 ans. Exit la reconnaissance de l’amnésie traumatique (sujette à débat). Rétropédalage sur le concept fumeux de « délit d’atteinte sexuelle avec pénétration », si proche du viol mais qui, adopté, serait revenu ni plus ni moins à correctionnaliser ce dernier.

Une croisade anti-harcèlement de rue

Bref, il s’agit un texte brouillon et pas franchement révolutionnaire, duquel les principaux acteurs du secteur ont fini par être écartés en raison de leurs nombreux désaccords avec le projet gouvernemental.

Parmi les mesures de ce texte, la création d’un délit d’ « outrage sexuel et sexiste » semble beaucoup réjouir Marlène Schiappa, avec pour objectif la pénalisation du harcèlement de rue. Or, si personne ne peut contester la nécessité impérieuse de combattre l’insécurité endémique vécue par les femmes dans l’espace public  – sans que l’on ne souhaite visiblement ni interroger ni nommer clairement les causes réelles de cette régression massive-, les moyens prévus pour cela laissent dubitatif.

A moins qu’il ne prenne l’envie subite à quelque harceleur particulièrement bas du front de venir commettre son forfait au nez et à la barbe d’un fonctionnaire de police ou devant une caméra équipée d’un micro, on imagine mal comment les faits  pourront être prouvés, la question de la charge et des moyens de la preuve n’intéressant visiblement pas le législateur. La récente circulation virale d’une vidéo montrant l’agression dont a été victime une femme en terrasse de café à Paris, et dont on a dit qu’elle illustrait la nécessité de cette loi, en prouve en fait l’inanité. Car les images permettent clairement d’identifier des faits de violence (arme par destination, coups, lâcheté des badauds qui font presque regretter que Benalla ne fut pas, là…) mais n’indiquent rien quant aux éventuels propos et comportements outrageants préalables aux faits de violence du présumé harceleur de rue. Sans qu’on ne mette en aucune manière en cause la bonne foi de la victime, remarquons donc toutefois que le dispositif législatif est manifestement inapplicable et inefficace.

Flou comme un outrage sexiste

La loi dispose que « constitue un outrage sexiste le fait (…) d’imposer à une personne tout propos ou comportement à connotation sexuelle ou sexiste qui soit porte atteinte à sa dignité en raison de son caractère dégradant ou humiliant, soit crée à son encontre une situation intimidante [sic], hostile ou offensante [sic] ».

Si les sifflements, regards appuyés, commentaires sur le physique ou autres ne sont évidemment pas mentionnés comme tels dans le texte du projet de loi qui n’a pas osé s’aventurer à ce niveau de ridicule, l’on peut légitimement s’interroger sur l’appréciation de ce qui constitue une situation « intimidante » et « offensante » (« hostilité », on voit à peu près…). L’hyper-subjectivité de ce qui peut paraître intimidant à certain(e)s et pas à d’autres saute immédiatement à l’esprit, tandis que c’est bien le logiciel victimaire qui prévaut dans la qualification idéologique de ce délit. Des sifflements, regards appuyés ou quoi que ce soit d’autre relevant de la drague plus ou moins lourde pourront donc bien évidemment être invoqués par telle ou telle plaignante s’estimant victime, tandis que les agressions sexuelles clairement caractérisables montent en flèche. Sans que leur prise en charge ni le niveau de la réponse pénale ne s’en trouvent accrus.

Egalité ou différences?

Ce qui relève de la civilité et, a contrario, de la hausse des incivilités consécutives à l’ensauvagement de la société, prend sa source dans un défaut global d’éducation, de civilisation en tant que processus de polissage, régression flattée par un hyper-individualisme de masse (dont les revendications communautaristes sont le reflet social). Est-ce à la loi de venir combler en la judiciarisant la disparition de ces principes relevant de l’éducation, des valeurs, de la culture ? N’est-ce pas de facto reconnaître l’échec de ces-dernières ?

Par ailleurs, en intégrant le paradigme moralisateur de l’« offense » ou de l’atteinte à une supposée timidité, le législateur entérine une conception post-moderne très en vogue dans le monde anglo-saxon qui envisage le rapport autrui comme une potentielle intrusion dans la quiétude fantasmée de son identité supposée. Toutes les aspérités du rapport à l’altérité doivent être abrasées, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes d’une matrice idéologique se plaçant constamment sous l’angle de la reconnaissance des différences.

Si c’est un homme qui porte plainte…

La lutte antisexiste reposant par ailleurs sur le postulat salutaire de l’égalité entre les sexes, on voit mal ce qui pourra empêcher un homme de porter plainte s’il se sent atteint dans sa timidité ou offensé sexuellement par la posture provocante et sexy d’une femme avenante. Si bien que le paradigme moral qui prévaut dans ce dispositif est finalement le même que celui qui vante la « pudeur » des femmes, au besoin en les recouvrant d’un voile. Au fond, il s’agit dans les deux cas de se retrancher du désir sexuel des mâles, de ne pas le provoquer, le viol étant la sanction prévisible de l’attitude vestimentaire inverse.

Dans ce schéma, l’Autre est d’emblée posé comme une prédateur ou une prédatrice, un facteur de déstabilisation, un danger potentiel. Or, la lutte contre le harcèlement sexuel sous toutes ses formes nécessite la mise en place de dispositifs réalistes et applicables. Cela requiert aussi des choix sémantiques qui n’enferment pas les rapports hommes-femmes dans une logique moralisante, subjective et victimaire dérisoire par rapport à la cause qu’elle prétend défendre.

« Pour rester en Syrie, Lafarge a financé Daech et sacrifié ses salariés syriens »


D’après les révélations du Monde, de juillet 2012 à septembre 2014, le groupe cimentier français Lafarge aurait maintenu son usine syrienne de Jalabiya en payant un tribut à divers groupes djihadistes dont l’Etat islamique. Poursuivi pour complicité de crimes contre l’humanité et travail incompatible avec la dignité humaine, Lafarge doit aujourd’hui prendre des comptes. Entendu comme témoin fin juillet, l’ex-ministre des Affaires Etrangères Laurent Fabius dit tout ignorer du dossier. Pour nous aider à y voir plus clair, Marie Dosé, avocate de l’association Sherpa, partie civile dans l’affaire, a répondu à nos questions. Entretien.


Daoud Boughezala. Vous défendez l’association Sherpa qui se fixe pour mission de « protéger et défendre les populations victimes de crimes économiques ». Mais dans le procès contre le groupe cimentier Lafarge en Syrie, il s’agit carrément de complicité de crimes contre l’humanité perpétrés par l’Etat islamique. Que reprochez-vous à Lafarge ?

Marie Dosé. Il est établi qu’entre juillet 2012 et septembre 2014, le cimentier Lafarge ne pouvait pas rester en Syrie sans financer plusieurs groupes terroristes, dont Daech. Pour que la cimenterie de Jalabiya maintienne ses activités, il a bien fallu, par exemple, qu’elle achète du pétrole à Daech. En commerçant avec l’État islamique, Lafarge lui a fourni des moyens de commettre des crimes contre l’humanité.

Vous poursuivez également Lafarge pour « travail incompatible avec la dignité humaine ». Onze employés du site syrien assignent leur ex-employeur pour ce motif. Qu’est-ce que cela signifie ?

Procédons chronologiquement. Au départ, quand Le Monde révèle l’affaire, en juin 2016, le ministère de l’Économie et des Finances est contraint de déposer plainte pour des délits douaniers, le maintien de l’activité de Lafarge en Syrie contrevenant aux embargos décrétés par les Nations Unies et l’Union européenne. S’ouvre alors une enquête préliminaire consacrée exclusivement à ces délits. A la suite de quoi les ONG Sherpa et ECCHR décident d’aller plus loin en s’appuyant sur les déclarations d’une dizaine d’anciens salariés de la filière syrienne de Lafarge, qui témoignent du caractère déplorable de leurs conditions de travail. Les ONG saisissent enfin des magistrats instructeurs indépendants d’une plainte avec constitution de parties civiles qui a abouti à la mise en examen de Lafarge pour complicité de crimes contre l’humanité.

À ce jour, un salarié syrien de Lafarge est toujours porté disparu.

Les salariés de Lafarge restés sur place étaient-ils français ?

Non, des Syriens ! Dès 2011, lorsque la guerre civile éclate, Lafarge prend soin de rapatrier ses salariés français et de ne garder que ses employés syriens, ce qui est assez révélateur. Le maintien de l’activité de la cimenterie les mettait en danger.  Pour se rendre à l’usine, ils devaient passer, au péril de leur vie, par des checkpoints contrôlés par Daech, et s’exposaient notamment à des enlèvements. Lesquels faisaient bien sûr l’objet de demandes de rançons que Lafarge payait parfois, et parfois pas. À ce jour, un salarié syrien est toujours porté disparu. Bref, pour maintenir son activité économique, Lafarge n’a pas hésité à sacrifier ses salariés ; leurs témoignages sur ce point sont d’ailleurs édifiants.

A-t-on une idée précise des sommes d’argent que Lafarge a transmises aux groupes djihadistes ?

Tout ceci a déjà fait l’objet d’un audit interne, mais les investigations continuent. Plus de 15 millions de dollars ont été versés par Lafarge, aussi bien pour l’achat illicite de matières premières que pour la rémunération d’intermédiaires chargés de payer les groupes armés, dont Daech. Pour vous donner un ordre de grandeur, les attentats du 13 novembre 2015 ont coûté à Daech environ 100 000 euros (entre la location des voitures, les allers et retours des auteurs des attentats, les armes…) : qui peut affirmer que l’argent de Lafarge n’a pas servi à financer, par exemple, l’attentat du Bataclan ?

Je me désole que Laurent Fabius ne soit pas scandalisé d’avoir été tenu dans l’ignorance.

… apparemment, pas Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères au moment des faits. Auditionné en qualité de témoin le 20 juillet, il a assuré ne pas se souvenir avoir été mis au courant de la présence d’une usine Lafarge en Syrie. En doutez-vous ?

Je ne peux concevoir que le président du Conseil constitutionnel se rende coupable de mensonge alors même qu’il est entendu comme témoin et prête serment devant des magistrats instructeurs. Je me désole seulement qu’il ne soit pas scandalisé d’avoir été tenu dans l’ignorance. La DGSE et la DGSI étaient parfaitement informées, tout comme le quai d’Orsay. Nous avons obtenu la déclassification de documents et de notes diplomatiques qui retracent ce qu’il se passait au jour le jour en Syrie : la décision de Lafarge de s’y maintenir, le danger auquel le cimentier exposait ses salariés, ses multiples tractations avec des groupuscules terroristes, et enfin l’occupation de l’usine par Daech, qui finira par siphonner son ciment.

D’après l’ancien directeur général adjoint de Lafarge Christian Herrault, l’ex-ambassadeur de France en Syrie Éric Chevallier, aurait incité Lafarge à maintenir ses activités coûte que coûte…

… et tout cela sans que Laurent Fabius n’en sache rien ! Comment comprendre que le ministre des Affaires étrangères ne se souvienne pas d’avoir été informé de la présence de Lafarge en Syrie, au moment même où la France connaît une menace terroriste sans précédent ? On serait presque rassuré de penser que Laurent Fabius ment…

Quelle issue judiciaire espérez-vous ?

D’abord, que Lafarge, en sa qualité de personne morale, ainsi que ses dirigeants, comparaissent devant les juges à l’issue de cette instruction. Et qu’aucune multinationale ne puisse plus exploiter la fragilité des populations exposées au terrorisme ou à la guerre sans être lourdement sanctionnée. Ce qui est la raison d’être de Sherpa. Enfin, que les salariés sacrifiés aux intérêts de leur entreprise soient indemnisés dans les meilleurs délais des graves préjudices qu’ils ont subis. Nous avons donc officiellement demandé au cimentier d’ouvrir un fonds d’indemnisation et d’assumer ses responsabilités. Il faut savoir en effet que toutes les entreprises avaient quitté les territoires conquis par Daech… sauf Lafarge.

Notre sécurité dépend du rapatriement des Françaises djihadistes.

Passons à un autre volet de vos activités également lié au terrorisme islamiste. Sur un autre plan, vous plaidez la cause des femmes djihadistes arrêtées dans le Kurdistan syrien. Pourquoi souhaitez-vous qu’elles soient jugées en France ?

Je sais que c’est difficile à entendre, mais j’insiste : notre sécurité dépend de leur rapatriement. Elles font l’objet de mandats d’arrêt en France. Dès leur retour, ces femmes seront placées en détention, soumises à des expertises psychiatriques et médico-psychologiques, et interrogées par des juges antiterroristes que nul ne peut soupçonner de laxisme. Leurs enfants seront placés par l’Aide Sociale à l’Enfance avant d’être, peut-être, confiés à leurs grands-parents.

N’avez-vous pas confiance en la justice kurde ?

Les Kurdes ne peuvent ni ne veulent les juger. Primo, la justice kurde n’a pas plus d’existence légale que leur État : même s’ils décidaient de juger ces femmes pour complaire à la France, leurs jugements n’auraient aucune valeur. Secundo, les Kurdes ont d’autres priorités que de soigner ou de nourrir ces femmes et ces enfants : ils finiront donc par les laisser partir ou par les rendre à ce qu’il reste de l’État islamique. Ce fut d’ailleurs le cas pour plus d’une centaine de femmes d’autres nationalités.

Le gouvernement français persiste à fuir ses responsabilités en choisissant de se taire.

Connaissez-vous le profil de ces femmes djihadistes réputées aussi fanatiques et déterminées que les hommes ?

Je ne sais rien d’elles, et ce ne sont pas les quelques échanges que je peux avoir sur WhatsApp qui suffiront à m’éclairer. Il n’est donc pas question pour moi de vous affirmer qu’elles ne sont plus dangereuses, qu’elles n’ont pas combattu ou se sont contentées d’épouser des djihadistes. C’est justement parce que personne ne sait qui elles sont que nous ne pouvons pas les laisser entre les mains des Kurdes, dont on sait qu’ils sont dépourvus de système judiciaire et de moyens d’investigation.

