Nouveaux équilibres confessionnels, avenir des provinces libérées de l’Etat islamique, affaire Lafarge : le géographe spécialiste de la Syrie Fabrice Balanche a répondu sans détours à nos questions. Entretien (1/2)


 

Daoud Boughezala. Après le départ de millions d’exilés, quelle est la nouvelle carte ethno-confessionnelle de la Syrie ?

Fabrice Balanche. Les grands équilibres n’ont pas fondamentalement changé. Il y a deux ans, j’avais calculé que la part des Arabes sunnites, qui formaient 65% de la population en 2011, était passée à 60% parce qu’ils représentent l’essentiel des sept millions de réfugiés à l’étranger. Le poids relatif des alaouites a augmenté, passant de 10% à 14%, comme celui des druzes, de 3% à 5%. Par contre, plus de la moitié des chrétiens sont partis : ils représentaient 5% de la population avant la guerre, mais ils ne sont plus que 3-4% aujourd’hui.

Indépendamment des appartenances confessionnelles, l’adhésion au pouvoir baathiste de Bachar-Al-Assad est-elle renforcée ?

Aujourd’hui, le parti Baath n’exprime plus l’unité nationale et son idéologie est vraiment rejetée. Mais Bachar Al-Assad, en tant que président, a montré sa solidité en restant capitaine du bateau en pleine tempête, ce qui renforce ses soutiens. La population qui était hésitante, voyant les exactions des rebelles et l’absence d’alternative, s’est rapprochée du gouvernement syrien. Dans les zones tenues par le gouvernement, il y a un Etat, de la stabilité, des services sociaux et des services publics qui fonctionnent. J’étais au mois de janvier à Raqqa et Manbij. Tous les Syriens arabes m’ont dit : « On veut le retour de l’Etat, parce qu’on ne veut pas vivre dans une région séparatiste dominée par les Kurdes et les Américains, on veut la Syrie, quel que soit le président à la tête du pays ». Mais le fait de vivre dans un Etat dirigé par Assad ne les dérangeait pas.

De plus en plus de Syriens se montrent aujourd’hui hostile à l’islam sunnite.

Si l’idéologie arabiste et centraliste du Baath est discréditée, mais aussi la rébellion islamiste, y a-t-il d’autres acteurs d’Assad qui tirent les dividendes politiques de la situation ?

De plus en plus de Syriens se montrent aujourd’hui hostiles à l’islam sunnite. Ils considèrent qu’il existe un problème dans cette religion dont sont issus l’Etat Islamique et autres mouvements djihadistes. Il s’agit d’un phénomène secondaire, mais intéressant à constater dans cette guerre civile communautaire. Le Parti Social Nationaliste Syrien, fondé au Liban par Antoun Saadé en 1932, connait ainsi un renouveau en Syrie. Son idéologie laïque et son nationalisme syrien, qui le distingue du nationalisme arabe du Baath, et surtout le fait de ne pas être le parti du pouvoir sans être pour autant dans l’opposition, le rend attractif pour toute une catégorie de la population. Il recrute en priorité parmi les minorités mais également parmi les Arabes sunnites. Les permanences du parti fleurissent partout en Syrie. Il a ses propres milices qui combattent au sein des Forces de la Défense Nationale.

La population de Raqqa se sent désespérée et livrée à elle-même, nettoie les maisons et les rues elle-même, au risque de sauter sur les mines.

Passons à l’Est du pays. Vous avez visité Raqqa libérée de l’Etat islamique il y a quelques mois. Qu’y avez-vous vu ?  

En janvier 2018, lorsque je m’y suis rendu, je pensais que l’US Aid était présente, qu’il y avait des ONG pour aider la population, un plan américain ou occidental de reconstruction de la ville… En fait il n’y avait rien, en dehors de Médecins sans frontières, qui avec ses fonds propres, peut s’installer où elle le souhaite. Heureusement que MSF y a installé un hôpital, parce que les mines laissées par Daech ont fait et continuent à faire de très nombreuses victimes.

La population se sent désespérée et livrée à elle-même, nettoie les maisons et les rues elle-même, au risque de sauter sur les mines. Je n’ai d’ailleurs croisé qu’une seule équipe de démineurs, des Britanniques qui dégageaient les grands axes et les zones militaires, sans pouvoir s’occuper des maisons.