Hélas, après que ses ministres ont multiplié les déclarations à l’emporte-pièce dans la plus grande incohérence, le gouvernement français persiste à fuir ses responsabilités en choisissant de se taire. Cette défaillance de l’État, jusqu’à son plus haut niveau, n’en finit pas de me consterner.

Qu’attendons-nous pour, à l’instar des Canadiens, Russes, Suisses et Danois, prendre nos responsabilités et organiser le rapatriement de nos ressortissants ?

Le silence gêné des autorités est compréhensible. Sans l’avouer publiquement, notre gouvernement espère peut-être l’exécution de djihadistes hommes et femmes pour régler le problème à la racine…

Voilà comment, par son silence, ce gouvernement suscite, autorise, et légitime les interprétations les plus douteuses. Si vous faites allusion aux propos tenus par la ministre de la Défense qui, il y a quelques mois, se réjouissait de la mort de djihadistes français au combat, nous n’en sommes plus là.

Pour ma part, j’évoquais le silence gêné des autorités sur le rapatriement des femmes détenues arbitrairement par les Kurdes, et rien d’autre. En Irak, je ne peux pas croire que la France espère, fût-ce secrètement, que des condamnations à mort « régleront le problème à la racine ». Pour preuve, au cours du procès de Melina Boughedir, les autorités françaises ont su rappeler leur opposition à la peine capitale. Quant au Kurdistan syrien (Rojava), la peine de mort n’y est pas appliquée… Nous devons désormais assumer le sort judiciaire des Français qui se sont rendus en zone de combats. Qu’attendons-nous pour, à l’instar des Canadiens, Russes, Suisses et Danois, prendre nos responsabilités et organiser le rapatriement de nos ressortissants ? Qu’ils deviennent une monnaie d’échange entre les mains des Kurdes ou une bombe à retardement ?

Présidentielles maliennes: une lueur d’espoir

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Décimé par le salafisme et délaissé par l’Europe, le Mali a plus que jamais besoin d’une refonte de son paysage naturel et politique. Les futures élections présidentielles permettront-elles de rediriger le pays vers une prospérité financière, spirituelle et intellectuelle ?


 

En terme de géostratégie, le Mali est un pays très important. Il convient donc de suivre minutieusement l’élection présidentielle qui s’y trame, ce que la presse française ne fait quasiment pas. Or, malheureusement, rien ne permet de penser que cette élection va empêcher une nouvelle dégradation de la situation.

Grand potentiel économique

Pays immense (dont la surface équivaut à celles de la France, de l’Espagne et du Portugal réunies), pays d’émigration et de trafics (migrants, armes stupéfiants), pays de guerre civile, et de transit pour les groupes islamistes, c’est aussi un pays à grand potentiel économique : son sous sol est riche (or, hydrocarbures, lignite, etc) et le delta intérieur du Niger aurait dû devenir, depuis bien longtemps, le grenier de l’Afrique.

C’est, dans la conjoncture actuelle, un foyer de rébellions et de phalanges islamistes qui portent la mort dans tout l’ouest africain. De plus il est, depuis l’origine (et la dictature répressive de Moussa Traoré), un terreau propice à des revendications politiques, sociales, territoriales et culturelles qui sous tendent toute la vie politique de la région : or le Mali est une véritable plaque tournante du continent africain ayant des frontières communes avec trois immenses pays aux frontières étirées et mal surveillées (l’Algérie, la Mauritanie, le Niger) ainsi qu’avec la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Sénégal et le Burkina Faso. Et par delà ces frontières, vers les incendies permanents que sont la Libye et le Nigeria.

L’opération française était inévitable

On doit se souvenir que, fin 2012 et début 2013, le Mali a subi à la fois une offensive islamiste venue du nord et menaçant Bamako, et des coups d’états soldatesques. C’est l’armée française qui, par une opération (Serval, puis Barkhane) remarquable, reconnue comme telle du bout des lèvres par les classes supérieures maliennes, a sauvé la capitale et cantonné les forces djihadistes dans les déserts du nord. Sans les éradiquer complètement car le nord, fier et mal aimé du sud, a été poussé dans les bras des mouvements radicaux. Les premières frappes françaises le 10 janvier 2013 ont reçu le soutien de presque tous les partis français (sauf Mélenchon et Mamère). Trois questions se sont depuis lors posées chronologiquement.

1 – La première question était de savoir si l’intervention française était légale. Elle l’était au regard des conventions franco-maliennes et de l’appel des autorités légitimes, mais pas aux yeux du Conseil de sécurité de l’ONU : contrairement à ce que soutenaient, sans vraisemblance, MM. Fabius et Hollande, l’intervention militaire française ne se situait pas ‘‘dans le cadre légal des résolutions du Conseil de sécurité des Nations-Unies ». Bien au contraire, en obéissant, depuis 6 mois, à ces résolutions, la France se mettait dans la même situation que le Gouvernement du Front populaire face au nazisme, se soumettant à l’historique lâcheté de la SDN, et aux drames atroces qui s’ensuivirent. En effet, la résolution 20 85 du CSNU (21 déc. 2012), rappelée au iota près (11/01/13) par le même CSNU invoque :

– un appel au déploiement d’une force internationale missionnée par ledit CSNU,

sous conduite africaine, la MISMA, et  »coordonnée »( ?) par la CEDEAO, organisme sous-régional dominé par les anglophones, qui avait placé sous embargo portuaire les armes modernes destinées au Mali agressé…

…. mais nos gouvernants avaient failli

Il était difficile de faire plus stupide, 18 mois après les premières exactions des gangs de criminels et terroristes. L’intervention de nos troupes se situait, fort heureusement en dehors de ce contexte formaliste, dans le cadre plus simple, plus légitime, plus intelligent, et plus humain, de la réponse de notre peuple à l’appel au secours des institutions d’un peuple frère de longue date. La France exerça la légitime défense d’autrui. Mais nos gouvernants avaient laissé pourrir la situation et failli.

– Non seulement en laissant s’installer et s’organiser, sans réaction, des gangs criminels et islamistes, martyrisant les populations civiles, sur un territoire francophone de 700 000 km2

– Mais aussi en se gardant bieb de demander publiquement à l’Algérie comment des convois de dizaines de véhicules, camions et armements compris, ont pu traverser son territoire sans éveiller son attention,

– en soumettant sa politique étrangère et de défense à la translucide Mme Ashton, à la CEDEAO, au CSNU,

– en désertant de ses responsabilités historiques quant à la défense de ses amis, et en laissant sa place à d’autres puissances, bien plus avisées.

Une structure politique exsangue

La deuxième question, la plus importante, a été négligée par les gouvernements français successifs. C’est de ce déni paresseux que découlent tous les drames passés, présents, et sans doute à venir. Nous l’avons écrit à plusieurs reprises : tant que la structure politique du Mali ne sera pas changée, et adaptée aux réalités et aux demandes des populations, son instabilité persistera et s’aggravera jusqu’à devenir incoercible. MM. Hollande et Fabius ne l’ont pas compris, ou pas voulu l’entendre, au moment idoine : quand l’armée française était victorieuse, en juin 2013. Il fallait alors organiser une conférence de réconciliation nationale, conformément à la tradition africaine; conduire à une profonde modification de la constitution, évoluant vers une régime fédéral; permettre ainsi aux grands groupes (7 ou 8) ethno-historico-géo-linguistiques de se sentir constitutionnellement reconnus, politiquement et culturellement respectés, démocratiquement et économiquement impliqués. Au lieu de cela la France a poussé à une élection présidentielle précipitée et a abandonné à Alger (en plein conflit d’intérêts avec la questions touarègue) sur fond d’intromission US, LA question fondamentale : celles des grandes régions, de leur organisation démocratique, et de leurs attributions économiques pour, enfin, développer ce pays qui a tant d’atouts gâchés.

Pourquoi confier la réconciliation malienne à Alger?

Les tensions internes au Mali sont multiséculaires, pré-coloniales, et on peut les simplifier en tensions nord/sud ou les caricaturer en frictions bambaras/touaregs. La constitution malienne de 1992, centralisatrice, abstraite, a placé les uns en situation de domination politique et économique par les autres. Il fut donc aberrant de confier à Alger (qui redoute les questions irrédentistes qui se ramifient sur son territoire) la tache de réconciliation Nord/Sud. Ni les Accords d’Alger pour la restauration de la paix, de la sécurité et du développement dans la région de Kidal, de 2006, ni les Accords d’Alger (décidément) de 2015 ne pouvaient aboutir. Ces accords dénient le Pacte national signé en avril 1992 entre le gouvernement malien et les Mouvements et fronts unifiés de l’Azawad (nom que les peuples du Nord, Touaregs, Peuls, Songhoï et Maures donnent à leur territoire); de plus ils sont très insuffisants et ne sont pas appliqués.

Le nouvel accord d’Alger des 15 mai et 20 juin 2015 négocié entre le gouvernement et la CMA (Coordination des mouvements de l’Azawad), en présence de l’Ambassadeur… américain, n’a pas réussi à enclencher les processus vertueux de démocratie, de paix et de développement .

La France n’a pas vocation à rester sur le terrain

Quant à la troisième question elle ne se pose que parce que la seconde a été bâclée. C’est celle de la défense du Mali que les Maliens sont incapables d’assurer. A l’inverse du légendaire orgueil de Bamako.

Or la France n’a pas vocation à rester sur le terrain mais seulement à assurer une fonction d’assistance logistique et technique. Mais ni l’armée malienne, ni le G5 Sahel en gestation, ni la belle armée tchadienne trop éloignée, ni l’Europe, ne sont une solution satisfaisante envisageable, alors que le khalifat chassé de Syrie semble vouloir rassembler ses forces au Sahel, ou il sera plus difficile à éradiquer….Pour le Huffington Post, Guillaume Lagane (Europa Nova) le Mali doit être l’occasion de relancer l’Europe de la défense. Or celle-ci n’existe pas : la France est intervenue seule au Mali et a supporté, seule, la totalité des morts de nos fils et l’essentiel des frais liés à cet engagement militaire. Mais nous désapprouvons la conclusion que propose le Huff Post : « Le pacifisme allemand étant au cœur du problème, il est crucial que Paris pèse sur Berlin pour tenter de faire évoluer le seul pays européen capable, par son poids économique, de relancer le projet d’Europe de la défense. » Ce ne sont pas les 300 soldats allemands qui sont au Mali sans la moindre expérience ni du pays ni de ce type d’opération qui peuvent accréditer cette démarche. D’ailleurs, comme le reconnaît Guillaume Lagane, « les soldats envoyés ont clairement une mission non- combattante. Comme en Afghanistan, l’Allemagne maintient donc une position d’extrême réticence face aux interventions extérieures et, plus généralement, face aux opérations de guerre’. À la dernière conférence de Munich sur la sécurité européenne, le ministre allemand de la défense, Thomas de Maizière, a ainsi rappelé que ‘ce n’est pas parce que vous avez un marteau que chaque problème est un clou’. Un faux fuyant assez minable.

Second tour le 12 août

Peut être que les algarades et menaces de Donald Trump contre la faiblesse militaire allemande feront évoluer les choses (comme pour le Japon qui renforce son budget défense). Mais la question n’est pas là : c’est la France qui doit organiser les choses pour des raisons géopolitiques, tactiques opérationnelles; et le G5 Sahel est une bonne idée mais elle ne fonctionnera pas sans son appui. Un appui intelligent ce qui n’est pas le cas : l’occasion pathétiquement gâchée de 2013 se représentera peut être avec l’élection présidentielle dont le second tour se joue le 12 août.

C’est dans ce contexte aussi difficile, aggravé par l’incurie des gouvernements français, que se déroulera le second tour de l’élection présidentielle au Mali.

Le taux de participation à ce premier tour culmine à 43%, encore plus faible que pour les précédents scrutins présidentiels. Comme il y avait 24 candidats, la légitimité du vainqueur sera très faible. D’autant que la sincérité du vote a été mise cause par quinze des candidats (767 bureaux, soit 3,3 % du total, ont été privés d’élection. La mission d’observation de l’Union européenne, a réclamé à plusieurs reprises, mais en vain, leur publication. Un des leaders de l’opposition (Cisse) a beau jeu de soutenir que c’est dans la zone qui lui est favorable que ces votes n’ont pu avoir lieu.

IBK en ballottage favorable

Le président sortant Ibrahim Boubacar Kéita (IBK) atteint 41%,42 des suffrages. Il est donc contraint (c’est une première au Mali pour un président sortant) à un second tour. Il est vrai que son bilan n’est pas bon et que sa personnalité passive est contestée. Il affrontera donc, le 12 août, Soumaila Cissé qui a récolté 17,80 % des voix, en baisse par rapport à ses deux précédentes tentatives : car l’homme, ancien ministre de l’Economie puis président de la Commission de l’UEMOA (le marché commun de l’Afrique de l’ouest) est discrédité sur le plan politique (allégations d’ambiguïté ou de compromissions) et au plan moral (allégations de corruption).

De plus, on peut penser que les trois autres  »accessits » ne lui apporteront pas leurs voix car ses chances sont désormais infimes et son horizon politique réduit par l’âge. Les deux candidats qui peuvent peser sont Aliou Diallo (7,95%), et Cheick Modibo Diarra 7,46%.

Le premier, des deux très investi dans la filière or (dont le Mali est un important producteur) a aussi mis de son côté les milieux dévots musulmans (il est hadji), et même les chefs de clan du nord grâce à sa fondation  »Maliba » ( »Grand Mali » en bambara) pour venir en aide aux populations des zones occupées par les djihadistes. Ce diplômé en économie de l’Université de Picardie est le seul à pouvoir apporter du sang neuf à une marigot politicien malien épuisé et consanguin.En janvier 2013, il a créé l’Alliance Démocratique pour la Paix-Maliba (ADP-Maliba), un parti politique qui se donne pour mission de ‘‘renouveler la politique » malienne par  »la construction d’un Mali démocratique et prospère par l’économie sociale de marché, ce qui signifie que l’État garantit la liberté des activités économiques tout en créant un équilibre social ». ADP-Maliba est la troisième force politique parlementaire avec huit députés élus à l’Assemblée nationale. Gageons que son parcours politique ne fait que commencer s’il est bien, comme tout le laisse augurer, le faiseur de roi.

Car l’astrophysicien américano-malien de 66 ans Modibo Diarra, ancien premier ministre par intérim, ne semble pas pouvoir porter le besoin de renouveau d’un pays très jeune, en dépit du prestige relatif que lui confère le fait qu’il est aujourd’hui président de Microsoft Afrique. Mais il est le gendre de Moussa Traoré qui fut condamné à mort puis gracié par l’establishment bamakois.

Multiculturalistes, ne confondez pas race et culture!

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Théâtre municipal de Rio, 18 décembre 2017. ©SIPA, Numéro de reportage : 00836685_000010.

Il serait temps que les apôtres de la diversité comprennent qu’ils sont souvent bien plus racistes que leurs adversaires. Comme le savent pertinemment les Sud-Américains, cultures et religions sont pas synonyme de race.


« Raciste, vous êtes raciste, vous critiquez le multiculturalisme ». C’est devenu l’accusation suprême, l’argument de vente des champions exaltés de la diversité. C’est le cri de ralliement des bien-pensants et le mantra rhétorique de la gauche anti-laïque. Paravent argumentaire, étendard de la vertu, devise de la nouvelle inquisition, on la brandit devant l’autre pour témoigner de sa foi. C’est le bunker dans lequel on se blottit pour ne pas avoir à débattre. La tranchée dans laquelle on se glisse pour rester au chaud entre copains.

Il serait pourtant grand temps que les apôtres de la diversité comprennent que ce sont souvent eux, les plus racistes. Les cultures et les religions ne se confondent pas avec les races. Loin de faire les nuances qui s’imposent, les multiculturalistes font des amalgames énormes et grotesques, réussissant à nous convaincre de l’inséparabilité d’une tradition particulière à l’ADN d’une personne. Ainsi, critiquer l’islamisme serait raciste, alors que l’islam est une religion pratiquée par des gens de toutes les couleurs. Multiculturalistes et racistes, même combat ! Les deux camps baignent dans l’essentialisme.

Critiquer une culture n’est pas raciste

Les sociétés multiethniques seraient donc toujours multiculturelles, et vice-versa, jamais les étrangers ne pourraient s’intégrer à l’Occident, car ils seraient prédestinés à répéter ce qu’ont fait leurs exotiques ancêtres. Un Blanc ne pourrait pas écouter de rap et un Noir de musique classique, ou alors ils feraient preuve « d’appropriation culturelle ». Pas de partage, rien en commun. Pas de chiffres arabes pour les chrétiens ni de technologie de pointe pour les musulmans. Le multiculturalisme fait l’apologie de la réclusion identitaire. Le monoculturalisme serait impossible dans tout pays multiethnique.

En suivant cette logique, il faudrait que les groupes restent purs, immaculés, isolés les uns des autres. Au sein d’une société faussement libérale encourageant l’endogamie. Impossible de remettre en cause une pratique culturelle, car elle reflèterait la couleur de peau des personnes qui lui donnent vie. Telle est la logique d’un multiculturalisme qu’on s’acharne pourtant à déguiser en progrès. La culture serait le prolongement de la nature, malgré 2000 ans de philosophie occidentale ayant prétendu le contraire.

Le sexe est toujours plus fort que l’idéologie

L’Amérique latine montre que cette vision des choses n’est pas universelle, sinon dépassée. Dans leur ensemble, les sociétés latino-américaines sont les plus métissées au monde. Dans son étude exceptionnelle sur la formation de la société brésilienne, l’écrivain et sociologue Gilberto Freyre note que l’appétit sexuel des Portugais a favorisé l’établissement d’une société excessivement composite sur le plan ethnique, mais pas nécessairement fragmentée sur le plan culturel. Les débuts de la mondialisation, c’est la colonisation des Amériques. L’impérialisme est indissociable de toutes ces unions lascives, de toutes ces synthèses érotiques qui ont forgé un continent.

A lire aussi : Pourquoi l’esprit latin est plus fort que le néo-féminisme

Vous n’avez qu’à vous balader à La Havane ou à débarquer au Brésil pour constater à quel point le commerce triangulaire a produit d’intenses mélanges. Vous pouvez aussi admirer les canons vénézuéliens et colombiens pour comprendre. Le croisement des peuples a fait des femmes dont les yeux brûlent plus fort que l’enfer. N’en déplaise aux partisans d’une certaine pureté raciale (de gauche et de droite) : le sexe est toujours fort que l’idéologie. Les dogmes restent à l’extérieur de la chambre à coucher.

L’unité profonde des pays latinos-américains

Malgré leur caractère multiethnique et le projet de certains intellectuels de gauche de les « multiculturaliser », on trouve encore une forte unité culturelle dans les pays latino-américains, ce qui fait aujourd’hui défaut aux démocraties occidentales. Les pays latinos ne sont pas du tout épargnés par le phénomène du racisme, mais culturellement, ils sont beaucoup moins divisés que les pays européens rongés par le communautarisme. Point d’apartheid religieux orchestré par les vertueux tenants du vivre-séparé.

Contrairement aux intellectuels qui pensent ironiquement favoriser l’intégration, l’Amérique latine a dépassé le stade de la naturalisation de la culture, de l’essentialisation des identités. Dans ces sociétés multicolores où la séduction l’emporte encore sur notre décadence progressiste, la culture est un fait transversal et le politique existe encore. Certes, les centaines de nuances de peau ne sont pas toujours ignorées, mais le mariage des origines est depuis longtemps consommé. L’Amérique latine est le laboratoire d’une expérience inédite. Elle est probablement le prototype des sociétés de demain.

Aussi étrange que cela puisse paraître, les sociétés latino-américaines ont quelque chose à nous apprendre. Elles sont loin d’être parfaites (la répartition de la richesse est très inégale), mais elles nous permettent de retourner le problème de l’intégration pour y voir plus clair. Qui dit plusieurs races ne veut pas toujours dire plusieurs identités. S’il y a bien des cultures en France, comme l’a déjà affirmé Emmanuel Macron, y en-a-t-il vraiment autant à Cuba, en Colombie et au Brésil ? Comme le veut la formule, el pueblo unido jamás será vencido[tooltips content= » »Le peuple uni ne sera jamais vaincu. » »]*[/tooltips].

Les âmes mortes du Donbass

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© D.R.

Depuis son déclenchement au printemps 2014, la guerre dans l’est de l’Ukraine (Donbass) n’en finit plus. Signés en pure perte par Kiev et Moscou, les protocoles de Minsk I et II n’ont guère pacifié cette zone grise partagée entre pouvoir ukrainien et petites républiques séparatistes prorusses. Et la guerre de l’information fait rage. D’après l’ONU, les hostilités auraient emporté 2 725 civils en quatre ans. L’Ukraine revendique 3 784 soldats tombés au champ d’honneur, mais aussi 8 500 blessés et 554 vétérans suicidés après leur démobilisation. Côté séparatiste, on évalue entre 3 800 et 4 800 le nombre de pertes, sur un total de 33 500 partisans armés.

Si un point fait consensus entre les parties, c’est la violation des 13 clauses du protocole de Minsk II (février 2015). Piétiné sitôt signé, le cessez-le-feu n’a pas permis d’échanges réguliers de prisonniers ni même interrompu l’emploi des armes lourdes. Sur le plan politique, le processus de paix est au point mort : l’Ukraine n’a pas recouvré le contrôle de ses frontières tandis que les condottieres de l’Est, toujours appuyés par des milliers de volontaires russes, n’ont obtenu ni l’amnistie ni l’autonomie qu’ils réclamaient.

Signe des temps, les autorités de Kiev ont récemment changé de rhétorique. La lutte qu’elles livrent à Vladimir Poutine à travers ses pantins ne s’embarrasse plus d’euphémisme. C’est désormais sous la conduite de l’état-major et du président de la République Petro Perochenko que se mène cette guerre qui ne craint plus de dire son nom ni de nommer son ennemi (russe). Malgré son statut de commandeur des armées, l’oligarque « roi du chocolat » culmine à 8 % de popularité et retournera vraisemblablement à ses confiseries après l’élection présidentielle de mars 2019. En Ukraine, les âmes mortes se ramassent à la pelle, les souvenirs et les regrets aussi.

« Il y a un nombre non-négligeable de descendants de harkis parmi les radicalisés »

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Mehdi Nemmouche, accusé d'être l'auteur d'une fusillade au Musée Juif de Belgique, ici à la cour d'appel de Versailles, le 12 juin 2014 ©SIPA Auteur : Benoit Numéro de reportage : AP22130085_000001

Mi-juillet, la conseillère départementale LREM Mounia Haddad, 29 ans, a été séquestrée deux jours durant par sa famille d’origine algérienne. Celle-ci n’acceptait pas son projet de mariage avec un descendant de harki. Après avoir décortiqué les structures anthropologiques de l’immigration algérienne, le politologue Jérôme Fourquet se penche sur les traces que la guerre d’Algérie a laissées dans notre société. Dans la France en proie au terrorisme, héritiers des harkis, pieds-noirs et combattants du FLN brassent des imaginaires concurrents. Entretien (2/2)


 

Retrouvez la première partie de cet entretien ici.

Daoud Boughezala. Cinquante-six ans après la signature des accords d’Evian, alors que l’affaire Mounia Haddad révèle la potentielle rivalité entre descendants de harkis et familles FLN, quels rapports entretiennent ces deux sous-groupes de l’immigration algérienne en France ?

Jérôme Fourquet. Dans certaines familles d’origine algérienne, la mémoire héroïque de l’engagement des parents ou grands-parents dans la lutte d’indépendance continue d’être amplement entretenue. Cela peut  s’accompagner d’un rapport ambigu à la France mais surtout d’un rejet et d’une stigmatisation des harkis. Abdelghani Merah raconte comment sa fratrie a baigné dans un discours de rejet de la France, ancienne puissance coloniale. Ce n’est peut-être pas non plus un total hasard si son frère Mohamed a ciblé trois militaires français d’origine maghrébine.

En parallèle, comme l’a noté Gilles Kepel, il y a un nombre non-négligeable d’enfants et de petits-enfants de harkis parmi les musulmans radicalisés, à l’instar de Mehdi Nemmouche, le tueur du musée juif de Bruxelles. On observe une sorte de retournement de stigmate : des familles méprisées parce qu’elles étaient dans le camp des perdants et considérées comme des traîtres à la cause surinvestissent leur identité musulmane. Consciente ou non, cette revanche symbolique peut les amener à entrer dans une course au plus pur.

Pour la gauche empreinte du schéma binaire dominant/dominé, les harkis étaient du mauvais côté de l’histoire.

Dans votre essai co-écrit avec Nicolas Lebourg La nouvelle guerre d’Algérie n’aura pas lieu, (Fondation Jean Jaurès, 2017) vous soulignez le rôle pionnier qu’ont joué les enfants des enfants de harkis dans la construction de l’islam de France et dans la Marche des beurs (1983). Pourtant, leur cause est plus souvent défendue par le Front national que dans la mouvance antiraciste. Comment expliquez-vous cette occultation ?

Chaque cause politique doit être intégrée dans une grille de lecture historique ou un schéma plus large. Traditionnellement, le FN et une partie de la droite ont toujours eu à cœur de défendre la cause des rapatriés ainsi que celle des harkis. Parmi les figures emblématiques de cette famille de pensée, on trouve Jeannette Bougrab. Dans l’autre camp, la matrice idéologique et historique de la gauche l’inclinait en revanche à glorifier le FLN pour s’inscrire dans la tradition des porteurs de valises et des manifestants de Charonne. Cette inscription symbolique s’est prolongée après la décolonisation dans les combats antiracistes et dans la lutte pour l’intégration. La cause harkie s’insérait mal dans ce schéma global car avec son surmoi marxiste, la gauche entendait se placer du côté des opprimés. Pour la gauche empreinte du schéma binaire dominant/dominé, les harkis étaient du mauvais côté de l’histoire.

Le cas des harkis renvoie en effet à la mauvaise conscience du gaullisme et de la droite.

Abandonnés par la France, parqués dans des camps de transit, les harkis n’ont obtenu que très tardivement des excuses officielles des autorités françaises, par la voix des présidents Sarkozy puis Hollande. Ont-ils été enfin intégrés au grand récit national ?

Sans doute davantage que par le passé. La société française a mis des décennies à digérer les années de la guerre d’Algérie. De la même manière qu’il a fallu attendre les années 1970/80 pour qu’on porte un autre regard que le mythe gaullo-communiste sur l’Occupation et la Résistance, il a fallu patienter jusqu’aux années 2000 pour qu’on s’intéresse de nouveau à ce sujet de la guerre d’Algérie qui a coupé le pays en deux et qui est longtemps resté occulté notamment pour ce qui est de la question des harkis.

Le cas des harkis renvoie en effet à la mauvaise conscience du gaullisme et de la droite. De Gaulle avait en effet donné l’ordre de désarmer les harkas tandis que les fellaghas se préparaient à les massacrer. Symétriquement, par parti pris pro-indépendance de l’Algérie, la gauche aussi s’est totalement désintéressée de cette population et de ses descendants après leur immigration, malgré leurs conditions de vie inacceptables. Dans ces conditions, le combat des harkis a été investi par le Front national.

Dans la guerre des mémoires, chacun a choisi ses Arabes : le FN les harkis, la gauche les descendants des indépendantistes.

Le FN s’est-il approprié la cause harkie par opportunisme électoral ?

Pour le FN, il s’agit d’abord de rester fidèle au combat pour l’Algérie française. Dans ce cadre, l’empathie des frontistes va logiquement aux harkis, qui furent longtemps les parias de la République. Par ailleurs, ils peuvent ainsi afficher une sensibilité patriotique qui n’est du coup clairement pas basée sur un critère ethnique. Dans la guerre des mémoires, en substance, chacun a choisi ses Arabes : le FN les harkis, la gauche les descendants des indépendantistes.