Surtout, à plus long terme, rien n’est prévu pour relancer l’économie de la région, notamment pour remettre en route le système d’irrigation. La province de Raqqa est une zone agricole, dont plus de la moitié de la population travaille dans l’agriculture, et dépend d’un système d’irrigation très centralisé à partir du barrage voisin qui ne fonctionne plus. Or, dans cette région au climat semi-désertique, il est impossible de maintenir les cultures sans système d’irrigation. Il n’y avait donc aucune récolte de céréales, les habitants ayant seulement semé de l’orge et de l’avoine pour nourrir les animaux. Cela a mis la région dans une grave crise économique. Et l’idéologie maoïste des Kurdes du YPG, maîtres de la zone, n’aide pas à la reconstruire économiquement. C’est un désastre : le grenier à blé de la Syrie en est aujourd’hui réduit à importer des céréales !

Dans le nord de la Syrie, le ciment arrive actuellement de Turquie.

Pensez-vous que la cimenterie Lafarge, accusée d’avoir financé plusieurs groupes djihadistes dont l’Etat islamique, puisse servir à la reconstruction ?

L’usine Lafarge se trouve aujourd’hui sous le contrôle des forces kurdes. Elle ne peut pas fonctionner avant au moins un an, parce que le four qui servait à faire le ciment est hors d’usage. C’est la plus grosse cimenterie de Syrie, donc il y a théoriquement du potentiel pour reconstruire tout ce qu’il y a autour. Mais, dans le nord de la Syrie, le ciment arrive actuellement de Turquie. Ce sont les Turcs qui profitent du peu de reconstruction qui existe dans cette zone. Quant au groupe Lafarge-Holcim, cette cimenterie lui a attiré tellement d’ennuis qu’il n’a pas peut-être pas intérêt à la remettre en route. Après avoir été accusés de financer Daech, ils seraient accusés de collaborer avec le régime syrien ! Aujourd’hui, l’affaire pose de gros problèmes à Lafarge-Holcim. Quand il postule pour obtenir un marché aux Etats-Unis, n’importe quel juge américain peut condamner Lafarge-Holcim ou lui barrer la route du marché étatsunien.

La France a fermé les yeux lorsque des armes étaient livrées à Al-Nosra, Daech et autres djihadistes.

Vous qui avez dénoncé très tôt le caractère djihadiste d’une grande partie de la rébellion armée, ne partagez-vous pas l’indignation contre Lafarge ?

On fait un mauvais procès à ses dirigeants. Dans l’usine de Jalabiya, Lafarge recrutait ses employés à l’intérieur d’un rayon de 100 kilomètres. A un moment donné, la région de la cimenterie était sous le contrôle des Kurdes, puis de l’Armée syrienne libre. Lafarge payait ces différents groupes rebelles pour permettre l’acheminement des matières premières et des salariés. Lorsqu’un de ses employés se faisait enlever par un groupe rebelle, Lafarge était obligé de payer la rançon, sinon il se serait fait égorger…

L’erreur a été de maintenir la cimenterie en activité. Mais replaçons les choses dans leur contexte. Le Quai d’Orsay croyait qu’Assad allait tomber, donc qu’il fallait rester. L’usine se trouvait de surcroît en « zone libérée » (du régime de Bachar Al-Assad), ce qui incitait la France à montrer qu’elle poursuivait une activité économique. L’idée était de nous placer auprès des novelles autorités, après la chute du régime syrien, dans un scénario libyen. La diplomatie française n’a donc rien fait pour décourager Lafarge de poursuivre son activité en Syrie du Nord, bien au contraire. Le problème est que cela ne s’est pas passé comme prévu, et que les rebelles de la région ont fini par révéler leur visage djihadiste au grand jour.

Bref, plutôt que de faire un procès à Lafarge, il faudrait plutôt s’interroger sur la politique de la France dans la région vis-à-vis des rebelles syriens. On a fermé les yeux lorsque des armes étaient livrées à Al-Nosra, Daech et autres djihadistes. Tout cela transitait chez notre alliée la Turquie, ce qui nous arrangeait bien.

à suivre…

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