C’est dire si la guerre d’Algérie semble encore dans toutes les têtes. Depuis la vague terroriste de 2015, les autorités craignent-elles la résurgence d’un début de guerre civile comme l’hexagone en a connu entre 1958 et 1962 lorsque FLN et OAS y multipliaient les attentats ?

Le directeur de la DGSI Patrick Calvar semblait effectivement préoccupé par une hypothétique guerre civile opposant djihadistes et éléments violents d’ultradroite. De son côté, la sphère la plus identitaire de la droite conjecturait une nouvelle guerre d’Algérie, en se basant sur des références telles que la Toussaint Rouge, pendant que les théoriciens du djihad comme Abu Moussab Al-Souri spéculaient depuis des années sur l’opportunité d’embraser les sociétés européennes. Pour Daech, le but du jeu était de créer la guerre civile en commettant des attentats marquants susceptibles de dresser les communautés les unes contre les autres. Par le déclenchement d’un cycle provocation-répression, l’objectif était de fragmenter petit à petit la société française, notamment géographiquement, entre musulmans et mécréants. Craignant la réalisation de ce scénario, Calvar avait prédit que la société française allait de grands risques de vaciller entre fin 2015 et 2016.

Si Daech était parvenu à mettre la société française sous pression, on aurait peut-être eu une sortie de route.

Mauvaise pioche ! Malgré des attentats en série, la société française n’a pas basculé dans la violence…

On a quand même connu un petit moment de flottement en 2016. Souvenez-vous de ce qui est arrivé en Corse, l’une des parties du territoire les plus sensibles à ces problématiques : la ratonnade des jardins de l’empereur d’Ajaccio en décembre 2015, quelques semaines après les attentats du Bataclan et des terrasses parisiennes ; puis les affrontements ethniques de Sisco survenus en août 2016, deux semaines après l’assassinat du père Hamel à Saint-Etienne-du-Rouvray.

Mais depuis l’attaque de Nice en juillet 2016, il n’y a plus eu d’attentat terroriste de grande ampleur dans l’hexagone. On peut penser que, si l’appareil de Daech était parvenu à mettre la société française sous pression, on aurait peut-être eu une sortie de route.

Au moment des attentats, on a vu resurgir une palette de références qui nous ramenaient tout droit aux heures sombres de la guerre d’Algérie.

Avec 250 morts en trois ans, le bilan du terrorisme djihadiste sur le sol français n’a rien à envier aux exactions du FLN…

Au-delà de ce triste bilan humain, il reste un fossé entre les capacités organisationnelles dont disposait l’appareil politico-militaire du FLN en France et celles des djihadistes présents dans l’hexagone. A l’époque, en quelques semaines, le FLN avait perpétré des centaines d’attentats partout sur le territoire de la métropole, y compris contre des équipements économiques (voies de chemin de fer, dépôts pétroliers etc..).

Le niveau de menace est donc objectivement moins élevé qu’à l’époque. Reste qu’au moment des attentats, on a vu resurgir une palette de références qui nous ramenaient tout droit aux heures sombres de la guerre d’Algérie : le recours à l’état d’urgence, la capacité de l’appareil d’Etat et des forces de sécurité à quadriller un certain nombre de quartiers et d’empêcher les fixations de l’ennemi djihadiste dans certaines zones. Tout cela a nourri le spectre de la guerre civile qui hante notre société du fait du délitement du vivre-ensemble.

La nouvelle guerre d'Algérie n'aura pas lieu

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« Dans la communauté algérienne, les mariages mixtes connaissent un coup d’arrêt »

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Paris à tout prix, un film de Reem Kherici

Mi-juillet, la conseillère départementale LREM Mounia Haddad, 29 ans, a été séquestrée deux jours durant par sa famille d’origine algérienne. Celle-ci n’acceptait pas son projet de mariage avec un descendant de harki. Un fait divers anecdotique ou révélateur d’un malaise dans l’assimilation ? Le politologue Jérôme Fourquet, auteur de La nouvelle guerre d’Algérie n’aura pas lieu, nous livre son analyse. Entretien (1/2).


Daoud Boughezala. Le mois dernier, la conseillère départementale LREM Mounia Haddad, 29 ans, a été séquestrée deux jours par sa famille d’origine kabyle. Celle-ci rejetait violemment en effet son mariage avec un petit-fils de harki, lui préférant une union arrangée au bled. Est-ce un fait divers isolé ?

Jérôme Fourquet. Non. Cette affaire est symptomatique d’une pratique qui existe. Le mariage forcé ou arrangé a disparu depuis longtemps en France, mais cette coutume persiste néanmoins dans certaines familles issues de l’immigration. Là où cette affaire est emblématique, c’est que Mounia Haddad présente tous les attributs d’une intégration totalement réussie tant sur le plan professionnel que sur le plan politique. Elle est cadre hospitalière, engagée politiquement à La République En Marche avec le titre d’élue départementale élue en tandem avec l’actuel président du Conseil départemental d’Indre-et-Loire.
Or, y compris dans ce type de famille bien intégrée, on constate la survivance de règles et de pratiques devenues étrangères aux comportements usuels de la société française.

Pour une grande majorité des musulmans, il est encore primordial qu’une jeune femme arrive vierge au mariage.

Qu’indiquent vos enquêtes sur les valeurs familiales de cette contre-société ?

Nos enquêtes attestent par exemple que pour une grande majorité de la population de confession musulmane, il est encore primordial qu’une jeune femme arrive vierge au mariage.
Le statut des femmes et leur champ de liberté, par exemple concernant leur sexualité ou le choix d’un conjoint, diffèrent des conceptions dominantes de la société française. La question du rapport à l’homosexualité reste également extrêmement taboue dans toute une partie de la population issue de l’immigration arabo-musulmane. Pourtant, l’ensemble de la société française connaît une décrispation globale par rapport aux questions de mœurs. Pour reprendre les catégories de Marcel Gauchet, la société française a achevé son processus de sortie de la religion (catholique) alors qu’une frange significative de la population issue de l’immigration arabo-musulmane n’est pas engagée dans ce processus (même si on note un phénomène de sécularisation dans une partie de ce groupe démographique).

Les jeunes hommes restent davantage fixés dans les cités, sont plus discriminés et réussissent moins à l’école que les jeunes femmes.

Il semblerait même qu’une dynamique inverse soit enclenchée. Optimiste à la parution de son essai Faire France (1990), la démographe Michèle Tribalat constate aujourd’hui une crispation morale et identitaire d’une grande partie de l’immigration arabo-musulmane. Les beurettes ont-elles été reprises en main par leurs familles ?

Oui en partie. Le cas de Mounia Haddad en dit long sur cette reprise en main. Dans nos enquêtes, on remarque en effet le raidissement de toute une partie de la population d’origine algérienne concernant la capacité de ces femmes/jeunes filles à choisir leur parti et leur vie. L’évolution du nombre de mariages mixtes est aussi révélatrice. Dans la communauté algérienne, les mariages mixtes ont connu un début de décollage rapide entre les années 70 et 90. Puis au tournant des années 1990 et 2000, s’est produit un coup d’arrêt.
Au sein de la population d’origine arabo-musulmane, on note dans certaines villes (comme Toulouse par exemple) des écarts assez marqués de la proportion d’hommes et de femmes selon les quartiers. La proportion de femmes est la plus faible dans les quartiers sensibles (type Mirail à Toulouse) alors qu’elle est plus élevée en centre-ville et les quartiers de classe moyenne. Cela signifie qu’une partie de ces femmes engagées dans un parcours d’ascension sociale et scolaire prend le parti de quitter cet univers, où leur population d’origine se concentre, pour vivre leur vie librement. Et ce, alors que les jeunes hommes restent davantage fixés dans les cités, sont plus discriminés et réussissent moins à l’école que les jeunes femmes. C’est pourquoi certains développent un sentiment de frustration vis-à-vis de la société française. Comme l’analyse Farhad Khosrokhavar, c’est un des ingrédients qui contribue à fabriquer dans ces quartiers un terreau sur lequel prospèrent le djihadisme et la radicalisation.

Après avoir qualifié la colonisation française en Algérie de crime contre l’humanité, Macron a a fait un tabac parmi les Français immatriculés dans les consulats en Algérie.

Parmi les symptômes et les leviers de mobilisation de cette contre-société, on trouve l’antisémitisme. En son sein, détectez-vous comme Georges Bensoussan une matrice spécifiquement algérienne de haine de la France et du Juif ?

Sans être spécialiste, j’ai lu avec grand intérêt votre entretien avec Georges Bensoussan. Un peu comme dans Al-Andalous, l’idée que toutes les communautés vivent en harmonie doit être sévèrement réinterrogée. Chez certaines familles originaires d’Algérie, un antisémitisme populaire et traditionnel s’est transmis de génération en génération. Et ce sentiment judéophobe est bien antérieur au moment où la puissance coloniale a décidé de favoriser les Juifs par le décret Crémieux.
Pour ce qui est du sentiment antifrançais, l’histoire spécifique de l’Algérie pèse lourd. Par exemple, après qu’en pleine campagne présidentielle, Macron a fait sa fameuse sortie controversée sur la colonisation française en Algérie qu’il a qualifiée de crime contre l’humanité, il a obtenu des retombées électorales révélatrices. S’il a fait un tabac parmi les Français immatriculés dans les consulats en Algérie (51,9% au premier tour), il a en revanche obtenu un score moins spectaculaire, quoique élevé, dans les consulats en Tunisie (36,8%) et au Maroc (31,6%). Il s’est donc manifestement adressé à un électorat algérien.

Lire la seconde partie de cet entretien ici

La nouvelle guerre d'Algérie n'aura pas lieu

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« Paris aura bientôt le climat de Tanger »

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Julien Wosnitza. ©DR.

À l’escale, en pleine expédition Wings of The Ocean, l’écrivain et militant associatif Julien Wosnitza, auteur de Pourquoi tout va s’effondrer, a fait une halte dans le port allemand de Kiel. L’occasion de répondre à nos questions autour de ce qu’il diagnostique comme l’effondrement de notre civilisation dont le réchauffement climatique ne serait que l’un des symptômes. Entretien.


 

Matthieu Delaunay. Comment expliquez-vous le succès de librairie que vous êtes en train de connaître ?

Julien Wosnitza. Peut-être parce que ce sujet commence à infuser dans les esprits et que les médias parlent de plus en plus d’écologie. Il y a aussi le fait que des écologistes forcenés, encore optimistes hier, constatent aujourd’hui que rien ne bouge. Ils se disent et témoignent qu’on est encore plus près de la catastrophe et que l’humanité ne changera pas. La préface de Paul Watson [ndlr : fondateur de l’ONG Sea Shepherd] et la postface de Pablo Servigne m’ont aussi apporté une caution activiste et scientifique, une légitimité. C’est ce qui me tenait vraiment à cœur. Paul Watson est une figure de l’activisme pour la sauvegarde des océans, et m’a donné envie de m’engager avec Sea Shepherd pendant un an. Pablo Servigne est un spécialiste de la collapsologie et m’a beaucoup inspiré. Mon livre a été conçu dans un format court, pour faire passer le mot. Un résumé, pas cher et accessible rapidement, avec une information fiable.

Que répondez-vous aux personnes qui doutent de ce que vous avancez ?

Dans ma vie personnelle, je n’entre plus dans le débat, je n’ai plus le temps et je mets mon énergie dans le projet Wings of the Ocean. Je ne veux plus m’égarer à essayer de convaincre quelqu’un que, pour le bien-être de la planète, il faudrait arrêter de manger de la viande et du poisson. Je le renvoie vers la vidéo Cowspiracy et vers d’autres lectures accessibles, parfois à mon livre. Par contre, si dans une prise de parole je peux toucher des milliers de personnes, je le fais. La portée de certaines vidéos est incroyable ! Quelle conférence peut permettre ça ?

Et que répondez-vous à ceux qui disent : « À quoi bon faire quelque chose, puisque tout est joué ? »

Rien.

Rien ?

Je fais une digression pour expliquer pourquoi je ne dis rien parce que tout cela est évident. La mouvance raciste ou protectionniste que l’on connait en Europe, avec des slogans tels que « les Français d’abord », ou « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » est la preuve d’une ignorance terrible. Les nationalistes n’en ont souvent rien à faire des problématiques environnementales causées par nos pays riches qui sont à l’origine de la plupart des flux migratoires actuels et qui vont irréversiblement augmenter dans les années à venir pour ces mêmes raisons. Ces nationalistes ne tiendront pas le même discours quand ils devront migrer au nord parce qu’à Paris on va avoir le climat de Tanger et qu’on n’aura plus les capacités de vivre dans des conditions décentes avec autant de monde en France. Nous allons être obligés d’aller plus au nord ou à l’est pour y trouver refuge. Quand nous serons confrontés aux mouvements « Defend Russia » ou « Defend Norway » qui viendront faire des raids dans les montagnes de l’Oural pour remettre aux frontières les Européens qui dix ans avant défendaient leur belle France, les nationalistes riront beaucoup moins. Cette incapacité à se mettre à la place des autres me révolte. Les Occidentaux sont un fléau, des cancers pour ce monde, et je m’inclus dedans. Le problème, c’est que nous serons les derniers à pâtir de ce que nous avons fait. Deux exemples au hasard pour l’illustrer : les Tibétains ou les Bangladais. Quand les glaciers de l’Himalaya auront fondu en été et que le Gange sera à sec pendant cette période, ces populations, qui ne sont pas les plus gros pollueurs, vont prendre le retour de bâton en premier. Et cela va être extrêmement violent. En tant qu’Européen, tu peux te permettre de dire que tu t’en moques, mais ce comportement est indigne.

On peut comprendre que ce soit difficilement imaginable.

Pourtant nous allons dépasser les deux degrés de réchauffement global ! C’est acté. Pour inverser cette tendance il aurait fallu que les Occidentaux aient divisé leur niveau de vie par dix il y a un an. On ne l’a pas fait. Si l’on compare les scénarios du GIEC avec les analyses visuelles de terrain, ces dernières montrent que ce que l’on vit est deux fois pire que le pire scénario du GIEC. Si la calotte glaciaire du Groenland et les glaces de l’Antarctique-Nord fondent, c’est six mètres d’eau en plus, sachant que plus de soixante pour cent de la population mondiale vit à moins de 100 kilomètres des côtes. Plus six mètres d’eau veut dire plus de Pays-Bas, de Floride, de Qatar, de Kiel, où je me trouve en ce moment… Une ville comme Marseille ou comme Brest disparait… que fait-on des habitants ? On les reloge ? Mais où ? Comment ? Et ce ne sont que des petites villes à l’échelle mondiale ! Cette situation m’exaspère mais je me dis que nous sommes tellement cons… Au moment où je vous parle, il y a un ferry, à côté de moi dans le port, qui fait 180 mètres de long et 35 mètres de large. Un bateau comme celui-là consomme 120 tonnes de gasoil par jour et c’est quatre fois moins qu’un cargo. Or, des cargos il y en a 60 000 qui tournent à travers la planète.

Comment et de quoi vivez-vous aujourd’hui ?

Je vis sur mon dernier salaire depuis neuf mois et de temps en temps mon grand-père me donne un peu d’argent. Nous avons réussi à financer le bateau du projet Wings of the Ocean par un petit miracle, mais ma personne n’est pas intéressante. Ceci dit, votre question est récurrente : dès que quelqu’un se présente avec un sujet aussi grave que l’effondrement de notre civilisation, les gens préfèrent tirer sur le messager et pointer ses contradictions plutôt que de se remettre en question sur sa propre vie.

En quoi consiste le projet Wings of the Ocean ? Est-ce qu’il vous redonne un peu d’espoir ?

À l’échelle locale, oui, mais évidemment pas globale. Ce projet consiste en un navire trois mâts qui part en mer pour collecter et compacter du plastique. À son bord, il embarque aussi des scientifiques pour mener des études océanographiques. Il n’y aura jamais assez de bateaux qui partiront avec des scientifiques, car la mer est une inconnue pour nous. Je voudrais contribuer à faire comprendre cet élément et récupérer une partie des macro-plastiques qui le massacre. Une fois à terre, le plastique est transformé grâce à la pyrolyse qui permet de retourner des plastiques à l’état pétrolifère. Au Burkina Faso ou au Sierra Leone par exemple, il y a de grosses problématiques de plastique en mer. Si on arrive à donner une valeur à ce plastique, cela permettra d’inciter les habitants de ces pays à repartir en mer pour le chercher ou de le prendre à terre et de le vendre pour qu’il soit transformé.

C’est le projet d’une vie ?

Oui, et la première expédition partira le 3 octobre pour les Caraïbes, aux îles Caïmans. L’année prochaine, nous allons commencer à dépolluer au large du Honduras où il y a une grosse mare de plastique de sept kilomètres de large. La partie nord de Grand-Caïman est infectée de plastique et une usine de recyclage se trouve sur l’île, donc nous allons essayer d’en récupérer le plus possible pour le recycler. Tout le monde est le bienvenu à bord ! Nous sommes une association à but non lucratif mais demandons une participation de 100 euros par jour pour financer la nourriture, le couchage, l’entretien du bateau, le défraiement de l’équipage. Nos éco-volontaires vivent quelque chose de grand et se donnent beaucoup pour une cause juste, utile et active.

Pour découvrir le projet, cliquez ici.

Pourquoi tout va s'effondrer

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Immigration : le baril de poudre américain

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Immigration Separating Families
Des manifestants siégant au parlement américain, à Washington, pour protester contre la séparation des familles de migrants expulsés, 26 juillet 2018 ©SIPA Numéro de reportage : AP22229676_000001

Les images des enfants latinos encagés et séparés de leurs parents ont ému l’opinion publique américaine, jusqu’à faire vaciller l’inflexible Donald Trump. Mais, alors que le narcotrafic explose, le président américain s’obstine à expulser massivement dans leurs pays d’origine les membres des gangs latinos. Au risque de déstabiliser l’ensemble du continent américain.


 

Il l‘avait annoncé. Il l’a fait. Parmi les promesses électorales de Donald Trump, il y avait celle de vider les Etats-Unis d’une partie de leurs délinquants et criminels en accélérant les expulsions des condamnés en situation irrégulière vers leur pays d’origine. Dix-huit mois après son investiture, des dizaines de milliers d’individus jugés nuisibles (129 000 à la fin 2017) ont déjà dû quitter manu militari le territoire américain, au grand soulagement de l’électorat du président. Pour ce faire, ce dernier a notamment signé deux décrets présidentiels sur l’immigration en janvier 2017.

11 millions d’immigrants illégaux sur une population totale de 325,7 millions d’habitants ont été recensés aux Etats-Unis. Certains, installés de longue date, contribuent à l’économie du pays et sont parfaitement intégrés dans le tissu social. Depuis l’arrivée au pouvoir de Trump, le nombre de personnes arrêtées sans avoir commis aucun crime aurait doublé par rapport à la précédente Administration Obama.
Ces expulsions massives se sont transformées en véritables tragédies pour nombre de familles d’immigrants. Chaque jour, des mères de famille, sans aucun casier judiciaire, qui élèvent leurs enfants seules, sont arrêtées, incarcérées et expulsées vers leur pays d’origine sans mise en garde préalable. Elles sont souvent mises dans des centres de détention en attendant le départ, alors que leurs enfants sont laissés sans assistance. Les enfants nés aux Etats-Unis en vertu d’un droit du sol, sont des citoyens américains. Ils sont donc autorisés à rester aux Etats-Unis alors que leurs parents sont expulsés.
Certes, l’éloignement des criminels étrangers séjournant illégalement aux Etats-Unis a toujours été à l’ordre du jour et s’était déjà particulièrement accélérée avec Obama. Mais dès son entrée en fonction, Trump a ordonné à l’agence fédérale en charge de la politique migratoire de viser l’expulsion de deux voire trois millions de clandestins. Au risque de déstabiliser tout un continent.

Lors du débat final face à Hillary Clinton, le candidat Donald Trump avait annoncé la couleur, décrivant un pays gangrené par des individus malfaisants, les « bad hombres » (référence aux origines latinos des groupes criminels visés), qu’il faudrait expulser au plus vite. Le futur président avait notamment dans le viseur les quelque 50 000 membres du gang « Barrio 18 », groupe criminel d’origine mexicaine présent dans une vingtaine d’Etats américains et son rival, moins étendu, mais encore plus sanguinaire, le MS-13 (« Mara Salvatrucha ») d’origine salvadorienne, qui peut compter sur la force de frappe de 8 000 à 10 000 malfrats travaillant aux Etats-Unis.

Ces réseaux mafieux tirent leurs revenus du trafic de drogue, aujourd’hui en pleine explosion sur un continent américain qui voit le nombre d’overdoses croître au même rythme. Comme le reconnaît Trump, les flux de la drogue remontent vers le Nord tandis que l’argent redescend des Etats-Unis et du Canada pour irriguer l’Amérique du Sud. La plupart des pays concernés par les expulsions jalonnent ainsi les routes de la drogue.

C’est cette situation que Donald Trump a déplorée lors de son discours sur l’Etat de l’Union le 30 janvier 2018. Il avait déjà soulevé le problème en rencontrant des policiers de Long Island à l’été 2017, visite au cours de laquelle il avait qualifié les membres du MS-13 d’« animaux » et annoncé sa volonté de « démanteler, décimer et éradiquer les gangs criminels », qui transforment les villes américaines en « champs de la mort ensanglantés ».

Des superlatifs proportionnels aux difficultés que rencontrent les forces de police américaines dans leur lutte contre les gangs latinos. Car contrairement aux mafias italiennes des films de Coppola, ces derniers n’ont pas de parrains, ce qui rend plus difficile l’application de l’arsenal législatif anti-racket.

Pour contourner l’obstacle, Donald Trump n’a pas fait de détails. Le chef de l’Etat a révoqué en janvier 2018 la protection temporaire accordée à 435 000 réfugiés originaires de dix pays, parmi lesquels une majorité de salvadoriens (263 000) haïtiens (58 700), nicaraguayens (5 300) et soudanais (1 000). Ce statut permet aux réfugiés arrivant de pays connaissant une situation soit de conflit armé, soit de catastrophe naturelle, de vivre et de travailler de manière légale aux Etats-Unis et d’ainsi éviter l’expulsion vers leur pays d’origine. Des mesures spectaculaires qui bouleversnt la vie des clandestins n’ayant jamais commis de crimes, lesquels constituent 40% des expulsions, soit 86 000 personnes .

Afin de dresser un diagnostic précis, Trump a commandé un rapport du Bureau des Prisons compilant des données sur le statut d’immigrants des détenus dans les prisons fédérales. Il en est ressorti que près de 25 000 de ces 185 500 individus n’avaient pas la citoyenneté américaine. 92% sont entrés de manière illégale sur le territoire des Etats-Unis. En outre, l’enquête montre que 97% des 13 000 personnes détenues par le Marshals Service et en attente d’un procès, étaient des immigrants illégaux. Partant, une vague d’expulsions a commencé tandis que chaque Etat concerné passait à l’attaque contre les bandes criminelles. L’Opération « Matador » a par exemple permis l’arrestation de 475 personnes à Long Island dans l’Etat de New York, où sévit le MS-13.
De telles mesures ont déjà été expérimentées aux Etats-Unis. Il y a près de trente ans – bien avant la création de Guantanamo – les Etats-Unis envisageaient de construire une vaste prison sur une île des Caraïbes pour y accueillir les prisonniers de droit commun d’origine étrangère. Ceux qui poussent des cris d’orfraie aujourd’hui face à la détermination de Donald Trump à se débarrasser massivement des détenus étrangers, l’ignorent (ou feignent d’ignorer) que cette tendance n’est ni une nouveauté ni le monopole des républicains.
Comme le rappelle la chercheuse de l’International Crisis Group (ICG), Micaela Sviatschi, les déportations de délinquants sans papiers vers leur pays d’origine ont connu un pic dans les années 1990 et 2000, à la suite de l’adoption d’une législation répressive : l’Illegal Immigration Reform and Immigrant Responsibility Act en 1996 et le Homeland Security Act en 2002. De surcroît, en 2010, au Texas, le sénateur démocrate Eddie Luccio avait promis à ses électeurs une économie de plus de 100 millions de dollars si 5000 étrangers étaient expulsés des prisons . Un détenu coûte 52 dollars par jour (soit 44 euros) au contribuable américain (contre 106 euros en France). Dans les prisons texanes, près de 10% des prisonniers sont étrangers et 6700 (sur 155 000 détenus) sont des clandestins sur le point d’être déportés. Parmi eux, se trouvent plus de 5000 Mexicains. A noter que près de la moitié d’entre eux peut bénéficier d’une liberté conditionnelle. Ces derniers constituent le contingent le plus susceptible d’être expulsé, tandis que les autres purgent des peines pour des crimes violents (assassinats, kidnappings, viols, etc) et devraient donc rester en prison jusqu’à la fin de leurs peines. C’est au moment de leur libération que les fauteurs de trouble sont renvoyés dans leur pays d’origine.

Une efficacité remise en question

Malgré tout, les membres de groupes criminels parviennent à regagner le territoire des Etats-Unis pour reprendre leurs activités. Rien d’étonnant au vu des leviers financiers dont disposent les cartels de la drogue, organisations tentaculaires, qui les emploient. Retourner aux Etats-Unis de manière clandestine à partir d’un pays de l’Amérique centrale coûte seulement 8 000 dollars, une somme dérisoire pour le monde du crime.

Pire, le retour en masse de ces délinquants déstabilise un peu plus leurs pays d’origine, souvent économiquement et socialement vulnérables. Gangrénés par une corruption endémique, ces Etats connaissent une instabilité politique et un taux d’homicide préoccupants. Le Salvador sert de plaque tournante au trafic de drogue dans toute la région. Y réinstaller des milliers de criminels issus des gangs les plus durs de la planète condamne la société salvadorienne au chaos.

Dès leur retour des Etats-Unis, les expulsés reçoivent la visite des groupes criminels. Ils sont suivis, fouillés et leurs tatouages sont scrupuleusement examinés pour discerner tout signe révélateur d’une appartenance à un gang. Si ces individus ont un passé criminel identifié, ils sont immédiatement recrutés pour mener des actions punitives. A moins d’être exécutés. Les exécutions sommaires sont le fait soit de bandes rivales, soit des forces de police locales qui ont carte blanche pour traquer les nouveaux arrivants et travaillent souvent en étroite collaboration avec les forces de sécurité américaines dans la lutte contre le narcotrafic.

Une voie semée d’embûches

Cette spirale destructrice épargne les « États récalcitrants ». De nombreux pays, au premier rang desquels Cuba (avec 35 000 clandestins dans les geôles américaines !) et la Chine (1900 détenus, y compris des membres des triades très actives sur la côte Ouest des Etats-Unis), refusent par tous les moyens de reprendre leurs malfaiteurs, opposants mis à part.
A son arrivée au pouvoir, Donald Trump a promis de débloquer le problème, quitte à adopter des mesures vexatoires tel que le refus de délivrer des visas aux dirigeants de certains pays africains. Résultat : le nombre de pays réfractaires est passé de 23 en 2016 à 12 en 2017. La Somalie et l’Irak ont récemment accepté le retour de quelques centaines de leurs ressortissants. Le même problème se pose en France avec un faible taux d’exécution des « mesures d’éloignement » d’étrangers délinquants, en raison de la mauvaise volonté de pays tels que le Mali, la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Bangladesh, l’Inde et l’Afghanistan.

À Washington, l’expulsion des criminels entrés illégalement aux Etats-Unis n’est qu’un des volets de la politique migratoire de Donald Trump. Quelle que soit son efficacité, celle-ci traduit surtout la volonté de satisfaire un électorat des couches populaires victimes de la globalisation, du chômage et du déclassement. Parfois au mépris du sens commun. Car l’expulsion de milliers de travailleurs étrangers – processus déjà enclenché par l’administration Obama – a des effets néfastes sur le tissu économique du pays. Cela se fait particulièrement sentir dans les quatre Etats frontaliers du Mexique que sont la Californie, l’Arizona, le Nouveau-Mexique et le Texas. En Californie, les immigrants illégaux constituaient 5% de la population (2 millions sur 39,54 millions d’habitants) jusqu’à l’arrivée de Trump à la Maison blanche. Massivement employés dans le secteur agricole, leur départ fait craindre un effondrement de la production aux propriétaires des grandes exploitations et des vignobles, lesquels ont pourtant majoritairement voté Trump.
D’ailleurs, la base électorale du président finit par s’éroder, du moins son versant religieux aussi bien chrétien que juif orthodoxe, deux catégories sensibles aux excès, à la brutalité et au manque d’humanité assumés du président.

La critique est aisée mais l’art politique est difficile. Que faire ? Une analyse continentale de la question migratoire s’impose de manière urgente. Car, autant le protectionnisme de l’administration Trump pourrait porter ses fruits en matière économique aux Etats-Unis, autant la politique migratoire qui est mise en œuvre actuellement, se révèle trop simpliste et intenable à long terme pour l’ensemble du continent américain.

L’enjeu dépasse l’Amérique car les pays européens pourront s’inspirer des leçons tirées de l’expérience américaine. En France, n’oublions pas qu’Emmanuel Macron s’est engagé, le 15 octobre 2017 à faire expulser « toutes celles et ceux qui, étant étrangers en situation irrégulière, commettent un acte délictueux quel qu’il soit », faisant ainsi resurgir le débat sur la double peine. Pour agir de manière cohérente, il faudra certainement remettre à plat la politique complaisante de l’Europe vis-à-vis de certains dirigeants corrompus au Moyen-Orient et en Afrique.

Macron, faux-ami du patrimoine

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Le critique d'art Didier Rykner dans son bureau © Hannah ASSOULINE

Le président sait les Français attachés à leur patrimoine. Pourtant, en même temps qu’il missionne Stéphane Bern pour choisir les monuments à sauver, il détricote la loi censée les protéger. Pour Didier Rykner, rédacteur en chef de La Tribune de l’Art, cette dérive est aussi alimenté par une administration sclérosée. Il y a péril en la demeure.


Causeur. La « mission patrimoine » pilotée par Stéphane Bern est-elle un nouveau coup de com de l’Élysée ou une politique volontariste pour sauver notre patrimoine ?
Didier Rykner.
J’ai beaucoup de doutes sur la volonté d’Emmanuel Macron de sauver le patrimoine, mais je n’en ai aucun sur celle de Stéphane Bern. Il a été beaucoup critiqué, à tort, car il a prouvé la sincérité de son engagement en sauvant avec ses propres deniers le Collège royal et militaire de Thiron-Gardais. Tout le monde ne peut pas en dire autant. Et grâce à son succès médiatique, la sauvegarde du patrimoine mobilise aujourd’hui l’opinion publique.

Il ne suffit pas de parler…

Dire qu’il y a des problèmes est en soi positif. Mais sa nomination prouve surtout l’échec de ce gouvernement, comme des précédents, à instaurer une politique patrimoniale. Hormis André Malraux et Jack Lang, aucun ministre de la Culture n’a réussi à le faire, par ignorance ou désintérêt. Quant à Françoise Nyssen, sa méconnaissance dépasse celle de ses prédécesseurs. C’est un exploit dramatique. Récemment, elle a restitué un tableau spolié à une famille juive pendant l’Occupation. Ces tableaux sont nommés MNR (Musées nationaux récupération), mais elle a découvert cette appellation en prononçant son discours. Elle ne savait pas ce que ça voulait dire. Manifestement, la ministre ne travaille pas.

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Cela met-il en cause la légitimité du ministère de la Culture ?

Non. Cela questionne la clairvoyance de celui qui choisit le ministre, car heureusement, il y a quelques personnes qui peuvent prétendre à ce portefeuille. Elles possèdent les compétences nécessaires, s’intéressent au patrimoine et connaissent l’administration. Or que voit-on sous Françoise Nyssen ? Une ministre supplantée par une administration désorganisée qui mène à un chaos inédit. La DGPAT (Direction générale des patrimoines) n’a plus personne à sa tête. Le directeur du patrimoine, Vincent Berjot, est un comptable toujours en poste, mais invisible, et, depuis quatre mois, on cherche à le remplacer. Cinq mois aussi qu’il n’y a plus de directeur des Musées de France, mais Marie-Christine Labourdette n’est pas regrettée. Quant aux Archives, Hervé Lemoine, qui était compétent, n’est plus en responsabilité. Il y a plus encore. Avec l’association Sites & Monuments, nous avons voulu consulter la liste des « trésors nationaux » ayant obtenu leur certificat de sortie du territoire, car nous savons que dans ce domaine l’État est défaillant. Cette liste est dressée par une seule personne qui n’a de compte à rendre qu’à elle-même et elle refuse de nous la montrer. La CADA (Commission d’accès aux documents administratifs) et le tribunal administratif nous ont donné leur accord, mais le ministère, qui nous interdit toujours cette consultation, a fait appel ! Nous irons donc devant le Conseil d’État. Cette administration déliquescente cache des insuffisances coupables. Triste constat quand on connaît les excellents fonctionnaires qui travaillent Rue de Valois.

L’un des volets emblématiques de la « mission Bern » est le loto du patrimoine. Les quelques millions qu’il est censé rapporter seront-ils suffisants ?

Ce que Stéphane Bern va créer, les Britanniques le connaissent depuis longtemps et François de Mazières, le maire de Versailles, plaide en vain pour qu’on le fasse depuis des années. Ce jeu de grattage, qui devrait rapporter 15 à 20 millions, fait office de « gadget » quand les budgets du ministère continuent d’être rognés et que le gouvernement fait passer la loi ÉLAN, qui supprime la nécessité de l’« avis conforme » des architectes des Bâtiments de France pour les édifices en zone protégée en état de péril. Or ils sont très nombreux ! À Perpignan, par exemple, le maire veut raser des îlots entiers dans le quartier Saint-Jacques, qui se trouve précisément dans ce cas (protection et péril). Il peut déjà le faire en partie avec la législation actuelle, mais cette loi lui donnera demain une totale liberté de pelleteuse. Ce texte aurait permis de faire disparaître le Marais à Paris. La deuxième disposition problématique est la limitation du droit de recours des associations. Il sera beaucoup plus difficile de s’opposer aux maires et aux promoteurs, même pour faire respecter cette loi minimaliste. Je pense qu’on veut revenir aux années 1970, quand on détruisait en toute impunité des quartiers entiers. À cela s’ajoute le « réaménagement » irréversible de bâtiments existants. Le palais des Consuls, à Rouen, et la Maison du peuple, à Clichy-la-Garenne, en sont de tristes exemples et prouvent que le patrimoine du XXe siècle est autant menacé que le patrimoine plus ancien.

Faut-il en conclure que lorsqu’un bâtiment est protégé – c’est-à-dire classé –, cela ne le protège pas ? 

Rien n’est à l’abri. Il y a moins de trois ans, au cœur du château de Versailles, site protégé par excellence, l’intérieur d’une aile a été entièrement démoli pour construire un nouveau hall d’accueil digne d’un hôtel d’Abu Dhabi. Pour ce faire, on a cassé des pièces des XVIIIe et XIXe siècles, des murs de refend, des boiseries, les volumes… L’endroit le plus protégé du monde a été défiguré et personne n’a rien dit. Il y a donc un problème !

La multiplication des appels au mécénat privé pour l’acquisition d’œuvres ou la restauration de monuments est-elle l’expression d’un désengagement de l’État dans la préservation du patrimoine ?

C’est ambigu, car le mécénat coûte de l’argent à l’État. La part de déduction fiscale est en général de 66 % pour les particuliers et de 60 % pour les entreprises. Ce chiffre monte à 90 % lorsqu’il s’agit d’un trésor national. Dans ce cas-là, l’État dépense pratiquement autant que s’il achetait. En même temps, il peut faire preuve d’une certaine désinvolture budgétaire, notamment sur le plan de l’allocation des ressources. Sur dix milliards d’euros par an, 9 % sont consacrés à ce qu’on appelle le patrimoine (musées, archéologie, archives), dont 3 %, soit 300 millions, pour les monuments historiques. Une somme qui semble encore plus dérisoire quand on sait que 50 % du budget global de la « Culture » vont à l’audiovisuel public. Est-ce sa mission ? Quand le ministère récupère moins de 1 % du budget de l’État, rogner sur le patrimoine équivaut à se priver de café le matin lorsqu’on est en faillite personnelle. Ce n’est pas là qu’on fait des économies ! Tout prouve, en plus, que le patrimoine est économiquement vertueux. Un euro investi dans ce secteur rapporte plus d’un euro au PIB. Ce sont des économies de bouts de chandelle.

Dans ce domaine, Anne Hidalgo est une « bonne cliente » de La Tribune de l’Art, pourquoi ?

Parce qu’Anne Hidalgo est en train de détruire Paris. Le patrimoine n’est pas entretenu, les musées de la Ville ont des moyens insuffisants, le mobilier urbain est progressivement remplacé par un autre d’une laideur évidente, de pseudo-jardins sont plantés n’importe où. C’est un vandalisme effréné qui détruit l’image de la capitale. Et certaines réalisations seraient difficilement réversibles, comme la place de la République. C’était une place avec deux squares XIXe, des fontaines, des lampadaires, des pelouses, des arbres et de belles grilles. On les a laissés pourrir deux ou trois ans pour justifier leur destruction afin de construire l’esplanade « minérale » où l’on fait désormais du roller. Cet aménagement vieillit très vite et coûte très cher. Ce lieu « festif » a aussi accueilli début juin une ferme géante avec des rouleaux de pelouse, du foin, des vaches et des milliers de fleurs en pot. On a végétalisé ce qu’on avait dévégétalisé ! On pourrait aussi évoquer les quelque 200 fontaines dont près de 60 % ne fonctionnent pas, les églises et leurs peintures murales qui tombent littéralement en morceaux. Et je ne parle pas de la saleté, avec ces poubelles en plastique – qui ressemblent à des préservatifs géants – dévorées par les rats et les corbeaux.

On dénonce aussi les publicités géantes sur les échafaudages. Sont-elles une atteinte au patrimoine ? Elles permettent de financer les travaux de restauration des grands monuments.

C’est officiellement temporaire, mais c’est faux. C’est du temporaire qui se déplace tout le temps, si bien qu’il est partout. Il y en a tout le temps le long de la Seine, par exemple. Et ce type de publicité est laissé plus longtemps que nécessaire pour rapporter plus d’argent aux entrepreneurs. Peut-on tout faire pour de l’argent ? C’est la vraie question. Mettrait-on une bâche monogrammée sur le porte-avions Charles-de-Gaulle lors de sa révision ? Non, ça ne serait pas correct, dirait-on. Alors, pourquoi cela le serait-il sur le palais de Justice de l’île de la Cité ? Le président de la République porterait-il un tee-shirt vantant une marque qui financerait les restaurations de l’Élysée ?

Vous l’en pensez capable ?

Je ne sais pas quoi penser d’Emmanuel Macron. Il est évidemment plus cultivé que ses deux prédécesseurs. Il réunit des directeurs de musées pour parler des musées et il fait le loto du patrimoine. Fort bien. Sauf qu’en même temps, il fait voter une loi qui risque de détruire le patrimoine. D’un côté il semble s’y intéresser et de l’autre pas. Reste à savoir de quel côté penche le « en même temps » sur ce sujet essentiel. Pour le moment, du mauvais.

La Tribune de l'Art: Morceaux choisis 2012-2013

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Loi contre les violences sexuelles: forte avec les faibles, faible avec les forts

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marlene schiappa harcelement violence sexuel
Marlène Schiappa à l'Assemblée nationale, juillet 2018. Sipa. Feature Reference: 00869202_000037.

En ne voulant fâcher personne, la secrétaire d’Etat à l’égalité homme/femme Marlène Schiappa mécontente tout le monde. Malgré quelques rares avancées positives, sa loi contre les violences sexuelles risque de criminaliser la drague sans pour autant sanctionner la montée des agressions sexuelles. 


Dans le contexte tragi-comique de cette fin de session parlementaire, sur fond d’affaire Benalla/Macron et de canicule propice à l’échauffement des esprits, le projet de loi renforçant la lutte contre les violences sexuelles ou sexistes porté par la très médiatique Marlène Schiappa a finalement été approuvé à l’Assemblée nationale.

L’allongement de la prescription, une mesure bienvenue

Celle qui vient d’être recadrée par le Premier ministre pour avoir malencontreusement utilisé les moyens de son secrétariat d’Etat afin de promouvoir son dernier livre, s’est félicitée de l’adoption de ce projet de loi dans le cadre de la grande cause nationale du quinquennat :  l’égalité entre les femmes et les hommes.

Le texte, voté par moins de 100 députés présents en séance, fait la quasi-unanimité contre lui, à l’exception notable de l’allongement du délai de prescription à trente ans après la majorité pour les crimes sexuels sur mineurs.

Associations féministes et de victimes, oppositions de droite comme de gauche, policiers, juristes, tous dénoncent une loi en partie inapplicable, mélange d’amateurisme et d’effets d’annonce,  et très largement amputée des mesures qui l’auraient rendue véritablement novatrice. Exit la présomption irréfragable de non-consentement pour les mineurs de moins de 15 ans. Exit la reconnaissance de l’amnésie traumatique (sujette à débat). Rétropédalage sur le concept fumeux de « délit d’atteinte sexuelle avec pénétration », si proche du viol mais qui, adopté, serait revenu ni plus ni moins à correctionnaliser ce dernier.

Une croisade anti-harcèlement de rue

Bref, il s’agit un texte brouillon et pas franchement révolutionnaire, duquel les principaux acteurs du secteur ont fini par être écartés en raison de leurs nombreux désaccords avec le projet gouvernemental.

Parmi les mesures de ce texte, la création d’un délit d’ « outrage sexuel et sexiste » semble beaucoup réjouir Marlène Schiappa, avec pour objectif la pénalisation du harcèlement de rue. Or, si personne ne peut contester la nécessité impérieuse de combattre l’insécurité endémique vécue par les femmes dans l’espace public  – sans que l’on ne souhaite visiblement ni interroger ni nommer clairement les causes réelles de cette régression massive-, les moyens prévus pour cela laissent dubitatif.

A moins qu’il ne prenne l’envie subite à quelque harceleur particulièrement bas du front de venir commettre son forfait au nez et à la barbe d’un fonctionnaire de police ou devant une caméra équipée d’un micro, on imagine mal comment les faits  pourront être prouvés, la question de la charge et des moyens de la preuve n’intéressant visiblement pas le législateur. La récente circulation virale d’une vidéo montrant l’agression dont a été victime une femme en terrasse de café à Paris, et dont on a dit qu’elle illustrait la nécessité de cette loi, en prouve en fait l’inanité. Car les images permettent clairement d’identifier des faits de violence (arme par destination, coups, lâcheté des badauds qui font presque regretter que Benalla ne fut pas, là…) mais n’indiquent rien quant aux éventuels propos et comportements outrageants préalables aux faits de violence du présumé harceleur de rue. Sans qu’on ne mette en aucune manière en cause la bonne foi de la victime, remarquons donc toutefois que le dispositif législatif est manifestement inapplicable et inefficace.

Flou comme un outrage sexiste

La loi dispose que « constitue un outrage sexiste le fait (…) d’imposer à une personne tout propos ou comportement à connotation sexuelle ou sexiste qui soit porte atteinte à sa dignité en raison de son caractère dégradant ou humiliant, soit crée à son encontre une situation intimidante [sic], hostile ou offensante [sic] ».

Si les sifflements, regards appuyés, commentaires sur le physique ou autres ne sont évidemment pas mentionnés comme tels dans le texte du projet de loi qui n’a pas osé s’aventurer à ce niveau de ridicule, l’on peut légitimement s’interroger sur l’appréciation de ce qui constitue une situation « intimidante » et « offensante » (« hostilité », on voit à peu près…). L’hyper-subjectivité de ce qui peut paraître intimidant à certain(e)s et pas à d’autres saute immédiatement à l’esprit, tandis que c’est bien le logiciel victimaire qui prévaut dans la qualification idéologique de ce délit. Des sifflements, regards appuyés ou quoi que ce soit d’autre relevant de la drague plus ou moins lourde pourront donc bien évidemment être invoqués par telle ou telle plaignante s’estimant victime, tandis que les agressions sexuelles clairement caractérisables montent en flèche. Sans que leur prise en charge ni le niveau de la réponse pénale ne s’en trouvent accrus.

Egalité ou différences?

Ce qui relève de la civilité et, a contrario, de la hausse des incivilités consécutives à l’ensauvagement de la société, prend sa source dans un défaut global d’éducation, de civilisation en tant que processus de polissage, régression flattée par un hyper-individualisme de masse (dont les revendications communautaristes sont le reflet social). Est-ce à la loi de venir combler en la judiciarisant la disparition de ces principes relevant de l’éducation, des valeurs, de la culture ? N’est-ce pas de facto reconnaître l’échec de ces-dernières ?

Par ailleurs, en intégrant le paradigme moralisateur de l’« offense » ou de l’atteinte à une supposée timidité, le législateur entérine une conception post-moderne très en vogue dans le monde anglo-saxon qui envisage le rapport autrui comme une potentielle intrusion dans la quiétude fantasmée de son identité supposée. Toutes les aspérités du rapport à l’altérité doivent être abrasées, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes d’une matrice idéologique se plaçant constamment sous l’angle de la reconnaissance des différences.

Si c’est un homme qui porte plainte…

La lutte antisexiste reposant par ailleurs sur le postulat salutaire de l’égalité entre les sexes, on voit mal ce qui pourra empêcher un homme de porter plainte s’il se sent atteint dans sa timidité ou offensé sexuellement par la posture provocante et sexy d’une femme avenante. Si bien que le paradigme moral qui prévaut dans ce dispositif est finalement le même que celui qui vante la « pudeur » des femmes, au besoin en les recouvrant d’un voile. Au fond, il s’agit dans les deux cas de se retrancher du désir sexuel des mâles, de ne pas le provoquer, le viol étant la sanction prévisible de l’attitude vestimentaire inverse.

Dans ce schéma, l’Autre est d’emblée posé comme une prédateur ou une prédatrice, un facteur de déstabilisation, un danger potentiel. Or, la lutte contre le harcèlement sexuel sous toutes ses formes nécessite la mise en place de dispositifs réalistes et applicables. Cela requiert aussi des choix sémantiques qui n’enferment pas les rapports hommes-femmes dans une logique moralisante, subjective et victimaire dérisoire par rapport à la cause qu’elle prétend défendre.

« Pour rester en Syrie, Lafarge a financé Daech et sacrifié ses salariés syriens »

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Usine Lafarge de Jalabiya (Syrie). AFP. DANIEL RIFFET / PHOTONONSTOP

D’après les révélations du Monde, de juillet 2012 à septembre 2014, le groupe cimentier français Lafarge aurait maintenu son usine syrienne de Jalabiya en payant un tribut à divers groupes djihadistes dont l’Etat islamique. Poursuivi pour complicité de crimes contre l’humanité et travail incompatible avec la dignité humaine, Lafarge doit aujourd’hui prendre des comptes. Entendu comme témoin fin juillet, l’ex-ministre des Affaires Etrangères Laurent Fabius dit tout ignorer du dossier. Pour nous aider à y voir plus clair, Marie Dosé, avocate de l’association Sherpa, partie civile dans l’affaire, a répondu à nos questions. Entretien.


Daoud Boughezala. Vous défendez l’association Sherpa qui se fixe pour mission de « protéger et défendre les populations victimes de crimes économiques ». Mais dans le procès contre le groupe cimentier Lafarge en Syrie, il s’agit carrément de complicité de crimes contre l’humanité perpétrés par l’Etat islamique. Que reprochez-vous à Lafarge ?

Marie Dosé. Il est établi qu’entre juillet 2012 et septembre 2014, le cimentier Lafarge ne pouvait pas rester en Syrie sans financer plusieurs groupes terroristes, dont Daech. Pour que la cimenterie de Jalabiya maintienne ses activités, il a bien fallu, par exemple, qu’elle achète du pétrole à Daech. En commerçant avec l’État islamique, Lafarge lui a fourni des moyens de commettre des crimes contre l’humanité.

Vous poursuivez également Lafarge pour « travail incompatible avec la dignité humaine ». Onze employés du site syrien assignent leur ex-employeur pour ce motif. Qu’est-ce que cela signifie ?

Procédons chronologiquement. Au départ, quand Le Monde révèle l’affaire, en juin 2016, le ministère de l’Économie et des Finances est contraint de déposer plainte pour des délits douaniers, le maintien de l’activité de Lafarge en Syrie contrevenant aux embargos décrétés par les Nations Unies et l’Union européenne. S’ouvre alors une enquête préliminaire consacrée exclusivement à ces délits. A la suite de quoi les ONG Sherpa et ECCHR décident d’aller plus loin en s’appuyant sur les déclarations d’une dizaine d’anciens salariés de la filière syrienne de Lafarge, qui témoignent du caractère déplorable de leurs conditions de travail. Les ONG saisissent enfin des magistrats instructeurs indépendants d’une plainte avec constitution de parties civiles qui a abouti à la mise en examen de Lafarge pour complicité de crimes contre l’humanité.

À ce jour, un salarié syrien de Lafarge est toujours porté disparu.

Les salariés de Lafarge restés sur place étaient-ils français ?

Non, des Syriens ! Dès 2011, lorsque la guerre civile éclate, Lafarge prend soin de rapatrier ses salariés français et de ne garder que ses employés syriens, ce qui est assez révélateur. Le maintien de l’activité de la cimenterie les mettait en danger.  Pour se rendre à l’usine, ils devaient passer, au péril de leur vie, par des checkpoints contrôlés par Daech, et s’exposaient notamment à des enlèvements. Lesquels faisaient bien sûr l’objet de demandes de rançons que Lafarge payait parfois, et parfois pas. À ce jour, un salarié syrien est toujours porté disparu. Bref, pour maintenir son activité économique, Lafarge n’a pas hésité à sacrifier ses salariés ; leurs témoignages sur ce point sont d’ailleurs édifiants.

A-t-on une idée précise des sommes d’argent que Lafarge a transmises aux groupes djihadistes ?

Tout ceci a déjà fait l’objet d’un audit interne, mais les investigations continuent. Plus de 15 millions de dollars ont été versés par Lafarge, aussi bien pour l’achat illicite de matières premières que pour la rémunération d’intermédiaires chargés de payer les groupes armés, dont Daech. Pour vous donner un ordre de grandeur, les attentats du 13 novembre 2015 ont coûté à Daech environ 100 000 euros (entre la location des voitures, les allers et retours des auteurs des attentats, les armes…) : qui peut affirmer que l’argent de Lafarge n’a pas servi à financer, par exemple, l’attentat du Bataclan ?

Je me désole que Laurent Fabius ne soit pas scandalisé d’avoir été tenu dans l’ignorance.

… apparemment, pas Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères au moment des faits. Auditionné en qualité de témoin le 20 juillet, il a assuré ne pas se souvenir avoir été mis au courant de la présence d’une usine Lafarge en Syrie. En doutez-vous ?

Je ne peux concevoir que le président du Conseil constitutionnel se rende coupable de mensonge alors même qu’il est entendu comme témoin et prête serment devant des magistrats instructeurs. Je me désole seulement qu’il ne soit pas scandalisé d’avoir été tenu dans l’ignorance. La DGSE et la DGSI étaient parfaitement informées, tout comme le quai d’Orsay. Nous avons obtenu la déclassification de documents et de notes diplomatiques qui retracent ce qu’il se passait au jour le jour en Syrie : la décision de Lafarge de s’y maintenir, le danger auquel le cimentier exposait ses salariés, ses multiples tractations avec des groupuscules terroristes, et enfin l’occupation de l’usine par Daech, qui finira par siphonner son ciment.

D’après l’ancien directeur général adjoint de Lafarge Christian Herrault, l’ex-ambassadeur de France en Syrie Éric Chevallier, aurait incité Lafarge à maintenir ses activités coûte que coûte…

… et tout cela sans que Laurent Fabius n’en sache rien ! Comment comprendre que le ministre des Affaires étrangères ne se souvienne pas d’avoir été informé de la présence de Lafarge en Syrie, au moment même où la France connaît une menace terroriste sans précédent ? On serait presque rassuré de penser que Laurent Fabius ment…

Quelle issue judiciaire espérez-vous ?

D’abord, que Lafarge, en sa qualité de personne morale, ainsi que ses dirigeants, comparaissent devant les juges à l’issue de cette instruction. Et qu’aucune multinationale ne puisse plus exploiter la fragilité des populations exposées au terrorisme ou à la guerre sans être lourdement sanctionnée. Ce qui est la raison d’être de Sherpa. Enfin, que les salariés sacrifiés aux intérêts de leur entreprise soient indemnisés dans les meilleurs délais des graves préjudices qu’ils ont subis. Nous avons donc officiellement demandé au cimentier d’ouvrir un fonds d’indemnisation et d’assumer ses responsabilités. Il faut savoir en effet que toutes les entreprises avaient quitté les territoires conquis par Daech… sauf Lafarge.

Notre sécurité dépend du rapatriement des Françaises djihadistes.

Passons à un autre volet de vos activités également lié au terrorisme islamiste. Sur un autre plan, vous plaidez la cause des femmes djihadistes arrêtées dans le Kurdistan syrien. Pourquoi souhaitez-vous qu’elles soient jugées en France ?

Je sais que c’est difficile à entendre, mais j’insiste : notre sécurité dépend de leur rapatriement. Elles font l’objet de mandats d’arrêt en France. Dès leur retour, ces femmes seront placées en détention, soumises à des expertises psychiatriques et médico-psychologiques, et interrogées par des juges antiterroristes que nul ne peut soupçonner de laxisme. Leurs enfants seront placés par l’Aide Sociale à l’Enfance avant d’être, peut-être, confiés à leurs grands-parents.

N’avez-vous pas confiance en la justice kurde ?

Les Kurdes ne peuvent ni ne veulent les juger. Primo, la justice kurde n’a pas plus d’existence légale que leur État : même s’ils décidaient de juger ces femmes pour complaire à la France, leurs jugements n’auraient aucune valeur. Secundo, les Kurdes ont d’autres priorités que de soigner ou de nourrir ces femmes et ces enfants : ils finiront donc par les laisser partir ou par les rendre à ce qu’il reste de l’État islamique. Ce fut d’ailleurs le cas pour plus d’une centaine de femmes d’autres nationalités.

Le gouvernement français persiste à fuir ses responsabilités en choisissant de se taire.

Connaissez-vous le profil de ces femmes djihadistes réputées aussi fanatiques et déterminées que les hommes ?

Je ne sais rien d’elles, et ce ne sont pas les quelques échanges que je peux avoir sur WhatsApp qui suffiront à m’éclairer. Il n’est donc pas question pour moi de vous affirmer qu’elles ne sont plus dangereuses, qu’elles n’ont pas combattu ou se sont contentées d’épouser des djihadistes. C’est justement parce que personne ne sait qui elles sont que nous ne pouvons pas les laisser entre les mains des Kurdes, dont on sait qu’ils sont dépourvus de système judiciaire et de moyens d’investigation.

Hélas, après que ses ministres ont multiplié les déclarations à l’emporte-pièce dans la plus grande incohérence, le gouvernement français persiste à fuir ses responsabilités en choisissant de se taire. Cette défaillance de l’État, jusqu’à son plus haut niveau, n’en finit pas de me consterner.

Qu’attendons-nous pour, à l’instar des Canadiens, Russes, Suisses et Danois, prendre nos responsabilités et organiser le rapatriement de nos ressortissants ?

Le silence gêné des autorités est compréhensible. Sans l’avouer publiquement, notre gouvernement espère peut-être l’exécution de djihadistes hommes et femmes pour régler le problème à la racine…

Voilà comment, par son silence, ce gouvernement suscite, autorise, et légitime les interprétations les plus douteuses. Si vous faites allusion aux propos tenus par la ministre de la Défense qui, il y a quelques mois, se réjouissait de la mort de djihadistes français au combat, nous n’en sommes plus là.

Pour ma part, j’évoquais le silence gêné des autorités sur le rapatriement des femmes détenues arbitrairement par les Kurdes, et rien d’autre. En Irak, je ne peux pas croire que la France espère, fût-ce secrètement, que des condamnations à mort « régleront le problème à la racine ». Pour preuve, au cours du procès de Melina Boughedir, les autorités françaises ont su rappeler leur opposition à la peine capitale. Quant au Kurdistan syrien (Rojava), la peine de mort n’y est pas appliquée… Nous devons désormais assumer le sort judiciaire des Français qui se sont rendus en zone de combats. Qu’attendons-nous pour, à l’instar des Canadiens, Russes, Suisses et Danois, prendre nos responsabilités et organiser le rapatriement de nos ressortissants ? Qu’ils deviennent une monnaie d’échange entre les mains des Kurdes ou une bombe à retardement ?

Présidentielles maliennes: une lueur d’espoir

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Ibrahim Boubacar Keita en campagne au Sévaré, le 21 juillet 2013 ©SIPA Numéro de reportage : AP21443648_000001

Décimé par le salafisme et délaissé par l’Europe, le Mali a plus que jamais besoin d’une refonte de son paysage naturel et politique. Les futures élections présidentielles permettront-elles de rediriger le pays vers une prospérité financière, spirituelle et intellectuelle ?


 

En terme de géostratégie, le Mali est un pays très important. Il convient donc de suivre minutieusement l’élection présidentielle qui s’y trame, ce que la presse française ne fait quasiment pas. Or, malheureusement, rien ne permet de penser que cette élection va empêcher une nouvelle dégradation de la situation.

Grand potentiel économique

Pays immense (dont la surface équivaut à celles de la France, de l’Espagne et du Portugal réunies), pays d’émigration et de trafics (migrants, armes stupéfiants), pays de guerre civile, et de transit pour les groupes islamistes, c’est aussi un pays à grand potentiel économique : son sous sol est riche (or, hydrocarbures, lignite, etc) et le delta intérieur du Niger aurait dû devenir, depuis bien longtemps, le grenier de l’Afrique.

C’est, dans la conjoncture actuelle, un foyer de rébellions et de phalanges islamistes qui portent la mort dans tout l’ouest africain. De plus il est, depuis l’origine (et la dictature répressive de Moussa Traoré), un terreau propice à des revendications politiques, sociales, territoriales et culturelles qui sous tendent toute la vie politique de la région : or le Mali est une véritable plaque tournante du continent africain ayant des frontières communes avec trois immenses pays aux frontières étirées et mal surveillées (l’Algérie, la Mauritanie, le Niger) ainsi qu’avec la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Sénégal et le Burkina Faso. Et par delà ces frontières, vers les incendies permanents que sont la Libye et le Nigeria.

L’opération française était inévitable

On doit se souvenir que, fin 2012 et début 2013, le Mali a subi à la fois une offensive islamiste venue du nord et menaçant Bamako, et des coups d’états soldatesques. C’est l’armée française qui, par une opération (Serval, puis Barkhane) remarquable, reconnue comme telle du bout des lèvres par les classes supérieures maliennes, a sauvé la capitale et cantonné les forces djihadistes dans les déserts du nord. Sans les éradiquer complètement car le nord, fier et mal aimé du sud, a été poussé dans les bras des mouvements radicaux. Les premières frappes françaises le 10 janvier 2013 ont reçu le soutien de presque tous les partis français (sauf Mélenchon et Mamère). Trois questions se sont depuis lors posées chronologiquement.

1 – La première question était de savoir si l’intervention française était légale. Elle l’était au regard des conventions franco-maliennes et de l’appel des autorités légitimes, mais pas aux yeux du Conseil de sécurité de l’ONU : contrairement à ce que soutenaient, sans vraisemblance, MM. Fabius et Hollande, l’intervention militaire française ne se situait pas ‘‘dans le cadre légal des résolutions du Conseil de sécurité des Nations-Unies ». Bien au contraire, en obéissant, depuis 6 mois, à ces résolutions, la France se mettait dans la même situation que le Gouvernement du Front populaire face au nazisme, se soumettant à l’historique lâcheté de la SDN, et aux drames atroces qui s’ensuivirent. En effet, la résolution 20 85 du CSNU (21 déc. 2012), rappelée au iota près (11/01/13) par le même CSNU invoque :

– un appel au déploiement d’une force internationale missionnée par ledit CSNU,

sous conduite africaine, la MISMA, et  »coordonnée »( ?) par la CEDEAO, organisme sous-régional dominé par les anglophones, qui avait placé sous embargo portuaire les armes modernes destinées au Mali agressé…

…. mais nos gouvernants avaient failli

Il était difficile de faire plus stupide, 18 mois après les premières exactions des gangs de criminels et terroristes. L’intervention de nos troupes se situait, fort heureusement en dehors de ce contexte formaliste, dans le cadre plus simple, plus légitime, plus intelligent, et plus humain, de la réponse de notre peuple à l’appel au secours des institutions d’un peuple frère de longue date. La France exerça la légitime défense d’autrui. Mais nos gouvernants avaient laissé pourrir la situation et failli.

– Non seulement en laissant s’installer et s’organiser, sans réaction, des gangs criminels et islamistes, martyrisant les populations civiles, sur un territoire francophone de 700 000 km2

– Mais aussi en se gardant bieb de demander publiquement à l’Algérie comment des convois de dizaines de véhicules, camions et armements compris, ont pu traverser son territoire sans éveiller son attention,

– en soumettant sa politique étrangère et de défense à la translucide Mme Ashton, à la CEDEAO, au CSNU,

– en désertant de ses responsabilités historiques quant à la défense de ses amis, et en laissant sa place à d’autres puissances, bien plus avisées.

Une structure politique exsangue

La deuxième question, la plus importante, a été négligée par les gouvernements français successifs. C’est de ce déni paresseux que découlent tous les drames passés, présents, et sans doute à venir. Nous l’avons écrit à plusieurs reprises : tant que la structure politique du Mali ne sera pas changée, et adaptée aux réalités et aux demandes des populations, son instabilité persistera et s’aggravera jusqu’à devenir incoercible. MM. Hollande et Fabius ne l’ont pas compris, ou pas voulu l’entendre, au moment idoine : quand l’armée française était victorieuse, en juin 2013. Il fallait alors organiser une conférence de réconciliation nationale, conformément à la tradition africaine; conduire à une profonde modification de la constitution, évoluant vers une régime fédéral; permettre ainsi aux grands groupes (7 ou 8) ethno-historico-géo-linguistiques de se sentir constitutionnellement reconnus, politiquement et culturellement respectés, démocratiquement et économiquement impliqués. Au lieu de cela la France a poussé à une élection présidentielle précipitée et a abandonné à Alger (en plein conflit d’intérêts avec la questions touarègue) sur fond d’intromission US, LA question fondamentale : celles des grandes régions, de leur organisation démocratique, et de leurs attributions économiques pour, enfin, développer ce pays qui a tant d’atouts gâchés.

Pourquoi confier la réconciliation malienne à Alger?

Les tensions internes au Mali sont multiséculaires, pré-coloniales, et on peut les simplifier en tensions nord/sud ou les caricaturer en frictions bambaras/touaregs. La constitution malienne de 1992, centralisatrice, abstraite, a placé les uns en situation de domination politique et économique par les autres. Il fut donc aberrant de confier à Alger (qui redoute les questions irrédentistes qui se ramifient sur son territoire) la tache de réconciliation Nord/Sud. Ni les Accords d’Alger pour la restauration de la paix, de la sécurité et du développement dans la région de Kidal, de 2006, ni les Accords d’Alger (décidément) de 2015 ne pouvaient aboutir. Ces accords dénient le Pacte national signé en avril 1992 entre le gouvernement malien et les Mouvements et fronts unifiés de l’Azawad (nom que les peuples du Nord, Touaregs, Peuls, Songhoï et Maures donnent à leur territoire); de plus ils sont très insuffisants et ne sont pas appliqués.

Le nouvel accord d’Alger des 15 mai et 20 juin 2015 négocié entre le gouvernement et la CMA (Coordination des mouvements de l’Azawad), en présence de l’Ambassadeur… américain, n’a pas réussi à enclencher les processus vertueux de démocratie, de paix et de développement .

La France n’a pas vocation à rester sur le terrain

Quant à la troisième question elle ne se pose que parce que la seconde a été bâclée. C’est celle de la défense du Mali que les Maliens sont incapables d’assurer. A l’inverse du légendaire orgueil de Bamako.

Or la France n’a pas vocation à rester sur le terrain mais seulement à assurer une fonction d’assistance logistique et technique. Mais ni l’armée malienne, ni le G5 Sahel en gestation, ni la belle armée tchadienne trop éloignée, ni l’Europe, ne sont une solution satisfaisante envisageable, alors que le khalifat chassé de Syrie semble vouloir rassembler ses forces au Sahel, ou il sera plus difficile à éradiquer….Pour le Huffington Post, Guillaume Lagane (Europa Nova) le Mali doit être l’occasion de relancer l’Europe de la défense. Or celle-ci n’existe pas : la France est intervenue seule au Mali et a supporté, seule, la totalité des morts de nos fils et l’essentiel des frais liés à cet engagement militaire. Mais nous désapprouvons la conclusion que propose le Huff Post : « Le pacifisme allemand étant au cœur du problème, il est crucial que Paris pèse sur Berlin pour tenter de faire évoluer le seul pays européen capable, par son poids économique, de relancer le projet d’Europe de la défense. » Ce ne sont pas les 300 soldats allemands qui sont au Mali sans la moindre expérience ni du pays ni de ce type d’opération qui peuvent accréditer cette démarche. D’ailleurs, comme le reconnaît Guillaume Lagane, « les soldats envoyés ont clairement une mission non- combattante. Comme en Afghanistan, l’Allemagne maintient donc une position d’extrême réticence face aux interventions extérieures et, plus généralement, face aux opérations de guerre’. À la dernière conférence de Munich sur la sécurité européenne, le ministre allemand de la défense, Thomas de Maizière, a ainsi rappelé que ‘ce n’est pas parce que vous avez un marteau que chaque problème est un clou’. Un faux fuyant assez minable.

Second tour le 12 août

Peut être que les algarades et menaces de Donald Trump contre la faiblesse militaire allemande feront évoluer les choses (comme pour le Japon qui renforce son budget défense). Mais la question n’est pas là : c’est la France qui doit organiser les choses pour des raisons géopolitiques, tactiques opérationnelles; et le G5 Sahel est une bonne idée mais elle ne fonctionnera pas sans son appui. Un appui intelligent ce qui n’est pas le cas : l’occasion pathétiquement gâchée de 2013 se représentera peut être avec l’élection présidentielle dont le second tour se joue le 12 août.

C’est dans ce contexte aussi difficile, aggravé par l’incurie des gouvernements français, que se déroulera le second tour de l’élection présidentielle au Mali.

Le taux de participation à ce premier tour culmine à 43%, encore plus faible que pour les précédents scrutins présidentiels. Comme il y avait 24 candidats, la légitimité du vainqueur sera très faible. D’autant que la sincérité du vote a été mise cause par quinze des candidats (767 bureaux, soit 3,3 % du total, ont été privés d’élection. La mission d’observation de l’Union européenne, a réclamé à plusieurs reprises, mais en vain, leur publication. Un des leaders de l’opposition (Cisse) a beau jeu de soutenir que c’est dans la zone qui lui est favorable que ces votes n’ont pu avoir lieu.

IBK en ballottage favorable

Le président sortant Ibrahim Boubacar Kéita (IBK) atteint 41%,42 des suffrages. Il est donc contraint (c’est une première au Mali pour un président sortant) à un second tour. Il est vrai que son bilan n’est pas bon et que sa personnalité passive est contestée. Il affrontera donc, le 12 août, Soumaila Cissé qui a récolté 17,80 % des voix, en baisse par rapport à ses deux précédentes tentatives : car l’homme, ancien ministre de l’Economie puis président de la Commission de l’UEMOA (le marché commun de l’Afrique de l’ouest) est discrédité sur le plan politique (allégations d’ambiguïté ou de compromissions) et au plan moral (allégations de corruption).

De plus, on peut penser que les trois autres  »accessits » ne lui apporteront pas leurs voix car ses chances sont désormais infimes et son horizon politique réduit par l’âge. Les deux candidats qui peuvent peser sont Aliou Diallo (7,95%), et Cheick Modibo Diarra 7,46%.

Le premier, des deux très investi dans la filière or (dont le Mali est un important producteur) a aussi mis de son côté les milieux dévots musulmans (il est hadji), et même les chefs de clan du nord grâce à sa fondation  »Maliba » ( »Grand Mali » en bambara) pour venir en aide aux populations des zones occupées par les djihadistes. Ce diplômé en économie de l’Université de Picardie est le seul à pouvoir apporter du sang neuf à une marigot politicien malien épuisé et consanguin.En janvier 2013, il a créé l’Alliance Démocratique pour la Paix-Maliba (ADP-Maliba), un parti politique qui se donne pour mission de ‘‘renouveler la politique » malienne par  »la construction d’un Mali démocratique et prospère par l’économie sociale de marché, ce qui signifie que l’État garantit la liberté des activités économiques tout en créant un équilibre social ». ADP-Maliba est la troisième force politique parlementaire avec huit députés élus à l’Assemblée nationale. Gageons que son parcours politique ne fait que commencer s’il est bien, comme tout le laisse augurer, le faiseur de roi.

Car l’astrophysicien américano-malien de 66 ans Modibo Diarra, ancien premier ministre par intérim, ne semble pas pouvoir porter le besoin de renouveau d’un pays très jeune, en dépit du prestige relatif que lui confère le fait qu’il est aujourd’hui président de Microsoft Afrique. Mais il est le gendre de Moussa Traoré qui fut condamné à mort puis gracié par l’establishment bamakois.